GUSTAVE AIMARD (continued 4)
Reading edition
—Mais je ne suis pas votre prisonnier cependant.
—Hum! fit le chasseur sans répondre autrement. Cette interjection donna fort à penser au blessé et l'inquiéta plus qu'une longue phrase.
—Parlons franchement, dit-il au bout de quelques minutes de réflexions.
—Je ne demande pas mieux.
—De vous trois, il y en a un que je connais, continua-t-il en désignant Ruperto, qui fit silencieusement un geste affirmatif; je n'ai jamais, que je sache offensé cet homme, au contraire.
—C'est vrai, répondit Ruperto.
—Vous, je ne vous ai jamais vu, donc vous ne pouvez nourrir contre moi aucun sentiment d'inimitié.
—En effet, voici la première fois que la Providence nous met face à face.
—Reste ce guerrier indien qui, de même que vous, m'est parfaitement inconnu.
—Tout cela est exact.
—Pour quelle raison pourrais-je donc être votre prisonnier? A moins, ce que je ne crois pas, que vous soyez de ces oiseaux de proie nommés pirates qui pullulent dans le désert.
—Nous ne sommes pas des pirates, mais de loyaux et honnêtes chasseurs.
—Raison de plus pour que de nouveau je vous adresse ma question, et vous demande si je suis, oui ou non, votre prisonnier.
—Cette question n'est pas aussi simple que vous le supposez; bien que nous n'ayons, nous autres, aucun reproche à vous adresser personnellement, n'avez-vous pas insulté ou offensé d'autres individus depuis que vous errez dans les Prairies?
—Moi?
—Qui donc, si ce n'est vous? N'avez-vous pas cherché, pas plus tard que cette nuit, à assassiner un homme dans une embuscade que vous lui aviez tendue.
—Oui, mais cet homme est mon ennemi.
—Eh bien! Supposez pour un instant que nous soyons les amis de cet homme.
—Mais cela n'est pas, cela ne peut pas être.
—Pourquoi donc? Qui vous le fait supposer?
Don Stefano haussa les épaules avec dédain.
—Vous me croyez donc bien simple, dit-il, que vous supposez que je me payerai d'une telle défaite?
—Ce n'en est pas autant une que vous le croyez.
—Allons donc! Si j'étais tombé entre les mains de cet homme, il m'aurait fait transporter à son camp, afin de se venger de moi devant les bandits qu'il commande et auxquels la vue de mon supplice aurait été sans doute beaucoup trop agréable pour qu'il cherchât à les priver de ce ravissant spectacle.
Le vieux chasseur, dont jusqu'à ce moment la parole avait été ironique et le visage narquois, changea tout à coup de ton et devint aussi sérieux et aussi sévère que précédemment il avait été railleur.
—Écoutez, dit-il, et profitez de ce que vous allez entendre: nous ne sommes pas les dupes de votre feinte faiblesse; nous savons très bien que vos forces sont à peu près revenues; l'avis que je vous donne est franc et a pour but de vous prévenir contre vous-même: vous n'êtes pas notre prisonnier, il est vrai, et pourtant vous n'êtes pas libre.
—Je ne vous comprends pas, interrompit don Stefano dont le visage s'était éclairci, mais que ces dernières paroles avaient subitement rembruni.
—Aucune des personnes présentes, continua Bon-Affût, n'a de reproches à vous faire; nous ne savons qui vous êtes, et avant aujourd'hui, moi, au moins, j'ignorais complètement votre existence; mais il y a un homme qui prétend avoir contre vous, non pas des sentiments de haine, ce serait une affaire à régler entre vous et lui dans une rencontre loyale, mais des motifs de plainte assez forts pour provoquer votre mise en jugement immédiate.
—Ma mise en jugement immédiate! répéta don Stefano au comble de l'ébahissement; mais devant quel tribunal cet homme prétend-il donc me faire comparaître? Nous sommes au désert ici.
—Oui, et vous paraissez l'oublier; au désert ou les lois des villes sont impuissantes pour atteindre les coupables, il existe une législation terrible, sommaire, implacable, à laquelle, dans l'intérêt commun, tout homme offensé à droit de faire appel, lorsque d'impérieuses circonstances l'exigent.
—Et cette loi, demanda don Stefano, dont le visage pâle déjà prit une teinte cadavéreuse, quelle est-elle?
—C'est la loi du Lynch.
—La loi du Lynch!
—Oui, c'est en son nom que nous, qui, comme vous l'avez dit, ne vous connaissons pas, nous avons été réunis afin de vous juger.
—Me juger! Mais cela n'est pas possible. Quel crime ai-je commis? Quel est l'homme qui m'accuse?
—Je ne puis répondre à ces questions; j'ignore le crime dont on vous accuse; je ne sais pas davantage le nom de votre accusateur; seulement, croyez-moi, nous n'avons ni haine ni préventions contre vous; donc, nous serons impartiaux; préparez votre défense pendant le peu d'instants qui vous restent, et lorsque le moment sera arrivé, tâchez de prouver votre innocence en confondant votre accusateur, chose que je vous souhaite ardemment.
Don Stefano laissa tomber sa tête dans ses mains avec une expression de désespoir.
—Mais comment voulez-vous que je prépare ma défense, puisque j'ignore quels sont les faits que l'on m'impute? Éclairez-moi dans ces ténèbres, faites luire à mes yeux une lueur, si faible qu'elle soit, afin que je puisse me guider, savoir où je vais enfin.
—En parlant ainsi que je l'ai fait, caballero, j'ai obéi à ma conscience qui m'ordonnait de vous avertir du danger qui vous menace; vous en dire davantage me serait impossible, puisque, ainsi que vous, j'ignore tout complètement.
—Oh! C'est à en devenir fou! s'écria don Stefano.
Sur un geste de Bon-Affût, Ruperto et l'Aigle-Volant se levèrent; le chasseur fit signe a l'Églantine de les imiter; tous quatre se retirèrent et don Stefano demeura seul.
Le Mexicain se laissa aller sur le sol avec cette fureur insensée de l'homme fort devant lequel se dresse tout à coup un obstacle infranchissable, et qui, acculé dans une position désespérée, est contraint de s'avouer vaincu. En proie à la plus profonde anxiété, ne sachant de quel côté se tourner pour conjurer la tempête qui grondait sur sa tête, il cherchait vainement dans son esprit les moyens d'échapper aux mains qui le tenaient. Son génie inventif, si fécond en ruses de toutes sortes, ne lui fournissait aucun faux-fuyant, aucun stratagème qui put l'aider à soutenir avantageusement cette lutte suprême contre l'inconnu; en vain il se creusait la tête, il ne trouvait rien.
Tout à coup il se releva, et par un mouvement prompt comme la pensée, il porta la main à sa poitrine.
—Ah! s'écria-t-il avec découragement en laissant retomber le bras le long de son corps, qu'est donc devenu mon portefeuille?
Il chercha avidement autour de lui, mais il ne trouva rien.
—Je suis perdu, ajouta-t-il, si ces hommes s'en sont emparé; que faire, que devenir?
Un bruit de chevaux se fit entendre au loin, se rapprochant de plus en plus de l'endroit où campaient les chasseurs.
Bientôt le bruit devint plus distinct et il fut facile de reconnaître la marche d'une nombreuse troupe de cavaliers. En effet, au bout d'un quart d'heure, une trentaine de chasseurs, conduits par Balle-Franche, entrèrent dans la clairière.
—Balle-Franche parmi ces bandits, murmura don Stefano, qu'est-ce que cela veut dire?
Son incertitude ne fut pas de longue durée; les arrivants conduisaient au milieu d'eux un homme, cet homme, don Stefano le reconnu immédiatement.
—Don Miguel Ortega! Oh! Oh! Puis il ajouta au bout d'un instant, avec un de ces sourires narquois dont il avait l'habitude, je connais mon accusateur maintenant. Allons, allons, fit-il à part lui, la position n'est pas aussi désespérée que je le supposais; ces hommes, il est évident qu'ils ne savent rien, et que mes précieux papiers ne sont pas tombés entre leurs mains. Hum! Je crois que cette terrible loi du Lynch aura tort cette fois, et que j'échapperai à ce péril comme j'ai échappé à tant d'autres.
Don Miguel avait passé sans voir don Stefano, ou peut-être, ce qui est plus probable, sans paraître l'apercevoir. Quant à don Stefano, intéressé à se renseigner et à ne pas laisser échapper le moindre détail de ce qui se passait autour de lui, il suivait d'un œil attentif, bien qu'en affectant le maintien le plus indifférent, tous les mouvements des chasseurs. Après avoir doucement déposé la civière à l'extrémité opposée du lieu où don Stefano était étendu, les gambucinos, sans quitter leurs chevaux, formèrent un grand cercle autour de la clairière et demeurèrent immobiles la carabine sur la cuisse, rendant par cette manœuvre toute tentative de fuite impossible.
Des crânes de bisons destines à servir de sièges furent disposés en demi-cercle devant un feu de branches sèches. Sur ces crânes, au nombre de cinq, cinq hommes prirent place immédiatement. Ces cinq hommes se rangèrent dans l'ordre suivant: don Miguel Ortega, remplissant les fonctions de président, au centre, ayant à sa droite Bon-Affût et à sa gauche Balle-Franche, puis le chef indien et un gambucino.
Ce tribunal en plein air, au milieu de cette forêt vierge, entouré de ces cavaliers aux costumes étranges, immobiles comme des statues de bronze florentin, offrait un aspect imposant et saisissant à la fois; ces cinq hommes, au front sévère, aux sourcils froncés, calmes et impassibles, ressemblaient à s'y méprendre, à cette sainte véhémence qui, dans les anciens jours, sur les bords du Rhin, s'était substituée à la justice légale impuissante à réprimer les crimes, et rendait ses arrêts en plein air, au grondement sourd des vents et aux murmures mystérieux des grandes eaux.
Malgré lui, don Stefano sentit un frémissement de terreur parcourir son corps, en jetant un coup d'œil circulaire sur la clairière et en apercevant tous ces regards fatalement dirigés sur lui avec cette implacable fixité de la force et du droit du désert.
—Hum! murmura-t-il à part lui, je crois que j'aurai peine à m'en tirer, et que je me suis trop hâté de chanter victoire.
En ce moment, deux chasseurs, sur un signe de don Miguel, quittèrent leur rang, mirent pied à terre et s'approchèrent du blessé. Celui-ci fit un effort sur lui-même et parvint à se mettre debout; les chasseurs le prirent par-dessous les bras et le conduisirent en présence du tribunal.
Don Stefano se redressa, croisa les bras sur la poitrine, et, jetant un regard sardonique aux hommes devant lesquels on l'avait amené:
—Oh! Oh! dit-il avec un accent railleur en s'adressant à don Miguel, c'est donc vous, caballero, qui êtes mon accusateur?
Le capitaine haussa imperceptiblement les épaules.
—Non, répondit-il, je ne suis pas votre accusateur, je suis votre juge.
XIX.
Face à face.
Après ces paroles, il y eut un moment d'attente, presque d'hésitation. Un silence de plomb semblait planer sur la forêt.
Don Stefano le premier surmonta l'impression de terreur qui, malgré lui, se glissait dans son âme.
—Eh bien, dit-il avec un regard méprisant et une voix claire et incisive, puisque ce n'est pas vous, où donc est-il, cet accusateur? Se cacherait-il, à présent que l'heure est arrivée? Reculerait-il devant la responsabilité qu'il a assumée? Qu'il paraisse, je l'attends.
Don Miguel secoua la tête.
—Peut-être lorsqu'il paraîtra, trouverez-vous qu'il est venu trop tôt, répondit-il.
—Que voulez-vous de moi, alors?
—Vous allez l'apprendre.
Don Miguel était pâle et sombre; un sourire triste errait sur ses lèvres blêmies; on voyait qu'il faisait des efforts inouïs pour surmonter sa faiblesse et se tenir ferme sur son siège.
Après quelques minutes de réflexion, il releva la tête.
—Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.
—Don Stefano Cohecho, répondit l'accusé sans hésiter.
Les juges échangèrent un regard.
—Où êtes-vous né?
—A Mazatlán, en 1808.
—Quelle est votre profession?
—Négociant à Santa Fe.
—Quel motif vous a conduit dans le désert?
—Je vous l'ai dit déjà à vous même.
—Répétez-le, reprit don Miguel toujours impassible.
—Je vous ferai observer que ces questions oiseuses Et fort inutiles pour vous me fatiguent.
—Je vous demande quel motif vous a conduit dans le désert?
—La faillite de plusieurs de mes correspondants m'a obligé de faire un voyage afin d'essayer de sauver quelques bribes de ma fortune compromise; je suis dans le désert, parce que pour me rendre où je vais il n'y a pas d'autre route.
