PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
Reading edition
Gille s’émerveille bientôt devant un brasier mouvant de beaux membres enflammés. Il reporte la main sur le monde dont il a semblé s’écarter un instant. Et c’est une main lourde, douce, qui, pelotant la pâte, ajoute singulièrement à l’œuvre de Dieu.
Il entreprend de grands ébats comme un garçon de vingt ans sur son cheval dans un pays de hauts-plateaux. Il parcourt d’un trait les prairies, il dévale les collines, il atteint d’un bond les sommets et s’y tient. Il saute de sa monture et se renverse dans l’herbage. Et le ciel est le plus grand champ.
Tiens, mais ce Gille est ambitieux. Regardez-le grogner de contentement : cette femme, dans sa main.
Voilà pourquoi les contrées attendaient au soleil : pour qu’un hardi capitaine apparaisse, un point sur la colline, et suivi de sa troupe grossissante, fonde sur la ferme et le château, le verger et le buffet et pille tout. Comme la richesse s’épanouit au moment où la couvre une forte paume. Hourra ! en avant, les amis. Pille, pille. L’incendie, bien pris, commence de craquer quelque part, et là un sabot a écrasé un petit enfant. La douleur et la joie de la femme s’engouffrent comme une foule en fuite dans l’âme du capitaine des pillards, si maître des siens et qui chevauche partout, impassible.
Quelle boucherie ! ces grands quartiers de viande ! Galopade en écharpe sur une route, qui dérape au tournant, il lui passe la main gauche sous la taille, il la soulève un peu et avec sa droite il lui tire en arrière un long bras gauche, cela lui fait saillir un sein : on voit la beauté crier vers le ciel, mordue. Tire le bras en arrière plus encore comme une barrière qui s’ouvre, depuis l’aisselle jusqu’à la hanche, c’est une immense plaine déclive, le flanc de la terre.
Il faut être partout à la fois. Mon Dieu : quelle journée, quelle jeunesse ! Encore, encore.
Au milieu de ce désarroi, derrière l’oreille, il y a une idylle derrière les paupières closes, entre un homme et une femme, tandis que l’invasion roule dans les rues, un bref drame.
Pourquoi s’en tenir là, pourquoi ne pas faire un enfant, pourquoi ne pas avoir une salle à manger où on mangerait de la soupe en tête à tête et il lui achèterait des robes ? Tout cela passe dans un regard bas et bref et il n’en tient que mieux la femme.
Enfin, tant de galopades achèvent de circonvenir cette population divisée par les flammes, rassemblée dans une seule église, dans une seule flamme. O la vierge renversée dans le sein de sa mère.
Mais si tout de suite après, sur les ruines fumantes, l’ironie est une petite goutte d’eau qui grésille, n’oubliez pas que la tendresse était penchée sur les mourants.
— Tu es content, demanda la maquerelle à la descente.
Gille claqua la porte.
Mais oui, il était content. Que demandait-il de plus à ses dieux ?
Il s’affala dans un taxi, il s’affala dans son lit. Mais là bientôt il se réveilla de sa puissante somnolence, car une tasse de café s’exhalait du fond de son âme comme une cassolette : il se prenait à composer de nouveau Madame de B…
VII
Ils dînaient sur un côté de la maison qui regardait vers la campagne ouverte. Le parc, mi-partie bois, mi-partie gazon, dévalait en nombreux accidents jusqu’à se confondre avec des prairies. La lune laissait couler une joie chaude : elle jouissait de la présence secrète et ininterrompue du soleil.
L’alcool et une coquetterie éperdue menaient le train. Les intrigues habituelles, autour de Finette et de Gille, les laissaient seuls. Tous se laissèrent aller à la pente claire qui, grâce à ses diverses inclinaisons, les cacha les uns aux autres.
Les mains de Finette pressèrent, sous l’étroite ceinture, une taille qui se cambra. Elle cherchait la peau propre, salée d’une légère sueur, après la zone du tabac inoubliable.
