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L'homme couvert de femmes

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

VIII

Gille se leva. Pour Finette restée sur l’herbe il fut tout blanc dans la lune. Sa pose changeait la situation : la main sur la hanche. Il s’en alla, heurta du pied des sexes indistincts, il voulait se perdre dans l’ombre de la maison. Mais Finette le rejoignit.

— Mon petit Gille, en lui prenant le bras, vous savez, ça ne nous dérange pas. Amis.

Gille, la figure mortifiée, lui retira son bras.

— Laissez-moi, allez. Je ne pourrai plus que vous dire, ce soir, des paroles inutiles. Je suis triste.

— Je ne vous ai pas plu, ce n’est pas une affaire. Il y en a toujours dix qui vous attendent.

— Mais si, vous me plaisez beaucoup, vous le savez bien.

— Je ne le sais pas du tout. Vous croyez cela. Vous vous croyez obligé de croire cela ; c’est idiot. Mais c’est moi la plus bête : c’était bien mieux avant, nous étions amis et vous couchiez avec les autres. Mais, mon Dieu, cela peut bien reprendre comme avant. Vous savez, je n’attache pas une importante excessive…

— C’est que moi, avec vous… J’aurais bien aimé…

— Enfant gâté, vous ne pouvez pourtant pas les avoir toutes.

— J’aurais pu me contenter d’en avoir une.

— Allons, allons. Je ne sais pas pourquoi vous vous êtes bourré le crâne sur moi, comme ça. Je suis fatiguée, comme vieille, je ne pourrais rien faire de propre avec vous ; la preuve ! Et on aurait pu coucher deux ou trois fois ensemble ; à quoi ça nous aurait avancés ? Après ça, ça aurait mal tourné…

— Ça a mal tourné. Qu’est-ce qu’il vous faut ?

— Mais non. Vous m’avez embrassée très doucement. Vous savez, j’aime beaucoup votre bouche.

— Taisez-vous : vous vous foutez de moi. Vous en avez bien le droit, peut-être.

— Gille !

Elle s’arrêta de marcher le long de la terrasse et lui tira le visage vers la lune. Ses doigts montèrent vers la bouche durcie du jeune homme pour l’assouplir. Mais lui :

— Vous ne pouvez savoir ce que tout cela me fait craindre. Vous ne savez pas qui je suis, d’où je viens. Il vaut mieux que vous me laissiez, que je reste seul. D’abord, moi, je suis toujours seul.

— Mais tout le monde, sot.

— Ah non ! pas comme moi ! cria-t-il en s’enfuyant.

Gille fila dans sa voiture, à toute vitesse sur une seule idée « je n’ai aucun pouvoir sur la vie ». Et derrière lui couraient des sentiments de défaite et de désolation, qui étaient eux-mêmes bousculés par un gros ridicule. Il se jeta dans un petit bar, sur un port. Il but, et l’alcool développa une méditation atroce.

Vingt-sept ans, large, le hâle de ces derniers jours comme un fard sur des joues blêmes. « Je finirai par ne plus pouvoir vivre dans les villes : je ne sais où j’irai… Je m’en irai… mais j’emporterai ce qui me blesse. O la joie, je t’oublie tous les jours… Mon passé. Le passé se dérobe comme le présent. Quoi, rien ? »

Gille, à côté d’une bouteille de fine, bientôt seul dans ce bar dont le patron attendait qu’il partît, entreprenait, sur le dos de cartes à jouer, une liste minutieuse de toutes les femmes qu’il avait eues. Comme les premières années étaient pauvres, espacées, mais de millésime en millésime, cela grossissait. Et devant chacune il se demandait : « L’ai-je eue ? » Mais qu’entendait-il par là : « avoir une femme » ?

Pendant ce temps Finette rêvait dans son lit :

« Tiens, c’est drôle, une idée m’agace plus que toute cette histoire : Gille croit que je ne l’aime pas du tout. Ce n’est pas que je craigne d’être prise pour une catin qui ne cherchait, ce soir, qu’une sensation. Cela aurait mieux valu pour moi qu’il en fût ainsi ; je dirais en ce moment : un de raté, dix de retrouvés. Mais je ne voudrais tout de même pas perdre le bénéfice de mon sentiment, car j’ai un sentiment pour ce garçon. Je ne dirais pas que je l’aime. Ce mot m’agace toujours. Et puis d’abord si l’on peut aimer, j’ai aimé déjà, cela me suffit. Je pourrais l’entourer de soins très agréables : c’est malheureux qu’il ne veuille pas de moi.

Mais pour jouir de ce goût que j’ai pour lui, il faudrait me donner autant de peine que si je l’aimais, me faire un peu désirer par lui. Or il ne m’aime pas du tout pour le moment, et je sais le mal que je dois me donner pour me faire aimer. J’ai réussi une fois, cet effort m’a fatiguée pour toute ma vie, il me semble. Je ne me sens aucun courage pour recommencer. Cependant s’il me poussait, s’il me forçait. Mais il ne me force pas.

En dépit de toute ma fatigue et de toute mon incrédulité, je me demande si nous n’avons pas tort, l’un et l’autre, de nous tourner le dos si vite. Je lui oppose mon vieil amour, mais je me sens plus de paresse que de fidélité.

Bah ! il est encore si jeune, il n’a pas assez vu de femmes, pourquoi le priver des autres, ce petit, je lui ferais tort, j’humilierais sa jeunesse en l’isolant, en le remplissant de moi seule. Tout ce travail. Et puis j’ai retrouvé quelque orgueil, depuis que je suis seule.

Enfin, qu’est-ce qui me plaît en lui décidément ? Cette fantaisie exaspérée, cette recherche vorace et mécontente, cette émeute perpétuelle qui l’a fait autour de moi saisir et gâcher les autres, ne jamais m’approcher, mais me jeter des regards de sévère comparaison, ou de défi, ou de regret. J’aimais qu’il se tînt ainsi un peu loin, mais parce que j’étais sûre que c’était autour de moi qu’il tournait. Il avait de ces regards qui me flattaient le cœur. L’homme qui fait passer dans ses yeux une telle allusion est béni des femmes ; ce n’est pas en vain qu’on les fait penser au bonheur.

Après tout, il a déjà vingt-sept ans : il est temps qu’il s’y mette sérieusement. Il pourrait prendre ce qui me reste dans le ventre et dans le cœur, c’est plus que je ne crois, sans doute.

Allons, je suis sentimentale comme les autres. Mais non, je me vante. Je voudrais bien. Mais je brode sur un souci qui n’est pas bien gros. Nous verrons demain. Je vais dormir. D’ailleurs, zut ! qu’y a-t-il au fond de tout cela ? Son épuisement. S’il avait plus d’appétit, il m’aurait désirée et nous aurions déjà engagé la conversation.

Je suis bien faite. L’amitié ne vaudrait-elle pas mieux pour moi : j’ai trente-deux ans, je m’en sens quarante-deux, ou cinquante-deux. Revenons à l’amitié, je trouverai peut-être là les derniers succès qui m’attendent. »

Mais Finette pouvait-elle se résigner vraiment à des rapports d’amitié avec Gille, elle qui était condamnée à ne donner d’importance qu’aux plaisirs physiques ? Elle ne pouvait trouver de ressort que dans la sensualité, se mouvant par ailleurs dans un plan dont on aurait pu dire qu’il était intellectuel si elle n’avait pas été une femme folle comme tant d’autres, mais employant sa folie à feindre le doute de toute réalité sentimentale, la crainte de s’aventurer dans cette zone mystérieuse que fertilisent les fleuves venus de toutes les parties de la nature : du corps, du travail, du chagrin, de la mort, du ciel.

Pourtant elle pouvait s’accommoder de ne rien réaliser avec Gille et continuer avec lui des relations insignifiantes et narquoises. Elle avait toujours respiré le même air que son frère Luc. Or celui-ci ne manquait jamais de ramasser un fait qui rendît son univers moins improbable, il rendait sensibles à sa sœur tous les échecs, toutes les erreurs de l’amour autour d’eux. Il en résultait que Finette ne croyait qu’à la réussite physique pour rapprocher deux êtres, mais qu’elle croyait que cette réussite, même si réduite, était fort rare, presque miraculeuse.

Le lendemain son frère vint la trouver avec un air d’animation ironique. Elle, de son côté, était dévorée de l’envie de tout livrer à sa curiosité.

— J’ai fleurté avec Gille, tu sais, hier soir !

— Tiens, oui, c’est vrai, il fallait que ça arrive.

— Je ne l’excite pas beaucoup.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Quelque chose de bien simple, je ne l’excite pas.

— Mais comment ?

— Eh bien, je voudrais coucher avec lui qu’il n’y aurait rien à faire, je crois.

Luc marqua un silence. Puis :

— Je me demande s’il est si gaillard qu’il voudrait bien le faire croire. Est-ce qu’il ne nous aurait pas bleuffés avec les autres ?

— Non ; j’ai reçu leurs confidences.

— Les femmes aiment mieux mentir que d’avouer ces déceptions-là.

— Je veux être la dernière à soupçonner Gille d’être impuissant.

— Maintenant, je vais t’avouer qu’il est venu ce matin dans ma chambre et qu’il m’a fait des allusions que je crois comprendre, après ce que tu viens de me dire.

— Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Raconte.

Gille, en effet, était entré chez Luc.

— Je suis crevé, s’était-il écrié, il ne faut plus compter sur moi pour faire plaisir aux dames. Je me dégoûte, je ne veux plus entendre parler de moi.

Luc commençait à se blaser sur ces désaveux de soi-même. Mais autre chose le tira de son demi-sommeil et de son indifférence à des malheurs problématiques. Il avait regardé minute par minute se préciser la coquetterie de Finette et de Gille, mais il avait commencé de croire pourtant qu’ils n’en finiraient jamais. Et voilà que Gille faisait évidemment allusion à un échec : l’affaire avait donc été bien près d’aboutir. Cette demi-confidence, alors qu’elle aurait pu apaiser sa jalousie, la réveillait.

— Enfin quand il est arrivé ici c’était un foudre de guerre, revint-il à la charge, après que sa sœur lui eut fait un récit fort minutieux de la soirée dernière.

— Oui, il y avait des jours où il paraissait très vantard, mais cela dépendait de son humeur : il avait, à d’autres moments, un ton tout à fait différent. Tu ne l’as pas entendu l’autre soir parce que tu fumais.

— Il fait de faux aveux et de façon qu’on n’y croie pas.

— Mais non, il est sincère. C’est un garçon qui est comme toi et moi, la vie le dégoûte bien, seulement, au lieu d’en vouloir aux autres, comme nous, il aime mieux, par paresse ou par scrupule, s’en prendre à lui-même. C’est assez élégant de cacher son dégoût sous l’humilité ; tu comprends, il fait semblant de croire que c’est lui qui est disgracié et non pas la Nature.

— Enfin, il aurait bien aimé être de ces hommes qui sont toujours prêts à rendre service aux femmes. Eh bien ! Il paraît que ce n’est pas ça ! Car enfin, ma chère sœur, tu es une personne désirable !

— Tu sais bien que non, que je plais à beaucoup d’hommes mais que j’en décide peu.

— En tout cas je ne comprends pas qu’il se mette dans une situation comme celle d’hier au soir.

— C’est moi, peut-être, qui l’y ai mis.

— Il était assez grand garçon pour se dérober.

— Il pouvait aussi bien se laisser conduire jusqu’au pied du mur.

— Oui, je ne lui reproche pas l’abstention elle-même, mais ce que je lui reproche, c’est qu’il ait été ainsi, alors qu’il aurait voulu être autrement.

— Oh ! pourquoi lui en vouloir de négliger un personnage, s’il a d’autres rôles dans son sac.

Là-dessus Gille entra.

Il attendit d’être seul avec Finette, dans la chambre haute et étroite, pleine de livres modestement vêtus, où il n’y avait que le grand divan et des cigarettes.

Ils s’embrassèrent doucement.

— Je voudrais vous expliquer hier.