—Où allez-vous?
—A Monterey, vous voyez la docilité que je mets à répondre à toutes vos questions, fit-il de ce même ton goguenard qu'il employait depuis qu'il avait été amené devant ses juges.
—Oui, reprit lentement et en appuyant sur chaque mot don Miguel, vous faites preuve d'une grande docilité; je voudrais, pour vous, que vous fussiez aussi sincère.
—Qu'entendez-vous par ces paroles? reprit don Stefano d'un ton hautain.
—J'entends qu'à chacune de mes questions vous avez répondu par un mensonge, dit nettement et sèchement don Miguel.
Don Stefano fronça le sourcil, son œil fauve lança un éclair fulgurant.
—Caballero! s'écria-t-il, une telle insulte...
—Ce n'est pas une insulte, continua l'aventurier toujours impassible, c'est la vérité, et vous le savez aussi bien que moi.
—Je serais curieux de savoir ce que cela signifie, essaya de dire le Mexicain.
Don Miguel le regarda fixement.
Malgré lui, don Stefano baissa les yeux.
—Je vais vous satisfaire, dit l'aventurier.
—J'écoute.
—A ma première question, vous avez répondu que votre nom était don Stefano Cohecho?
—Eh bien?
—C'est faux, vous vous nommez don Estevan de Real del Monte.
Un frémissement imperceptible agita le corps de l'accusé.
Don Miguel continua:
—A ma deuxième question, vous avez répondu que vous étiez né à Mazatlán en 1808; c'est faux, vous êtes né à Guanajuato en 1805.
L'aventurier attendit un moment pour donner à celui qu'il interpellait ainsi le temps de répondre; don Estevan, auquel nous conserverons désormais son nom véritable, ne jugea pas convenable de le faire; il demeura froid et sombre.
Don Miguel sourit avec mépris et ajouta:
—A ma troisième question, vous m'avez répondu que vous exerciez la profession de négociant et que vous étiez établi à Santa Fe; c'est faux encore; jamais vous n'avez été commerçant; vous êtes sénateur, et vous résidez à Mexico; enfin vous m'avez dit que vous ne faisiez que traverser le désert pour vous rendre à Monterey où vous appellent les intérêts de votre commerce supposé; quant à cette dernière allégation, je n'ai pas besoin, je crois, de vous en démontrer la fausseté, elle ressort de l'ensemble même de vos autres réponses; maintenant j'attends votre réponse, si vous en avez une à me faire, ce dont je doute.
Don Estevan avait eu le temps de se remettre du rude coup qu'il avait reçu; aussi il ne se troubla pas croyant deviner d'où partait l'attaque et par quels moyens ceux devant lesquels il se trouvait étaient parvenus à obtenir les renseignements qu'ils possédaient sur lui; il répondit d'un ton moqueur en pinçant ses lèvres d'un air narquois:
—Pourquoi donc supposez-vous que je ne puis vous répondre, caballero? Rien ne m'est plus facile, au contraire, cáspita! Parce que, pendant mon évanouissement, vous avez, dirai-je volé? Non, je suis poli, je dirai donc enlevé adroitement mon portefeuille, qu'après l'avoir ouvert vous y avez trouvé certains renseignements, vous me les jetez à la face, convaincu que je resterai atterré en vous trouvant si au fait de mes affaires! Allons donc! Vous êtes fou, sur mon âme; toutes ces choses ne sont que des niaiseries qui ne supportent pas l'analyse. Oui, c'est vrai, je me nomme don Estevan; je suis né à Guanajuato en 1805, et je suis sénateur; après? Voilà-t-il pas de puissants motifs pour baser une accusation contre un caballero! ¡Cuerpo de Cristo! Suis-je donc le seul qui, dans le désert, porte un autre nom que le sien? De quel droit, vous tous, qui ne vous désignez entre vous que par des surnoms, prétendriez-vous m'obliger à ne pas suivre votre exemple?
Tout cela est le comble du ridicule, et si vous n'avez pas de meilleurs raisons à m'opposer, je vous engage à me laisser tranquillement vaquer à mes affaires.
—Nous en avons d'autres, répondit don Miguel d'un ton glacial.
—Je les connais, ¡vive Cristo! Vos raisons; vous m'accusez, n'est-ce pas, de vous avoir à vous, don Miguel, qui vous nommez aussi don Toribio et que parfois on appelle don José, vous m'accusez, dis-je, de vous avoir fait tomber dans un guet-apens, dont vous ne vous êtes sauvé que par miracle; mais ceci est une affaire entre vous et moi, dont Dieu seul doit être juge.
—Ne mettez pas le nom de Dieu en avant, il n'a rien à voir dans cette affaire; je vous ai dit déjà que je n'étais pas votre accusateur, mais votre juge.
—Fort bien; rendez-moi mon portefeuille et restons-en là, croyez-moi; car dans tout cela je ne vois pas trop l'avantage qu'il y aura pour vous, à moins que vous ayez résolu de m'assassiner, ce qui serait fort possible, auquel cas à votre aise; je n'ai pas la prétention de lutter contre les trente ou quarante bandits qui m'entourent. Ainsi tuez-moi, si bon vous semble, mais terminez-en.
Don Estevan prononça ces paroles d'un ton de souverain mépris dont ses juges, en hommes dont le parti est pris d'avance, ne parurent pas s'apercevoir.
—Nous ne vous avons pas volé votre portefeuille, répondit don Miguel, nul de nous ne l'a vu, encore moins ouvert; nous ne sommes pas des bandits et nous n'avons aucunement l'intention de vous assassiner. Nous sommes convoqués pour vous juger d'après les règles de la loi du Lynch, et nous nous acquittons de ce devoir avec toute l'impartialité dont nous sommes capables.
—Mais alors, puisqu'il en est ainsi, que celui qui m'accuse paraisse, je le confondrai. Pourquoi s'obstine-t-il à se cacher? La justice doit se rendre à la face de tous. Qu'il vienne, cet homme qui prétend faire peser sur moi la responsabilité de crimes que j'ignore; qu'il vienne, et je lui prouverai qu'il n'est qu'un vil calomniateur.
A peine don Estevan prononçait-il ces paroles que les branches d'un buisson voisin s'écartèrent, et un homme parut; il s'avança à grand pas vers le Mexicain, et lui posant résolument la main sur l'épaule:
—Prouvez-moi donc que je ne suis qu'un vil calomniateur, don Estevan, dit-il d'une voix basse et concentrée en plongeant son regard dans le sien avec une expression de haine implacable.
—Oh! s'écria don Estevan, mon frère! Et chancelant comme un homme ivre, il recula de quelques pas, le visage couvert d'une pâleur mortelle, et les yeux injectés de sang et démesurément ouverts.
Don Mariano le maintint d'un bras ferme pour l'empêcher de rouler sur le sol, et approchant presqu'à le toucher son visage du sien:
—C'est moi qui t'accuse, Estevan, dit-il. Maudit qu'as-tu fait de ma fille?
L'autre ne répondit pas: don Mariano le considéra un instant avec une expression impossible à rendre et le repoussa dédaigneusement par un geste de souverain mépris. Le misérable trébucha, étendit les bras, cherchant instinctivement à se retenir; mais les forces lui manquèrent; il tomba sur ses genoux en cachant son visage dans ses mains avec une expression de désespoir et de rage trompée dont nul pinceau ne saurait exprimer la hideur.
Les assistants étaient demeurés calmes et impassibles, ils n'avaient pas prononcé un mot, pas fait un geste; seulement une terreur secrète s'était emparée d'eux, et ils échangeaient des regards qui, si l'accusé avait pu les apercevoir, lui auraient révélé le sort que dans leur pensée ils lui réservaient.
Don Mariano ordonna d'un geste à ses deux domestiques de le suivre, et l'un à sa droite l'autre à sa gauche, il se plaça au centre de la clairière, en face du tribunal improvisé, et prit la parole d'une voix forte, claire et accentuée.
—Écoutez-moi, caballeros, et lorsque j'aurai dit tout ce que j'ai à vous dire sur cet homme que vous voyez la brisé et confondu, avant même que j'aie prononcé un mot, vous le jugerez sans haine et sans colère avec votre conscience. Cet homme est mon frère: jeune, pour une cause qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer ici, notre père voulut le chasser de sa présence; j'intercédai pour lui et j'obtins, sinon sa grâce tout entière, du moins qu'il fût toléré sous le toit paternel. Les jours se passèrent minute à minute, les années s'écoulèrent, l'enfant devint homme; mon père en mourant m'avait donné toute sa fortune au préjudice de son autre fils qu'il avait maudit; je déchirai le testament, j'appelai cet homme auprès de moi, et je lui restituai, à lui mendiant et misérable, cette part de richesse et de bien-être dont, à mon avis, mon père n'avait peut-être pas eu le droit de le priver.
Don Mariano se tut et se tourna vers ses domestiques.
Les deux hommes étendirent en même temps le bras droit, se découvrirent de la main gauche, et tous deux en même temps, comme s'ils répondaient à la muette interrogation de leur maître:
—Nous affirmons que tout cela est strictement vrai, dirent-ils.
—Ainsi cet homme me devait tout, fortune, position, avenir; car, grâce à mon influence, j'étais parvenu à le faire élire sénateur. Voyons maintenant comment il m'a récompensé de tant de bienfaits et quelle a été sa reconnaissance. Il avait réussi à me faire oublier ce que je considérais comme des erreurs de jeunesse et à me persuader qu'il était entièrement revenu au bien; sa conduite était en apparence irréprochable: dans différentes circonstances il avait même affecté un rigorisme de principes dont j'avais été obligé de le reprendre, enfin il était parvenu à faire de moi sa dupe, s'appliquant avec une profondeur de scélératesse qui passe toute expression à épaissir le bandeau qu'il avait étendu sur mes yeux. Marié et père de deux enfants, il les élevait avec une sévérité qui, pour moi, était la preuve de sa conversion, et il avait soin de me répéter souvent: « Je ne veux pas que mes enfants deviennent ce que j'ai été. » A la suite d'un de ces innombrables pronunciamientos qui minent et démembrent notre beau pays, rendu, je ne sais par quelle machination ténébreuse, suspect au nouveau gouvernement, je fus obligé de prendre du jour au lendemain la fuite pour sauver ma vie menacée; je ne savais à qui confier ma femme et ma fille, qui, malgré leur désir, ne pouvaient me suivre; mon frère s'offrit à veiller sur elles; un secret pressentiment, une voix du ciel que j'eus le tort de mépriser me soufflait au fond du cœur de ne pas avoir foi en cet homme et de ne pas accepter sa proposition. Le temps pressait, il fallait partir: les soldats envoyés pour m'arrêter frappaient à coups redoublés à la porte de mon hôtel; je confiai ce que j'avais de plus cher au monde à mon frère, à ce lâche que voyez là, et je m'enfuis. Pendant deux ans que dura mon absence, j'écrivis lettre sur lettre à mon frère sans jamais recevoir de réponse, j'étais en proie à une inquiétude mortelle; enfin j'allais, en désespoir de cause, me résoudre à rentrer au Mexique, au risque d'être pris et fusillé, lorsque, grâce à certains amis qui faisaient des démarches incessantes en ma faveur, je fus rayé de la liste de proscription, et il me fut permis de rentrer dans ma patrie. Deux heures à peine après avoir reçu cette nouvelle je partis; j'arrivais à la Veracruz quatre jours plus tard; sans prendre le temps de me reposer, je m'élançai sur un cheval, et tout d'une traite, ne quittant ma monture fatiguée que pour sauter sur une autre, je franchis les quatre-vingt-dix lieues qui séparent la Veracruz de la capitale; j'allai descendre tout droit chez mon frère. Il était absent, mais une lettre de lui m'annonçait que, contraint par une affaire urgente de se rendre à la Nouvelle-Orléans, il serait de retour au bout d'un mois et me priait de l'attendre; mais de ma femme et de ma fille, rien; des intérêts de fortune que je lui avais confiés, pas un mot; mon inquiétude se changea en terreur, j'eus le pressentiment d'un malheur: sortant à moitié fou de la maison de mon frère, je remontai sur le cheval ruisselant de sueur et à demi fourbu qui m'avait amené, et qui était demeuré à la porte sans que personne songeât à s'occuper de lui, et je me dirigeai, aussi vite qu'il me fut possible, vers mon hôtel: fenêtres et portes étaient fermées; cette maison que j'avais quittée si riante et si animée, était silencieuse et morne comme un tombeau. Je restai un instant sans oser heurter à la porte; enfin, je m'y décidai, préférant la réalité, toute terrible qu'elle pouvait être, à cette incertitude qui me rendait fou.
