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L'éclaireur

GUSTAVE AIMARD (continued 6)

Reading edition

Bon-Affût comprit qu'il fallait à tout prix retarder leur marche.

Jusqu'alors pas une flèche, pas un coup de feu n'avait été échangé de part ni d'autre; les Apaches étaient si persuadés qu'ils réussiraient à s'emparer des aventuriers, qu'ils avaient jugé inutile d'en venir à cette extrémité.

Les blancs, de leur côté, qui sentaient la nécessité d'économiser leur poudre dans un pays ennemi où il leur serait impossible de renouveler leur provision, les avaient jusque-là imités par prudence, quelque désir qu'ils eussent d'en venir aux mains.

Cependant la pirogue indienne n'était plus qu'à une cinquantaine de mètres de l'île; le chasseur, après avoir jeté un dernier regard autour de lui, se pencha vers ses compagnons, et leur dit quelques mots à voix basse.

Immédiatement ceux-ci rentrèrent les pagaies, et saisissant leurs rifles, s'agenouillèrent en appuyant leur arme sur le plat-bord de l'embarcation, après toutefois avoir fait glisser une seconde balle dans le canon.

Bon-Affût avait fait de même.

—Y sommes-nous? demanda-t-il au bout d'un instant.

—Oui! répondirent les aventuriers.

—Feu alors! Et tirons bas.

Les cinq détonations se confondirent en une seule.

Nous avons fait observer que les deux embarcations étaient excessivement rapprochées l'une de l'autre.

—Aux pagaies maintenant! Et vivement! cria le chasseur en donnant l'exemple, comme toujours.

Huit bras reprirent les pagaies, la légère pirogue recommença à voler sur l'eau. Seul, le chasseur rechargea son rifle et attendit agenouillé, prêt à tirer.

L'effet de la décharge des blancs se fit bientôt connaître: les cinq coups de feu, dirigés tous vers le même endroit, avaient ouvert une énorme brèche au flanc de l'embarcation indienne, juste au niveau de la flottaison.

Des cris d'effroi et de douleur s'élevèrent du groupe d'Apaches qui sautèrent à l'eau les uns après les autres, nageant dans toutes les directions. Quant à la pirogue, abandonnée à elle-même, elle dériva un instant, s'emplit d'eau peu à peu, et finit par couler bas.

Les aventuriers, se croyant débarrassés de leurs ennemis, ralentirent pour un instant leurs efforts.

Tout à coup l'Aigle-Volant leva sa pagaie, tandis que Bon-Affût saisissait son rifle par le canon. Deux Apaches aux membres athlétiques et aux regards féroces cherchaient à s'accrocher à la pirogue pour la faire chavirer. Ils retombèrent bientôt la tête fendue et roulèrent au fil de l'eau.

Quelques minutes plus tard, les chasseurs atteignirent le passage.

Cependant plusieurs Apaches étaient parvenus à la nage jusqu'à l'île; aussitôt sortis de l'eau, ils se mirent à la poursuite des blancs, en courant le long de la berge; faute de mieux, ils leurs jetaient des pierres, car ils ne pouvaient se servir de leurs rifles mouilles, et ils avaient perdu leurs arcs et leurs flèches par suite de leur brusque plongeon dans la rivière.

Toutes primitives que fussent les armes employées en ce moment par les Apaches, cependant Bon-Affût recommanda à ses compagnons de redoubler d'efforts, afin d'être le plus tôt possible à l'abri des projectiles énormes qui, de derrière toutes les touffes d'herbe et tous les accidents de terrain, pleuvaient drus comme grêle autour de la pirogue; car les peaux-rouges, selon leur habitude, avaient un soin extrême de ne pas rester à découvert, de crainte des balles.

Cependant cette situation devenait insoutenable, il fallait en sortir; le chasseur qui guettait attentivement l'occasion de donner une leçon sévère à ses ennemis acharnés, crut enfin l'avoir trouvée: il vit à quelques mètres de lui, sur la rive, un buisson de floripondios s'agiter légèrement; épaulant vivement son rifle, il ajusta et lâcha la détente.

Un cri terrible s'échappa du fouillis de floripondios, de cañaverales, de lianes et de plantes aquatiques qui formaient ce buisson, et un Apache, bondissant comme un tigre blessé, en sortit dans l'intention d'aller s'abriter plus loin derrière les arbres verts qui s'élevaient à peu de distance dans l'intérieur de l'île. Bon-Affût, qui avait rechargé son rifle en toute hâte, le baissa dans la direction du fuyard, mais il le releva aussitôt.

L'Apache venait de tomber sur le sable, et se roulait dans les dernières convulsions de l'agonie.

Au même instant Une dizaine d'Indiens s'élancèrent de derrière les buissons, se précipitèrent sur le cadavre, l'enlevèrent dans leurs bras, et disparurent avec la rapidité d'une légion de fantômes.

Un calme subit, une tranquillité inouïe succédèrent à l'agitation extrême et aux cris désordonnés qui, quelques minutes auparavant, faisaient retentir les échos.

—Pauvre diable! murmura Bon-Affût en replaçant son rifle dans le fond de la pirogue et en saisissant une paire de pagaies, je suis fâché de ce qui lui est arrivé; je crois qu'ils en ont assez; maintenant qu'ils connaissent la portée de mon rifle, ils nous laisseront tranquilles.

Le chasseur avait calculé juste: en effet, les peaux-rouges ne donnèrent plus signe de vie.

Ce que nous disons là n'a rien qui doive surprendre le lecteur: chaque pays comprend l'honneur et sa façon; les Indiens ont pour principe de ne jamais s'exposer inutilement à un danger quelconque. Pour eux, le succès seul peut justifier leurs actions; aussi, dès qu'ils ne se jugent pas les plus forts, ils renoncent sans honte, avec la plus grande facilité, aux projets qu'ils avaient conçus et préparés pendant de longues semaines.

Les aventuriers doublèrent enfin la pointe de l'île.

La seconde pirogue se trouvait déjà fort loin derrière eux; quant à celles qu'ils avaient aperçues en premier, elles n'apparaissaient plus que comme des points presque imperceptibles à l'horizon. Lorsque les peaux-rouges de la deuxième pirogue avaient vu que les aventuriers avaient pris sur eux une avance qu'il leur était impossible de regagner et qu'ils leur échappaient définitivement contre leurs prévisions, ils avaient fait une décharge générale de leurs armes; impuissante démonstration qui ne blessa personne, car les balles et les flèches tombèrent à une distance considérable des blancs; puis ils virèrent de bord, afin de rejoindre leurs compagnons sur l'île où ils s'étaient réfugiés.

Bon-Affût et ses compagnons étaient sauvés.

Après avoir pagayé une heure encore environ pour mettre entre eux et leurs ennemis une distance infranchissable, ils prirent un instant de repos, afin de se remettre de cette chaude alerte et bassiner avec un peu d'eau fraîche les contusions qu'ils avaient reçues, car quelques pierres les avaient atteints. Dans l'ardeur de l'action, ils ne s'en étaient pas aperçu; mais, maintenant que le danger était passé, ils commençaient à en souffrir.

La forêt, qui le matin, à cause des méandres multipliés de la rivière était si éloignée d'eux, s'était excessivement rapprochée, ils avaient l'espoir de l'atteindre avant la nuit; après une courte interruption, ils reprirent donc les pagaies avec une nouvelle ardeur et continuèrent leur route. Au coucher du soleil, la pirogue disparaissait en s'engouffrant sous l'immense dôme de feuillage de la forêt vierge que le courant d'eau coupait en biaisant.

Dès que les ténèbres commencèrent à tomber, le désert se réveilla, et les hurlements des bêtes fauves se rendant à l'abreuvoir se firent entendre sourdement dans les profondeurs inexplorées de la forêt. Bon-Affût ne jugea pas prudent de s'engager à cette heure dans des parages inconnus, qui sans doute recelaient des dangers de toute espèce. En conséquence, après avoir louvoyé encore pendant quelque temps afin de trouver un atterrage convenable, le chasseur donna l'ordre d'accoster sur une pointe de rocher qui s'avançait dans l'eau et formait une espèce de promontoire sur lequel on pouvait aborder sans difficulté.

Aussitôt à terre, le Canadien fit le tour du rocher afin de reconnaître les environs et savoir dans quelle partie de la forêt ils se trouvaient.

Cette fois le hasard avait mieux servi le chasseur qu'il n'aurait osé l'espérer. Après avoir écarté à grand-peine et avec des précautions minutieuses les lianes et les broussailles qui obstruaient le chemin, il se trouva subitement, et sans s'en douter, à l'entrée d'une grotte naturelle, formée probablement par une de ces convulsions volcaniques si fréquentes dans ces régions.

A cette vue, il s'arrêta, et allumant une branche d'ocote dont il avait eu le soin de se prémunir, il entra résolument dans la grotte, suivi de ses compagnons. L'apparition subite de la lumière de la torche effraya une nuée d'oiseaux de nuit et de chauves-souris qui, avec des cris aigus, se mirent à voler lourdement et à s'échapper de tous les côtés. Bon-Affût continua sa route, sans s'occuper de ces hôtes funèbres dont il interrompait si inopinément les lugubres ébats.

Cette grotte était haute, spacieuse et aérée. C'était, dans les circonstances où se trouvaient les aventuriers, une précieuse trouvaille, car elle leur offrait un abri à peu près sûr, pour la nuit, contre les recherches des Apaches, qui certainement n'avaient pas renoncé à les poursuivre.

Les aventuriers, après avoir exploré la caverne dans tous les sens, et s'être assurés qu'elle avait deux sorties, ce qui leur garantissait les moyens de fuir s'ils étaient attaqués par de trop nombreux ennemis, retournèrent vers l'embarcation, la retirèrent de l'eau, et, la chargeant sur leurs épaules, ils la portèrent au fond de la grotte. Puis, avec cette patience dont les Indiens et les coureurs des bois sont seuls capables, ils effacèrent les moindres traces, les plus légères empreintes qui auraient pu faire reconnaître leur débarquement et deviner la retraite qu'ils avaient choisie. Les brins d'herbes courbés furent redressés, les lianes et les buissons qu'ils avaient écartés furent rapprochés, et, après ce soin accompli, nul n'eut pu se douter que plusieurs hommes avaient passé par là.

Après quoi, faisant une ample provision de bois mort et de branche d'ocote pour les torches, ils rentrèrent dans la grotte avec l'intention manifeste de prendre enfin un peu de repos dont ils avaient si grand besoin.

Tous ces préparatifs avaient demandé du temps; aussi la nuit était-elle fort avancée déjà lorsque les aventuriers, après avoir pris un maigre repas préparé à la hâte, s'enveloppèrent enfin dans leurs zarapés et s'étendirent les pieds au feu et la main sur leur rifle. Rien ne troubla leur sommeil, qui durait encore lorsque les premiers rayons du soleil empourprèrent l'horizon de reflets joyeux. Ce fut Bon-Affût qui réveilla ses compagnons.

L'Aigle-Volant n'était pas dans la grotte.

Cette absence n'inquiéta nullement le chasseur; il connaissait trop bien le sachem comanche pour redouter une trahison de sa part.

—Debout! cria-t-il aux dormeurs, le soleil est levé; nous nous sommes assez reposés, il est temps de songer à nos affaires.

—Au bout d'un instant ils étaient sur pied.

Le chasseur ne s'était pas trompé; à peine commençait-on à rallumer le feu pour le repas du matin, que l'Aigle-Volant parut. Le chef portait sur ses épaules un élan magnifique qu'il jeta silencieusement à terre, puis il alla s'accroupir auprès de l'Églantine.

—Ma foi, chef! dit gaiement Bon-Affût, vous êtes un homme de précaution, votre chasse est la bienvenue; nos vivres commençaient à furieusement diminuer.

Le Comanche sourit de plaisir à cette parole, mais il ne répondit pas autrement: de même que tous ses congénères, l'Indien ne parlait que lorsque cela était absolument nécessaire.

Sur un signe du Canadien, Domingo, qui était un grand chasseur, se mit immédiatement en devoir de dépouiller l'élan.

Le pennekann, le queso et le blé indien restèrent donc au fond des alforjas des aventuriers, grâce à de succulents filets levés adroitement sur l'animal par Domingo, et qui, rôtis sur la braise, leur procurèrent un délicieux déjeuner; ce festin fut couronné par quelques gouttes de pulque dont l'Aigle-Volant et sa femme, d'après l'habitude des Comanches de s'abstenir de liqueurs fortes, refusèrent seuls de prendre leur part.

Puis les pipes et les cigarettes furent allumées, et chacun commença à fumer silencieusement.

