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L'homme couvert de femmes

PREMIÈRE PARTIE

Reading edition

I

— Ce Gille va venir, dit Finette, mais goûtons. Ce n’est pas un monsieur exact, il retardera peut-être Luc jusqu’à demain.

— Ce garçon que nous avons rencontré aux courses et au concert ? demanda Molly.

— Oui, Luc l’amène.

— Luc le connaît ! Qu’en dit Luc ?

— Assez drôle.

— Ça m’amuse qu’il vienne.

— Gille… comment dites-vous ? demanda l’autre amie de Finette.

— Gille, cela suffit.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Il a un corps convenable et une frimousse qui peut être attrayante pour certaines.

— D’où sort-il ?

— Je ne sais pas.

— Qu’est-ce qu’il fait ?

— Quelque chose.

— Il a de l’argent ?

— Il a l’air de s’en sortir. Les voilà.

Une petite voiture apparut au bout de l’allée. Le frère de Finette et Gille y étaient. Ils virent les trois femmes claires, assises sur le perron bas, devant la façade assez noble de cet ancien rendez-vous de chasse.

— Bonjour Finette, je t’amène un charmant jeune homme.

— Bonjour Luc, bonjour Monsieur.

Il y eut un silencieux ajustement. Gille s’inclinait, souriait, sa silhouette était fière, mais son visage était blême.

— Je suis content d’être chez vous, Madame, j’aime votre maison.

— La maison a été bien réparée par un vieux fou, avant moi. Vous voulez du thé ?

— Vous restez longtemps ici ?

— Des mois. J’oublie qu’il y a beaucoup de choses plus belles. Vous êtes resté tard à Paris ?

— Je suis parti.

— Vous êtes arrivé, restez.

— Il m’a parlé, en venant, dit Luc, d’un tas de projets compliqués, je n’y ai rien compris.

— Ni moi non plus, répliqua Gille avec placidité.

— Il est toujours temps de se priver en choisissant, marmotta Finette, le nez dans la théière.

— Je ne sais pas s’il se prive, mais en tout cas il ne choisit jamais, nota Luc.

— Je vais à Biarritz, assura Gille.

— Nous verrons bien.

Les regards de Gille erraient autour des trois femmes. Ils revenaient plus souvent près de Finette, mais ils n’abandonnaient pas les deux autres.

Il avait eu un sourire narquois quand la maîtresse de maison avait répondu à ce petit nom de Finette. Mais déjà il comprenait que l’on mît en évidence ce flair qui guidait délicatement ses gestes. Elle semblait faible sur sa chaise longue, mais son visage était en éveil, et rien ne s’y abandonnait. Gille qui ne l’avait aperçue auparavant que deux ou trois fois, et de loin, eut sous les yeux une ligne qui entre deux coussins offrait un heureux raccourci. Si le regard s’aiguisait vite, la bouche pouvait être tendre.

On s’interrogea un peu sur ses façons. Comment vivez-vous ? Quelle recette inconnue pour tirer parti des jours pourrais-je vous emprunter ? Puis, il fallut bien régler le sort du prochain. Gille en parla avec peu de retenue ; il semblait aller assez avant dans le caractère des gens, parce qu’il en montrait ensemble des traits favorables et d’autres déplaisants. Il ne songeait pas à jouir de ce qu’il découvrait. Ses propos étaient hâtés et exagérés par le désir d’arriver à un résultat. Ses paroles d’un moment faisaient une allusion impatiente à un autre. Enfin, il prononçait un jugement avec une sévérité ingénue.

Finette se plut à voir quelqu’un découvrir sinon son jeu, du moins une de ses façons de jouer et si tôt. « Est-il imprudent pour de vrai, se demandait-elle, ou ne court-il ces petits risques que pour donner le change ? Vivrait-il vraiment à son aise ? »

— Est-ce que vous connaissez madame de B…? lui demanda-t-elle.

— De nom.

— Elle m’écrit qu’elle viendra peut-être chez moi, un peu plus tard. Je voudrais que vous la connaissiez. Vous ne l’avez jamais vue ? C’est une beauté. Je n’ai rien vu de mieux. Du reste, il n’y en a pas des tas.

— Quel genre ?

— Elle a un visage et des bras ! La pire littérature devient possible ; vous savez, tous les grands mots.

Il n’en fallait pas tant pour Gille qui tressaillit d’espoir, et prêta à l’inconnue un visage qui attendait parmi ses souvenirs, puis s’étonna d’être déjà familier avec un vieux rêve qu’il croyait nouveau.

— Qu’est-ce qu’elle fait ?

— Elle a un mari, je crois. Elle voyage. Elle est intelligente.

— Et…?

— Je ne sais pas… On dit que… Il y a un homme qui a été fou d’elle…

— Ah !

— Je crois qu’elle n’est pas contente, qu’elle n’a pas trouvé… pourtant une fois elle a eu l’air très absorbée, très tendre.

— Ah !

Gille sent déjà s’altérer le bonheur.

Mais Finette repoussa la belle inconnue pour feindre d’écouter une anecdote de Luc qui embaumait les vivants avec une satisfaction funèbre comme un petit prêtre sardonique. Très en verve, il alignait, les unes à côté des autres, des momies vidées de leur sens et figées dans une attitude d’un ridicule désolant. Pourtant Finette surveillait son hôte plus qu’elle n’écoutait son frère, si connu.

Il y avait un certain temps qu’elle le rencontrait à droite et à gauche : il paraissait n’être que laisser-aller et pourtant le résultat de ses actes forçait à supposer parfois qu’il avait calculé. En même temps on lui en avait parlé : revenaient des histoires de femmes, où Gille était animé de désirs chauds qui faisaient fondre leur défense, puis sa chaleur devenait lucidité. Les gens qui étaient dans le voisinage voyaient apparaître dans un relief cruel les défauts de ses partenaires. Pour lui, l’indignation devant tant d’imperfection le chassait au loin. Il revenait bientôt tendre et goguenard vers une autre.

Preste rebelle contre la lourdeur de l’ordre, contre la négligence des humains à être heureux, contre leur mauvais vouloir à l’égard de ceux qui veulent l’être, et bien qu’elle doutât de rencontrer beaucoup de semblables, Finette imaginait aujourd’hui que ce lâcheur était comme elle, un hors-la-loi subtilement mêlé aux rangs de la foule.

C’est ce que Gille doutait d’être, en dépit du concours des apparences, car il se disait : « Suis-je tel aujourd’hui ? peut-être, mais c’est demain que je serai moi-même. » Effet de l’âge : il était jeune et peu précoce.

Il était venu chez Finette attiré par la curiosité qu’elle lui portait, et aussi par l’envie de s’égarer dans une maison assez mal réputée, cotée bas par le snobisme. Il craignait son ironie, mais il comptait bien lui découvrir des faiblesses et pouvoir en user contre elle. Fille d’un petit courtier en bijoux, elle était la veuve fort riche d’un homme qui avait vécu brutalement, pris aux autres beaucoup d’argent et de femmes. La soumission passionnée dont elle l’avait flatté pendant plusieurs années laissait le monde encore étonné. Gille, par orgueil, doutait que cet attachement fût encore inattaquable. Et pourtant il prenait un air de respect distant, qui masquait la crainte qu’elle ne fût restée inexpugnable dans quelque retrait de sa personne, par exemple dans sa sensualité. Du reste, les premiers plaisirs de cette rencontre étaient assez sûrs pour qu’il ne songeât pas à ceux qui pourraient les suivre. Il goûtait les fléchissements presque imperceptibles mais précis de ce corps nonchalant. Il regardait sa robe, la courbe de ses propos. Elle soignait tous les détails et tous les moments ; elle était présente à tous les points.

Il ne vit pas son visage ce jour-là, car il lui fallait faire face à Luc et à leurs deux amies et il n’était pas dans sa nature de saisir les choses avec promptitude.

Il craignait aussi la perspicacité de Luc et dès la première minute qu’il avait été en présence de Finette il avait commencé de dissimuler son intérêt à cause de lui.

Du reste la forme des seins que mettait en vue une des amies de Finette facilita la diversion de ses regards.

C’est ce que nota aussitôt Finette avec un amusement léger et sans le moindre esprit de concurrence. Elle était décidée depuis longtemps pour protéger la pointe de son esprit et grâce au grand assouvissement qu’elle savourait encore, à regarder tous et toutes de loin et à ne rien rapporter à elle de leurs agitations.

C’était donc d’une façon fort détachée qu’elle se plut, ce premier jour, aux traits du corps de Gille comme à ceux de sa vie qu’on lui avait contés ou qu’elle attrapait déjà.

— Vous avez sommeil ? demanda Gille à Luc, à la fin de la soirée.

— Non. Je viens chez vous. Elle me plaît beaucoup, vous savez, votre sœur. C’est bien, sa maison, elle a de la tête.

— Moi, je ne sais pas, en dehors de la naissance, il se trouve que c’est ma plus vieille amie. C’est un des rares êtres supportables.

— Mais, dites donc, la grosse brune qui ne parlait pas, elle a l’air d’en vouloir.

— Vous pouvez y aller.

Gille s’intéressa à la grosse brune, demandant des renseignements inutiles. Luc répondait patiemment. Il avait le penchant de reculer aussi loin que possible les limites de la liberté pour lui et même pour les autres ; il satisfaisait leurs petites habitudes et son égoïsme ne l’arrêtait qu’assez tard dans ces soins, car il ne se prêtait pas le moins du monde par une telle souplesse qui était coquetterie plus que dévouement de la sympathie.

Ils demeurèrent ensemble jusqu’à une heure du matin. Ils parlaient de leurs amis, ils en échangeaient les portraits hâtivement crayonnés, mais leur curiosité était futile et ne mordait pas. Aussitôt qu’ils en venaient à la manière de se servir des humains, de les aimer, leurs propos mal soutenus hésitaient et défaillaient.

— Vous ne vous rendez jamais dépendant des êtres, vous, hein ? demanda Luc, avec une ironie tout à fait indulgente, son opinion déjà faite.

— Aucun être ne mérite qu’un autre lui rende les armes, répondit Gille, qui n’alla pas plus avant vers la contradiction et la difficulté.

Luc y prit la déclaration d’indépendance qui flattait sa morale.

— J’ai peut-être pourtant rencontré, ajouta Gille, deux ou trois fois, des hommes et des femmes qui auraient pu m’entraîner jusqu’à l’amour ou l’amitié, mais les circonstances ont toujours fait que nous avons été séparés : ils n’ont pas eu le temps de me faire sentir ces effets incroyables…

— Les circonstances, railla Luc, on dit cela.

— Vous croyez ? non, je ne crois pas que je cherche une excuse.

Gille ne dit pas grand’chose de plus net et Luc ne l’y força pas, recherchant chez son nouveau camarade d’amusantes incertitudes.

Quand Luc fut sorti de la chambre, Gille ouvrit un livre, mais au bout d’un moment il entendit chantonner à la fenêtre voisine. Aussitôt il leva un regard assez gai : « C’est la grosse brune, qui est à côté. »

Il se leva et se pencha brusquement.

— Vous m’avez fait peur, s’écria Molly, surprise par le brusque déclic de son piège.

— Vous me faites plaisir. Vous n’avez pas sommeil ?

— Si. Je n’ai qu’à m’étendre : dans deux minutes, je dormirai comme une souche. Mais la nuit est trop bonne. Et vous ?

— Vous m’avez bien réveillé.

— Vous en avez taillé une bavette avec Luc. De quoi parliez-vous ?

— De nous ! Des femmes !

— Son indifférence lui permet d’avoir des idées générales. Qu’est-ce que vous dites des femmes ?

— Moi je les aime. Et vous ?

— Moi, je suis comme vous : j’adore les hommes.

— Qu’est-ce que vous préférez : les hommes, ou l’amour ?

— Quand je regarde un homme, c’est un amour. Je n’ai plus de cigarettes, vous en avez ? Apportez-les-moi.

— Bon, je viens.

Tandis que Gille se recoiffait, il pensait à Finette pour la prendre à témoin de son succès, mais les formes largement ondulées de Molly lui firent oublier son hôtesse. Pourtant, après le premier sourire de triomphe ouvert et dur, il en avait un autre, mêlé d’inquiétude, quand il passa dans la chambre de sa voisine.