A cet endroit de sa narration, don Mariano s'arrêta, la voix brisée par l'émotion intérieure qu'il éprouvait et qu'il lui était impossible de dompter plus longtemps.
Il y eut un silence.
Don Estevan n'avait pas changé de position depuis le commencement de la narration faite par son frère, il paraissait plongé dans une profonde douleur et terrassé par les remords.
Au bout d'un instant, Bermudez, voyant que son maître était incapable de continuer son récit, prit à son tour la parole:
—Ce fut moi qui ouvris la porte; Dieu m'est témoin que j'aime mon maître, que pour lui, sans hésiter, je sacrifierais ma vie avec joie. Hélas! J'étais destiné à lui causer la plus grande douleur qu'il soit possible à un homme de souffrir: contraint de répondre aux questions dont il me pressait, je lui appris la mort de sa femme et celle de sa fille, toutes deux mortes à quelques semaines l'une de l'autre, au couvent des bénédictines. Le coup fut terrible: don Mariano tomba comme foudroyé. Un soir que, selon sa coutume depuis son retour, don Mariano, seul dans sa chambre à coucher, la tête dans ses mains, s'abîmait dans de tristes réflexions en contemplant avec des yeux pleins de larmes le portrait de ces êtres si chers qu'il ne devait jamais revoir, un homme embossé dans un large manteau, le sombrero rabattu sur les yeux, demanda à parler au seigneur de Real del Monte; sur mes observations que sa seigneurie ne recevait personne, cet homme insista avec une ténacité étrange, disant qu'il avait à remettre à mon maître une lettre dont le contenu était de la plus haute importance; je ne sais comment cela se fit, mais l'accent de cet homme me parut si sincère que, malgré moi, j'enfreignis les ordres positifs que j'avais reçus et je l'introduisis auprès de don Mariano.
Le gentilhomme releva alors la tête, et, appuyant la main sur le bras de son vieux domestique:
—Maintenant, laissez-moi continuer, Bermudez, dit-il; du reste, ce que j'ai à ajouter est peu de chose.
Se tournant alors vers les chasseurs toujours impassibles et froids en apparence, il reprit:
—Lorsque cet homme fut devant moi: seigneurie, me dit-il sans préambule, vous pleurez deux personnes qui vous étaient bien chères et dont le sort vous est inconnu.
—Elles sont mortes, répondis-je.
—Peut-être! fit-il. Que donneriez-vous à celui qui vous apporterait, je ne dis pas une bonne nouvelle, mais un peu d'espoir?
—Sans répondre, je me levai, et allant à un meuble où je serrais mon or et mes bijoux:
—Tendez votre chapeau, lui dis-je. En un instant, ce chapeau fut plein d'or et de diamants; l'inconnu fit disparaître le tout, et s'inclinant vers moi:
—Je me nomme Pepito, me dit-il; je fais un peu tous les métiers; un homme qu'il est inutile de vous nommer m'a confié ce chiffon de papier, avec injonction de vous le remettre aussitôt votre arrivée à Mexico. Je n'ai su que ce matin votre retour; je viens ce soir accomplir l'ordre que j'avais reçu. Je lui arrachai le papier des mains et je le lus pendant que ce Pepito se confondait en remercîments que je n'écoutais pas, et se retirait. Voilà ce que contenait ce papier.
Don Miguel étendit le bras vers don Mariano.
—« Un ami de la famille de Real del Monte, dit-il d'une voix vibrante, avertit don Mariano qu'il a été indignement trompé par l'homme dans lequel il avait mis toute sa confiance et qui lui devait tout. Cet homme a empoisonné doña Serafina de Real del Monte: la fille de don Mariano a été enterrée toute vive dans un des in pace du couvent des Bernardines. Si le seigneur Real del Monte désire approfondir l'affreuse machination dont il a été victime, et peut-être revoir une des deux personnes que celui qui l'a trompé croit avoir fait disparaître pour toujours, que le señor don Mariano garde le plus complet silence sur le contenu de ce billet, qu'il feigne toujours la même ignorance, mais qu'il fasse en secret les préparatifs d'un long voyage que nul ne doit soupçonner. Le 5 novembre prochain, au coucher du soleil, un homme se trouvera au Teocali de Quinametzin (le Géant). Cet homme accostera don Mariano en prononçant deux noms: celui de sa femme et celui de sa fille; alors il lui apprendra tout ce qu'il ignore, et peut-être pourra-t-il lui rendre un peu de ce bonheur qu'il a perdu. » Ce billet se terminait là, il n'était pas signé.
—C'est vrai, répondit don Mariano au comble de l'étonnement. Mais comment avez-vous appris ces détails? C'est vous sans doute qui...
—Lorsqu'il en sera temps, je vous répondrai, fit don Miguel d'un ton péremptoire. Continuez.
—Que dirai-je de plus? Je partis pour me rendre au rendez-vous étrange qui m'était assigné, nourrissant au fond de mon cœur je ne sais quel fol espoir. Hélas! L'homme est ainsi fait qu'il se rattache à tout ce qui peut l'aider à douter d'un malheur. Aujourd'hui, Dieu, qui probablement m'a pris en pitié, m'a fait rencontrer cet homme qui est mon frère; sa vue me causa un étonnement que je ne puis exprimer. Comment se trouvait-t-il ici, lui qui m'avait écrit qu'il partait pour la Nouvelle-Orléans? Un vague soupçon, que j'avais toujours repoussé jusque-là me mordit au cœur avec une force telle que je commençai à croire, quoique cela me parût bien horrible, que mon frère était le traître auquel je devais tous mes maux. Cependant je doutais encore, je flottais indécis, lorsque ce portefeuille, perdu par ce misérable et retrouvé par le chef indien, l'Aigle-Volant, déchira tout à coup et fit tomber de mes yeux l'épais bandeau qui les couvrait, en me donnant toutes les preuves des odieuses machinations et des crimes commis par cet infâme, par ce fratricide indigne, dans le but ignoble de me dépouiller de ma fortune afin d'en faire jouir ses enfants. Voilà ce portefeuille, parcourez les papiers qu'il renferme, et décidez entre ce frère indigne et moi.
En disant cela, don Mariano tendit le portefeuille à don Miguel. Celui-ci le repoussa doucement.
—Ces preuves sont inutiles pour nous, don Mariano, dit-il, nous en possédons de plus péremptoires encore.
—Que voulez-vous dire?
—Vous allez me comprendre.
Et don Miguel se leva.
Sans bien s'expliquer pour quelle raison il en était ainsi, don Estevan sentit un frisson parcourir tout son corps, devinant par une espèce d'intuition que l'accusation de son frère n'avait rien d'aussi terrible que les faits que don Miguel se préparait à révéler; il releva un peu la tête, pencha le corps en avant, et la poitrine haletante, les narines dilatées, fasciné pour ainsi dire par le chef des aventuriers, il attendit, en proie à une anxiété toujours croissante, qu'il plût à don Miguel de parler.
XX.
Le jugement.
Le soleil avait disparu à l'horizon, l'ombre avait remplacé la lumière, les ténèbres, tombant du ciel, avaient couvert la forêt d'un impénétrable linceul de brune; les gambucinos s'armant de branches d'ocote les allumèrent, et alors la clairière où se passaient les faits que nous rapportons se trouva fantastiquement éclairée de torches aux reflets sanglants, dont la lueur tourmentée se jouait sur les arbres et les individus réunis sous leurs larges ramures, et imprimait à tout un cachet étrange et sinistre.
Don Miguel, après avoir jeté autour de lui un regard pour solliciter l'attention, prit enfin la parole:
—Puisque vous avez trouvé ce portefeuille, dit-il, je n'ai plus rien à vous apprendre. C'est en effet votre frère qui a commis les crimes affreux que vous lui reprochez; heureusement son but n'a pu être complètement atteint; votre femme est morte, il est vrai, don Mariano, mais votre fille vit encore; elle est en sûreté, c'est moi qui ai été assez heureux pour l'arracher à ses bourreaux et l'enlever de l'in pace horrible dans lequel ils l'avaient enfouie toute vivante; votre fille, je vous la rendrai, don Mariano, je vous la rendrai pure et immaculée comme je l'ai prise dans son tombeau.
Don Mariano, si ferme dans la douleur, fut sans force pour la joie; la commotion qu'il reçut fut tellement violente, qu'il roula sans connaissance sur le sol en joignant par un dernier effort les mains avec ferveur pour remercier le ciel de lui donner tant de joie, après l'avoir accablé de tant de souffrances. Les domestiques du gentilhomme, assistés par plusieurs gambucinos, s'empressèrent autour de lui et lui prodiguèrent tous les soins que réclamait son état.
Don Miguel laissa à l'émotion causée par la chute de don Mariano le temps de se calmer, puis après avoir, d'un geste, réclamé le silence:
—A nous deux, maintenant, don Estevan! dit-il. Furieux de voir une de vos victimes vous échapper, vous n'avez pas craint de la poursuivre jusqu'ici, sachant que c'était moi qui l'avais sauvée; vous m'avez dressé une embuscade, dans laquelle vous espériez me faire périr: l'heure est venue de régler nos comptes.
En reconnaissant qu'il n'avait plus son frère pour adversaire, don Estevan avait repris toute son audace et toute sa forfanterie. A cette interpellation, il s'était froidement redressé, et fixant sur le jeune homme un regard railleur:
—Oh! Oh! dit-il avec ironie, monsieur l'homme de bien, vous ne seriez pas fâché de m'assassiner, n'est-ce pas? Pour me faire taire. Croyez-vous donc que je suis la dupe des beaux sentiments que vous étalez complaisamment? Oui, vous avez sauvé ma nièce, c'est vrai, et je vous en remercierais si je ne vous connaissais pas aussi bien.
A ces singulières paroles, les assistants firent un mouvement de surprise qui n'échappa pas à don Estevan: satisfait de l'effet qu'il croyait avoir produit, il continua:
Le misérable avait jugé la question du premier coup d'œil: ne pouvant pas complètement s'innocenter, il résolut de tourner la difficulté, ce qu'il comptait faire d'autant plus facilement que le seul qui aurait pu le démentir était incapable de l'entendre, et par conséquent de lui imposer silence, en rétablissant les faits sous leur véritable jour. Prenant alors une physionomie placide:
—Mon Dieu, dit-il avec bonhommie, nul de nous n'est infaillible; qui ne se trompe pas au moins une fois dans sa vie? Loin de moi la pensée de chercher à amoindrir ce que l'action qu'on me reproche a d'odieux; oui, j'ai menti à la foi jurée; j'ai trompé mon frère, l'homme auquel je devais tout. Vous voyez, caballeros, que je fais bon marché de moi-même et que je n'essaie nullement de me disculper; mais, de cette faute à commettre un crime, il y a un abîme, et, grâce à Dieu, le reproche d'assassinat ne peut m'être fait, et je renvoie à qui de droit la responsabilité de cet acte inqualifiable.
—Mais à qui donc alors? lui demanda don Miguel, étonné malgré lui et effrayé de l'astuce de cet homme.
—Eh! Mon Dieu, reprit-il avec un aplomb imperturbable, j'en rendrai responsables les gens trop zélés, qui toujours comprennent beaucoup plus qu'ils ne devraient comprendre, et qui, soit par convoitise, soit pour tout autre motif, vont toujours plus loin qu'il ne le faudrait; certes, je l'avoue, je désirais m'emparer de la fortune de mon frère, mais je prétendais en devenir maître par les voies légales.
Les gambucinos, tous hommes de sac et de corde, doués d'une conscience extraordinairement élastique, qui, naturellement, les rendait fort peu scrupuleux en fait d'actions plus ou moins répréhensibles, étaient cependant épouvantés d'entendre une semblable théorie: ils se demandaient tout bas, avec cette naïve crédulité d'hommes à demi sauvages, si l'individu qu'ils avaient devant eux et qui parlait ainsi était réellement leur semblable, ou si plutôt l'esprit du mal n'avait pas pris cette enveloppe pour les tromper.
