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L'homme couvert de femmes

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

Reading edition

— Gille, votre seule excuse pour une question aussi enfantine, serait de m’aimer encore.

— Non, non, ne blaguez pas. Sans doute, ne vous êtes-vous jamais posé la question. Mais faites cet effort pour moi, j’ai besoin de savoir.

— Je jouerai peut-être à ce petit jeu-là quand je serai tout à fait vieille. Mais où voulez-vous en venir ? Ah ! je vois. Non, tout de même, je n’entre pas dans vos manèges de coquetterie. Vous savez bien que je vous ai aimé.

— Je vous en supplie, ne parlez pas de moi. Non qu’il ne s’agisse de mon sort, mais seulement à travers vous. Je veux savoir si l’on aime une femme ou un courant d’air.

— Eh bien ! je ne sais pas, Gille. Ces choses-là nous dépassent. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’on a été loyal.

— Eh bien ! moi je vais vous dire qui vous avez aimé. Votre premier amant.

« Ses amants ! Hourra ! voilà ! je ne l’ai pas aimée ! J’ai appelé amour, la jalousie. Je me rongeais le cœur comme le fou qui ne peut supporter de ne point vivre au temps de Cléopâtre qu’il aime. Le regret du bonheur qu’elle avait eu alors que j’étais enfant, adolescent, donnait leur sens soudain aux criailleries de mon berceau, aux lassitudes de ma puberté. Je m’impatientais de ne pouvoir la joindre dans le temps, je voulais briser ses heures, les jeter à la refonte. Je soupçonnais dans son passé des minutes irréductibles.

« C’était autre chose », disait-elle, me dira-t-elle encore. Mais cette phrase la déchire, je n’ai plus dans les bras qu’une proie déjà rongée. Peut-elle être plusieurs ? Je veux qu’elle ne soit qu’une.

Pourtant je profitais de sa maturité ; comment puis-je dire que je jouis d’elle comme d’un tout en dehors du temps ?

Ce mûrissement s’était fait sous l’influence de plusieurs astres, et mon amour, à certaines heures détendu, faisait une louange et un merci aux hommes qui l’avaient façonnée et des mains de qui je l’avais reçue.

Il y a eu autre chose que la jalousie. Je l’ai aimée parce qu’elle était Jacqueline…

… Je me rappelle, je me rappelle. Gille s’entendait chantonner et ce chantonnement de souvenir était engourdissant. Je me rappelle cette soirée où Jacqueline et moi nous sommes aimés si fort que nous sentions que c’était le seul point vraiment vivant de nos années et que tout le reste tirait sa substance de ce moment-là. C’est pendant la guerre que nous nous sommes aimés. Et je pourrais faire pleurer tous ceux qui vivent encore, et qui déjà avaient assez vécu, je n’aurais qu’à murmurer : « Bienheureux ceux qui se sont aimés dans la flamme et dans la brièveté de l’heure et qui possédaient l’amour en dehors du temps… alors l’homme était séparé de la femme comme il convient et la femme voyait revenir à elle pour une passion de foudre entre l’arrivée et le départ un mâle bronzé par l’amitié sous les armes… ils avaient retrouvé la saveur de la chair parce qu’ils avaient rappris la nécessité du pain et du vin, et la volupté avait retrouvé son frein et son éperon dans la sueur et les engelures. Nous étions pauvres, nous étions forts. »

Elle était venue me voir sur le front… Jacqueline était comédienne, depuis qu’elle ne joue plus, on peut dire qu’elle a été la dernière actrice qui fût une femme, la dernière femme. Elle avait toujours refusé de paraître devant les soldats parce qu’elle avait deviné ce sens du théâtre qu’ils avaient découvert, ce sens antique qu’ils avaient exhumé de cette profondeur du sol où dorment Eschyle et Sophocle. Elle jouait à l’arrière avec une rage pudique…

Elle vint me voir à B… Elle qui n’avait jamais voulu soigner un blessé, quand je la vis sauter de son auto de contrebande, elle portait une petite croix secrète, sur son beau front, entre ses deux yeux gris. Je la regardais de la fenêtre de l’hôtel. Savez-vous ce que c’est qu’une femme petite qui, faisant un pas, vous donne toute l’idée de la majesté, cette majesté qui, je crois, est le bien propre des femmes et qui nous fait sentir, avec un respect si émouvant, qu’elles détiennent notre vie, notre sens de la terre, et que sans elles, nos âmes hagardes, d’une pureté trop glaciale, s’exileraient trop tôt.

Jacqueline était mince et drue comme une fille de quinze ans. On m’a dit qu’elle était lourde, mais je n’ai jamais vu ces kilos de viande que les années essayaient de faire peser sur ses reins, je ne lui ai jamais vu de chair que celle qui convenait strictement à son âme et c’est cette chair-là qui m’a été donnée.

Jacqueline était vive, presque bruyante. Elle a toujours pu rire à travers ses larmes. J’ai pu admirer, autant que j’aimais, ce visage largement construit, solidement équilibré, mais d’où Dieu avait si bien retiré ses mesures qu’il paraissait fin. La beauté existe, je vous en assure, elle circule dans les rues. Prenons patience. Elle avait un rire sonore et sa blancheur vous faisait atteindre à la moelle même de l’énergie qui fait bondir les mondes. Une peau bien serrée vous persuade à jamais que sont de lugubres hurleurs ceux qui peuvent croire que la chair est autre chose qu’une propriété de l’âme. Son âme était nerveuse et d’un parfum de gibier dans la forêt.

Je serai trop plein d’elle à mon lit de mort, pour faire sentir à un ami ce qu’elle était.

Nous atteignîmes, une nuit, dans la plus misérable chambre du monde, la parfaite fusion des larmes, du sang et des étoiles. La guerre jalouse m’avait relancé jusque dans cette trêve, et sa ronde ronflante au ciel, au-dessus de notre lit, semblait se résoudre dans le sombre effondrement d’une bombe, mais reprenait bientôt à travers le réseau craquant des mitrailleuses, aussi sotte et aussi têtue qu’un moustique.

Jacqueline n’avait pas peur mais elle me cachait dans son sein avec le mouvement féroce d’une mère. Les femmes ont le courage des animaux.

Nous nous aimions, pendant ces minutes, comme peuvent s’aimer un homme et une femme ; menacés, cernés, perdus. La mort et la volupté montraient enfin le même visage. L’étreinte de Jacqueline était si irrésistiblement neuve qu’elle me donnait en même temps le sentiment que cette vie que nous allions quitter avait eu dans chacune de ses minutes une valeur absolue et qu’ensemble, ayant sauté le seuil de la mort, nous allions nous élancer allègrement dans une carrière infinie. Je vois toujours, au petit jour, sa face sérieuse, ardente et saturée de satisfactions, en plein sommeil, tandis que je tendais vers mes bottes une main consumée.

… Pourtant ma jalousie, après avoir tâtonné, cherche à se fixer. Chez cette femme qui semble avoir distribué si également, si bénévolement sa vie entre trois ou quatre passions, il faut que l’une l’emporte sur les autres. Il faut choisir entre les histoires qu’elle m’a confiées. Je n’hésite pas longtemps : mon seul rival, celui que je n’abattrai jamais, c’est son premier amant.

Je l’avais interrogée sur lui avec ténacité : elle avait senti l’attaque et commença aussitôt de nous défendre contre ce mélange des mondes. Un jeune mari, elle l’avait accepté encore endormie, comme font toutes les femmes — elles nous viennent du royaume du sommeil. Enfants, ils avaient joué aux fiançailles, il la demandait avec ferveur, elle l’épousa, croyant lui éviter une peine. Mais il ne lui donna qu’un amour brut, quand il revenait des matches de tennis où il excellait. Il y avait aux alentours des hommes plus subtils : alors que les autres hésitaient, il y en eut un qui se jeta éperdument sur sa piste tiède de très jeune femme. Elle s’échappa dans un voyage, se sentant suivie. La saison suivante, le champion qui était allé seul à W… reçut une lettre ardente, atroce. Par pudeur elle bannissait une fausse pitié. Elle le quittait ; elle avait un amant qu’elle adorait, qui était le premier homme qu’elle connût.

Pendant deux ou trois mois je me suis épuisé à rapprocher ces deux ombres dont la complète résurrection m’aurait donné un coup mortel. Comme ils s’aimaient dans mon cœur ! Lui avait assez d’expérience ; elle était intacte, mais préparée par deux ans d’ennui furieux, à recevoir au delà de limites déjà brisées, le bonheur. Ce bonheur fut infini. Je la connaissais et je ne doutais pas que l’homme qui l’avait gagnée n’ait dû lui donner de belles preuves.