Bon-Affût réfléchissait au parti qu'il devait prendre, pendant que Domingo et Bermudez préparaient tout pour le départ; enfin il se décida à parler:

—Caballeros, dit-il, nous voici arrivés à l'endroit où commence réellement notre voyage; il est temps que je vous fasse savoir où nous allons. Dès que nous aurons traversé cette forêt, ce qui ne sera pas long, nous aurons devant nous une plaine immense au centre de laquelle s'élève une ville; cette ville est nommée par les Indiens Quiepaa-Tani: c'est une de ces mystérieuses cités où, depuis la conquête, s'est réfugiée la civilisation mexicaine des Incas; c'est à cette ville que nous nous rendons, car c'est dans son sein que se sont retirées les jeunes filles que nous voulons sauver; cette ville est sacrée: malheur à l'Européen ou au blanc qui serait découvert aux environs! Je vous avoue que les périls que nous avons courus jusqu'à présent ne sont rien en comparaison de ceux qui probablement nous attendent avant que nous atteignions le but que nous nous sommes proposé; il est impossible que nous songions à nous introduire tous dans cette ville; cette tentative serait une folie et n'aboutirait qu'à nous faire stérilement massacrer. D'un autre côté, nous pouvons avoir besoin de retrouver ici des compagnons dévoués qui, le cas échéant, nous viendront en aide. Voici donc ce que j'ai résolu: Bermudez va retourner sur ses pas, c'est-à-dire à l'endroit où nous avons laissé Juanito; puis, tous deux, conduisant les chevaux avec eux, rallieront au rendez-vous convenu le détachement de Ruperto et celui de Balle-Franche, si cela est possible, et les amèneront ici. Quel est votre avis, caballeros? Approuvez-vous mon projet?

—De tous points, répondit don Mariano en s'inclinant.

—Et vous, chef?

—Mon frère est prudent, ce qu'il fait est bien.

—Quoi! Je vais vous quitter, murmura le pauvre Bermudez en s'adressant à son maître.

—Il le faut mon ami, répondit celui-ci; mais pas pour longtemps, je l'espère.

—Tâchez de vous bien rappeler la route que nous avons suivie, afin de ne pas vous tromper au retour, reprit le chasseur.

—Je tâcherai.

—Eh! Vieux chasseur, dit en ricanant Domingo, pourquoi diable ne m'envoyez-vous pas, moi qui suis un coureur des bois et qui connais le désert sur le bout du doigt, au lieu de ce pauvre homme qui, j'en suis certain, laissera ses os en route?

Bon-Affût lança au gambucino un regard pénétrant qui lui fit baisser la tête en rougissant.

—Parce que, répondit-il en appuyant avec intention sur chaque mot, ami Domingo, j'ai pour vous une si forte inclination que je ne puis consentir à vous perdre de vue une seule minute; vous me comprenez, n'est-ce pas?

—Parfaitement, parfaitement, bégaya le gambucino avec confusion; il est inutile de vous fâcher, vieux chasseur, je resterai; ce que j'en disais, c'était dans votre intérêt, voilà tout.

—J'apprécie votre offre comme elle le mérite, répondit en radiant le Canadien, n'en parlons plus. Et il continua en s'adressant à Bermudez: Comme nous pouvons avoir bientôt besoin de secours, tâchez en revenant de prendre, si cela est possible, une route plus directe et plus courte.

—Je ferai en sorte.

—Cette grotte est un excellent refuge, elle est assez spacieuse pour vous donner abri à tous; vous y demeurerez avec les chevaux et vous ne la quitterez que sur un ordre de moi: c'est entendu?

—Et compris, soyez tranquille; je suis trop pénétré de l'importance des recommandations que vous me faites pour les négliger.

—Un dernier mot. Je vous ai dit qu'il fallait absolument, pour le succès de l'expédition difficile que nous tentons, que nous trouvions ici, en cas de besoin, un fort détachement d'hommes résolus; recommandez bien à Ruperto de redoubler de prudence et d'éviter autant que possible, je ne dis pas une rixe avec les Indiens, mais même leur rencontre.

—Je le lui dirai.

—Maintenant, remettons la pirogue à flot, et bonne chance.

—Dieu veuille que vous réussissiez à sauver la pauvre niña, dit le vieux domestique avec une émotion qu'il ne put maîtriser; je donnerais avec joie ma vie pour elle.

—Allez en paix, mon ami, répondit Bon-Affût d'un ton affectueux, j'ai déjà fait le sacrifice de la mienne.

Les aventuriers sortirent alors de la grotte, non sans avoir d'abord interrogé le dehors du regard, afin de voir si nul danger n'existait. Un silence profond régnait sous le couvert impénétrable de la forêt.

Les aventuriers enlevèrent sur leurs épaules la pirogue dans laquelle ils avaient placé des provisions pour le compagnon qui les quittait.

Bientôt l'embarcation se balança légèrement sur l'eau.

Bermudez fit ses derniers adieux, puis se détournant avec effort, il sauta dans la pirogue, saisit les pagaies et s'éloigna.

—Au revoir! lui cria don Mariano d'une voix émue.

—A bientôt, si Dieu veut, répondit Bermudez.

—Amen! murmurèrent pieusement les aventuriers.

Bon-Affût suivit longtemps des yeux la marche de la pirogue, puis se retournant par un mouvement brusque vers ses compagnons:

—C'est un cœur dévoué, murmura-t-il, comme se parlant a lui-même: arrivera-t-il?

—Dieu le protégera, répondit don Mariano.

—C'est vrai, reprit le chasseur en passant sa main sur son front; je suis fou, sur ma parole, d'avoir de telles pensées, et ingrat, qui plus est, ingrat envers la Providence, qui a veillé sur nous jusqu'ici avec une si grande sollicitude.

—Bien parlé, mon ami, fit don Mariano; j'ai le pressentiment que nous réussirons.

—Eh bien, voulez-vous que je vous parle franchement, fit gaiement le chasseur; moi aussi, j'en ai le pressentiment; ainsi, en avant.

—L'Aigle-Volant posa alors sa main sur l'épaule du chasseur.

—Avant que de partir, je voudrais tenir conseil avec mon frère, dit-il; le cas est grave.

—Vous avez raison, chef, rentrons dans la grotte; nos mouvements doivent être combinés avec la plus grande prudence, afin, le moment venu, de ne pas commettre une irréparable bévue qui compromettrait sans retour le succès de notre expédition.

Le Comanche fit un signe d'assentiment, et précédant ses amis, il retourna à la caverne. Le feu n'était pas complètement éteint, il couvait sous la cendre; en un instant il fut ravivé; les quatre hommes s'accroupirent gravement autour.

Alors le chef détacha son calumet de sa ceinture, le bourra de tabac sacré, l'alluma, et après avoir aspiré lentement deux ou trois bouffées de fumée, il le passa à Bon-Affût. Le calumet fit ainsi le tour du cercle sans qu'un mot fût prononcé, pendant que le tabac contenu dans le fourneau se consumait. Lorsqu'il ne resta plus que de la cendre, le chef le secoua dans le brasier, replaça le calumet à sa ceinture et s'adressant à Bon-Affût:

—Un chef voudrait parler, dit-il.

—Mon frère peut parler, répondit le chasseur en s'inclinant, nos oreilles sont ouvertes.

Le sachem, après avoir d'un geste ordonné à sa femme de s'éloigner hors de la portée de la voix, ce que, selon la coutume indienne, l'Églantine fit immédiatement, s'inclina révérencieusement devant les membres du conseil et prit la parole en ces termes.

XXIX.

Le conseil.

L'Aigle-Volant, depuis le commencement de l'expédition à laquelle il avait consenti à prendre part, avait constamment joué un rôle passif, acceptant sans les discuter les combinaisons proposées par Bon-Affût, exécutant avec franchise et fidélité les ordres qu'il recevait du chasseur, en un mot, remplissant entièrement le rôle d'un guerrier subordonné à un chef dont le devoir est de penser pour lui; aussi la nouvelle attitude prise subitement par le sachem remplit-elle d'étonnement le Canadien, qui ne prévoyait nullement sur quel sujet allait s'établir le débat, et qui craignait intérieurement que, dans la situation critique où il se trouvait en ce moment, le Comanche n'eût l'intention de l'abandonner à ses propres ressources, de se retirer, et peut-être de créer des obstacles à l'exécution de ses projets. Aussi attendit-il impatiemment l'explication de la conduite étrange de son allié.

Le chef, toujours impassible, s'était levé; après avoir salué à la ronde, il se décida enfin à prendre la parole:

—Visages pâles, mes frères, dit-il de sa voix gutturale et sympathique, depuis plus d'une lune que nous sommes ensemble sur le même sentier, partageant les mêmes fatigues, dormant côte à côte, mangeant du produit de la même chasse, sans que le chef que vous avez admis à partager vos travaux et vos périls ait été jusqu'à ce jour admis à entrer aussi avant dans votre confiance qu'un ami doit y être; votre cœur est toujours pour lui resté fermé et entouré d'un nuage épais, vos projets lui sont aussi inconnus que le premier jour, les paroles que souffle votre poitrine sont et demeurent pour lui des énigmes indéchiffrables; cela est-il bien? Cela est-il juste? Non. Pourquoi m'avez-vous appelé, pourquoi m'avez-vous prié de vous accompagner, si je dois demeurer toujours pour vous un étranger? Jusqu'à présent j'ai renfermé dans mon cœur l'amertume que me causait votre conduite soupçonneuse; pas une plainte n'est montée de mon cœur à mes lèvres, en me voyant traité d'une manière si peu conforme à mon rang et aux relations que j'ai toujours entretenues avec vous; en ce moment même je continuerais à garder le silence, si mon amitié pour vous n'était pas plus forte que le ressentiment que me cause votre conduite peu généreuse à mon égard. Nous sommes sur la terre sainte des Indiens, le sol que nous foulons est sacré; des périls nous entourent, des embûches sans nombre sont tendues de toutes parts sous nos pas; comment vous aiderai-je à les conjurer si vos projets ne me sont enfin révélés, si je ne sais, en un mot, si le sentier que nous suivons est celui de la guerre ou celui de la chasse? Parlez avec franchise, ôtez la peau de votre cœur, de même que j'ai ôté celle du mien, éclairez-moi sur la conduite que vous avez l'intention de tenir et le but que vous vous proposez, afin que je vous aide de mes conseils si cela est nécessaire, et que, étant votre allié, je ne reste pas plus longtemps en dehors de vos délibérations, ce qui est honteux pour la nation à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, et indigne d'un guerrier tel que moi. J'ai dit, mes frères; j'attends votre réponse, qui, j'en suis convaincu, sera telle que doivent la faire des guerriers aussi sages et aussi expérimentés que vous l'êtes.

Pendant le long discours du chef comanche, Bon-Affût avait à plusieurs reprises donné des marques d'impatience, s'il n'avait craint de manquer aux règles de l'étiquette indienne en l'interrompant, certes il l'aurait fait; ce n'avait été qu'à grand-peine qu'il était parvenu à se contraindre et à conserver l'apparence impassible qui est de rigueur en semblable circonstance. Aussitôt que le chef eut repris sa place, le chasseur se leva, et après avoir salué d'un signe de tête les assistants, il prit la parole d'une voix ferme, et répondit en ces termes:

—Le Wacondah est grand, il tient dans sa main droite le cœur de tous les hommes, quelle que soit leur couleur: seul il peut connaître les intentions et lire dans leur âme. Les reproches que vous m'adressez, chef, ont une apparence de justice que je ne veux pas discuter avec vous; vous avez pu supposer, d'après la conduite que les circonstances m'ont jusqu'à présent contraint à tenir vis-à-vis de vous, que je ne vous accordais pas la confiance que vous méritez à si juste titre; il n'en est rien, j'attendais que l'heure de parler fût venue, non seulement pour vous expliquer mes intentions, mais encore pour réclamer votre aide et votre intervention. Vous désirez que je m'explique immédiatement, je vais le faire; mais peut-être eût-il mieux valu que vous attendissiez que cette forêt dans laquelle nous nous trouvons fût traverser.

—Je ferai observer à mon frère que je n'exige rien de lui; j'ai cru devoir lui faire certaines observations; s'il ne les trouve pas justes, son cœur est bon, il me pardonnera en songeant que je ne suis qu'un pauvre Indien dont l'intelligence est obscurcie par un nuage, et que je n'ai pas eu l'intention de le blesser.

—Non, non, chef, reprit vivement le chasseur; puisque nous sommes sur cette question, mieux vaut l'éclaircir tout de suite, afin de ne plus avoir à y revenir et que rien dorénavant ne s'élève entre nous.

—Je suis à la disposition de mon frère, prêt à l'entendre si cela lui plaît, et content d'attendre encore s'il le juge nécessaire.

—Je vous remercie, chef; mais je m'en tiens à ma résolution première, je préfère tout vous dire.

Le Comanche sourit avec finesse.

—Mon frère est bien résolu à parler? lui demanda-t-il.

—Oui.

—Bon; alors mon frère n a rien à ajouter, tout ce qu'il a à me dire, je le sais, il ne m'apprendrait rien de plus que ce que j'ai deviné moi-même.

Le chasseur ne put retenir un geste d'étonnement.