— Je crois qu’il n’y a rien à expliquer du tout, mais enfin si vous y tenez.

— Je ne suis pas pour les femmes propres, les bourgeoises… les femmes du monde. J’aime les putains.

— Comment ? Et Molly ? Et Françoise ? Et Hyacinthia ? et toutes les autres à Paris que vous avez eues.

— Molly, ce n’est pas une femme du monde. Je n’ai pas couché avec Hyacinthia, je vous assure. Quant à Françoise ! Eh bien, l’herbe.

— Mais moi aussi, l’herbe ?

— Non, vous, c’est autre chose.

— Hum ! Mais à Paris, madame de… et la petite…

— C’était autrefois.

— Quelle blague, la petite, c’était au printemps…

— Mais je n’ai pas couché avec elle, ou plutôt si, hélas ! mais je l’ai ratée comme vous. Je les rate toutes, seulement elles ne le disent pas, vu si elles le disent, les autres ne le croient pas, ou tout de même veulent voir.

— Enfin, vous mentez effrontément. Vous avez eu des tas de femmes et vous en aurez encore.

— Je ne crois pas que j’en ai eues ou très peu, de loin en loin, quand je n’y pensais pas. Je suis resté des mois, des années entières, sans femme. Toute ma vie est un bleuffe, je plastronne, mais je suis un pauvre type.

— Enfin, je vois qu’il ne faut pas vous contredire. Bon ! vous aimez les poules. Mais c’est très bien. Il y a beaucoup d’hommes comme vous, et des mâles ! Si j’étais homme, je serais comme ça : elles ont des avantages.

— Vous ne vous rendez pas compte. Vous ne savez pas ce que c’est.

— Pourquoi ? il y en a de belles, mais de quelle sorte les préférez-vous, huppées ?

— Peu importe, c’est atroce. Peu importe ce qu’elles sont ; je ne le sais pas : or ou pourriture. Ce qui est atroce, ce n’est pas ce qu’elles sont, mais ce que j’en fais.

— Oh là ! qu’allez-vous me dire, jeune homme ?

— Le plus souvent je n’en fais rien. Mes mains les saisissent mais ne les caressent pas. D’un coup d’œil on peut découvrir une âme, et il y a presque toujours un peu d’âme dans les humains ; or je détourne les yeux. Quand j’en ai une entre les mains, je pense à toutes les autres. Et je ne verrai celle-ci que je tiens que plus tard, ou j’en ai rêvé déjà.

— Je ne comprends plus du tout. Vous ne faites rien, avec celles-là non plus ?

— Je veux dire que je fais le nécessaire, l’indispensable comme on suit un souvenir machinal et idiot, mais je ne m’abandonne pas à la volupté, parce que la volupté est un mystère, et que je ne puis abandonner les mystères à une bouche sale. Elles sont salies par des pensées trop sociables. Les prostituées ne songent qu’à gagner les vertus bourgeoises. Elles ne recherchent pas tant le lucre que la considération, ou si elles ont l’air de préférer le lucre à la considération, c’est parce que la considération augmente avec l’argent. Aussi plus elles sont brillantes, plus elles sont attachées par le succès à des ambitions ignobles, et plus elles me répugnent. Je ne me résous pas à faire courbette devant leur hiérarchie de respect humain. Or la galanterie la plus brusque ne leur parvient que si on la mêle dans cette compromission. Avant d’entrer dans leur lit, il faut entrer dans leur ridicule. Alors je vais dans les maisons faites pour la plus grosse commodité.

— Gille ! Vous m’étonnez, tout de même. Comment pouvez-vous gâcher ainsi les femmes ! Vous dites que vous les aimez ?

— Ah ! si ! je les aime et plus que vous ne voudriez : je crois qu’elles ont une âme, et je n’ai jamais cessé de rêver minutieusement à cette âme, avec une piété infiniment tendre. Mais leur corps s’est mis en travers. J’en suis venu à une grossière et déchirante distinction entre l’âme et le corps.

— Écoutez, Gille, épargnez-moi. Je crois que tout peut se comprendre, je vous trouve un peu dégoûtant, un peu simple, veux-je dire, mais si vous vous lancez dans du charabia mystique, j’aime mieux que vous reveniez à vos petites cochonneries.

Gille avait d’abord eu l’air d’un enfant honteux, mais dans son visage peu à peu ses yeux devenaient fixes. Finette craignit qu’il ne fût théâtral. Cela l’entraîna vers des pensées narquoises.

— Mais, vous les payez ?

— Oui, la plupart du temps, pour aller plus vite. Je ne suis pas coquet.

— Vous, payer des femmes ! Je n’aurais pas imaginé cela.

— Oh ! du reste, elles sont si sensibles, si je voulais… Mais je préfère payer pour mieux leur imposer silence… Il est vrai que c’est plus difficile d’avoir certaines putains que bien des femmes du monde. Aussi je me pique au jeu, quelquefois, je me donne la peine de les enjôler.

« Il faut dire qu’il en est tout de même de belles et c’est une raison de ma perte qui compte. C’est pour en avoir rencontré quelques-unes qui étaient magnifiques que j’en supporte d’innombrables qui sont médiocres. Parce que la ligne de deux ou trois filles délivrait à plein gosier le cri de la beauté, parce que celles-là je les ai possédées dans la plénitude de mes nerfs et de mes muscles — et dans ces moments-là jubilait le génie de l’architecture — j’ai couché avec des douzaines d’autres, à qui je ne demandai qu’un contact qui ranimât ces forts souvenirs. Ah ! ces longs mois de disette où, faisant l’amour comme un forcené, à la fin pourtant je doutais d’avoir jamais touché aucune chair.

— Vous vous plaisez à vous imaginer ignoble, grotesque, et fantastique.

— Il faudrait que je vous explique tout au fond. Vous ne voyez pas… vous ne sentez pas…

— D’abord y a-t-il un ou deux ans ? ce n’est pas la même chose. Vous êtes vague, vous inventez, voyons, mon petit.

— Je rechercherai. Je n’ai aucune mémoire. Vraiment je ne sais pas quand cela a commencé. Au milieu de toutes ces femmes… Il y a eu des reprises, avant l’arrêt complet. Depuis… Mettons un an, je ne puis plus du tout, mais du tout, approcher une femme qui ait l’air un peu propre, propre !… enfin vous me comprenez.

— Mon cher Gille, vous êtes fatigué. Reposez-vous. J’ai entendu dire qu’il fallait que les hommes se méfient de l’amour et une amie qui s’y connaît, m’a dit un jour : « l’amant, c’est celui qui n’est pas si bête, qui ne couche jamais. » Vous l’avez donc tant fait que ça ?

— Tous les jours.

— Les maladies, les voyages, la campagne, que sais-je ? rien ne vous a arrêté ?

— Huit jours, quinze jours une ou deux fois, je me suis arrêté.

— Eh bien, arrêtez-vous encore.

— Voici que maintenant la fatigue explique tout, ricana Gille.

IX

Il parla d’autre chose. Décidément, il ne pouvait se livrer à Finette, d’aucune manière ; il voyait entre elle et lui dans une agitation hystérique le fantôme du cynisme qui d’une main griffait cette femme au visage, et de l’autre le tenait toujours à égale distance d’elle, ni près ni loin. Il savait bien qu’il jouait la comédie, pour complaire à ce fantôme et lui arracher des murmures flatteurs, mais il lui en voulait à elle qu’il pût prolonger si longtemps cette fiction. « Si je pouvais la prendre dans mes bras, lui montrer mon vrai visage. Mais je ne peux pas lui donner mon corps où mon cœur est si gros. Pourtant ce n’est qu’une femme, je pourrais la broyer, la refaire. Je n’ai pas le cœur à cet ouvrage, même si je réussissais — et pourquoi, mon Dieu, ne réussirais-je pas ? — je lui en voudrai d’avoir dû donner d’abord ma sueur, avant mon sang. Il doit bien y avoir une femme dans le monde qui a tout préparé pour moi : avec ses larmes elle a déjà mêlé la pâte. »

Cependant Gille ne pouvait jamais rester, les bras inertes, devant un humain ; il lui fallait au moins simuler, comme un dévot s’acharne à sa prière les jours de sécheresse, un effort de communication. Ce frissonnement perpétuel l’entraînait à toutes sortes de manifestations qui paraissaient le priver de tout secret. Mais si loin qu’allât la témérité de ses confidences, elle respectait toujours une marge qui était d’autant mieux abritée qu’on ne soupçonnait pas qu’elle pût s’étendre, si obscure, au delà d’espaces noyés de lumières si crues. La contenance de Gille ressemblait à ces maisons françaises dont le corps de logis, construit sur la route, approche sa façade des passants et se prête à leurs bavardages, mais il y a un haut mur jaloux et nul ne verra jamais les fenêtres de derrière et leur regard intérieur.

Donc Gille interrompit son explication avec Finette, mais quelques heures plus tard il lui remit ces pages qu’il avait commencé d’écrire le matin et qu’il s’était hâté de fixer dans la soirée.

« A dix-huit ans, j’étais sauvage, je n’allais pas dans le monde, je n’approchais jamais des filles ni des femmes propres. Je lisais du matin au soir et rêvais infiniment des héroïnes ; mais j’avais pris une telle habitude de ces rêves-là, de ces rêves blancs qui se mêlaient à mes rêves sombres, que j’oubliais que ces créations délicates étaient aussi de ce monde.

Je pourrais rendre ainsi mon histoire tout à fait médiocre. Cette misère sexuelle se ramènerait à un trait social : parce que je n’ai pas dansé, je n’ai pas été mis à l’abri dans la glacière que fait le monde des jeunes filles ; parce que ma mère ne recevait pas de jeunes femmes, je ne me suis pas logé tout de suite dans un confortable adultère. D’avoir été le fils ombrageux de parents claustrés, aurait tout bonnement fait de moi le bas débauché que je vous montre. Tout cela n’est pas suffisant, mais j’ai bien envie, par modestie, de m’en tenir là.

Ma famille a joué son rôle. Ils étaient encore jeunes et forts, mais tôt avant l’âge, ils s’étaient repliés, ils hivernaient au cœur de Paris comme au fond d’une province. Taciturnes, ils faisaient comme s’ils avaient attendu la mort, mais ils n’y songeaient même pas, pourtant ils avaient quitté la vie. Ils ne me donnaient pas d’argent, ils détestaient que j’eusse des amis et ils ne se souciaient guère de me faire rouvrir les portes qu’ils avaient laissé fermer. J’ai mis des années à traverser la zone d’oubli ou d’ignorance qui s’étendait autour d’eux. J’y recule encore souvent. Pourtant je me suis fait autre que leur fils. Je parviens souvent à oublier ou à cacher celui qui en moi est leur fils…

En tout cas, ma ruine avait commencé avec ma puberté. Tout à coup des images s’étaient imprimées violemment dans mon cerveau. Mon corps resta intact, c’était une flamme droite, je ne portai jamais la main sur moi, car ce n’était pas le plaisir que je désirais mais la forme des femmes. Mais de bonne heure mon esprit commença de fléchir sous le poids de ces images. Il ne pouvait plus ni les mouvoir ni les chasser : des tableaux vivants tournaient en nature morte. Mon sang inemployé nourrissait un rêve de plus en plus lourd, de plus en plus monotone, qui barrait la route à la souple réalité.

Pourtant j’avais des sursauts d’inquiétude et de révolte. Un jour je n’y tins plus ; il fallait qu’à l’instant même une forme se rendît sensible sous mes doigts.

Je sortis de chez moi, mais ce réveil brutal était lourd de mon sommeil, lourd de mes songes. Je me jetai sur n’importe quoi.

Pourtant, au moment où j’entrai dans la chambre de cette grosse garce, je sus très bien aussi que je cessais d’être fier et qu’avant ce temps qui ne finissait pas de somnolence, il y avait eu des heures de pure sensualité, de vivante divination quand chacune de mes fibres perçait le monde avec une force de racine, auxquelles je renonçais définitivement.

