CHAPITRE NEUVIÈME LE CHEVALIER BLANC
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TROIS jours plus tard, au jour fixé, l’assemblée s’ouvrit, magnifique, pompeuse, digne de la promesse de l’Empereur et digne du héros qu’on voulait honorer. Barons, ducs, comtes, princes, grands vassaux en grand équipage, s’y pressaient, nombreux, chamarrés, accourus à l’appel de l’Empereur pour rendre plus brillant l’hommage dû au sauveur de Rome, s’il venait.
Mais le Pape avait voulu contribuer à l’éclat de la fête. Lui-même y assistait, et il y avait appelé tout le clergé, abbés, moines, tous et tous. Il y avait appelé spécialement le saint ermite de la forêt de Marabonde, celui-là—vous en souvient-il?—qui avait eu jadis la visite de Robert pénitent, ce saint ermite qui avait la réputation d’être écouté du ciel; et le Pape, par amitié pour l’Empereur, voulait que ce saint homme, intercédant auprès de Dieu, obtînt que le Chevalier Blanc parût à l’assemblée. Et l’ermite était assis auprès du Pape.
L’Empereur présidait sur un escabeau d’ivoire. A côté de lui, sa fille jolie, mélancolique, portait le diadème d’or. Dieu! qu’elle était charmante, la fraîche et noble et candide princesse! Plus vermeille qu’une rose et plus gentille qu’une fleur de lis, qu’il la faisait bon regarder! Elle était vêtue d’un grand manteau de samit sombre, tout semé de fines gouttes d’or.
Dès l’ouverture, chacun espérait bien que le Chevalier Blanc viendrait. Tous pensaient qu’une si imposante assemblée ne pourrait pas ne pas attirer le héros que Rome voulait honorer de tous les honneurs imaginables. On lui préparait une réception sans exemple, une récompense sans pareille, une gloire sans seconde. Dès l’ouverture de l’assemblée, il ne fut, dans tous les groupes, question que du Chevalier Blanc. Et, maintes fois, quand un mouvement se produisait dans la foule, chacun se demandait:
—«Est-ce lui?»
Mais ce n’était jamais lui.
* * *
La journée peu à peu s’écoula. Le Chevalier Blanc ne paraissait pas. Jusqu’à none on l’attendit avec une impatience croissante. A none, il n’avait pas encore paru. Des craintes se levèrent bientôt de tous côtés.
—«N’en doutons plus», disait-on. «Nous l’avons offensé trop grièvement. Il ne viendra pas.»
Or, soudain, un mouvement plus fort se produisit dans la foule. Des cris montèrent. Un tumulte s’ensuivit. On se bousculait, on courait aux nouvelles. On entendit crier:
—«Il vient, il vient, le Chevalier Blanc!»
—«Où est-il?» demandait-on.
—«Il vient. Nous l’avons vu. Il vient à l’assemblée.»
L’Empereur souriait.
Tous cherchaient à apercevoir le Chevalier Blanc. Nul ne l’apercevait. Et le tumulte augmentait peu à peu.
* * *
En effet, il venait à l’assemblée, le Chevalier Blanc.
Il était entré dans la ville par la grand’porte, seul, sans escorte triomphale, sans suite orgueilleuse, absolument seul, comme il allait à la bataille. Tout armé de blanc sur son cheval blanc, sa lance blanche à la main, son blanc gonfanon flottant au vent jusqu’à l’arçon de la selle blanche, sa targe blanche au col pendante, il s’en venait, descendant à l’assemblée par les rues de la ville.
Il ne passa pas longtemps inaperçu. En moins de rien, toutes les portes, toutes les fenêtres, toutes les cours, toutes les rues s’emplirent de curieux enthousiastes. On l’acclama. Et, s’il n’avait pas d’escorte quand il franchit la grand’porte de la ville, il en eut une promptement, et dense, et joyeuse, et bruyante.