Cette simple démarche supprima les autres. Elle était déjà sur son lit, très déshabillée.

« Ne fumons pas », dit Gille en posant les cigarettes.

« Ma bouche ne goûte pas des lèvres si étroites : pourtant elles sont bien souples. J’ai beau les aimer, ces grosses-là à quarante ans deviennent un peu poussives. Mais un plaisir dont je ne me lasserai jamais, c’est de reconnaître sous la graisse la ligne idéale de la jeunesse. Comme elle a dû être mince, celle-ci. Elle garde sa ligne ; elle la suit de loin mais elle ne la perd pas. Elle a une taille : le ventre est séparé de l’estomac, la hanche ne s’épaissit pas trop haut, les reins font leur creux. C’est un beau morceau. Par exemple, j’aime mieux le goût de l’ail que de la pâte dentifrice.

« — Vous êtes charmant. Charmant visage. Vous embrassez bien. Oui. Oui. Oui.

« Elle parle, quelle horreur ! Elle retrouve sa voix de petite fille. C’est comme la ligne engorgée dans la graisse, mais ça fait comique. Ne rions pas trop, c’est dangereux. Elle est soignée. Une peau fine, une dent en or : pourquoi l’or, là, dégoûte-t-il ? Un peu de ventre, autant que dans le gilet de mon père qui croyait qu’il n’en avait pas. J’inspecte la bouche, le cou, les seins, le ventre. Et maintenant ? Je crois qu’il faudrait profiter du premier élan ? Oh oui ! il ne faut pas s’attarder. Cette main, du reste, qui vient vers moi, rend tout aisé. C’est drôle ; il suffirait d’un mot pour lancer cette femme dans l’espoir. Elle a des mérites ; franche du collier. Mais avec n’importe qui. A la fin, ce petit visage et ce gros corps, cela m’entraîne vers le comique, or le comique et le désir ! Enfin, je m’en suis tiré. Regardez-la, elle est aussi belle que si elle était morte. On pourrait croire que c’est arrivé. »

Gille, poli, mit dix minutes à faire croire à cette bonne Molly qu’il ne pouvait s’arracher à elle. Puis il put décemment s’écarter un peu. Il la regarda se livrer à ses ablutions, avec un sans-gêne si innocent qu’il la débarrassa du ridicule qui était passé sur elle.

Mais quand elle revint, elle n’osa rester nue, cherchant dans ses yeux un jugement. Il prolongea un silence dans l’ombre qui la força à en rabattre. Elle s’allongea pour lui donner des remerciements et jeter de l’huile sur le feu. Mais le feu était mort. Gille avait envie de dormir. « Un lit pas large, encombré par un corps de plus en plus étranger, et le matin il faudrait décamper avant l’arrivée des domestiques. » Sous un reproche muet et fourmillant il se leva.

« Je suis éreinté, ce voyage… »

— Comment l’as-tu trouvé, demandait Luc à sa sœur.

— C’est un serpent qui dort au soleil. Il est en bois, mais il faut voir, une minute après, comme il se tortille bien pour avaler la grosse bête qui se laisse faire.

— Il a la folie de plaire. Et pourtant…

— Et pourtant !

— … tout d’un coup on sent qu’il renonce entièrement à la personne qu’il a commencé de poursuivre… On m’en a raconté de raides sur sa façon de plaquer les gens.

— Mais qu’est-ce que cette coquetterie, crois-tu ?

— Ce n’est pas tant de la vanité. C’est même le contraire, c’est de la curiosité. Il est fasciné par les êtres dans le premier moment, mais tout de suite après la réalité le délivre, le dégoûte.

— Et il ne pardonne pas aux autres d’avoir marché.

— Il oublie de leur en vouloir, il les oublie. Pourtant tout n’est pas désintéressé dans les coquetteries de ce monsieur. Il y a aussi la peur de ne pas exister.

— Je ne vois pas ça.

— Si, il a besoin d’être soutenu par des regards, pour avoir l’impression qu’il se tient debout.

— C’est un garçon qui existe, pourtant.

— Peut-être, je ne vois pas très bien comment. Il est bien détraqué celui-là encore, comme nous tous.

Pourquoi Luc avait-il amené Gille chez Finette ? Ils avaient l’habitude de mettre en commun leurs humeurs. Le spectacle du monde, quand Luc ne s’en détournait pas dans des moments de malaise abominable, provoquait son esprit à des trépignements burlesques que des applaudissements redoublaient. Bien que fasciné par la vie mondaine, Luc ne s’y mêlait pas beaucoup car, en plus de ces misérables défaillances qui l’enfermaient chez lui, une extrême susceptibilité lui rendait tout commerce difficile, et son esprit barbelé faisait lâcher prise à bien des séductions pas assez mordantes. Alors il revenait vers sa sœur. Ils se vautraient incestueusement dans la complaisance d’eux-mêmes.

Luc avait donc amené Gille pour les distraire tous deux. Mais il avait prévu que Gille s’occuperait plus de Finette que de lui. Or il était fort capable de jalousie à propos de sa sœur ; il craignait tout mouvement qui dérangeât leur immobile égalité. Mais pour rien au monde il ne se serait dérobé à de pareilles épreuves.

II

Finette et Luc, Gille et Molly se retrouvèrent au déjeuner. Molly ne faisait pas un geste qui ne commentât son plaisir, et Gille, flatté, regardait Finette. Celle-ci l’avait reçu d’un air qui l’avertissait que la grosse enfant avait couru à son lit pour lui conter son aubaine. Luc goûtait beaucoup le sans-façon de ces amours. Enfin tout le monde déjeuna gaîment en jouissant de la liberté grande.

L’après-midi on fit les paresseux. Gille était assez empressé auprès de Molly, lui apportait des coussins ; mais ses regards sautaient beaucoup moins souvent que la veille et, après l’avoir assuré encore de sa conquête, se posaient plus longtemps sur Finette. Ils ne s’en détournaient plus guère que pour tâter de l’opinion de Luc sur ses premiers pas dans la maison. Au lieu de s’être éloigné de Finette, Gille présumait que dans l’esprit de cette femme conciliante, il s’en était plutôt rapproché en prenant possession d’un de ses objets familiers. Molly, sans éprouver la moindre jalousie de cette distraction, regrettait seulement de perdre quelques uns des frôlements qui eussent été un à-compte sur la sieste que tout à l’heure elle pensait bien partager avec lui. Gille trouva gênante cette revendication, pourtant modeste, et cachée sous la bonne humeur. Que l’on sût que sa faveur pour elle n’était faite que d’indulgence ! Il se retourna alors entièrement vers Finette qui était demeurée immobile et imposante comme le premier jour, la veille.

Mais on entendit un petit coup de trompe et l’on vit s’avancer l’autre amie qui prenait le thé quand Gille était arrivé. Elle conduisait une jolie torpédo qu’elle faisait rager sous ses petits poings et il y avait à côté d’elle une inconnue d’un certain âge. « J’ai oublié de vous dire, souffla Finette à Gille, notre phénomène de voisine… Comme c’est gentil, notre chère grande voisine, de venir… Je vous présente un charmant jeune homme, comme vous voyez… » Lady Hyacinthia était une déesse faite comme tant de Saxonnes pour frapper les Français d’un amour mêlé de terreur. Elle se composait de métaux et de matières précieuses ; ivoires, corail, or, diamants, perles. Fer : cette charpente ; charbon : ce ronflant feu intérieur.

Mais Gille, un instant ébaubi, se reporta sur celle qu’il avait mal vue la veille.

— Comment s’appelle-t-elle ? demanda-t-il à mi-voix.

— Qui ? votre numéro 2 ?

— Oh !

— Françoise. Ce n’est pas le même article, vous savez.

— J’espère bien.

— Petit salaud. Vous n’avez même pas vu que cette pauvre Molly était montée et qu’elle vous a attendu au coin de l’allée.

— Si, si.

Gille alla vers cette Françoise qui, les jambes écartées et les mains plongées dans sa cotte rouge, regardait tour à tour sa voiture et Luc. Celui-ci jetait un fracas de paroles sur Lady Hyacinthia qui gloussait avec affabilité un excellent français.

Gille interrogea cette petite bonne femme. Elle habitait à une lieue de là dans une grande ferme où elle élevait des chevaux.

— Vous comprenez, nous nous sommes mis au travail. Mon mari fait de l’électricité pour tout le département et moi je travaille pour le pari-mutuel. Paris, je l’ai assez vu. Au moins, en province on parle encore français. Vous, vous êtes un de ces blêmes Parisiens qui fumez l’opium, ou faites l’amour avec des Américaines, quand ce n’est pas pire.

— Je voyage.

— Je suis sûr que vous étiez mieux pendant la guerre ; vous n’aviez pas cette mine-là.

— C’est vrai, à Paris, je vis la nuit.

— Moi je me couche avec les poules, mais pas les mêmes… Vous les aimez, au moins ? on ne sait plus avec qui on a affaire. Non, vous n’êtes pas de la bande ?

— Vous verrez bien.

— Tiens, oui.

Le visage de Françoise, bien que petit, n’était pas fin mais semblait l’être, usé par une tendresse dévergondée. Et sous le cotillon simple, d’un sans-façon affecté, un corps fluet, vif, aidé de muscles minces, serrés.

— … mon quatrième fils…

Où diable a-t-elle pu les mettre ses quatre fils ? Drôle de petite dégourdie. Ils se promenèrent dans le parc, elle sauta une barrière. Elle était nue sous sa robe de flanelle, avec de longues chaussettes. Mais son visage faisait rêver à l’entour une toilette bien plus féminine, fraîche, vaporeuse, aux couleurs du matin.

— … Quand mon mari sera revenu de Paris…

— Vous aimez votre mari ?

— Bien sûr… Je l’ai aimé comme une bête pendant dix ans.

— Maintenant, c’est la onzième année.

— Dame oui… Quelquefois j’ai envie de m’en aller tout à fait de l’autre côté de la terre avec un type tombé du ciel.

— Vous me montrerez vos chevaux ?

— Tout de suite, si vous voulez. Tenez, c’est cela. Laissons les femmes et allons-y.

Ils revinrent en courant vers la maison et sautèrent dans la voiture.

— Je vous le prends… Cinq minutes.

Son démarrage menaça un rosier et le coup de vent cassa leur vague geste d’excuse.

— Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-elle un instant après, avec un sourire d’une ironie mouillée et complice.

— Gille.

— Tiens, c’est drôle, c’est un peu niais, ça vous ressemble. J’aime cela.

Elle se tenait droite à son volant, ses petites mains dans des gants bien sales. Son vieux chapeau écrasant sur la légère couperose de sa joue une mèche très blonde. Rien que ces artifices campagnards : ni fard, ni poudre.

Gille sortit subrepticement du fond de son enfance le rêve d’une châtelaine courageuse et pure.

Elle se jeta dans des chemins de traverse, parmi d’opulents herbages. On toucha à un petit bois assez fourré.

— On va s’arrêter là. Il fait bon, on ira à pied à travers le taillis jusqu’à ma ferme. Marchez derrière moi.

Aussitôt il y eut un jeu pour se protéger des branches l’un l’autre. Ils se frôlèrent, se touchèrent ; leurs corps se heurtèrent, leurs mains se pressèrent sur le même rameau.

Gille l’embrassa dans le cou, ce qui la renversa dans ses bras. Ils mêlèrent aussitôt leurs bouches et leurs membres, tapis sous un buisson. Leurs gestes étaient sûrs.

Après cela, que dire ? Et la châtelaine sur sa tour ? Gille ricanait mais appréciait une bonne tenue. Elle le félicita avec des mots justes de l’avoir contentée. Ses paroles, ses regards étaient infléchis par cette douceur qu’il avait remarquée sur son visage.

Le début d’une aventure ouvrait une perspective naïve à Gille et bien que tous les défauts de l’amoureuse le piquassent dès la première minute, cette facilité d’illusion lui permettait d’enchanter l’autre, un instant, comme lui-même. Encore avec Molly, il avait passé toute la matinée à imaginer une prolongation assez improbable de leur voisinage. Il la compara avec son nouveau plaisir. Mais il l’avait beaucoup oubliée depuis quelques heures et il ne retrouvait rien d’elle. Et pourtant son corps, plein de pulpe, lui convenait mieux que celui de cette mère de famille émaciée, qui, encore enfantin à trente-huit ans, faisait songer à une fillette meurtrie par un stupre prématuré.