—Oh! Oh! murmura-t-il, que signifie cela, chef? Pourquoi alors les reproches que vous m'avez adressés?

—Parce que j'ai voulu faire comprendre à mon frère qu'un ami ne doit rien avoir de caché pour un autre, surtout lorsque cet ami est éprouvé depuis longues années, que sa fidélité est à l'épreuve, et qu'on sait que l'on peut compter sur lui comme sur soi-même.

Le chasseur sourit légèrement, mais se remettant aussitôt:

—Merci de la leçon que vous me donnez, chef, dit-il en lui tendant cordialement la main, je la mérite, car j'ai en effet manqué de confiance en vous; le service que j'attends de vous est si important pour moi que je reculais tous les jours à vous le demander et que, malgré moi, je vous l'avoue, je ne m'y serais probablement décidé qu'au dernier moment.

—Je le sais, répondit le Comanche avec un ton de bonne humeur tout à fait rassurant.

—Cependant, reprit le chasseur, malgré l'assurance que vous avez de connaître mes projets, peut-être serait-il bon que j'entrasse vis-à-vis de vous dans certains détails que vous ignorez.

—Je répète à mon frère pâle que je sais tout; l'Aigle-Volant est un des premiers sachems de sa nation, il a l'ouïe fine et la vue perçante: depuis près de deux lunes il n'a pas quitté le grand chasseur pâle; pendant ce laps de temps, bien des événements se sont passés, bien des paroles ont été prononcées devant lui; le chef a vu, il a entendu, et tout est aussi clair dans son esprit que si toutes ces choses avaient été dessinées pour lui dans un de ces colliers—livres—que savent si bien faire les blancs et dont j'ai vu quelques-uns entre les mains des chefs de la prière.

—Quelle que soit votre pénétration, chef, reprit le chasseur avec insistance, j'ai peine à me figurer que vous soyez aussi bien au courant de mes intentions que vous le supposez.

—Non seulement je connais les intentions de mon frère, mais encore je sais quel est le service qu'il attend de moi.

—Pardieu, chef, vous me ferez un énorme plaisir en me le disant, non pas que je doute de votre pénétration, les hommes rouges sont renommés pour leur finesse; cependant cela me semble si extraordinaire, que je vous avoue que je serais charmé d'en avoir le cœur net, ne serait-ce que pour ma satisfaction personnelle et pour prouver aux personnes qui nous écoutent combien nous avons tort, nous autres blancs, de nous imaginer que nous vous sommes si supérieurs en intelligence, lorsque vous nous laissez au contraire si loin derrière vous.

—Hum! murmura Domingo, ce que vous dites là est un peu fort, vieux chasseur; il est connu que les Indiens sont des bêtes brutes.

—Ce n'est pas mon avis, observa don Mariano; bien que je connaisse fort peu les peaux-rouges, avec lesquels jusqu'à présent je ne m'étais jamais trouvé en rapport, cependant, depuis mon arrivée dans ces régions, je leur ai vu accomplir des actions si étonnantes que je ne serais nullement surpris que ce chef eût, ainsi qu'il l'assure, pénétré complètement vos projets.

—Je le crois aussi, reprit le chasseur. Du reste, nous allons en juger. Parlez, chef, afin que nous sachions le plus tôt possible à quoi nous en tenir sur cette pénétration dont vous vous flattez.

—L'Aigle-Volant n'est pas une vieille femme bavarde, qui se vante à tort et à raison; c'est un sachem dont les actions et les paroles sont mûrement pesées; il n'a pas la prétention d'en savoir plus que ses frères les visages pâles; seulement l'expérience qu'il a acquise lui tient lieu de sagesse, elle l'aide à expliquer ce qu'il voit et ce qu'il entend.

—C'est bien chef, je sais que vous êtes un guerrier vaillant et renommé: nos oreilles sont ouvertes, nous vous écoutons avec toute l'attention que vous méritez.

—Mon frère le grand chasseur pâle veut entrer dans Quiepaa-Tani, où se sont réfugiées deux jeunes femmes blanches, dont l'une est la fille du chef à la barbe grise; ces deux femmes ont été confiées à un sachem apache nommé Addick; mon frère le chasseur a hâte d'arriver à Quiepaa-Tani, parce qu'il redoute une trahison du chef apache, qu'il soupçonne de s'être allié avec l'homme qui a été juge par les visages pâles pour enlever les deux femmes et les faire disparaître. J'ai dit: ai-je bien compris les intentions de mon frère, ou bien me suis-je trompé?

Les assistants se regardèrent avec étonnement; le chef jouit un instant de son triomphe, puis il reprit:

—Maintenant, voici le service que le chasseur veut demander à son frère le sachem comanche:

—Vrai Dieu! chef, s'écria Bon-Affût, je dois avouer que tout ce que vous avez dit est vrai! Comment l'avez-vous appris? Je ne sais de quelle façon l'expliquer, bien qu'à la rigueur on en a assez parlé devant vous pour que vous ayez fini par le deviner; mais quant au service que j'attends de vous, si vous pouvez me le dire, vive Dieu! Je vous reconnaîtrai pour le plus...

—Que mon frère ne s'avance pas trop, interrompit en souriant le chef, de peur qu'il ne me prenne bientôt pour un adepte de la grande médecine—sorcier—.

—Hum! fit gravement le chasseur, je ne jurerais pas que ce n'est point.

—Och! Mon frère jugera. Aucun visage pâle n'est parvenu jusqu'à ce jour à entrer dans Quiepaa-Tani; cependant mon frère veut, coûte que coûte, y pénétrer, afin d'obtenir des renseignements certains sur les deux jeunes vierges pâles; malheureusement mon frère ne sait comment mettre à exécution le projet ni comment il parviendrait à sauver les jeunes filles s'il les voyait en danger. Voilà pourquoi il a pensé à l'Aigle-Volant; il s'est dit que son frère rouge était un chef, qu'il devait avoir à Quiepaa-Tani des amis ou des parents, que l'entrée du Tzinco—ville,—interdite pour lui à cause de sa couleur, ne l'était pas pour le chef, et que les renseignements qu'il ne pouvait pas prendre, l'Aigle-Volant les prendrait pour lui.

—Oui, voilà ce que j'ai pensé, chef. A quoi bon le cacherai-je? Me suis-je trompé? Ne ferez-vous pas cela pour moi?

—Je ferai mieux, répondit l'Indien; que mon frère écoute. L'Églantine est une femme; nul ne s'occupera d'elle, elle entrera inaperçue dans le Tzinco, et, mieux que le chef, obtiendra tous les renseignements dont mon frère a besoin; lorsque le moment d'agir sera venu, l'Aigle-Volant aidera le chasseur.

—Pardieu! Vous avez raison, Sachem, votre idée est meilleure que la mienne; il est préférable sous tous les rapports que ce soit l'Églantine qui aille à la découverte; une femme ne peut inspirer de soupçons, mieux que qui que ce soit elle apprendra des nouvelles. En route donc sans plus tarder; aussitôt que nous aurons traversé la forêt, nous l'enverrons au Tzinco.

L'Aigle-Volant secoua la tête et retint par le bras le chasseur, qui déjà s'était levé pour se mettre en route.

—Mon frère est vif, fit-il; qu'il me laisse lui dire encore un mot.

—Voyons!

—L'Églantine partira en avant, mon frère aura plus tôt des nouvelles.

Don Mariano se leva, et serrant avec émotion la main du Comanche:

—Merci pour cette bonne pensée qui vous est venue, chef, lui dit-il; vous avez toutes les délicatesses, votre cœur est noble, il sait compatir aux douleurs d'un père; merci, encore une fois.

L'Indien se détourna pour ne pas laisser voir sur son visage les traces du sentiment qui l'agitait malgré lui, ce qui, dans sa pensée, était indigne d'un chef, qui doit en toute circonstance demeurer impassible.

—En effet, reprit Bon-Affût, ce que propose le chef nous fera gagner un temps précieux; son idée est excellente.

L'Aigle-Volant ordonna d'un geste à l'Églantine de s'approcher.

La jeune femme obéit.

Alors le chef lui expliqua dans sa langue ce qu'elle devait faire, pendant que, timidement posée devant lui, elle l'écoutait avec une grâce charmante.

Lorsque le chef lui eut donné ses instructions dans les plus grands détails, et qu'elle se fut bien pénétrée de ce qu'on attendait d'elle, elle se tourna gracieusement vers don Mariano et Bon-Affût, et, avec un doux sourire, elle leur dit d'une voix harmonieuse:

—L'Églantine saura.

Ces deux mots remplirent le cœur du pauvre père de joie et d'espérance.

—Soyez bénie, jeune femme, lui dit-il, soyez bénie pour le bien que vous me faites en ce moment et pour celui que vous avez l'intention de me faire.

La séparation du mari et de la femme fut ce qu'elle devait être entre Indiens, c'est-à-dire grave et froide; quelque amour qu'éprouvât l'Aigle-Volant pour sa compagne il aurait eu honte devant des étrangers, et surtout devant des blancs, de montrer la moindre émotion et de laisser deviner ses sentiments pour elle.

Après s'être une dernière fois inclinée devant don Mariano et Bon-Affût en signe d'adieu, l'Églantine s'éloigna rapidement, de ce pas gymnastique et relevée qui fait des Indiens les premiers et les meilleurs marcheurs du monde. Si grand que fut le stoïcisme du chef, cependant il suivit la jeune femme du regard, jusqu'à ce qu'enfin elle eut disparu au milieu des arbres.

Comme rien ne les pressait en ce moment, les aventuriers laissèrent passer la grande chaleur du jour, et ils ne se remirent en route que lorsque le soleil à son déclin n'apparut plus que comme un globe de feu presque au niveau du sol. Leur marche fut lente à cause des difficultés sans nombre qu'ils avaient à surmonter pour se frayer une route à travers le fouillis de lianes et de plantes de toutes sortes enchevêtrées les unes dans les autres en réseaux inextricables qu'il leur fallait couper à coups de hache à chaque pas.

Enfin, après quatre jours d'une course pendant laquelle ils avaient eu à supporter des fatigues inouïes, ils virent enfin devant eux les arbres devenir plus clairsemés, le couvert se fit moins épais, et entre les arbres ils aperçurent au loin un horizon profond et découvert.

Bien que les aventuriers se trouvassent au sein d'une forêt vierge où, selon toutes probabilités, ils ne devaient s'attendre à rencontrer aucun individu de leur espèce, cependant ils ne négligeaient aucune précaution et n'avançaient qu'avec prudence, marchant en file indienne, le doigt sur la détente du rifle, l'œil et l'oreille au guet; car aussi près d'une des villes sacrées des Indiens, ils pouvaient s'attendre, surtout après la chaude escarmouche qu'ils avaient eue à soutenir quelques jours auparavant, à être espionnés par des éclaireurs envoyés à leur recherche.

Vers le soir du quatrième jour, au moment où ils se préparaient à camper pour la nuit dans une clairière assez vaste sur les bords d'un ruisseau sans nom, comme on en rencontre tant dans les forêts vierges, Bon-Affût, qui marchait en tête de la petite troupe, s'arrêta tout à coup et se baissa vivement sur le sol en donnant les marques du plus grand étonnement.

—Qu'y a-t-il? lui demanda don Mariano au bout d'un instant.

Bon-Affût ne lui répondit pas; mais il se tourna vers le chef indien en lui disant avec une certaine inquiétude:

—Voyez vous-même, chef, ceci me semble inconcevable.

L'Aigle-Volant se baissa à son tour vers le sol, et demeura assez longtemps à considérer les empreintes qui semblaient intriguer si vivement le chasseur.

Enfin il se releva.

—Eh bien? lui demanda Bon-Affût.

—Une troupe de cavaliers a passé par ici aujourd'hui même; répondit-il.

—Oui, fit le chasseur; mais qui sont ces cavaliers? D'où viennent-ils? Voilà ce que je voudrais savoir.

L'Indien reprit son inspection avec une attention plus minutieuse que précédemment.

—Ce sont des visages pâles, dit-il.

—Comment! Des visages pâles! s'écria Bon-Affût d'une voix étouffée par la prudence, c'est impossible; songez donc où nous sommes; jamais blanc, excepté moi, n'a jusqu'à ce jour pénétré dans ces régions.

—Ce sont des visages pâles, reprit le chef. Voyez, il y en a un qui s'est arrêté ici, il est descendu de cheval; tenez, voici la trace de ses pas, son pied a écrasé cette touffe d'herbe, un des clous de sa chaussure a laissé une ligne noire sur cette pierre.

—C'est vrai, murmura Bon-Affût, les mocassins des Indiens ne laissent pas de telles empreintes; mais qui peuvent être ces hommes? Comment ont-ils pénétré ici? Quelle direction ont-ils suivie pour venir?

Pendant que Bon-Affût s'adressait in petto ces questions et cherchait vainement la solution de ce problème qui lui semblait insoluble, l'Aigle-Volant avait fait quelques pas en suivant attentivement les empreintes parfaitement visibles sur le sol.