Tandis que je me déculottais, j’étais irrité qu’une personne grossière eût le spectacle de ma déchéance. Le pli de ma bouche lui faisait sentir sans doute qui j’étais et que j’allais faire litière sur son ventre d’un orgueil dont je ne me fais même plus l’idée, aujourd’hui. Néanmoins je me disais qu’une telle grosse femelle était bien assez bonne pour moi, pauvre, réduit par la faim : il me semblait que les femmes plus minces, c’eût été trop délicat.

J’avertis cette goton que j’étais vierge ; aussitôt elle me montra des sentiments du dimanche. Son respect trivial me rappela les façons de ces familles du peuple qui mènent au café leur fille le jour de sa première communion.

Mais la nature fit bon compte de ma rage et de mon envie de rire. Je perdais pied de plus en plus dans un trouble qui m’était inconnu, car les délices nocturnes où avaient échoué souvent mes rêves, j’avais toujours cru que c’était les transports de mon âme.

Et à peine est-ce que je fus nu et dans les bras de la femme que cela devint délicieusement intolérable, que cela se résolut dans une faiblesse terrible.

Mais tout de suite après, apparut une peine écrasante. Je pleurai en remettant mes vêtements, je ne regardai plus une fois cette femme qui, honteuse, ses gros seins blancs oppressant sa poitrine, hâta ma fuite.

En rentrant chez moi, j’évitai le baiser de ma mère pour qu’elle ignorât un triste parfum. Je n’y revins pas de six mois.

Ainsi ce qui était tombé fatalement sous ma main c’étaient ces images qui s’étaient imprimées dans mon enfance : affiches, silhouettes sur le trottoir, les nus du music-hall. Un vieil oncle m’emmenait à chaque changement de programme aux Folies-Bergère. Vieux cochon. Hypocrite autant que lui, je taisais mes grognements, mais j’avais été illuminé à jamais d’un paradis rouge, plein de grandes viandes. Sorti d’une prison, je m’étais trouvé dans une autre plus grande qui la renfermait : hors de ma solitude, c’était l’immense machine à illusions de la ville où mes élans firent long feu. Sur les murs, dans le ruisseau, d’incessantes théories de femmes peintes furent mes chaînes mouvantes et incassables. Le souci de la beauté avait si tôt fermenté dans mon cœur que la pâte en tourna à la première aigreur. La grosse ville, qui se réengendre sans cesse, qui dégénère de plus en plus, bâtarde de ses propres œuvres embrouillées, m’imposa le souvenir, non pas d’un sourire spirituel, mais d’un sein à l’expression cynique.

Je rôdais sur les boulevards ; avec l’argent du Nouvel An, je vins enfin au mauvais lieu. La maquerelle — pour ma jeunesse un sourire de vieux monsieur — me salue avec une voix criarde et me pousse tremblant de lâcheté dans une salle pleine de lumières crues et de chairs peintes.

Les enfants sont comme les barbares : en sautant toutes les dégradations, ils sont capables d’aller d’un trait au plus bas et de s’en repaître avec leurs belles dents. Je fus traversé d’un désir fulgurant pour la laideur.

Il y avait en moi quelque chose de puissant et de paresseux qui buta tout de suite et s’agenouilla dans cette bauge. Ce que je voyais me tint lieu de toute la beauté qui court dans le monde et qu’on peut attraper. N’importe quoi, sur-le-champ, qui m’assomme ! Ma mollesse, ma goinfrerie, mon ignorance, un génie de forçat s’incarnaient et s’étalaient dans ces catins : les vices se confondaient avec les maladies, ces paysannes étaient vieillies de la première bouffée d’air qu’elles avaient respirée en entrant dans la ville ; la graisse recouvrait la chair, dans ses ornières s’agglutinait la poudre comme le lichen dans les fissures de l’écorce, et le fard c’est l’imagination sordide qui attire les mendiants comme moi sur les mendiantes. Cette réalité allait déposer dans mon esprit une nouvelle couche de rêves plus épais.

Je me sentis écrasé par mon immonde destinée. Je fis un faible signe à la première venue : une petite blonde maigrelette, à peine aperçue. Elle avait des cheveux de mousse qui sentaient le champagne bon marché, des jarrets fragiles.

Elle m’accorda quelques caresses sommaires qui rayonnèrent comme des prodiges. Puis ce fut la même brisure que la première fois, mais je la dissimulai avec un soin rageur.

Comme c’est long de se rhabiller.

Dès lors les seins et les croupes grouillèrent de plus belle. Nuit et jour je croyais voir à l’horizon les plus belles montagnes. Je prenais dans le concret la mince amorce qui me suffisait pour nourrir abondamment l’irréel. Une pièce de cent sous à la main, je recherchais l’ivresse que donne le désir, au moment où il s’accélère en approchant de son but. C’est ainsi que j’ai aimé les prostituées, parce qu’en suivant dans leurs bras des rites machinaux, mais qui pour mes premiers élans devenaient le prétexte d’atroces explosions d’énergie, je pouvais rêver plus fort. J’ai toujours rêvé, je rêve encore.

Mais c’étaient leurs formes mêmes qui peuplaient ces rêves et s’installaient dans mon âme. En sorte qu’il est venu un temps — oh ! beaucoup plus tard, des années après ! — où, sur le sein d’une femme polie il me fut impossible de fixer mes regards, mais je fermais les yeux et toute la prostitution du monde grouillait sous mes paupières illuminées. Ah ! ces images, Finette, débarrassez-moi de ces images. Je me suis usé à me remémorer ces formes poisseuses. Mon âme s’est fatiguée et la fatigue de mon âme a anéanti mon corps avant qu’il soit atteint par les épreuves qui pourraient lui être propres : l’âge, la maladie.

Parfois je reprenais le goût de la réalité, alors j’étais déçu par la brièveté, la sécheresse des instants que j’achetais. J’aurais pu rester pourtant plus longtemps auprès de ces femmes qui aiment, comme les autres, à bien recevoir, les rendre plus aimables. Mais j’entrais chez elles, l’œil bas. Je n’osais montrer mes furieuses admirations, les talents qui me grillaient les doigts, la tendresse aussi qui fronçait ma bouche. Je restais immobile, elles me rangeaient parmi ces faibles brutes qui font leur clientèle et elles me distribuaient, avec une politesse distraite, leurs caresses accoutumées que je supportais avec peine, jusqu’au moment bientôt venu où nous nous accordions pour y mettre la fin la plus simple.

C’est pourtant ainsi que moi, qui étais tout élan, je me soumis à des pratiques que souhaitent les vieillards. Le goût que j’avais des caresses, m’inclinait à ces efforts de volonté : alors que je brûlais d’en prodiguer, je préférais encore tolérer les leurs, plutôt qu’il n’y en eût pas du tout entre nous. Un enfant frais simulait la débauche, la fatigue.

Cependant j’imaginais aussi des sourires chastes, un col vierge que ploie la confiance. Mais ces hanches charnues qui persistent dans mes mains après la débauche où je me consume en attendant de pures noces, elles reparaissent bientôt.

Il y a séparation entre deux songeries. Avec de jeunes femmes, j’imagine fort bien un commerce de sentiments patients, grandissants, gradués par la science domestique, le souci de réussir la vie, jour par jour, de gagner peu à peu le ciel et la terre. Je les vois debout, penchées, plutôt que dans le lit renversées.

Mais ces visions diaphanes — rendues plus opaques çà et là par quelques précisions, je compose meuble à meuble les chambres où s’accumule cette vie suave — passent en flottant, sans prendre de substances devant les formes épaisses, coloriées, odorantes des prostituées, où mon désir, à tout bout de champ, retrouve sa grasse ornière.

Ces deux mondes semblent irrémédiablement dissociés. Pourtant je sais qu’ils gardent encore des communications souterraines et je n’ai pas perdu l’espoir de me ressaisir, de fondre tout cela. Qui sait ? Je suis encore loin de la mort et la mort n’est pas en moi, bien que l’autre soir dans vos mains, Finette, seulement un cadavre…

Je me rappelle aussi ce temps où la folie de mes yeux, la fringale de mon cœur plutôt que de me jeter au fond des maisons me faisait battre les rues. Car s’il est un grand corps couché derrière les persiennes, le même court par la ville, en jupons, surmonté d’un visage peint de mille promesses, qui feignent une allusion pour nous, sans qu’elles le sachent, à tous les trésors du monde qu’elles ne soupçonnent pas. Une quête hagarde, pudique, rampante, désespérée. Mais dans la rue je marchais encore dans mon rêve. Voir, seulement, la tendresse errer sur le visage des femmes, fut longtemps pour moi un assouvissement si merveilleux, que j’en oubliais de tendre la main, mendiant négligent. C’est ainsi que de toutes parts des ombres m’échappaient. Pourtant dans la rue je me réveillais plus facilement qu’ailleurs. Mais voyez l’inattendu, c’était une consigne sociale qui me mettait au pas. « Il faut que j’aie une maîtresse, il faut que je fasse figure dans le monde. »

Alors je les regardais avec des yeux pleins d’émeute, une émeute de nègres qui veulent des blanches. Elles prenaient peur, elles hâtaient le pas, la main sur leur ventre, comme le bourgeois sur son porte-monnaie. J’entrais dans une auto, je m’asseyais à côté d’une dame qui sortait de chez sa couturière. Mais j’étais si amoureux qu’il me semblait impossible de survivre à un refus ; il en résultait cette dureté dans mes yeux qui leur faisait croire à un voleur. On me chassait. Jamais je n’ai reçu de gifles ni d’insultes : comme mon visage laissait voir aussitôt un chagrin abominable, elles sentaient en même temps que mon désir n’était cruel que pour moi. Dans leurs regards apparaissait la charité, la complicité. Mais déjà j’étais retombé dans la foule. J’ai réussi quelquefois. Quand maintenant je descends dans la rue… Oh ! j’ai eu tout de même quelques moments…

Elle n’avait pas de chapeau, mais une dentelle noire comme à Venise doublait ses cheveux. Sa robe était pauvre.

Mon premier regard s’enflamma. J’eus une assurance effrayante et je m’enfuis vers elle. Arrêtée, elle me regarda dans les yeux : j’avais déjà mis dans mon regard de la fierté. J’étais sur elle, je m’entendis : « Attendez, attendez. Laissez-moi parler. J’ai quelque chose à vous demander. »

Avec un bel accent italien : « Vous voulez faire l’amour ? »

— « Oh ! oui ! »

Je ne savais où l’emmener. « Prends un fiacre, j’ai une adresse », me dit-elle avec un sourire net et rusé.

Un orgueil bouffon remplaça aussitôt la faiblesse dans mes veines. Mais comme je la regardai, je tremblai de nouveau : elle avait un profil dont le trait dur était velouté par la jeunesse, des cheveux touffus et furieux, à ses lèvres l’obscénité rutilait, et un mouvement rapide emportait son buste en avant.

Je la soulevai dans mes bras pour gravir l’escalier. Le bonheur et le malheur qui attendaient ce moment depuis ma naissance me sautèrent en même temps aux épaules, mais j’allais.

Elle sonna, m’arrêta dans le vestibule, alla chuchoter derrière une porte. On nous fit entrer dans une chambre : il fallut donner sept francs à une ombre.

Pour nous joindre nous fendions nos vêtements comme une foule. Je me battis, enfin à travers la chemise déchirée, je débouchai : la peau, la chair parsemée de dents, de poils.

Mais j’aperçus, j’atteignis à peine ce corps brûlant : je trébuchai, jeune cheval dont les pattes fougueuses s’embarrassent. Ce que, le lendemain, j’aurais considéré comme une piteuse maladresse, ce que plus tard je regretterai comme le merveilleux gâchis de la jeunesse, ce fut le triomphe et le bonheur : j’eus une chance que je ne soupçonnai pas. Elle avait senti ma fraîcheur, l’émerveillement de mon plaisir l’avait touchée. Elle était assez usée pour saluer ce retour du printemps qui n’était déjà plus le sien, elle était assez rouée pour être mordue par ma verdeur. Bref, elle put faire de ma fougue son délice subit. Elle s’attendrit ensuite, me serra dans ses bras avec reconnaissance, me prit la tête dans ses mains avec respect.