« Qu’y avait-il dans cet homme ? Qui étais-tu ? Mais quelles ignorances assuraient votre contentement ? Comment pouviez-vous vivre sans résoudre le problème de ma venue ? »

Jacqueline, devant l’affirmation de Gille, ferma les yeux, un moment.

— Gille, non, je ne puis pas dire cela. On ne peut pas dire de telles choses. Il faut se taire. Il ne faut pas écouter sa mémoire.

— Et la loyauté, alors ?

— Écoutez, mon petit Gille, j’ai deux fils. Voulez-vous que je préfère l’un à l’autre ?

Gille resta coi. Et il se rappela que ce n’était pas la première fois que soudain la vie lui fermait le bec. Et comme il n’avait point l’âme ironique, mais pieuse, il s’inclina. Mais bientôt une antique démangeaison le reprit. Jacqueline, avec la patience qu’elle lui avait toujours montrée sur ce terrain-là, et comme armée par de longues méditations, contre les épouvantes avec lesquelles Gille essayait de la forcer, répondait comme une sibylle.

— Si j’ai aimé celui dont vous parlez plus que les autres, alors je l’ai trahi avec eux ?

— On ne peut pas trahir le véritable amour de sa vie.

— En effet, je n’ai trahi personne. Les transports que j’ai connus loin de lui ne lui ont rien repris de ce qu’il m’avait pris. La vie est plus bienfaisante que vous ne croyez. Elle étend entre les saisons des zones reposantes de secret et d’oubli. Ce que l’un a eu, je ne l’ai pas donné à un autre. Et comment aurais-je pu, puisque je n’étais plus la même ?

— Alors, je vais devenir fou. Alors la Jacqueline que j’ai tenue dans mes bras, c’était de l’herbe, de l’eau. Vous êtes tous inhumains.

— Chut !

Gille ne pouvait croire que Jacqueline, comme Dieu, fût une et plusieurs.

Il grommelait encore :

« L’amour est unique ou n’est pas, c’est ce que je veux dire. J’ai couché avec quelques douzaines de femmes, avec quelques centaines de putains. Je distingue bien celles qui aiment, ou qui ont aimé, ou qui en aimeront un autre et qui ne font que se prêter à moi, même avec un sourire délicieux. »

Mais il était assez jeune pour se dérober à la lourdeur des lois par un pétulant mépris.

— Vous ne voulez pas me répondre, tricheuse. Les amoureuses comme vous sont hypocrites comme les ambitieux.

Et il se rappela leurs moments d’amertume.

« Était-ce vraiment pour moi alors le temps de l’amour ? »

Quand nous étions ensemble, elle se plaignait de moi. Elle me disait : « Tu ne m’aimes pas » ou « Tu ne m’aimes pas assez », ce qui voulait encore dire « Tu ne m’aimes pas ». Alors comment puis-je me vanter aujourd’hui d’avoir été efficace ? Dans ses bras, je détournais la tête pour mieux penser à elle. J’en viens à me demander si elle fut jamais en chair, si elle n’était pas déjà, en son temps, qu’une simple pastille sur ma langue dont j’attendais le prochain rayonnement. Je m’ennuyais, je me disais : « Patience ! Bientôt je ne serai plus avec elle, je pourrai enfin jouir d’elle. »

Je n’ai pas aimé Jacqueline. Mon âme est encore intacte. Elle s’en tire toujours, mon âme. Sa présence me gênait. Ce n’est pas qu’alors j’étais corrompu comme je l’ai été avant elle et après elle ; je ne lui préférais pas un dieu invisible ou des idoles de peau. Mais, venant d’apercevoir l’amour, ce premier pas m’était une suggestion infinie, dont je voulais me repaître longtemps. C’était une amoureuse ; elle demandait que nous nous aimions toute la journée. Mais que faire, toute la journée, avec une femme quand je découvrais mille mondes ? Je l’écartais brutalement.

Je me rappelle que je me servais toujours du même prétexte pour lui faire sentir mon indépendance. Je lui disais que j’aimais l’argent et que je le croyais plus fort que l’amour et que ce symbole me disait plus que les signes qu’elle me laissait lire dans son cœur. C’était ma façon selon le goût du siècle d’interpréter cette distraction irrémédiable qui un jour m’entraînera loin des femmes, vers Dieu, et qui bientôt m’aida à la quitter et me ramena à la guerre. Cette avarice prétendue servait de thème illusoire à nos discussions. Elle n’avait rien compris à ces forfanteries, et quand elle avait reconnu que je ne lâcherai pas cette fantaisie sordide, elle m’en avait voulu dorénavant.

Tandis que le monde s’engouffrait confusément dans son cœur selon un rythme de spasme : « Moi, m’écriais-je, il faut que dans le torrent je reconnaisse toutes les images : arbres tournoyants, maisons des riches fendues par le milieu, femmes folles renversées dans le linge. Pour faire briller tout cela, il faut que ce soit frotté de poudre d’or. Et puis je suis paresseux, j’aime violemment ma paresse. »

Elle souffrait de ne pouvoir me suivre, elle ne voulait pas lâcher d’une semelle un amant. Car elle savait qu’un homme ne peut continuer d’aimer une femme que s’il peut feindre de la mêler à tout ce dont il s’occupe hors d’elle. Alors seulement, quand elle est l’habitude qui double tous ses gestes, il croit qu’il ne peut s’en passer. Et pour les oisifs ceci est encore vrai. Mais il faudrait dire pour ceux-ci les prodiges qu’ils font pour remplacer par des simulacres le travail, seule réalité masculine. Moi j’étais le plus oisif des oisifs, je n’avais pas l’ombre de souci par quoi je puisse accrocher et emmêler sa vie à la mienne, ne sachant alors, pendant ce long congé de convalescence, que fumer, boire, dormir, m’étonner de la vie et toujours revenir à la mort par les allusions les plus désobligeantes pour mon amie.

Du reste, elle n’avait connu que des hommes faibles qui s’oubliaient facilement, qui l’aimaient de toute la force de leurs déceptions, qui cherchaient dans la profondeur de son lit l’illusion de la création.

Somme toute, son sexe était fou et fomentait la plus éhontée des simulations chez la femme : la dévotion à l’intelligence de l’homme, faire l’amour et faire semblant de couver les idées de l’amant.

Pourtant Jacqueline avait eu deux fils. Mais si elle s’était volontiers laissé faire des enfants, elle avait négligé de les élever, elle les avait confiés à sa mère.

Alors quoi ? Gille se rappelait ces heures de vaine agitation. Cette femme qui s’acharnait au tête-à-tête avec l’homme pour feindre une collaboration impossible, elle était donc pareille à Finette, à tous les hôtes de Finette, elle ne savait pas son métier plus qu’eux, le seul que la nature lui permettait de réussir : l’œuvre de chair, mais dans son intégrité : faire, élever des enfants. Si un seul des arts de la vie s’abîme, tous les autres vont se gâter. Voilà que Gille voyait la vie mal tourner chez Jacqueline même.

Après avoir revu Jacqueline quelquefois, Gille eut le sentiment qu’inexorable s’accomplissait ce qu’il avait souhaité : se persuader qu’il n’avait pas aimé Jacqueline. Et il y avait eu deux ou trois femmes devant qui, pendant huit jours, quinze jours, il s’était cru visité par l’ange du seigneur. Mais alors si son âme était capable de ces faux pas, de ces chutes, ne devait-il pas en venir à l’idée que cette âme était susceptible d’un développement ? Elle participait aux rythmes de cette planète, aux saisons, aux métamorphoses. Son âme grandissait.

Mais Gille s’épouvantait de cette perspective au bout de laquelle il se voyait rouler pêle-mêle avec Luc. Cet homme de vingt-sept ans avait encore des raideurs d’adolescent ; il oscillait entre les extrêmes que seuls il pouvait concevoir.

Que Jacqueline ne fût qu’une femme parmi les femmes, de sentir cette fatalité au fond de son âme l’effarouchait encore, dans le même temps qu’il sentait poindre une joie terrible, une liberté atroce, comme un bon jeune homme parti pour les îles afin de mériter sa mie et qui revient négrier, tatoué jusqu’au cœur. Il songeait à la nouvelle proie qu’il convoiterait demain.