—Et bien, chef, lui demanda le chasseur en le voyant revenir vers lui, avez-vous trouvé quelque chose qui puisse nous renseigner?

—Ooah! fit l'Indien en hochant la tête, la piste est fraîche, les cavaliers ne sont pas loin.

—En êtes-vous sur, chef? Songez combien il est important pour nous de savoir qui sont les gens que nous avons pour voisins.

Le Comanche demeura un instant silencieux, plongé sans doute dans de sérieuses réflexions; puis, relevant la tête:

—L'Aigle-Volant, dit-il, essaiera de satisfaire son frère. Que les visages pâles demeurent ici jusqu'à son retour; le chef va prendre la piste, bientôt il dira au chasseur si ces hommes sont des amis ou des ennemis.

—Pardieu! J'irai avec vous, chef, répondit vivement Bon-Affût; il ne sera pas dit que, pour nous être utile, vous vous soyez exposé à un danger sérieux, sans avoir auprès de vous un ami pour vous soutenir.

—Non, reprit l'Indien, mon frère doit rester ici, un guerrier seul est suffisant.

Le chasseur savait que, lorsque le chef avait pris une résolution, rien ne pouvait lui en faire changer; il n'insista pas.

—Partez donc, dit-il, et agissez à votre guise; je sais que ce que vous ferez sera bien.

Le Comanche rejeta son rifle sur l'épaule, s'étendit sur le sol, et disparut dans les buissons en rampant comme un serpent.

—Et nous, demanda don Mariano, qu'allons nous faire?

—Attendre le retour du chef, répondit Bon-Affût, et en l'attendant, préparer le repas du soir dont, ainsi que moi, je n'en doute pas, vous commencez à reconnaître l'urgence.

Les aventuriers s'installèrent tant bien que mal dans la clairière où ils se trouvaient, et, ainsi que l'avait dit Bon-Affût, ils préparèrent le souper en attendant le retour de leur batteur d'estrade, dont cependant l'absence fut beaucoup plus longue qu'ils ne l'avaient supposé, car la nuit était tombée déjà depuis longtemps sans qu'il eût reparu.

XXX.

Le deuxième détachement.

Ainsi que nous l'avons dit dans notre précédent chapitre, l'Aigle-Volant s'était lancé sur la piste des cavaliers dont les empreintes avaient été aperçues par Bon-Affût.

L'Indien était réellement un des plus fins limiers de sa nation; car, bien que la nuit vint rapidement et l'empêchât bientôt de distinguer les traces qui servaient à le guider dans ses recherches, il n'en continua pas moins à avancer d'un pas aussi sûr et aussi assuré que s'il eût été au milieu de l'un de ces larges chemins jadis tracés par les Espagnols au temps de leur domination, et dont il reste encore quelques vestiges à demi effacés aux environs des grandes cités hispano-américaines.

Dix minutes environ après avoir quitté ses compagnons, le chef s'était relevé, et sans paraître attacher grande importance aux vestiges laissés sur le sol, il avait continué sa marche, se contentant de s'orienter de temps en temps en jetant un regard perçant sur les arbres et les buissons qui l'entouraient.

L'Aigle-Volant continua à marcher ainsi pendant une heure sans hésiter et sans ralentir son pas; arrivé à un endroit où les arbres s'écartaient à droite et à gauche, de façon à former un vaste carrefour dans lequel venaient aboutir plusieurs sentes de bêtes fauves, le chef s'arrêta un instant, jeta un regard soupçonneux et investigateur autour de lui, saisit son rifle que jusqu'alors il avait porté rejeté en arrière sur l'épaule, visita l'amorce avec soin, et, courbant légèrement le corps au niveau des hautes herbes, il s'avança à pas mesurés du côté d'un buisson touffu dont il écarta les branches avec précaution et dans lequel il ne tarda pas à disparaître tout entier.

Dès qu'il fut complètement caché dans le fouillis de plantes au milieu duquel il avait cherché un abri, le Comanche s'agenouilla, entr'ouvrit peu à peu le rideau de feuillage qui le masquait, et regarda. Tout à coup, par un mouvement brusque l'Aigle-Volant se releva, désarma son rifle qu'il plaça sur son épaule, puis il quitta le buisson la tête haute et le sourire aux lèvres.

Au centre d'une vaste clairière, éclairée par trois ou quatre brasiers ardents, une vingtaine d'hommes étaient campés, pittoresquement groupés autour des feux et préparant joyeusement leurs repas du soir, tandis que leurs chevaux entravés à l'amble broutaient leur provision de pois grimpants et les jeunes pousses des arbres auprès desquels ils se trouvaient.

Ces cavaliers, l'Aigle-Volant les avait reconnus au premier coup d'œil, étaient don Leo de Torres, Balle-Franche et les gambucinos détachés à la poursuite de don Estevan. L'Indien s'approcha du feu auprès duquel don Leo et les chasseurs étaient assis, et s'arrêtant devant eux:

—Que le Wacondah veille sur mes frères! dit-il en forme de salut: un ami les vient visiter.

—Qu'il soit le bienvenu, répondit gracieusement don Leo en lui tendant la main.

—Oui, ajouta Balle-Franche, mille fois le bienvenu! Bien que sa présence ait lieu de nous surprendre.

Le chef s'inclina et prit place entre les deux blancs.

—Comment se fait-il que nous vous rencontrions ici? demanda le chasseur.

—La question que m'adresse mon frère en ce moment est celle que je me préparais à lui faire moi-même.

—Comment cela? fit don Leo.

—Mon frère le guerrier pâle ne sait-il pas où il se trouve en ce moment?

—D'aucune façon; depuis notre séparation, nous avons toujours suivi la piste de notre ennemi sans pouvoir jamais l'atteindre: cette piste nous a conduits dans des parages inconnus à Balle-Franche lui-même.

—Je dois l'avouer, voici la seconde fois que pareille chose m'arrive, et cela dans des circonstances identiques; la première, je me rappelle que c'était en 1843, j'étais alors au...

—Mais interrompit sans façon l'Aigle-Volant, si le chasseur ne connaît pas ces régions, mon frère le guerrier les connaît, lui.

—Moi? fit don Leo, pas le moins du monde, chef; voici, je vous le certifie, la première fois que je viens de ce côté.

—Mon frère se trompe, il y est venu déjà; seulement, de même que tous les visages pâles, la mémoire de mon frère est courte, il a oublié.

—Non, chef; j'ai trop l'habitude du désert pour ne pas reconnaître du premier coup d'œil un endroit quel qu'il soit où je serais déjà venu.

L'Indien sourit de cette prétention si mal justifiée.

—C'est pourtant ce qui arrive aujourd'hui à mon frère, dit-il, bien que trois lunes tout au plus se soient écoulées depuis qu'il a visité ces parages en compagnie du chasseur pâle auquel il donne le nom de Bon-Affût.

L'aventurier se redressa brusquement, une vive émotion se laissa voir sur son visage.

—Que voulez-vous dire, au nom du ciel, peau-rouge? s'écria-t-il avec émotion.

—Je veux dire que Quiepaa-Tani est là, répondit l'Indien en étendant le bras dans la direction du sud-ouest, que nous en sommes éloignés à peine d'une demi-journée de marche.

—Il serait possible?

—Un chef ne ment jamais.

—Oh! s'écria le jeune homme avec énergie en se levant subitement, merci de cette bonne nouvelle, chef.

—Qu'allez-vous faire? lui demanda Balle-Franche.

—Comment! Ce que je vais faire! Ne le devinez-vous pas? Celles que nous voulons sauver sont à quelques lieues à peine de nous, et vous m'adressez cette question!

—Je vous l'adresse parce que je crains que, par votre fougue et votre imprudence, vous ne compromettiez le succès de notre expédition.

—Vos paroles sont dures, vieux chasseur; mais je vous les pardonne, car vous ne pouvez comprendre ce que j'éprouve.

—Peut-être oui, peut-être non, don Miguel; mais, croyez-moi, dans une expédition comme la nôtre, la ruse seule peut nous faire réussir.

—Au diable la ruse et celui qui la conseille! s'écria le jeune homme avec violence. Je veux délivrer les jeunes filles que moi-même, par ma folle confiance, j'ai fait tomber dans ce traquenard.

—Et que vous perdrez pour jamais par une autre folie, croyez-en l'expérience d'un homme qui a vécu au désert plus d'années que vous ne comptez de mois dans votre vie. Depuis que nous suivons la piste de don Estevan, nous avons constaté qu'un fort parti de cavaliers indiens s'est joint à lui, n'est-ce pas? A deux pas d'une ville sainte dont la population est immense, avez-vous l'intention de lutter avec vos quinze gambucinos contre plusieurs milliers de guerriers peaux-rouges, braves et expérimentés? Ce serait de gaieté de cœur vouloir se faire massacrer sans profit. Si don Estevan se dirige de ce côté, c'est que lui aussi sait que les jeunes filles sont à Quiepaa-Tani. Ne brusquons rien, surveillons les mouvements de notre ennemi sans révéler notre présence et lui laisser soupçonner que nous sommes aussi près de lui; de cette manière je vous réponds du succès sur ma tête.

Le jeune homme avait écouté ces paroles avec la plus grande attention. Lorsque Balle-Franche se tut, il lui serra affectueusement la main, et reprenant sa place auprès de lui:

—Merci, mon vieil ami, lui dit-il, merci de la rude façon dont vous m'avez parlé: vous m'avez fait rentrer en moi-même; j'étais fou. Mais, ajouta-t-il au bout d'un instant, que faire? Comment sauver ces malheureuses enfants?

L'Aigle-Volant, pendant la conversation qui précède, était demeuré calme et silencieux, fumant impassiblement son calumet indien; en entendant don Leo parler ainsi, il comprit qu'il était temps qu'il intervint:

—Que le guerrier pâle reprenne courage, dit-il: l'Églantine-des-bois est à Quiepaa-Tani; demain à l'endit-ha—lever du soleil,—nous aurons des nouvelles des vierges pâles.

—Oh! Oh! fit joyeusement le jeune homme. Aussitôt que votre femme reviendra de ce nid de démons, je lui promets, chef, la plus belle paire de bracelets et les plus beaux pendants d'oreilles que jamais cithuatl indienne n'a portés.

—L'Églantine n'a pas besoin de récompense pour rendre service à mes amis.

—Je le sais, chef; mais vous ne me refuserez pas la satisfaction de lui donner cette légère marque de ma reconnaissance?

—Mon frère est libre.

—Ah ça! observa tout à coup Balle-Franche, par quel hasard vous êtes-vous présenté ce soir à notre campement?

—Ne l'avez-vous pas compris?

—Ma foi! Non, je vous l'avoue; nous étions loin de vous soupçonner aussi près de nous.

—C'est vrai, dit don Leo; mais, maintenant que je sais où nous sommes, tout s'explique.

—Oui; mais cela ne nous dit pas pourquoi le chef est venu nous trouver ici.

—Parce que, répondit l'Aigle-Volant, nous avons découvert vos traces par le travers de la piste que nous suivions.

—C'est juste, et vous avez voulu nous reconnaître? Le chef baissa affirmativement la tête.

—Nos amis se sont-ils arrêtés bien loin d'ici?

—Non, répondit l'Indien; maintenant je vais aller les rejoindre afin de leur apprendre quels sont les hommes que j'ai vus. Mon absence a été longue; les visages pâles s'inquiètent promptement. Je pars.

—Un instant encore, fit Balle-Franche. Puisque le hasard nous a réunis, peut-être vaudrait-il mieux ne plus nous séparer; nous aurons peut-être avant peu besoin les uns des autres.

—En effet, qu'en pensez-vous, chef? Vaut-il mieux que ce soit nous qui vous accompagnions à votre camp ou préférez-vous nous rejoindre.

—Nous viendrons ici.

—Hâtez-vous donc, car je suis curieux de savoir ce qui vous est arrivé depuis notre séparation au gué del Rubio.

—L'Aigle-Volant est un bon payntzin—coureur,—répondit le chef, mais il n'a que les pieds d'un homme.

—En effet, pourquoi donc n'êtes-vous pas venus à cheval?

—Nos chevaux sont restés au camp de la grande rivière; une piste se suit mieux à pied.

—Il est facile de remédier à cela. Combien êtes-vous?

—Quatre.

—Comment! Quatre? Vous étiez davantage il me semble.

—Oui, mais le chasseur pâle vous expliquera pourquoi deux de nos compagnons nous ont quittés.

—Bon, je vous accompagnerai.

Don Leo donna immédiatement l'ordre de préparer quatre chevaux, recommanda a Balle-Franche de veiller sur le campement pendant son absence; alors se mettant en selle, mouvement imité par le chef, tous deux s'éloignèrent en conduisant en bride les chevaux destinés à ceux qu'ils allaient retrouver.

