← Table of contents
L'éclaireur

GUSTAVE AIMARD (continued 2)

Reading edition

L'homme se recula en poussant une exclamation de surprise.

—¡Válgame Dios! señor don Toribio, s'écria-t-il avec l'accent d'un profond respect, qui aurait reconnu votre seigneurie sous ce misérable accoutrement? Entrez, entrez, ils vous attendent avec impatience.

Et cet homme, devenu aussi obséquieux qu'il était insolent quelques minutes auparavant, se hâtait de détacher la chaîne afin d'ouvrir la porte toute grande.

—C'est inutile. Pepito, reprit le soldat; je te répète que je n'entrerai pas: combien sont-ils?

—Vingt, seigneurie.

—Armés?

—Complètement.

—Qu'ils descendent à l'instant, je les attends ici; va, mon fils, le temps presse.

—Et vous, seigneurie?

—Moi, tu m'apporteras un chapeau, une esclavina, mon épée et mes pistolets; allons, dépêche.

Pepito ne se fit pas répéter cet ordre; laissant la porte ouverte, il s'éloigna en courant.

Quelques minutes plus tard, une vingtaine de bandits armés jusqu'aux dents firent irruption dans la rue en se bousculant les uns les autres. Arrivés auprès du soldat, ils le saluèrent respectueusement, et, sur un signe de lui, ils demeurèrent immobiles et silencieux.

Pepe avait apporté les objets demandés par celui que l'evangelista avait nommé don Aníbal, que lui appelait don Toribio et qui, probablement, portait encore d'autres noms, mais auquel nous conserverons provisoirement le dernier.

—Les chevaux sont-ils prêts? demanda don Toribio, en recouvrant son uniforme avec l'esclavina et en passant à sa ceinture une longue rapière et une paire de pistolets doubles.

—Oui, seigneurie, répondit Pepito, le chapeau à la main.

—Bien, mon fils! Tu les apporteras où je t'ai dit; seulement, comme la nuit il est défendu de parcourir les rues à cheval, tu feras attention aux celadores et aux serenos.

Tous les bandits éclatèrent de rire a cette singulière recommandation.

—Là, reprit don Toribio, en se coiffant d'un chapeau à larges bords que Pepito lui avait apportés avec le reste, voilà qui est fait; maintenant nous pouvons partir; écoutez-moi attentivement, caballeros.

Les leperos et les autres coquins qui composaient l'assistance, flattés d'être traités de caballeros, se rapprochèrent de don Toribio afin de mieux entendre ses instructions.

Celui-ci continua.

—Vingt hommes marchant en troupe dans les rues de la ville éveilleraient, sans aucun doute, la susceptibilité et les soupçons des agents de la police; nous avons besoin d'user de la plus grande prudence, et surtout du plus grand mystère, pour réussir dans l'expédition pour laquelle je vous ai convoqués; vous allez donc vous séparer et vous rendre chacun isolément sous les murs du couvent des Bernardines; arrivés là, vous vous dissimulerez le mieux qu'il vous sera possible et vous ne bougerez pas avant mon ordre. Surtout pas de rixe, pas de querelle; vous m'avez bien compris?

—Oui, seigneurie, répondirent les bandits tous d'une voix.

—Très bien; partez alors, il faut que vous soyez au couvent dans un quart d'heure.

Les bandits se dispersèrent dans toutes les directions avec la rapidité d'une volée d'oiseaux de proie; deux minutes plus tard ils avaient disparu aux angles des rues les plus rapprochées.

Pepito seul était resté.

—Et moi, demanda-t-il respectueusement à don Toribio, ne voulez-vous pas, Seigneurie, que je vous accompagne? Je m'ennuierai bien si je restais seul ici.

—Je ne demanderais pas mieux que de t'emmener, mais qui nous préparera les chevaux si tu m'accompagnes?

—C'est vrai, je n'y songeais pas.

—Mais sois tranquille, muchacho, si je réussis, comme je l'espère, tu viendras avec moi bientôt.

Pepito, complètement rassuré par cette promesse, salua respectueusement l'homme mystérieux qui semblait être son chef, et rentra dans sa maison, dont il renferma soigneusement la porte sur lui.

Don Toribio, demeuré seul, resta quelques instants plongé dans de profondes réflexions; enfin il releva la tête, enfonça son chapeau sur les yeux, s'enveloppa avec soin dans son esclavina et s'éloigna à grands pas en murmurant à voix basse:

—Réussirai-je?

Question à laquelle personne, pas même lui, n'aurait pu répondre.

Le couvent des Bernardines s'élève dans un des plus beaux quartiers de Mexico, non loin du Paseo de Bucareli, la promenade à la mode; c'est un vaste édifice construit entièrement en pierres de taille, qui date de la reconstruction de la ville après la conquête et qui fut fondé par Fernando Cortez lui-même. Son ensemble est imposant et majestueux comme tous les couvents espagnols: c'est presque une petite ville dans la grande, car il renferme tout ce qui peut être agréable et utile à la vie; une église, un hôpital, une buanderie, un vaste potager, un jardin touffu et bien dessiné qui offre de doux ombrages réservés pour la promenade des religieuses; de larges cloîtres garnis de grands tableaux de bons maîtres, représentant des scènes de la vie de la Vierge et de celle de saint Bernard à qui le couvent est consacré; ces cloîtres, bordés de galeries circulaires sous lesquelles ouvrent les cellules des religieuses, encadrent des cours sablées ornées de pièces d'eau dont les gerbes élancées rafraîchissent l'air à l'heure si chaude de midi. Les cellules sont des charmantes retraites où rien de ce qui compose le confortable ne fait défaut; une couchette, deux butacas couvertes en cuir tanné de Cordoue, un prie-Dieu, une petite table de toilette dans le tiroir de laquelle on est certain de trouver un miroir, quelques tableaux de sainteté occupent la place principale. Dans un angle de la pièce on voit, entre une guitare et une discipline, une statue de la Vierge en bois ou en albâtre, portant une couronne de roses blanches sur la tête et ayant devant elle une lampe qui brûle constamment. Tel est l'ameublement qu'à peu d'exceptions près on est sur de rencontrer dans toutes les cellules des religieuses.

Le couvent des Bernardines renfermait, à l'époque où se passe cette histoire, cent cinquante religieuses et environ une soixantaine de novices. Dans ce pays de tolérance, il est rare de voir des religions cloitrées; les sœurs peuvent sortir en ville, faire et recevoir des visites; la règle est excessivement douce, et, à part les offices auxquels elles sont tenues d'assister avec une grande ponctualité, les religieuses, une fois rentrées dans leurs cellules, sont à peu près libres de faire ce que bon leur semble sans que personne y prenne garde ou semble s'en apercevoir.

Nous avons décrit les cellules du couvent, qui se ressemblent toutes; mais celle de la mère supérieure mérite une description particulaire. Rien de plus luxueux, de plus religieux et de plus mondain que son ensemble. C'était une immense salle carrée, percée de deux larges fenêtres en ogives, a petits carreaux enchâssés dans du plomb sur lesquels étaient peints des sujets de sainteté d'un fini et d'une sûreté de touche admirable. Les murs étaient recouverts de longues tentures en cuir de Cordoue gaufré et doré, des tableaux de prix représentant les principaux traits de la vie du saint patron du couvent étaient groupés avec cette symétrie et ce goût que l'on ne rencontre que chez les gens d'église. Entre les deux fenêtres était placée une magnifique Vierge de Raphaël devant laquelle se trouvait un autel. Une lampe d'argent, pleine d'huile odoriférante, descendait du plafond et brûlait nuit et jour devant l'autel, que d'épais rideaux de damas cachaient à volonté. Les meubles se composaient d'un grand paravent chinois derrière lequel se dérobait le lit de l'abbesse, simple couchette en bois de chêne sculpté, entourée d'une moustiquaire de gaze blanche. Une table carrée, aussi en chêne, supportant quelques livres et un pupitre, était au milieu de la chambre; dans un angle une vaste bibliothèque garnie de livres traitant de matières religieuses, laissant apercevoir à travers les glaces qui la fermaient les riches reliures d'ouvrages rares et précieux, quelques butacas et des sièges à pieds torses étaient adossés à la muraille. Enfin, un brasero en argent, rempli de noyaux d'olives, faisait face à un superbe meuble-bahut, dont les fines cannelures étaient un chef-d'œuvre de la Renaissance.

Pendant le jour, la lumière, tamisée par les vitraux coloriés des fenêtres, ne répandait qu'une clarté douce et mystique qui faisait éprouver au visiteur un sentiment de respect et de recueillement, en donnant à cette vaste pièce un aspect sévère et presque lugubre.

Au moment ou nous introduisons le lecteur dans cette cellule, c'est-à-dire peu d'instants avant la scène que nous avons précédemment rapportée, l'abbesse était assise dans un grand fauteuil à dossier droit surmonté de la couronne abbatiale, et dont le siège en cuir doré était garni d'une double frange de soie et d'or.

Cette abbesse était une petite femme replète, grassouillette, d'une soixantaine d'années, dont les traits auraient paru sans expression sans le regard clair et perçant qui s'échappait comme un jet de lave de ses yeux gris lorsqu'un sentiment violent l'agitait. Elle tenait à la main un livre ouvert et semblait plongée dans une profonde méditation.

La porte de la cellule s'ouvrit doucement: une jeune fille, revêtu du costume de novice, s'avança timidement en effleurant à peine le parquet de son pas léger et craintif.

Cette jeune fille alla se placer devant le fauteuil et attendit silencieusement que l'abbesse levât les yeux sur elle.

—Ah! Vous voici, mon enfant, dit enfin la supérieure en s'apercevant de la présence de la novice, approchez!

Celle-ci s'avança de quelques pas encore.

—Pourquoi êtes-vous sortie ce matin sans m'en avoir demandé la permission?

En entendant cette parole à laquelle cependant la jeune fille devait s'attendre, elle se troubla, pâlit et balbutia quelques mots inintelligibles.

L'abbesse reprit d'une voix sévère:

—Prenez garde, niña, quoique vous ne soyez encore que novice et que ne vous ne deviez prendre le voile que dans quelques mois, comme toutes vos compagnes, vous ne dépendez que de moi, de moi seule.