La langue fait fermer les yeux, fait oublier les yeux. Les seins, cette ligne mystérieuse, en disaient long à mon cœur. A mon cœur. La gratitude fondait mes lèvres. Comme un chien maigre dans son écuelle, je grommelais des paroles de bénédiction.

Des caresses couraient partout comme de jeunes soldats dans la première ville pillée, des baisers purs, des étreintes brutales comme l’enfance, un chant de liberté dans le sang, dans tout le jet des idées, une force invincible dans les membres, un orgueil qui ne finira pas. Quels cris, comme ceux qui se dressent sur les sommets exaltés par le soleil d’août, s’allumèrent à mon front.

Ce n’est pas moi, après dix ans de travaux, qui me moquerais de la promptitude : cinq minutes après, je me précipitai encore avec toute ma fougue, je fus encore désarçonné. Laetitia fut encore gagnée par la foudroyante contagion, la grande peste du bonheur. La planète bondissait. Le souvenir me passe à travers le corps. Beau masque de sueur, tu es de nouveau autour de mes yeux.

Le caprice ardent me faisait crier que les femmes en marche vers moi dans l’ombre de la chambre ne la rejoindraient pas, ne la dépasseraient pas, qu’elle l’emportait d’un premier coup sur tout ce qui ne se montrait pas encore. Me croyant trop riche d’un coup, je voulais ne plus rien souhaiter. Le moment des serments prématurés, des sacrifices inefficaces arrivait déjà. Je lançais le défi qu’elle ne sortît pas de ce cœur où elle n’entrait pas, malgré l’éclat qu’elle faisait sur le seuil.

Elle ne m’écoutait guère, mais seulement mon bouillonnement de source.

Ses traits réguliers étaient animés par les désirs en sorte que belle elle était piquante comme si elle n’avait été que jolie. Son corps était souple et brusque, avec des attaches fines : taille et genoux, cou et poignets, entre des formes épanouies, joues, gorge, croupe, cuisses, mollets. Du noir et du rouge qui n’étaient pas peints, fort tranchants au visage.

Je me hâtai pour découvrir la terre, j’étais épars, mené par un génie qui se faisait jour dans les maladresses. Égaré, je revenais au grand coup de filet. Je ne savais point alors par quels calculs sublimes elle me rejoignait dans mes emballements.

Las, je fus dépité de ma lassitude, nouveau délice que je ne sus pas savourer.

Elle me dit : « Tiens, tu n’as pas le tempérament que je croyais, mais tu seras un amoureux. » Cet augure trouva un sot qui n’en fut pas enchanté.

Mais il fallut détacher mes lèvres et mes mains de la vie que j’attendais depuis des années et dont aucune imagination ne m’avait tenu lieu. Nous descendîmes dans un Paris de nuit, plein de chats gris.

Quand je l’eus quittée, je m’élançai dans ma solitude. Je ne pensais plus à elle, j’étais tout à mon accroissement. J’aurais voulu me coucher sur le bitume : dans une clairière, je prêtais une oreille complice au travail de la nature : les tramways glissaient, les autobus écrasaient doucement le pavé de bois. Je regardai les hommes avec des yeux gais, pleins d’une espiègle fraternité.

Plus tard, comprimant sous ma chemise une touffe d’odeurs et de bruissements inoubliables, je traversai, inaperçu, ma famille penchée sur sa soupe.

A peine est-ce que j’attendis pour la revoir ; les heures se consumaient dans un unique point de feu. Enfin plus de rêves, plus d’espoirs, plus aucune de ces ruses de l’esprit, de ces simulations du cœur, de ces substitutions honteuses, plus rien qu’un feu où hier et demain brûlent de la même haleine que le jour même.

Je la rejoins. Plusieurs rencontres se confondent. Mes gestes sont plus lents. Les replis de son corps tombent les uns après les autres sous mon attention et une musique se dessine. Je connais ma bouche, mes mains, mes cuisses, si ce n’est ma poitrine, mes pieds, et tant d’autres régions encore répandues sur le long espace.

Mais je ne pus apprendre tout en même temps. Pour elle, l’aventure perdait sa saveur.

Elle commença de me parler d’un amant qu’elle regrettait. Il était plus âgé, il avait vu plus de pays. Et puis il avait de l’argent. Je n’en avais aucun. Il arrivait qu’elle dût compléter notre maigre écot.

Je commençai moi-même à me distraire. Je l’examinai, me rappelant qu’il fallait être sévère, à la hauteur des exigences que j’avais formées avant cette vie. Je trouvais facilement ses défauts et aussitôt je me félicitais de ma perspicacité et de ma rigueur. Je la comparais à d’autres que j’apercevais à peine, la marge lumineuse s’éteignit autour d’elle. Je cherchais à la dissoudre dans le bavardage. Je lui confiais que ma famille était riche, que certains de mes camarades roulaient sur l’or. Mais aussitôt elle se trouva en difficulté et me demanda de lui communiquer un peu de cet or. J’en fus bien sot et, quoique je ne l’aimasse plus et que je la méprisasse, je fus triste. Mais le plaisir de lui écrire un mot sec m’eut vite consolé.

Je la rencontrai deux mois plus tard dans la rue. Qui était-elle ? Je ne l’ai jamais su. Elle tint à me faire croire qu’elle n’avait agi ainsi que sous l’effet de mes railleries qui lui faisaient pressentir une rupture, pour s’assurer d’avance une vengeance. Je me méfiai de cette explication, j’eus peut-être tort. Enfin elle me laissa sentir qu’une réconciliation entière lui ferait plaisir. J’en profitai, puis je la lâchai promptement.

J’étais farouche, j’aimais d’un amour obscur, animal, la solitude. Comme les bêtes, j’y trouvais mon âme. Dans ces moments-là, je hume les odeurs humaines comme ces pays impossibles qu’entrevoit un voyageur qui s’abuse, au moment de partir. Est-ce Robinson Crusoé qui m’a grommelé une parole étrange ? Les femmes renversées nues sur les lits sont des îles infiniment perdues dans la mer de leurs songes, peuplées d’un silence mobile de flore, et leurs songes se perdent dans mon songe. Ce sont des îles, pleines d’animaux doux et furtifs. Pourquoi, par une mythologie inquiète, en avons-nous fait des âmes, des déesses, compagnes improbables de nous, les pauvres dieux ? »

X

La lecture de ces pages, où elle trouvait à la fois de la rengaine romantique, des traces sanglantes de masochisme, un air ivrogne infligé à la vivacité de l’âme, enchanta Finette qui y voyait encore bien d’autres choses selon ses goûts. Elle courut chez lui pour le serrer dans ses bras. Ce coup moral les rapprocha plus que bien des effusions auxquelles ils semblaient jusqu’ici assez maladroits.

Certes, à aucun moment, elle n’avait songé à le mépriser. Contrairement à la règle qu’elle s’était fait la tranquille habitude d’appliquer à tous et à toutes, elle n’avait tiré du spectacle qu’il lui donnait aucune sorte d’ironie. La raison de cette indulgence était qu’elle l’avait désiré : ce désir, quoiqu’elle prétendît ne jamais donner d’importance ni à ses actes ni à ses sentiments, conférait au jeune homme un caractère sacré, en vertu de cette gourme ou de cette mystique que nos contemporains mettent soudain, de façon inattendue, dans les attractions de la peau, au moment même où ils accentuent le sans-façon sentimental.

Mais Finette admirait maintenant encore que Gille lui eût apporté une surprise, cette possible incapacité de jouer son rôle de mâle, et qu’il trouvât moyen de la corser de ces commentaires crus. De plus elle oubliait que le plus clair effet de cette révélation avait été de la priver d’un plaisir, d’autant plus volontiers qu’elle se flattait que la défaillance de son ami illustrait ses pensées habituelles. « Il est comme moi, il est dégoûté de tout. C’est pourquoi il a pris le parti de faire l’amour à la va-vite, pour s’en débarrasser. Et je le dégoûte comme le reste, j’avais bien raison de ne pas attendre que mes charmes causent de grands mouvements dans la nature. » Enfin elle était ravie de se lier de complicité avec un individu qui, pour une raison ou pour une autre, se trouvait dans l’irrégularité.

Pourtant il semble qu’un certain trait aurait pu lui déplaire dans l’histoire de Gille. D’accord avec son milieu, elle avait toujours admis comme un principe de conduite indiscutable qu’un homme doit s’assurer, en même temps qu’un certain revenu — par le travail, qui, somme toute, est plus confortable que les diverses prostitutions qui sont préférées à un étage de la société supérieur à celui où l’argent de feu son mari plaçait Finette — une certaine sorte de bien-être dans l’amour : il doit toujours avoir sous la main une femme élégante, jolie et pourvue d’argent. Finette aimait l’argent. Bien qu’elle n’en eût jamais manqué, elle était vivement consciente de sa nécessité, des difficultés et des périls qui entourent sa conquête, comme si elle en avait été privée longtemps. Elle ne rêvait jamais qu’on pût sentir librement au-dessous de dix mille dollars par an. Alors comment pouvait-elle supporter l’idée de Gille payant sordidement des femmes qui n’étaient même pas chères ? Il ne faut pas chercher loin ; tout bonnement l’imagination lui manquait pour se représenter Gille agissant autrement que de la façon qu’il montrait chez elle, plus relevée. Et, encore une fois, elle était décidée à expliquer l’écart que Gille laissait entre lui et le siècle par une fantaisie, tout à fait louable, issue du goût de l’absurde, un calcul ironique pour faire pièce à la vie et à ses routines, même les plus agréables.

Mais n’avait-elle pas aussi autrefois fait le choix pour toute sa jeunesse, d’un homme qui était, au contraire de Gille, maître de ses désirs et les tenant toujours en main comme des armes pour blesser et renverser toutes celles qui lui convenaient, selon une ambition sexuelle aussi calculée qu’une ambition politique ? La pensée lui venait maintenant que si cet amant lui avait montré des passions mieux ordonnées que Gille, elles étaient peut-être de moins grande ressource. Elle commençait à l’oublier et les idées qu’elle avait nouées autour de lui se défaisaient. Du reste, s’intéressant à un amoureux d’apparence moins avantageuse, elle caressait l’espoir sournois de le refaire peu à peu à sa guise, et d’y retrouver son compte. La sensualité que le cœur n’embrouille pas encore, s’accorde à ces détours patients.

Une vie régulière s’organisa chez Finette : Molly s’en allait dans les champs avec Prune ; Françoise ne faisait que des apparitions saugrenues ; Lady Hyacinthia s’était éclipsée on ne savait où, laissant vivre à leur guise, dans sa maison restée grande ouverte, un lot d’invités : Luc et Bernard allaient et venaient entre Paris et la maison, toujours à la recherche de poisons nouveaux ou de frais compagnons de débauche.

Gille était au golf du matin au soir avec Finette. Ils rentraient fatigués, et passaient après le dîner, des longs silences de la journée à un sommeil d’enfance.

Au bout de quelques jours de ce régime, Gille s’aperçut avec étonnement et curiosité qu’il s’habituait à une femme. Tout en regardant Finette changer sous ses yeux, il se disait :

« Quand je rencontre une femme dans un salon, elle entre dans mon esprit tout habillée, elle y reste ainsi voilée et inaccessible. Je l’accepte civilisée à ce point que l’amour physique me paraît un moyen de communiquer avec elle, désuet, flétri, comme la prière pour des gens qui ont perdu Dieu. Dès la première minute, mon imagination a glissé sur ce qui l’orne, et c’en est fait. Je saisis à foison les lignes de son visage, de ses cheveux, de sa robe, de ses souliers ; les valeurs que font les fards. Mille notations me distraient, me dispersent en tous sens ; toutes ces beautés, en frappant mon esprit y font des résonances trop diverses : je suis trop sensible pour être sensuel, il n’y a plus qu’un amateur. Autour de cette poignée d’artifices qu’elle fait, je tisse une zone de comparaisons avec toutes choses où s’empêtre le direct du désir. Je l’ai trop vite divisée, il n’y a pas eu ce coup de filet qui verse une proie éblouissante à vos pieds.

