CHAPITRE HUITIÈME LE BIENFAITEUR INTROUVABLE
Reading edition
A Rome, la tristesse des vainqueurs se répandit dans toute la ville, assombrissant brusquement la gaîté déçue de la population. Il n’y eut bientôt bourgeoise ou vilaine qui ne s’affligeât de tout son cœur. Dieu! qu’on plaignit le pauvre Chevalier!
On disait:
—«Il s’en va donc, blessé par nous, qu’il a sauvés! Son bienfait tourne à sa perte, et nous le récompensons d’une offense! Dieu devrait bien tous vous confondre, et la terre se dérober sous vos pas, quand vous avez tué celui qui vous arracha de la mort! Non content de vous sauver, il vous enrichit de tout ce butin turc dont votre ville à présent est pleine; et vous, vous lui donnez une blessure mortelle!»
Et la fête qu’on préparait n’eut pas l’éclat que les Romains auraient pu y mettre, si ce beau jour de victoire avait été sans nuage.
* * *
Au palais impérial, la fête n’eut pas davantage l’ampleur accoutumée. Il y avait une gêne dont nul ne parlait, mais dont tous éprouvaient en secret l’acuité.
Ce fut une fête grave, où l’on sentait que manquait un élément indispensable, la sécurité des âmes tranquilles, la paix des consciences sans tache.
Robert, lui, aurait bien voulu pouvoir se dispenser d’y assister. Sa blessure le tourmentait. Mais quelle excuse eût-il invoquée, puisqu’on le croyait muet, et qu’il ne se souciait pas d’éveiller sur lui l’attention?
Il essaya de se lever, de marcher sans boiter. Il blêmit. Il était faible. Il boitait. Plus exactement, il ne pouvait poser à terre le pied de sa jambe malade. Comment se traînerait-il jusqu’à la salle du festin?
Il s’y rendit à cloche-pied, avec force grimaces, qu’on prit pour grimaces ridicules, et qui n’étaient que grimaces involontaires et douloureuses.
On remarqua bien pourtant qu’il n’entrait pas aussi délibérément que les autres fois.
A sa vue, la fille de l’Empereur s’était dressée. Elle attendit debout qu’il fût près d’elle; puis, mains jointes, dans un geste très simple, elle inclina profondément, gravement, devant lui, sa jolie tête blonde; après quoi, elle se rassit.
L’Empereur, peiné, redouta que sa fille ne renouvelât ses incongruités des festins précédents.
—«Elle est toujours folle!» songea-t-il.
Mais, hochant la tête d’un air mécontent, afin de donner le change, il s’écria, comme les autres fois:
—«Dieu! que ce peuple est vil, qui profite de notre absence pour se distraire si bassement! Qu’avaient-ils besoin de battre mon fou pendant que nous étions aux prises avec les Turcs? Regardez-le: jamais on ne l’avait à ce point maltraité. Il a le visage meurtri, et il tire la jambe. Regardez-le, comme il a l’air triste, malgré ses grimaces!»
Il n’ajoute rien. Un silence se fait après ses paroles. L’Empereur est mécontent et sa colère n’est pas feinte.
Sur son ordre, on apporte à manger au bouffon. Comme d’habitude, on présente d’abord la viande au chien, qui est à sa place ordinaire, sous la table de son maître. Comme d’habitude Robert, se traînant jusqu’au chien, lui enlève un morceau de la gueule, mais c’est sans ardeur, et il le mange sans sa voracité coutumière; et il ne mange que trois morceaux, du bout des dents; et il abandonne tout le reste au chien sans le lui offrir lui-même, morceau par morceau, comme il faisait d’habitude. Il a beau se contraindre pour ne pas se trahir, il est trop faible, il souffre trop.
—«Oh!» s’écrie l’Empereur. «Il est plus malade qu’on ne croit. Maudits soient les lâches! Je les châtierai.»
L’Empereur est fort en colère. Près de lui, sa fille est toute contrite d’angoisse. Et tous les barons demeurent silencieux.
* * *
Quand les nappes furent ôtées et pliées, les barons, pour faire diversion, parlèrent entre eux du combat de la journée. Nobles et modestes, et sachant tous ce qu’ils valent, ils se contèrent sans forfanterie et sans honte leurs exploits et leurs faiblesses, leurs actions d’éclat et leurs instants de doute. Car ils sont tels, ces bons chevaliers: loyaux et probes en toute simplicité. Et naturellement, ils n’oublient pas de parler du grand vainqueur, de leur champion, de leur héros, de leur modèle: du Chevalier Blanc. Et ils ne rougissent pas d’avouer et de proclamer que le succès de la journée lui est dû en entier.