Ces mots furent prononcés avec un accent et une intonation qui firent frémir la jeune fille.

—Ma sainte mère! murmura-t-elle.

—Vous étiez l'amie intime, presque la sœur de cette jeune folle que sa résistance contre notre volonté souveraine a brisée comme un faible roseau et qui est morte ce matin.

—Croyez-vous donc qu'elle soit morte, ma mère? répondit la jeune fille timidement et d'une voix entrecoupée par la douleur.

—Qui en doute? s'écria l'abbesse avec éclat, en se levant à demi sur son fauteuil et en fixant un regard de vipère sur la pauvre enfant.

—Personne! Madame, personne! s'écria-t-elle en se reculant avec terreur.

—N'avez-vous pas, comme les autres membres de la communauté, continua l'abbesse avec un accent terrible, assisté à son convoi? N'avez-vous pas entendu les prières prononcées sur son cercueil?

—C'est vrai, ma mère.

—N'avez-vous pas vu descendre son corps dans les caveaux du couvent et sceller au-dessus la pierre tumulaire que l'ange de la justice divine doit seul soulever au jugement dernier? Dites, n'avez-vous pas assisté à cette cérémonie triste et terrible! Oseriez-vous soutenir que tout ne s'est pas passé ainsi et qu'elle est vivante, encore, cette misérable créature que Dieu a subitement frappée dans sa colère, pour qu'elle servît d'exemple à ceux que Satan pousse à la révolte.

—Pardon, ma sainte mère, pardon! J'ai vu ce que vous dites, j'ai assisté à l'enterrement de doña Laura; hélas! Le doute n'est point possible, elle est bien morte.

En prononçant ces dernières paroles, la jeune fille ne put retenir ses larmes, qui coulèrent abondamment.

L'abbesse la regarda d'un air soupçonneux:

—C'est bien, reprit-elle, retirez-vous; mais, je vous le répète, prenez garde; je sais que, vous aussi, un esprit de révolte s'est emparé de votre cœur, je vous surveillerai. La jeune fille salua humblement la supérieure et fit un mouvement pour obéir à l'ordre qu'elle avait reçu.

Tout à coup un bruit terrible se fit entendre; des cris d'effroi, des menaces résonnèrent dans les corridors et on entendit se rapprocher rapidement les pas pressés d'une foule en tumulte.

—Qu'est-ce que cela signifie? s'écria l'abbesse avec, effroi, quelle est cette rumeur?

Elle se leva avec agitation et se dirigea d'un pas incertain vers la porte de la cellule contre laquelle on frappait en ce moment à coups répétés.

—Mon Dieu! Mon Dieu! murmura la novice en jetant un regard suppliant à la statue de la Vierge dont le doux visage sembla lui sourire, sont-ce enfin des libérateurs!

Nous retournerons auprès de don Toribio, que nous avons laissé marchant avec ses compagnons dans la direction du couvent.

Ainsi que cela avait été convenu entre lui et ses complices, don Toribio trouva toute la troupe réunie sous les murs du couvent.

Sur leur chemin, les bandits, afin de ne pas être dérangés par les serenos, les avaient garrottés, bâillonnés et menés avec eux au fur et à mesure qu'ils les rencontraient disséminés dans les rues qu'ils parcouraient. Grâce à cette habile manœuvre, ils étaient arrivés sans encombre au but de leur course. Douze serenos avaient été capturés pendant le trajet.

Une fois parvenu au couvent, don Toribio fit poser les serenos à terre et donna l'ordre de les coucher les uns sur les autres, au pied même de la muraille.

Puis, sortant un loup de velours de l'une de ses poches, il s'en couvrit le visage, précaution imitée par ses compagnons, et s'approchant d'une misérable masure, qui s'élevait à peu de distance, il enfonça la porte d'un coup d'épaule. Le maître de la bicoque arriva effaré et à moitié vêtu pour s'informer de ce que signifiait cette manière insolite de frapper à sa porte; le pauvre diable recula avec un cri de terreur en apercevant les hommes masqués qui étaient groupés à l'entrée de la maison.

Don Toribio était pressé, il entama la conversation en allant de suite droit au but;

—Buenas noches, Tío Salado; je suis charmé de vous voir en bonne santé, lui dit-il.

L'autre répondit sans trop savoir ce qu'il disait:

—Je vous remercie, caballero, vous êtes trop bon.

—Allons, dépêchez-vous, prenez votre manteau et venez avez nous.

—Moi! fit Salado avec un geste d'effroi.

—Vous-même.

—Mais en quoi puis-je vous être utile?

—Je vais vous le dire: je sais que vous êtes fort considéré au couvent des Bernardines, comme pulquero d'abord et ensuite comme hombre de bien y religioso.

—Oh! Oh! Jusqu'à un certain point, répondit évasivement le pulquero.

—Pas de fausse modestie, je sais que vous avez le pouvoir de vous faire ouvrir les portes de cette maison quand bon vous semble; c'est pour cette raison que je vous invite à nous accompagner.

—¡Jesús María! Y pensez-vous, caballero? s'écria le pauvre diable avec effroi.

—Pas d'observations, dépêchons, ou de par Nuestra señora del Carmen, je brûle votre bicoque!

Un sourd gémissement sortit de la poitrine de Salado, qui après avoir jeté un regard désespéré sur les masques noirs qui l'entouraient, se mit en devoir d'obéir.

De la maison du pulquero au couvent il n'y avait que quelques pas; ils furent bientôt franchis: don Toribio se tourna vers son prisonnier plus mort que vif:

—Ah ça, compadre, lui dit-il nettement, nous voici arrivés, à vous maintenant de nous ouvrir les portes.

—Mais, au nom du Ciel, s'écria le pulquero, en faisant un dernier effort pour résister; comment voulez-vous que je m'y prenne? Vous ne songez donc pas que je n'ai aucun moyen de...

—Ecoutez! fit impérieusement don Toribio, vous comprenez que je n'ai pas le loisir de discuter avec vous: ou vous nous introduisez dans le couvent, et cette bourse qui contient cinquante onces est à vous, ou vous refusez, et alors, ajouta-t-il froidement en sortant un pistolet de sa ceinture, je vous brûle la cervelle avec ceci!

Une sueur froide baigna les tempes du pulquero; il connaissait trop bien les bandits de son pays pour leur faire l'injure de douter de leurs paroles.

—Eh bien! lui demanda l'autre en armant le pistolet, avez-vous réfléchi?

—¡Cáspita! caballero, ne jouez pas avec cela, je vais essayer.

—Pour mieux réussir, voici la bourse, fit don Toribio.

Le pulquero s'en empara avec un mouvement de joie dont il est impossible de donner une idée; puis, il se dirigea lentement vers la porte du couvent, tout en cherchant dans sa tête comment il pourrait s'y prendre pour gagner honnêtement la forte somme qu'il venait de recevoir sans courir le moindre risque, problème, nous l'avouons, dont la solution n'était pas facile à trouver.

VIII.

Une ténébreuse histoire (fin).

Le pulquero s'était enfin décidé à obéir. Soudain une pensée lumineuse traversa son cerveau, et ce fut le sourire aux lèvres qu'il souleva le marteau pour frapper.

Au moment où il allait le laisser retomber, don Toribio lui arrêta le bras.

—Qu'y a-t-il? demanda Salado.

—Onze heures sont sonnées depuis longtemps déjà, tout le monde dort ou doit dormir dans le couvent, peut-être vaudrait-il mieux employer un autre moyen.

—Vous vous trompez, caballero, répondit le pulquero; la tourière veille.

—Vous en êtes sur?

—¡Caramba!—répliqua l'autre, qui avait enfin formé son plan et qui maintenant craignait d'être obligé de restituer l'argent qu'il avait reçu si l'homme qui le poussait en avant changeait de résolution,—le couvent des Bernardines de Mexico est ouvert jour et nuit aux gens qui viennent y chercher des médicaments. Laissez-moi faire.

—Allez donc alors, répondit le chef de l'expédition en lui lâchant le bras.

—Salado ne se fit pas répéter l'autorisation de peur d'une nouvelle objection, il se hâta de laisser tomber le marteau qui résonna sur son clou de cuivre. Don Toribio et ses compagnons s'étaient effacés contre la muraille.

Au bout d'un instant la planchette du judas glissa dans sa rainure, et la face ridée de la tourière apparut à l'ouverture.

—Qui êtes-vous, mon frère? demanda-t-elle d'une voix chevrotante et endormie; pourquoi venez-vous à cette heure avancée frapper au couvent des Bernardines?

—¡Ave María purísima! dit Salado de son air le plus cafard.

—Sin pecado concebida, mon frère, seriez-vous malade?

—Je suis un pauvre pécheur que vous connaissez, ma sœur; mon âme est plongée dans l'affliction.

—Qui donc êtes-vous, mon frère? Je crois en effet reconnaître votre voix; mais la nuit est si noire, que je ne puis distinguer les traits de votre visage.

—Et j'espère bien que tu ne les verras pas, dit mentalement Salado, qui ajouta à haute voix, je suis le señor Templado qui tient une locanda dans la calle Plateros.

—Ah! Je vous remets à présent, mon frère.

—Je crois que cela prend, murmura le pulquero.

—Que désirez-vous, mon frère? Hâtez-vous de me l'apprendre, au très saint nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, fit-elle en se signant dévotement, mouvement imité par Salado, car l'air est très froid, et il me faut continuer mes oraisons que vous avez interrompues.

—¡Válgame Dios, ma sœur! Ma femmes et mes deux enfants sont malades; le révérend père gardien des Franciscains m'a engagé à venir vous demander trois bouteilles de votre eau miraculeuse.

Nous ferons observer en passant que chaque couvent fabrique, au Mexique, une soi-disant eau miraculeuse dont la recette est soigneusement gardée; cette eau guérit, dit-on, toutes les maladies, miracle que nous n'avons jamais pour notre compte été mis à même de constater; il va sans dire que cette panacée universelle se vend très cher et forme le plus clair des revenus de la communauté.

—Jésus! s'écria la vieille, dont les yeux pétillèrent de joie à la commande exorbitante du pulquero; trois bouteilles!

—Oui, ma sœur. Je vous demanderai aussi la permission de me reposer un instant! Car je suis venu si vite, et l'émotion de la maladie de ma femme et de mes enfants m'a tellement brisé, que j'ai peine à me tenir debout.