Mais bien d’autres mouvements me travaillent encore ; mes longues spéculations sentimentales veulent faire leur partie. Je m’engage dans une dispute subtile et infinie sur les mérites spirituels de la nouvelle venue. Alors toute mon attention se porte là, et plus je la scrute, moins je la vois : je n’ai plus aucune chance d’entendre le cri pressant qui s’exhale de ces lignes acharnées à le moduler : de ce sein, de cette cuisse, du lobe de cette oreille.

Pourtant mon regard se fixe, mais sur une tare. C’est qu’une telle contemplation, de plus en plus dépourvue de partialité physique, ne laisse de chemins ouverts qu’à l’ironie, qui, sournoise, apporte à mes sens fourbus des prétextes pour se dérober. Le dégoût prend corps. Par exemple la forme de cette narine est un accident irrémédiable où trébuche mon élan. Mon attention ne se sera appliquée de façon précise à cette femme que pour y faire germer, en un point, le principe de négation qui peu à peu s’étendra à tout son être, à tout l’être.

Les effets de la satiété brutale que je trouve chez les filles sont tels que pendant des semaines mon esprit, mince et léger, se dégage de son corps et contemple tout autre corps, le sien même, dans une horreur immobile ; toute chair aux yeux d’une méditation maigre et triste est disjointe par la pourriture. Je roule de la sanie dans le grand fleuve de sang qui ceinture la terre. La plus belle femme est touchée par un ridicule nouveau et monstrueux, qui creuse dans sa joue ce pli insidieux, qui fêle un peu cette dent, qui ternit cette touffe de cheveux. Je flaire avec complaisance les voies de la mort.

Enfin il est trop tard, le contact est devenu impossible. Mais alors je crépite d’étincelles trompeuses. Je joue une brillante comédie de simulation. Il ne me reste que la coquetterie, mais elle se multiplie, toute femme qui m’approche en est la proie aussi bien que moi-même. Je me contente de ses signes brefs pour prouver mon pouvoir sur cette même vie moribonde. J’ai encore le penchant d’exercer ma force, mais je me satisfais d’en tracer l’esquisse la plus émaciée. Je vois des yeux, ces cils me chatouillent, et cela me suffit. Il en résulte un commencement, une promesse de bien-être. Je suis caressant, je puis me frôler longtemps à cette promesse. Ce sourire vaincu, quel mouvement plus troublant pourrait me montrer ce corps. Il ne s’agit que de sentir un léger déplacement de l’être en ma faveur. L’ascète s’entretient d’une poignée de riz. »

Aujourd’hui chacun des traits de sa partenaire, vu dans la lumière crue de la campagne, dans la dénudation de l’effort physique, quand une sueur imperceptible dérange une couche de crème et de fard si habile, la livrait comme un aveu. Une fois de plus il pouvait noter tout à son aise les innombrables et inévitables défauts qui se mêlent inextricablement avec de rares beautés. Il pouvait se répéter comme il l’avait fait depuis qu’il errait parmi les vivants : « Jamais je n’aimerai une âme qui a un tel nez. » Mais voici qu’il s’habituait à ce nez qui peu à peu comme le profil d’une montagne lui imposait doucement sa nécessité. Et c’était la flexion plus réussie de la jolie bouche au-dessous de ce nez qui gagnait d’une influence heureuse le pli de la joue, la narine, et faisait oublier ce nez manqué. Gille, surpris, et incrédule se laissait apprivoiser lentement. Il ne s’enfuyait pas.

Finette, pendant deux semaines, sut fort bien mener son jeu. Elle était à son affaire : un charme dissimulé qui chemine sous les propos et les jeux de chaque jour. Les avantages de son corps ne semblaient être que les conquêtes de son intelligence et de son attention. Et l’amour ne lui avait toujours paru qu’un effet de la patience. Elle avait compris qu’il ne fallait pas essayer de dissimuler son but : elle ne cachait donc pas à Gille qu’elle ne désespérait pas et qu’elle pensait bien arriver à ses fins, assez proches après tout, qui étaient de lui donner du plaisir et d’en recevoir de lui, enfin de pousser leur camaraderie jusqu’aux plus aimables échanges.

Le plus difficile était, tout en gagnant du terrain dans l’imagination du jeune homme, de l’empêcher, de façon à ce qu’il n’y eût pas de faux-pas, de trop vite vouloir user des moyens dont elle le refournissait peu à peu. Elle feignit pour cela d’avoir remis franchement à une date bien éloignée une tentative de rapprochement. Ce qui lui permit, tout en le laissant devant une perspective glorieuse et stimulante, d’éviter pour un temps tous les menus attouchements, où le ressort du convalescent se serait détendu insensiblement à mesure qu’il se resserrait.

Comme Gille, chaque matin, se retrouvait sur la même ligne de constance, il vit bientôt, en se retournant sur son passé, l’alternance de ses victoires et de ses défaites s’éclairer sous un jour plus égal.

Il est vrai, comme il l’avait confié à Finette, que plusieurs fois il s’était trouvé avec des femmes irrésistibles, dans le même cas qu’avec elle. Mais dans d’autres cas tout avait fort bien tourné et il avait été un amant heureux, loué, fêté. Car il n’en faut pas douter, et que les simagrées de ce mélancolique nous trompent : Gille avait eu des femmes. Du reste, une femme ne s’y trompe pas et Finette l’avait toujours senti. En dehors de Jacqueline, Gille, en dix ans, avait eu dans l’embrouillement futile de mille passades, deux ou trois aventures après, où ses sens et son cœur s’étaient dégrossis, où s’était délivrée une tendresse à tout casser, qui n’apparaîtra pas une seule fois dans cette maison de Finette et qui comportait cette joie si largement dévolue par Dieu aux hommes passionnés et à celles qui osent les approcher.

Oui, ce Gille de chez Finette, guindé, saccadé, cachant son âme comme du linge taché de sang, maladroit et insupportable dans la cocasserie, et qui pourtant aurait pu être joyeux, mais seulement après avoir cédé à toute la gravité de son cœur, ce Gille aux mille tours perdus, séducteur de bas étage aux manigances aléatoires, au jeu insignifiant, avait été vraiment, six mois par ci, un an par là, un amoureux et un amant. Il avait tenu en main, par les glandes et par le foie, cinq ou six femmes de toutes races, de toutes classes, de tout acabit. Et s’il ne doit paraître ici que désastreux, ce sera tant pis pour Finette.

Mais quel était le secret de cette alternance ? Gille, quand il essuyait un échec du genre qu’il avait été chercher auprès de Finette, ne persévérait point et toutes les femmes n’avaient pas montré la patience de Finette. Elles n’étaient pas à la campagne, elles avaient d’autres distractions. Et pourtant elles sont si tendres, si bienveillantes, si inquiètes de bonheur. Gille, par delà ce brusque défaut, leur paraissait si souple, elles entrevoyaient des braises sous ses cendres. Mais à la suite d’un tel mécompte, il mélangeait l’humeur noire et la plus désobligeante franchise, de telle façon qu’il rompait toutes les rescousses où plus d’une s’élança.

Et si, dans d’autres circonstances, tout avait bien tourné dès l’abord, Gille vit que cela avait toujours été de même qu’auprès de Finette, à la campagne ou en voyage, loin du tourbillon d’images de Paris. Ainsi l’été était pour lui la saison des matrones, l’hiver la saison des filles.

Au bout de quelques mois de séjour à Paris, il atteignait à un état de tension qui ne résistait pas à la moindre difficulté. C’est pourquoi il allait aux filles, parce que chez elles, rien ne venait en travers de son immédiat désir, il les avait tout de suite nues dans ses bras, son regard se portait directement à leur poitrail, et non pas à leur visage où, avec les autres, il s’égarait dans un déchiffrement subtil. Sa pensée point divisée par le raffinement, n’était qu’une obscure pensée qui doublait l’ondée du sang. Évitant les délicatesses et les répugnances, son être s’abîmait d’un seul coup dans la forte odeur du peuple.

En rapprochant les innombrables images qui surchargeaient le tempérament de Gille, on aurait vu qu’elles se confondaient toutes dans un même type : un type de femme séculairement démodé, et qui n’abonde point, surtout en France, dans la bourgeoisie ni dans la noblesse ; peut-être encore moins dans le peuple, rabougri par le travail des usines ou des champs, éloigné du sport, mais chez qui justement la prostitution fait l’écrémage de ce type-là et le fournissait à Gille : une femme robuste.

Mais une contradiction se faisait dans Gille, qui l’empêchait de prendre ce modèle ailleurs que dans les lieux publics, palaces, bordels, où tout se fait sur-le-champ. La vulgarité de manières lui étant insupportable et aussi tout ce qu’il pouvait y avoir de grossier dans le détail physique : ourlet de l’oreille, calibre des doigts, il était donc condamné à ne pouvoir supporter la compagnie des seules femmes qu’il recherchait avec fureur, il ne pouvait les avoir que dans de brèves foucades, et ainsi se trouvaient éliminées toutes celles dont la possession exigeait les moindres soins, la moindre simulation d’intimité, et avec qui il se serait socialement tenu moins bas : danseuses, femmes divorcées.

En tout cas, ces nuits, où Gille se montrait longuement, richement sensuel, joyeusement spontané, sans plus aucune trace de contrainte, pouvaient l’assurer du fond vigoureux de sa nature. Il aurait pu même conter des anecdotes qui l’auraient montré comme une brute souple et sûre de ses effets : il avait pu aussi bien réussir avec deux ou trois filles, rencontrées à des degrés différents de la galanterie : cette noble silhouette de trottoir qu’il allait rechercher après trois mois d’absence dans son quartier perdu et qui déroutant la société par une complicité inattendue, comme la guerre, lui livrait son cœur entier d’un seul coup dans une chambre basse éclairée par le bec de gaz de la rue — parlez-moi de ce snobisme perdu — et cette dame, grande, cravachée par le besoin d’argent, courbant les hommes devant le téléphone rempli de ses silences et qui, au fond d’une maison de passe, manqua d’oublier une échéance.

Et pourtant encore, avec ces femmes qui lui convenaient le mieux, le plus léger changement dans les apparences dont il se leurrait, suffisait à le découvrir dans sa faiblesse. N’importe laquelle, gagnée un soir dans l’embuscade d’une soudaine rencontre et possédée pour la joie de briser un corps durci par la satiété et la haine du métier, le lendemain, c’était une femme tendre, dépouillée de ses armes, de ses plumes guerrières ; Gille se décontenançait, prenait peur, s’en allait et, quittant une femme seulement jolie, il oubliait qu’une certaine beauté l’aurait retenu et que son tort, c’était d’avoir commencé une emprise médiocre et non pas de l’interrompre, la force de son tempérament ne pouvant suivre son caractère dans toutes ses facilités et frivolités.

Ce genre de femmes que préférait Gille, il aurait pu aussi bien le trouver dans un monde plus brillant. Il n’ignorait pas que les plus habiles prostituées sont parmi les femmes du monde. Mais ou bien il les évitait, comme par instinct, comme par crainte d’échapper à la fatalité de son personnage, ou bien il les désarmait, celles-là même, comme leurs congénères du ruisseau, par cette douce folie du cœur qui se mettait en mouvement, dès qu’il se rappelait qu’elles avaient été jeunes filles. Alors, devant un corps qu’il rendait ainsi désireux d’une grande étreinte simple, par une contradiction soudaine, il rappelait les artifices dont il les dépouillait : des fards, de l’impudeur.