—Comprenez-moi bien, caballero, reprit don Estevan dont la voix se raffermissait de plus en plus: la supérieure des bénédictines est ma parente, cette femme a pour moi une affection sans bornes; lorsque je lui eus laissé entrevoir mes projets de fortune, elle m'engagea à y persévérer, m'assurant qu'elle connaissait un moyen infaillible de faire réussir ces projets; je crus d'autant plus facilement à ses paroles, que pour moi ce moyen était des plus faciles et consistait simplement à obliger ma nièce à prendre le voile et à se faire religieuse; je ne voyais pas plus loin, je vous le jure. Pauvre chère fille, je l'aimais trop pour désirer sa mort! Tout marcha au gré de mes désirs, sans que je me mêlasse de rien absolument; ma belle-sœur mourut; cette mort me parut toute naturelle, après les chagrins sans nombre qui l'avaient accablée. On m'accuse de l'avoir empoisonnée, c'est faux; peut-être l'a-t-elle été, je ne soutiendrais pas le contraire; mais, dans ce cas il faudrait accuser de ce crime ma parente, dont le but était évidemment de rapprocher de moi cette fortune que je convoitais. J'écrivis aussitôt à mon frère pour lui annoncer cette mort qui me peina réellement; il ne reçut pas ma lettre; je ne vois rien d'étonnant à cela, d'autant plus qu'il ne faisait pour ainsi dire que passer dans les villes où le menait son caprice. Souvent j'allais au couvent des bénédictines visiter ma nièce; elle me paraissait assez décidée à prendre le voile; la supérieure, de son côté, me répétait sans cesse de ne m'inquiéter de rien: je laissais donc aller les choses sans m'en occuper. Le jour où ma nièce devait prononcer ses vœux, j'allai au couvent: alors il se passa quelque chose d'inusité et de scandaleux; au moment de faire profession, la jeune fille se ravisa et refusa net d'entrer en religion; je me retirai, désespéré de ce contre-temps. Le soir, une religieuse se présenta à mon hôtel et m'annonça que ma nièce, à la suite d'une scène fort vive avec la supérieure, avait été frappée d'une congestion cérébrale et était morte subitement. Cette nouvelle me causa une douleur inouïe; toute la nuit je marchai dans ma chambre à coucher, déplorant ce nouveau et irréparable malheur qui accablait mon malheureux frère; en y réfléchissant, un soupçon germa dans mon esprit; cette mort me parut extraordinaire; je redoutai un crime. Afin d'éclaircir mes soupçons, au point du jour j'accourus au couvent; là, une nouvelle incroyable m'attendait: la communauté était bouleversée, l'effroi se montrait sur tous les visages; pendant la nuit, une troupe d'hommes armés s'était introduite dans le couvent; ma nièce avait été enlevée de son tombeau et emportée par ces hommes qui, en même temps, avaient emmené une jeune novice. Alors, convaincu que je ne m'étais pas trompé, qu'un crime avait été commis, je m'enfermai avec la supérieure dans sa cellule, et, à forces de menaces et de prières, je parvins à lui arracher la vérité; mon horreur fut au comble en apprenant que mon infortunée nièce avait effectivement été enterrée toute vive. Une chose me restait à faire, un devoir à remplir; découvrir ses traces, la retrouver afin de la ramener dans les bras de son père; je n'hésitai pas: deux jours plus tard, j'étais parti. Voilà la vérité tout entière; ma conduite a été répréhensible, coupable même; mais, je le jure, elle n'a pas été criminelle.
Les assistants avaient écouté cette justification hasardée avec un silence glacial; lorsque don Estevan se tut, pas un geste, pas un signe approbateur ne vint lui donner l'espoir d'avoir convaincu son auditoire.
—En supposant, ce que je n'admets pas, car il existe trop de preuves du contraire, que ce que vous dites soit la vérité, répliqua don Miguel, pour quelle raison avez-vous donc voulu m'assassiner, moi qui ai sauvé celle dont vous déploriez le malheur et que vous vouliez ramener dans les bras de son père?
—Ne le comprenez-vous donc pas? s'écria don Estevan avec un feint étonnement, faut-il donc tout vous dire?
—Oui, tout, répondit sèchement le jeune homme.
—Eh bien! Oui, j'ai voulu vous assassiner, parce que, au presidio de Tubac, on m'avait assuré que vous n'aviez enlevé ma nièce que dans le but de la déshonorer; je voulais venger sur vous l'outrage que je croyais que vous lui aviez fait.
Don Miguel pâlit à cette insulte.
—Infâme! s'écria-t-il d'une voix tonnante; osez-vous proférer une aussi odieuse calomnie!
Les assistants s'étaient récriés avec horreur aux paroles de don Estevan qui, malgré son audace, se sentant vaincu, fut contraint de baisser la tête sous le poids de la réprobation générale.
Bon-Affût se leva alors.
—Caballeros, dit-il, vous avez entendu l'accusation portée contre cet homme par son frère. Pendant tout le temps qu'a duré cette accusation, vous avez remarqué sa contenance; maintenant vous venez d'entendre sa défense; nous l'avons laissé libre de tout dire, sans l'interrompre et sans chercher à l'intimider; or l'heure de prononcer votre jugement est arrivée; c'est toujours une chose sérieuse que de condamner un homme; cet homme fut-il le dernier des misérables; la loi du Lynch, vous le savez tous comme moi, ne connaît pas de moyens termes: elle tue ou elle absout. Bien que choisis pour juger cet homme nous ne voulons pas encourir seuls la responsabilité de cet acte; réfléchissez donc sérieusement avant de répondre aux questions que je vous adresserai, et surtout souvenez-vous que de vos réponses dépendent la vie ou la mort de ce malheureux: caballeros, dans votre âme et conscience, cet homme est-il coupable?
Il y eut un instant de silence suprême; tous les visages étaient graves, tous les cœurs battaient avec force.
Don Estevan les sourcils froncés, le front pâle, les bras croisés sur la poitrine, mais la contenance ferme, car il était brave, attendait en proie à une anxiété que par la seule force de sa volonté, il parvenait à renfermer en lui-même.
Bon-Affût, après avoir attendu quelques minutes, reprit d'une voix lente et solennelle:
—Caballeros, cet homme est-il coupable?
—Oui, s'écrièrent les assistants d'une seule voix.
Cependant don Mariano, grâce aux soins de ses domestiques, commençait à donner quelques signes de vie, précurseurs de son retour à la connaissance.
Balle-Franche se pencha à l'oreille de Bon-Affût.
—Est-il convenable, lui dit-il a voix basse, que don Mariano assiste à la condamnation de son frère?
—Non certes, répondit vivement le vieux chasseur; d'autant plus que maintenant que le premier moment de colère est passé, il est probable qu'il intercéderait en sa faveur; mais comment faire pour l'éloigner?
—Je m'en charge, je vais le conduire au camp des gambucinos.
—Hâtez-vous.
Balle-Franche se leva et s'approcha de Bermudez avec lequel il échangea quelques mots oreille à oreille; puis les deux domestiques, prenant leur maître dans leurs bras, disparurent avec lui dans les taillis, suivis par le chasseur et par l'Églantine, à laquelle le Canadien avait fait signe de venir. Dans l'état d'agitation et de surexcitation où se trouvaient les gambucinos, nul ne remarqua ce départ, le bruit des pas de plusieurs chevaux qui s'éloignaient ne fut même pas entendu.
Don Estevan seul s'aperçut de cet enlèvement dont il comprit la portée.
—Je suis perdu! murmura-t-il.
Bon-Affût fit un geste, le silence se rétablit comme par enchantement.
—Quelle peine a mérité le coupable? dit-il.
—La mort! répondirent les assistants comme un écho funèbre.
Alors se tournant vers le condamné, le chasseur reprit:
—Don Estevan de Real del Monte, venu au désert dans des intentions criminelles, vous êtes tombé sous le coup de la loi du Lynch; la loi du Lynch est la loi de Dieu: œil pour œil, dent pour dent, elle n'admet qu'une peine, celle du talion. C'est la loi primitive des anciens jours rendue à l'humanité. Vous aviez condamné une malheureuse jeune fille à être enterrée vive et à mourir de faim. Vous allez être enterré vif, pour mourir de faim; seulement, comme vous pourriez longtemps appeler la mort avant qu'elle daignât vous répondre, nous vous donnerons les moyens de faire cesser vos souffrances lorsque le courage vous manquera pour les endurer davantage. Nous sommes plus éléments que vous ne l'avez été vous-même envers votre malheureuse victime, vous ne serez enterré que jusqu'aux aisselles; votre bras gauche sera laissé libre, et à votre portée on placera un pistolet afin que vous puissiez vous faire sauter la cervelle lorsque vous aurez assez souffert. J'ai dit. Cette condamnation est-elle juste? ajouta-t-il en s'adressant aux assistants.
—Oui, dirent-ils d'une voix basse et concentrée, œil pour œil, dent pour dent.
Don Estevan avait écouté avec épouvante les paroles du vieux chasseur: l'horrible supplice auquel il était condamné le frappa de stupeur; car bien qu'il s'attendit à recevoir la mort, celle-là lui semblait tellement épouvantable que dans le premier moment il ne put y croire; pourtant lorsqu'il vit sur un signe de Bon-Affût deux gambucinos se mettre en devoir de creuser une fosse, ses cheveux se hérissèrent de terreur sur sa tête, une sueur froide perla à ses tempes, et d'une voix étranglée il s'écria en joignant les mains:
—Oh! Pas cette mort atroce, je vous en supplie, tuez-moi de suite.
—Vous êtes condamné, il vous faut subir votre peine telle qu'elle est prononcée, répondit froidement le vieux chasseur.
—Oh! Donnez-moi ce pistolet que vous m'avez promis, pour que je me brûle la cervelle à l'instant; vous serez vengés.
—Nous ne nous vengeons pas; ce pistolet vous sera remis lorsque nous partirons.
—Oh! Vous êtes implacables, s'écria-il en se laissant tomber sur le sol, où il se roula avec une rage impuissante.
—Nous sommes justes, dit encore Bon-Affût.
Don Estevan, arrivé au paroxysme de la fureur, se releva subitement, et, bondissant comme un jaguar, il se précipita tête baissée contre un arbre dans l'intention de se briser le crâne. Mais les gambucinos surveillaient trop attentivement ses mouvements pour lui laisser accomplir cette résolution désespérée; ils s'emparèrent de lui, et malgré sa résistance acharnée et ses cris de bête fauve, ils le garrottèrent et le mirent dans l'impossibilité de faire un mouvement.
Alors sa colère se changea en désespoir.
—Oh! s'écria-t-il, si mon frère était là, il me sauverait! Mon Dieu! Mon Dieu! Mariano! A moi, à moi!
Bon-Affût s'approcha de lui.
—Vous allez être descendu dans la fosse, lui dit-il; avez-vous quelque disposition à prendre?
—C'est donc vrai cet horrible supplice! dit-il avec égarement.
—C'est vrai.
—Mais alors vous êtes des bêtes féroces.
—Nous sommes vos juges.
—Oh! Laissez-moi vivre, ne serait-ce qu'un jour.
—Vous êtes condamné.
—Malédiction sur vous, démons à face humaine! Assassins! De quel droit me tuez-vous?
—Du droit qu'a tout homme d'écraser un serpent; pour la dernière fois, avez-vous des dispositions à prendre?
Don Estevan, brisé par cette effroyable lutte, garda un instant le silence: puis deux larmes tombèrent lentement de ses yeux brûlés de fièvre, et il murmura d'une voix douce, presque enfantine:
—Oh! Mes fils, mes pauvres chéris, que deviendrez-vous lorsque je ne serai plus là!
—Finissons-en, reprit le chasseur.
Don Estevan fixa sur lui son œil hagard.
—J'ai deux fils, dit-il, parlant comme dans un rêve; ils n'ont que moi, moi seul, hélas, et je vais mourir! Écoutez, si vous n'êtes pas tout à fait une bête fauve, jurez-moi d'accomplir ce que je vais vous demander?
Le chasseur se sentit malgré lui ému par cette douleur poignante.
—Je vous le jure, dit-il.
Le condamné parut rassembler ses idées.
—Du papier et un crayon, fit-il d'une voix brisée.
Bon-Affût avait encore le portefeuille qui lui avait été enlevé; il déchira un feuillet et le lui remit avec le crayon.
Don Estevan sourit amèrement à la vue de son portefeuille; il s'empara du papier et écrivit précipitamment quelques lignes, puis il plia le papier et le rendit au chasseur.
Un changement extraordinaire s'était opéré sur le visage du condamné: ses traits étaient calmes, ses regard doux et suppliants.
—Tenez, dit-il, je compte sur votre parole; prenez cette lettre, elle est pour mon frère; je lui recommande mes enfants, c'est à cause d'eux que je vais mourir. Qu'importe! s'ils sont heureux, j'aurai toujours atteint mon but, c'est tout ce qu'il me faut. Mon frère est bon, il n'abandonnera pas les malheureux orphelins que je lui lègue. Je vous en supplie, remettez-lui ce papier.
—Avant une heure il sera entre ses mains, je vous le jure.
—Merci; maintenant faites de moi ce que vous voudrez, peu m'importe; j'ai assuré le sort de mes enfants, c'est tout ce que je voulais.