—Pauvre homme! fit la tourière avec pitié.

—Oh! Ce sera réellement une charité que vous ferez, ma sœur.

—Señor Templado, regardez, je vous prie, autour de vous, afin de voir s'il n'y a personne dans la rue; nous vivons dans un si mauvais temps, qu'on ne saurait prendre trop de précautions.

—Il n'y a personne, ma sœur, répondit le pulquero en faisant signe aux bandits de se tenir prêts.

—Alors je vais ouvrir.

—Dieu vous en récompensera, ma sœur.

—Amen! fit-elle dévotement.

On entendit le grincement de la clef dans la serrure, le bruit des verrous qu'on tirait, et la porte s'ouvrit.

—Entrez vite, mon frère, dit la religieuse.

Mais Salado s'était prudemment retiré en arrière et avait cédé la place à don Toribio.

Celui-ci s'élança sur la tourière sans lui laisser le temps de se reconnaître, la saisit à la gorge et lui serrait le cou dans ses deux mains comme dans un étau:

—Un mot sorcière, lui dit-il à l'oreille, et je te tue!

Épouvantée par cette attaque subite d'un homme dont le visage était couvert d'un masque noir, la vieille femme tomba à la renverse sans connaissance.

—Au diable la coquine! s'écria don Toribio avec colère: qui nous guidera maintenant?

Il essaya d'abord de faire revenir la tourière; mais reconnaissant bientôt qu'il n'y réussirait pas, il fit signe à deux de ses hommes de la bâillonner et de la garroter solidement; puis, après avoir recommandé à ces deux individus de rester en sentinelle à la porte, il s'empara du trousseau de clefs dont la religieuse était dépositaire, et il se mit en devoir, suivi de tous ses autres compagnons, de pénétrer dans le bâtiment habité par les religieuses. Ce n'était pas chose facile à découvrir dans cette immense Thébaïde que la cellule habitée par la supérieure, car c'était à l'abbesse seule que don Toribio en voulait.

Or, pour causer avec la supérieure, il fallait d'abord la trouver, et c'était là ce qui embarrassait les bandits, maîtres de la place qu'ils avaient conquise par ruse. Cependant au moment où ils commençaient à perdre tout espoir, un incident, suscité par leur présence inopportune, vint à leur secours.

Les bandits s'étaient répandus comme un torrent qui a rompu ses digues dans les cours et les cloîtres, sans s'inquiéter le moins du monde des suites que leur invasion pouvait avoir pour le couvent, criant et jurant comme des damnés; ils semblaient vouloir ne laisser aucun recoin, si secret qu'il fût, sans l'avoir visité avec soin; il est vrai qu'en agissant ainsi ils ne faisaient que se conformer aux ordres de leur chef.

Les religieuses, accoutumées au calme et au silence, ne tardèrent pas à se réveiller à ce bruit, qu'elles crurent un moment causé par un tremblement de terre; elles s'étaient précipitamment jetées à bas de leurs couchettes, et à peine vêtues étaient venues, comme une nichée de colombes effrayées, se réfugier vers la cellule de l'abbesse en poussant des cris d'effroi épouvantables.

La supérieure, partageant l'erreur de ses religieuses, était parvenue à ouvrir sa porte, réunissant son troupeau autour d'elle, elle s'avança résolument vers l'endroit d'où partait le bruit, s'appuyant majestueusement sur sa crosse abbatiale.

Soudain elle aperçut une bande de démons masqués, criant, hurlant et brandissant des armes de toutes sortes. Mais avant qu'elle eut jeté un cri, don Toribio s'élança vers elle.

—Point de bruit, dit-il, nous ne voulons pas vous faire du mal; nous venons, au contraire, réparer celui que vous avez fait.

Muettes de terreur à la vue de tant d'hommes masqués, les femmes étaient restées comme pétrifiées.

—Que voulez-vous de moi? balbutia la supérieure d'une voix tremblante.

—Vous allez le savoir, répondit le chef; et se tournant vers un de ses hommes: Les mèches soufrées, dit-il.

Un bandit lui apporta silencieusement ce qu'il demandait.

—Maintenant, écoutez-moi avec attention, señora. Hier une novice de votre couvent qui, il y a quelques jours, avait refusé de prendre le voile, est morte subitement.

La supérieure promena un regard de commandement autour d'elle, puis s'adressant à l'homme qui lui parlait:

—Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit-elle avec assurance.

—Fort bien, je m'attendais à cette réponse. Je continue: cette novice, âgée à peine de seize ans, se nommait doña Laura de Acévedo y Real del Monte; elle appartenait à l'une des premières familles de la République; ce matin ses obsèques ont eu lieu avec tout le cérémonial usité en pareil cas, dans l'église même de ce couvent; puis son corps à été descendu en grande pompe dans les caveaux réservés à la sépulture des religieuses.

Il s'arrêta en fixant à travers son masque sur la supérieure des yeux qui lançaient des éclairs.

—Je vous répète que je ne sais ce que vous voulez dire, répondit-elle froidement.

—Ah! Fort bien, écoutez encore ceci, señora, et faites-en votre profit, car vous êtes tombée, je vous le jure, entre les mains d'hommes qui ne vous feront pas grâce et ne se laisseront attendrir ni par vos larmes, ni par vos cris de douleur, si vous les obligez à en venir à certaines extrémités.

—Vous ferez ce que bon vous semblera, répondit la supérieure toujours impassible; je suis entre vos mains; je sais que je n'ai pour le moment du moins nul secours à attendre de qui que ce soit, Dieu me donnera la force de souffrir le martyre.

—Madame, répondit don Toribio en ricanant, vous blasphémez en ce moment: c'est un péché mortel que vous commettez sciemment, mais peu m'importe, ce sont vos affaires. Voici les miennes: vous allez à l'instant m'indiquer l'entrée des caveaux et l'endroit ou repose doña Laura Acévedo; j'ai juré d'enlever son corps d'ici, coûte que coûte. J'accomplirai mon serment, quoi qu'il arrive; si vous consentez à ce que je vous demande, mes compagnons et moi, nous nous retirerons en enlevant le corps de la pauvre morte, mais sans toucher à une épingle des richesses immenses que renferme ce couvent.

—Et si je refuse, répondit-elle avec hauteur.

—Si vous refusez, reprit-il en appuyant sur chaque mot, comme s'il avait voulu mieux les faire comprendre à son interlocutrice, le couvent sera pillé, ces blanches colombes deviendront la proie du démon, ajouta-t-il avec un geste qui fit frémir de terreur les religieuses, et vous, je vous appliquerai à une certaine torture qui, je n'en doute pas, vous déliera la langue.

L'abbesse sourit avec mépris.

—Commencez par moi, dit-elle.

—C'est aussi mon intention; allons, ajouta-t-il d'une voix rude, à la besogne!

Deux hommes s'avancèrent et s'emparèrent de la supérieure; celle-ci n'essaya aucunement de se défendre. Elle demeura immobile, impassible en apparence; cependant un froncement imperceptible de ses sourcils témoignait de l'émotion intérieure qu'elle éprouvait.

—C'est votre dernier mot, señora, demanda don Toribio?

—Faites votre office, bourreaux, répondit-elle avec mépris, essayez de vaincre la volonté d'une vieille femme.

—C'est ce que nous allons faire; allez! commanda-t-il.

Les deux bandits se mirent en devoir d'obéir à leur chef.

—Arrêtez, au nom du Dieu vivant! s'écria une jeune fille en se précipitant résolument devant la supérieure et repoussant les bandits.

Cette jeune fille était la novice avec laquelle causait l'abbesse au moment de l'invasion du couvent.

Il y eut une seconde d'hésitation suprême.

—Taisez-vous, je vous l'ordonne, s'écria l'abbesse; laissez-moi souffrir, Dieu nous voit.

—C'est justement parce qu'il nous voit que je parlerai, répondit péremptoirement la jeune fille, c'est lui qui a envoyé ici ces hommes que je ne connais pas pour empêcher un grand crime. Suivez-moi, caballeros, vous n'avez pas un instant à perdre, je vais vous conduire aux caveaux.

—Malheureuse! reprit l'abbesse en se débattant avec rage entre les mains de ceux qui la contenaient, malheureuse, c'est sur toi que retombera ma colère.

—Je le sais, répondit tristement la jeune fille, mais aucune considération personnelle ne m'empêchera d'accomplir un devoir sacré.

—Bâillonnez cette vieille coquine! Il faut en finir! ordonna le chef.

L'ordre fut immédiatement exécuté; malgré sa résistance désespérée la supérieure fut en quelques minutes réduite à l'impuissance.

—Qu'un de vous la garde, continua don Toribio, et au moindre geste suspect, faites-lui sauter la cervelle. Puis changeant de ton et s'adressant à la novice: Mille fois merci, señorita, dit-il d'une voix émue, terminez ce que vous avez si bien commencé, guidez-nous vers ces redoutables caveaux.

—Venez! répondit-elle en se mettant à leur tête.

Les bandits, devenus sages tout à coup, la suivirent silencieusement, avec les marques du plus profond respect.

Sur un ordre péremptoire de don Toribio, les religieuses, rassurées désormais, s'étaient dispersées et étaient rentrées dans leurs cellules.

Pendant qu'ils traversaient les corridors, don Toribio s'approcha de la jeune fille et prononça à son oreille deux ou trois mots qui la firent tressaillir.

—Ne craignez rien, ajouta-t-il, j'ai voulu seulement vous prouver que je savais tout; je ne veux être pour vous, señorita, que l'ami le plus respectueux, le plus dévoué.

La jeune fille soupira sans répondre.

—Qu'allez-vous devenir désormais, seule dans ce couvent, livrée sans défense à la haine de cette furie pour laquelle il n'existe au monde rien de sacré; vous ne tarderez pas à reprendre la place de celle que nous allons délivrer, ne vaut-il pas mieux la suivre?

—Hélas, pauvre Laura! murmura-t-elle sourdement.

—Vous qui avez tant fait pour elle jusqu'à présent, l'abandonnerez-vous à ce moment suprême, ou plus que jamais votre aide et votre appui lui deviendront nécessaires; n'êtes-vous pas sa sœur de lait, son amie la plus chère! Qui vous arrête? Orpheline depuis votre plus tendre enfance, sur Laura se concentrent toutes vos affection; répondez-moi, Doña Luisa, je vous en conjure.

