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L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable

CHAPITRE QUATRIÈME UN SINGULIER BOUFFON

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ROBERT était depuis sept ans déjà le bouffon de l’Empereur et de Rome, lorsque le Sénéchal, qui n’avait pas encore déposé les armes, tenta de nouveaux efforts pour obtenir par la violence la fille de l’Empereur.

Contre son seigneur et maître, le Sénéchal ralluma la guerre qui s’éternisait. Il ne se contenta plus d’occuper les terres lointaines de son maître et seigneur, ni de menacer Rome à distance. Il se mit en campagne après de sérieux préparatifs, et le bruit se propagea rapidement que Rome serait à bref délai assiégée, prise et incendiée, pillée, et livrée à la soldatesque victorieuse.

A Rome, on s’effraya. Le Sénéchal semblait invincible. Et les Romains, si la paix n’eût dépendu que d’eux, l’eussent signée aussitôt, aux conditions qu’eut fixées le Sénéchal. Mais le Sénéchal en avait juré Dieu, la Croix et la Sépulture, qu’il ne signerait la paix qu’après avoir reçu de l’Empereur l’héritière du trône et, avec elle, exigence récente, la couronne. Sur quoi l’Empereur, qui avait le cœur fort, s’était obstiné plus que jamais, jurant de son côté que, si longtemps qu’il dût vivre, il ne donnerait au Sénéchal sa fille chérie, et qu’il préférerait se laisser brancher, écorcher, noyer ou décapiter. C’était donc, entre le Sénéchal et l’Empereur, la guerre à outrance.

A la vérité, le Sénéchal paraissait assuré de la victoire. L’amour l’animait, et les Romains, d’autre part, n’opposaient à sa marche qu’une défense molle. Ils subissaient plus la guerre qu’ils ne la faisaient. Ils n’avaient souci que de se retrancher solidement dans Rome, et, plutôt que de se porter avec des troupes de choc à la rencontre de l’envahisseur, de réparer, surélever et fortifier les remparts de leur ville.

La nouvelle courut le monde que Rome avait déjà perdu sa joie, que sa puissance était ébranlée, que ses habitants s’enfermaient dans leurs murs comme dans une prison, et qu’ils n’avaient plus que deux années de vivres.

* * *

La nouvelle en courut si bien le monde qu’elle arriva jusqu’aux Turcs de Roménie. Jour fatal!

Les rois et les princes de Coroscane et d’Alénie s’assemblèrent en hâte. Ils tinrent un grand conseil où ils s’avisèrent que l’occasion était excellente de s’emparer de Rome et de conquérir sans trop de peine une ville affaiblie qu’ils convoitaient depuis longtemps.

Sitôt décidé, sitôt entrepris. Promptement, les vaisseaux furent équipés. Et alors, en mer! Voilà les Turcs qui s’embarquent et qui gagnent le large avec le ferme espoir de ravager Rome. Les voiles pleines et les vergues hautes chargées, ils cinglent, ils cinglent, les Turcs maudits. Et bientôt les voilà devant Rome.

Ils débarquent sur le rivage, dressent tentes et pavillons. Deux lieues et plus sont occupées par leur armée, qui est nombreuse. Écus, heaumes, enseignes et bannières brillent au soleil. Les Turcs se sont installés profondément sur tout le rivage.

A Rome, on s’alarme dès la première heure de ces mouvements qu’on aperçoit dans le lointain. On cherche des nouvelles, on s’inquiète, on monte sur les remparts, on examine la plaine; chacun donne son avis, chacun apporte son renseignement; des incendies s’allument à l’horizon; on voit briller des heaumes le long de la côte, et resplendir des bannières qu’on ne reconnaît pas.

—«Que prépare le Sénéchal?» se demandent les uns.

—«Sont-ce des alliés du Sénéchal?» se demandent les autres.

Mais voici un messager tout courant qui bouscule les Romains dans les rues fourmillantes de monde.