La fosse était creusée. Deux gambucinos saisirent don Estevan et le descendirent dedans, sans qu'il essayât une résistance inutile: lorsqu'il fut placé debout dans le trou, le sol arriva juste au niveau de ses aisselles, son bras droit fut attaché le long de son corps, le gauche laissé libre, puis on entassa la terre autour de ce vivant, qui déjà n'était plus qu'un cadavre.
Lorsque la fosse fut comblée, un gambucino prit une écharpe et s'approcha du condamné.
—Que prétendez-vous faire? demanda-t-il avec terreur, bien qu'il devinât l'intention de cet homme.
—Vous bâillonner, répondit brutalement le gambucino.
—Oh! fit-il.
Il se laissa bâillonner, sans avoir la conscience de ce qu'on lui faisait; il était brisé.
Bon-Affût plaça alors un pistolet armé sous la main crispée du misérable, et se découvrant:
—Don Estevan, dit-il d'une voix grave et solennelle, les hommes vous ont condamné; priez Dieu afin qu'il vous fasse miséricorde, car vous n'avez plus d'autre espoir que lui, maintenant.
Puis les chasseurs et les gambucinos remontèrent à cheval, éteignirent les torches et disparurent dans les ténèbres comme une légion de noirs fantômes.
Le condamné demeura seul dans les ténèbres que ses remords peuplaient de spectres hideux.
Le cou allongé, les yeux démesurément ouverts, l'oreille au guet, il regardait, il écoutait.
Tant qu'il entendit résonner au loin les pas des chevaux des gambucinos qui s'éloignaient, un fol espoir demeura au fond de son âme, il attendait, il espérait.
Qu'attendait-il? Qu'espérait-il? Lui-même n'aurait pu le dire; mais l'homme est ainsi fait.
Peu à peu, tous les bruits s'éteignirent, et don Estevan se trouva enfin seul, au milieu d'un désert inconnu, sans secours d'aucune espèce à attendre de qui que ce fût.
Alors il poussa un profond soupir, referma la main sur la crosse du pistolet et appuya l'anneau glacé du canon sur sa tempe, en murmurant une dernière fois le nom de ses enfants.
Cependant les gambucinos s'étaient éloignés en proie à ce sentiment de malaise indéfinissable qui, malgré lui, serre le cœur de l'homme lorsqu'il vient d'accomplir un acte dont tout en reconnaissant la nécessité et même la stricte justice, il sait qu'il n'avait peut-être pas le droit de prendre l'initiative.
Nul ne parlait, tous les fronts étaient inclinés; ils venaient sombres et pensifs aux côtés les uns des autres, n'osant pas se communiquer leurs pensées et prêtant malgré eux l'oreille aux bruits mystérieux de la solitude.
Ils atteignaient à peine les dernières limites du couvert de la forêt: devant eux comme un long ruban d'argent les eaux du Rubio miroitaient aux rayons blafards de la lune; ils allaient arriver au gué, lorsque tout à coup le bruit lointain d'un coup de feu résonna sourdement, répercuté par les échos des Quebradas.
Instinctivement, ces hommes cependant si braves et si éprouvés tressaillirent, et ils s'arrêtèrent avec un mouvement de stupeur, presque d'effroi.
Il y eut quelques secondes d'un silence funèbre.
Bon-Affût comprit qu'il fallait rompre le charme funeste qui pesait comme un remords sur tous ces hommes; domptant avec peine l'émotion qui lui serrait la gorge:
—Frères! dit-il d'une voix grave, la vindicte du désert est satisfaite, le misérable que nous avons condamné s'est enfin fait justice.
Il y a dans la voix humaine une puissance étrange et incompréhensible: ces quelques mots prononcés par l'éclaireur suffirent pour rendre à tous ces homme leur énergie première.
—Dieu lui fasse miséricorde! répondit don Miguel.
—Amen! firent les gambucinos en se signant avec dévotion.
Désormais le lourd poids qui pesait sur leur poitrine en était enlevé; le coupable était mort, la logique implacable du fait accompli donnait encore une fois raison à la loi du Lynch et supprimait du même coup les regrets et les remords en mettant un terme à l'incertitude cruelle qui jusque-là les avait oppressés.
Don Stefano mort, celle qu'il avait si impitoyablement poursuivie était sauvée; aux yeux de tous ces hommes au cœur de bronze, cette raison seule suffisait pour éteindre en eux toute pitié pour le coupable.
Une réaction subite s'opéra en eux, et ces natures rebelles un instant domptées se relevèrent plus fortes et plus implacables que jamais.
Sur un geste du Canadien la troupe reprit sa marche et bientôt elle disparut au milieu des dunes de sable qui couvrent les rives du gué del Rubio.
Le désert un instant troublé par le bruit du pied des chevaux sur les cailloux de la plage, retomba dans son calme et majestueux silence.
XXI.
Balle-Franche.
Balle-Franche, ainsi que nous l'avons dit, avait, aidé par les deux domestiques, enlevé don Mariano, à demi évanoui encore, afin de le conduire au camp des gambucinos, et de lui éviter le spectacle atroce de l'exécution de son frère.
Le mouvement et l'air de la nuit eurent rapidement rappelé le gentilhomme à la vie. En ouvrant les yeux, son premier mot, après avoir jeté un regard autour de lui afin de se reconnaître, fut pour demander son frère. Personne ne répondit; les gens qui l'emportaient continuèrent à marcher: ils redoublèrent même de vitesse.
—Arrêtez! cria alors don Mariano en se redressant avec effort et saisissant la bride du cheval des mains de son conducteur; arrêtez, je le veux!
—Êtes-vous en état de vous conduire vous-même? lui demanda Balle-Franche.
—Oui, répondit-il.
—Alors on va vous rendre votre cheval, mais à une condition.
—Laquelle?
—C'est que vous vous engagerez à nous suivre.
—Suis-je donc votre prisonnier?
—Non, bien loin de là.
—Pourquoi alors cette pression que vous prétendez exercer sur ma volonté?
—C'est dans votre intérêt seul que nous agissons.
—Comment me trouvé-je ici?
—Ne le devinez-vous pas?
—J'attends que vous me l'expliquiez.
—Nous n'avons pas voulu que, après avoir accusé votre frère, vous assistiez à son exécution.
Don Mariano, accablé, baissa tristement la tête.
—Est-il mort? dit-il d'une voix basse et étranglée en frissonnant.
—Pas encore, répondit Balle-Franche.
L'accent du chasseur était si sombre, son visage si lugubre, que le gentilhomme mexicain fut saisi de terreur.
—Oh! Vous l'avez tué! murmura-t-il.
—Non, répondit sèchement Balle-Franche, c'est par sa propre main qu'il doit mourir; lui-même se tuera.
—Oh! Tout cela est horrible! Au nom du ciel, dites-moi tout: je préfère la vérité, si terrible qu'elle soit, à cette affreuse incertitude.
—A quoi bon vous rapporter cette scène? Vous ne la connaîtrez que trop tôt dans tous ses détails.
—C'est bien, répondit résolument don Mariano en arrêtant son cheval, je sais ce qui me reste à faire.
Balle-Franche lui lança un regard d'une expression indéfinissable, et posant la main sur la bride:
—Prenez garde! lui dit-il sèchement, de vous laisser emporter par un premier mouvement toujours irréfléchi, et de regretter plus tard ce que vous aurez fait ce soir.
—Mais je ne puis laisser périr mon frère, cependant, s'écria-t-il; je serais fratricide.
—Non, car il a été justement condamné; vous n'avez été que l'instrument dont la justice divine s'est servie afin de punir un coupable.
—Oh! Vos spécieux raisonnements ne me convaincront pas, mon maître: si dans un moment de colère et de haine insensée, j'ai oublié les liens qui m'attachaient à ce malheureux, maintenant je vois et je comprends toute l'horreur de mon action, et je réparerai le mal que j'ai fait.
Balle-Franche lui étreignit le bras avec force, se pencha à son oreille, et le regardant fixement:
—Silence! lui dit-il à voix basse, vous le perdrez en voulant le sauver; ce n'est pas à vous à le tenter, laissez ce soin à d'autres.
Don Mariano chercha à lire dans l'œil du chasseur la détermination que celui-ci semblait avoir prise, et, lâchant la bride, il continua à marcher d'un air pensif. Un quart d'heure plus tard, ils arrivèrent au gué del Rubio.
Ils s'arrêtèrent au bord de l'eau, qui, resserrée dans son lit étroit, coulait calme et tranquille en ce moment avec un doux murmure.
—Rendez-vous au camp, dit Balle-Franche; Il est inutile que je vous accompagne plus loin. Je vais, ajouta-t-il avec un regard significatif à don Mariano, rejoindre les gambucinos; continuez paisiblement votre route, vous arriverez au camp quelques minutes à peine avant nous.
—Ainsi vous retournez? fit don Mariano.
—Oui, reprit Balle-Franche. Adieu, à bientôt.
—A bientôt, reprit le gentilhomme en lui tendant la main.
Le chasseur la prit et la serra cordialement.
Don Mariano poussa son cheval dans la rivière, ses domestiques l'imitèrent silencieusement.
Balle-Franche, immobile sur le rivage, suivit des yeux leur passage d'un bout à l'autre; il les vit prendre terre; don Mariano se retourna, fit un geste de la main droite, et les trois hommes s'enfoncèrent dans les hautes herbes. Dès qu'ils eurent disparu, Balle-Franche fit volter son cheval et regagna le couvert de la forêt vierge. Le chasseur paraissait en proie à une grande préoccupation; enfin, arrivé à un certain endroit, il s'arrêta et jeta autour de lui un regard soupçonneux et investigateur. Le silence le plus profond et la tranquillité la plus complète régnaient aux environs.
—Il le faut! murmura le chasseur; ne pas agir ainsi serait plus qu'un crime, ce serait une lâcheté! Allons, Dieu jugera entre nous!
Après avoir une dernière fois examiné avec soin les environs, rassuré probablement par le silence et la solitude, il mit pied à terre, défit la bride de son cheval, afin qu'il pût paître à son gré, l'entrava pour qu'il ne s'éloignât pas trop et qu'il lui fût facile de le retrouver dès qu'il en aurait besoin, jeta son rifle sur l'épaule, et s'enfonça avec précaution dans les buissons en murmurant encore une fois à part lui ce mot:
—Allons!
Le chasseur ruminait sans doute un de ces projets dont l'exécution difficile exige la tension continuelle de toutes les facultés de l'homme, car sa marche était lente; calculée, son œil errait sans cesse dans les ténèbres: la tête tendue en avant, il écoutait les bruits sans nom du désert, s'arrêtant parfois lorsqu'un bruissement insolite dans les broussailles frappait son oreille et lui révélait la présence d'un être inconnu non loin de lui.
Soudain, il s'arrêta, demeura quelques secondes immobile, et, s'affaissant sur lui-même, il disparut tout entier au milieu d'un fouillis inextricable de feuilles, de branches et de lianes entrelacées, au sein duquel il était impossible de le deviner. A peine s'était-il caché ainsi, que les sabots de plusieurs chevaux résonnèrent au loin sous les épais arceaux de verdure de la forêt. Peu à peu le bruit se rapprocha, les pas devinrent plus distincts, et une troupe de cavaliers apparut enfin, marchant en colonne serrée.
Ces cavaliers étaient les gambucinos et les chasseurs.
Bon-Affût causait à voix basse avec don Miguel, porté sur un brancard sur les épaules de deux Mexicains, car il était encore trop faible pour se tenir à cheval. La petite troupe s'avançait doucement, à cause du blessé qu'elle avait au milieu d'elle, et se dirigeait vers le gué del Rubio.
Balle-Franche regarda passer ses compagnons sans faire un mouvement qui décelât sa présence; il était évident qu'il voulait que ceux-ci ignorassent qu'il était revenu sur ses pas et que les motifs qui le faisaient agir devaient demeurer un secret entre lui et Dieu.
Ce fut en vain qu'il chercha l'Aigle-Volant et l'Églantine parmi les gambucinos: les deux peaux rouges s'étaient séparés de la troupe. Cette absence parut contrarier vivement le chasseur; cependant, au bout d'un instant, ses traits se rassérénèrent, et il haussa les épaules de cette façon insouciante qui veut dire que l'homme a pris son parti d'une contrariété contre laquelle il n'y a pas à lutter.
Lorsque les gambucinos eurent disparu, le chasseur sortit de sa cachette; il écouta un instant le bruit de leurs pas, qui s'affaiblissait de plus en plus et qui bientôt finit par s'éteindre complètement dans le lointain.
Le chasseur se redressa.