Mais il persistait à penser que tout cela était contraire au vœu de toute sa force. Il craignait de retrouver la facilité dont il ne voulait pas. « O mes sœurs, ne vous approchez pas de moi : je ne serai donc pour vous qu’un leurre ? ô mes frères, tôt ou tard, je vous prendrai votre bien. Et pour moi ? pour moi ? jamais rien de sûr ? Éternelle jalousie, tourment aux mille noms. »

Il était têtu. Une prière s’était depuis longtemps déposée dans son cœur, qu’il répétait encore : « Je me maintiendrai debout, je résisterai aux saisons. Je ne serai pas inhumain : on verra une femme droite entre mes bras, de façon à ce qu’éclate dans l’univers qu’il est quelque chose de réel dans l’homme qui ne sort pas que du ciel, mais aussi de cette terre que Dieu lui a donnée. »

XVI

Un effet de sa conciliation avec Finette qui déplaisait fort à Gille c’était de forcer son rapprochement avec Luc. Ce fut en tout cas, le moment de son séjour chez Finette où il le vit le plus souvent.

Maintenant que l’événement dont l’approche l’avait mis en émoi était accompli, Luc, apaisé, montrait un autre côté de son caractère qui ne manquait pas de jolis aspects. Luc était un garçon d’aspect solide, aux cheveux roux, aux épaules fermes, un peu corseté dans une raideur volontaire, qui à certaines heures semblait s’intéresser au développement de la Nature comme s’il pouvait y participer.

Gille ne savait plus distinguer nettement dans ce visage ni dans ce corps ce qui pouvait en marquer l’exception.

Quelquefois il essayait de se rappeler le sentiment que lui avait donné leur première rencontre ; mais ce contact n’avait été ni sûr ni juste puisque l’esprit de Gille était prévenu et qu’il avait lancé à la face de Luc une interprétation préalable de tous ses gestes.

Pourtant il voyait bien que sur ce corps assez robuste un réseau pesait subtilement, qui n’était pas fait que de ses craintes et de ses répugnances à lui Gille, mais qui déviait et amortissait légèrement tous les gestes de Luc, en sorte qu’à l’observer, il finissait par discerner, inscrit dans sa forme virile, comme un fantôme médiumnique, phosphorescent, prisonnier, dont toute l’inflexion secrète soulignait la personne apparente d’un désaccord à peine murmuré, mais gênant comme ne l’est nullement un mensonge de femme, parce ce désaccord insultait de l’intérieur et de la façon la plus inexpiable à la fruste convention de sincérité qui est entre les hommes et qui est le ressort même de l’activité de Dieu.

A cause de cette rupture de pacte, que nul aveu, nulle franche explication ne pouvait réparer, Gille était arrivé à la certitude qu’il ne pourrait jamais entrer avec toute la sympathie humaine dans le système de justification du monde propre à Luc, et cette solution de continuité dans la vie lui paraissait intolérable. Pourtant Gille découvrait avec horreur que son vice laissait chez son camarade des parties entières d’humanité à peu près intactes. Sous certains rapports, Luc était même moins détérioré que certains des amis de Gille plus normaux, si faibles auprès des femmes. Gille ne cessait de se comparer à son insolite voisin avec une inquiétude industrieuse. Il y avait déjà quelque temps qu’il avait remarqué que ce qui le frappait le plus dans Luc, ce n’était pas la nature du mal, mais son acuité. « Luc n’est pas foncièrement différent de moi ; il ne peut rien y avoir, après tout, d’infranchissable entre deux hommes. Mais quelque chose qui est en moi, est chez lui plus tranché, à vif. Je ne puis attribuer seulement à l’effet de la terreur sociale que propagent chez moi les mœurs de Luc et de ses semblables, le malaise profond que je ressens à son contact. Ce n’est pas la rétraction de ma pudeur offensée ; je n’ai plus vingt ans, et Luc a autant de pudeur que moi. »

Gille sentait confusément que Luc personnifiait tout le délire qui était en lui et autour de lui. Double délire qui à la fin, n’en fait qu’un, mais il avait mis du temps avant de pouvoir tout discerner.

Il y avait d’abord l’ordre physique :

« Cette vision obsédante des formes de la femme, cela s’appuie-t-il encore dans l’univers sur des correspondances plus fécondes que cette fixité stérile de Luc sur les formes de l’homme ? N’est-ce point simplement chez lui comme chez moi le culte idolâtre des images, des images apparues dans l’encens du désir. Le plaisir n’est rien pour moi. Cela ne tient pas grand’place dans ma mémoire ni dans mon atteinte. Toute mon attention, tout mon émoi se portent et s’arrêtent sur un instant précédent dans la suite fatale de la terrible méditation sexuelle : voir un corps. Or l’homme, à l’origine — je porte en moi cette origine idéale — l’homme se jette sur la femme, mais il ne la voit pas, ou, s’il la regarde, il ne voit que des signaux mêlés, des drapeaux agités qui font un appel flamboyant. Mais peu à peu le plaisir fait sa place en lui. Il ne l’oublie plus, il le recherche. Il le chante. Dans son chant, il loue les formes au milieu desquelles se déploie l’orgasme. Peu à peu, ces formes se détachent, existent par elles-mêmes. L’enthousiasme de Dieu, le tonnerre d’inspiration d’où jaillit le monde, la frénésie de la Création traversent l’homme dans cet instant formidable du déluge du sang. Il aperçoit un sein, il se raccroche à un sein comme à quelque chose de terrestre, dans cette irruption trop forte de ce qui est plus qu’humain, de l’universel, du panique sur la planète.

Mais de la vue de ce sein, il reste frappé à jamais, il ne se rappelle plus que ce sein. Et il veut le revoir encore pour qu’il lui redise la fulgurante leçon de la vie. Bientôt il n’entend plus la leçon ; fasciné, hébété, il ne voit plus que le signe qui lui tient lieu de tout. Perdu dans une rêverie acharnée, dans une paresse triomphale, il n’a plus la force ni le goût de concevoir l’acte de la vie dans ces tenants et ces aboutissants. Il n’y a plus en lui cet appétit universel qui lui faisait nourrir le monde. Il se détache des arbres et des étoiles, ne naissent plus de lui ni dieux ni enfants. La prière n’a plus de sève, c’est une formule desséchée qu’il marmotte sénilement.

L’homme n’est plus le créateur. Il se contente du souvenir de l’enthousiasme géniteur, de ce sein qui lui apparut quand il était jeune, dans le rut, parmi les flots de suc de la forêt. O suggestion inoubliable, inépuisable, éreintante. Cerveau calciné, lombes où coule une dernière lave.

Mais alors un sein ou autre chose. Le goût que j’ai d’un sein est tout aussi artificieux que celui de Luc pour la forme masculine. »

Ensuite l’ordre sentimental.

Gille s’assurait qu’il y avait là encore moins de différence entre Luc et lui. Ils eurent un jour, une discussion assez inattendue sur ce chapitre.

— C’est agaçant, commença Luc, vous avez toujours l’air de faire allusion à un personnage autre que vous n’êtes. Par exemple, plusieurs fois, vous avez affirmé devant Finette et devant moi, et de quel ton, plein de reproches grincheux à notre égard et quant à vous-même, plein de l’assurance la plus arrogante, que l’on pouvait fort bien remplir sa vie d’un seul amour et dans le mariage encore. Vous aviez tranquillement l’air de dire que vous étiez un tel homme !… C’est le ton, vous comprenez, qui me fait rebiffer.

— Oui, c’est vrai, je dois vous paraître un olibrius incroyable. Mais vous savez, au moins, que je ne suis pas un hypocrite. Non, mais je suis pédant, par moments. Et puis un naïf, si vous voulez. Enfin je crois vraiment que je puis vivre une autre existence que la présente. J’attends à tout instant qu’elle commence et j’ai sur son développement des idées très arrêtées.

Son âme, contenue pendant des mois et des années, lui remontait à la gorge, il éclatait en confidences dont l’occasion et la forme étaient mal choisies.

— Luc, je ne saurais vous dire comme votre vie m’effraie. Où allez-vous ? Ne voulez-vous vraiment aller nulle part ? Vous courez d’un être à un autre être ?

— Mais, mon vieux, vous êtes comme moi, et bien pire que moi. Enfin depuis que vous êtes ici…

— Mais, moi, je ne me remue que pour m’arrêter. Je cherche pour trouver.

— La belle affaire, nous sommes tous comme vous.

— Mais non, vous cherchez pour chercher, vous seriez dégoûté de trouver.

— Et vous, donc ? je voudrais voir ça. D’ailleurs, je suis bien tranquille, nous ne trouverons ni vous ni moi.

— Mais vous savez, reprit Gille, je n’ai jamais été comme vous. Jamais je ne jouis de la multiplicité de mes expériences. Certes j’admire le déploiement de la chair, c’est un grand arbre dont le bruissement de multitude remplit le ciel. Mais c’est là concupiscence esthétique et non pas sensuelle.