—«Hé!» dit-il, «Peuple! Sottes gens! Vous ne voyez donc pas ce qui vous arrive? Ce sont les Turcs, les Turcs de Roménie, de Coroscane et d’Alénie. Ils viennent de débarquer. La plage est couverte de leurs troupes. Aux armes! Si vous ne leur tenez pas tête, vous êtes tous morts. Si vous ne marchez pas victorieusement contre eux, ils mettront le siège autour de la ville, et vous serez ici tous pris au piège.»

A cette annonce, il ne faut pas le dissimuler, plus d’un Romain eut envie de s’enfuir.

* * *

Voilà donc que le péril se complique pour le bon Empereur de Rome. L’arrivée des Turcs l’attriste et le confond. Vieux, le bon Empereur, un instant découragé, n’a plus le goût de vivre.

Mais il se ressaisit, et il convoque au palais ses barons, les sénateurs, et tout ce que Rome compte d’hommes nobles et sages. Il veut délibérer avec eux sur les mesures à prendre pour assurer la défense de la ville.

Naturellement, les avis sont divers. Les uns préconisent une sortie, et de se jeter au corps-à-corps contre les Turcs. Dieu, disent-ils, qui a déjà fait maint miracle pour son peuple, ne manquera pas d’être avec eux dans la bataille, et il leur donnera la victoire. Selon d’autres, au contraire, les Romains auraient tort de s’éloigner, car ils n’ont ni assez de monde, ni, si le nombre n’est pas forcément indispensable, des hommes assez hardis.

—«Ce qu’il faudrait», disent ceux-là, «ce serait d’appeler à l’aide les chevaliers lombards et de signer avec le Sénéchal une telle paix qu’il consentît à se mettre à leur tête. Alors, oui, nous pourrions soutenir la bataille.»

Cet avis prévalut. Grands et petits, jeunes et vieux, l’approuvèrent. L’Empereur décida de s’y ranger.

On choisit deux barons que le Sénéchal avait en amitié, et l’Empereur les envoya porter sa proposition de paix.

Les barons firent diligence, gagnant par le plus court chemin le camp du Sénéchal. Ils répétèrent mot pour mot les paroles de l’Empereur, exposèrent sans en rien cacher la situation critique de Rome, avouèrent que les Romains effrayés étaient en péril.

Mais le Sénéchal ne daigna même pas discuter les propositions de l’Empereur. Il jura que, loin de secourir aucunement l’Empereur, il ne s’emploierait qu’à ravager ses domaines, tant qu’il n’aurait pas reçu pour femme la jeune fille qu’il aimait.

A l’offre de l’Empereur, le Sénéchal ne répondit que par un insolent défi. Quel chagrin n’allait pas en avoir le malheureux Empereur humilié!

* * *

L’Empereur en eut un chagrin profond. Plus triste et plus découragé, il ne savait à quoi se résoudre. Il n’avait qu’une ressource: ordonner une levée en masse de tous les volontaires. Il le fit, et en même temps il convoqua de nouveau les sénateurs et ses barons.

Toute la ville, comme on pense, ne parlait plus que des combats imminents. Les dames et les damoiselles pleuraient, qui pour un père, qui pour un frère, qui pour un ami. La tristesse était dans toutes les maisons. On n’entendait plus nulle part ni chant ni musique.

Au palais de l’Empereur, l’émotion était encore plus grande qu’ailleurs. Et Robert, tout muet et tout fol qu’il paraissait, s’affligeait plus que quiconque dans le secret de son cœur, et plus que je ne saurais le dire, parce qu’il souffrait de voir souffrir l’Empereur, pour qui, pauvre fol sans ressources, il ne pouvait rien faire.

* * *

Par un mardi, au lever du jour, les Turcs se préparèrent à marcher sur Rome. Toutes leurs dispositions étaient prises. A l’avant-garde, ils avaient placé leurs meilleures troupes.

Du haut des remparts, les Romains les aperçurent. L’Empereur informé fit crier aux armes. Il n’avait pas plus de vingt mille hommes, dit-on, à opposer aux Turcs.