—Bon, murmura-t-il d'un air satisfait, je puis maintenant agir à ma guise, sans craindre d'être troublée, à moins que l'Aigle-Volant et sa squaw ne soient restés à rôder aux environs. Bah! Nous verrons bien; d'ailleurs ce n'est pas probable, le chef a trop grande hâte de rejoindre sa tribu pour s'amuser à perdre son temps ici; allons toujours.
Sur ce, il jeta son rifle sur l'épaule, et se remit en route d'un pas léger et délibéré, sans cependant négliger complètement les précautions usitées au désert dans toute marche; car, la nuit, hommes ou fauves, les coureurs des bois savent qu'ils sont toujours surveillés par des ennemis invisibles.
Balle-Franche atteignit ainsi la lisière de la clairière où s'étaient passées les scènes dramatiques que nous avons rapportées dans la première partie de cette histoire, et au centre de laquelle il ne restait plus en ce moment qu'un homme enterré vivant, face à face avec ses crimes, sans espoir de secours possible et abandonné de la nature entière, sinon de Dieu. Le chasseur s'arrêta, s'étendit sur le sol, et regarda.
Un silence funèbre, silence de la tombe, planait sur la clairière; don Estevan les yeux agrandis par la peur, la poitrine oppressée par la terre qui se tassait autour de son corps par un mouvement lent et continuel, sentait l'air manquer peu à peu à ses poumons; ses tempes battaient à se rompre, le sang bouillonnait dans ses artères, des gouttelettes d'une sueur glacée perlaient à la racine de ses cheveux; un voile sanglant s'étendait sur sa vue, il se sentait mourir.
A ce moment suprême, où tout lui manquait à la fois, le misérable poussa un cri rauque et déchirant: deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de fièvre; sa main comme nous l'avons dit, se crispa nerveusement sur la crosse du pistolet laissé pour abréger son supplice, et il appuya le canon à sa tempe en murmurant avec un accent de désespoir indicible:
—Mon Dieu! Mon Dieu! Pardonnez-moi!
Et il pressa la détente.
Soudain une main se posa sur son bras, la balle se perdit dans l'air et une voix sévère et douce à la fois répondit:
—Dieu vous a entendu, il vous pardonne!
Le misérable tourna la tête avec égarement, regarda d'un air épouvanté l'homme qui lui parlait ainsi; et, trop faible pour résister à l'émotion terrible qui l'agitait, il poussa un cri ressemblant à un sanglot, et s'évanouit.
L'homme qui était arrivé si à propos pour don Estevan à son secours était Balle-Franche; le lecteur l'a sans doute deviné déjà.
—Hum! fit-il en secouant la tête, il était temps que j'intervinsse.
Alors, sans perdre un instant, le digne homme s'occupa à sortir de la tombe dans laquelle on l'avait bouclé tout vivant, celui qu'il voulait sauver. C'était une rude besogne, surtout privé comme il l'était des outils nécessaires.
Les gambucinos avaient travaillé en conscience et comblé la fosse de façon à ce que l'homme qu'ils enterraient fût solidement accoré de tous les côtés à la fois.
Balle-Franche était obligé de creuser avec son couteau, en usant des plus grandes précautions pour ne pas blesser don Estevan. Parfois le chasseur s'arrêtait, essuyait son front ruisselant de sueur, regardait le visage pâle du Mexicain toujours évanoui; puis, après quelques secondes de cette contemplation muette, il hochait sentencieusement la tête deux ou trois fois, et se remettait au travail avec une nouvelle ardeur.
C'était un étrange spectacle que ce groupe formé par ces deux hommes dans ce désert, entouré de profondes ténèbres; certes, s'il eût été donné à un indiscret de voir ce qui se passait en ce moment dans cette clairière perdue au milieu d'une forêt vierge, peuplée de bêtes fauves dont les sourds rauquements s'élevaient par intervalles dans le silence comme pour protester contre l'envahissement de leur repaire, l'homme qui aurait assisté à cette scène aurait cru être témoin de quelque incantation diabolique, et se serait éloigné au plus vite, en proie à la plus vive terreur. Cependant Balle-Franche creusait toujours; sa tâche avançait lentement, parce que, au fur et à mesure qu'il descendait plus profondément dans le sol, les difficultés se faisaient pour lui plus grandes.
Un instant le chasseur s'arrêta, désespérant de parvenir à sauver le condamné; mais ce mouvement de découragement n'eut que la durée d'un éclair: le Canadien, honteux de cette pensée, se remit à creuser avec l'énergie fébrile que donne à l'homme résolu la réaction d'une volonté forte sur une faiblesse passagère.
Enfin, après des difficultés inouïes, ce travail, vingt fois interrompu, vingt fois repris, fut achevé; le chasseur poussa un ah! de triomphe et de bonheur: s'élançant hors de la fosse, il saisit don Estevan par dessous les aisselles, le tira vigoureusement à lui, l'enleva du trou, et parvint non sans peine à l'étendre sur le sol.
Son premier soin fut de couper avec son couteau les liens qui enveloppaient de réseaux inextricables le corps du malheureux; il desserra, ses vêtements afin de rendre à ses poumons le jeu nécessaire à l'aspiration de l'air extérieur, puis il remplit une demi calebasse, qui lui servait de tasse, avec l'eau de sa gourde, et vida cette eau sur le visage de don Estevan.
L'évanouissement de celui-ci avait été causé par l'émotion qu'il avait éprouvée en voyant arriver un sauveur au moment où il croyait n'avoir plus qu'à mourir; cette immersion subite d'une eau glacée opéra en lui une réaction favorable; il poussa un soupir et ouvrit les yeux.
Le premier mouvement de cet homme en reprenant connaissance fut de lancer vers le ciel un regard de défit et tendant la main à Balle-Franche:
—Merci, lui dit-il.
Le chasseur se recula sans toucher la main qu'on lui offrait.
—Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, dit-il.
—Qui donc?
—Dieu!
Don Estevan plissa ses lèvres pâles avec dédain; mais comprenant bientôt qu'il fallait tromper son sauveur s'il voulait qu'il lui continuât la protection dont en ce moment il ne pouvait encore se passer:
—C'est vrai, dit-il avec une feinte douceur, Dieu d'abord, vous ensuite.
—Moi, repartit Balle-Franche, j'ai accompli un devoir, payé une dette; maintenant nous sommes quittes. Vous m'avez, il y a dix ans, rendu un important service: aujourd'hui je vous sauve la vie; c'est un prêté pour un rendu; je vous dispense de toute reconnaissance, comme vous devez, de votre côté, m'en dispenser; à compter de cette heure nous ne nous connaissons plus, nos voies sont différentes.
—Allez-vous donc m'abandonner ainsi? fit-il avec un mouvement d'effroi dont il ne fut pas le maître.
—Que puis-je faire de plus?
—Tout.
—Je ne vous comprends pas.
—Mieux valait me laisser mourir dans la fosse, où vous même avez aidé à me descendre, que me sauver pour me condamner à mourir de faim dans ce désert, à devenir la proie des bêtes fauves ou à tomber entre les mains des Indiens. Vous le savez, Balle-Franche, dans la Prairie, un homme désarmé est un homme mort; vous ne me sauvez pas en ce moment, vous rendez mon agonie plus longue et plus douloureuse, puisque l'arme que, dans leur cruelle générosité, vos amis m'avaient laissée pour mettre fin a mes maux lorsque le courage et l'espoir me manqueraient, ne peut plus même me servir à présent.
—C'est juste murmura Balle-Franche.
Le chasseur baissa la tête sur sa poitrine et réfléchit profondément pendant quelques secondes.
Don Estevan suivait avec anxiété sur le visage loyal et caractérisé du chasseur les diverses émotions qui, tour à tour, s'y reflétaient.
Le Canadien reprit:
—Vous avez raison de me demander des armes; si vous en êtes privé, vous risquez d'être, avant quelques heures, dans une position semblable à celle dont je vous ai sorti.
—Vous le reconnaissez?
—Pardieu! Cela n'est pas douteux.
—Alors, soyez généreux jusqu'au bout, donnez-moi les moyens de me défendre.
Le chasseur hocha la tête.
—Je n'avais pas prévu cela, dit-il.
—Ce qui signifie que si vous l'aviez prévu, vous m'auriez laissé mourir.
—Peut-être!
Ce mot tomba comme un coup de massue sur le cœur de don Estevan; il lança un regard sinistre au chasseur.
—Ce que vous dites-là n'est pas bien, dit-il.
—Que voulez-vous que je vous réponde? reprit celui-ci; à mes yeux vous avez été justement condamné. J'aurais dû laisser la justice suivre son cours; je ne l'ai pas fait, peut-être ai-je eu tort; maintenant que j'envisage la question de sang-froid, tout en reconnaissant que vous avez raison de me demander des armes, qu'il est indispensable que vous en ayez pour votre sûreté personnelle d'abord, et ensuite afin de pourvoir à vos besoins, je redoute de vous en donner.
Don Estevan était assis auprès du chasseur: il jouait d'un air nonchalant avec le pistolet déchargé, semblant écouter fort attentivement ce que lui disait Balle-Franche.
—Pourquoi donc? répondit-il.
—Eh! Mais, pour une raison bien simple: je vous connais de longue date, vous ne l'ignorez pas don Estevan; je sais que vous n'êtes pas un homme à oublier une injure: je suis convaincu que si je vous rends vos armes, vous ne penserez plus qu'à la vengeance, voilà ce que je veux éviter.
—Et pour cela, s'écria le Mexicain avec un rire strident, vous ne voyez qu'un moyen, c'est de me laisser mourir de faim. Oh! Oh! Singulière philanthropie que la vôtre! compañero; vous avez une façon d'arranger les choses un peu bien brutale, pour un homme qui se pique d'honneur et de loyauté.
—Vous ne me comprenez pas, je ne veux pas vous donner des armes, il est vrai; mais je ne veux pas non plus laisser incomplet le service que je vous ai rendu.
—Hum! Et comment ferez-vous pour obtenir ce résultat? Je suis curieux de le savoir, fit don Estevan en ricanant.
—Je vous escorterai jusqu'aux frontières de la Prairie, vous gardant de tout danger pendant le voyage, vous défendant et chassant pour vous; cela est simple, je crois.
—Fort simple, en effet. Et, arrivé là-bas, moi j'achète des armes, et je reviens chercher ma vengeance.
—Non pas!
—Comment cela!
—Parce que vous allez me jurer à l'instant, sur votre honneur, d'oublier tout sentiment de haine envers vos ennemis et de ne jamais rentrer dans la Prairie.
—Et si je ne veux pas jurer?
—Alors c'est différent, je vous abandonne; et comme cela sera arrivé par votre faute, je me considérerai comme entièrement quitte envers vous.
—Oh! Oh! Mais en admettant que j'accepte les dures conditions que vous me posez, encore faut-il savoir comment nous voyagerons; la route est longue d'ici aux établissements, je ne suis guère en état de la faire à pied.
—C'est vrai, mais que cela ne vous inquiète point; j'ai laissé mon cheval dans un fourré à quelques pas d'ici près du Rubio; eh bien! Vous le monterez jusqu'à ce que je puisse m'en procurer un autre.
—Et vous?
—Moi, je suivrai à pied; nous autres chasseurs, nous sommes aussi bons piétons que cavaliers; voyons, décidez-vous.
—Eh! Mon Dieu, il faut bien faire ce que vous désirez.
—Oui, je crois que c'est le plus sûr pour vous; donc, vous consentez à faire le serment que je vous demande?
—Je ne vois pas le moyen de m'en tirer autrement. Mais, fit-il tout à coup, que se passe-t-il donc là dans ce taillis?
—Où cela? dit le chasseur.
—Là, reprit don Estevan, en étendant le bras dans la direction d'un épais massif de broussailles.
Le chasseur se retourna vivement vers l'endroit que lui désignait le Mexicain.
Celui-ci ne perdit pas de temps: saisissant par l'extrémité du canon le pistolet avec lequel il avait continué a jouer, il le leva rapidement, et déchargea un coup de la crosse sur le crâne du chasseur: ce coup fut porté avec tant de force et de précision, que Balle-Franche étendit les bras, ferma les yeux, et roula sur le sol en poussant un profond soupir.
Don Estevan le considéra un instant avec une expression de mépris et de haine satisfaite:
—Idiot! murmura-t-il en le poussant du pied, c'était avant de me sauver qu'il fallait me faire ces sottes conditions; mais à présent il est trop tard. Je suis libre, cuerpo de Cristo, et je me vengerai!
Après avoir prononcé ces paroles en lançant vers le ciel un regard de défi, il se baissa sur le chasseur, le dépouilla de ses armes sans la moindre pudeur, et l'abandonna, sans même songer à savoir s'il était mort ou seulement blessé.