Il ne fallut aux deux hommes que vingt minutes, à peu près, pour faire la route que, seul, l'Aigle-Volant avait mis plus d'une heure à parcourir, à cause des précautions qu'il avait été obligé de prendre lorsqu'il suivait une piste inconnue, qui pouvait appartenir à des ennemis. Ils trouvèrent don Mariano et Bon-Affût, le canon du rifle en avant, et faisant bonne guette. En attendant le retour de l'Aigle-Volant, ils avaient fini par s'endormir; mais les pas des chevaux les avaient réveillés; à tout hasard, ils s'étaient mis sur la défensive.

Seulement, à leur réveil, une surprise fort désagréable les attendait. Ils ne se virent plus que deux au lieu de trois.

Domingo, le gambucino, avait disparu. Aussitôt la reconnaissance effectuée entre don Leo, le chasseur et don Mariano, le Canadien, avant toute chose, leur dit avec agitation:

—Pied à terre, pied à terre, caballero, et en chasse tous!

—Comment! En chasse à cette heure? répondit don Leo; êtes-vous fou, Bon-Affût?

—Je ne suis pas fou, reprit vivement le Canadien; mais, je vous le répète, pied à terre et en chasse! Nous sommes trahis!

—Comment, trahis! s'écria don Leo en bondissant de surprise, et par qui, au nom du ciel?

—Par Domingo! Le traître s'est enfui pendant notre sommeil! Oh! J'avais raison de me défier de sa face cuivrée!

—Domingo enfui? Traître? Vous vous trompez!

—Je ne me trompe pas. En chasse, vous dis-je! Au nom de celles que vous avez juré de sauver!

Il n'en fallait pas autant pour exaspérer le jeune homme; il se précipita en bas de son cheval et saisissant son rifle:

—Que faut-il faire? demanda-t-il.

—Partageons-nous le terrain, répondit rapidement le chasseur; partons chacun d'un côté, que Dieu bénisse nos recherches! Nous n'avons perdu que trop de temps déjà.

Sans un plus long échange de paroles, les quatre hommes s'enfoncèrent dans la forêt par quatre côtés différents.

Mais les ténèbres étaient épaisses; sous le couvert où même en plein jour les rayons du soleil ne pénétraient qu'avec peine, par cette nuit noire et sans lune, on ne distinguait rien à deux pas de soi; et si, au lieu de fuir, le gambucino s'était contenté de se cacher aux environs, évidemment les chasseurs passeraient auprès de lui sans l'apercevoir.

Les recherches durèrent longtemps; les chasseurs comprenaient de quelle importance était pour eux de retrouver le fugitif; mais, malgré toute leur adresse, ils ne purent rien découvrir.

Bon-Affût, don Mariano et don Leo étaient depuis quelques instants de retour auprès du foyer; ils se communiquaient, d'un air découragé, le mauvais résultat de leur poursuite, lorsque tout à coup une lueur éblouissante sillonna la forêt et un coup de feu se fit entendre, suivi presque immédiatement d'un second.

—Courons cria Bon-Affût, l'Aigle-Volant a dépisté la vermine; jamais si bon limier n'a été en quête d'une proie.

Les trois hommes s'élancèrent au pas de course dans la direction des détonations qu'ils avaient entendues. En approchant, ils reconnurent qu'une lutte acharnée avait lieu; le cri de guerre des Comanches, poussé d'une voix retentissante par l'Aigle-Volant, ne leur laissa pas le moindre doute à cet égard. Enfin, ils débouchèrent, en courant, sur le théâtre de l'action.

L'Aigle-Volant, le pied posé sur la poitrine d'un homme renversé devant lui, et qui se tordait comme un serpent pour échapper à l'étreinte qui le brisait, avait le dos appuyé contre un chêne noir, et le tomahawk à la main, il se défendait comme un lion contre cinq ou six Indiens qui l'attaquaient à la fois.

Les trois blancs saisirent leurs rifles par le canon et, s'en servant comme de massues, se précipitèrent dans la mêlée avec un cri de défi terrible.

L'effet de cette diversion fut instantané. Les peaux-rouges se dispersèrent dans toutes les directions et s'enfuirent comme une légion de fantômes.

—Sus! Sus! hurla don Leo en s'élançant en avant.

—Arrêtez! lui cria Bon-Affût en le retenant par le bras, autant poursuivre le nuage qu'emporte le vent; laissez échapper ces misérables, nous les retrouverons, je vous le garantis!

L'aventurier comprit qu'en ce moment une poursuite dans les ténèbres serait donner sur lui d'énormes avantages à ses ennemis plus au fait de la localité et probablement fort nombreux; il s'arrêta avec un soupir de regret.

Le chef fut alors entouré et félicité pour sa belle résistance. Le sachem reçut ces compliments avec la modestie qui lui était habituelle.

—Ooah! répondit-il seulement, les Apaches sont des vieilles femmes poltronnes; un guerrier comanche suffit pour en tuer six fois dix, et vingt davantage.

Par un hasard miraculeux, le brave Indien n'avait reçu que quelques égratignures sans importance, dont, malgré les pressantes sollicitations de ses amis, il ne voulut pas consentir à s'occuper autrement qu'en les lavant avec un peu d'eau fraîche.

—Mais, dit soudain Bon-Affût en se baissant, qu'avons-nous ici? Eh! Eh! Je ne me trompe pas, voilà notre fugitif.

C'était, en effet, Domingo. Le pauvre diable avait la cuisse brisée; prévoyant sans doute le sort qui l'attendait, il hurlait de douleur sans vouloir répondre autrement.

—Ce serait une bonne action, dit don Mariano, de casser la tête à ce misérable, afin de terminer ses souffrances.

—Ne nous pressons pas, observa l'implacable chasseur, chaque chose aura son temps; laissez l'Aigle-Volant nous expliquer comment il l'a rencontré.

—Oui! Ceci est important, appuya don Leo.

—C'est le Wacondah qui a livré cet homme entre mes mains, répondit sentencieusement le chef. J'avais fouillé la forêt avec autant de soin que me le permettaient les ténèbres, je revenais vers vous fatigué de près de deux heures de recherches infructueuses, lorsqu'au moment où j'y songeais le moins, je fus brusquement attaqué par plus de dix Apaches qui se ruèrent sur moi de tous les côtés à la fois. Cet homme était en tête des assaillants; il déchargea son cruhpa sur moi sans m'atteindre; je répondis de la même façon, mais plus heureusement, car il tomba; je posai immédiatement le pied sur sa poitrine de crainte qu'il ne m'échappât, et je me défendis de mon mieux contre mes ennemis, afin de vous donner le temps d'accourir à mon secours. J'ai dit.

—Vrai dieu, chef! s'écria le chasseur avec enthousiasme, vous êtes un brave guerrier! Ce que vous avez fait est beau! Ce misérable, après nous avoir abandonnés, avait rejoint un parti de ces oiseaux de proie, il revenait dans l'intention sans doute de nous attaquer pendant notre sommeil.

—Enfin, reprit don Mariano, il est retrouvé, tout est pour le mieux.

Le blessé fit un effort suprême, se redressa, et s'appuyant sur la main droite, il ricana horriblement.

—Oui, oui, répondit-il, je sais que je vais mourir; mais ce ne sera pas sans vengeance!

—Que dis-tu, misérable? s'écria don Mariano.

—Je dis que votre frère sait tout, mon beau seigneur, et qu'il parviendra à déjouer vos projets.

—Vipère! Que t'ai-je fait pour agir ainsi envers moi?

—Vous ne m'avez rien fait, répondit-il avec un rire de démon; mais, ajouta-t-il en désignant don Leo, celui-là, je le hais depuis longtemps.

—Eh bien, meurs, misérable! s'écria le jeune homme exaspéré en lui posant sur le front l'anneau glacé de son rifle.

L'Aigle-Volant détourna l'arme.

—Cet homme est à moi, mon frère, dit-il.

Don, Leo ramena lentement son rifle vers lui, et se tournant vers le chef:

—J'y consens, fit-il, mais à condition qu'il mourra.

Un sourire sinistre plissa pendant une seconde les lèvres minces de l'Indien.

—Oui, répondit-il, et d'une mort apache.

Détachant alors l'arc qu'il portait suspendu auprès de son carquois de peau de panthère, il entoura le crâne du gambucino avec la corde, et faisant tourniquet au moyen d'une flèche passée dans cette corde, tandis que, le genou appuyé entre les épaules du misérable, il empoignait fortement sa chevelure de la main droite et la tirait à lui, il le scalpa ainsi, en lui infligeant la plus abominable torture qui se puisse imaginer, puisque, au lieu de toucher les chairs avec son couteau, il les arracha littéralement au moyen de la corde. Le bandit le visage inondé de sang, les traits défigurés, joignit les mains avec effort en s'écriant avec une expression impossible à rendre:

—Tuez-moi! Oh! Par pitié, tuez-moi!

Le Comanche rapprocha son visage féroce de celui du bandit.

—On ne tue pas les traîtres! dit-il d'une voix sourde. Et, le saisissant par le cou, il passa la lame de son couteau entre ses dents serrées, lui ouvrit la bouche de force et lui arracha la langue qu'il jeta avec dégoût.

—Meurs comme un chien, lui dit-il; ta langue menteuse ne trahira plus personne.

Domingo poussa un cri de douleur tellement horrible que les assistants tressaillirent de terreur, et il roula sans connaissance sur le sol[1].

L'Aigle-Volant repoussa dédaigneusement du pied le corps du bandit, et se tournant vers ses compagnons:

—Partons, dit-il.

Ceux-ci le suivirent silencieusement, atterrés et épouvantés de la scène dont ils avaient été les témoins. Une heure plus tard, ils rejoignirent Balle-Franche à son campement.

Au lever du soleil, l'Aigle-Volant s'approcha de Bon-Affût et lui toucha légèrement l'épaule du doigt.

—Que voulez-vous? demanda le chasseur en s'éveillant.

—Le sachem va au-devant de l'Églantine, répondit simplement le chef.

Et il s'éloigna.

—Il y a cependant quelque chose dans ces rudes natures, murmura le chasseur en le suivant du regard.

XXXI.

Le tlacateotzin[1]

Deux heures après le lever du soleil, l'Aigle-Volant était de retour au camp; l'Églantine l'accompagnait.

Le conseil fut immédiatement réuni, afin d'apprendre les nouvelles.

La jeune Indienne ne savait pas grand chose. Tout se résumait à ceci:

Les deux Mexicaines étaient encore dans la ville. Addick était absent, mais on l'attendait d'un moment à l'autre.

Ces nouvelles, si brèves qu'elles fussent, étaient bonnes cependant; car, bien que les détails manquassent, les chasseurs savaient que leurs ennemis n'avaient pas encore eu le temps d'agir. Il s'agissait donc de les devancer et d'enlever les jeunes filles avant qu'ils n'eussent les moyens de s'y opposer.

Mais, pour enlever les jeunes filles, il fallait s'introduire dans la ville, et là gisait la difficulté.

Difficulté qui, au premier abord, semblait insurmontable.

Dans ce moment de détresse, tous les yeux se tournèrent vers l'Aigle-Volant. Le chef souriait.

A l'expression d'angoisse peinte sur toutes les physionomies, l'Indien devina ce qu'on attendait de lui.

—L'heure est arrivée, dit-il; mes frères pâles exigent de moi le plus grand sacrifice qu'ils puissent demander à un sachem, c'est-à-dire de leur ouvrir les portes de l'un des derniers refuges de la religion indienne, du principal sanctuaire où se conserve encore intacte la loi de Ilhuicamina[2], le plus grand, le plus puissant et le plus malheureux de tous les souverains qui ont gouverné le pays d'Hanahuac[3]; cependant, afin de prouver à mes frères pâles combien mon sang coule rouge dans mes veines et combien mon cœur est pur et sans nuage, pour eux je le ferai, ainsi que je l'ai promis.

A cette assurance donnée par l'Aigle-Volant, dont la parole ne pouvait être révoquée en doute, tous les visages s'éclaircirent.

Le chef continua:

—L'Aigle-Volant n'a pas la langue fourchue; ce qu'il dit, il le fait; il introduira le grand chasseur pâle dans Quiepaa-Tani; seulement, mes frères doivent oublier qu'ils sont guerriers et braves; la ruse seule peut les faire triompher. Le grand chasseur des visages pâles a-t-il compris les paroles du chef? Est-il résolu à se fier à sa prudence et à son expérience?

—J'agirai comme vous me l'indiquerez, chef, répondit Bon-Affût, qui savait que c'était à lui que s'adressait le Comanche; je vous promets de me laisser entièrement guider par vous.

—Ooah! reprit l'Indien en souriant, tout est bien alors; avant deux heures, mon frère sera dans Quiepaa-Tani.

—Dieu veuille qu'il en soit ainsi et que ma pauvre enfant soit sauvée, murmura don Mariano.