Bras dessus, bras dessous, ils s’en allèrent comme des camarades qui ont joué, jusqu’à la ferme où ils burent du cidre. Il arriva à Françoise, au moment de remonter dans la torpedo blanche qui avait attendu dans l’herbe, narquoise, distillant légèrement son essence parmi les fleurs des champs, de dire : « Je suis une grande garce, tiens, pourtant j’avais un joli petit cœur », avec un rire un peu fatigué, à moitié rentré et des yeux qui pétillaient d’astuce sous une légère buée.

Comme ils rejoignaient la grande route, ils se trouvèrent nez à nez avec la voiture de Finette qui, avec Luc et Molly, revenait de raccompagner Lady Hyacinthia.

— Eh bien ! je vous le rends ; s’écria Françoise avec un regain de bonne humeur. Il est gentil, vous savez, soignez-le. Et elle disparut.

Gille vint s’asseoir modestement entre Finette, confite dans la plus hypocrite quiétude et Molly pincée, mais qui, pour ne pas mentir à ses opinions libérales, parla d’autre chose, de façon assez fluente.

Le dîner remit tout le liant souhaitable entre eux, grâce à des coquetailles et à la verve de Luc qui tenait l’excellent sujet de l’Anglaise. Le rire eut vite détendu Molly, ce qui encouragea Gille à lui jeter quelques regards sournois d’enfant prodigue. Elle y répondait comme quelqu’un qui est décidé à tuer le veau gras le soir même, ce qui ne laissa pas d’effrayer le jeune coureur. Mais il était fort animé et suivant son penchant il ne put résister à l’envie de ressaisir ce qu’il avait lâché. Pourtant après ce repas il revint à Finette.

— On a parlé beaucoup de vous, tantôt, dit Finette flatteuse.

— Ah oui ! Elle est gentille, votre amie.

— Laquelle ? Vous lui plaisez énormément. Mes compliments, c’est une belle fille.

— Vous trouvez ? Elle n’a pas de beaux yeux.

— Elle a une belle peau.

— Oui, mais ses dents sont drôlement plantées.

— Jeune goujat… Pourtant vous aimez les femmes.

— Je les adore…

— En tout cas, vous leur plaisez.

— Pas aux meilleures.

— Elles se valent toutes. Il n’y a pas une femme pour en céder aux autres quand il s’agit d’aimer. Enfin je parle de celles qui aiment cela.

— Vous aimez cela ?

Finette se mit à parler de romans et de comédies. Elle n’était pas très difficile, approuvait plus de choses que Gille, mais avec indifférence. Elle s’animait quand elle relevait dans un tempérament une vivacité de désir et surtout de l’acharnement à se satisfaire. Puis tout d’un coup :

— Je n’aime que Candide.

— Son jardin était bien petit, protesta Gille.

Étonné de la sûreté des opinions de Finette il les admira, puis il les craignit car elles allaient vers un point de ralliement bien éloigné de lui.

Aussitôt qu’il eut fait cette première réserve sur elle, il put noter encore que si elle avait un teint exquis, son nez ne se prêtait guère à une louange raisonnable. Mais pouvant séparer ses défauts de ses qualités, il discerna mieux celles-ci. Mains courtes, doigts longs : ils n’étaient pas fuselés, mais un peu carrés, avec des ongles courts. Peau douce sur chair maigre. Ces mains étaient les instruments d’un esprit actif et volontaire. Ce corps menu, potelé, pliant, se familiarisait sournoisement sous les regards. Les fesses étaient trop basses et les chevilles inachevées. Le visage était ridé par le désir et la réflexion. Les yeux à force d’aiguiser leur regard s’étaient rapetissés.

Il l’imaginait au lit, aimant le plaisir dans une parfaite décision de ses nerfs, bientôt brisés. Sa tendresse ne donnait que le meilleur d’elle-même, que ses traits les plus affinés et les plus efficaces. Elle était tenue en main par la sagacité. Mais son esprit ? Il pourrait en trouver le secret sans le dominer car elle avait transformé dans le soin de son indépendance, sa pudeur refoulée et ses craintes de femme seule. Cette constatation le butait et, timide devant l’obstacle, il réprimait prudemment la curiosité qu’excitait ce corps dont les ressorts lui semblaient dissimulés et difficiles.

Cependant elle voyait en lui un jouisseur qui se doublait d’un lunatique, mais le lunatique servait encore le jouisseur. Il fallait s’amuser de loin d’un tel personnage, ce qui lui convenait parfaitement puisqu’elle ne voulait former aucun nœud après ceux, douloureux, savants et forts qu’elle avait longtemps maintenus avec son mari. C’était un curieux assemblage : il était naïf et spécieux, flagorneur et implacable, tendrement zélé et tout à coup il disparaissait, on retrouvait plus tard un déserteur un peu nostalgique. Finette goûtait de ne pouvoir mettre aucune confiance en lui. Le garçon se modelait selon une maxime à laquelle elle revenait souvent : « rien à espérer, tout à prendre. »

Ils bavardèrent tard.

Gille se déshabilla hâtivement, pressé par le sommeil. Il ne réfléchissait guère. Si c’était pour la solitude qu’il penchait d’abord, l’apparition des êtres le séduisait toujours et le jetait hors de lui-même. Il se lançait dans le torrent, et il ne pouvait avoir un regard sur ses actions que quand, raccroché à la rive et ayant dormi, il se retournait paresseusement sur les brisants où il avait culbuté. Se mêlaient les images fatiguées de Françoise, de Molly, de Finette, de Lady Hyacinthia. Il préférait l’une après l’autre, ne se satisfaisait ni de celle-ci ni de celle-là, mais n’en repoussait aucune. Il se rappelait seulement avec une vanité vague, comme si ses sens ne nourrissaient pas sa mémoire, le corps heureux de Molly, Françoise et la bonne senteur de son petit bois, l’ironie complaisante de Finette, la carrière illustre de Lady Hyacinthia, la présence inquiétante de Luc. Mais soudain, Madame de B… rassembla ses traits dispersés.

Il s’en fit une image nette, d’un arbitraire désinvolte. Elle avait le corps de cette putain de Vienne — cette putain, oh ! les putains — qui était assise sur son imagination de tout son poids : un corps immense, dont il sentait exactement l’épaisseur comme s’il la tenait. Mais toute cette masse était enveloppée d’une ligne délicate, car le visage était d’une autre, celui de cette femme dans le train de Milan, dont les traits filant des yeux, des ailes du nez, de la bouche, faisait un contre-courant fluide qui redescendait, comme un filet lumineux enlève une masse plantureuse de poisson, sur tout le corps de l’autre et, amenuisant d’une caresse scintillante les volumes majestueux, les transfigurait.

Pourtant il avait envie aussi de vivre comme Françoise et avec elle, il ne voulait pas songer encore que son corps qui ne lui avait guère plu mais qui lui avait été voilé par la viridité du bois, lui apparaîtrait bientôt sous son vrai jour.

Mais au bout de ces réflexions il s’inclina devant la loi de voisinage qui représentait ce mur où il s’appuyait en retirant ses souliers. Il n’était guère nécessaire de faire ce petit effort ingrat de repousser cette belle poitrine grasse qui florissait à quelques pas dans l’eau odorante qu’il entendait clapoter.

— La garce. Elle va m’attendre. J’ai une envie de roupiller.

Le rut bien réglé de cet après-midi, le laissait favorable à de prochaines occasions. Pas ce soir, néanmoins. Pour indiquer son bon plaisir dans la nuit qui baignait fraîchement la façade, il éteignit, mais comme il venait de tourner le bouton, on toqua à la porte.

La flatterie l’emporta et sans rallumer, il défit le verrou. Sentant bon, enveloppée d’un nouveau peignoir, Molly se glissa sans vergogne dans son lit. Gille retira son pyjama qu’il avait enfilé avec tant de fatigue.

— Tu m’as bien laissé tomber…

— …

— Oh ! n’aie pas peur, je ne te reproche rien. Nous ne nous sommes pas fait de serments. Mais tu aurais pu avoir envie de faire ça sur l’herbe avec moi.

Il restait inerte, mais Molly mit son point d’honneur à lui faire oublier les ébats de la journée qu’elle devinait facilement. Il regarda, distrait et amusé, son gros derrière au clair de lune tandis qu’elle appelait chez lui un plaisir qu’il voulut bien lui faire partager, au moment opportun, mais qui le soulevait vers madame de B…

III

Hyacinthia, d’une bonne maison, avait épousé autrefois un socialiste inconnu dont elle pensait faire un premier ministre. A peine se remua-t-il assez pour devenir Lord X… comme sa femme était déjà Lady Hyacinthia. Elle avait eu vite fait de renoncer au rôle de manager auprès de ce champion manqué, et comme la chasse et le voyage étaient trop anglais, elle s’était retournée vers l’amour qui, pourtant, de nos jours, ne l’est pas moins : un poète, un jockey, la nièce d’un cardinal l’avaient déçue tour à tour. Ces éclatantes maladresses montraient son cœur d’or, qui était fait pour se dilater comme une sphère dans la main d’un roi. Elle n’avait pas su reconnaître, quand ils passaient sur les grands chemins, les maîtres peu voyants de ce temps-ci. Impatientée, elle avait fait main-basse sur les premiers venus. Le poète eut un succès un peu brusque, en fut étourdi et glissa aussitôt dans de faibles mondanités. Le jockey engraissa. Enfin elle avait cru qu’on pouvait encore essayer du scandale, mais elle avait eu toutes les peines du monde pour se faire fermer quelques portes et on lui en ouvrait d’autres, selon les rites empressés du monde immense et bien classé des irréguliers.

Pour le moment, elle vivait en France, froissant des livres, recevant n’importe qui, trompant sa faim on ne savait plus comment. Encore jeune, sa beauté dure était faite pour soutenir âprement les luttes inexpiables de la cinquantaine.

Toute la bande alla déjeuner le lendemain dans son château Louis XIII, où elle ménageait cette trêve avec elle-même. Ce lieu faisait une réussite inutile et implacable où aucun détail n’avait été épargné, aucune erreur effleurée, où régnait sans un pli le confort le plus intransigeant.

Gille s’épouvantait devant cet écrin aussi funèbre que ceux de la rue de la Paix où allaient mourir les fameuses et vaines anecdotes portées par cette dame sans emploi. Finette recherchait discrètement dans les yeux de Hyacinthia la figure de ses amours. Elle appréciait cette femme qui faisait litière de ses ridicules mais qui, sans doute avertie par le temps, s’asseyait avec toute son obstination inutile, pour le recevoir comme une momie royale. Pour Molly et Françoise, il y avait là un jeune peintre très frais, Prune irlandais.

Lady Hyacinthia les abreuva de coquetailles, connaissant les habitudes de demi-ivrognerie que prend cette sorte de Français. Gille, qui avait besoin de réagir contre un reste de fatigue, en but plus que les autres. En sorte qu’il s’échauffa encore plus qu’il ne faisait d’habitude devant des étrangers.

Le mélange de sa coquetterie personnelle, de sa tendance astucieuse à plier devant tout inconnu pour le séduire, de sa susceptibilité nationale le jetait dans un labyrinthe d’habiletés aimables au devant des Anglais et des Américains qu’il mêlait un peu. Il venait de renoncer à certains préjugés sur les Anglais. Il les avait crus longtemps, sous le signe de la reine Victoria, fermés à toute aisance et il les avait admirés pour cela à tout hasard. Mais des séjours en Angleterre et tant de rencontres à Paris lui avaient retiré ces idées de l’autre siècle et ayant oublié sa révérence d’hier, il se laissait aller maintenant avec la plupart des insulaires qu’il rencontrait, surtout avec les femmes, à un débraillé digne de Fielding.