J’aurais voulu être peintre. Je ne suis jamais repu de la variation infinie et imperceptible des formes, de l’enchaînement inlassable des figures. Mais cette jouissance interminable, c’est autant de dérobé au plus mordant de mon âme qui, à la fin est accablé sous la masse monotone où retombent bientôt tant d’accidents charmants.

Je n’ai jamais cru que j’augmentais ma connaissance et ma possession par le nombre, par la multiplication. Je ne crois pas qu’on puisse additionner les âmes les unes aux autres. Je ne cherche pas l’âme du monde. Je ne suis pas de ces quêteurs vagues qui glanent brin à brin, dans une succession indéfinie, les criants traits dispersés de la figure universelle.

Ai-je jamais cru, quand j’étais auprès d’une femme, quand un malaise bien connu s’emparait de moi, que je souffrais d’être arrêté devant le fragment insuffisant d’un grand système répandu dans l’espace ? Pensais-je qu’il était injuste qu’un morceau attachât mes yeux, alors que mon ambition réclamait l’ensemble et que je me faisais fort de lancer mon filet et de ramener toutes les étoiles ?

Non, je cherche une âme, une seule, telle que Dieu l’a faite, de ce limon dans sa main de sculpteur, pour Adam, l’homme occidental. Toute cette indifférence, Luc que vous me voyez répandre sur ces années, prouve enfin que j’obéis à un dessein précis. Quand je ferme les yeux, homme perdu, écoutez-moi, je vois un grand corps blanc. Ce corps, j’en pressens minutieusement dans mon cœur toute la particularité : une âme en imprègne la peau. Que dans ce grand corps blanc dont j’approche en écartant les corps emmêlés de mille prostituées, sans oublier les belles dames, que son âme descende enfin et je le reconnaîtrai. Vous savez, soudain, on perçoit un petit trait, joue un déclic délicat ; enfin, on touche l’humain. Ce jour viendra, alors je me demanderai comment, homme, j’ai pu me passer de l’humain. Alors je me lierai à jamais à quelque chose de singulier. J’accomplirai le dessein de Dieu qui est, ayant créé les âmes, de faire adorer en chacune par quelque autre son univers.

— Gille, vous êtes inouï, mais j’aime ça. Pourquoi ne nous parlez-vous jamais sur ce ton-là ? Ça vous va bien. Ça vaut ce que ça vaut, mais on voit un peu de quoi vous êtes fait.

— Non, c’est idiot, on devrait pouvoir dire ça autrement, plus simplement, plus gaîment.

— Seulement tout cela me laisse rêveur. Je me fous de la philosophie, mais j’aime parler de l’amour, c’est tellement fou, ce qu’on peut dire. Vous affirmez des choses : par exemple, vous dites qu’on n’apprend rien à traîner sa bosse. Au fond c’est ce que vous dites, hein !

— Ah ! si, à coucher avec des tas de femmes, j’ai appris beaucoup, mais c’est superficiel. Et au contraire, ce que je sais me trompe sur ce que je ne sais pas.

— C’est vrai, quand on rencontre un nouvel être, tout est à recommencer, c’est comme si on n’avait rien appris avec les autres, mais tout de même… et j’admets qu’on rencontre un être qui pour vous vaille tous les autres, qui soit comme un raccourci étonnant. Mais justement… tenez, c’est comme une addition : vous placez des nombres les uns sous les autres, toutes les femmes que vous avez eues ; vous en écrivez un dernier sous lequel vous tirez le trait ; ce dernier est là par pur hasard, sa place n’est pas privilégiée, dans le total il ne vaut qu’accru de tous les autres. Mais pour vous parce qu’il vient en dernier, il vous fait oublier tout le reste. Enfin si un jour vous vous contentez d’une femme, vous feindrez de ne plus tenir compte de toutes les précédentes, mais en réalité vous jouirez tant de celle-là parce qu’elle est enrichie de toutes les autres.

— Mais non, l’amour c’est justement l’impression de la totale différence. Tout d’un coup on échappe à la loi des nombres. On rencontre une femme, et quelques jours après, on s’aperçoit qu’elle est non pas préférable, mais irremplaçable. Et il ne s’agit plus ni du charme lent de l’habitude, ni des fantasmagories de la désuétude. Au fond d’une âme, je perçois la palpitation essentielle et, du coup, je touche à une source inépuisable de suggestions. Ce que je semble avoir sacrifié, je le retrouve au centuple. Dans ce petit miroir étroit, je puis évoquer en profondeur plus de diversité passionnelle que don Juan dans tout le cours de ses longs et maladroits travaux. Je possède le secret d’une contraction ineffable qui l’emporte sur l’accumulation grossière et jamais finie.

— Holà ! vous vous trahissez, vous répétez ce que je vous disais : vous ne vous attachez à une femme que pour évoquer en elle toutes les autres.

— Oui, c’est vrai, j’ai tort, je me laissais entraîner, c’est inexact. Il ne s’agit pas en effet de suggestion. C’est bien plus modeste. L’approfondissement d’une âme me satisfera parce qu’il sera proportionné à mes besoins. Mon âme, ayant des moyens limités, a des besoins aussi limités que peut très bien satisfaire une seule autre âme.

— Mais je croyais que les âmes avaient des besoins infinis.

— Eh bien ! nos besoins réciproques se développeront ensemble. Mais si amoureux que je sois de la création de Dieu, il faut tenir en réserve cette idée que l’amour des âmes n’est qu’un degré dans l’exaltation vers Dieu.

— Dans cette sorte de bavardage, ricana Luc, il y en a toujours un qui a réponse à tout. Mais, tel que je vous connais, la présence d’une âme ne vous fera jamais oublier qu’il y a les âmes. Vous parliez de don Juan. S’il chérissait ce sein et puis cet autre sein, c’est qu’il reconnaissait en chacun un tour inimitable pour dire l’âme particulière qu’il renfermait. Mais toutes les âmes sont désirables ! Adore celle-ci, certes, mais il te faudra aussi adorer celle-là. Allons, Gille, comme le seigneur Jean, il faut courir après les âmes. Ma parole, je me monte !

— Mais Jean était désespéré.

— Oui, de cela même qui l’émerveillait, qu’il y eût plus d’une âme, qu’il y eût tant d’âmes, qu’il y en eût mille et plus. Mais si vous craignez le désespoir !

— Jean avait du génie. Pour moi il ne me faudra pas trop de ce qui me reste à vivre et de mes lunettes pour connaître seulement une âme. Mais à cette étude, je m’exalterai, je m’écrierai que dès mes premiers pas j’aurais dû m’engouffrer dans le premier cœur rencontré, comme dans un trou, car toute âme est inoubliable.

— Tiens, tiens. Alors ? n’importe laquelle ?

— Mais non, je vous l’ai dit. Mon âme n’a pas beaucoup de talent. La plupart des âmes ne sont pas si élevées dans l’échelle spirituelle qu’elles ne puissent se satisfaire d’une dilection particulière et les plus hautes âmes quand elles se rencontrent ne peuvent se séparer car elles n’ont plus d’autre issue que le sein de Dieu. Non, pas n’importe quelle âme. L’amour est plus proche de l’art que de la charité. Cette préférence inexplicable, cette soudaine exclusion de tant de beautés, cette communication incroyable, faite d’un trait infime, que Dieu trace çà et là, pour quelques instants, entre deux âmes, ressemble à cet autre trait dont il est non moins parcimonieux, le talent. Et les âmes distinguées peuvent retomber apparemment à la multiplicité et à la facilité, elles restent blessées de ce trait fugitif et sourdement heureuses de cette ouverture par où l’éternité fut prise au piège.

— Écoutez, tout votre vocabulaire est beaucoup trop subtil… ou trop vague pour moi.

— Et pourtant, depuis peu de temps je me rends compte d’une façon beaucoup plus précise de ce que c’est que l’union de l’homme et de la femme.

— Mon Dieu ! Renseignez-moi.

— Du fond de mon enfance, d’un désir qui anticipait puissamment sur les plus hauts besoins de mon âge adulte, j’ai désiré la femme. J’embrasse dans ce mythe ma plus large conception du monde : le corps, fonction de l’âme, l’âme ne se réalisant que par le corps. Je m’accroche au point juste, à cette charnière par quoi le corps tourne sur les appuis de l’âme, sans jamais s’en désaxer, comme la porte dans le mur. La femme est cette charnière, cette pièce essentielle dans l’économie de l’homme, elle est le nœud profond entre la terre et le ciel.