—Je suis depuis longtemps habitué à lutter de ruse avec les Indiens, répondit le chasseur; jusqu'à présent, grâce à Dieu, je me suis toujours assez bien tiré de mes rencontres avec eux; j'ai, cette fois encore, bon espoir de réussir.

—Nous nous tiendrons prêts à vous venir en aide, si besoin était, dit don Leo.

—Surtout, arrangez-vous de façon à ne pas être dépistés; vous savez que ce traître de Domingo, leur a donné l'éveil.

—Rapportez-vous-en à moi pour cela, Bon-Affût, dit Balle-Franche; je sais ce que c'est que de jouer à cache-cache avec les Indiens; ce n'est pas la première fois que cela m'arrive, et je me souviens qu'en 1845, à l'époque ou j'étais...

—Je sais, interrompit le Canadien, que vous n'êtes pas homme à vous laisser surprendre, mon ami, et cela me suffit; seulement tenez-vous sur vos gardes, afin d'être prêt au premier signal.

—Et quel sera ce signal? Car il faut bien nous entendre, afin d'éviter un malentendu toujours regrettable qui, dans les circonstances où nous nous trouvons, pourrait avoir des conséquences excessivement graves.

—Vous avez raison; lorsque vous entendrez le cri de l'épervier d'eau répété trois fois à intervalles égaux, alors il faudra agir vigoureusement.

—C'est compris, répondit Balle-Franche; rapportez-vous-en à nous.

—Je suis prêt, dit Bon-Affût au chef; que faut-il faire?

—D'abord il faut vous habiller, répondit l'Aigle-Volant.

—Comment! M'habiller? fit le chasseur en jetant un regard étonné sur sa personne.

—Ooah! Mon frère croit-il donc qu'il entrera à Quiepaa-Tani avec ses vêtements de visage pâle?

—C'est juste, un déguisement indien est de rigueur; attendez un instant.

Le travestissement n'était pas long à opérer.

L'Églantine s'était modestement retirée dans l'épaisseur du bois, afin de ne pas assister à la toilette du chasseur.

En quelques minutes Bon-Affût avait tiré de ses alforjas un rasoir avec lequel il avait abattu barbe et moustache.

Pendant ce temps, le chef avait été cueillir une plante qui croissait en abondance dans la forêt. Après en avoir extrait le jus, l'Aigle-Volant aida le Canadien, qui s'était dépouillé de tous ses vêtements, à s'en teindre le corps et le visage. Puis le chef lui dessina, tant bien que mal, une ayotl, ou tortue sacrée, sur la poitrine, accompagnée de quelques ornements fantastiques qui n'avaient rien de belliqueux, et qu'il lui reproduisit sur le visage. Il donna aux cheveux, encore presque tous noirs du chasseur, une nuance blanchâtre destinée à le faire paraître très âgé; car on sait que chez les Indiens les cheveux conservent fort longtemps leur couleur; il noua les cheveux sur le sommet de la tête, à la mode des Yumas, les peaux-rouges les plus voyageurs qui existent, et à gauche de cette touffe, afin de bien exprimer qu'elle ornait le chef d'un homme pacifique, il planta une plume de papagallo, au lieu de la mettre au milieu même du chignon, ainsi qu'ont coutume de le faire les guerriers.

Une fois ces préparatifs terminés, l'Aigle-Volant demanda aux Européens, qui avaient suivi avec curiosité les différentes péripéties de cette métamorphose, comment ils trouvaient leur compagnon.

—Ma foi, répondit naïvement Balle-Franche, si je n'avais pas assisté à sa transformation, je ne le reconnaîtrais pas; et, à propos de cela, je me rappelle une singulière aventure qui m'arriva en 1836. Figurez-vous...

—Et vous, qu'en dites-vous? reprit l'Indien en coupant impitoyablement la parole au Canadien et en s'adressant à don Leo.

Celui-ci ne put s'empêcher de rire en regardant le chasseur.

—Ma foi, je le trouve affreux; il ressemble si bien à un peau-rouge que je suis certain qu'il peut hardiment se risquer.

—Och! Les Indiens sont bien fins, murmura le chef; cependant, je crois que, déguisé ainsi, si mon frère veut bien se pénétrer de l'esprit du personnage qu'il représente, il n'a rien à craindre.

—Je ne demande pas mieux; seulement je vous ferai observer, chef, que j'ignore encore quel est le personnage que vous me destinez à représenter.

—Mon frère est un tlacateotzin, un grand médecin yuma.

—Pardieu! L'idée est bonne; de cette façon je pourrai m'introduire partout.

Le Comanche s'inclina en souriant.

—Je serai bien maladroit si je ne réussis pas, continua le chasseur; mais, puisque je suis médecin, je ne dois pas oublier de me fournir de médicaments.

Bon-Affût, fouillant alors dans ses alforjas, en retira tout ce qui aurait pu le compromettre, et n'y laissa que sa trousse de voyage et une petite boîte à médicaments qu'il portait toujours avec lui, bagage précieux auquel il avait eu recours dans mainte occasion. Il ferma les alforjas, les jeta sur son dos, et se tournant vers le chef:

—Je suis prêt, lui dit-il.

—Bon; l'Églantine et moi nous irons en avant, afin de faciliter la route à mon frère.

Le chasseur fit un signe d'assentiment.

L'Indien appela sa femme: tous deux, après avoir pris congé des aventuriers, s'éloignèrent.

Aussitôt que le chef eut disparu, le chasseur fit à son tour ses adieux à ses amis. C'était peut-être la dernière fois qu'il les voyait. Qui pouvait prévoir le sort qui lui était réservé au milieu des Indiens farouches aux mains desquels il allait se livrer sans défense?

—Je vous accompagnerai jusqu'à la lisière de la forêt, lui dit don Leo, afin de bien me rendre compte des moyens que je pourrai employer afin d'être à portée d'accourir à votre premier signal.

—Venez, lui dit laconiquement le chasseur.

Ils partirent suivis par les vœux de tous leurs compagnons, qui voyaient s'éloigner Bon-Affût avec un sentiment de tristesse et une anxiété inexprimable.

Les deux hommes marchaient côte à côte sans échanger une parole; le Canadien était plongé dans de profondes réflexions; don Leo, lui, semblait en proie à une émotion dont il ne parvenait pas à se rendre maître. Ils arrivèrent ainsi jusqu'aux derniers arbres de la forêt.

Le chasseur s'arrêta.

—C'est ici que nous devons nous quitter, dit-il à son compagnon.

—C'est vrai, murmura le jeune homme, en jetant un regard triste autour de lui. Et il se tut.

Le Canadien attendit un instant; voyant enfin que don Leo s'obstinait à garder le silence:

—N'avez-vous rien à me dire? reprit-il.

—Pourquoi m'adressez-vous cette question? lui demanda le jeune homme en tressaillant.

—Parce que, répondit le chasseur, ce n'est pas seulement afin de jouir plus longtemps de ma compagnie que vous êtes venu jusqu'ici, don Leo; vous devez, je le répète, avoir quelque chose à me dire.

—Oui, c'est vrai, fit-il avec effort, vous avez deviné, j'ai à vous parler; mais je ne sais comment cela se fait, ma gorge se serre, je ne puis trouver de paroles pour vous exprimer ce que j'éprouve. Oh! Si j'avais votre expérience et votre connaissance des langues indiennes, nul autre que moi, je vous assure, Bon-Affût, ne serait allé à Quiepaa-Tani.

—Oui, cela doit être ainsi, murmura le chasseur, se parlant à lui-même plutôt que répondant à son ami; et pourquoi ne serait-ce pas? L'amour est le soleil de la jeunesse; tout aime dans le monde: pourquoi deux êtres beaux et bien faits resteraient-ils seuls insensibles l'un pour l'autre et ne s'aimeraient-ils pas? Que voulez-vous que je lui dise pour vous, ajouta-t-il brusquement.

—Oh! s'écria le jeune homme, vous vous êtes donc aperçu que je l'aimais? Ce secret, que je n'osais m'avouer à moi-même, vous en êtes donc le maître?

—Ne craignez rien pour cela, mon ami; ce secret est aussi en sûreté dans mon cœur que dans le vôtre.

—Hélas, mon ami! Les paroles que je voudrais lui dire, ma bouche seule pourrait les prononcer avec l'espoir de les faire peut-être parvenir à son cœur. Ne lui dites rien, cela vaudra mieux; seulement, apprenez-lui que je suis ici, que je veille sur elle, et que je mourrai ou qu'elle sera libre bientôt dans les bras de son père.

—Je lui dirai tout cela, mon ami.

—Et puis, ajouta-t-il en rompant par un mouvement fébrile une chaînette d'acier pendue à son cou et soutenant un petit sachet de velours noir, prenez cette amulette; c'est tout ce qui me reste de ma mère, fit-il avec un soupir, elle la suspendit à mon cou le jour de ma naissance: c'est une relique sainte, un morceau de la vraie croix béni par le Pape; donnez-lui cela, qu'elle le garde précieusement; cette amulette m'a préservé de bien des périls. C'est tout ce que je puis faire pour elle en ce moment. Allez, mon ami, sauvez-la, puisque, moi, je suis condamné à former des vœux stériles pour sa délivrance. Vous m'aimez, Bon-Affût; je n'ajouterai qu'un mot: de la tentative que vous faites en ce moment résultera pour moi la vie ou la mort. Adieu! Adieu!

Saisissant par un mouvement nerveux la main du chasseur, il la serra avec force à plusieurs reprises, et se détournant brusquement afin de ne pas laisser voir ses larmes, il s'enfonça à pas précipités dans la forêt, où il disparut après avoir fait un dernier signe de la main à son ami qui le regardait s'éloigner.

Après le départ de don Leo, le Canadien demeura un instant sombre et pensif, en proie à une indicible tristesse.

—Pauvre jeune homme, murmura-t-il en poussant un profond soupir, est-ce donc ainsi que l'on est quand on aime?

Au bout d'un instant, il vainquit l'émotion étrange qui lui serrait le cœur, et relevant résolument la tête:

—Le sort en est jeté, dit-il, en avant!

Prenant alors la démarche tranquille et nonchalante d'un Indien, il se dirigea à pas lents vers la plaine, tout en jetant autour de lui des regards interrogateurs.

Aux rayons resplendissants du soleil qui s'était levé radieux, la verte campagne que traversait le chasseur avait pris un aspect réellement enchanteur. De même que la première fois qu'il était venu dans cette contrée, tout était en mouvement autour de lui.

Le Canadien, qui, à l'aide de son nouvel extérieur, pouvait examiner à loisir tout ce qui se passait, regardait curieusement le tableau animé qu'il avait sous les yeux; mais ce qui fixa le plus son attention fut une troupe de cavaliers vêtus ou plutôt peints en guerre, armés de ces longs javelots et de ces longues flèches barbelées qu'ils manient avec une si grande dextérité et dont les blessures sont si dangereuses. La plupart portaient en outre un rifle en bandoulière et une reata à la ceinture, et, marchant en bon ordre, ils s'avançaient au trot vers la ville, paraissant venir du côté opposé à celui par lequel arrivait le chasseur.

Les nombreuses personnes répandues dans la campagne s'étaient arrêtées pour les examiner; Bon-Affût, profitant de cette circonstance, pressa le pas afin de se mêler aux curieux, au milieu desquels, ainsi qu'il le désirait, il fut bientôt confondu, sans que personne songeât à lui accorder la moindre attention.

Les cavaliers allaient toujours le même train, sans paraître remarquer la curiosité qu'ils excitaient, ils se trouvèrent bientôt à une quarantaine de pas de la porte principale. Arrivés à cette distance, ils s'arrêtèrent.

Au même instant, trois cavaliers sortirent au galop de la ville, traversèrent en deux bonds le pont jeté sur le fossé, et vinrent à leur rencontre.

Trois guerriers se détachèrent alors de la première troupe et s'approchèrent d'eux.

Après quelques paroles échangées brièvement, les six cavaliers réunis rejoignirent le détachement qui était demeuré immobile en arrière et entrèrent avec lui dans la ville.

Bon-Affût, qui le suivait de près, arriva à la porte à l'instant où les derniers cavaliers disparaissaient dans la cité.

Le chasseur comprit que le moment était venu de payer d'audace: prenant alors l'air le plus insouciant qu'il lui fût possible d'affecter, bien que son cœur battît à lui briser la poitrine, il se présenta à son tour pour entrer.

Il avait aperçu à quelque distance l'Aigle-Volant et sa femme, arrêtés à causer avec un Indien qui semblait tenir un certain rang.

Cette vue redoubla le courage du hardi Canadien.

Il franchi hardiment le pont et arriva impassible en apparence devant la porte.

Alors une lance s'abattit devant lui et lui barra le passage.

A un geste de l'Aigle-Volant, l'Indien avec lequel il causait le quitta et se dirigea vers la porte.

C'était un guerrier de haute taille, auquel ses cheveux grisonnants et les rides nombreuses de son visage imprimaient un certain caractère de douceur, de finesse et de majesté; il dit un mot à la sentinelle qui s'opposait au passage du chasseur; celle-ci releva aussitôt sa lance et se recula de quelques pas après s'être respectueusement incliné.