L’Empereur s’arma dans la cour du palais; puis, ayant rassemblé son monde, il répartit en brigades les éléments dont il disposait. Et il en mit une sous les ordres du Pape, qui était chargé de garder la bannière impériale contre les insultes de la gent païenne.

Après quoi, il s’écria:

—«Voici l’heure, Romains. Les Turcs nous viennent attaquer. Courons-leur sus!»

Et, tandis que les Romains sortaient de la ville, brigade par brigade, l’Empereur alla prendre congé de sa fille, douce et gracieuse damoiselle plus vermeille qu’une rose. Il la chérissait par-dessus tout. Il pleura. Avant de la quitter, il eut soin de recommander à Dieu les dames et les damoiselles, qui toutes pleuraient comme lui par amour de lui, et prièrent pour détourner de leur bon Empereur toute menace de male fortune.

Et maintenant c’est fait; les Turcs marchent vers Rome, et les Romains marchent contre les Turcs, la bataille va s’engager.

* * *

Les Romains sont partis, et, en les voyant s’éloigner pour la bataille, Robert n’a plus le courage de retenir les larmes qui lui coulent le long du visage. Ah! Beau Seigneur Dieu, il ne laisserait pas les Romains partir sans lui, s’il ne craignait pas de vous déplaire, à vous qui lui imposâtes sa pénitence! Il n’a pas d’autre crainte en ce monde, mais il a bien celle-là.

Sous l’escalier de la chapelle, dans le chenil, sur son lit de paille, il pleure loin de tous les yeux indiscrets. Secrètement, mentalement, car il ne sonne mot jamais, pas même quand il est seul, il se lamente. Et il s’adresse à Notre Seigneur, mains jointes, lèvres closes, cœur ouvert:

—«Dieu!» dit-il en sa pensée muette, «vous qui avez sauvé tant d’âmes par votre force spirituelle contre les assauts du Malin, comme j’aurais plaisir à sauver l’Empereur contre ces Turcs qui ont pris tant d’orgueil! Je les saurais si durement combattre que je n’en laisserais pas un debout sur la place. Mais non, Dieu ne veut pas que cela soit, il ne veut pas que j’entre dans la mêlée. Certes, s’il daignait le vouloir, les Sarrasins aujourd’hui pourraient souffrir de mon entrée dans le jeu. Je n’aurais besoin que d’une épée nue et d’une bonne lance résistante.»

Hélas! Robert soupire.

Puis il se dresse, et il se dirige en pleurant vers le jardin que personne jamais ne trouble. Près de la source claire où il aime à étancher sa soif, il va s’asseoir, espérant que dans cette solitude nul ne le verra pleurer. Toute sa pensée est tendue vers le ciel. Il supplie Dieu de secourir l’Empereur dans cette bataille dangereuse où il voudrait être à côté de lui, pourvu que Dieu lui accordât la grâce de le lui permettre. Et il pleure en silence.

* * *

Or écoutez bien.

Vous savez qu’une fenêtre fort étroite, si étroite qu’une seule personne s’y pouvait accouder, dominait la fontaine et le jardin, et vous savez que la fille de l’Empereur aimait à s’accouder à cette fenêtre pour regarder la plaine et la mer.

Ce jour-là, à l’heure où Robert déplorait auprès de la fontaine de n’avoir pas pu suivre l’Empereur et les barons romains, la gracieuse Damoiselle était accoudée à la fenêtre, car elle avait voulu le plus longtemps possible accompagner du regard son père et ses amis les chevaliers.

La première chose qu’elle remarqua, ce fut le bouffon.

Le bouffon tendait les mains vers le ciel comme pour prier Dieu. Et la jeune fille fut stupéfaite. Ce fou, que tout le monde croyait fou sans remède, il faisait certes à l’ordinaire des folies; mais pour faire ce qu’il faisait à cette heure, ce jour-là, près de la fontaine, il n’était probablement pas aussi fou qu’on le croyait. La Damoiselle en fut tôt persuadée. Et elle regarda longtemps Robert.