—C'est toi, chien maudit reprit-il, qui mourras de faim ou seras dévoré par les bêtes fauves; quant à moi, maintenant, je ne crains plus rien, j'ai entre les mains les moyens d'accomplir ma vengeance!
Et le misérable quitta à grands pas la clairière pour chercher le cheval de Balle-Franche, dont il comptait faire sa monture.
XXII.
Le camp.
Les gambucinos atteignirent leur camp un peu avant le lever du soleil. Pendant leur absence, les quelques hommes laissés à la garde des retranchements n'avaient pas été inquiétés.
Don Mariano attendait le retour des Mexicains avec une vive impatience: aussitôt qu'il les aperçut, il alla au-devant d'eux.
Bon-Affût était sombre: la réception qu'il fit au gentilhomme, bien que cordiale, fut cependant assez sèche.
Le chasseur, quoiqu'il eût la conviction d'avoir accompli un devoir en condamnant don Estevan était triste cependant, en songeant à la responsabilité qu'il avait assumée sur lui dans cette affaire.
Autre chose est tuer un homme dans un combat, en défendant sa vie, au milieu de l'enivrement de la bataille, et juger et exécuter froidement un individu contre lequel on n'a aucun motif personnel de haine ou de colère.
Le vieux Canadien redoutait intérieurement les reproches de don Mariano; il connaissait trop bien le cœur humain pour ne pas savoir que le gentilhomme, dès qu'il envisagerait de sang-froid l'action qu'il avait excité les gambucinos à commettre, la détesterait, et maudirait ceux qu'il avait trouvés trop dociles à le servir.
Quelque grands que fussent les torts de don Estevan envers don Mariano, si criminelle que fût sa conduite, ce n'était pas à son frère à l'accuser, et surtout à requérir sa mort de ces hommes implacables chez lesquels tous sentiments de clémence sont éteints, par suite de la rude vie qu'ils sont contraints de mener.
Maintenant que plusieurs heures s'étaient écoulées depuis la condamnation de don Estevan, Bon-Affût, chez lequel la réflexion était arrivée, et lui avait permis d'envisager cette action sous un jour différent, en était venu à se demander tout bas s'il avait réellement le droit d'agir ainsi qu'il l'avait fait, et si ce qu'il prenait pour un acte de sévère et stricte justice n'était pas un assassinat et une vengeance déguisée: aussi s'attendait-il à ce que don Mariano, en le voyant, lui adressât des reproches et lui demandât compte de la vie de son frère.
Le chasseur se prépara à répondre aux questions que sans doute don Mariano allait lui faire; et, dès qu'il l'aperçut, son front, déjà assailli de tristes pensées, se rembrunit encore. Mais Bon-Affût s'était trompé: pas un reproche, pas une parole ayant trait au jugement ne sortirent des lèvres de don Mariano; aucune allusion, même détournée, ne vint faire soupçonner au chasseur que le gentilhomme avait l'intention d'attaquer ce sujet délicat.
Le Canadien respira, seulement à la dérobée pendant les quelques instants qu'ils marchèrent côte à côte pour rentrer au camp; il examina à plusieurs reprises le visage de don Mariano: le gentilhomme était pâle, triste, mais sa physionomie était calme et ses traits impassibles.
Le chasseur hocha la tête.
—Il roule quelques projets dans sa pensée, murmura-t-il à voix basse.
Dès que l'enceinte du camp fut franchie, que les barricades eurent été refermées sur les gambucinos, don Miguel après avoir placé les sentinelles aux retranchements, se tourna vers Bon-Affût et don Mariano:
—Le soleil se lèvera dans deux heures environ, leur dit-il; veuillez accepter mon hospitalité et me suivre sous ma tente.
Les deux hommes s'inclinèrent.
Don Miguel fit signe à ses porteurs de poser à terre le brancard sur lequel il était assis; il se leva, aidé par Bon-Affût, et, appuyé sur le bras du chasseur, il entra dans la tente, suivi par don Mariano.
Le rideau retomba derrière eux.
Les gambucinos, fatigués des courses de la nuit, s'étaient hâtés de desseller leurs chevaux, de leur donner la provende; puis, après avoir jeté quelques brassées de bois sec dans les feux, afin de raviver la flamme, ils s'étaient enveloppés dans leurs frazadas et leurs zarapés, et s'étaient étendus sur le sol, où ils n'avaient pas tardé à s'endormir. Dix minutes après le retour de la troupe, tous les aventuriers étaient plongés dans le plus profond sommeil; seuls, trois hommes veillaient encore: ces trois hommes étaient don Miguel, Bon-Affût et don Mariano, réunis sous la tente où ils avaient entre eux une conversation à laquelle nous ferons assister le lecteur.
L'intérieur de la tente sous laquelle don Miguel avait introduit ses deux compagnons était meublée de la façon la plus simple: dans un angle se trouvait le palanquin hermétiquement fermé; dans l'angle opposé, plusieurs fourrures étendues sur le sol marquaient la place d'un lit; quatre ou cinq crânes de bisons servaient de sièges; il était impossible de rencontrer rien d'aussi simple et de moins confortable que tout cela.
Don Miguel se jeta sur son lit, après avoir engagé d'un geste gracieux ses compagnons à s'assoir sur les crânes de bisons. Bon-Affût et don Mariano rapprochèrent leurs sièges de l'endroit où se tenait leur hôte, et s'assirent silencieusement.
Don Miguel prit alors la parole:
—Caballeros, dit-il, les faits qui se sont passés cette nuit, faits sur lesquels je ne reviendrai pas, ont besoin d'être clairement expliqués, surtout dans la prévision des complications probables qui en découleront dans les événements auxquels d'ici à peu de temps, je l'espère, nous serons appelés à prendre part; ce que j'ai à dire vous regarde, et vous intéresse particulièrement, don Mariano: c'est donc surtout à vous que je m'adresse. Quant à Bon-Affût, il sait à peu près à quoi s'en tenir sur ce que vous allez entendre: si je le prie d'assister à l'entretien que je désire avoir avec vous, c'est d'abord à cause de la vieille amitié qui nous a lié toujours, ensuite parce que ses avis nous seront d'un grand secours pour les résolutions ultérieures que nous aurons à prendre.
Don Mariano fixa l'aventurier d'une façon qui fit entendre à celui-ci qu'il ne comprenait absolument rien à ce long exorde.
—Ne vous souvenez-vous pas, señor don Mariano, fit alors le Canadien, que, avant de me rendre au camp pour vous amener don Miguel, je vous ai dit que vous ignoriez le plus intéressant de cette histoire que vous croyiez si bien savoir.
—En effet, je me le rappelle, bien qu'à ce moment je n'ai pas attaché à cette déclaration tout l'intérêt qu'elle méritait.
—Eh bien, si je ne me trompe, don Miguel va en quelques mots vous mettre au courant de ces affreuses machinations. Puis il ajouta, comme par réflexion: il est un homme que j'aurais désiré voir ici; il était important que lui aussi connût toute la vérité; mais depuis notre retour au camp je ne l'ai pas aperçu.
—De qui voulez-vous parler?
—De Balle-Franche, que j'avais chargé de vous accompagner jusqu'ici.
—Il m'a accompagné en effet; mais aux approches du camp, jugeant sans doute que je n'avais plus besoin de sa protection, il m'a quitté.
—Ne vous a-t-il pas dit dans quelle intention? reprit le chasseur, en regardant fixement le gentilhomme.
Don Mariano fut intérieurement troublé par cette interrogation; mais voulant laisser à Balle-Franche le soin d'expliquer son absence, et peu désireux d'avouer son désir de sauver son frère, il répondit avec une certaine hésitation qu'il ne put entièrement cacher:
—Non, il ne m'a rien dit; je croyais qu'il vous avait rejoint, je suis aussi étonné que vous de son absence.
Bon-Affût fronça imperceptiblement le sourcil.
—C'est étrange! fit-il. Du reste, ajouta-t-il, il ne tardera probablement pas à revenir, et alors nous saurons ce qu'il aura fait.
—Oui, maintenant, don Miguel, je suis à vos ordres; parlez, je vous écoute attentivement, reprit don Mariano, qui ne se souciait nullement de voir la conversation se continuer sur ce sujet.
—Donnez-moi mon vrai nom, don Mariano, répondit le jeune homme; ce nom vous inspirera peut-être quelque confiance en moi: je ne suis ni don Toribio Carvajal ni don Miguel Ortega, je me nomme don Leo de Torres.
—Leo de Torres! s'écria don Mariano en se levant avec stupéfaction, le fils de mon ami le plus cher!
—C'est moi répondit simplement le jeune homme.
—Mais non, cela n'est pas possible. Basilio de Torres est mort massacré avec toute sa famille par les Indiens Apaches sur les ruines fumantes de son hacienda prise d'assaut, il y a vingt ans de cela.
—Je suis le fils de don Basilio de Torres, reprit l'aventurier. Regardez-moi bien, don Mariano: est-ce que les traits de mon visage ne vous rappellent rien.
Le gentilhomme s'approcha, posa les mains sur les épaules de l'aventurier, et l'examina quelques secondes avec la plus profonde attention.
—C'est vrai, dit-il au bout d'un instant avec des larmes dans la voix, cette ressemblance est extraordinaire. Oui, oui, s'écria-t-il avec explosion, je vous reconnais maintenant!
—Oh! reprit le jeune homme avec un sourire, j'ai entre les mains des actes qui garantissent mon identité. Mais, fit-il, ce n'est plus de cela qu'il s'agit, revenons à ce que je voulais vous dire.
—Comment se fait-il que, depuis l'affreuse catastrophe qui vous a rendu orphelin, jamais je n'aie entendu parler de vous, moi le meilleur ami, presque le frère de votre père; j'aurais été si heureux de veiller sur vous.
Don Leo, auquel désormais nous restituerons son véritable nom, fronça le sourcil; son front fut sillonné de rides profondes; il répondit avec un accent triste et d'une voix tremblante:
—Merci, don Mariano, de l'amitié que vous me témoignez, croyez que j'en suis digne; mais, je vous en prie, laissez-moi conserver au fond de mon cœur le secret de mon silence; un jour peut-être, je l'espère, il me sera permis de parler, alors je vous dirai tout.
Don Mariano lui serra la main.
—Agissez à votre guise, lui dit-il d'une voix profondément émue; ne vous souvenez que d'une chose, c'est que vous avez retrouvé en moi le père que vous avez perdu.
Le jeune homme détourna la tête afin de cacher les larmes qu'il sentait lui venir aux yeux. Il y eut une pose assez longue: au dehors, le glapissement des coyotes rompait seul par intervalles le silence imposant du désert.
L'intérieur de la tente n'était éclairé que par une torche de bois d'ocote fichée en terre, dont la flamme tremblotante faisait jouer sur le visage des trois hommes des ombres et des lumières qui imprimaient à leur physionomie une expression étrange et fantastique.
—Le ciel commence à se rayer de larges bandes blanches, reprit don Leo; les chouettes et les hiboux cachés sous la feuillée saluent le retour du jour; le soleil va paraître; laissez-moi, en quelques mots, vous mettre au courant des faits que vous ignorez; car si j'en crois mes pressentiments, il nous faudra bientôt agir avec vigueur, afin de réparer le mal commis par don Estevan.
Les deux hommes s'inclinèrent affirmativement: don Leo continua:
—Certaines raisons qu'il est inutile de rapporter ici m'avaient, il y a quelques mois, conduit à Mexico; par suite de ces raisons, je menais une vie assez singulière, fréquentant des gens de la pire espèce, et me faufilant, lorsque l'occasion s'en présentait, dans les sociétés les plus ou les moins mêlées, suivant que vous comprendrez mes paroles. N'allez pas croire, par ce qui précède, que je me livrais à quelques opérations criminelles, vous commettriez une grave erreur: seulement, de même que bon nombre de nos compatriotes, je faisais certains commerces interlopes, peut-être vus d'un mauvais œil par les préposés du gouvernement, mais qui, pour cela, n'ont rien de fort répréhensibles en eux.
Bon-Affût et don Mariano échangèrent un regard: ils avaient compris ou cru comprendre.
Don Leo de Torres feignit de ne pas apercevoir ce regard.