La jeune fille fit un geste d'étonnement, presque d'effroi.

—Vous me connaissez! fit-elle.

—Ne vous ai-je pas dit que je savais tout; allons, mon enfant, si ce n'est pour vous que ce soit pour elle, accompagnez-la, ne me contraignez pas à vous laisser ici aux mains d'ennemis terribles qui vous infligeront d'affreuses tortures.

—Vous le voulez, balbutia-t-elle tristement.

—C'est elle qui vous en prie par ma bouche.

—Eh bien, soit, le sacrifice sera complet; je vous suivrai, bien que j'ignore si en agissant ainsi je fais bien ou mal; mais malgré que je ne vous connaisse pas, qu'un masque me dérobe vos traits, j'ai foi en vos paroles; il me semble que vous avez un noble cœur, Dieu veuille que je ne commette pas une erreur.

—C'est ce Dieu de bonté et de miséricorde qui vous inspire cette résolution, pauvre enfant.

Doña Luisa laissa tomber sa tête sur sa poitrine, en poussant un soupir qui ressemblait à un sanglot.

Ils continuèrent à marcher auprès l'un de l'autre sans échanger un seul mot.

La troupe était sortie des cloîtres et parcourait en ce moment des bâtiments démeublés et qui depuis longues années semblaient ne pas avoir été habités.

—Ou nous conduisez-vous donc, Niña? demanda don Toribio; je croyais que dans ce couvent les caveaux étaient, comme dans les autres, creusés sous le sol de l'église.

La jeune fille sourit tristement.

—Aussi n'est-ce pas aux caveaux que je vous conduis, répondit-elle d'une voix tremblante.

—Ou donc alors?

—Aux in-pace!

—Oh! murmura-t-il.

—Le cercueil qui devant tous a été ce matin descendu dans les caveaux, continua doña Luisa, contenait en effet le corps de cette pauvre Laura, il était impossible de faire autrement à cause de la coutume qui exige que les morts soient ensevelis dans leurs habits et à visage découvert; mais aussitôt que la foule se fut écoulée, que les portes de l'église se furent refermées sur l'assistance, la supérieure ordonna de relever la pierre des caveaux qui n'étaient pas encore assujettie, elle fit remonter et transporter le corps dans l'in-pace le plus profond du couvent. Mais nous voici arrivés, dit-elle en s'arrêtant et en désignant une large pierre posée à plat sur le sol de la salle dans laquelle ils se trouvaient.

Cette scène avait quelque chose de lugubre et de saisissant; dans cette salle nue, ces hommes masqués groupés autour de cette jeune fille vêtue de blanc, éclairés seulement par les reflets sanglants des torches qu'ils agitaient, ressemblaient à s'y méprendre à ces mystérieux francs juges qui aux anciens jours s'assemblaient dans les ruines pour juger les rois et les empereurs.

—Soulevez cette pierre, dit don Toribio d'une voix creuse.

Après quelques efforts la pierre fut enlevée ouvrant un gouffre sombre d'où s'exhala une bouffée d'air chaud et fétide. Don Toribio prit une torche et se pencha sur l'ouverture.

—Mais, fit-il au bout d'un instant, ce caveau est désert.

—Oui, répondit simplement doña Luisa, celle que vous cherchez est plus bas.

—Comment plus bas! s'écria-t-il avec un mouvement d'effroi dont il ne fut pas le maître.

—Ce caveau n'est pas assez profond, un hasard peut le faire découvrir, les cris peuvent s'entendre au dehors; il y a deux autres caveaux comme celui-ci superposés l'un sur l'autre. Lorsque, pour une raison ou pour une autre, l'abbesse a résolu de faire disparaître une religieuse et de la retrancher a jamais du nombre des vivants, cette religieuse est descendue dans le dernier, celui qu'on nomme l'Enfer! Là tout bruit meurt, tout sanglot reste sans écho, toute plainte est vaine. Oh! L'inquisition faisait bien les chose, allez! Et puis il y a si peu de temps qu'elle ne règne plus au Mexique, que dans les couvents on en a conservé quelque chose: cherchez plus bas, caballero, cherchez plus bas!

Don Toribio, à ces paroles, sentit une sueur froide perler à la racine de ses cheveux; il se croyait en proie à un cauchemar horrible. Faisant un effort suprême pour dompter l'émotion qui l'accablait, il descendit dans le caveau au moyen d'une échelle mobile appuyée contre une des parois; plusieurs de ses compagnons le suivirent.

Après quelques recherches ils découvrirent une pierre semblable à la première. Don Toribio plongea la torche dans le gouffre.

—Vide! s'écria-t-il avec horreur.

—Plus bas, vous dis-je! Cherchez plus bas, répéta d'une voix sombre doña Luisa, demeurée sur le bord du caveau supérieur.

—Que leur avait donc fait cette adorable créature pour la martyriser ainsi? s'écria don Toribio au comble de la douleur.

—L'avarice et la haine sont deux terribles conseillères, répondit la jeune fille; mais hâtez-vous, hâtez-vous; chaque minute qui s'écoule est un siècle pour celle qui attend.

Don Toribio, en proie à une rage indicible, se mit en devoir de découvrir le dernier caveau. Après quelques instants, ses recherches furent couronnées de succès.

A peine la pierre fut-elle soulevée, que, sans tenir compte de l'air méphitique qui s'élança de l'ouverture et faillit éteindre sa torche, il se pencha en avant.

—Je la vois! Je la vois! s'écria-t-il avec un cri ressemblant plutôt à un rugissement qu'à la voix humaine.

Et sans attendre davantage, sans même calculer la hauteur, il se précipita dans le caveau.

Quelques minutes plus tard, il remontait dans la salle, portant dans ses bras le corps inanimé de doña Laura.

—En retraite, mes amis! En retraite! s'écria-t-il en s'adressant à ses compagnons; ne demeurons pas une seconde de plus dans ce repaire de bêtes fauves à face humaine.

Sur un signe de lui, doña Luisa fut enlevée dans les bras d'un vigoureux lepero, et tous s'éloignèrent en courant dans la direction des cloîtres. Bientôt ils atteignirent la cellule de la supérieure.

En les apercevant, l'abbesse fit un effort violent pour briser ses liens, et se tordit impuissante, comme une vipère, en lançant à ces hommes qui avaient déjoué ses hideux projets, des regards chargés de haine et de rage.

—Misérable! s'écria don Toribio, en passant près d'elle, et en la repoussant dédaigneusement du pied, soyez maudite, votre châtiment commence, car votre victime vous échappe.

Par un de ces efforts que seule la haine arrivée à son paroxysme peut rendre possible, l'abbesse parvint à déranger un peu son bâillon.

—Peut-être! s'écria-t-elle d'une voix qui résonna comme un glas funèbre aux oreilles de don Toribio.

Vaincue par ce dernier effort, elle s'évanouit.

Cinq minutes plus lard, il ne restait plus dans le couvent que ses hôtes accoutumés.

IX.

Balle-Franche et Bon-Affût.

A ce point de son récit Balle-Franche s'arrêta et s'occupa d'un air pensif à charger de tabac sa pipe indienne.

Il y eut un long silence.

Les assistants, encore sous le coup de cette histoire extraordinaire, n'osaient hasarder aucune réflexion.

Bon-Affût releva la tête.

—Cette histoire est fort dramatique et fort sombre, dit-il; mais pardonnez-moi ma rude franchise, mon vieux et cher camarade, elle me semble n'avoir aucun rapport avec ce qui se passe autour de nous, et les événements dans lesquels nous sommes probablement appelés a être acteurs, ou tout au moins spectateurs intéressés.

—Au fait, observa Ruperto, que nous importent, à nous autres coureurs des bois, les aventures qui arrivent à Mexico, ou dans n'importe quelle autre ville des tierras interiores? Nous sommes ici dans le désert pour chasser, trapper ou combattre les peaux-rouges; toute autre question doit fort peu nous toucher.

Balle-Franche hocha la tête d'une façon significative, et posant machinalement sa pipe auprès de lui:

—Vous vous trompez, compagnons, reprit-il; croyez-vous donc que je vous aurais fait perdre votre temps à écouter ce long récit, s'il n'avait pour nous tous une raison d'actualité des plus importantes?

—Expliquez-vous alors, mon ami, reprit Bon-Affût, car je vous avoue que, pour ma part, je n'ai absolument rien compris à ce qu'il vous a plu de nous dire.

Le vieux Canadien leva la tête, et sembla, pendant quelques instants, calculer la hauteur du soleil.

—Il est six heures et demie du matin, dit-il, vous avez encore devant vous plus de temps qu'il ne vous en faut pour vous rendre au gué del Rubio, où doit vous attendre celui auquel vous vous êtes engagé à servir de guide; écoutez-moi donc, car je n'ai pas fini tout à fait; maintenant que je vous ai rapporté le mystère, je vais vous dire quels sont les renseignements qui sont venus l'éclaircir.

—Parlez, répondit Bon-Affût, du ton d'un homme qui se résout à écouter par condescendance un récit qu'il sait ne pas devoir l'intéresser.