Cependant, ayant levé les yeux vers la plaine, elle aperçut le premier engagement de l’avant-garde des Turcs qui prétendaient abattre l’orgueil de Rome, et de l’avant-garde des Romains qui songeaient à repousser les envahisseurs. Déjà les archers se décochaient réciproquement des flèches meurtrières, et il y avait déjà des morts de part et d’autre sur le terrain.

Et le cœur de la Damoiselle battit violemment.

Mais il battit plus violemment encore, quand elle reporta son regard vers Robert. Car elle vit alors quelque chose de merveilleux, que je vous dirai tout de suite, même si vous ne croyez pas aux miracles, parce que je ne peux pas ne pas vous dire ce que vit la Damoiselle.

* * *

Voici donc ce que vit la Damoiselle, du haut de sa fenêtre, ou du moins ce qu’on sut plus tard qu’elle vit.

Près de la fontaine, devant le fou, un chevalier à cheval était arrêté. C’était un chevalier extraordinaire, un chevalier divinement beau, et qui avait d’abord ceci de merveilleux qu’il était tout blanc, tout vêtu, tout armé, tout équipé de blanc. Le haubert de ce merveilleux chevalier était plus blanc que l’argent; son écu, les courroies de son écu, son épée étaient plus blancs que des fleurs de lis; la lance, qu’il tenait sur sa hanche, avait une alumelle plus blanche que la neige qui tombe des nues; et son cheval était plus blanc qu’une fleur épanouie.

Le chevalier mit pied à terre devant le fou, le salua, puis lui parla. Ses paroles, la Damoiselle ne les entendit peut-être pas. On sut plus tard qu’elles furent telles:

—«Ami Robert, Dieu vous commande par ma voix d’aller à la bataille. Ne croyez pas que je veuille vous tromper. Si vous doutez de moi, je vous prouverai que je ne mens point, en vous rappelant que jadis, il y a plus de sept ans, dans la forêt de Marabonde, vous avez reçu d’un saint ermite l’ordre de faire trois pénitences dont la moindre est fort douloureuse, et que je vous rappellerai exactement, si vous le désirez. Mais ne perdez pas de temps. Prenez ces armes et ce cheval, et courez au secours de l’Empereur.»

Qu’elle eût entendu ou qu’elle n’eût pas entendu, la Damoiselle du moins vit que le fou s’étendait sur le sol, les bras en croix, dans la direction de l’orient; puis se relevait, prenait les armes et l’équipement du merveilleux chevalier, s’armait et s’équipait, se ceignait de l’épée, se laçait le heaume, puis sautait d’un bel élan sur le cheval, sans daigner se servir de l’étrier; puis prenait l’écu et se le passait au cou comme un homme qui sait fort bien porter un écu, puis saisissait la grosse lance droite que le merveilleux chevalier, alors désarmé, lui offrait; enfin, piquant le cheval, partait d’un bond magnifique au galop du côté de la bataille.

La scène s’était dénouée avec une telle promptitude et une telle perfection, que la Damoiselle se demanda si jamais elle avait connu plus noble et plus assuré chevalier que ce bouffon, qui était depuis sept ans le jouet de la cour et de la ville, sans qu’on eût pu savoir d’où il venait.

* * *

Sur le cheval blanc qui l’emportait au galop vers la bataille, le nouveau chevalier blanc avait l’air d’un chevalier accompli.

Il était sorti du jardin par une brèche qui s’ouvrait sur la plaine. En quelques bonds, il avait gagné la campagne.

Il n’a pas perdu de temps. Le voilà dans la campagne, emporté au galop vers l’endroit où monte le tumulte du combat, cris divers, bruits d’armes, hennissements, le tout au milieu du tapage que mènent les Sarrasins avec leurs cors, leurs tambours et leurs trompettes, dont ils jouent avec frénésie pour étourdir les chevaux de leurs adversaires.