Se rappelant ce tournant-là, il s’était dit parfois :

« Ainsi donc je tombe à l’inversion : je n’ai nul besoin que les femmes me fassent des avances, mais il me faut pourtant l’assurance qu’elles vont me les faire. Sauf dans une période d’extrême fatigue, d’ordinaire, la seule promesse, la seule approche des caresses m’échauffe et c’est alors le moment de l’extase, mais le besoin de cette promesse ne suffit-il pas à me ranger parmi tous ceux qui sont sous le signe négatif, chez qui le désir est une attente et non plus une ruée ? Et que les puissantes images de mon idolâtrie se soient levées en moi, ma jouissance est consommée. Le plaisir même est mon plus faible souvenir ; alors que chez un homme bien fait j’imagine qu’il doit l’emporter sur les autres époques de la volupté, que son profond rayonnement va porter et chercher la richesse dans toutes les parties de son être et laisse une trace fière dans sa mémoire.

Je n’ai pas vécu, comme les adolescents je n’ai connu que le désir. »

Cependant, au bout de quelques jours, il disait à son amie :

« Il me semble que tout le prodige du vice tombe à rien. Je me suis acharné, ces temps-ci, à analyser mes habitudes. Mais à force de réfléchir, je finis par ne plus rien sentir qui résiste à la réflexion. Toutes ces images chargées de couleur, la magie des gestes lointains, le satanisme des choses mal vues, tout cela se dissipe et que reste-t-il ? une manie vide de tout contenu, qui s’est installée dans l’esprit parce que celui-ci est mal occupé. Plus je vais et moins je trouve de tragique à ma particularité, qui n’est plus qu’une frivole servitude comme de fumer. »

C’est pendant cette période qu’un jour Finette annonça à la maisonnée, qu’allaient arriver Jacqueline et son mari, qu’ils occuperaient le pavillon du fond du parc.

XI

Gille ne s’étonna pas que Jacqueline entrât dans cette histoire. Il attendait toujours que chaque partie de son passé réapparût à un moment ou à un autre pour rappeler plus vivement qu’elle n’avait cessé de vivre en lui. Aussi demeura-t-il d’abord tranquille, insensible ; le nom qui avait été prononcé semblait se perdre sans bruit dans son cœur.

Mais soudain il fut mordu par une pensée atroce. Dans quelle immobilité inhumaine avait-il vécu depuis des mois pour que restât suspendue au milieu de lui-même dans ce silence inarticulé, Jacqueline, cette cloche merveilleuse qui contenait toute la sonorité dont son âme était capable ?

— « Oui, oui, je la connais très bien, s’entendait-il dire. C’est une femme remarquable. Vous ne la connaissez pas ?

— Elle a été divorcée ? Elle est remariée à D. M… qu’elle a soigné pendant la guerre ? Il est complètement aveugle ?

— Complètement.

— Il a beaucoup de talent, je trouve. Comme virtuose, pas comme compositeur.

— C’est une drôle d’histoire. Avant la guerre c’était un raté, un monsieur qui essayait de placer à droite et à gauche des opéras énormes et essoufflés. Une blessure le retire du monde qu’il voyait mal et dont la vue le gênait. Après des mois de souffrances inconnues, le simple besoin de ses doigts, croit-il, le fait revenir à son piano. Tout d’un coup tout est changé : il a trouvé le génie dans le noir, le génie des grands types, comme s’il avait été le déterrer dans leur tombeau. Il a une technique impossible, mais il n’y a pas un des grands chauffards cosmopolites qui puisse vous tirer la millième partie d’un morceau que ce bonhomme a remâché au fond de son trou.

— Vous n’arrangez pas un peu ? Vous aimez la musique ?

— Non.

— Mais elle ?

— Je ne sais pas, je ne l’ai pas vue depuis son mariage. Mais je suis tranquille, elle doit l’adorer.

— Pourquoi ? Quel âge a-t-elle ? Elle est belle ?

— Elle doit avoir dans les quarante. Elle a un visage admirable.

— Il n’y a rien eu entre vous ?

— Si.

— Naturellement. Qu’est-ce qui va se passer ?

— Je serai bien content de la revoir. C’est une femme très bien. Vous l’aimerez peut-être beaucoup.

Gille était atterré : il avait été pris par l’intrusion de ce souvenir dans un flagrant délit d’absence, de néant. Pouvait-il y avoir eu une femme comme Jacqueline ? Ce n’était pas si loin. Il n’y avait entre elle et lui que quatre ans qui n’avaient rien été. Il revivait depuis une minute. Il avait alors vingt-trois ans, maintenant il en avait vingt-sept. Sa vie ! Ce phare se rallumait, marquant les bords d’un abîme où s’étaient englouties plusieurs années. Sa vie avant, après Jacqueline ? Rien.

Comment avait-il pu n’y plus penser ? C’est que sans doute c’était un autre homme qui avait aimé Jacqueline, non pas celui qu’il regardait dans la glace de Finette, impunément à son aise dans cette maison, auprès de cette femme ? Il s’était perdu, il se retrouvait, quatre ans plus tard, au coin d’une rue. Du reste, avant Jacqueline, il était l’homme d’aujourd’hui.

Cette histoire réapparaissait étrangère, inconnue, pleine de mystère, et quel mystère ? son mystère à lui.

« J’ai aimé Jacqueline, elle m’a aimé. Cette femme a été ma mère : elle me saisit de moi-même si fort que je vis que je n’avais pas existé auparavant. Elle était comme de ma famille, comme de mon sang, chair de nourrice. J’ai toujours été à mon aise dans cet amour. Elle ne resta pas longtemps à portée de ma main, mais sa présence a rayonné en tous sens : on l’attendait, on la savoure encore. Cet événement est comme mon âme, en dehors du temps.

« Il n’y eut pas de commencement ; pourtant nous ne nous approchâmes qu’après nous être regardés dans les yeux pendant plusieurs mois. Cela n’a point fini, cela ne s’est même pas interrompu dans l’ordre de la chair : comment sortir d’une telle intimité ? Je n’exagère ni pour elle, ni pour moi : cela fut ainsi, qu’elle le veuille ou non. Les circonstances n’importent point : une telle rencontre fait tomber juste les calculs les plus probables de la Nature. Et pourtant c’était une traverse à chaque pas de nos amours ; mais les anecdotes étaient comme des insectes dans nos fourrures de fortes bêtes.

« Elle avait quarante ans. Pourquoi pas soixante ? D’un seul coup je l’avais dans toutes ses années. Certes je sentais sous ma dent, et qui résistaient, ces vingt ans qui s’étaient accumulés entre le moment où elle était entrée dans l’amour et celui où elle m’y avait reçu. Mais en même temps la pulpe de la maturité faisait fondre ma langue comme une montagne au printemps et desserrait mes mâchoires hargneuses.

« Mon désir m’avait porté d’un trait au cœur même de sa vie. Il n’y eut jamais entre nous une hésitation, un geste hors du propos de nous unir selon les lois les plus profondes. J’étais jeune, j’étais pur, j’étais moi. »

Gille marchait dans le parc de Finette, où tout à coup soufflait un grand vent venu d’un pays oublié.

Quel est ce rêveur ? Ce vantard ? D’où sort-il ?

« Elle a toujours été tout entière dans l’amour et tout ce qui l’a touchée s’est toujours naturellement allié à l’amour. Elle n’a jamais eu d’argent ; elle travaillait et, bien qu’elle fût née pour ne rien faire, elle a pu travailler comme un homme. Elle n’avait aucun besoin comme ils disent : mais elle savait manger, se promener, dormir, se taire, causer. Et à Paris on la croyait à la campagne : elle habitait dans n’importe quelle caserne comme un paysan qu’on a recruté mais qui, rêvant la nuit, déploie des prairies pleines de bêlements. Elle n’occupait que deux pièces : une salle de bains et une chambre où elle avait son lit, ses livres : on pouvait les compter et ils étaient macérés dans l’odeur forte de son âme. Sur une petite table, elle se faisait servir une grillade, un morceau de fromage, un fruit. Elle fumait du tabac français, tout naïf, qui n’est que du tabac. Elle s’habillait de la fraîcheur d’un bain et d’une robe unie. Personne n’a jamais vu cette robe, qui s’anéantissait sur elle, entièrement dévorée par sa personne.

« Elle n’avait pas des pieds ni des mains selon les conventions exténuées, elle avait des mains et des pieds. L’ivoire de ses dents témoignait de la réalité du monde. « Elle est belle mais elle est bête », j’ai entendu cette phrase-là dans un salon. Un salon ! moins que le ruisseau de la rue, quand ce n’est pas le promenoir où je rencontre une femme que je couche sur mes tablettes que vous brûlerez avec mes intestins à ma mort ; brûlez-les aux magnanimes effluves du terreau. Sa beauté était une décision comme l’intelligence. Elle n’était qu’elle-même, mais elle était entièrement elle-même : c’est ainsi qu’elle était bornée.

« Ses dents encore ! C’était sa santé, son bonheur, sa justice.

« Son corps, je n’y pense guère. Je n’ai pas subi le pouvoir de la mort qui déjà l’avait abîmé. Il n’y avait pas entre nous une question de plus ou de moins. Je l’ai mangé, ce fruit avant qu’il soit pourri le moins du monde, et dans mon ventre et parmi les métamorphoses que je lui assure il se conserve, le frais miracle.

« Le dessin, le dessin, il nous faut encore et toujours du dessin, nous ne serons jamais las de découper la Nature. Je ne comprends rien à ces visages sans nez, il me faut un nez. Mais ce qu’on ne peut pas décrire c’est un menton. Dieu les rate presque toujours, dégoûté. Il y a là un secret. Chez la femme ce trait n’est pas mâle, mais c’est pourtant celui qui la marie hautement avec l’homme ; il dit les maternités, les régences, et la guerre quand l’homme fait défaut.

« Je pourrais retourner pendant des heures les bottes odorantes dans ma grange.

« Je puis satisfaire largement à mon appétit. Sa beauté parle dans l’éternité. »

Gille revint vers Finette et elle ne vit rien. On ne croit pas qu’un autre homme puisse sortir du bois que celui qu’on y a vu entrer et qui vous plaît. Il la regardait, plus éloigné d’elle qu’à aucun moment, plein d’une tendresse renaissante qui n’était pas pour elle. Il croyait alors que c’était pour Jacqueline. Mais qui sait ? N’était-ce pas pour une autre, qui se formait dans les flancs de cette Jacqueline du passé, prête à se reproduire par la vertu de ces mélanges inévitables que Dieu prépare inlassablement ?

XII

Elle était arrivée, depuis quelques jours déjà, et, sous prétexte de fatigue, avait à peine paru chez Finette qui disait : « Ce sont des ours, laissons-les. » Cependant, elle se promenait dans les champs et Gille l’y avait rencontrée.

Un coup d’œil fit entrer cet homme jeune dans les mystères du temps. Jacqueline était la même, alors que tout avait changé autour d’elle : ce qui n’avait pas changé, il découvrait donc avec un horrible dépit que pour être si résistant, cela lui avait échappé à lui, comme cela se dérobait à son successeur, comme cela s’était gardé contre son prédécesseur.

Elle avait vieilli ; dans un corps qu’elle abandonnait, qu’elle oubliait comme un autre vêtement, sous une robe plus que jamais dédaignée, sa beauté, devenue tout intérieure, frappait des coups irréparables.

« Grande amoureuse, tu sais préserver encore ta longue ambition, tu as mis la main sur un homme qui ne peut s’arrêter à tes superficielles déchéances, mais par le génie aveugle de son désir il reste sensible à tes vertus essentielles, et il engrange paisiblement, parmi les incendies et les ruines, ta dernière, ta plus riche moisson. Avec mes yeux émerillonnés, je ne pouvais être celui-là. »

Il recevait l’accueil de son sourire toujours admirable. Il s’inclina devant cette blancheur indestructible, cette jeunesse indomptable des dents. Elle avait moins de rides que lui, ses cheveux gris étaient joyeux. Toute la mystique que nourrissait la mémoire amaigrie de Gille tombait en poussière devant cette santé toujours triomphante qui requérait une admiration plus vivante. Les herbes et les branches rentrent dans un temple où une religion s’est fatiguée.

— Qu’est-ce que vous êtes devenu, Gille ? Avez-vous été heureux ? Avez-vous fait quelque chose ?