Mais ceci est assez complexe et y parvenir, cela s’appelle mûrir. Il y faut du temps. Somme toute, il n’est point trop de toute la jeunesse pour s’y préparer. C’est ce que ne comprend pas l’homme, quand il est au milieu même de cette jeunesse. Il s’impatiente, l’impatience le fatigue, sa fatigue tourne à de lourdes somnolences. J’achève la saison de mes sommeils et de mes frénésies.

— Je ne vois pas encore.

— Je ne sais si j’aurai jamais d’enfant. Mais l’enfant me figure ce secret de l’amour que j’ai cherché pendant ces années d’absence et de dénûment. Au bout de ma méditation…

— Vous méditiez, Gille !… Non ! continuez. Je suis idiot.

— … sur cette alliance nombreuse, subtile, aux mille détours savants, riche en substance tragique, qu’est l’union de l’homme et de la femme, je trouve l’enfant qui est le symbole de tous leurs travaux. Au-dessus du tumulte de la chair, du talonnement des cœurs, du malentendu délicat des esprits, est suspendue l’âme de l’enfant qui prouve la réalité de l’amour.

— La réalité de l’amour ! nous y voilà.

— Quand vous faites l’amour…

— Non, pas moi, murmure encore Luc.

— … vous dites qu’à travers vos corps passe le flux de l’infini. Vos âmes secouées semblent près de se répandre et de s’éparpiller sans retour. Mais en même temps que vous sentez qu’elles s’écartent pour se perdre dans l’universel, vous bafouillez : « la forme de ton âme est la chose la mieux dissoute, suavement intime dans mon être comme un petit glaçon dans ma bouche ». Mais cela est contradictoire : ou bien vous vous écartez où bien vous vous rapprochez ; ou bien l’amour vous distrait l’un de l’autre, ou bien il concentre l’attention de l’un sur l’autre. Vous sentez que votre âme se quitte, voilà le fait certain mais il faut savoir s’il en est ainsi parce qu’elle se détend dans l’universel ou au contraire se contracte sur celle de l’autre pour à la fois s’y insinuer et s’ouvrir à elle, pour se mélanger avec elle. Mais qu’est-ce que des âmes qui se mélangent ?

Eh bien ! voici ce qu’il en est. Il est vrai que vos âmes font un grand effort pour sortir d’elles-mêmes… Et l’homme est ainsi fait qu’il n’est jamais autant lui-même que lorsqu’il se quitte. Toi qui as fait la guerre, toi qui as risqué la mort, tu sais pourtant cela, mon petit vieux. L’homme vit le plus, quand il tend sa vie jusqu’à la rompre. C’est ainsi que deux amants peuvent croire justement que, selon leurs vœux simultanés et contraires, il n’y en a que pour soi et que tout est pour l’autre… Vos âmes font un grand effort vers quelque chose qui n’est pas elles, vers un troisième être qui se forme entre eux, qui est leur amour. Même s’il n’y a pas d’enfant, cet être en tiers existe, et l’enfant n’est que l’expression de cette évidence plus profonde. Non, les âmes ne peuvent se mélanger, à peine peuvent-elles se mêler, l’amour est inefficace, les amants ne se rencontrent point, les amants ne s’aiment point. Mais ils aiment, ils créent l’amour, ils créent la vie. Leur effort appelle entre eux quelque chose qui n’est pas ce qu’ils veulent (et qu’en même temps ils ne veulent pas, puisque jamais ils ne furent aussi égoïstes), ils ne se perdent pas, ils ne se gagnent pas. Mais ils ont travaillé comme on travaille, sans but, sans fin ; et le fruit de leur travail est là entre eux : un aspect neuf et inattendu du monde, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui est tous les deux. Et tous les ancêtres, ô communion des églises : militante, souffrante, triomphante, sont de jeu. Et même si leur commune éjaculation ne se résout pas en une descendance, il restera à jamais qu’ils furent ensemble, dans le même couloir de mine, sapant le surabondant mystère. Ça devrait vous plaire, tout cela, la vie, Luc, c’est si plastique ; vous qui avez le goût des belles choses.

Luc regarda Gille franchement, tristement, fraternellement.

— J’ai quelquefois pensé à ces choses… Mais… et puis vous parlez de la guerre, toujours, vous autres, cela m’agace, c’est odieux… Alors selon vous, l’amour, c’est de se faire tuer ?

— Oui. A chaque femme rencontrée, autrefois…

— Comment « autrefois » ? Sans blague ?

— Ah oui ! je m’en vais, tout cela finit… Je disais donc : à chaque femme, une intimité éternelle m’était promise. Mais je suis trop faible pour usurper le bonheur de Dieu qui seul peut se donner à chacun, sans être pour cela « le plus prostitué » comme Baudelaire inclinait trivialement à le croire. Jeu de prince, jeu divin. Selon ma loi, l’homme qui se donne ne peut se redonner, s’il ne veut que les choses avec les mots lui glissent des doigts et le laissent sinistrement démuni.

— Enfantillage, ou idiote ignorance, ou… blasphème, comme vous diriez.

— L’homme qui veut la profondeur, doit se serrer. Mais Dieu, dont il n’est besoin que d’appeler la largesse, lui prodigue les compensations. Par la vertu du sacrement il lui donne le pouvoir d’épuiser une âme. Dans l’attente de cette satiété infinie, de cette satiété dont je n’ai pas peur, je salue d’un regret joyeux et farouche les générations de filles fraîches dont l’âge, tranchant bientôt contre moi, m’eût séparé de façon inexorable. Et déjà n’ai-je pas dû m’écarter de toutes ces beautés de cinquante ans qui s’entourent des premières bandelettes. Émouvantes momies ! une première couche d’or, posée sur vos visages, m’a empêché de flatter votre peau.

— J’imagine que vous aurez bientôt fait d’épuiser l’âme de Madame… Gille.

— Quand j’aurai épuisé la mienne. Et puis après ? L’amour, comme l’apparition dans le ciel d’un poète, de la beauté particulière qui lui est dévolue est un accident soudain et mortel. Vous ne sentez, hommes, l’infini que dans la ligne, dans la forme, dans le fini. L’amour est une fin, comme une autre œuvre. Ce sera la fin de Gille. Peut-être viendra-t-il un enfant. En tout cas, soulagé, Gille pourra enfin aller à Dieu, mais seulement après avoir longtemps labouré en pleine terre, car l’âme, avant tout, est faite de deux mains.

— Et cette pauvre femme, cette bonne âme ?

— Oui, oui, les femmes ont une âme, il faut y croire, ou tout s’écroule. Mais montrez-moi une belle femme, et j’y croirai. Mais il y a un moment où elle, qui aura introduit dans notre ménage tant d’âmes étrangères : enfants, petits-enfants, gendres et brus, comprendra que j’y admette Dieu et peu à peu il dévorera tout et me ravira.

Il est des saisons, il est une saison pour les âmes, il est une saison pour Dieu. Il y a en moi une difficulté sauvage à me satisfaire et une patience infinie pour lasser la nature. Je fais mon apprentissage : Dieu a voulu que l’homme ne trouve son âme que par des degrés sensibles, selon la succession du temps. Encore un mystère de sa religion.

— Vous vous arrêterez, un beau jour, devant une femme quelconque. Vous vous ébahirez, vous verrez une certitude, mais, je vais vous dire, vous ne vous serez arrêté là que par fatigue.

— Je suis plein d’une grande force dont je suis avare. Mais c’est assez de dureté envers moi-même. Je n’y tiens plus. N’ayant plus qu’une femme, alors enfin j’en aurai une : la dernière sera la première. Je n’ai jamais eu de femme. La facilité est trompeuse : la plus mince, il faut la mériter. Chacune a senti que mes mains qui la prenaient n’étaient pas fermes et la lâchaient déjà un peu, à peine saisie. Aussi, alors même que la passion me l’offrait, elle s’est gardée, sans le savoir. Mon cœur insensible n’a pas été aimé : il a été désiré, c’est autre chose. »

C’est ainsi que ce monde, aujourd’hui lourd à porter, Gille le refaisait comme il pouvait. Jamais il n’avait été aussi loin, pas à pas, dans une voie où le ramenait souvent un souci obscur mais facilement effaré. Et c’était la terreur de divaguer, à l’instar d’un Luc, qui le poussait sur cette corniche abrupte et mal connue. Mais aussi il fuyait Finette.

Son compagnon ne le regardait pas sans sympathie mais il sentait pourtant mourir toute nostalgie pour la vie.