—Un des lieux que je fréquentais le plus assidûment, dit-il, était la plaza Mayor; là, je visitais un evangelista, vieillard d'une cinquantaine d'années, doublé de juif et de lombard, qui, sous une apparence vénérable, cachait l'âme la plus vénale et le cœur le plus corrompu; ce coquin émérite, dans l'intérêt des mille commerces occultes auxquels il se livrait, et à cause de ses fonctions d'evangelista, connaissait à fond les secrets d'un nombre infini de familles et était au courant de toutes les infamies qui se commettent tous les jours dans cette immense capitale. Un jour que par hasard je me trouvais chez lui à l'oración, une jeune fille entra; cette jeune fille était belle, paraissait honnête; elle tremblait comme la feuille en mettant le pied dans l'antre du misérable; celui-ci lui fit son plus charmant sourire et lui demanda obséquieusement à quoi il pouvait lui servir: elle lança un regard timide autour d'elle et m'aperçut. Je ne sais pourquoi j'avais flairé un mystère; la tête sur la table, le front posé sur mes deux mains croisées, je feignais de dormir.—Cet homme? fit-elle en me désignant.—Oh! répondit l'evangelista, il est ivre de pulque; c'est un pauvre sous-officier sans importance; d'ailleurs, il dort.—Elle hésita; puis, semblant prendre tout à coup sa résolution, elle sortit un mince papier de sa poitrine.—Copiez cela, dit-elle à l'evangelista, je vous donnerai deux onces.—Le vieux coquin saisit le papier et le parcourut des yeux.—Mais ce n'est pas du castillan, cela, dit-il.—C'est du français, reprit-elle; que vous importe?—A moi, rien.—Il prépara son papier, ses plumes, et copia le billet sans plus d'observation; lorsque cela fut terminé, la jeune fille compara les deux billets, fit un sourire de satisfaction, déchira l'original, plia la copie en forme de lettre, dicta une adresse abrégée à l'evangelista; puis elle prit la lettre, la serra dans son corsage, et sortit après avoir payé le prix convenu que l'evangelista saisit avec joie, car il avait plus gagné en quelques minutes qu'il ne gagnait d'ordinaire en un mois. A peine la jeune fille eut-elle disparu, que je relevai la tête; mais l'evangelista me fit signe de reprendre ma première position: il avait entendu tourner la clef dans la serrure de la porte de sa bicoque; j'obéis, et bien m'en prit, car un homme entra presque aussitôt. Cet homme désirait évidemment ne pas être connu; il était embossé avec soin dans un large manteau; les ailes de son sombrero étaient rabattues sur ses yeux; il fit en entrant un geste de mécontentement.—Quel est cet homme? dit-il en me désignant.—Un pauvre diable, ivre, qui dort.—Une jeune fille sort d'ici.—C'est possible, répondit l'evangelista, mis sur ses gardes par cette question.—Pas de phrases ambigües, drôle, répondit l'étranger avec hauteur; je te connais et je te paye, ajouta-t-il en laissant tomber une lourde bourse sur la table; réponds. L'evangelista tressaillit; tous ses scrupules disparurent à la vue de l'or qui scintillait à travers les mailles de la bourse.—Une jeune fille sort d'ici, reprit l'inconnu.—Oui.—Que t'a-t-elle demandé?—De lui transcrire un billet écrit en français.—C'est bien, montre-moi ce billet.—Elle l'a plié en forme de lettre, a mis une adresse et l'a emporté.
—Je sais tout cela.—Alors?—Alors, repartit l'inconnu en ricanant, comme tu n'es pas un niais, tu as gardé une copie de ce billet, c'est cette copie que je veux voir. Je ne sais pourquoi la voix de cet homme m'avait frappé malgré moi; comme il me tournait à peu près le dos, j'en profitai pour faire à l'evangelista un signe qu'il comprit. —Je n'y ai pas songé, répondit-il. Il prit en disant ces mots une physionomie si naïvement niaise, que l'inconnu y fut trompé; il fit un geste de dépit.—Enfin, reprit-il, elle reviendra?—Je ne sais pas.—Je le sais, moi; chaque fois qu'elle viendra, tu conserveras une copie de ce qu'elle te fera écrire. C'est ici que doivent arriver les réponses de ces lettres?—Je l'ignore.—L'inconnu haussa les épaules. —Tu ne les remettras qu'après me les avoir montrées. A demain, et ne sois pas aussi sot qu'aujourd'hui, si tu veux que je me charge de ta fortune. L'evangelista grimaça un sourire. L'étranger se détourna pour sortir. Dans ce mouvement, un pan de son manteau s'accrocha après la table; les plis se dérangèrent et j'entrevis son visage; j'eus besoin de toute ma puissance sur moi-même pour ne pas pousser un cri en le reconnaissant: cet homme était don Estevan, votre frère. Il ramena son manteau sur son visage en étouffant une malédiction, et sortit. A peine fut-il dehors, que je me levai d'un bond; je verrouillai la porte, et me plaçant en face de l'evangelista:—A nous deux! lui dis-je. Il fit un geste de terreur; mon visage avait une expression terrible qui le fit reculer jusqu'au mur de sa bicoque en serrant la bourse qu'il venait de recevoir et que sans doute il supposait que je voulais lui voler.—Je suis un pauvre vieillard, me dit-il.—Où est la copie que tu as refusée à cet homme? répondis-je d'une voix brève. Il se baissa sur son pupitre, prit cette copie, et me la présenta sans dire un mot; je la lus en frémissant: j'avais compris.—Tiens, lui dis-je, en lui donnant une once, chaque fois tu me remettras le billet de la jeune fille, je te permets de le faire voir aussi à cet homme; seulement, retiens bien ceci: aucune des réponses écrites par l'individu qui sort d'ici ne doit être remise par toi à la jeune fille avant que je ne l'aie lue; je ne suis pas aussi riche que cet étranger, cependant je te payerai convenablement; tu me connais. Je n'ai plus qu'une chose à te dire: c'est que si tu me trahis, je te tuerai comme un chien. Je sortis. En refermant la porte, j'entendis l'evangelista murmurer a demi-voix:—¡Santa Virgen! Dans quel guêpier me suis-je fourré! Maintenant, voici la clef de ce mystère: la jeune fille que j'avais rencontrée chez l'evangelista était novice au couvent des Bernardines, où se trouvait votre fille; doña Laura, ne sachant à qui se fier, l'avait chargée de faire parvenir à don Francisco de Paulo Serrano...
—Mon beau-frère, son parrain! s'écria don Mariano.
—Celui-là même, continua don Leo; elle avait, dis-je, chargé doña Louisa, son amie, de faire parvenir au señor Serrano des billets dans lesquels elle lui révélait les machinations criminelles de son oncle, les persécutions auxquelles elle était en butte, en le suppliant, comme le meilleur ami de son père, de venir à son secours et de la prendre sous sa protection.
—Oh! Ma pauvre fille! murmura don Mariano.
—Don Estevan, reprit don Leo, par je ne sais quel moyen avait appris les intentions de votre fille; afin de bien connaître ses projets et le moment venu de pouvoir les renverser, il feignit de tout ignorer, laissa la jeune fille porter les lettres à l'evangelista, lisant les copies et faisant lui-même les réponses, par la raison toute simple que don Francisco ne recevait pas les lettres de votre fille, parce que don Estevan avait gagné son valet-de-chambre qui les lui rendaient toutes cachetées; cette habille perfidie aurait réussi sans nul doute si le hasard ou plutôt la Providence ne m'avait placé aussi à propos dans l'échoppe de l'evangelista.
—Oh! murmura don Mariano, cet homme était un monstre.
—Non, reprit don Leo; les circonstances l'obligèrent à aller beaucoup plus loin qu'il n'aurait peut-être voulu; rien ne prouve qu'il désirât la mort de votre fille.
—Que voulait-il donc alors?
—Votre fortune; en contraignant doña Laura à prendre le voile, il atteignait son but; malheureusement, comme cela arrive toujours lorsqu'on s'engage dans cette voie épineuse qui fatalement aboutit au crime, bien qu'il eût froidement calculé toutes les chances de réussite, il ne pouvait prévoir mon intervention dans l'exécution de ses projets, intervention qui devait le faire échouer et l'obliger à commettre un crime afin d'assurer leur réussite. Doña Laura, persuadée que la protection de don Francisco ne lui faillirait pas, suivait scrupuleusement les conseils que je lui faisais parvenir dans les billets que je lui écrivais au nom de l'ami auquel elle s'adressait; quant à moi, je me tenais prêt à agir aussitôt que le moment serait venu. Je n'entrerai dans aucuns détails à ce sujet. Doña Laura refusa, dans l'église même, de prononcer ses vœux: le scandale fut extrême; l'abbesse, furieuse, résolut d'en finir. La malheureuse jeune fille, endormie au moyen d'un puissant narcotique, fut toute vivante plongée au fond d'un in pace dans lequel elle devait mourir de faim.
—Oh! s'écrièrent les deux hommes en tressaillant d'horreur.
—Je vous répète, continua don Leo, que je ne crois pas don Estevan capable de cette barbarie; il en fut probablement le complice indirect, mais rien de plus: l'abbesse fut seule coupable. Don Estevan accepta les faits accomplis, il en profita, rien de plus; nous devons le supposer ainsi pour l'honneur de l'humanité; autrement cet homme serait un monstre. Averti le jour même de ce qui s'était passé au couvent, je réunis une troupe de bandits et d'aventuriers, puis, la nuit venue, je m'introduisis par ruse dans le couvent, et, le pistolet au poing, j'enlevai votre fille.
—Vous! s'écria don Mariano avec un mouvement de surprise mêlé de joie. Mon Dieu, mon Dieu! Ainsi elle est sauvée, elle est en sûreté?
—Oui, dans un endroit où moi-même, aidé par Bon-Affût, je l'ai cachée.
—Don Estevan ne l'y aurait jamais trouvée, fit le chasseur avec un sourire narquois.
Le gentilhomme était en proie à une agitation extrême.
—Où est-elle, s'écria-t-il; je veux la voir; dites-moi en quel lieu elle se trouve, ma pauvre et chère enfant!
—Vous comprenez, répondit le jeune homme, que je ne l'ai pas gardée auprès de moi; je savais que les espions de don Estevan et votre frère lui-même me poursuivaient et surveillaient toutes mes démarches. Après avoir mis doña Laura en sûreté, j'attirai sur mes traces toutes les poursuites. Voici comment: ce palanquin, dit-il en le désignant du doigt, ce palanquin, a jusqu'au presidio de Tubac, renfermé doña Laura. J'eus soins de la laisser apercevoir une fois ou deux: il n'en fallut pas davantage pour faire supposer qu'elle était toujours auprès de moi; grâce au soin que je prenais de tenir constamment ce palanquin hermétiquement fermé et de n'en laisser approcher personne, j'avais le projet d'entraîner vos ennemis à ma suite, et, arrivé dans le désert, de les punir; mes calculs ont été plus justes que ceux de don Estevan, car Dieu me secondait; maintenant que le criminel a été puni, que doña Laura n'a plus rien à craindre, je suis prêt à vous faire connaître sa retraite et à vous conduire vers elle.
—Oh! Mon Dieu! Vous êtes juste et bon, s'écria don Mariano avec une expression de joie ineffable; mon Dieu, soyez béni! Je vais revoir mon enfant! Elle est sauvée!
—Elle est perdue si vous ne vous hâtez pas! s'écria une voix sépulcrale.
Les trois hommes se retournèrent avec épouvante.
Balle-Franche, le visage pâle et ensanglanté, les habits déchirés et souillés de sang, se tenait droit et immobile à l'entrée de la tente dont il tenait le rideau soulevé.
XXIII.
L'Aigle-Volant.
Les Indiens, à cause de la vie qu'ils sont contraints de mener et de l'éducation qu'ils reçoivent, sont d'un caractère essentiellement défiant: habitués à se mettre constamment en garde contre tout ce qui les environne, à soupçonner les intentions en apparence les plus loyales, de cacher une trahison ou une perfidie, ils ont acquis une habileté peu commune pour deviner les projets des personnes avec lesquelles le hasard les met en rapport et déjouer les embûches tendues sous leurs pas par leurs ennemis.
Mahchsi-Karehde, nous l'avons dit déjà, était un guerrier expert, aussi sage au conseil que vaillant au combat, et qui, bien que très jeune encore, jouissait à juste titre d'une grande réputation dans sa tribu.
Aussitôt que Bon-Affût, au nom de la loi de Lynch, eut prononcé la sentence de don Estevan, il y eut une espèce de désordre parmi les chasseurs qui rompirent leurs rangs et commencèrent à causer et à discuter vivement entre eux, ainsi que cela arrive toujours en pareil cas. L'Aigle-Volant profita de ce que l'attention était portée ailleurs et que personne ne songeait à lui pour faire à l'Églantine, dont les yeux étaient incessamment fixés sur lui, un signe que la jeune femme comprit, et il se glissa silencieusement au milieu des buissons, où il disparut sans que nul ne s'occupât de son absence.
Après avoir marché pendant environ vingt minutes dans la forêt, se jugeant probablement assez éloigné, le chef s'arrêta, et se tourna vers sa femme qui ne l'avait pas quitté d'un pas.