Ces derniers mots « avez-vous fait quelque chose ? » firent tiquer Gille, ils creusaient un côté du caractère de Jacqueline : pour elle un homme devait faire quelque chose, peu lui importait du reste ce que ce fût, et elle se tenait près de lui avec son amour, toujours prêt à approuver et à aider.

« Faire quelque chose » ! Certes, il craignait sa sévère franchise. Mais si cette question le révoltait, ce n’était pas tant qu’elle allât au-devant de tristes aveux, mais qu’au delà de la faiblesse que ses aveux allaient découvrir, elle heurtât une défense irréductible en lui, la croyance inavouée qui était le ressort qui le maintenait debout :

« Je ne fais rien, mais qu’on me laisse suspendre à cette seule parole de vie, à ce hameçon déchirant : « que ne mérite de vivre que l’absolu. » Peut-être un absolu se forme en moi, laissez-moi à mon attente. »

— Jacqueline, je n’ai point retrouvé de femme comme vous.

— Allons, allons ! Ne me dites pas de banalités. Vous n’avez pas voulu. Du reste, vous avez été amoureux, on m’a montré de jolies filles qui…

— Peuh ! si vous saviez… Non… je suis seul.

— Faut-il vous croire ? C’est vrai, je me rappelle qu’il y avait en vous des dispositions pour gâcher tout, autour de vous. Mais vous êtes peut-être très bien, seul.

— Vous ne pouvez soupçonner comme j’ai mal tourné.

— Oh ! j’imagine ce que vous appelez votre solitude : lâcher une femme tous les quinze jours, mais en essayer une nouvelle tous les mois. Et naturellement vous leur avez infligé bien plus de mal que vous n’en avez supporté.

— Hélas !… eh bien, non. Je ne leur laisse pas le temps de m’aimer, et pourtant, Dieu sait qu’elles sont toujours prêtes à chérir et à souffrir.

— Voilà de quoi calmer vos scrupules.

— Mais je souffre assez de la facilité avec laquelle je réussis à les détacher de moi, pour que vous me croyiez. Vous-même…!

Il s’arrêta.

— Je vous ai beaucoup aimé, Gille, beaucoup plus que vous n’avez pu le sentir. Vous étiez trop jeune, vous pensiez trop à la guerre, et à tout le reste de la vie que je vous empêchais de connaître… et à la mort.

— Mais c’est vous qui m’avez fait connaître la vie et je ne l’ai connue que par vous, vous avez été tout pour moi. Mais je n’ai guère compté pour vous ; vous avez renoué votre vie, après mon départ, si promptement.

— J’aurais pu vous aimer beaucoup plus encore et longtemps.

— Mais vous avez pu ne pas le faire. Non, il vaut mieux ne pas réfléchir sur notre amour, ce que j’ai de mieux dans ma vie, et pourtant si douteux.

— Ce n’est jamais moi qui ai cessé d’aimer, mais on m’arrachait l’amour du cœur.

— En tout cas, je vous vois aujourd’hui amoureuse encore et heureuse…

Ils marchèrent sans parler. Puis il reprit :

— Mais cette tranquillité, je vois de quoi elle est faite. Quand l’amour se confond avec la paix, je me prépare à le haïr.

— Un travail écrasant. Jacques est pauvre. Et il ne peut refuser ce qui est en lui et qui est immense. Et il n’a aucune facilité, il lui faut des heures pour préparer un concert, il a besoin de moi à chaque minute.

— Vous êtes dévorante, vous vous repaissez de son travail autant que de lui-même.

— Oui. Eh bien ! quoi ? Vous trouvez cela terre à terre, mais je ne vois rien d’autre. C’est cela, l’amour : il faut le nourrir de quelque chose.

— Justement, je ne pouvais rien vous donner, je n’étais que ce cri : « je vis, avant de mourir ». Vous n’avez guère pu m’aimer.

— Vous, c’était autre chose, la jeunesse, son incroyable promesse.

— Oui, autre chose, mais peu de chose. Vous ne vous êtes jamais lancée de mon côté. Mais peu importe, le peu qui a été entre nous c’est tout le bien de ma vie, c’est mon seul bien.

— Mais je n’ai pas oublié, j’ai le droit de ne pas oublier. Votre jeunesse, Gille, comme elle me fait encore du bien !

— Ça, je n’y comprends rien. Moi, qui n’ai qu’un pauvre amour, je me demande comment vous pouvez en accorder plusieurs. Cela me décourage mortellement.

— Gille, j’ai toujours senti que vous étiez menacé par quelque chose qui m’est si étranger que je ne le vois pas. La menace semble s’être rapprochée. Mais Finette ?

— Croyez-vous que je l’aime ?

— Ma foi !

— Jacqueline, je suis bien tranquille, vous ne croyez pas que je l’aime.

— Mon petit Gille, c’est vrai, mais au fond j’ai tort et vous aussi. Elle a l’air d’avoir du bon cette femme, et un homme peut faire ce qu’il veut d’une femme.

— Oui, c’est étonnant qu’elle ne me touche pas un peu. Je suis impossible.

— Il ne faut pas vous forcer, non plus. Comme vous êtes drôle. Laissez-vous aller, faites-lui l’amour et qui vivra verra.

— Comme ça vous ressemble, ces conseils pour miséreux. Et puis, ma pauvre Jacqueline, si vous saviez !

— Quoi encore ?

— C’est lamentable. Et devant vous tout à coup cela me paraît invraisemblable. Quel être je suis. Comment, après vous avoir connue, ai-je pu retomber ? Car vous n’avez jamais su d’où je sortais déjà quand je vous ai rencontrée…

Quand Gille tenait ces propos il y avait pourtant un semblant de nouveau dans ses jours.

Après un déjeuner, Finette avait décidé de se laisser aller, et cela n’avait pas manqué : il était devenu tout d’un coup son amant, sans y penser. Mais non qu’il ne pensât pas, bien au contraire : ses yeux avaient achevé de s’ouvrir et ils prodiguaient maintenant ces regards studieux qu’amorce le désir et dont il se nourrit ensuite.

Gille crut que ce résultat était obtenu grâce au repos qu’on lui avait fait prendre, mais ce n’était pas tant le repos physique que le repos de l’esprit. L’isolement avait été le seul vulnéraire dont il pût s’accommoder pour panser son âme déchiquetée. Peu à peu les mille images qui le démangeaient de toutes parts comme des orties s’étaient effacées et dans son âme déblayée il avait pu recevoir une femme suffisamment au large pour qu’elle pût se déployer et lui imposer sa forme.

Tout semblait s’arranger. Aux yeux de tous les faux témoins qui habitaient dans cette maison, leur liaison se déclara régulière et paisible, en dépit des airs détachés qu’ils prenaient. Car ils n’oubliaient jamais, ni l’un, ni l’autre, de se justifier aux yeux de Luc et de Bernard. Finette laissait entendre à son frère que la simplicité qui la poussait vers Gille était un vice de plus, inattendu et curieux. Gille se posait comme un jeune cheval qu’on a mis au vert et qui remet à plus tard les ruades.

Ainsi donc se dénouait cette crise considérable à laquelle Gille venait de faire une si longue allusion. Il y avait deux ou trois ans qu’il avait commencé de sentir la terre se dérober sous ses pas et toutes les femmes lui échapper, aussi bien celles qui lui donnaient à rêver que celles qui un instant le mettaient en possession d’une partie de lui-même. Et voilà qu’il suffisait d’une conjoncture aussi simple que cette halte à la campagne, la courte persévérance d’une femme plus curieuse que dévouée, pour tout résoudre.

XIII

A peine était-il devenu l’amant de Finette, que Gille s’était dit : « Eh bien ! voilà ! le cauchemar est fini. Maintenant cela ira comme sur des roulettes. Mais je m’étonne d’avoir pu croire si gros un obstacle qui à cette heure est derrière moi. Et il est vrai que ce succès ne me met qu’au niveau de tout le monde. Et cet élan, qui n’eut pas besoin d’être fort, ne me portera pas loin dans son cœur. »

Pourtant il était obligé de se rendre à l’art délicieux avec lequel, recevant enfin des marques de tendresse attendues longtemps en secret, elle lui cédait lentement l’aveu de son impatience et contenait encore ses transports de reconnaissance. La pudeur, après beaucoup de hardiesse, est savoureuse, et si Finette n’avait de pudeur qu’au lit, elle en avait de jolie qualité qui momentanément ne manqua pas de toucher Gille, et cette flatterie de la femme amoureuse qui caresse avec des mains sournoises et sagaces la vanité de l’homme. Finette lui faisait oublier les échecs passés en même temps qu’elle faisait valoir la réussite présente. Enfin Gille pour la première fois peut-être appréciait la volupté du moment, se rappelant en désespoir de cause qu’elle est rare et prenant soin de la relier aux points de comparaison dont il disposait.

Finette avait, au-dessous de sa tête de laideron fin et piquant, assis sur des hanches et des cuisses assez mal tournées, un buste gracile, fait d’une ligne délicate, tremblée et pourtant nerveuse qui allégeait des bras potelés, flattait des épaules fléchissantes et ployait une nuque et des reins brisés par l’antique plaisir. Par devant, de la plus fine terre de pipe, un ventre et deux seins, d’un contour si mince.

Mais Gille n’avait pas une très forte nature, il était bientôt las, et le temps passait avant qu’il retrouvât ses esprits. Quand il avait fait l’amour, il lui semblait qu’il n’aurait jamais envie de recommencer ; paresseux et primesautier, il ne lui fallait pas plus pour renoncer décidément à prolonger ses ébats.

Pourtant il lui arrivait de s’animer au jeu et de demeurer au lit. Quand le débat amoureux a assez duré, le désordre se répand et s’installe enfin entre deux corps.

« Je n’aime que les premiers baisers, parce que j’y découvre la saveur d’une âme et qu’ils te ferment la bouche : je peux imaginer la pudeur sur tes lèvres muettes. Tes lèvres et ta langue sont bien souples et me figurent de tes désirs une héraldique délicate. Mais comment les mouvements limités de ces petits bouts de chair, de ces petits poissons peuvent-ils te troubler aussi loin, comme si le siège de ton âme était dans ce charmant petit bocal, plein d’idées justes mais prisonnières ? Je crains que l’abondance de ton discours n’empâte ta langue et que notre agitation ne tourne au barbouillage. Et puis, je réfléchis, garce, que tu as toujours donné ta bouche plus aisément que ton sexe, prostituée, bouche d’égout. Oh ! ces aveux que je leur ai arrachés à toutes, à toutes. Elles n’ont pas le sens de la noblesse du visage.

Allons ailleurs ! Quittons cette région que tu n’as pas su garder pour la lumière. J’ai hâte de te manger, de te ravager, de mettre toute ta peau sens dessus dessous.

Je ne suis pas pressé, je veux te donner mon temps, égrener mes minutes sur ton corps. Je veux te faire languir, te crisper, jeter un désaccord incroyable entre toutes les parties de toi-même, te tirer par les cheveux dans les sables mouvants. Mais ne crie pas avant d’être écorchée. Oui, c’est cela, mords ta langue, sournoise, fanatique.

Je veux… qu’est-ce que je ne veux pas ? je veux te prendre, te vaincre, que tu dépendes de moi au bout d’une corde, au fond du puits. Je veux bien d’autres choses, et peut-être le contraire. Regarde-moi, aveugle, viande de sommeil. Je veux. Voici que tout mon espace s’éveille, je me multiplie : c’est de là que naît la contradiction. Car si je veux te prendre, je veux aussi être pris. Pourquoi n’as-tu pas souci de moi ? pourquoi ne te jettes-tu par sur moi ? Pourquoi n’as-tu pas faim de tout ce qui est moi ?

Ah ! tu y viens ! Mais alors tu m’aimes, tu souhaites mon bonheur !