Enfants, dames, servantes, damoiselles, bourgeois, citadins, courtisans, vilains, noblesse et populace, hommes et femmes, grands et petits, riches et pauvres, tous allèrent à sa rencontre pour lui rendre hommage plus vite. Devant lui, on tendait des étoffes de soie, des tapis, des courtes-pointes; devant lui, tous s’inclinaient avec respect, en joignant les mains.
Bientôt, il fut en vue de la cour.
—«Il vient, il vient! Le voilà!»
Les rangs de l’assemblée frémirent. L’Empereur exultait. L’émotion de tous était au plus haut point. Ils n’auraient pas eu plus de ravissement, si tout à coup leur était apparu Notre Seigneur Jésus lui-même.
* * *
Le Chevalier Blanc s’était arrêté devant la tribune impériale.
Ensemble, respectueusement, tous les barons se dressèrent, et s’inclinèrent. Mais nul ne bougea de sa place. Le silence était parfait.
Deux barons coururent à l’étrier du Chevalier Blanc pour l’aider à descendre. Lui, avant de descendre, leur recommanda de le recevoir doucement, et de le soutenir, car il souffrait fort de la jambe.
Doucement, avec d’infinies précautions, les deux barons le reçurent. Descendu, le Chevalier Blanc s’appuya sur leur épaule. Il ne pouvait poser à terre que l’un de ses pieds.
Puis, il demanda qu’on lui délaçât son-heaume, qui brillait comme un miroir. Deux autres barons accoururent.
—«Débarrassez-m’en», leur dit-il, «car je n’ai personne à combattre, n’est-il pas vrai?»
Les barons obéirent, et la tête du Chevalier Blanc sortit du heaume, presque entièrement encapuchonnée d’une coiffe plus éblouissante que neige sur branche.
Alors, tourné vers la tribune, et d’une voix forte, qui sonnait clair, il prononça:
—«Juste Empereur, longtemps je me suis tenu loin de votre cour; longtemps, pour quoi que ce fût, je me suis gardé d’y paraître. Or, je suis celui qui vous a servi comme vous savez, et qui a selon vous mérité votre fille. Je vous la viens demander. Je ne puis malheureusement pas m’attarder ici. Faites donc vite conduire à l’église celle que j’ai conquise avec mes armes; je l’épouserai tout aussitôt.»
L’Empereur répondit:
—«Vous l’aurez. Mais auparavant nous voulons voir l’endroit où vous êtes blessé, la plaie, et le fer de la lance qui vous navra. Ce sera la preuve de ce que vous affirmez. Car, qui que vous soyez, et Breton ou Français, vous n’aurez pas ma fille avant de nous avoir montré publiquement les preuves que nous demandons.»
—«Sire», dit le Chevalier, «je ne demande non plus autre chose. Et si je ne puis vous montrer ces preuves, que je meure à l’instant!»
A l’instant, il se fait tenir pour ne pas tomber, met à nu sa cuisse, y découvre une plaie, l’ouvre des deux mains, non sans que son visage blêmisse, et, difficilement, il extrait de la blessure un fer de lance qu’il tend à l’Empereur. Mais aussitôt il blêmit davantage et s’appuie sur les barons qui le soutiennent, comme s’il allait mourir.
Ce spectacle poignant trouble les barons. La blessure du Chevalier est noire et hideuse. Des murmures s’élèvent dans l’assemblée.
—«Il ne faut pas douter de celui-ci», dit-on. «Celui-ci, qui fut à la peine, doit être à l’honneur.»
C’est la pensée même de l’Empereur, qui ne doute pas. Voilà donc l’extraordinaire chevalier qui fit tant de mal aux Sarrasins! Et l’Empereur se réjouit de le voir, debout, en chair et en os, devant lui, comme il souhaitait.
* * *
Cependant, avant de rien conclure, l’Empereur appelle le chevalier qui blessa le Chevalier Blanc. L’autre s’approche. L’Empereur lui met dans la main le fer de lance qu’il vient de recevoir. C’est un fer bien taillé et fort tranchant.