Elle l’embrassa sur la bouche, dans le cou.
Pendant le dîner, Gille avait senti ce qui allait arriver. Dans une maison isolée, on l’avait attiré dans un guet-apens. Prisonnier d’une femme en allait-il oublier la foule des femmes ? Cette image de Finette, qui peu à peu restait seule, ne commençait-elle pas de le hanter ? Mais, prise dans un jeu de glaces, elle était partout et nulle part. N’allait-elle pas s’asseoir au milieu de ces glaces et à force d’immobilité, de réalité, lasser leur machination infinie, les faire tomber en miettes ? N’avait-il pas toujours attendu au fond de lui-même une telle occasion de se rassembler, de se ramener sur un objet unique ? Mais une troupe en embuscade, qui a longtemps guetté, se fatigue : elle est soudain surprise par l’apparition du butin. Gille, à l’instant où Finette s’approchait de lui, n’était que désarroi. Il criait son alarme : mon cœur, mon corps, ma tête et mes lunettes ! Compagnons vautrés dans les songes, leurrés de tabac et de vin, béants au ciel, éreintés par les bergères.
La petite main de Finette ne dispersa pas des questions oiseuses et turbulentes. « Jusqu’où veut-elle aller ? Comment est-ce que je lui plais ? Est-elle jolie ? » qui continuaient de la viser comme un point lointain et abstrait. Elles occupaient l’esprit de Gille et n’y laissaient pas de places pour les impressions souples qu’y auraient dû faire des formes charmantes.
Il fit un effort pour chasser ces intermédiaires encombrants, il serra ce corps qui se serrait contre lui, dans l’herbe. La flexion de ces reins flattait ses mains ; ces cuisses chaudes le mêlaient dans la familiarité. Une langue était un petit démon humide et chaud. Gille lui oppose un autre petit démon semblable. Et voilà que le spectacle de leurs agiles exercices n’était qu’une nouvelle distraction d’où ne lui venait qu’une sensation légère et isolée, qui ne rayonnait pas et qui lui faisait oublier de former des images plus larges qui embrassassent tout ce corps et le sien.
Ainsi il attendait des phénomènes dont l’apparition devenait plus improbable à mesure qu’il les prévenait davantage par cette expectative. Si bien, que l’inquiétude entra en lui : il craignit de ne pouvoir donner aux offres de sa voisine, qui devenait plus pressante, les acquiescements convenables. Aussitôt ses pensées coururent la campagne si follement qu’il n’y eut plus d’espoir de les ramener sur ce corps pourtant si bien ramassé sous ses doigts.
Il aurait dû se détourner franchement, il n’y songea même pas, empesé par la politesse. Un moment il crut que de multiplier les gestes l’animerait et il esquissa quelques flatteries autour des seins et du ventre de Finette. Mais ces flatteries l’engageaient à aller plus loin ; or il sentait bien qu’il ne les suivait pas. Alors, avec une tardive prudence, il les raccourcissait.
Mais la femme allait de l’avant, et sa main le cherchait. Gille pensa que son aide pourrait le sauver et il entr’ouvrit son pantalon. Finette ne rechigna pas et un instant après Gille put se croire en mesure de la satisfaire. Et las ! il suffit de quelques secondes pour écarter des voiles pourtant bien minces et déjà son élan s’atténuait.
Finette revint à la charge, mais ses manœuvres restaient timides ou paresseuses : Gille ne put se rassurer. Il montra son désarroi par une nouvelle gaucherie : moins sûr encore que la première fois de ses effets, il voulut tenter pourtant l’aventure derechef. Il réussit du moins à ouvrir les yeux de Finette qui jusque-là avait été enfoncée dans une fervente rêverie. Elle vit enfin qu’aucun achèvement ne lui viendrait de ce garçon qui, s’abandonnant à sa langueur, renonça même à la servir par des moyens moins méritoires et s’étalant sur le dos, ne bougea plus.