XVII

Que Gille fût débarrassé de Jacqueline, n’avait pas augmenté la faveur de Finette, au contraire. Il n’avait plus besoin de celle-ci pour se fortifier contre celle-là, alors il réveillait d’anciens griefs contre elle. Il retrouvait de la rancune et du mépris pour l’indulgence dont elle avait fait preuve à son égard au moment où il lui avait montré son désordre. Il ne lui savait aucun gré de sa bonté puisqu’il la savait prédisposée à ne voir de faiblesse nulle part mais dans tout écart de conduite une conquête de l’esprit. Cela l’exaspérait de ne pouvoir lui en faire de reproche, car elle ne le sentirait pas, dérobée dans sa conception des choses. « Caractère, esprit de suite, connais pas », telle était la maxime, enveloppée pourtant d’une caresse si tendre, dont elle lui serrait le cœur.

Gille s’étonnait de voir Finette respirer encore et néanmoins exclure apparemment toutes les conventions qui tiennent les hommes ensemble et vivants. Il faisait le compte de tout ce qui lui déplaisait dans sa façon de vivre, dans son entourage, dans ce qu’elle lui offrait. « Je n’aime rien chez toi que ce qu’il y a de plus bas : ton luxe habile qui dissimule une vulgaire mollesse, ta richesse qui est sobre parce que tu es touchée par le goût du néant. Tu me prodigues cette illusion d’être à l’abri des servitudes quotidiennes derrière les murs inexpugnables de ta maison, mais quand je rêve dans tes bras, je ne songe qu’à me déprendre de tout ce que tu crois utile d’ajouter au don de toi-même, ou plutôt d’y substituer. Tu es trop contente de ce bien-être là et tu ne veux être contente que de cela. Et l’intelligence, la tendresse, tu en fais encore des vertus de ce confort. Ta maison est close. Tu n’as de communication avec le monde que par ton banquier, ta sensibilité ne s’enracine que par ce fil. Et si tu n’avais pas d’argent, tu saurais en retrouver, rien ne serait changé. Tes désirs sont de la race de tes fournisseurs. Tu ignores la faim, l’humiliation, la profonde et généreuse dépendance du cœur. Est-ce que l’argent ne me fera pas détester toutes les femmes, car les femmes n’est-ce pas l’argent, inévitablement ? qu’on travaille pour elles ou qu’elles en aient et qu’ainsi elles nous soient interdites. Depuis que papa est mort, j’en ai, je sais quelles facilités cela me donne qu’elles ne vous pardonnent guère de n’avoir pas. »

Il regardait avec des yeux courroucés la douceur du bien-être se développer autour de lui. Pourtant, par instants, il lui semblait qu’il allait se rendre : « Qu’est-ce que je cherche ? qu’est-ce que je veux ? qu’est-ce que je puis souhaiter que ne me donne cette aimable femme ? Elle doit avoir raison, j’oublie de savourer son exquise réalité pour songer à mes fantômes pleins de morgue. Est-ce qu’elle ne m’aime pas, parce qu’elle ne prononce pas le mot amour, parce qu’elle sourit au lieu de pleurer, parce qu’elle connaît de façon bien nette et bien piquante mes défauts, au lieu de se perdre dans une béatitude obscure comme font tant de sottes…

Je m’ennuie avec Finette comme avec Jacqueline. C’est trop long ou trop court : ou il faut nous installer pour la vie, ou il faut nous séparer dès maintenant. Si nous plantons notre tente, alors j’ai le droit de penser à autre chose, mes fantaisies familières retrouvent leur cours, j’y mêle, j’y perds, j’y retrouve Finette. Mais en ce moment notre liaison est si active que je ne puis penser qu’à elle, il en résulte que je ne pense à rien et que je lui en veux. Je ne connais pas l’art des demi-mesures que requiert une telle situation : ou bien je noue une femme dans tous les nœuds de ma vie, ou bien je la bois comme un verre d’alcool d’une grande lampée brutale et je repose le verre (oh ! toujours casser le verre !) C’est pourquoi je reviens toujours aux filles ; j’aime mieux le leurre court et brutal de la débauche que ces mensonges lentement détortillés de Jacqueline ou de Finette. Je ne puis m’arranger avec un être humain selon la loi des saisons, c’est pourquoi j’ai des amours d’une heure.

Finette, malgré toute sa volonté de cynisme, ne laisse pas de croire quand je couche avec elle que c’est plus propre (il me vient aux lèvres de ces mots d’hygiène, la morale est fournie au monde aujourd’hui par les Anglo-Saxons, baignoires, lavabos, les gens n’ont plus que cette activité spirituelle : se laver) qu’avec une millième catin. Mais, je ne puis admettre qu’elle se gourme de la sorte, je veux lui faire sentir son ridicule. Il n’y a entre nous que des rapports de prostitution, plus délicats, mais plus pernicieux que ceux que j’ai avec les bêtes de somme, atroces. Non décidément, j’ai horreur des bourgeoises, des femmes du monde. Je ne puis leur pardonner : elles savent trop bien ce qu’elles feignent d’oublier. Je ne puis supporter que les filles… ou les jeunes filles, peut-être ? il faudra voir.

Avec Jacqueline, j’avais pu me tromper, l’amour est assez vaste pour que, n’en découvrant qu’une partie, un jeune homme reste longtemps émerveillé. Profitant avec elle de ce départ irrésistible qu’il y a dans tout amour vers sa vraie fin, j’avais pu rouler longtemps sur la vitesse acquise. Mais avec Finette je ne puis renouveler une telle illusion. Et en me retournant vers Jacqueline je ne lui pardonne pas de m’avoir frustré et enfin, je me libère d’elle, et je vois que je ne l’ai pas aimée. Tout l’élan qu’il peut y avoir dans Finette et dans moi, vers la joie — non pas vers le plaisir, ô hommes, comment pouvez-vous préférer le plaisir à la joie ? — cet élan, qui, si souvent, même s’il n’est pas achevé, nourrit tant d’amours qui ne semblent tirer leur sève que de sources plus fictives — cet élan est coupé. Car, depuis que je suis entré dans cette maison, depuis que j’ai vu cette femme, j’ai conscience qu’elle est stérile, corps et âme. Certes il ne s’agit pas de me marier avec elle, personne n’y songe. Mais d’abord l’exclusion pure et simple, si facile pour elle, de cette idée, l’évidence que cette idée ne lui a même pas effleuré ni le cœur, ni l’esprit, ni les entrailles ; ensuite, ce que je sais : que Finette ne peut avoir d’enfant, que dans sa première jeunesse, elle en a refusé un que la nature lui offrait et que ce refus a fait entrer en elle un mal qui l’a débarrassée sans recours possible d’une responsabilité qu’elle ne voulait rencontrer qu’à son heure, mais notre sang entre toutes les forces de la nature est celle que nous plions le moins aisément à notre fantaisie — tout cela appuie de plus en plus sur moi la cruelle précision d’une limite. J’étouffe dans cette maison. Une monotonie implacable me tombe sur les reins. Toutes les nuits, recommencer le même geste. Ce n’était pas qu’il fût nécessaire de lui faire un enfant, à cette femme ; mais le fait qu’elle ne peut m’en donner, figure pour moi tout à coup que cette sorte d’amour est une impasse. Finette ne se rattache à rien, elle a coupé les liens vivants autour d’elle. Elle est un joli vase clos, et elle veut que j’enferme ma force dans ce vase et cela fait un parfum qui la fait sourire. Je ne puis m’empêcher de me comparer encore aux autres, à tous ceux qui sont ici. Quelle différence y a-t-il entre nous ? Aucune. Tous obéissent à la même pensée sévère, au même mot d’ordre absurde : jouir sur le champ, exercer sans répit, avec une frénésie inlassable une fonction qui, par suite d’un concours fatal des conditions présentes de l’univers, a pris à leurs yeux une importance monstrueuse, une majesté grotesque, dans le moment même où ils réduisent cette fonction comme les autres à sa résonance la plus faible.

On n’a jamais vécu aussi chichement ; l’amour ici est coupé des étoiles, des arbres, du cri du coq, du fracas des armes, du rire des jeunes hommes, de la douce fureur des vierges.