—«Ami», dit l’Empereur, «regardez ce fer. Puis,—et prenez garde! ne mentez pas surtout, car vous jouez ici votre vie!—dites-nous si c’est le fer de votre lance, si c’est le fer de la lance que vous aviez quand vous blessâtes le Chevalier Blanc à la cuisse.»
Or, voici qui est grave: le chevalier a dans la main le fer de lance, et il hésite. Il hésite et ne répond rien.
Le Chevalier Blanc trouve que la réponse tarde trop.
—«Allons!» dit-il. «Vous l’avez vu et bien vu. Dites tôt si c’est le vôtre. Et soyez sans inquiétude: je vous déclare ici publiquement que je vous pardonne le mal que vous m’avez fait.»
Le chevalier s’incline, ému.
Il dit enfin:
—«Sire, ne doutez pas. De celui-ci, il ne faut pas douter. Celui-ci a sauvé votre peuple et défendu vos terres. Celui-ci vous a rendu votre empire. C’est bien mon fer qu’il vient d’extraire de sa cuisse; c’est bien le fer dont je le blessai. Sire, ce chevalier a droit à votre récompense.»
—«Il l’aura donc», dit l’Empereur. «Je lui donnerai ma fille jolie sans plus attendre, et, avant qu’il nous quitte, je lui mettrai la couronne au front.»
* * *
Sur ce, l’Empereur se lève, fait un pas en avant, et, s’adressant au Chevalier que soutiennent toujours les deux barons, il lui dit:
—«Cher beau Seigneur, qui allez devenir maître de Rome et de l’Empire, il me reste à savoir de vous le principal. Qui êtes-vous? Et comment vous appelle-t-on? Ne nous le cachez pas davantage. Je veux savoir d’où vous êtes et à qui nous devons notre salut.»
Et le Chevalier Blanc répond:
—«Sire, je ne suis pas un étranger dans ce pays. J’ignore l’art de servir un maître en le flattant, mais je vous ai servi longtemps, et de telle manière que j’ai fini par mériter votre amitié. Qui je suis? Je suis votre Sénéchal. Vous pensiez que je vous combattais, et j’ai réparé tous les dommages que Rome a subis. Sire, si vous fûtes parfois dur pour votre serviteur, je ne m’en suis jamais offensé.»
L’Empereur en croit mal ses oreilles.
—«Quoi!» dit-il, «le Sénéchal? Vous êtes mon Sénéchal?»
—«Je le suis, Sire.»
—«Dieu!» s’écrie l’Empereur. «Qui jamais entendit semblable merveille? Oh! je vois bien que Dieu me protège et me veut élever.»
Là-dessus, sans rien dire de plus, il court vers le Sénéchal, l’enlace étroitement de ses deux bras, et l’accole, et le baise de tout son cœur.
—«Dieu! comme je suis heureux!» s’écrie-t-il. «De quoi pourrais-je me plaindre, lorsque j’ai tout ce que je souhaitais, et même plus? Voilà un homme que nous regardions comme un ennemi, et il nous secourait chaque année, et il combattait nos ennemis avec nous! Et Dieu veut à présent que cet homme-là soit le seigneur de Rome! N’est-ce pas merveille? Souvent, on avait essayé de nous réconcilier. Mes barons insistèrent à maintes reprises auprès de moi. Mais toujours j’avais le cœur de refuser ma fille à celui qui ne demandait qu’elle. Maintenant, tout est conclu. J’en ai fait la promesse devant Dieu. Rome entière garantit à son sauveur que je tiendrai ma promesse. Et je la tiendrai avec joie. Cet homme aura tout, puisque Dieu le lui donne, tout, ma fille, empire et couronne.»
C’en est trop. Le Sénéchal, confus, se jette aux pieds de l’Empereur. Mais l’Empereur s’empresse de le relever.
—«Venez», dit-il, «que je vous mène à ma fille.»
Et toute l’assistance est bouleversée d’émotion.