Pendant le déjeuner, il disserta donc de la façon la plus entreprenante sur les amours qui pouvaient se nouer entre les Anglais et les Françaises, les Français et les Anglaises et sur d’autres combinaisons encore dont l’état des mœurs l’obligeait bien à parler. Au moment où un mot cru était sur sa langue, il le retenait pourtant un peu et ne le laissait passer qu’enveloppé de certaines précautions oratoires, des appels à la liberté de pensée et à l’horreur de toute censure, car nos voisins, friands d’immoralisme, en sont encore à la saison des conquêtes timides et des découvertes étonnées.

Les rapports entre indigènes et étrangers à cette table n’étaient guère affectés par le nationalisme outré qui domine à certains étages de la société. La communauté des plaisirs, des lieux de plaisir, l’égoïsme universel et complice des riches, la profondeur toujours mesurée de leurs réflexions et de leurs propos, tout est fait pour niveler dans les salons des différences que des journalistes, généralement issus des classes peu voyageuses, s’exténuent à entretenir ailleurs. Lady Hyacinthia ne notait les dissemblances européennes que si des avions bombardaient Londres, ou si sa modiste parisienne salait ses factures. Le reste du temps, elle était en France et en Italie comme chez elle, parfaitement absente.

Finette et Luc parlaient beaucoup moins que Gille, mais assez pour contrecarrer les jugements téméraires que leur ami prodiguait. Ils s’étaient entraînés l’un l’autre depuis longtemps à haïr toute affirmation bien que personne plus qu’eux ne fût assuré dans ses opinions ; seulement ils s’y prenaient toujours de la sorte qu’ils semblassent plutôt nier une chose qu’en certifier une autre, ce qui suffisait à les persuader de leur prudence.

Gille remarquait bien l’opposition du frère et de la sœur, mais il ne leur faisait guère de concessions, vite retourné vers Lady Hyacinthia. Il ne ressentait le besoin ni de la renommée ni de l’argent mais il aimait la liberté. L’argent simule cette liberté aux yeux des ignorants.

Il regardait Lady Hyacinthia avec des yeux brillants. Les bijoux, une hygiène magistrale jetaient pour lui toutes sortes d’illusions sur cette peau qui, sans connaître l’été ni l’automne, hésitait entre le printemps et l’hiver. Il avait envie, entre le Caire et le Canada, de se coucher dans ces maisons enveloppées d’une seule saison égale, d’amollir cette main armée d’un ceste de diamant. Mais ce sillon dans la joue ? Il s’en arrangerait, son désir étant bien accroché à des accessoires de platine ; et elle avait de belles dents. Se traîner avec une vieille ? Elle n’est pas vieille. Le ridicule qui s’attache aux vieilles coureuses ? Elle cesse de courir. Ce jockey, pourtant ? Gille se sentit dans la peau du jockey, tout d’un coup. Il lui sembla montrer à ses amis les façons d’un maquereau. Mais aux yeux de Hyacinthia il était déjà l’amant nouveau, différent des anciens galants, qui la relevait.

Tout cela, c’était d’imperceptibles intentions : il en transparaissait beaucoup moins qu’il ne pensait dans ses gestes, grâce à la prudence dont il les corrigeait bonnement.

Luc et Finette échangèrent leurs impressions en se promenant dans les jardins après le déjeuner, tandis que leur camarade marchait devant eux au côté de la maîtresse de maison, et que Molly, sans grands efforts, se détournait de ses amours de la veille et, parant à de nouvelles infidélités, entreprenait vigoureusement Prune. Françoise avait disparu après le déjeuner, appelée par ses affaires.

— Est-ce qu’il a recouché avec Molly ? demanda Luc à Finette.

— Je ne crois pas. Elle a plutôt l’air délaissée.

— Tu crois qu’il recouchera ?

— Il ne doit jamais avoir envie de recoucher avec une femme.

— Si on insiste !

— C’est bien possible. Je ne le comprends pas. Qu’est-ce qui l’attire dans notre grosse tourte ? Il n’est pas difficile. C’est drôle, il m’a dit qu’il n’aimait que les femmes bien faites et il couche avec la première venue.

— Molly est encore bien faite.

— Peuh ! En tout cas, elle est idiote.

— Il ne lui parle pas. Il lui plaisait beaucoup. Elle était aux anges, le premier jour. Il se laisse faire.

— C’est vrai, il a du succès.

— Le charme.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Il aime plaire. Ça le fait sortir un peu de lui-même. Les autres restent enfoncés dans leur peau et quand ils croient se décarcasser, ils n’arrivent qu’à faire ressortir leur égoïsme, tout de même, un peu gros.

Finette s’animait un peu.

— C’est vrai, il joue très bien le monsieur qui adore les femmes ; ça devient rare, ricana Luc.

— Mais je crois qu’il les aime vraiment.

— Il s’en fout. Il a la manie de jouer son petit jeu de coquetterie, et c’est tout. Il n’a jamais eu de collage, à ce qu’on m’a dit. Quand il en a une, il ne pense qu’à la plaquer. Tu ne peux pas dire qu’il soit de ces hommes qui ont vraiment besoin du jupon. Du reste, c’est ce qui est intéressant en lui, cette sauvagerie. Tu ne sais pas comment il est entre hommes. Il parle des femmes d’une façon atroce. C’en est gênant.

— Oh ! il est peut-être comme cela avec toi. Les hommes sont toujours les mêmes, les uns devant les autres, ils ne veulent pas avoir l’air.

— Non, c’est un type, dans le fond, qui ne tient à rien.

— Alors, il en souffre ?

— Mais non. Il a l’air triste, comme ça, de loin en loin, mais c’est une tristesse très vague, dont il s’accommode, qui va avec un bon petit égoïsme, bien organisé. Il est très content comme il est, au fond.

Gille plaisait à Lady Hyacinthia qui entre temps s’était renseignée et avait appris que ce garçon avait des talents cachés et assez austères, qu’il conduisait de loin une assez grosse affaire où sa famille lui avait laissé des intérêts dominants. De là à la politique il pourrait ne faire qu’un saut !

Gille se serrait dans une coquetterie appliquée, s’efforçant de ne pas perdre de vue à travers les traits particuliers, menacés de couperose, que prenait aujourd’hui la Faveur, les chemins simples et constants qui y conduisent.

Pourtant il partit sans arranger avec la dame aucune entrevue précise et Lady Hyacinthia l’aperçut tout de suite très aimable, dans la voiture qui quittait son perron, avec Molly dont le sourire, détourné d’un Anglais, cessait tout d’un coup d’être plein d’une sensualité secrète, pour s’épanouir du côté d’un Français dans un cynisme sentimental.

IV

Finette ignorait la bonté. Une occasion d’être bonne la surprenait — pourtant elle croyait vivre au delà de toute surprise — mais elle pouvait être bonne après tout, si cela ne dérangeait pas son confort — et alors on y trouvait beaucoup de grâce, car elle n’y attachait aucun prix. Elle était cruelle de la même façon, sans le craindre, mais sans en jouir. Tout se tient, lui avait-on appris, il faut écarter pour toujours l’idée de disjoindre cet enchaînement et de réussir quelquefois à plier la Nature à des exigences plus humaines. Son indispensable égoïsme, professait-elle donc, avait pour contre-coup inévitable une souffrance chez son prochain. Elle acceptait à l’inverse, quand elle n’y pouvait plus rien, de pâtir de ces mouvements durs par quoi les autres reportent l’intérêt sur eux-mêmes. Mais tout en s’occupant de ses affaires et en servant sa propre cause, ne peut-on pas plus souvent épargner à autrui la souffrance ? Ce serait par sobriété, mais alors on se priverait de ce qui nous découvre le plus piquant d’eux-mêmes ? Si Finette répondait oui, c’est qu’elle était arrivée à la limite de la lassitude et de l’indifférence. C’est ainsi qu’elle était de manières douces et libérales.

Elle ne songeait pas longtemps à la mort, mais souvent, et qu’elle bornait sa vie de toutes parts. Elle n’attendait rien que de quelques jours et peu de choses : des sensations de loin en loin. Parce qu’elle avait mis longtemps, dans un seul homme, la source de la plupart de ces sensations, elle pensait bien n’avoir pas été pour cela sentimentale.

Et si, croyant à l’infirmité et au ridicule de tous et qu’il est vain de retoucher la Nature, elle s’était pourtant corrigée de plusieurs défauts, ce n’était jamais que de défauts intellectuels et elle n’avait voulu que polir l’instrument spectaculaire qui lui permettait de savourer ses sensations, se rendre seulement plus intelligente.

La fatigue et l’esprit critique assuraient son désintéressement des hommes ; Finette n’avait aucune idée d’exercer sur eux son pouvoir, elle qui était pourtant capable de vive activité, son cynisme n’était pas entreprenant. De plus, elle ne se jugeait pas belle, et si elle n’ignorait pas le charme que tout le monde lui accordait, elle ne l’estimait pas de la sorte qu’il pût mener les hommes, la plupart du temps, plus loin que la familiarité.

Ainsi faite, elle imagina Gille d’une nature semblable. Elle aimait que du moment qu’on lui résistait, il n’insistât pas et se reportât sur un autre objet. Pourtant elle entrevoyait parfois qu’il ne voulait pas seulement se frôler et se prêter aux passants mais les atteindre et les pénétrer. Il avait des regards d’une inflexion si tendre qu’elle ne pouvait douter sur le moment qu’ils ne fussent sentis de façon forte par celui à qui ils semblaient échapper. Elle se méfiait alors qu’il ne fût prêt à démasquer derrière son indifférence élégante quelque doctrine fantastique sur les possibilités du cœur. Mais les regards de Gille se renouvelaient dans la même heure sur deux ou trois femmes de nature si diverse, qu’elle revenait à ne voir en lui qu’un goulu qui ne s’attardait pas aux délicatesses et aux difficultés de la gourmandise.

Ces raisons, qui n’étaient peut-être pas celles de son partenaire, l’accordaient à lui pour cultiver les illusions que composait leur rencontre. Ils ne connaissaient presque rien des circonstances de leur passé, et, par un calcul simultané, ils arrêtaient sur les lèvres de leurs amis les anecdotes qui auraient éclairé cette partie d’eux-mêmes. Et comme de plus ils ne poussaient pas beaucoup leur sentiment, ils ne découvraient pas vite leurs caractères et ils mettaient dans cette lenteur un plaisir qui en remplaçait d’autres, par exemple ceux de la pudeur.

Gille n’avait jamais trouvé suffisantes la plupart des femmes qu’il avait rencontrées et au plus fort de l’agrément qu’elles lui donnaient il n’oubliait jamais de se dire qu’il en existait d’invisibles qu’il n’avait pas. Mais pour satisfaire son mol ascétisme de paresseux, il comptait sur le temps, étirant nonchalamment sa jeunesse. Il n’avait besoin pour le moment — ce moment, c’était pourtant toute cette belle jeunesse — que d’incidents qui lui fissent éprouver suffisamment la résistance et à la fois la soumission des choses.

Assuré de ces amorces qu’il avait çà et là dans quelques âmes, il venait goûter auprès de Finette le sentiment délicieux qu’elle rendrait inutile un effort de plus. Ou plutôt, même avec elle, il croyait vaguement qu’il aurait pu aller plus loin, mais, pour préserver le droit de se plaindre, il n’en faisait rien. Car il avait pris l’habitude de se plaindre auprès d’elle, par des allusions légères et coquettes.

Finette accueillait ses plaintes avec empressement ; elle y trouvait de quoi se renforcer contre Gille : comme elles sonnaient faux à ses oreilles, elles la confirmaient dans l’idée qu’en se dérobant à lui, elle évitait une séduction molle et dédaigneuse, bientôt entièrement relâchée, qui pourtant — s’assurait-elle — ne lui aurait causé aucune déception ni aucune révolte, puisqu’elle n’attendait de la vie rien de plus mordant.

Gille, contrairement à ce que voyait Finette, n’était pas à l’aise, il n’était pas près de se détendre avec elle. Pourtant elle lui offrait la plus souple camaraderie. Mais il la croyait parfaitement armée contre lui, grâce au souvenir de son mari, et capable de regarder de sang-froid des avances prononcées où dès lors il ne s’imaginait que ridicule.