Aux récits qu’il entend, l’Empereur s’enorgueillit et se rassérène. Lui-même, à son tour, il parle longuement de ce qu’il a vu des prouesses du Chevalier Blanc.
—«Quel homme singulier! Trois fois, il a défendu Rome de son propre chef. Trois fois, il nous a rendu ce pays qu’on voulait nous arracher. Trois fois, il nous a conquis un surcroît d’honneur et de gloire. Et jamais il ne veut se faire connaître. Pourquoi? Nul ne pourrait dire s’il est roi, empereur, comte ou duc. Mais je soupçonne qu’il est de haut rang, pour fuir ainsi notre gratitude. Car il n’est pas d’homme à ma connaissance, qui, après avoir fait tant en notre faveur, ne serait pas venu nous demander sa récompense. Si celui-ci n’est pas venu et ne vient pas, c’est qu’il est de si haut parage qu’il n’a cure d’aucune récompense humaine. Cependant, il me pèse beaucoup de le savoir blessé. Oh! s’il venait à nous, nous réparerions bien nos torts, pourvu qu’il daignât recevoir ce qu’il mérite. J’en prends ici l’engagement, Seigneurs: je lui ferais aussitôt épouser ma fille, qui est la chose au monde à quoi je tienne le plus; et je lui laisserais l’empire après moi. Ainsi je pense qu’il n’aurait pas à se plaindre de nous. Qu’il vienne seulement! et il sera votre seigneur, et il aura ma fille jolie.»
* * *
Alors,—mais oui, vous devinez,—la fille de l’Empereur se lève comme les autres fois, et elle indique le bouffon, et elle balbutie, et elle fait des signes à son père; et tous les assistants comprennent qu’elle veut dire que le minable bouffon et le merveilleux Chevalier Blanc ne sont qu’un seul et même personnage.
—«Vrai Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Il faut que ces folies cessent.»
Puis, s’adressant aux gouvernantes:
—«Dames!» dit-il, «je vous le jure par l’âme de mon père, si vous n’arrivez pas à corriger ma fille et à la remettre dans le droit chemin, vous sentirez le poids de mon dépit!»
* * *
Nul n’avait à discuter les ordres de l’Empereur. Nul ne les discuta. Au milieu d’un silence pénible, les gouvernantes emmenèrent la Damoiselle éplorée.
—«Barons», dit l’Empereur, «nous allons entrer en conseil. J’ai besoin de votre avis.»
Le festin était achevé. Les barons convoqués suivirent l’Empereur à la chapelle. Le reste de l’assistance prit congé. Robert, lentement, douloureusement, regagna le chenil et se coucha sur son lit de paille.
Dans la chapelle, l’Empereur dit à ses barons:
—«Seigneurs, je veux que nous retrouvions le Chevalier Blanc. Nous ne pouvons plus différer. Il a droit à la plus belle récompense. J’ai promis de lui donner ma fille et ma couronne. Je veux le retrouver coûte que coûte. Qui de vous peut m’en suggérer le moyen?»
Un sénateur se leva et dit:
—«Sire, je pense que vous devriez promettre par serment officiel, par serment sur les saintes reliques, de lui accorder votre fille, s’il veut l’épouser, et votre couronne après vous, si vous voulez la lui accorder de surcroît, car je suis persuadé que vous ne pouvez pas vous donner de meilleur successeur. Ensuite, vous devriez annoncer partout que, dans trois jours par exemple, vous tiendrez une grande assemblée ouverte à tous les sujets de votre empire, où vous siégerez vous-même avec la princesse et vos premiers barons. Faites savoir que le Chevalier Blanc ait à y paraître, et qu’il recevra de vous votre fille à la face de tous, pourvu qu’il montre en preuve sa cuisse, sa plaie, et le fer de la lance qui le blessa. De cette façon, je crois que vous pourriez retrouver le Chevalier Blanc. Car est-il homme au monde, de si haute naissance qu’il fût, à qui l’on promettrait votre fille jolie, qui pourrait ne pas s’empresser de venir la chercher? Sire, il aura certainement une assez belle récompense, s’il reçoit la princesse en mariage.»
—«L’idée est excellente!» s’écria l’Empereur. «Qu’il vienne à l’assemblée, et il ne s’en retournera pas sans ma fille, s’il veut l’avoir.»
Il souriait de satisfaction. Il ne doutait pas du succès de ce stratagème. Sans perdre de temps, il résolut de passer à l’exécution. Et les crieurs mandés répandirent aussitôt la nouvelle, qui vola promptement par tout le pays.