Balle-Franche, sans paraître remarquer l'apathique complaisance de son ami, reprit la parole en ces termes:

—Vous avez vu que tout avait été prévu par don Toribio avec une prudence qui devait éloigner tous soupçons et couvrir cette aventure d'un voile impénétrable; malheureusement, l'evangelista Leporello n'avait pas été tué roide: il put non seulement parler, mais encore montrer un double de chacune des lettres qu'il remettait tous les jours au jeune homme, lettres que celui-ci lui payait si cher et que, par cette prudence innée dans la race mexicaine, il avait précieusement gardées pour s'en faire un arme au besoin contre don Toribio, ou, ce qui est plus probable encore, pour se venger au cas où il serait victime d'une trahison. Ce fut ce qui arriva: l'evangelista, trouvé agonisant par un client matinal, eut la force de faire une déclaration en règle au juez de lettras[1] et de lui remettre les papiers, puis il mourut. Cet assassinat, rapproché de l'enlèvement des serenos par une troupe nombreuse et de l'envahissement du convent des Bernardines, donna une piste que la police commença à suivre avec une ténacité extrême, d'autant plus que la jeune fille dont le corps avait été si audacieusement enlevé, avait des parents puissants qui, pour certaines raisons à eux connues, ne voulurent pas laisser ce crime impuni, et répandirent l'or à profusion. L'on sut bientôt que les bandits, en sortant du couvent, étaient montés sur des chevaux amenés par des gens apostés par eux, et s'étaient éloignés à toute bride dans la direction des presidios. On parvint même à découvrir un des hommes qui avaient fourni les chevaux; cet individu, nommé Pepito, plutôt gagné par l'or qu'on lui offrit qu'effrayé par les menaces, déclara avoir vendu, pour le compte de don Toribio Carvajal, vingt-cinq chevaux de route, livrables à deux heures du matin, au couvent des Bernardines; comme ces chevaux avaient été payés d'avance, lui, Pepito, ne s'était pas préoccupé du singulier endroit qu'on lui assignait et de l'heure non moins singulière. Don Toribio et ses amis étaient arrivés portant avec eux deux femmes, dont l'une paraissait évanouie, et ils s'étaient immédiatement éloignes à toute bride. La piste des ravisseurs avaient été suivie ainsi jusqu'au presidio du Tubac, où don Toribio avait fait reposer sa troupe pendant quelques jours; là il avait acheté un palanquin fermé, une tente de campagne, toutes les provisions nécessaires à une longue exploration dans le désert, et une nuit il avait disparu subitement avec toute sa troupe, augmentée de tous les gens sans aveu ramassés par lui au presidio, sans que nul pût dire de quel côté il s'était dirigé; ces renseignements étaient vagues, mais suffisants jusqu'à un certain point; les parents de la jeune fille continuèrent leurs recherches.

—Je crois commencer à entrevoir où vous en voulez venir, interrompit Bon-Affût, mais concluez; lorsque vous aurez terminé, je vous ferai certaines observations, dont, j'en suis convaincu, vous reconnaîtrez comme moi la justesse.

—Je ne demande pas mieux, mon bon camarade, interrompit Balle-Franche, et il continua. Un homme qui, il y a une vingtaine d'années, m'a rendu un certain service assez important, que je n'avais pas revu depuis, et que, certes, je n'aurais pas reconnu s'il ne m'avait pas dit son nom, seule chose que je n'avais point oubliée, vint me trouver, sur ces entrefaites; Ruperto, mon associé et moi, nous étions au presidio du Tubac occupés à vendre quelques peaux de tigres et de panthères. Cet homme me dit ce que je vous ai rapporté; il ajouta qu'il était proche parent de la jeune fille, il me rappela le service qu'il m'avait rendu, bref il sut tellement m'émouvoir, que je m'engageai a l'aider à se venger de son ennemi. Deux jours plus tard nous prenions la piste; pour un homme habitué comme moi à suivre la trace des Indiens, cette piste était un jeu d'enfant, et bientôt je le conduisis presque en présence de la caravane espagnole commandée par don Miguel Ortega.

—L'autre se nommait don Toribio Carvajal.

—Ne pouvait-il pas avoir changé de nom?

—A quoi bon dans le désert?

—Dans la prévision qu'on le poursuivrait.

—Les parents avaient donc un grand intérêt à cette poursuite?

—Don José m'a dit être l'oncle de la jeune fille, pour laquelle il a une tendresse de père.

—Mais elle est morte, il me semble, ou du moins c'est, si je ne me trompe, ce que vous m'avez dit.

Balle-Franche se gratta l'oreille.

—Voilà justement où la question s'embrouille, dit-il; c'est qu'il paraît qu'elle n'est pas morte du tout, au contraire.

—Hein! s'écria Bon-Affût, elle n'est pas morte! Cet oncle le sait donc, c'est donc de son consentement que la pauvre créature a été enterrée vive! Mais si cela est, il y a là-dessous une odieuse machination.

—Ma foi, puisqu'il faut vous l'avouer, j'en ai peur! dit le Canadien d'une voix peu assurée; cependant cet homme m'a rendu un grand service, je n'ai aucune preuve à l'appui de mes soupçons, et...

Bon-Affût se leva, et se plaçant en face du chasseur:

—Balle-Franche, lui dit-il d'une voix sévère, nous sommes compatriotes, nous nous aimons comme deux frères; pendant de longues années nous avons dormi côte à côte dans la Prairie, partageant entre nous la bonne et la mauvaise fortune, nous sauvant cent fois la vie l'un à l'autre, soit dans nos luttes contre les bêtes fauves, soit dans nos combats contre les Indiens; est-ce vrai?

—C'est vrai, Bon-Affût, c'est vrai, et celui qui dirait le contraire en aurait menti! répondit le chasseur avec émotion.

—Mon ami, mon frère, un grand crime a été commis ou est sur le point de se commettre; prenons garde, veillons, veillons avec soin; qui sait, si nous ne sommes pas les instruments choisis par la Providence pour démasquer les coupables et faire triompher les innocents! Ce don José, m'avez-vous dit désire que je me joigne à vous, fort bien, j'accepte; vous, Ruperto et moi, nous allons nous rendre au gué del Rubio, et croyez-moi, mon ami, maintenant que je suis averti, quel que soit le coupable, je le découvrirai.

—J'aime mieux qu'il en soit ainsi, répondit naïvement le chasseur. J'avoue que la position étrange dans laquelle je me trouvais me pesait singulièrement. Je ne suis qu'un pauvre chasseur, moi, qui ne comprend rien à toutes ces infamies des villes.

—Vous êtes un homme honnête dont le cœur est juste et l'esprit droit; mais le temps se passe; maintenant que nous sommes convenus de nos faits et que nous nous entendons, je crois que nous ferons bien de nous mettre en route.

—Je partirai quand vous le voudrez.

—Un instant encore. Pouvez-vous pendant quelque temps vous passer de Ruperto?

—Parfaitement.

—De quoi s'agit-il? demanda celui-ci.

—D'un service à me rendre.

—Parlez, Bon-Affût, je suis prêt.

—Nul ne peut prévoir l'avenir: peut-être dans quelques jours aurons-nous besoin d'alliés sur lesquels il nous soit possible de compter; ces alliés, le chef ici présent nous les donnera quand nous les lui demanderons; accompagnez-le dans son village, puis, dès qu'il y sera arrivé, quittez-le et prenez notre piste, sans cependant nous rejoindre positivement, mais seulement de façon que, si besoin était, nous sachions où vous rencontrer.

—J'ai compris, dit laconiquement le chasseur en se levant; soyez tranquille.

Bon-Affût, se tourna alors vers l'Aigle-Volant et lui expliqua ce qu'il attendait de lui.

—Mon frère a sauvé l'Églantine, répondit noblement le chef; l'Aigle-Volant est un sachem dans sa tribu; deux cent guerriers suivront le sentier de la guerre au premier signe de mon père; les Comanches sont des hommes, les paroles que soufflent leurs poitrines viennent de leur cœur.

—Merci, chef, répondit Bon-Affût, en serrant chaleureusement la main que lui tendait le peau-rouge; que le Wacondah veille sur vous pendant votre voyage!

Après avoir mangé en hâte un morceau de venaison cuite sur les charbons du foyer, et bu un trago de pulque, dont, suivant l'habitude de sa nation, la seule qui ne boive pas de liqueur forte, le Comanche s'abstint de prendre sa part, les quatre hommes se séparèrent, Ruperto, l'Aigle-Volant et l'Églantine, s'enfonçant dans la Prairie, dans la direction de l'ouest, tandis que Balle-Franche et Bon-Affût, obliquant un peu à gauche, se dirigeaient, au contraire, vers l'Est, afin de gagner le gué del Rubio, où le second était attendu.

—Hum! observa Balle-Franche en jetant son rifle sous le bras gauche et se mettant en marche de ce pas élastique particulier aux coureurs des bois, nous nous sommes taillé une rude besogne.

—Qui sait, mon ami? répondit Bon-Affût d'un ton soucieux. Dans tous les cas, il nous faut découvrir la vérité.

—C'est aussi mon avis.

—Il y a une chose que je veux savoir avant tout.

—Laquelle?

—Ce que renferme le palanquin si bien fermé de don Miguel.

—Pardieu! Une femme, sans doute.

—Qui vous l'a dit?

—Personne, mais je le présume.

—Ne préjugeons de rien, mon ami; avec le temps tout s'éclaircira.

—Dieu le veuille!

—Dieu voit tout et sait tout, mon ami. Croyez bien que, s'il lui a plu de faire germer au fond de nos cœurs les soupçons qui nous tourmentent en ce moment, c'est que, ainsi que je vous le disais, il y a un instant, il veut faire de nous les instruments de sa justice.

—Que sa volonté soit faite! répondit Balle-Franche en ôtant pieusement son bonnet; je suis prêt à obéir à tout ce qu'il ordonnera de moi.

Après cet échange mutuel de pensées, les chasseurs, qui jusqu'à ce moment avaient marché côte à côte, prirent la file indienne, à cause des difficultés du chemin, c'est-à-dire qu'ils ne s'avancèrent plus qu'à la suite l'un de l'autre.

Arrivés dans les hautes herbes, après être sortis de la forêt, ils s'arrêtèrent un instant pour s'orienter.

—Il est tard, observa Bon-Affût.

—Oui, il est près de midi; suivez-moi, nous aurons bientôt rattrapé le temps perdu.

—Comment cela?

—Au lieu de marcher, ne seriez-vous pas d'avis de faire la route à cheval?

—Oui, si nous avions des chevaux?

—Voilà justement ce que je veux vous procurer.

—Vous avez des chevaux?

—J'ai laissé cette nuit, ici aux environs, mon cheval et celui de Ruperto, pour aller au rendez-vous que m'avait assigné don José, rendez-vous auquel j'étais forcé d'aller dans une pirogue.

—Eh! Eh! Ces braves bêtes arrivent bien; pour ma part je suis rompu, je vous l'avoue; voici longtemps déjà que je chemine à pied à travers la Prairie, mes jambes commencent à ne plus vouloir me porter.

—Venez par ici, nous ne tarderons pas à les voir.