Luc, Bernard, les gitons, les gouines ; Jacqueline, les yeux fermés, précipitée aux doigts noirs ; moi et Finette : tous pareils. Chant cassé, parce qu’ils ont perdu le goût de moduler, de donner forme à tous les gestes de la vie, parce que cela ne les intéresse plus de créer. Voilà de quoi ils n’ont jamais entendu parler. Mais on entend l’eau courir dans cette vieille solide bâtisse Louis XIV — Finette est si fière de l’avoir percée d’une tuyauterie compliquée — l’eau court et ces femmes et ces hommes se lavent sans cesse, ces femmes qui se sont arraché les œufs du ventre, ces hommes qui répandent leur semence comme Onan. Cette maison se ruine, je sens ses pierres se carier comme mes os. Tout ce qui se passe dans cette maison m’est intérieur.

Je vois Finette sortir le matin avec son chien. Finette va faire pisser son chien : elle lui dit des paroles comme à un enfant. Elle aime son chien comme un petit homme, elle ne souffre pas de la substitution, cette substitution la satisfait entièrement. Ce temps est celui des substitutions : chaque chose est remplacée par son faux. Tout tourne sur soi-même comme une monnaie à pile ou face. Tout d’un coup cela s’abattra, le monde s’abattant montrera au ciel : pile. Dieu aura perdu son pari. Il n’y a plus de méditation humaine ici pour nourrir l’apparition grandiose de l’enfance. Je vois Finette penchée, marmotante, sur un dieu-chien.

Dans cette maison, un jour, on a dit : « Gille ne peut pas faire l’amour. » Et on ricanait dans le quartier des gitons et des gouines. Un autre jour le bruit a couru : « Vous savez, ils font l’amour maintenant, Finette et Gille. » Pourtant rien n’avait changé.

Je suis là entre Finette et son chien. Je pourrais aussi bien qu’avec Finette m’amuser avec le chien, ou avec une pipe, ou avec moi-même. Je la vois, notre séquelle, dans son enchaînement déplorable, logique, irrémédiable, je vois la fin.

Il fallait que je visse de mes yeux, chez les autres, l’aboutissement de tout ce côté de moi-même : quelques-unes de mes années pourrissent ici comme ces quelques âmes. »

— Tu ne m’aimes pas, lui disait-elle avec un œil pétillant, qu’est-ce que cela fait ? Si tu me disais « je t’aime » je ne te croirais pas. Si tu te tuais pour me le prouver, je ne te croirais pas. Je ne crois pas à l’amour.

— En disant cela, tu me prouves que tu aimes encore l’homme qui t’a mis dans la tête ces idées-là.

— Je les ai toujours eues, je les avais avant de le connaître. Freddy, il n’avait pas d’idées, tu sais, c’est plutôt moi qui lui en aurais données, mais quand on parlait il n’écoutait jamais.

— Un homme a toujours des idées.

— Il savait ce qu’il voulait, pas plus. Il avait besoin d’avoir une femme sous la main et de bien la tenir, voilà tout. Qu’est-ce que cela fait tout cela ? Est-ce que les idées entrent dans la vie ? Est-ce qu’en dépit de tes idées… et des miennes, nous ne passons pas des journées agréables ? Tu as beau dire, du reste, nous avons des tas d’opinions communes sur le golf, la cuisine, les livres, les arbres.

— Oh ! les arbres. Je ne sais pas si tu aimes les arbres !

— Et toi ?

— Moi ? J’aime l’Afrique, c’est vide.

— Oh ! l’Afrique ! Vas-y.

— Mais non, je suis très bien ici. Tu es maligne, jolie.

— Tu me plais, je vais gaîment vers le plaisir que tu me donnes. C’est toujours ça de pris. Tu sais que tu es un amant charmant. Tu ne vas pas me dire que tu n’aimes pas le plaisir dont tu connais si bien le chemin. J’ai vu tes yeux.

— J’y mets ma vanité !

— C’est que je te plais aussi. Non ?

Mais ce n’était plus ce besoin, toujours, de se prouver qu’elle était libre, et, par exemple, à l’abri de toute jalousie et de toute envie à l’égard d’une femme qui avait tenu une grande place dans les pensées de Gille, qui attirait Finette chez Jacqueline.

En tout cas, elle prenait assez souvent le chemin du pavillon où vivaient les deux reclus, sombrement joyeux. Jacqueline la recevait avec cordialité, s’amusant de ses façons piquantes, attendant de voir apparaître une femme moins armée et plus nombreuse, derrière une pointe trop fine.

— J’ai envie de vous parler de Gille.

— Bon. Si vous voulez.

— Vous êtes bien la seule femme avec qui une telle conversation ne paraît pas inutile. Croyez-vous que je lui plaise ? Mais ça, je crois que je lui plais. Je ne sais pas s’il m’aime autant qu’il a aimé ou qu’il peut aimer, mais enfin, en ce moment, c’est le mieux qu’il puisse faire. Mais voilà : croyez-vous qu’il soit heureux ?

— Le bonheur et Gille ? Oui, je crois qu’il peut être heureux. Il connaît évidemment de bonnes raisons pour ne pas l’être. Mais il pense au bonheur, ce qui est très rare, il sait que cela existe. C’est énorme, ça, vous savez.

— Oui, oui. Je ne m’en suis pas aperçue depuis bien longtemps qu’il se préoccupait de ça, du bonheur. Avant, je ne l’aurais jamais imaginé. Quel drôle de garçon. Il vous trompe si bien sur sa vraie nature. Au fond les gens sont tellement plus simples qu’ils n’en ont l’air : c’est ce qui fait qu’ils vous embrouillent.

— Gille est lent. Je suis comme vous, je ne le comprends pas depuis longtemps, c’est depuis que je l’ai revu. Il avance lentement mais sûrement, je crois.

— Oui. Eh bien ! il ne sera jamais heureux avec moi.

— Pourquoi ?

— Non, vous verrez, ça ne s’arrangera pas.

— Et pourquoi, mon Dieu ?

— Je ne suis pas assez bonne fille. Ou plutôt si, mais je ne suis pas assez… Je ne sais pas. Enfin ! il lui faudrait une jeune fille. Non… Si, tout de même, quelque chose comme cela. Une femme très simple à qui il ferait un enfant… Je suis trop fatiguée. Il est très frais au fond, avec ces airs fripés. Je ressemble trop à quelque chose qui est bien lui, mais dont il a assez. Et pourtant l’amour rend si souple, moi surtout, et il me plaît. Mais je vous ai dit que je lui plaisais, au fond, je ne sais pas.

Finette se retenait sur cette pente qui menaçait de la faire rouler jusqu’aux pieds d’un homme. Un bon moyen de se défendre, c’était de retourner à ses vieilles habitudes de famille, de remonter sur les tréteaux intimes où l’attendait encore son frère. Elle se reprenait à ces dialogues, à ces pantalonnades, où livrant Gille à leur malice commune, elle se prenait à rager et à souhaiter de le voir sous leurs coups perdre sa prestance et vider la scène.

Pour cela elle attachait son esprit à ce qui la choquait si facilement dans les opinions un peu confuses mais solennelles que Gille dépliait à moitié et assez brusquement devant eux, dans des moments d’impatience. Mais Luc, fatigué de jouer les confidents et bien placé pour voir la direction que prenaient les événements, déclarait :

— Il va te plaquer, ton amant, un de ces quatre matins.

— C’est généralement comme ça que ça se passe.

— Ça m’agacera tout de même un peu de voir ce garçon s’en aller avec son air dégoûté ; tu aurais dû lui faire passer cet air-là. Tu as bien voulu jouer son petit jeu parce que tu n’avais rien de mieux à faire cet été, et puis voilà tout.

— Bah ! il faut laisser les gens. Et puis il se dépêcherait de me détester, pour se donner le droit de ne pas me croire.

— Non, non, il est sensible. Une bonne rosserie fait toujours son chemin chez lui.

— Non, il fait semblant.

— Enfin, il exagère.

— Il sait qu’il va trop loin. Et puis ? Il y a bien des ridicules, va, qu’il nous montre, dont il ne s’embarrasse guère. Sais-tu pourquoi ? parce qu’il les met sur le dos du personnage qu’il joue ici.

— Ça c’est vrai. Il est assez dissimulé. Au début, je voyais bien qu’il avait la prétention d’en prendre et d’en laisser, mais je m’aperçois qu’avec ses airs débraillés et tout ce qu’il vous raconte sur lui-même à tort et à travers et qui a l’air de le livrer entièrement, il reste bien rentré. C’est ça qui me met en rogne et qui me donne envie de l’embêter un peu.

— Mais aussi par moments cela ne lui plaît plus de nous mettre dedans. Est-ce parce qu’il a senti que je le découvrais, mais je trouve ça assez chic, il a très vite abattu ses cartes avec moi, avec un vrai dédain.

— Oui, mais tu sais bien que c’est son truc de ménager des petites victoires à l’adversaire pour l’engluer dans une situation flatteuse.