Le vieil Indien fit signe au Canadien d'entrer.

—Mon frère est le bienvenu dans Quiepaa-Tani, dit-il gracieusement en saluant le chasseur; mon frère a des amis ici.

Bon-Affût, grâce à la vie qu'il menait depuis longtemps dans les Prairies, parlait plusieurs dialectes indiens avec autant de facilité que sa langue maternelle; d'après la question que lui adressait le peau-rouge, il comprit qu'il était soutenu; alors il prit l'aplomb nécessaire pour bien jouer son rôle et reprit:

—Mon frère est-il un chef?

—Je suis un chef.

—Och! Que mon frère interroge; Ometochtli répondra.

—En changeant pour ainsi dire de personnalité, le chasseur avait aussi eu soin de changer de nom; après des recherches longtemps stériles, il s'était enfin arrêté à celui de Ometochtli, comme se rapportant le mieux au personnage qu'il voulait représenter; car, malgré son apparence formidable, ce nom signifie simplement Deux-Lapins[4], nom des plus inoffensifs, et parfaitement dans l'esprit du rôle adopté par le chasseur.

—Je n'ai pas à interroger mon frère, répondit le chef avec courtoisie; je sais qui il est et d'où il vient; mon frère est un des adeptes de la grande médecine, de la sage nation des Yumas.

—Le chef est bien renseigné, répondit le chasseur; je vois qu'il a causé avec l'Aigle-Volant.

—Mon frère a quitté sa nation depuis longtemps?

—Il y aura sept lunes aux premières feuilles que j'ai pris les mocassins du voyageur.

—Ooah! reprit le chef avec un certain accent de respect; où sont donc situés les territoires de chasse de la nation de mon frère?

—Sur les bords du grand lac sans rivage—la mer.—

—Mon frère compte-t-il exercer la grande médecine à Quiepaa-Tani?

—Je n'y viens que dans ce but et dans celui d'adorer le Wacondah dans le temple magnifique que la piété des Indiens lui a élevé dans la cité sainte.

—Très bon; mon frère est un homme sage; sa nation est pacifique, dit-il en relevant la tête et redressant sa haute taille avec orgueil; je suis un guerrier et on me nomme Atoyac.

Par un hasard étrange, le premier Indien avec lequel Bon-Affût se trouvait en rapport était le même qui avait reçu Addick et dont la femme avait été choisie par le grand-prêtre pour lui servir d'interprète auprès des jeunes filles; il est vrai que ces deux circonstances étaient complètement ignorées du chasseur.

—Mon frère est un grand chef, répondit-il aux paroles de l'Indien.

Celui-ci s'inclina avec une modestie superbe en recevant cette flatteuse qualification.

—Je suis un fils de la sainte tribu à qui est confiée la garde du temple, dit-il.

—Que le Wacondah bénisse la race de mon frère.

Le chef était complètement sous le charme: les compliments du chasseur l'avaient enivré.

—Que mon frère Deux-Lapins me suive; nous allons rejoindre ses amis qui nous attendent, puis nous nous rendrons dans mon calli, qui sera le sien pendant tout le temps de son séjour à Quiepaa-Tani.

Bon-Affût s'inclina respectueusement.

—Je ne suis pas digne de secouer la poussière de mes mocassins sur le seuil de sa porte.

—Le Wacondah bénit ceux qui pratiquent l'hospitalité; mon frère Deux-Lapins est l'hôte d'un chef; qu'il me suive donc.

—Je suivrai mon frère, puisque telle est sa volonté.

Et, sans plus de résistance, il se mit à marcher derrière le vieux chef, charmé au fond du cœur de s'être si bien tiré de cette première épreuve. Ainsi que nous l'avons dit, l'Aigle-Volant et l'Églantine étaient arrêtés à quelques pas dans l'intérieur, ils les eurent bientôt rejoints.

Tous les quatre, sans prononcer une parole, se dirigèrent vers la maison habitée par le chef et qui se trouvait située à l'autre extrémité de la ville.

Ce long trajet permit au chasseur de jeter un regard sur les rues qu'il traversait et de prendre une connaissance superficielle de Quiepaa-Tani.

Enfin ils arrivèrent à la demeure du chef.

Huilotl—le Pigeon,—la femme de Atoyac, assise les jambes croisées sur une natte en paille de maïs, confectionnait des tortillas, destinées probablement au dîner de son époux.

Non loin d'elle se tenaient trois ou quatre esclaves du sexe féminin appartenant à cette race bâtarde d'Indiens dont nous avons eu occasion de parler plus haut et auxquels, à juste titre, on peut appliquer la qualification de sauvages.

Au moment où le chef et ses hôtes entrèrent dans le calli, le Pigeon et ses esclaves levèrent les yeux avec curiosité.

—Huilotl, dit le chef avec dignité, je vous amène des étrangers: le premier est un grand et renommé sachem comanche; vous le connaissez déjà, ainsi que sa femme.

—L'Aigle-Volant et l'Églantine sont les bienvenus dans le calli d'Atoyac, répondit-elle.

Le Comanche s'inclina légèrement sans prononcer un mot.

—Celui-ci reprit le chef en désignant le chasseur, est un célèbre tlacateotzin des Yumas; il se nomme Deux-Lapins; il habitera aussi avec nous.

—Les paroles que j'ai adressées au sachem des Comanches, je les répète pour le grand médecin des Yumas, dit-elle avec un sourire d'une certaine douceur; le Pigeon est son esclave.

—Ma mère me permettra de baiser ses pieds, répondit galamment le Canadien.

—Mon frère baisera mon visage, reprit l'épouse du chef en tendant sa joue à Bon-Affût, qui l'effleura respectueusement de ses lèvres.

—Mes frères prendront le pulque de l'arrivée, continua le Pigeon; la route est longue et poudreuse, et les rayons du soleil sont ardents.

—Le pulque désaltère la bouche aride des voyageurs, répondit Bon-Affût pour lui et ses compagnons.

La présentation était faite.

Les esclaves approchèrent des butacas sur lesquelles les voyageurs s'étendirent; des pots en terre rouge, assez semblables aux alcaforas espagnoles, remplis de pulque, furent apportés, et la liqueur, versée par la maîtresse de la maison elle-même dans des vases de corne, fut présentée par elle aux étrangers avec cette charmante et attentive hospitalité dont les Indiens seuls possèdent le secret.

XXXII.

Premiers pas à travers la ville.

Tout en feignant d'être absorbé par le soin de répondre aux politesses empressées de son hôte, le Canadien examinait attentivement l'intérieur de la maison dans laquelle il se trouvait, afin de se former une idée des autres habitations de la ville; car il supposait, à juste titre, que dans toutes la distribution devait être à peu près semblable.

La pièce dans laquelle Atoyac avait reçu ses hôtes était une assez grande chambre carrée, dont les murs blanchis a la chaux étaient ornés de chevelures humaines et d'une rangée d'armes tenues dans un état de propreté excessive.

Des peaux de jaguars et de ocelotl[1] des zarapés et des frazadas étaient entassés dans des espèces de grandes caisses destinées, selon toutes probabilités, à servir de lits.

Des butacas et autres sièges de bois excessivement bas meublaient cette pièce, au centre de laquelle était placés, une table élevée d'environ quarante centimètres seulement de terre.

Cet intérieur bien simple, comme on le voit, se retrouve, au reste, reproduit presque identiquement dans tous les callis indiens, qui se composent généralement de six pièces.

La première est celle que nous venons de décrire: c'est là que se tient habituellement la famille.

La seconde est destinée aux enfants.

La troisième sert de chambre à coucher.

La quatrième renferme les métiers à tisser les zarapés que les Indiens confectionnent avec un talent inimitable; ces métiers faits en bambous sont d'une simplicité de mécanisme admirable.

La cinquième contient les provisions de toutes espèces pour la saison des pluies, époque où la chasse est impossible.

Et, enfin, la sixième est réservée aux esclaves.

Quant à la cuisine, en réalité, elle n'existe pas; c'est dans le corral, c'est-à-dire en plein air, que se préparent les aliments.

Les cheminées y sont également inconnues; chaque pièce est chauffée au moyen d'un large brasero en terre.

Les soins intérieurs du calli sont confiés aux esclaves qui travaillent sous la surveillance immédiate de la maîtresse du logis.

Ces esclaves ne sont pas tous des sauvages; les Indiens rendent complètement aux blancs les maux qu'ils en reçoivent; beaucoup de malheureux Espagnols pris à la guerre, où tombés dans les embuscades que leur tendent sans cesse les peaux-rouges, sont condamnés à la servitude la plus dure.

Le sort de ces malheureux est encore plus triste que celui de leurs compagnons d'esclavage, car ils n'ont pas la perspective d'être un jour rendus à la liberté: ils doivent, au contraire, s'attendre à périr tôt ou tard victimes de la haine de leurs maîtres cruels, qui se vengent impitoyablement sur eux des vexations sans nombre qu'ils ont souffertes sous le tyrannique et abrutissant système du gouvernement espagnol.

Aussi, est-ce réellement sous le coup de cette dure captivité que l'homme peut s'appliquer les mots désespérants écrits par le divin Dante Alighieri sur les portes de son Enfer: Lasciate ogni speranza.

Atoyac, chez lequel le hasard avait si providentiellement conduit le Canadien, était un des sachems les plus respectés des guerriers de Quiepaa-Tani. Dans sa jeunesse, il avait longtemps habité parmi les Européens, et la grande expérience qu'il avait acquise, en parcourant les contrées éloignées de sa tribu, avait ouvert son intelligence, éteint en lui certains préjugés de caste, et le rendait plus sociable et plus policé que la plupart de ses compatriotes.

Tout en buvant son pulque à petite dose, ainsi que doit le faire un gourmet qui apprécie à sa juste valeur la liqueur dont il s'abreuve, il causa avec le chasseur, et peu à peu, soit par l'influence du pulque, soit plutôt par la confiance instinctive que lui inspirait le Canadien, il devint plus communicatif. Ainsi que cela arrive toujours en pareille circonstance, il commença par ses propres affaires et les raconta dans les plus grands détails au chasseur; il lui apprit qu'il était père de quatre fils, guerriers renommés, dont le plus grand bonheur était de faire des courses sur le territoire espagnol, pour brûler les haciendas, ravager les moissons et enlever des prisonniers; puis il lui raconta les voyages qu'il avait faits, et parut vouloir prouver au médecin Deux-Lapins que son grand courage comme guerrier, son expérience et ses vertus militaires ne l'empêchaient nullement, au besoin, de comprendre ce qu'il y avait de noble et de respectable dans la science; il insinua même que lui, bien qu'étant un sachem, il ne dédaignait pas de se livrer parfois à l'étude des simples et à la recherche des secrets de la grande médecine dont le Wacondah, dans sa bonté suprême, avait doté certains hommes d'élite pour le soulagement de l'humanité entière.

Bon-Affût affecta de paraître profondément touché de la considération que le puissant sachem Atoyac portait au caractère sacré dont il était revêtu, et il résolut in petto de profiter des bonnes dispositions de son hôte à son égard pour le sonder adroitement sur ce qu'il avait tant à cœur de savoir, c'est-à-dire, en quel état se trouvaient les jeunes filles et dans quel endroit de la ville elles étaient renfermées.

Cependant comme la susceptibilité des Indiens est excessivement facile à éveiller, qu'il était nécessaire d'user de la plus grande patience, le chasseur ne laissa rien deviner de ses intentions, et il attendit patiemment que le chef lui fournît lui-même l'occasion de l'interroger.

La conversation était devenue à peu près générale; cependant plus d'une heure s'était écoulée déjà, et malgré tous ses efforts aidés par ceux de l'Aigle-Volant, le chasseur n'avait encore pu parvenir à aborder de front la question qui lui tenait tant au cœur, lorsqu'un Indien se présenta sur le seuil de la porte.

—Le Wacondah se réjouit, dit le nouveau venu en s'inclinant respectueusement; j'ai une mission pour mon père.

—Que mon fils soit le bienvenu, répondit le chef; mes oreilles sont ouvertes.

—Le grand conseil des sachems de la nation est réuni, dit l'Indien; on n'attend plus que mon père Atoyac.

—Que se passe-t-il donc de nouveau?

—Le Loup-Rouge vient d'arriver avec ses guerriers, son cœur est rempli d'amertume, il veut parler au conseil. Addick l'accompagne.

L'Aigle-Volant et le chasseur échangèrent un regard.

—Le Loup-Rouge et Addick sont de retour? s'écria Atoyac avec étonnement; c'est étrange! Qui a pu les ramener si tôt et surtout ensemble.

—Je l'ignore; mais ils sont entrés dans la ville il y a une heure à peine.

—Était-ce donc le Loup-Rouge qui commandait les guerriers qui sont arrivés ce matin?