En effet, les chasseurs n'eurent pas fait trois cents pas dans la direction marquée par Balle-Franche, qu'ils aperçurent les chevaux occupés à brouter tranquillement les pois grimpants et les jeunes pousses des arbres. Les nobles bêtes, en entendant le sifflet d'appel, relevèrent leur tête fine et intelligente, et accoururent vers les chasseurs en hennissant de plaisir. Ainsi que c'est l'habitude dans la Prairie, ils étaient sellés; seulement leur bozal était suspendu à leur cou. Les chasseurs les bridèrent, sautèrent sur leur dos et se remirent en route.

—Maintenant que nous avons chacun un bon cheval entre les jambes nous sommes certains d'arriver à temps, observa Bon-Affût; ainsi, il est inutile de nous presser nous pouvons causer à notre aise: dites-moi, Balle-Franche, avez-vous vu déjà don Miguel Ortega?

—Jamais, je l'avoue.

—Ainsi, vous ne le connaissez pas?

—Si je dois m'en rapporter à don José, c'est un scélérat; quant à moi, n'ayant jamais eu de rapports avec lui, je serais fort embarrassé d'avoir sur son compte une opinion bonne ou mauvaise.

—Moi, c'est différent, je le connais.

—Ah!

—Parfaitement.

—Depuis longtemps?

—Depuis assez longtemps, je le crois du moins pour avoir été à même de le juger.

—Ah! Ah! Qu'en pensez-vous?

—Beaucoup de bien et beaucoup de mal.

—Diable!

—Pourquoi vous étonnez-vous? Tous les hommes ne sont-ils pas dans le même cas?

—A peu près, j'en conviens.

—Celui-là n'est ni plus mauvais ni meilleur que les autres; cette nuit, comme je pressentais que vous alliez me parler de lui, j'ai voulu vous laisser votre liberté d'action en vous disant que je ne le connaissais que fort peu; mais il est possible que bientôt votre opinion se modifie complètement, et peut-être regretterez-vous l'appui que vous avez donné jusqu'à présent à ce don José, ainsi que vous le nommez.

—Voulez-vous que je vous parle nettement Bon-Affût, maintenant que nul, si ce n'est Dieu, ne peut nous entendre?

—Parlez, mon ami, je ne serais pas fâché de connaître votre pensée tout entière.

—La voici: je suis certain que vous en savez beaucoup plus que vous ne voulez en avoir l'air sur l'histoire que je vous ai contée cette nuit.

—Peut-être avez-vous raison, mais qui vous fait croire cela?

—Bien des choses, et d'abord celle-ci.

—Voyons.

—Vous êtes un homme trop sensé, vous avez acquis une trop grande expérience des choses de la vie, pour prendre sans cause sérieuse la défense d'un homme que, d'après les principes que nous professons dans les Prairies, vous devez au contraire plutôt considérer, sinon comme un ennemi, du moins comme un de ces individus avec lesquels il est souvent désagréable de se trouver en contact et d'en tenir des relations.

Bon-Affût se mit à rire.

—Il y a du vrai dans ce que vous dites là, Balle-Franche, fit-il.

—N'est-ce pas?

—Je ne lutterai pas de finesse avec vous: oui, j'ai de fortes raisons pour prendre la défense de cet homme; ces raisons, je ne puis vous les dire en ce moment: c'est un secret qui ne m'appartient pas, dont je suis seulement dépositaire; j'espère que bientôt vous saurez tout, mais jusque-là, reposez-vous sur ma vieille amitié et laissez-moi agir à ma guise.

—A la bonne heure, au moins maintenant je commence à voir clair, et, quoi qu'il arrive, vous pouvez compter sur moi.

—Pardieu! Je savais bien que nous finirions par nous entendre, mais silence, et ne laissez rien paraître, nous sommes au rendez-vous. Diable! Les Mexicains ne se sont pas fait attendre, ils ont déjà établi leur camp au bord de la rivière.

En effet, un camp de chasseurs se voyait à peu de distance, appuyé d'un côté sur la rivière, de l'autre sur la forêt, et présentant une enceinte parfaitement fortifiée avec des ballots et des troncs d'arbres entrelacés, la face tournée vers la prairie.

Les deux chasseurs se firent reconnaître par les sentinelles et pénétrèrent sans difficulté dans l'intérieur.

Don Miguel Ortega était absent, les gambucinos l'attendaient d'un moment à l'autre. Les chasseurs mirent pied à terre, entravèrent leurs chevaux et s'assirent tranquillement auprès du feu.

Don Stefano Cohecho avait quitté, ainsi qu'il l'avait annoncé la veille, les gambucinos au point du jour.

X.

Nouveaux personnages.

Pour l'intelligence des faits qui vont suivre, nous allons, usant de notre privilège de conteur, rétrograder d'une quinzaine de jours, afin de faire assister le lecteur à une scène qui se lie intimement aux événements les plus importants de cette histoire, et qui se passait à quelques centaines de milles au plus de l'endroit où le hasard avait rassemblé nos principaux personnages.

La Cordillère des Andes, cette immense arête du continent américain, que sous différents noms elle traverse dans toute sa longueur, du nord au sud, à divers sommets qui forment des llanos immense, sur lesquels vivent des populations entières à une hauteur où cesse en Europe toute végétation.

Après avoir traversé le presidio de Tubac, sentinelle perdue de la civilisation sur l'extrême limite du désert, et s'être avancé dans la région mediano de la tierra caliente la longueur d'à peu près cent vingt milles, on se trouve tout à coup et sans transition en face d'une forêt vierge qui n'a pas moins de trois cent vingt milles de profondeur sur quatre-vingts et quelques de largeur.

La plume la plus exercée est impuissante à décrire les merveilles sans nombre que renferme ce réseau inextricable de végétation qu'on appelle une forêt vierge, et l'aspect à la fois étrange et bizarre, majestueux et imposant, qu'elle présente aux yeux éblouis. L'imagination la plus fantaisiste recule devant cette prodigieuse fécondité d'une nature élémentaire, renaissant continuellement de sa propre destruction avec une force et une vigueur toujours nouvelles. Des lianes qui courent d'arbre en arbre, de branche en en branche, plongent ça et là dans la terre pour s'élever plus loin vers le ciel, et forment en se croisant et s'enchevêtrant les unes dans les autres une barrière presque infranchissable, comme si la nature jalouse avait voulu dérober aux regards profanes les mystérieux secrets de ces forêts, sous l'ombre desquelles les pas de l'homme n'ont retenti qu'à de longs intervalles et jamais impunément. Des arbres de tout âge et de toute espèce poussent sans ordre et sans symétrie comme s'ils avaient été semés au hasard, ainsi que les grains de blé dans les sillons. Les uns, minces et élancés, comptent à peine quelques années; l'extrémité de leur branche est recouverte par les hautes et larges ramures de ceux dont la tête superbe a vu passer des siècles. Sous la feuillée murmurent doucement des sources pures et limpides, qui courent et s'échappent des fissures des rochers et vont, après mille et mille détours, se perdre dans quelque lac ou dans quelque rivière inconnue dont les eaux libres n'ont encore reflété dans leur calme miroir que les arcanes sublimes de la solitude. Là se trouvent pêle-mêle et dans un désordre pittoresque tous ces magnifiques produits des régions tropicales, l'acajou, l'ébénier, le palissandre, le mahogany tortueux, le chêne noir, le chêne-liège, l'érable, le mimosa au feuillage argenté, le tamarinier, poussant dans toutes les directions ses branches chargés de fleurs, de fruits et de feuilles qui forment un dôme impénétrable aux rayons du soleil. Des profondeurs vastes et inexplorées de ces forêts sortent de temps à autre des bruits inexplicables, des rugissements féroces, des miaulements félins, des cris moqueurs mêlés à des sifflements aigus, chants joyeux et pleins d'harmonie ou expression de colère, de rage et de terreur des hôtes redoutés qui les peuplent.

Après s'être engagé résolument au milieu de ce chaos, et lutté corps à corps avec cette nature inculte et sauvage, on parvient, la hache d'une main et la torche de l'autre, à se frayer pouce à pouce, pas à pas, une route impossible a décrire; tantôt en rampant comme un reptile sur des détritus de feuilles, de bois mort ou de fiente d'oiseaux, amoncelés depuis des siècles; ou bien en courant de branche en branche au sommet des arbres et voyageant pour ainsi dire dans les airs. Mais malheur à celui qui néglige d'avoir l'œil constamment ouvert sur tout ce qui l'entoure et l'oreille au guet! Car, outre les obstacles élevés par la nature, il a à craindre les morsures venimeuses des serpents troublés dans leurs retraites, et les attaques furieuses des bêtes fauves. Il faut encore surveiller avec soin le cours des fleuves et des rivières que l'on rencontre, relever la position du soleil pendant le jour, ou se guider la nuit par la croix du sud, car une fois égaré dans une forêt vierge, il est impossible d'en sortir; c'est un dédale dont aucun fil d'Ariane ne pourrait aider à trouver l'issue.

Puis enfin, lorsqu'on est parvenu à surmonter les dangers que nous avons détaillés, et mille autres non moins terribles que nous avons passé sous silence, on débouche dans une plaine immense, au centre de laquelle s'élève une ville indienne.

C'est-à-dire qu'on se trouve devant une de ces mystérieuses cités dans lesquelles aucun Européen n'a jamais pénétré, dont on ignore même la position exacte, et qui, depuis la conquête, servent d'asile aux derniers restes de la civilisation des Aztèques.

Les récits fabuleux faits par quelques voyageurs sur les richesses incalculables enfouies dans ces villes, ont allumé la convoitise et l'avarice d'un grand nombre d'aventuriers qui, à diverses époques, ont tenté de trouver la route perdue de ces reines des prairies et des savanes mexicaines. D'autres, poussés seulement par l'attrait irrésistible que les entreprises extraordinaires offrent aux imaginations vagabondes, sont aussi, depuis une cinquantaine d'années surtout, partis à la recherche de ces villes indiennes, sans que jamais jusqu'à ce jour le succès ait couronné ces diverses expéditions. Quelques-uns sont revenus désenchantés et à demi perclus de ce voyage vers l'inconnu; un certain nombre on laissé leurs cadavres au fond des précipices ou dans les quebradas pour servir de pâtures aux oiseaux de proie, enfin d'autres, plus malheureux encore, ont disparu sans laisser de traces, et sans que depuis on ait jamais su ce qu'ils étaient devenus.