Sans s’être arrêté, sans avoir ralenti, le Chevalier blanc arrive à la hauteur des premiers Romains qu’il avait devant lui, lesquels sont les derniers de l’arrière-garde de l’Empereur. Il les dépasse. Il dépasse les brigades romaines l’une après l’autre, et galope toujours fièrement vers les Turcs.

Tous les Romains le regardent passer du même regard. Tous se demandent quel est ce chevalier dont les armes resplendissent au soleil. Tous avouent qu’ils ne le reconnaissent pas. Tous cherchent à savoir avec quelle brigade il va combattre. Mais, quand ils voient qu’il galope droit vers les Turcs sans se soucier de se ranger dans aucune brigade, tous sont émerveillés.

—«Il va vers l’Empereur», disent-ils.

L’Empereur se tenait avec son avant-garde, qu’il commandait lui-même, pour mieux diriger le combat.

Mais le Chevalier passe à côté de l’Empereur sans s’arrêter et sans le saluer, et pousse vers l’endroit où les Turcs semblent le plus nombreux, le plus forts et le plus dangereux.

L’épervier, quand il vole une caille, n’a pas plus d’impétuosité que ce chevalier en quête de Sarrasins.

Maintenant c’est fait: voilà le Chevalier aux prises avec les Turcs.

* * *

Au plus épais de la mêlée, il attaque les Turcs. Oh! il ne se ménage ni ne les ménage! A peine engagé, il en désarçonne un, en renverse deux à droite et à gauche, et en abat trois de trois coups directs. Dès sa première charge, le Chevalier blanc se signale férocement.

Hardi! il se pousse au milieu des Turcs, fonce, pique, abat, oblique à droite, oblique à gauche, frappe, frappe, et frappe. En fort peu de temps, il en a tué trente qui jamais plus ne se relèveront.

Il ne se tient pas quitte pour si peu. Piquant, brochant, fonçant, obliquant, il bondit à droite, il bondit à gauche, se retourne, fonce de nouveau, est partout à la fois, cherche non point les hommes, mais les groupes; et, par la fougue de son attaque, il les disperse.

Ce chevalier furieux déconcerte les Turcs de l’avant-garde. Déjà, c’est à qui n’attendra plus son assaut. Dès qu’il se dirige vers un groupe, les plus braves s’écartent. Ce diable de chevalier les intimide. Mais ils ont beau vouloir l’éviter; son cheval est si prompt qu’ils ne lui échappent pas.

Alors les Turcs tentent d’assommer le Chevalier Blanc de loin, à coups de massue. Ils sont adroits. Plusieurs de leurs coups portent. Mais le Chevalier est plus résistant qu’airain battu: il subit aussi bien qu’il frappe. Et rien ne le renverse, ni ne l’étourdit.

Aux coups qu’il reçoit, sa fureur redouble. Les Turcs en sentent tôt les effets. Leur avant-garde hésite, n’ose plus avancer, et soudain, prise de panique, recule.

L’avant-garde turque se replie en désordre. La Chevalier Blanc s’élance à sa poursuite. Et l’Empereur, joyeux du succès, crie aux siens:

—«Piquez! Piquez! N’ayez pas peur de ces maudits. Tous sont morts, puisque les meilleurs sont vaincus. En avant! Celui-là les a vaincus qui charge devant vous. Voyez comme il les serre de près et les abat quand ils s’attardent! Quel est donc celui-là qui se distingue devant nous? Jamais je ne vis, même en songe, si redoutable chevalier. Sus donc! derrière lui! Et que chacun aide à sa belle besogne!»

* * *

Excités par l’Empereur, les Romains s’élancent à la poursuite de l’avant-garde, derrière le Chevalier Blanc.

Soudain, le Chevalier Blanc s’arrête. Il vient de briser sa lance dans le corps d’un chef sarrasin. N’importe! Il tire son épée; et sa fureur semble encore accrue.