—Lui-même. Mon père ne l'aura pas regardé lorsqu'il est passé devant lui. Que répondrai-je aux chefs?

—Que je me rends au conseil.

L'Indien s'inclina et partit.

Le vieillard se leva avec une agitation mal contenue et se prépara à sortir.

L'Aigle-Volant l'arrêta.

—Mon père est ému, dit-il, un nuage est sur son esprit.

—Oui, répondit franchement le chef, je suis triste.

—Quelle cause peut troubler ainsi mon père?

—Frère, dit avec amertume le vieux chef, bien des lunes se sont écoulées depuis la dernière visite faite par vous à Quiepaa-Tani.

—L'homme n'est que le jouet des événements, jamais il ne peut faire ce qu'il projette.

—C'est vrai. Peut-être eût-il mieux valu pour vous et pour nous que vous ne fussiez pas aussi longtemps demeuré éloigné de nous.

—Souvent, bien souvent, j'ai eu le désir de venir; mais toujours la fatalité m'en a empêché.

—Oui, cela doit être ainsi; sans cela nous vous aurions vu; bien des choses qui se sont passées n'auraient pas eu lieu.

—Que voulez-vous dire?

—Ce serait trop long à vous expliquer, le temps me manque en ce moment pour le faire; il faut que je me rende au conseil où je suis attendu; qu'il vous suffise de savoir que depuis quelque temps un mauvais génie a soufflé un esprit de discorde parmi les sachems du grand conseil; deux hommes sont parvenus à faire prévaloir une influence funeste sur ses délibérations et à imposer leurs idées et leurs volontés à tous les chefs.

—Et ces hommes, qui sont-ils?

—Vous ne les connaissez que trop.

—Mais encore quels sont leurs noms?

—Le Loup-Rouge et Addick.

—Ooah! fit l'Aigle-Volant; prenez-y garde, l'ambition de ces hommes peut, si vous n'y faites pas attention, amener de grands malheurs sur vos têtes.

—Je le sais; mais puis-je m'y opposer? Seul suis-je assez fort pour combattre leur influence et faire rejeter les propositions qu'ils imposent au conseil?

—C'est vrai, répondit le Comanche avec un ton rêveur; mais comment empêcher?

—Il y aurait peut-être un moyen, fit Atoyac d'un ton insinuant après un léger silence.

—Lequel?

—Il est bien simple: vous êtes un des premiers et des plus renommés sachems de votre nation.

—Eh bien?

—Vous avez, en cette qualité, je le crois, le droit de siéger au conseil.

—En effet.

—Pourquoi n'y siégeriez-vous pas?

L'Aigle-Volant jeta un regard interrogateur au Canadien qui écoutait cette conversation le visage impassible, bien que son cœur battît à rompre sa poitrine; car il devinait, par une espèce de pressentiment, que dans ce conseil on discuterait des questions de la plus haute importance pour lui. A la muette interrogation du chef, il comprit que rester plus longtemps hors de la discussion serait affecter aux yeux de son hôte, pour les intérêts de la ville, une indifférence que celui-ci pourrait prendre en mauvaise part.

—Si j'étais un aussi grand chef que l'Aigle-Volant, dit-il, je n'hésiterais pas à me présenter au conseil; ici ce ne sont pas les intérêts de telle ou telle nation qui se discutent, ce sont souvent des questions vitales qui sont soulevées dans l'intérêt de la race rouge en général: s'abstenir dans de telles circonstances, serait, à mon avis, donner aux ennemis de l'ordre et de la tranquillité de la ville une preuve de faiblesse, dont, sans doute, ils sauraient profiter pour faire réussir leurs projets anarchiques.

—Le croyez-vous? répondit l'Aigle-Volant en feignant d'hésiter.

—Mon frère Deux-Lapins a bien parlé, reprit avec feu Atoyac, c'est un homme sage. Mon frère doit suivre son conseil, et cela avec d'autant plus de raison que sa présence ici est connue de tout le monde, et que son absence du conseil produirait certainement un très mauvais effet.

—Puisqu'il en est ainsi, répondit le Comanche, je ne résiste plus à votre désir, je suis prêt à vous suivre.

—Oui, ajouta avec intention le chasseur, allez au conseil; peut-être votre présence imprévue suffira-t-elle pour renverser certains projets et empêcher de grands malheurs.

—Je me comporterai de façon à en imposer à nos ennemis, répondit évasivement le Comanche, qui, tout en feignant d'adresser ces paroles à son hôte, les adressait réellement au chasseur.

—Partons, répondit Atoyac.

L'Aigle-Volant s'inclina silencieusement.

Ils sortirent.

Le chasseur demeura seul dans le calli en présence des deux femmes.

Le Pigeon, pendant la conversation précédente, avait été occupée à causer à voix basse avec l'Églantine; presque aussitôt après le départ des guerriers, les deux femmes se levèrent et se préparèrent à sortir.

L'Églantine, sans prononcer une parole, mit un doigt sur ses lèvres en regardant le chasseur; celui-ci s'enveloppa dans sa robe de bison, et s'adressant à la femme d'Atoyac:

—Je ne veux pas gêner ma sœur, dit-il, pendant que les chefs sont en conseil; j'irai faire une promenade dehors, afin d'examiner avec plus de soin le temple magnifique que je n'ai fait qu'entrevoir en venant ici.

—Mon père a raison, répondit-elle, d'autant plus que l'Églantine et moi nous avons à sortir de notre côte, et que nous aurions été contraintes de laisser mon père seul dans le calli.

L'Églantine sourit doucement en faisant un léger signe de tête au chasseur.

Celui-ci, soupçonnant que la femme de l'Aigle-Volant avait découvert la retraite des jeunes filles dans sa conversation avec son amie, et que le désir qu'elle témoignait de l'éloigner n'avait d'autre but que celui d'obtenir de plus grands renseignements sur elles, ne fit pas d'objection, et sortit lentement du calli, en marchant avec toute la majesté et l'importance du sage personnage qu'il représentait.

Du reste, le Canadien n'était pas fâché d'être seul pendant quelque temps, afin de réfléchir aux moyens qu'il emploierait pour se rapprocher des jeunes filles, démarche qui ne lui semblait nullement facile à faire. D'un autre côté, il comptait profiter de la liberté qu'on lui laissait pour aller faire un tour dans la ville en cherchant à s'enquérir des renseignements topographiques dont il avait besoin.

Ignorant comment se terminerait son séjour dans la ville, et de quelle façon il en sortirait, il prit à tout hasard les indications les plus précises sur les plans des rues et des édifices, au double point de vue d'une attaque ou d'une évasion.

Le chasseur avait mis sur son visage un masque si épais d'indifférence et de placidité, ses questions étaient faites d'un air si insouciant, que nul de ceux auxquels il les adressa ne songea à le soupçonner un instant, et, comme cela arrive toujours, il parvint à obtenir, grâce à son adresse, des détails excessivement précieux sur les endroits faibles de la place, comment on pouvait en sortir et y rentrer sans être aperçu après la fermeture des portes, et beaucoup d'autres renseignements non moins précieux que le chasseur classa avec soin dans sa mémoire, et dont il se réserva in petto, le moment venu, de faire bon usage.

A Quiepaa-Tani, il y a bon nombre de gens inoccupés, dont la vie s'écoule à flâner d'un côté et d'un autre, en traînant à leur suite un ennui incurable; ces gens furent ceux avec lesquels le chasseur lia connaissance pendant sa longue promenade dans la ville, écoutant avec la plus grande patience leurs récits prolixes et décousus; puis, lorsqu'il était certain d'en avoir tiré tout ce qu'il pouvait, il les laissait là pour aller recommencer un peu plus loin le même manège avec d'autres.

Bon-Affût était demeuré dehors près de trois heures: lorsqu'il rentra au calli, Atoyac et l'Aigle-Volant n'étaient pas encore de retour; seulement les deux femmes, accroupies sur des nattes, causaient entre elles avec une certaine animation.

Eh l'apercevant, l'Églantine lui jeta un regard d'intelligence.

Le chasseur se laissa tomber sur une butaca, détacha le calumet passé à sa ceinture, l'alluma et se mit à fumer.

Cependant, après avoir échangé avec le soi-disant médecin une salutation muette, les deux femmes avaient repris leur conversation.

—Ainsi, dit l'Églantine, les prisonniers faits sur les visages pâles sont amenés ici.

—Oui, répondit le Pigeon.

—Cela m'étonne, continua la jeune femme; car il suffirait que l'un d'eux parvînt à s'échapper pour que le secret de la situation exacte de la ville fut révélé aux Gachupines, et alors on ne tarderait pas à les voir apparaître dans la plaine.

—C'est vrai; mais ma sœur ignore que l'on ne s'échappe pas de Quiepaa-Tani.

L'Églantine hocha la tête d'un air de doute.

—Och! fit-elle, les blancs sont bien rusés: il est certain, cependant, que les deux jeunes filles pâles que nous venons de voir ne s'échapperont pas, elles sont trop bien gardées pour cela; je ne sais pourquoi j'éprouve pour elles une si grande pitié.

—La même chose m'arrive. Pauvres enfants! Si jeunes, si douces, si jolies, séparées à jamais de tous ceux qui leur sont chers! Leur sort est affreux!

—Oh! Bien affreux! Mais qu'y faire? Elles appartiennent à Addick, ce chef ne consentira jamais à leur rendre la liberté.

—Nous irons les voir encore, n'est-ce pas ma sœur?

—Demain, si vous voulez.

—Merci, cela me rendra bien heureuse, je vous assure. Ces derniers mots surtout frappèrent le chasseur.

A la révélation subite qui lui avait été faite, Bon-Affût avait éprouvé une telle émotion qu'il lui avait fallu toute la force et toute la puissance qu'il avait sur lui-même pour que le Pigeon ne remarquât pas son trouble.

En ce moment Atoyac et l'Aigle-Volant parurent, leurs traits étaient animés, ils semblaient en proie à une colère qui, pour être concentrée, n'en était que plus terrible.

Atoyac vint droit au chasseur qui s'était levé pour le recevoir.

En remarquant l'animation peinte sur le visage de l'lndien, Bon-Affût pensa que peut-être il avait découvert quelque chose le concernant, ce ne fut qu'avec une certaine méfiance qu'il attendit la communication que son hôte paraissait vouloir lui faire.

—Mon père est bien un adepte de la grande médecine? lui demanda Atoyac en attachant sur lui un regard scrutateur.

—Ne l'ai-je pas dit à mon frère? répondit le chasseur, qui commençait à se croire sérieusement menacé et qui échangea un geste interrogateur avec l'Aigle-Volant.

Celui-ci souriait.

Le Canadien se rassura un peu; il était évident que, s'il eût couru un danger, le Comanche n'eût pas été aussi calme.

—Que mon frère vienne donc avec moi et qu'il prenne les instruments de son art, s'écria Atoyac.

Il n'eût pas été prudent de refuser d'obéir à cette injonction, bien qu'un peu brutalement faite; d'ailleurs, rien ne lui prouvait que son hôte eut de mauvais desseins contre lui. Le chasseur accepta donc.

—Que mon frère marche devant, je le suivrai, se contenta-t-il de répondre.

—Mon père parle-t-il la langue des barbares Gachupines?

—Ma nation habite les bords du lac salé sans rivages, les visages pâles sont nos voisins, je comprends et je parle un peu l'idiome dont ils se servent.

—Tant mieux.

—S'agit-il donc de guérir un visage pâle, demanda le Canadien, qui tenait à être fixé sur ce qu'on exigeait de lui.

—Non, répondit Atoyac; un des grands chefs apaches a amené ici, il y a déjà plusieurs lunes, deux femmes des visages pâles; ce sont elles qui sont malades; le malin esprit s'est emparé d'elles, en ce moment, la mort étend ses ailes sur la couche où elles reposent.

Bon-Affût tressaillit à cette nouvelle inattendue, le cœur faillit lui manquer, un frisson involontaire agita tous ses membres; il lui fallut un effort surhumain pour refouler au fond de son âme l'émotion profonde qu'il éprouvait et pour répondre d'une voix calme à Atoyac:

—Je suis aux ordres de mon frère, ainsi que mon devoir l'exige.

—Partons, alors, répondit l'Indien.

Bon-Affût prit sa boîte à médicaments, la plaça avec précaution sous son bras, sortit du calli à la suite du sachem, et tous deux se dirigèrent à grands pas vers le palais des vestales, accompagnés, ou pour mieux dire surveillés à distance par l'Aigle-Volant, qui marcha sur leurs traces sans les perdre un instant de vue.

XXXIII.

Explications.

Nous sommes contraints, maintenant, de faire quelques pas en arrière, afin d'éclaircir certains faits qui sont forcément restés dans l'ombre et qu'il est urgent que nous fassions connaître au lecteur.

Nous avons rapporté comment don Estevan, Addick et le Loup-Rouge s'étaient facilement entendus, afin d'obtenir une vengeance commune.

Notes in this chapter

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