Nous, par suite de circonstances trop longues à rapporter ici, mais dont quelque jour nous ferons le récit, nous avons habité, malgré nous, une de ces impénétrables villes, mais, plus heureux que nos prédécesseurs dont nous avons rencontré, comme de sinistres jalons, les os blanchis épars sur la route, nous sommes parvenu à nous en échapper a travers milles périls, tous miraculeusement évités.

La description que nous allons donner est donc de la plus scrupuleuse exactitude, et impossible à révoquer en doute, car nous parlons de visu.

Quiepaa-Tani, la ville qui s'offre enfin aux yeux dès que l'on a franchi la forêt vierge dont nous venons de tracer un aperçu, s'étend de l'est à l'ouest et forme un carré long. Une large rivière, sur laquelle sont jetés plusieurs ponts de lianes d'une légèreté et d'une élégance incroyables, la traverse dans toute sa longueur. A chaque angle de ce carré, un bloc énorme de rocher, coupé à pic du côté qui regarde la campagne, sert de fortifications presque imprenables; ces quatre citadelles sont reliées, en outre, entre elles par une muraille épaisse de vingt pieds à la cime et haute de quarante, qui, en dedans de la ville, forme un talus dont la base à soixante pieds de large. Cette muraille est construite en briques du pays, faites avec de la terre sablonneuse et de la paille hachée; on les nomme adobas; elles sont longues d'environ un mètre. Un fossé large et profond double presque la hauteur des murs.

Deux portes donnent seules entrée dans la cité. Ces portes sont flanquées de tours et de poivrières absolument comme une forteresse du moyen-âge, et ce qui vient encore à l'appui de la comparaison, un petit pont composé de planches, extrêmement étroit et mobile, posé de façon à être enlevé à la moindre alerte, est la seule communication de chacune de ces portes avec le dehors.

Les maisons sont basses et se terminent en terrasses qui se relient les unes aux autres; elles sont légères et bâties en jonc et en cañaverales revêtus de ciment, à cause des tremblements de terre si fréquents dans cette région; mais elles sont vastes, bien airées et percées de nombreuses fenêtres. Toutes n'ont qu'un seul étage d'élévation, et les façades sont enduites d'un verni d'une blancheur éclatante.

Cette étrange ville, aperçue de loin, surgissant au milieu des hautes herbes de la prairie, offre le plus singulier et le plus séduisant aspect.

Par une belle soirée du mois d'octobre, cinq personnes, dont il eut été impossible de distinguer les traits ou le costume, en raison de l'obscurité, débouchèrent de la forêt que nous avons décrite plus haut, s'arrêtèrent un moment, avec une indécision marquée, sur l'extrême lisière du bois qu'elles venaient de franchir, et commencèrent à examiner le terrain. Devant elles s'élevait un monticule qui encaissait la forêt, et dont le sommet, bien que peu élevé, coupait l'horizon en droite ligne.

Après avoir échangé quelques paroles entre eux, deux des personnages restèrent où ils se trouvaient; les autres trois se couchèrent à plat ventre et, en rampant sur les pieds et sur les mains, s'avancèrent au milieu des herbes gigantesques qu'ils faisaient onduler et qui cachaient entièrement leur corps.

Puis, parvenus sur le haut du tertre qu'ils avaient eu une si grande difficulté à gravir, ils plongèrent leurs regards dans le vide et demeurèrent frappés d'étonnement et d'admiration.

L'éminence au sommet de laquelle ils se trouvaient était coupée à pic, ainsi que toute la partie du terrain qui s'étendait à leur droite et à leur gauche. Une magnifique plaine se déroulait à cent pieds au-dessous d'eux, et au milieu de cette plaine, c'est-à-dire à mille mètres environ de distance, s'élevait, fière et imposante, Quiepaa-Tani[1], la ville mystérieuse, défendue par ses tours massives et ses épaisses murailles. L'aspect de cette vaste cité, au milieu de ce désert, produisit sur l'esprit des trois hommes un sentiment de stupeur dont ils ne purent se rendre compte et qui, pendant quelques minutes, les rendit muets de surprise.

Enfin l'un d'eux se releva sur le coude, et s'adressant à ses compagnons:

—Mes frères sont-ils contents? dit-il avec un accent guttural qui, bien qu'il s'exprimât en espagnol, le faisait reconnaître pour Indien, Addick—le Cerf—a-t-il tenu sa promesse?

—Addick est un des premiers guerriers de sa tribu; sa langue est droite et le sang coule clair dans ses veines, répondit un des deux hommes auxquels il s'adressait.

L'Indien sourit silencieusement sans répondre: ce sourire eût donné fort à penser à ceux qui l'accompagnaient, s'ils avaient pu le voir.

—Il me semble, observa celui qui n'avait pas encore parlé, qu'il est bien tard pour rentrer dans la ville.

—Demain, au lever du soleil, Addick conduira les deux Lis à Quiepaa-Tani, répondit l'Indien, la nuit est trop sombre.

—Le guerrier a raison, repartit le second interlocuteur, il faut remettre la partie à demain.

—Oui, retournons auprès de nos compagnes, qu'une trop longue absence pourrait inquiéter.

Joignant le geste à la parole, le premier interlocuteur se retourna et, suivant exactement le sillon que son corps avait tracé parmi les herbes, il se trouva bientôt, ainsi que ses compagnons qui avaient imité tous ses mouvements, sur la lisière de la forêt, dans laquelle, après leur départ, les deux personnages qu'ils avaient laissés en arrière étaient rentrés.

Au silence qui règne sous ces sombres voûtes de feuillage et de branches pendant le jour, avaient succédé les bruits sourds d'un sauvage concert, formé par les cris aigus des oiseaux de nuit qui s'éveillaient et se préparaient à fondre sur les loros, les colibris ou les cardinaux attardés loin de leurs nids, les rugissements des cougouars, les miaulements hypocrites des jaguars et des panthères et les aboiements saccadés des coyotes, dont les échos se répercutaient en sons lugubres sous les voûtes profondes des cavernes inaccessibles et des fondrières béantes qui servaient de repaires à ces hôtes dangereux.

Reprenant la route qu'ils s'étaient tracée avec la hache, les trois hommes se virent bientôt auprès d'un feu de bois mort, qui brûlait au centre d'une éclaircie de terrain. Deux femmes, ou plutôt deux jeunes filles étaient accroupies pensives et tristes auprès du feu. Ces jeunes filles comptaient à peine trente ans à elles deux; elles étaient belles de cette beauté créole que le pinceau divin de Raphaël a seul pu exprimer dans ses ravissantes têtes, de Vierge. Mais, en ce moment, elles étaient pâles, semblaient fatiguées, et leurs visages reflétaient une sombre tristesse. Au bruit des pas qui se rapprochaient, elles levèrent les yeux, et un éclair de joie vint comme un rayon de soleil animer leur visage.

L'Indien jeta quelques menues branches dans le feu qui menaçait de s'éteindre, tandis que l'un des chasseurs s'occupait à donner aux chevaux, entravés à peu de distance, leur provende de pois grimpants.

—Eh bien! Don Miguel, demanda l'une des jeunes filles en s'adressant au chasseur qui avait pris place à leurs côtés, sommes-nous bientôt au but de notre voyage?

—Vous êtes arrivée, señorita: demain, sous la conduite de notre ami Addick, vous entrerez dans la ville, asile inviolable où nul ne vous poursuivra.

—Ah! reprit-elle en jetant un regard distrait sur le visage sombre et impassible de l'Indien, demain nous nous séparerons?

—Il le faut, señorita; le soin de votre sûreté l'exige.

—Qui oserait me venir chercher dans ces parages inconnus?

—La haine ose tout! Je vous en supplie, señorita, ayez foi en mon expérience; mon dévouement pour vous est sans bornes; vous avez, bien que fort jeune encore, assez souffert pour qu'un rayon béni du soleil vienne égayer votre front rêveur et dissiper les nuages que la pensée et la douleur y amassent depuis si longtemps.

—Hélas! fit-elle en baissant la tête pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues.

—Ma sœur, mon amie, ma Laura! s'écria l'autre jeune fille en l'embrassant tendrement, soit courageuse jusqu'au bout; ne reste-je pas avec toi? Oh! Ne crains rien, ajouta-t-elle avec une charmante expression, je prendrai la moitié de tes peines, comme cela le fardeau te semblera moins lourd.

—Pauvre Luisa, murmura la jeune fille en lui rendant ses caresses, c'est à cause de moi que tu es malheureuse; comment pourrai-je jamais reconnaître ton dévouement?

—En m'aimant comme je t'aime, mon ange chérie, et en reprenant espoir.

—Avant un mois, je l'espère, reprit don Miguel, vos persécuteurs seront mis pour toujours dans l'impossibilité de vous nuire; je joue avec eux une partie terrible, dont ma tête est l'enjeu; mais peu m'importe, si je vous sauve. Laissez-moi, en vous quittant, emporter dans mon cœur l'espoir que vous n'essayerez en aucune façon de sortir du refuge que je vous ai trouvé, et que vous attendrez patiemment mon retour.

—Hélas! caballero, vous le savez, je n'existe que par un miracle; mes parents, mes amis, tous ceux enfin que j'aimais m'ont abandonné, excepté Luisa, ma sœur de lait, dont le dévouement pour moi ne s'est jamais démenti; et vous que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vu, et qui, tout à coup, vous êtes révélé à moi dans ma tombe, comme l'ange de la justice divine; depuis cette nuit terrible où, comme Lazare, je suis, grâce à vous, sortie du sépulcre, vous m'avez entourée des soins les plus délicats et les plus intelligent, vous avez remplacé ceux qui m'avaient trahie, vous avez été pour moi plus qu'un père, presque un dieu.

—Señorita! s'écria le jeune homme confus et heureux à la fois de ces paroles.

—Je vous dis cela, don Miguel, continua-t-elle avec une certaine animation fébrile, parce je tiens à vous prouver que je ne suis pas ingrate. Je ne sais ce que, dans sa sagesse, Dieu décidera de moi; mais, sachez-le, ma dernière prière et ma dernière pensée seront pour vous. Vous voulez que je vous attende, je vous obéirai; croyez-le bien, je ne dispute plus ma vie que par une certaine curiosité de joueur aux abois, ajouta-t-elle avec un sourire navrant; mais je comprends combien vous avez besoin de votre liberté d'action pour la rude partie que vous avez entreprise; aussi, partez tranquille, j'ai foi en vous.