— Enfin, deux ou trois fois il a eu une attitude assez étonnante.

— Il a une sorte de style. Mais tout ça, pour pas grand’chose. Cette perpétuelle dérobade, ces petits airs d’enfant gâté, qui a honte de l’être, mais qui veut bien que ça continue, ça tourne tout doucement à la niaiserie.

— Oh ! bien sûr.

XVIII

Un soir, dans les bras de Finette, comme il recevait son dernier baiser, un baiser délicat, en dépit du sommeil, de femme vigilante et qu’une douceur méditée lui faisait sentir qu’en s’endormant on songeait à le retenir, Gille lui avait caché une pensée sournoise : il savait ce qu’il allait faire le lendemain.

Il la laissa aller seule au golf et il dit à Luc : « Je m’en vais. Je ne peux pas tout le temps être là. Je ne reviendrai peut-être pas. On ne peut pas se voir pendant des mois et des mois.

— Mais, oui, foutez le camp. Vous vous embêtez. Filez, vous deviendriez embêtant vous-même.

— Justement, voilà ce qui est à craindre. Mais je vous aime bien.

— Mais non, pas du tout, vous ne m’aimez pas. Vous me trouvez… frivole.

— Mais non, je vous aime bien, je vous comprends assez bien, vous savez.

— Mais non, vous ne me comprenez pas, vous avez horreur de moi. Qu’est-ce que comprendre et haïr ?

— Mais non ! Finette et vous m’avez séduit. Tout ce qui remue séduit, d’une façon ou d’une autre, que cela vienne de naître ou que cela s’en aille vers la mort.

— Allons, bon, encore la mort. Si vous saviez comme je m’en fous, de savoir si je suis vivant ou mort. Je suis ce que je suis.

— Si vous saviez comme vous me faites mal, comme votre présence me gêne.

— Foutez le camp, cher ami.

— Mais ne trouvez-vous pas que règne ici quelque chose d’inhumain ?

— Humain, inhumain ! Je suis humain.

— Oui, c’est atroce pour moi. Vous êtes en moi : certains de mes tissus qui se fatiguent. Ah ! vous ne me rendez pas heureux.

— Croyez-vous que je le sois.

— Si c’est moi qui vous dis que vous ne l’êtes pas, vous crânerez.

— Mais personne n’a jamais été heureux.

— Je hais qui dit cela.

— C’est vous qui crânez. Au fond, vous sentez comme moi, du reste vous l’avouiez à l’instant, mais vous vous raidissez.

— Non, je vous assure, il y a au fond de moi quelque chose de merveilleusement sûr.

— En moi aussi. Je sais bien que je ne puis être autrement que je suis, et qu’on doit me laisser vivre.

— Adieu.

Finette, en rentrant le soir, apprit à sa porte le départ de son amant. Elle tourna les talons et alla se promener dans le bois avec son chien. Elle pleura. Le poids véritable de Gille pesait sur elle, depuis une minute, deux minutes.

« Trop tard, ma vie est finie », s’écria Finette. « C’eût été, s’il avait voulu, un amant comme je les aime, il aurait aimé mon amour, et pourtant il serait resté inaccessible, un homme ! Nous aurions joui ensemble, en camarades, de mon esclavage. »

Ainsi mêlait-elle encore un Freddy lointain et un Gille qui s’éloignait.

Plus tard, la pensée l’attendrit, que par cette brusquerie il lui épargnât l’injure dont, elle le savait bien, son cœur éclatait contre elle. A certaines heures, il l’avait flattée comme d’une complicité, mais, maître négligent, il n’avait pas voulu anéantir ce qui lui déplaisait en elle, et elle n’était pas fière de rester, à cause de cette retenue méchante, la femme d’hier.

Elle pleurait. Elle se disait encore du bout des lèvres : « Non, c’était impossible. » Mais son cœur sanglotait : « Mais si, mon amour, c’était possible. L’amour est toujours possible. Ai-je donc prétendu autre chose ? »

Plus tard, la nuit dans son lit où elle s’était couchée sans dîner, elle murmurait : « Voilà ce que je lui aurais dit : « Gille, prends-moi, pourquoi ne me prends-tu pas ? Alors, qu’est-ce que tu veux, tu ne veux rien ? Non, la vérité, c’est que tu n’es capable de rien faire. Tu t’en vas quand ça commence. Et tu t’en vantes, tu es aussi fat que pédant, vantard. Si seulement tu n’étais qu’un propre-à-rien, mais il faut encore que tu fasses des discours sur tout ce que tu ne connais pas, car tu es ignare comme un collégien de quinze ans. Tu fais des phrases et tu n’as même pas encore deviné ce que c’est que la vie, à vingt-sept ans. Tu peux bien t’en aller, recommencer plus loin tes boniments et tes bourdes. Non, ne t’en va pas. Pourtant, par instants, on dirait que tu vas comprendre, que tu comprends même quelque chose. Mais un instant après, mauvaise tête, ni vu ni connu. Gille, tu ne seras pas heureux… Tu crois qu’une autre… Gille. »

Comme elle était au golf, il avait bouclé ses sacs. Les domestiques s’apitoyaient. La Bernard, à une fenêtre, regardait vaguement, tandis qu’il partait.

Tout à coup, Bernard s’éveilla, elle cria à Gille, en ricanant : « Madame de B… arrive ce soir ! »

Gille laissa tomber une valise. Bernard le regardait avec avidité. Mais il la ramassa et la jeta dans la voiture.

Sur la route, il eut horreur de la solitude : il la sentait comme sa paresse.

FIN

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 27 OCTOBRE 1925 PAR EMMANUEL GREVIN A LAGNY-SUR-MARNE

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Revue mensuelle de Littérature et de Critique Directeur (1919-1924) : Jacques Rivière Directeur : Gaston Gallimard. — Rédacteur en chef : Jean Paulhan Paraît le 1er de chaque mois

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE a publié, entre autres depuis 1919, les œuvres suivantes de : DRIEU LA ROCHELLE :

LA VALISE VIDE (Août 1923)

LE PIQUE-NIQUE (Octobre 1924)

LA VÉRITABLE ERREUR DES SURRÉALISTES (1925)

L’AUMONE (Novembre 1925)

et les romans et nouvelles suivants :

AMANTS, HEUREUX AMANTS, par Valery Larbaud (Nov. 1921)

LA NUIT DES SIX JOURS, par Paul Morand (Janv. 1922)

SILBERMANN, par Jacques de Lacretelle (Août, Sept. 1922)

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN, par Jean Giraudoux (Nov. 1922)

CELLES D’ALGER, par Eugène Marsan (Déc. 1923)

LE FLEUVE DE FEU, par François Mauriac (Nov., Déc. 1922, Janv. 1923)

L’IMPUDENTE, par Henri Deberly (Avril, Mai, Juin, Juill. 1923)

MON PLUS SECRET CONSEIL, par Valery Larbaud (Sept., Oct. 1923)

VISITE CHEZ LE PRINCE, par Jean Giraudoux (Oct. 1923)

AMOUR SANS FORCE, par Jacques Sindral (Déc. 1923, Janv. 1924)

JEAN DARIEN, par Léon Bopp (Avr., Mai, Juin, Juill. 1924)

LE BAL DU COMTE D’ORGEL, par Raymond Radiguet (Juin, Juill. 1924)

LES AMIS NOUVEAUX, par Paul Morand (Juill. 1924)

SURPRISES, par Raymond Fernandez (Sept., Oct. 1924)

CŒUR DE TÉNÈBRES, par Joseph Conrad, traduit de l’anglais par André Ruyters (Déc. 1924, Janv., Févr. 1925)

DIX JOURS A ERMENONVILLE, par Jacques de Lacretelle (Mai 1925)

LES FAUX MONNAYEURS, par André Gide (Mars, Mai, Juin, Juill., Août 1925)

CONDITIONS DE L’ABONNEMENT ÉDITION ORDINAIRE FRANCE : UN AN… 42 FR. — SIX MOIS… 23 FR. AUTRES PAYS : UN AN… 50 FR. — SIX MOIS… 27 FR. ÉDITION DE LUXE UN AN : FRANCE… 85 FR. — AUTRES PAYS… 100 FR. PRIX DE VENTE AU NUMÉRO FRANCE… 4 FR. 25 — AUTRES PAYS… 4 FR. 75

Téléph. : FLEURUS 12-27 — Compte ch. postal 169.33 Adresse : 3, rue de Grenelle, Paris (6e) Adresse télégr. ENEREFENE-PARIS Reg. du Com. Seine, no 85.806

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