Ah ! cette caresse ! Il y a longtemps qu’elle s’est insinuée en moi, il y a longtemps qu’elle m’a mordu à jamais, cette caresse aux seins. Comme c’est drôle, comme cela me trouble ; d’abord c’est fort piquant, tout à fait délicieux, ces deux points de mon corps sont devenus les plus sensibles. Effet d’un long exercice, sans doute d’autres parties de mon corps pourraient devenir aussi troubles. Pourtant mes seins frémirent très vite sous la langue de cette prostituée, tandis qu’en d’autres endroits, après bien des tentatives, cela reste une gêne, et mon ventre même, ce n’est qu’un recours à la fatigue, ou une coutume des prostituées, à moins qu’un art exquis… mais allez chercher un art exquis.

Mais comment peux-tu t’intéresser à mon bonheur ? Vicieuse, fallacieuse, sorcière. Si tu recherches l’image précise de mon plaisir, est-ce donc que ma seule présence ne te transporte pas ? Hélas ! je me méfie, tout d’un coup. Tu veux échapper de quelque manière à la servitude, esclave. Arrête ! je ne veux pas que tu me vainques.

Ah non ! pas me vaincre. Je ne veux pas être seul avec le plaisir, cela me fait peur. Et puis il ne s’agit pas de moi. Il s’agit de toi, de t’anéantir. Assez. D’ailleurs tes caresses m’ennuient déjà. Viens. Il ne s’agit pas de moi. Oubliées, ces longues heures où tout mon corps sensible… Un devoir farouche m’appelle… Il s’agit de toi, mon amour… Grandis, grandis mon cœur. Hélas ! je vois bien qu’il ne s’agit pas de moi. Arrête, arrête. Ne me quitte pas encore. Dis-moi ! sais-tu qui te tient ? Enfer et damnation. Elle ne sait plus, elle ne sait pas, elle n’a jamais su. Si maintenant un autre prenait mon masque de nuit, derrière ses paupières closes elle verrait le même feu. Femme perdue, écoute. Je t’interroge. Je suis là. Elle grogne. Quel nom va sortir de ses lèvres ? Adam, Adam. Je ne m’appelle pas Adam, je m’appelle Gille. Oui, je te comprends bien, peu importe ; tu sais bien que moi seul. Ah ! merci ! tu me soulages. Oui, n’est-ce pas, ce ciel, cet enfer : moi seul. Je suis Gille. Eh bien ! alors, le temps est venu, tout va finir. Perds-toi, perds-moi ! Dieu, je passe la main. »

XIV

Il regardait un corps charmant. Il entrevoyait dans le mouvement des seins s’écartant l’un de l’autre comme un troupeau passe la barrière, ou dans la flexion de l’épine dorsale qui semblait crier grâce à la mort, des formules heureuses. « Ces courbes forment un vocable émouvant, tout cela veut dire quelque chose. Tout cela s’enchaîne aux autres grâces du monde. Pourtant pour Finette il n’y a rien dans le monde au delà de son nom. Elle se recourbe pour s’aspirer toute. « Quoi ? murmure-t-elle, ne jamais s’arrêter, ne jamais jouir ? » Et dans ses bras, elle croit que je m’arrête et que je jouis comme elle-même. Mais moi je m’effraie devant ce vase clos où le monde s’engouffre et devient néant.

Néant ! J’ai vite fait de prononcer ce mot que je ne comprends pas. Il est impossible pourtant que mes gestes autour de Finette ne fassent aucune réalité. Je m’interromprai bientôt, selon un certain ordre de faits qui concerne cette planète, je mourrai, comme nous disons, mais quelque chose de moi qui est aussi bien dans l’accent de mon corps que dans celui de mon esprit, rayonne éternellement. Si peu attaché que je sois à Finette, l’esprit souffle quand je tourne mon visage vers elle ou lève ma main sur son épaule. Il s’élève entre nous si peu que j’y sois un chant. Or, un chant est-il jamais perdu ? »

Mais alors il repensait à Jacqueline, et une vieille pensée le poignait encore. « Aucun moment de ma vie n’a eu ou n’aura la réalité de ce moment qui s’appelle Jacqueline. Toutes les autres femmes tombent en ruines dans mes mains. A peine suis-je dans leur lit que d’un brillant fantôme il ne me reste qu’un amas de fragments : beautés, laideurs, ridicules. Je ne puis pétrir cette matière défaillante. » Et de nouveau il tournait un œil inquiet sur la substance de Finette. Mais la pulpe de cette bouche, de ce sexe était bien serrée. Alors il s’écriait encore : « Pourquoi repenser à Jacqueline, quand je tiens Finette dans mes bras ? Toujours la paresse, alors ? Pourquoi ne pas accorder enfin au présent la réalité qui lui est due ? »

Peu à peu il voyait quel obstacle Jacqueline était entre Finette et lui.

Alors il voulait mieux connaître la valeur de ce qui le gênait.

« Tant pis, je penserai à Jacqueline encore, mais ce sera pour rompre les molles légendes de ma mémoire. Je mets une pointe neuve sur ce disque d’une autre année et j’écoute d’une oreille mieux percée ces sons bien connus. D’ailleurs j’ai tant rêvé de Jacqueline, je peux bien y penser, une fois. Allons. Voyons. Mettons au moins de l’ordre dans tout cela. Il y a eu les circonstances et leur solennité éblouissante de cymbales, le coup de désir, l’envie de vaincre, l’effort pour la séparer du monde, et puis la descente, le freinage désespéré, la peur, la peur de s’avouer si vite vaincu par sa victoire, la peur de finir ; enfin, après l’hallucination de posséder, le refus effaré de lâcher ce qu’on tient, pour que cela aille à un autre. »

Mais tandis qu’il essayait de discerner ses souvenirs qu’il s’était plu jusqu’alors à garder en masse comme il les recevait et à ne point diviser par une réflexion qu’il n’imaginait que triviale, il fut encore souvent repris par des mouvements anciens où se mêlaient le regret, la dévotion, les tâtonnements de son âme.

« Il me semble pourtant avoir vécu, que diable ! Je n’ai pas eu la berlue. Jacqueline existe, avec sa belle nature, avec son âme qui est bien à elle, qui m’offre des traits uniques, inoubliables. Nous n’avons pas rêvé, mon cœur. J’ai aimé tout cela, et d’une jolie force !

Alors quoi ! si je l’ai aimée, je l’aime encore. Comment pourrai-je dire : j’ai aimé ! Si cet amour a été, donc il est. Je ne vois pas un moyen honorable de sortir de là. L’amour, c’est en dehors du temps, je ne vois pas comment le temps peut en venir à bout. Et deux amours ne peuvent se superposer dans mon âme : si un nouvel amour fait son chemin dans mon cœur, c’est qu’il ne rencontre aucun obstacle, il est seul. Ah ! ma tête, mon cœur ! Comment dans ma vie accorder plusieurs chants ? Comment l’âme peut-elle admettre une succession ?

Je ne vois pas du tout comment, par exemple, Finette pourrait cohabiter dans mon cœur avec Jacqueline. Même si cela était vraiment dans mon cœur, cela ne m’entrerait jamais dans la tête, et j’en resterai tout dérangé et finalement perdu. Et puis j’ai peur, peur de disperser irrémédiablement le pouvoir des mots que j’ai chuchotés à Jacqueline certains soirs avec passion. J’ai peur de casser, de perdre le fil de ma vie en reniant aujourd’hui un moment sur lequel j’ai évoqué solennellement la force de l’éternité. Car, encore une fois, ce serait renier Jacqueline que d’en aimer une autre. Si un jour je dis : « Je t’aime » à une autre femme — sans doute, ce ne sera pas Finette — une voix décisive prononcera au même moment dans l’infini (mon Dieu, qu’est-ce encore que ce mot que je ramasse ?) « il n’a pas aimé Jacqueline » ou au contraire « il n’aime pas cette femme, il aime Jacqueline en tout temps et en tout lieu ». Un « je t’aime » ne peut coexister avec un autre « je t’aime » dans l’immobilité d’une âme forte. Ceux qui disent que c’est possible, ce sont des faibles. »

Mais plus la conception de l’amour qui s’imposait à lui était rigoureuse, plus il sentait péniblement le joug de Jacqueline qui l’incarnait.

« Donc mon amour pour Jacqueline continue. Mais où ? ni dans mes nerfs, ni dans mes muscles. C’est un point abstrait. Or je ne veux pas qu’il y ait dans mon esprit, le moindre frisson qui ne se prononce dans un effort musculaire. Certes, je ne renonce pas à rêver ma vie, mais je prétends aussi vivre mes rêves. On m’a forcé à croire que les actes, c’était du rêve. Mais je sais aussi, tant par l’expérience que par l’étude de ceux qui ont tiré le plus d’eux-mêmes et de la nature, qu’on peut mettre une formidable réalité dans les rêves. Je puis bien fondre tout cela dans un seul jet où fuse tout mon sang. »

Gille ne pouvait admettre le pouvoir de simultanéité de son âme, que Jacqueline vécût en lui, et fît place à côté d’elle à Finette ou à toute autre. Il voulait lui donner tout, ou lui retirer tout. Si elle était actuelle, en lui, il n’y en avait que pour elle. Si Finette s’accrochait, Jacqueline, du coup, devait lui céder tout le terrain.

« Mais comment puis-je réduire ma vie à un souvenir ? Est-ce que je ne confonds pas le souvenir de l’amour avec l’amour ? Et comment puis-je réclamer l’éternité pour quelque chose d’humain ?

Car mon âme est éternelle, mais non point les actes qu’elle accomplit. Il n’y a d’éternel en moi que mon amour de Dieu. Mais pourquoi ne serait pas aussi éternel mon amour pour une des âmes qu’il a créées aussi éternelles que lui ? »

« Jacqueline n’est qu’un souvenir », en vint à s’écrier Gille.

Coup terrible pour Jacqueline. « Car », se disait-il depuis quelque temps, effrayé par le poids, soudain senti, de son passé et des idées qu’il en tirait sur lui-même, « j’ai horreur de la mémoire, je ne veux plus accorder une minute à la mémoire. Si Jacqueline n’est que cette creuse poupée que se façonnent cette sorte d’hommes qui, à vingt ans, se retournent sur leur dix-neuvième année pour en vivre déjà, je m’en vais la casser tout de suite. Je n’ai pas vécu, soit ; mais je m’en tiendrai là ; pas de substitut imaginaire, pas de prestige du passé. »

C’est ainsi que Gille commença de prendre Finette en méfiance et en doute.

La seule issue pour lui c’était de se prouver qu’il n’avait pas aimé Jacqueline, que son âme était vierge. Ainsi seulement il pouvait croire à l’avenir.

C’est pourquoi il voulut revoir Jacqueline et il revint vers elle, tout changé, avec un parti-pris de cruauté et de destruction.

XV

Gille regardait le mari de Jacqueline. Il aurait voulu lui poser des questions décisives, déchiqueter avec lui le secret de sa femme. Mais le musicien aveugle était immobile, gras, fermé. N’ayant jamais vu Jacqueline, il semblait ignorer la jalousie, qui surgit à la vue d’un visage infiniment mobile, ouvert à tout. Il était plongé dans sa fonction, dans l’infini ruminement de la musique universelle, comme un bœuf dans la luzerne.

Gille se demanda si ce puissant captif différait de ce qu’il était, de ce qu’il serait jamais, lui, le jeune homme, aux yeux ouverts. « Il presse une forme avec des doigts qui la voient mieux que mes yeux. Hors cela, il rêve d’un cœur invisible pour moi comme pour lui et ce rêve se perd dans le rêve de son travail, comme un caillou dans une mare. Elle, avec son sens patient et rude de l’amour, elle dit que c’est bien. »

Gille, à contempler ce spectacle impassible, s’exaspérait d’un reste de jalousie, qui encore mieux que ses autres raisons fouillait son ancien amour.

— Jacqueline, lui demanda-t-il, avec une curiosité qui dans des yeux sans fond, essayait de savoir les rapports oscillants des mondes, qui avez-vous aimé dans votre vie ? Moi je me mets hors de cause. Mais qui, des quatre que je connais, vous le savez, avez-vous aimé ?

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