Toutes ses indications se jouaient furtivement dans leurs yeux et sur leurs ongles tandis qu’ils dînaient seuls, un soir où tout le reste de la bande était ailleurs. La salle à manger était un lieu sobre ; la lumière et le cristal célébraient des noces pudiques. Une bonne cuisine achevait d’écarter toute trivialité.

Elle l’amusait d’une de ses amies dont les amants ne pouvaient se débarrasser que par la fuite : sentiments langoureux, caresses désordonnées, anxiété infinie. Finette constatait, avec un ennui pénible, voisin de la commisération, que cette femme maladroite souffrait. Elle dénonçait, avec une ironie qui ne désarmait pas, cette souffrance comme une erreur. Gille scrutait ce double et égal mouvement d’ironie et de pitié.

Ils laissèrent bientôt cette dame, et ils allèrent fumer dans un petit pavillon très frais, auprès d’un bassin.

« L’embrasser ? Elle sait ! »

A cause de cette image qu’il avait voulu se faire d’une Finette ironique, il avait déjà pris une attitude qui lui paraissait devoir, du reste, obtenir grâce à ses yeux. Cette femme, qui n’était éclairée que par la lune et que certains gestes enfonçaient entièrement dans l’ombre jusqu’à la réduire au point de feu de sa cigarette, ne devait entendre que des paroles narquoises. Il mit entre eux une véracité un peu pointue.

— Croyez-vous qu’une Molly compte pour moi ? demanda-t-il.

— Est-ce que je sais ? Pourquoi pas, mon Dieu ?

— Je pouvais trouver mieux chez vous.

— C’est une autre question. Mais il y a tant de questions.

— Est-ce que nous coucherons ensemble ?

— On ne sait jamais ; mais cela ne nous avancera à rien.

— Pourquoi ? à cause de votre mari ?

— Je ne pourrai vous rendre que la monnaie de votre pièce.

— Qu’est-ce que vous croyez que je peux vous offrir, pas beaucoup, hein ?

— Je ne sais pas ce que vous me donnerez. Mais je sais ce que je pourrai vous rendre.

— Cela m’aurait bien plu de vous toucher, de vous…

— C’est autre chose.

— Mais c’est bien désagréable que vous me réduisiez d’avance à la portion congrue.

— Portion congrue !

Elle eut un geste vif autour de son corps.

Elle avait vu Molly et Suzanne, ces jours derniers, Hyacinthia aller vers lui amusées par les coquetteries précises, intriguées par les réticences vagues du garçon et pourtant toutes animées d’un espoir que faisait renaître sans cesse de tendres allusions soudaines sur un visage assez fermé mais mobile. Elles revenaient résignées, ayant appris des maximes amères d’une bouche plaisante.

Prendrait-elle part à ce jeu curieux et dérobé ? Il n’y avait point de risques au monde pour elle. Elle pouvait lui prêter son corps : l’amour qu’elle avait eu pour son mari l’avait épuisé, laissé aride. Il prendrait ce corps, sans demander davantage. Même s’il prononçait des paroles équivoques, elle n’oublierait pas qu’il n’avait pas besoin de plus. Elle ne se prendrait jamais à cette tendresse à éclipses.

Et puis, il fallait bien qu’elle occupât un jour au moins, cette place que Gille petit à petit lui avait faite au milieu de ses amies, dont chacune n’était évidemment pour lui qu’un prétexte à marquer autour d’elle un tour plus étroit. Elle ne se sentait nullement contrainte par ce resserrement, mais il lui plaisait d’être son complice et d’entrer dans ce système de dédains et de flatteries habiles.

Mais Gille ? Il n’ignorait pas cette opinion que, faute de mieux et pour éviter les démarches grandiloquentes où s’empêtre la recherche de ce mieux, on pourrait limiter désespérément le commerce amoureux à un échange de caresses perdues et à une camaraderie qui ne s’exercerait même que par périodes, quand on en sentirait le besoin de réveiller son égoïsme par le contraste avec un autre. Mais chaque fois qu’il se trouvait devant une femme, il était aussitôt envahi par tous les rêves que les hommes ont pu accumuler sur leurs ombres.

Que Finette pût séparer son corps du reste de son être, Gille commençait de l’en mépriser. En même temps il la craignait parce que par cette manœuvre elle pouvait lui faire sentir quelque chose de douloureux. Enfin, il releva comme un défi ce tranquille partage qu’elle faisait devant lui, jaloux de ce qu’elle lui dérobait.

Un peu plus tard, Finette s’écria que tous les êtres étaient pareils. Lui qui traînait d’une femme à une autre en fut choqué. Il la regarda de travers et la traita de paresseuse.

— On a plus vite fait en disant cela, s’écria-t-il. Cela vous dispense de chercher et de trouver.

— Je ne me sens pas dispensée d’avoir un peu de sang-froid et de regarder ce qui est.

— Et comment avez-vous pu aimer votre mari ? Vous le distinguez pourtant des autres ?

— J’étais une jeune sotte, je prenais des vessies pour des lanternes, mais il me convenait seulement pour un tas de petites raisons en dehors de lui.

— Il y a quelques femmes dans le monde dont chacune pourrait s’imposer à moi pour des raisons qui briseraient mes petites convenances.

— Bah ! vous ne trouverez pas une femme qui plaise à tout le monde ou qui vous plaise tout le temps à vous. Alors je n’ai pas tort. On n’aime pas un être parce qu’il se sépare des autres par des traits infranchissables. On l’aime parce que cela vous arrange, plus ou moins longtemps.

Finette disait toujours un être pour ne pas préciser le sexe et pour ne pas dire : une âme.

— C’est beaucoup, alors que la Nature vous a fait d’une certaine race, de pouvoir extraire toute sa raison d’être d’une femme, qui appartienne à cette race, si on a la chance d’en rencontrer une. Alors on atteint le fond ; c’est tout ce qu’on peut espérer, c’est plus profond qu’on ne croit, le fond d’une âme. C’est beaucoup à espérer.

— Oh ! le beau parleur ! En attendant, vous courez la prétentaine. Pour les aimer si nombreuses, il faut que vous jouissiez de quelque chose de pareil dans toutes. Si vous vouliez jouir de leurs différences, vous resteriez plus longtemps sur chacune.

— Je n’ai pas dit mon dernier mot ; un jour, peut-être, je m’arrêterai net sur une femme.

— Quel drôle de type. Vous ne me faites pas marcher, vous savez. Mais vous, je crois que vous vous mettez dedans, assez bien. Tout cela c’est de la littérature, une littérature que je n’aime pas. Ça ne correspond à rien en vous. Vous trotterez de l’une à l’autre toute votre vie. Et c’est très bien, ça ne prouve pas du tout que vous soyez superficiel.

— Vous croyez ? Mais vous, vous vous contredisez. Avouez : votre grand amour c’était plus que vous n’avouez.

— Mais non, je n’ai jamais autant douté de moi-même et de lui donc ! qu’alors que j’aimais Freddy. J’étais gâteuse, les trois quarts de la journée, mais j’avais tout le temps des minutes de lucidité.

— Oh évidemment ! Vous n’aviez pas besoin de renoncer à dire des petites choses cyniques. Habitudes de langage ! ça ne vous gênait en rien. Vous continuiez à raisonner par instants mais cela n’avait pas plus d’efficacité qu’une pratique superstitieuse, que de toucher un talisman.

— J’avais assez d’autres chiens à fouetter pour ne pas avoir le temps de rêver.

— Quoi ?

— Il fallait que je me défende contre les autres femmes, l’ennui, la satiété, l’ironie et tant d’autres périls.

— Enfin, vous trouviez en lui quelque chose d’irremplaçable ?

— Un monsieur qui ne peut pas se priver de tabac n’a pas besoin de fabriquer une philosophie pour expliquer sa manie. C’était par égoïsme que je me tenais à ce Freddy-là. Pour une femme c’est plus commode. On ne trouve pas tous les jours chaussure à son pied.

— Mais l’égoïsme cultivé par une personne de tête et de cœur…

— Merci.

— … comme vous, produit des sentiments subtils et sublimes. Vous ne savez pas ça, Finette ?

— Vous savez ! J’avais de bonnes habitudes de lit, voilà tout. Pour le reste, je me faisais un mauvais sang abominable, j’inventais des cruautés pour moi toute seule. Mais au plus fort de mes crises, je vous jure que je me voyais encore dans ma glace. « Ma vieille, tu rabâches des préjugés de l’âge de pierre. Bien inutile. » Non, le lit, et cette reconnaissance du ventre qui dure quelques minutes tout de même, un peu de camaraderie encore. C’est tout ce qu’on peut souhaiter, et ça peut être très suffisant. Je crois bien que je n’ai besoin de rien d’autre. D’abord il n’y a rien d’autre. Et encore, il faut payer ça des pires tracas, et les scènes ! et se sentir idiote, folle à lier par moments…

— … parce que le paquet de tabac ne rentre pas et dîne peut-être avec un poule.

— Vous blaguez. Voyez-vous cela ! Peut-être que vous ne connaissez même pas ça et pourtant vous prenez des airs d’un qui a le cœur plus profond que le mien.

— Je tomberai bien sur un bec, un jour, allez. Du reste, qui vous dit que je n’ai pas souffert déjà ?

— Pas beaucoup.

— Non. Mais j’ai souffert de ne pas souffrir.

— Oh ! là ! là ! Ne me parlez pas de ça. Vraiment vous n’y connaissez rien.

Cette discussion où chacun des deux interlocuteurs aurait pu occuper la place de l’autre, dura encore longtemps, elle maintenait leurs distances.

Gilles regardait avec des yeux méfiants, par instants méprisants, et aussi curieux et convoiteux, Finette ramassée dans ses coussins, l’œil piquant.

Dans cette pièce nue, où elle se tenait toujours, il n’y avait que de beaux livres.

— Gille est gentil, dit Finette à son frère, le lendemain. Nous avons causé tard.

— Comment était-il ?

— Très gentil.

Luc avait envie de lancer ses soupçons : « Avez-vous fleurté ? » Mais contrairement à leurs conventions, il la bouda et se priva d’entrer dans sa confidence comme d’habitude. D’autre part, Finette pensait que c’eût été faire insulte à son frère que de prendre les devants pour l’assurer qu’elle ne fleurtait pas avec Gille, car il suffisait qu’elle ne lui dît rien, pour qu’il sût qu’il n’y avait rien. Mais tout cela fit un silence inhabituel.

Ils recherchèrent la voie oblique et recommencèrent de discuter du caractère de Gille.

— Par exemple, baya Finette, il a quelques idées toutes faites. C’est drôle, il a l’air d’avoir l’esprit à l’aise et tout d’un coup, il vous sort de grosses balivernes, comme si, ma parole, il y croyait et que cela lui tienne au cœur et que ça joue un rôle quelconque dans sa vie. Et si on le blague, il se renfrogne. Les gens sont tous les mêmes, tiens. Le dernier gigolo, quand il n’y a plus de galerie, vous prend un ton de gravité et vous récite son catéchisme.

— Je te l’ai dit : il trompe son monde. Devant Hyacinthia, il la fait au greluchon, mais il aimerait mieux la sacristie et les grandes orgues avec une honnête partenaire.

— Eh bien ! tout de même, non, il est comme ça par moments, quand on discute : de vieilles manies qui lui reviennent, un vieil orgueil idiot et gentil. Mais il est aussi bien le contraire, c’est une vraie vache aussi.

Pendant ce temps, Gille, mécontent de Finette, la comparait sévèrement à Madame de B… Celle-ci était plus fière et plus douce. Elle l’attendait, intacte et fermée. « Tête dure, habitée par des rêves obstinés, ce sont les miens », lui murmurait-il sans vergogne.

V

Au bout de quelques jours, Gille se trouva esseulé. Il réussissait trop bien à se débarrasser des femmes, à leur faire comprendre qu’elles ne pouvaient durer devant lui. Quand elles tâchaient prise, avec un découragement si prompt qu’il lui semblait accentué par l’ironie, il avait un frisson.

Pourtant, il ressentait bientôt leur rancune : mais il s’en plaignait, oubliant que lui en vouloir c’était une façon de ne pas l’oublier et qu’au surplus on ne pardonne jamais, et ses propres rudesses.