Il a rejoint les fuyards qui se réfugiaient dans une brigade accourue en renfort. Avec des bonds effrayants de son cheval, il fonce résolument au milieu des troupes fraîches. Son épée fait voler des têtes de tous côtés. Des remous se produisent dans les rangs des Turcs. Aussi bien, derrière lui, les Romains chargent avec ardeur. Sans doute tous ne le valent pas; et, si les Romains n’avaient pas à leur tête ce démon qui décourage, il est probable qu’ils ne feraient pas reculer les Turcs, qui sont d’excellents guerriers. Mais le Chevalier Blanc leur ouvre le chemin de la victoire. Il brandit son épée brillante, et les Turcs tombent, ou cèdent.

—«Après lui! Après lui!» crie l’Empereur. «Les lui laisserez-vous tuer tous?»

Les Romains répondent par des cris terribles. Le Chevalier Blanc pousse toujours. Des vides se forment à son approche. Les Romains en profitent. La panique gagne la brigade turque accourue au secours de l’avant-garde. Le sang coule. Les Turcs tombent. Les Romains progressent. Le Chevalier Blanc, diable déchaîné, entraîne la déroute des ennemis.

—«En avant!» crie l’Empereur.

Les Turcs ont fait demi-tour. Ils s’enfuient à qui mieux mieux avec des cris d’horreur. Sans se retourner, sans regarder s’ils sont poursuivis, ils se dirigent à bride abattue vers leur arrière-garde, où se trouve le gros de leurs troupes et leurs dernières réserves. Et leur fuite est si folle qu’ils mettent le désordre dans l’arrière-garde où ils arrivent épouvantés.

* * *

La peur est contagieuse. Les Turcs de l’arrière-garde, effrayés par leurs frères, perdent toute leur magnifique assurance du matin. Alors, comme précisément l’irrésistible chevalier fond sur eux, l’épée haute,—suivi par tous les Romains, la lance basse,—les Turcs, sans combattre, sans attendre, font demi-tour et prennent la fuite.

La déroute, subitement, de toute l’armée turque, est complète.

Ils fuient, ils fuient vers leurs tentes, vers leurs vaisseaux, les Turcs orgueilleux. Ils fuient avec tant d’ardeur que les Romains ont de la peine à les suivre. Ceux qui sont rejoints, tombent, frappés inexorablement. Les Romains n’ont pas le temps de faire des prisonniers. Ils ne poursuivent plus les Turcs, ils les pourchassent. Et la déroute mortelle s’étend à travers la campagne, d’un bout à l’autre de l’armée turque, jusqu’à la mer.

Voici déjà les fuyards les plus rapides arrivés à hauteur de leurs tentes, sur le rivage. Voici bientôt tous les Turcs acculés au rivage. Mais ils ont d’autres soucis que de défendre leurs tentes ou de disputer aux Romains leurs trésors. Ils ont d’autres soucis que de laisser aux Romains un butin splendide. A qui mieux mieux, ils se jettent dans la mer à la nage. Heureux, ceux qui pourront gagner leurs vaisseaux! Ceux-là seront les moins nombreux. Et d’autres mourront noyés entre la plage et le salut; et les autres, ceux qui ne savent pas nager, seront massacrés sans recours sur la plage.

Il en resta vingt mille, dit-on, au bord de l’eau, qui ne purent échapper aux Romains. Et il s’en noya dix mille qui, fuyant les Romains, n’atteignirent pas aux vaisseaux de leur salut. Mais pas un Turc vivant ne demeura sur le rivage.

* * *

Ainsi le champ de bataille appartenait aux Romains. Grande victoire! Rome était sauvée. Et, de surcroît, un riche butin récompensait les vainqueurs.

Alors, délivrés des Turcs, les Romains se ruèrent sur les tentes abandonnées avec plus d’enthousiasme qu’ils n’en avaient eu d’abord en allant à la rencontre des envahisseurs. Et l’espoir du butin promis les enivrait à ce point, que nul d’entre eux ne remarqua que le Chevalier Blanc avait disparu.

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