Mais au fond il souhaitait de sentir un espace inhumain s’élargir autour de lui. Une paresse comme une croissance qui n’en finissait pas, une ignorance crasse, une indifférence sordide, une distraction éperdue faisaient que Gille retombait avant d’arriver au « point où le monde commence, » songeait-il, « étrange et immense, là où se marque une distinction qui est décisive, entre notre âme et une autre âme. Je soupçonne l’existence de ce monde des âmes comme l’astronome, par une opération du plus pur et du plus inefficace de mon esprit. »

Il prétendait tout à coup que l’univers n’était pas la grande unité vague, nonchalante, qui se perdait en lui, et qui ne cherchait que par saccades, après de longs oublis langoureux, à se préciser. L’univers était plusieurs, fait d’âmes distinctes, merveilleusement diverses. Alors il croyait qu’une curiosité nerveuse, piquante, l’allait pousser sur ces étoiles, ces îles errantes, inconnues.

Mais ces notions passaient sans jamais prendre poids dans son cœur. Il continuait d’aller à l’aventure, obscur vagabond ébloui de loin en loin, mais non illuminé par le désir qui soudain, devant lui, battait le briquet. Alors il se jetait sur quelque silhouette dans l’ombre, mais l’aveugle, c’était pour prendre le sens de sa propre forme en se frottant à une autre forme, plutôt que pour atteindre le point palpitant dans ce qui résistait un peu sous sa main, qu’il lâchait trop vite, quitte à se sentir dans l’instant déplorablement dépourvu.

Le lendemain de la visite au château Louis XIII, Gille avait téléphoné à Lady Hyacinthia. Mais elle était sortie. Cela l’avait découragé sans raison, comme s’il y avait eu un fait exprès. Il ne revint à l’attaque que deux jours après. Elle lui dit de venir aussitôt et qu’elle était seule.

Il regarda avec étonnement cette femme qui pendant vingt-quatre heures comme plusieurs autres avait dominé sa destinée. Comme elle donnait des ordres savants au maître-jardinier, elle parut n’être que son propre majordome, obéissant ponctuellement au plan préconçu de sa carrière, plutôt que la jouisseuse désorientée qu’il avait louée au hasard. Il n’eut plus que l’idée de fuir un lit où il serait entré comme un nouveau cheval dans sa stalle pleine de paille fraîche. Il ne voulut même pas éviter que sa retraite ne fût une débandade qui mît les torts de son côté : il manqua au rendez-vous suivant et ne s’excusa point.

Molly et Françoise vaquaient à leurs consolations et à de nouveaux plaisirs. Molly, dans de telles circonstances, ne perdait jamais une minute, trop affamée pour suivre longtemps les exigences compliquées de la gourmandise et rester le bec ouvert devant un fin morceau qu’on lui retirait. Il lui fallait s’empiffrer sans cesse, de n’importe quoi, par exemple du jeune Prune.

Françoise était passée dans les chasseurs à cheval qui tenaient garnison par là. Gille regardait paisiblement son successeur et comment tout peut se faire si facilement dans le monde, qu’on le sent devenir fluide, inexistant. Il se prêtait si bien à la fantasmagorie qu’il se demandait si ce lieutenant rouge, frais, qui sentait bon le cuir et le tabac n’était pas lui-même. Il ne sentait pas dans les gestes de Françoise la solution de continuité. Et quand elle parlait, il n’en croyait pas ses oreilles.

« C’est tout de même malheureux, mon petit Gille, ce que vous avez fait. J’aurais pu vous aimer comme une folle. Dans le petit bois, je venais à peine de jeter mon bonnet par-dessus les moulins. Enfin, j’avais bien eu dix amants, mais je me gardais encore pour vous, si vous aviez voulu. Maintenant, je ne sais même pas s’il serait trop tard. Figurez-vous que je me suis fait mal, mal, mal. »

Ces paroles donnaient à Gille du dépit et l’envie de dormir.

Il vit arriver une nouvelle invitée et Luc s’en réjouir fort. Luc en avait souvent parlé à Gille qui la connaissait un peu. Cette personne, encore jeunette, jouait les petites filles perverses, réclamait qu’on l’appelât Bernard, mais un nez fort gros venait justifier un peu lourdement ce prénom viril.

Des transports, envenimés de ricanements, la jetèrent, lors de son débarquement, dans les bras de Luc. Puis fut longuement embrassée Finette qui prêtait sa joue et le coin de sa bouche avec un petit air, sous l’œil morne de Gille. Celui-ci crut devoir serrer la main dure de la nouvelle venue, non sans amabilité, mais il riait jaune.

Il se sentait mal à l’aise tout à coup dans cette maison. Il s’accommodait fort bien de Luc mais encore fallait-il que celui-ci lui soufflât le moins possible dans le nez des poussières qu’il avait l’habitude de respirer ailleurs. Que Luc n’aimât pas les femmes, cela ne gênait Gille que de loin en loin, lui semblait-il. Se pliant à tout hasard, habité par une curiosité lente, il demeurait encore à demi fasciné, à demi distrait devant Luc comme devant toute nouvelle rencontre : la coquetterie faisait de son esprit une méduse, sensuelle et plastique comme la matière, modifiant sa forme au moindre contact. Mais ensuite la dissemblance lui sautait à la gorge, il sentait une morsure précise. Pourtant, alors que Gille savait ainsi qu’entre lui et quelque être apparemment humain une ligne de démarcation imperceptible mais définitive venait d’être tracée, en même temps, quelque chose de friable sur son visage simulait l’accueil le plus souple. Il n’écartait jamais personne, aucune ombre, mais cette manière libérale le faisait frayer plutôt avec les gens vicieux qu’avec les honnêtes gens : c’est qu’il préférait un vice virulent, qui montrait la vivacité et la promptitude de la mort violente, à une vertu faite de fatigue vitale, mais qui le faisait penser à une vieillesse interminable. Il gagnait d’ailleurs à ces contacts téméraires plus d’une écorchure qui l’obligeaient à s’écarter souvent pour empêcher qu’elles ne s’envenimassent.

Gille regarda Finette et Bernard. Un homme regarde la gangrène ronger sa jambe de bois. Qu’est-ce que ces sourires, ce jeu d’allusions ? Pour l’instant il est parfaitement paisible. « Peu m’importe qu’elles couchent ensemble, dit-il, mais qu’est-ce que ces mines d’affranchies, cette petite prétention en sourdine à la nouveauté ? Finette accepte d’entrer dans ce facile mystère, dans cette vulgarité ? »

Pour l’instant ! mais l’instant suivant, il voit un accouplement et son sang ne fait qu’un tour. Il maudit le Démon. Comment peut-on ainsi lui donner le droit d’insulter à Dieu ? et de le blesser lui, Gille, d’une sale blessure ? Voyant cela, il a horreur de l’amour comme la première fois — et la dernière — qu’il refit la découverte d’Onan, ce Prométhée à la manque…

« Finette a-t-elle jamais été seule avec cet affreux gamin, avec ce don Juan nain, rampant et licheur ? Et ce monstre ne lui a pas paru répugnant, vraiment ? »

On lui désobéit à lui, l’homme.

Gille est toujours épouvanté de voir chez les autres le désordre de désir qui menace son âme. Un trait, une soudaine précision de la vie qui cerne plus ou moins de chair, indique une pente où l’être se précipite comme l’eau. Mais lui, n’a jamais perdu la tête ; toujours dans les tourbillons, dans le choquement des genoux, il a perçu à travers la guirlande des corps, les fortes attaches, les grandes serrures d’airain qui tiennent les choses unies ; de petites clés sournoises peuvent les ouvrir, mais l’airain reste là massif, nécessaire.

Dans ce temps les bornes de la propriété individuelle sont renversées. Personne ne croyant plus à l’autonomie des âmes, tout tombe dans la plus basse communauté. Le même danger nous serre tous de près : le plaisir n’est plus un moyen, il est une fin ; dès lors, il est difficile de se tenir à un degré de retenue dans une chute qui entraîne tout le monde au cloaque le plus vulgaire.

Se sentir acculé à ses propres abîmes, voilà ce qui glaçait Gille, ce soir-là, auprès d’une Finette qui ne lui était pas très chère.

On dîna : tous ces gens mangèrent et burent comme s’ils voulaient vivre, comme s’ils ne voulaient pas mourir. La force de la nourriture fit entre Gille et eux un gros malentendu : trompé par la vie qui se réchauffait dans son ventre, il fut disposé à louer tout ce qui se trouvait à portée de ses yeux, il jetait de tous côtés, sur Luc, sur Bernard, sur Finette des regards brillants.

Quand ils furent vautrés sur le divan de Luc, il marcha longtemps de long en large autour d’eux, promenant comme une branche arrachée au bois voisin, une joie qui n’avait pourtant pas poussé pour s’étendre dans ce lieu, et dont il retenait sauvagement les rameaux qui auraient cinglé allégrement, cruellement ces âmes. Ainsi distrait, il put fermer l’oreille quelque temps à la conversation. Mais leurs propos le minaient.

Ils parlaient de leurs amis qui n’étaient pas là. C’est ici que se montre l’amour inévitable des humains les uns pour les autres : ils s’assoient en rond, le derrière dans leur égoïsme, mais ils parlent des autres plus que d’eux-mêmes. Ils sont fascinés par le scintillement que fait l’existence des autres. Ils ne les aiment pas : pas un qu’ils suivraient dans la mort. Pourtant, quand l’un quelconque meurt, il emporte une partie de leur vie ; il n’est pas d’homme qui ne soit noué qu’à soi-même et à qui vingt ans ne suffisent pour qu’il achève de dépérir de la perte de cinq ou six amis qu’il aura ignorés, méconnus, trahis, calomniés, frappés, mais qui s’étaient fichés dans sa chair de façon qu’on ne pût les arracher sans emporter le morceau. C’était merveille de voir, ce soir-là, après tous les soirs, cet amour sec, flambant, sans aucune douceur, qui donnait une chaleur suffocante.

Molly, qui avait saccagé le jeune Prune toute la journée, contente, commença de sommeiller. Finette était enfoncée net en elle-même comme un ver luisant dans la nuit. Luc et Bernard tournèrent sur eux-mêmes des griffes fragiles, et se mirent à fumer un peu d’opium.

Mais dans cette fumée où macère l’hystérie des ports, la voracité des marins — une pièce d’or fondant dans une main moite — une plainte s’échappa. Ils dirent le supplice du désir déchaîné qui se tord sur lui-même, s’exaspère et se ronge. Toutes les barrières tombées entre les âmes, la chair de tous les corps se cherchant et réunie dans un seul spasme incessant, infiniment facile, usure universelle et terrible, restait pourtant un point où chacun aurait pu être soi-même, un petit grelot plaintif, un souvenir. Et cette grêle sonnaille faisait dans la nuit toute la présence d’un pauvre troupeau perdu. Gille fut témoin, chez ces humains-là, d’un regret irrémédiable, d’un reproche inexpiable : chacun, abandonné à tous, maudissait tout le monde de lui voler, de lui arracher le cœur de chacun. Dans cette immense matière informe où glisse de tout son poids la chair, il y a des éclats d’âme comme des échardes qui çà et là cochent encore un peu de souffrance. Cette souffrance fugitive est la dernière trace de conscience.

Gille se sentit pour ses voisins une pitié atroce et avilissante. Il songea alors au mépris et à s’en rehausser comme d’un verre d’alcool. Mais sa propre ignominie lui revenait aux lèvres, et le verre qu’il en approchait, il le jeta, il le fracassa.

« N’était-il vraiment pas leur frère en bassesse ? » Aussitôt la noblesse apparut : « Il faut le leur dire », et, tout de suite après, la facilité : il le leur dit.

« J’ai beaucoup plus pensé aux femmes qu’à Dieu et à ses hommes », chantonna-t-il, au-dessus de trois têtes engourdies, devant une Finette qui ne montrait qu’un œil. « Je ne fais rien d’autre. Autrefois, quand j’étais enfant, je les espérais. Ensuite, pendant le temps de ma jeunesse, au temps du désespoir, je les regrettais plutôt que la vie. Maintenant, j’en rêve encore. Cela fait un grand sommeil.

« Je ne les connais pas. Je les ai trop désirées. Je ne sais pas les enfoncer vivantes dans mon cœur… »

Et il continua quelque temps.

Quand Gille fut rentré dans sa chambre, il sentit une souffrance plus précise que celle qui venait de s’épancher.

Que faisait Finette ?

Il s’adonna à la jalousie.

« Je suis le lieu d’une agitation forcenée. Je ne pense à rien ; je ne pense pas à Finette qui est au centre. Le seul point fixe autour de quoi tourbillonne le sang, c’est une image qui revient : un sourire, un signe dans l’air qui n’est pas pour moi.

« Assez, assez. Je ne veux pas être tremblant, anxieux, faible. Je veux arracher cette pointe de mon crâne. Tous ces mouvements déchirent cette vieille plaie infecte : la jalousie. Je ne suis amoureux que jaloux : alors des forces enfoncées dans mon âme comme une émeute contenue, s’élancent et je sens leur férocité. A d’autres moments, je tisonne dans les yeux du public l’image d’un garçon qui touche à tout, qui est toujours prêt à tout licher ; mais quand souffle la jalousie, un Gille ambitieux, avare, acharné se dresse devant l’autre et le balaye du revers de la main. Il est possédé de la rage absolue de tirer à soi, d’arracher au monde la femme qu’il tient. A ce furieux-là le moindre contact de l’amante avec les autres vivants, dont il sent le moindre palpiter de façon menaçante, capiteuse, est insupportable. Il fait de ses nerfs, de sa chair autour d’elle une zone interdite, infiniment sensible, où la moindre transgression propage des courants mortels, des brûlures atroces, des démences paniques.

« Cette seule impulsion me soulève et, semble-t-il, va m’épuiser tout entier.

« Mais je vois ce qui est derrière cette jalousie : un égoïsme de bête malade et furieuse, irréductible à l’amour. L’égoïste paye en une minute des années d’ignorance : n’ayant jamais songé que d’autres âmes existaient que la sienne, quand tout à coup l’amour lui en jette une dans les jambes, il renâcle, surpris. Et cette compagne qui l’approche, au lieu de lui apporter un baume, redouble le venin qui est dans le sang de l’incurable. »

Le lendemain, Gille demanda à Finette si elle aimait les femmes.

— Moi, pas le moins du monde. Imbécile ! vous n’avez pas vu ça. »

VI

Gille reçut un coup de téléphone qui le fit partir. Non pas que l’affaire fût urgente, mais fuir Finette flattait sa coquetterie et ses dégoûts.

Sur la route, tandis qu’il roulait vers Paris, il se trouva assis à côté de lui-même.

— Qui prendre ? Garder quelqu’un ? Où aller ? Où revenir ?

— Tout de même Gille ne s’est pas embêté ! mon petit Gille, tu les as eues !

— Qui ? Quoi ? Qu’est-ce que j’ai eu, je te le demande ?… Est-ce qu’il y en a d’autres ? Mais où ?

— Ah ! tu vois !… Il faut les chercher, courir le monde.

— C’est drôle, je ne connais personne. Je n’ai jamais vu une femme, une femme selon mon cœur, ni même une belle femme. Quand j’avais dix-huit ans je croyais aux belles femmes comme un ouvreur de portières. Il n’y en a peut-être pas.

— Si, il y a quelque chose, ne te rassure pas, feignant, lâche.

— Des bourgeoises comme Molly. Eh eh ! Suzanne ! A Paris elle était bien placée. Oui, mais en province, elle ne trouve que moi, ou le lieutenant de chasseurs.

— Ne fais pas l’imbécile, tu sais que tu peux les avoir toutes, et que tu n’y auras pas de mérite.

— Voire, j’en ai raté : des putains et des femmes du monde.

— Mais non, tu t’es sauvé à la moindre anicroche. Tu es un beau pleutre. Il faut que pourtant tu aies Lady Hyacinthia, cela te forcera à te remuer.

— Et puis après ?

— A partir d’aujourd’hui, il faut prendre le monde par n’importe quel bout, et ne plus le lâcher. Après cela, tu pourras faire le dégoûté, mais pas avant. Tu sais très bien que tu n’auras aucune confiance dans ton déplaisir, tant que tu ne les auras pas exactement comptées toutes et tu es loin de compte. Tu n’es pas triste, tu es un peu lent, voilà tout. Ne te disperse plus. Assez de ces Molly, tout pour Hyacinthia.

— Mais Madame de B…, ce serait encore mieux. Voilà une femme. Quel corps ! il est comme ceci, comme cela. La Hyacinthia, c’est impossible, je ne pourrai jamais. Elle me dégoûte, autant que Molly et Françoise.

— Une belle peau, qui sait ?

— … J’ai besoin de coucher tout de suite avec une belle fille, qui me plaise. Ce sera un prodige. Paris en est plein. Qui sait ? ce soir ? Oui, ce soir.

Il arrivait tard à Paris. Les bouffées imaginaires de la ville ameutèrent dans son âme une populace de forces énervées. Comme un voyageur qui revient des solitudes, en s’approchant de ce vieux mystère éventré, bien que son nez fût fatigué de l’odeur séculaire de toute cette tripe cent fois repliée sur elle-même, il s’échauffa encore. Il ne savait sur qui se jeter : aucune ne l’attendait, de tant de femmes qu’il avait croisées, accrochées, relâchées. A cette heure, où les rattraper ? Il aurait pu remettre à demain toute entreprise et ménager autour de ses yeux la paix de la campagne. Mais il voulait s’arracher à toute douceur.

Il y a les endroits où l’on a tout sous la main. Des êtres, on se rabat sur les choses. Il sauta dans un bar.

C’est pourquoi le lendemain matin il s’arracha si tard au sommeil déchiré où se disputaient sa fatigue et le bruit que depuis plusieurs heures menait le monde. Dans ce bar il avait bu et il était demeuré pendant longtemps dans une stupeur fixe, dévisageant les visages peints, attendant une volupté sauvage. Mais toutes les femmes qui étaient là étaient en main.

Gille n’ouvrit pas les yeux pendant qu’on ouvrait sa fenêtre. Mais, déjà, vivant, il jouit que le temps passât encore, infini de somnolences, de réflexions se ramifiant en rêves, de réminiscences sournoises, d’où il se leva titubant.

Puis ce furent les travaux fastidieux de la toilette. Inachevés : il renonçait pour ce jour-là à cet exercice des muscles devant la glace qui simulent la fierté. Enfin, après avoir hésité sur les couleurs du jour, il fut prêt, avec une cravate plus orgueilleuse que lui.

Il était une heure. Le restaurant était plein d’hommes d’affaires qui avaient déjà abattu un bon tiers de leur journée. Lui, qui n’avait rien fait, mangea autant qu’eux : toutes sortes de hors-d’œuvre baignant dans le vinaigre et le poivre ; de la viande rouge, arrosée de bière anglaise ; un fromage travaillé par la mort ; le café mêla son arome à celui d’un cigare assez vert dont les fumées s’enroulèrent aux esprits d’une vieille fine.

Il y avait là peu de femmes et toutes attentives aux travailleurs qui s’étaient arrêtés pour casser la croûte avec elles. Pourtant cette brune mince, très soignée, très habilement présentée, aux seins si promptement dessinés, tout en conduisant ses intérêts et en répondant ponctuellement au gros qui lui en contait sur un nouveau modèle de suspension pour poids lourd et le rôle charmant que prendrait cet énorme bijou dans leurs échanges, avait l’air disposé à remplir de quelque couchaillerie les heures creuses de la journée. Tout d’un coup Gille eut envie de faire un effort pour mordre à cet engrenage d’acier.

« Montrer le désir, en réservant nettement le sentiment : il faut d’abord glisser sur la dureté de cœur dont se targue cette personne qui a réussi dans le siècle. Mais on pourra la lui faire oublier bientôt par des manœuvres faciles. On a donc fait entendre dans le premier moment qu’on ne peut résister à une subite attraction de la peau ; on a marqué de la surprise d’être entraîné à une manifestation aussi rabattue que de faire de l’œil à une femme dans un restaurant sous le nez de son ami. Mais ensuite, la partenaire peut pressentir que ce désir vif est adouci par quelque faiblesse ; dans ses regards à elle apparaît un peu aussi de cette sensibilité qu’on cherche toujours sans en avoir l’air, qui dans ce lieu public n’est qu’entre vous et moi et qui promet de donner une tournure bien délicate à ce brusque accrochage. Mais que faire ? Impossible d’aller au lavabo. »

Alors rien ! une heure perdue dans une rêvasserie d’autant plus menteuse qu’elle serrait de plus près la réalité.

Une grande carne, assise un peu plus loin, était beaucoup moins tenue par un déjeuner de camarades. Notre bateleur dérangea sa parade. Plus tard, au moment où il se leva, cette femme alla dire bonjour à quelqu’un près de la porte. Mais elle était trop maigre et puis ne lui demanderait-elle pas de l’argent ? Il s’en alla, sans l’avoir frôlée, et après s’être retourné une soudaine fois vers la brune aux seins prompts.

Ce n’est que vers quatre heures qu’il a ce rendez-vous d’affaires. Avec l’âcreté de son cigare dans le sang, il marche : tous les visages, comme des petites vagues crispées, sautent à l’encontre de ses pas. Est-ce son regard qui les brise ? Tourner les talons, remonter ce courant qui injustement emporte la vie loin de lui. Vœux perdus.

Quel homme sent comme lui la présence insupportable de ce grand corps qui court par la ville ? Il ne craint pas des rivaux, mais il voudrait au contraire saluer leur ardeur.

Une Américaine est fière ; il faut qu’une femme dans un lit soit grande comme un continent. Cette Russe a un cou blanc mais elle n’a pas de nez ; quelle catastrophe, comme un cyclone ; pas de nez, la nature est féroce. L’Espagnole est un tendre animal domestique — que les femmes soient esclaves, pour que lui soulève leurs chaînes — mais elle est trop courte.

Voilà le trottoir des prostituées. Quelque chose dans Gille commence de vaciller, comme défaille un morceau de la planète : forêt ou mer, en proie au vent.

Non, regardons d’abord ces tableaux, entrons dans cette boutique. Gorgeons-nous de volumes ; ces lumières couraient, dans la campagne, elles furent surprises par le rut. Des cuisses, des fesses, des seins, n’importe quel visage. La chair anonyme, et pourtant chaque trait est unique, singulier mais il ne dit point une âme ici et là, il trace la figure totale de ce corps renversé dans les étoiles. Il sort.

Ah ! cette grande femme, ce grand bateau. Comme c’est grand, il y en a. Faces multipliées : la chair, tourne sur elle-même et fait face à tous les points du monde. Ce fard, cette hanche. Ce sourire, ce bas. Dans Gille, il y a une avalanche, un effondrement. Il est heurté par une belle épaule, par un quartier de roc.

Il passe à côté d’elle. Un seul coup d’œil mais qui rencontre ce regard des prostituées. Un éclair transmet toute la fureur. Ne croyez pas au chiqué : on ne joue pas avec le feu. Elles ont toujours une seconde de vertige quand elles se penchent sur la profondeur des reins. Et que veulent-elles éperdument ? Sont-ce des sous ? Allons donc. C’est pourquoi ensuite elles réussissent si bien la simulation : la coquetterie, vannée, se soulève d’abord tout naturellement.

Celle-ci marchait aveugle, les orbites calcinées, les vertèbres martelées. Elle était grande, et la paresse, la goinfrerie, l’avaient doublée : sa croupe et sa poitrine, c’était sur le bitume ondulé déjà comme sur le flot des draps, surchargés de feu et de nuages, l’épaisse coque du vaisseau de ligne en plein combat.

Gille la suit. Pourquoi ce trouble insensé ? Ce garçon qui a roulé partout et au plus bas et depuis longtemps, a-t-il honte, prétend-il donc nommer encore l’ignominie où il s’abîme ? On lui fait violence ; il plie sur les genoux.

Il la suit. Elle entre dans un hôtel. Quel sourire elle lui fait quand il est pris. Et lui, sa bouche se tire comme d’un ivrogne qui va vomir. Ils se mettent nus.

Tout d’un coup on comprend la situation : ils sont l’un et l’autre hauts, larges et jeunes. La nudité est une annulation de tout. Il lui a mis une bonne somme dans la gueule pour qu’elle ne parle plus, et il a tiré les rideaux avec soin. Pour tant de ratés, voici une réussite. Ce jour est à marquer d’une croix rouge. Il ne trouvera peut-être pas dix fois dans toute sa vie une bête de cette race-là, une grande race blanche dont on parle.

Un grand coffre renferme des trésors ; Gille les voit étalés sur le lit : ce cœur, ce foie, ces poumons, ces petits reins. Mais peut-être sont-ils déjà avariés, et par exemple cette matrice ? Elle a l’air d’avoir bien tenu le coup et résisté à l’alcool et à ce ravage perpétuel que la femme porte en elle, prétendant jouer de son sexe impunément.

A ce tronc superbe s’embranchent quatre membres d’une finesse qu’on ne voit pas aux bâtardes des salons. Ces poignets, ces chevilles, ces mollets hauts, ces jarrets qui n’ont pas été oubliés par l’artisan, ces genoux, pièces de précision.

Est-ce que cette femme avait une tête ? Si le corps était resté à l’abri des coups, elle en était meurtrie, et de la mauvaise peinture sur une peau livide, et des cheveux hachés sur la nuque. Mais un œil immobile comme la mer qui noie en soi-même ses tempêtes : et l’ivoire des dents où l’or est un ornement barbare, comme nourri de la puissance continentale d’un éléphant. Du reste, cette tête, Gille la trancha quand d’abord il la baisa au cou, les lèvres retroussées, avec ses dents, pour marquer la limite supérieure de ses caresses, et elle roula dans l’abîme.

A peine couchée sur le lit par son jeune client, elle avait compris qu’il ne s’agissait pas de sa besogne ordinaire. Soumise, elle attendait au lieu de prendre les devants, selon son habitude.

L’homme, emporté par une ardeur droite, s’avance sur cette femme déserte, comme un roi rentre dans son royaume sur les pas des envahisseurs. A son geste salutaire les populations renaissent, il vient des pousses de printemps aux arbres charbonneux. Ce roi connaît toutes les ruses qui bercent une foule. Il trace sur ce corps des signes qui l’enveloppent dans le charme oublié du bonheur. Mais les femmes oublient-elles jamais ? Et celle-ci s’est retrouvée aussitôt dans le sentier de ses premiers désirs, quand elle avait dix-sept ans.

Les lenteurs, les soins de Gille, elle s’en passerait bien mais elle saura aussi lui en être reconnaissante. Pieusement, elle s’arme contre ces saintes douceurs, pour ne pas démériter, pour ne pas s’abîmer trop vite et gâcher la grâce. Il y a une mendiante secrète et fière sous cette fille, la plus brisée : affamée, elle sait savourer le bon morceau qu’une main anonyme, d’une charité raffinée, lui porte aux lèvres. Elle se plie avec un tact parfait à la circonstance et par exemple enfonce le drap dans sa bouche plutôt que de la tendre à celle si bonne qui ne la demande pas, qui ne veut donner des marques qu’à ces enflures de son corps, à ces ouvertures de son âme et que par un regard timide et promptement rentré dans la nuit envahissante du délire, elle aperçoit scellée et suspendue au-dessus de la sienne comme celle de Dieu.

Mais tout est fini.

Alors, il n’y a plus que l’horreur de cette superbe fille qui se réveille dans son ruisseau. Elle sait faire un long silence et une immobilité qui déploient au-dessus d’elle un beau pavillon. Elle se relève pleine de courtoisie.

— Merci.

— Tu n’as pas d’amant ?

— Non.

— Tu en as eu ?

— Oui. Un. Ça m’a suffi. Je n’en ai eu que des ennuis.

— Mais tu aimes l’amour. Alors ?

— Oh bien ! de temps en temps, ça arrive. On n’y pense pas.

— Mais un amant ?

— Les femmes comme nous, on ne peut trouver qu’un type qui en veut à notre argent, ou alors il ne voudrait pas qu’on reste là.

— Tu en gagnes pas mal ?

— Le mois dernier j’ai fait cinq mille.

— Tu vas être riche.

— Oh ! tu sais, il faut s’habiller, et puis j’aime bien bouffer, et puis il y a le poker, et puis mon frère qui est au régiment.

— Où est-il ?

— Aux dragons. C’est un joli gars, et gentil, seulement tu sais ce que c’est, les mandats. C’est le poker qui me perd, moi.

— Pas de drogues ?

— Penses-tu ! je tiens à ma peau, c’est bon pour les timbrés. L’autre jour, il y en a un qui voulait me donner de la coco, je lui ai mis une bâfe… On se reverra ?

— Peut-être.

— Seulement, je pars en Égypte. Tu es gentil. Elle a pas perdu son temps, celle qui t’a appris. Tu es doux.

— Et les femmes ?

— Des fois. Mais c’est pas la même chose. Ça me prend quelquefois. Mais ça ne vaut pas un homme quand c’est bien. Au revoir, ma petite gueule. Reviens, hein. Merci.

Gille s’en alla au hammam. Il était en retard pour son rendez-vous qui fut vite fini.

Il se trouva de nouveau dans la rue, assez lourd. Il ne songea pas à se promener dans un Paris assez désert, et que ce jour-là semblaient enfin oublier les étrangers. Il rentra chez lui. Il voulait reboucler sa valise, et rentrer à la campagne, chez Finette. Mais, dans sa chambre, il s’allongea sur son lit. Sous l’écume du sang une grosse bête était vautrée au beau milieu de son après-midi, le ventre à midi, le nez ronflant vers six heures, et toute ambition écrasée sous son aisselle chaude. Il ne dormait pas, il était bercé avec une douceur de marée par le clapotement de son sang, plein, comme l’eau d’un port, des débris de nourriture et des vapeurs de l’amour brutal.

Mais plus tard il se leva, aiguillonné par une consigne obscure. Il se lava encore, se regarda, sans espoir de se saisir, dans la glace, tira ses cheveux en arrière pour composer un maléfice à l’usage des dames et il repartit. Mais va-t-il rester seul encore ? Il rentre pour téléphoner à des amis : ils sont à mille lieues. Alors que faire avant le dîner ? Il y a des maisons calmes où des femmes vivent nues comme des poissons dans l’eau. A cette heure-ci, elles attendent le dîner, en buvant l’apéritif. Mais c’est défendu de fumer. Il y en a encore une qui coud, et les hommes viennent passer là un bon moment avant de rentrer dans leur famille. Famille pour famille. Ici on jouit des plaisirs de l’amitié. Les religieuses recevaient dans leur couvent et offraient des collations à leurs amis.

Gille s’en va donc dans une de ces maisons. Bien avant d’entrer, il est repris par le sentiment du solennel qui l’a quitté pendant trois heures. De quel pays inconnu traverse-t-il la frontière ? Quelle surprise l’attend ? On ne sait jamais.

Il entre. Le silence de la portière. Le silence de l’escalier. Maison du silence.

Une maquerelle connaît les deux côtés de la question. Elle aussi traîna un boulet de beauté et de paresse avant de passer dans la chiourme, en ayant mis à gauche. Elle a dans la main la balance avec le poids soudain de l’âge et de l’argent. Elle a le sourire, cette petite chose humide qui facilite le jeu de la civilisation, elle est aimable. Ne croyez pas si vite qu’elle soit obséquieuse. Elle aura vite fait de mettre au pas celui-ci ou celui-là. Mais elle entre si vivement dans la tranquille avarice des hommes : sa parole en est tout onctueuse. M. Gille est connu et il est estimé pour ses largesses et ses façons flatteuses. Quelle douce sensation terrestre que de bavarder vers sept heures du soir après le travail de la journée, avant la soupe, avec des femmes, dans leur maison moelleuse de silence. Une fois de plus il en jouit.

Mais des portes s’ouvrent à deux battants. Gille se trouve devant la merveille du monde. Il n’y a qu’un grand corps féminin, modulé infiniment comme une seule parole solitaire. Il n’est qu’une chair pour tant de seins et tant de hanches, il y pousse des cheveux multicolores, des ongles comme des coquillages et par là-dessus s’étendent des grandes taches de fard. Il ne voit rien.

Mais pour des raisons à côté, il faut choisir, et il y a longtemps qu’il est parti avec n’importe laquelle. Et les autres se sont rassises, abaissant leurs paupières en veilleuses sur des quinquets grésillants dans le rhimels, la cupidité, l’antique labeur des captives. Dans la chambre, Gille ne lui jette qu’un coup d’œil ; il s’en doutait, celle-ci ne sera pas fameuse dans sa mémoire. C’était l’autre plus à droite qu’il fallait prendre. Ces seins ne forment pas d’idée. Il ne regarde plus. Il se déshabille pour la troisième fois de la journée, avec patience et application, seul, car elle a disparu. Quand il est nu, il est tout de même content, il s’allonge sur le lit. Il attend. Elle rentre. Il ne bouge pas. Elle sourit, elle dit les phrases de courtoisie, elle retire un voile. Elle s’agenouille devant lui.

Où manger maintenant ? En sortant de là, Gille voit qu’il n’est pas encore l’heure du dîner. Il achète le journal et le lit en brûlant sa vingtième cigarette, il le lit entièrement pendant qu’il marche, pendant qu’il boit, debout, parmi les hommes et les femmes debout, qui parlent encore un peu de l’argent que les uns ont gagné, que les autres vont recevoir.

Gille lit, regarde, boit. Il lit tous les visages, tous les articles, les alcools de toutes les couleurs. Il grandit, il élargit, il déploie ce lieu d’une main magnanime. Il voudrait avoir là des camarades pour leur taper sur le ventre. Il est dans l’admiration de tous ceux qui sont là, du lucre. Chien obscur et perdu, il se glisse furtivement, frétillant de complicité bestiale, dans la troupe des loups.

Il sait d’où ils viennent tous ceux qui entrent ici : ceux qui ont reçu l’argent tout bonnement et ceux qui l’ont arraché d’un geste délicat ; ceux qui n’ont rien fait, qui ont dormi ; et ceux qui ont maigri dans une salle de boxe.

Pourquoi regretter des Far-West de légende, quand ici on est au milieu d’une bande qui écume, rafle et a toujours son plein. Gille tâte leur secret naïf : le monde n’existe pas, mais il y a un coin plein de bonnes choses : fourrures et boutons de manchettes, personne n’en veut, c’est pour nous.

Et les filles sortent toutes, d’un seul mouvement, des lieux où elles attendaient, seules ensemble, depuis leur éveil tardif.

Au milieu des femmes, il continue de rêver : quand il était loin d’elles, elles n’ont cessé de peupler sa solitude. Aussi quand il les regarde, celles-ci, elles sont fascinées par ces yeux qui semblent les avoir déjà connues. Les gagner est le cadet de ses soucis ; il les admire. Il y en a d’autres : les bourgeoises, les mères de famille, les femmes du monde, le faubourg, le gratin, les jeunes filles. Où sont-elles ?

Il s’en va seul et seul entre encore pour dîner dans un autre bar où il continue ses incantations. Il ne remarque même pas que ces filles, sensibles aux désirs les plus passagers, prennent pour invites ces regards tout intérieurs. L’alcool monte et il s’enfonce de plus en plus dans ce jeu de cartes, dans ces réussites dont leurs visages forment les figures, visages en chair et en os. La chair des femmes est d’un seul tenant, tout à l’heure il n’aura qu’à étendre la main.

Toute la force qu’il a refoulée tout le jour, bat à ses épaules et à ses cuisses. De plus en plus plein de lui-même il abandonne ce restaurant, retraitant à jamais vers son centre.

Gaby est blanche, rousse, verte. Elle a une dent verte. Gaby a une stature admirable. Mille hélices tournantes composent ses volumes éblouissants : belles coques et belles conques. Des cheveux de rouille et des yeux, comme sous l’eau, des pièces de cuivre perdues. Gille en sait long sur la pourriture des rousses, ce lait près de tourner de leur peau fleurie de toutes parts de traces roses et cette puissante pigmentation : lisières fétides, franges fumeuses, lits de feuilles mortes, cressons délavés.

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