—Merci, señorita, cette promesse double mes forces, Oh! Maintenant, je suis certain de réussir.

Un espèce de jacal en branchage avait été préparé pour les jeunes filles par l'autre chasseur et le guerrier indien; elles s'y retirèrent pour se livrer au sommeil.

Quelque bourrelé d'inquiétudes que fût l'esprit du jeune homme, cependant, après quelques minutes d'une méditation profonde, il s'étendit auprès de ses compagnons et ne tarda à s'endormir. Au désert, la nature ne perd jamais ses droits, les plus grandes douleurs ne parviennent que rarement à l'emporter sur les exigences matérielles de l'organisation humaine.

A peine les premiers rayons du soleil commencèrent-ils à teindre le ciel d'un reflet d'opale, que les chasseurs ouvrirent les yeux. Les préparatifs du départ furent bientôt terminés, le moment de la séparation arriva, les adieux furent tristes. Les deux chasseurs avaient accompagné les jeunes filles jusqu'à la lisière de la forêt, afin de demeurer plus longtemps avec elles.

Doña Luisa, profitant d'un instant ou le chemin devenait tellement étroit qu'il était presque impossible de marcher deux de front, s'approcha du chasseur compagnon de don Miguel:

—Un service, lui dit-elle rapidement à voix basse.

—Parlez, lui répondit celui-ci sur le même ton.

—Cet Indien ne m'inspire qu'une médiocre confiance.

—Vous avez tort, je le connais.

Elle secoua la tête d'un air mutin.

—C'est possible, fit-elle; voulez-vous me rendre le service que je réclame de vous? Sans cela je le demanderai à don Miguel, quoique j'eusse préféré le lui laisser ignorer.

—Parlez, vous dis-je.

—Donnez-moi un couteau et vos pistolets.

Le chasseur la regarda en face.

—Bien, dit-il au bout d'un instant, vous êtes une brave fille. Voilà ce que vous me demandez.

Et sans que personne s'en aperçut, il lui remit les objets qu'elle désirait obtenir de lui, en y joignant deux petits sacs, l'un de poudre et l'autre de balles.

—On ne sait pas ce qu'il peut arriver, fit-il.

—Merci, lui dit-elle avec un mouvement de joie dont elle ne fut pas maîtresse.

Puis tout fut dit: elle fit disparaître les armes sous ses vêtements avec une prestesse et un certain air résolu qui firent sourire le chasseur.

Cinq minutes plus tard, on arriva sur la lisière de la forêt.

—Addick, dit laconiquement le chasseur, souvenez-vous que vous me répondez de ces deux femmes!

—Addick a juré, répondit seulement l'Indien.

On se sépara; il était impossible de demeurer plus longtemps à l'endroit où l'on se trouvait sans courir le risque d'être découvert par les Indiens.

Les jeunes filles et le guerriers se dirigèrent vers la ville.

—Montons sur la colline, dit don Miguel, afin de les revoir une dernière fois.

—J'allais vous le proposer, répondit simplement le chasseur.

Ils reprirent, avec les mêmes précautions, la place qu'ils avaient pendant quelques minutes occupée la nuit précédente.

Aux rayons resplendissants du soleil qui s'était levé radieux, la verte campagne avait pris un aspect véritablement enchanteur. La nature s'était pour ainsi dire animée, et un spectacle des plus variés avait remplacé l'aspect sombre et solitaire sous lequel elle leur était apparue la veille.

Des portes de la ville, qui étaient ouvertes, sortaient des groupes d'Indiens à pied et à cheval, qui se dispersaient de tous les côtés, avec des cris de joie et des éclats de rire stridents. De nombreuses pirogues sillonnaient la rivière, les champs se peuplaient de troupeaux de vigognes et de chevaux conduits par des Indiens armés de longues gaules, qui, venus des environs, se dirigeaient vers la ville. Des femmes bizarrement vêtues et portant gaillardement sur leur tête de longues mannes en osier remplies de viandes, de fruits ou de légumes, marchaient en causant entre elles, et accompagnant chaque phrase de ce rire continuel, saccadé et métallique dont les peuplades indiennes ont le secret et dont le bruit ressemble assez à celui que produirait la chute d'une quantité de cailloux sur un plat de cuivre.

Les jeunes filles et leur guide ne tardèrent pas à se mêler à cette foule bigarrée, au milieu de laquelle elles disparurent.

Don Miguel poussa un soupir.

—Partons, dit-il d'une voix profonde.

Ils regagnèrent la forêt.

Quelques minutes plus tard ils se remettaient en route.

—Il faut nous séparer, fit don Miguel, lorsqu'ils eurent traversé la forêt dans toute sa longueur, je retourne à Tubac.

—Moi, je vais tâcher de rendre un petit service à un chef indien de mes amis.

—Toujours vous songez aux autres et jamais à vous, mon brave Bon-Affût; toujours vous êtes occupé à être utile à quelqu'un.

—Que voulez-vous, don Miguel, il paraît que c'est ma mission; vous savez que chacun a la sienne sur la terre.

—Oui, répondit le jeune homme d'une voix sourde. Allons, adieu, ajouta-t-il au bout d'un instant, n'oubliez pas notre rendez-vous.

—Soyez tranquille, dans quinze jours, au gué del Rubio, c'est convenu.

—Pardonnez-moi mes réticences pendant les quelques jours que nous avons passés ensemble; ce secret n'est pas à moi seul, Bon-Affût; je ne suis pas le maître de le divulguer, même à un ami aussi éprouvé que vous.

—Gardez votre secret, mon ami, je ne suis nullement curieux de le connaître; seulement il est bien entendu que nous ne nous connaissons point, n'est-ce pas.

—Oui, ceci est fort important.

—Allons, adieu.

—Adieu.

Les deux cavaliers se serrèrent la main, l'un tourna à droite, l'autre à gauche, et ils s'éloignèrent à toute bride, chacun dans une direction opposée.

XI.

Le gué del Rubio.

La nuit était sombre, pas une étoile ne brillait au ciel; le vent soufflait avec force à travers les épaisses ramures de la forêt vierge avec ce sifflement triste et monotone qui ressemble au bruit des grandes eaux lorsque menace la tempête; les nuées étaient basses, noires, chargées d'électricité; elles couraient rapidement dans l'espace, cachant incessamment le disque blafard de la lune, dont les rayons sans chaleur rendaient encore les ténèbres plus épaisses; l'atmosphère était lourde, et des bruits sans nom, répercutés par les échos comme les roulements d'un tonnerre lointain, s'élevaient du fond des quebradas et des barancas ignorées de la Prairie; les bêtes fauves hurlaient tristement sur toutes les notes du clavier humain, et les oiseaux de nuit, troublés dans leur sommeil par cet étrange malaise de la nature, poussaient des cris rauques et discordants.

Au camp des gambucinos, tout était calme; les sentinelles veillaient, appuyées sur leurs rifles et accroupies devant un feu mourant qui achevait de s'éteindre. Au centre du camp, deux hommes fumaient leurs pipes indiennes en causant entre eux à voix basse.

Ces deux hommes étaient Balle-Franche et Bon-Affût.

Enfin Balle-Franche éteignit sa pipe, la repassa à sa ceinture, étouffa un bâillement et se leva en allongeant les bras et les jambes pour rétablir la circulation du sang.

—Qu'allez-vous faire? lui demanda Bon-Affût en se tournant à demi de son côté d'un air nonchalant.

—Dormir, répondit le chasseur.

—Dormir?

—Pourquoi non? La nuit est avancée; seuls, j'en suis convaincu, nous veillons encore: il est plus que probable que nous ne verrons pas don Miguel avant le lever du soleil; donc, le plus convenable, pour le moment du moins, est de dormir, si toutefois vous n'en avez pas décidé autrement.

Bon-Affût posa un doigt sur sa bouche comme pour recommander la prudence à son ami.

—La nuit est avancée, dit-il à voix basse, un orage terrible se prépare! Où peut-être allé don Miguel? Cette absence prolongée m'inquiète plus que je ne saurais dire; il n'est pas homme à abandonner ainsi ses compagnons sans une raison bien puissante, ou peut-être....

Le chasseur s'arrêta en hochant tristement la tête.

—Continuez, fit Balle-Franche, dites votre pensée tout entière.

—Eh bien, je crains qu'il ne lui soit arrivé malheur.

—Oh! Oh! Croyez-vous? Ce don Miguel est cependant, d'après ce que j'ai entendu dire, un hombre de a caballo d'un courage à toute épreuve et d'une force peu commune.

—Tout cela est vrai, répondit Bon-Affût d'un air préoccupé.

—Eh bien, pensez-vous donc qu'un tel homme bien armé et connaissant la vie de la Prairie ne soit pas de taille à se tirer d'un mauvais pas, quelque danger qui le menace?

—Oui, s'il a affaire à un adversaire loyal, qui se place résolument devant lui et entame une lutte à armes égales.

—Quel autre péril peut-il craindre?

—Balle-Franche, Balle-Franche! reprit le chasseur avec tristesse, vous avez trop longtemps habité les comptoirs des marchands de pelleteries du Missouri.

—Ce qui veut dire...? demanda le Canadien d'un ton piqué.

—Eh! Mon ami, ne vous fâchez pas de mon observation; mais il est évident pour moi que vous avez en grande partie oublié les mœurs du désert.

—Hum! Ceci est grave pour un chasseur, Bon-Affût, et en quoi, s'il vous plaît, ai-je oublié les mœurs du désert?

—Pardieu! En ce que vous ne semblez plus vous souvenir que, dans la contrée où nous sommes, toute arme est bonne pour se défaire d'un ennemi.

—Eh! Je sais cela aussi bien que vous, mon ami; je sais aussi que l'arme la plus redoutable est celle qui se cache.

—C'est-à-dire la trahison.

Le Canadien tressaillit.

—Redoutez-vous donc une trahison? demanda-t-il.

—Que puis-je craindre autre?

—C'est vrai, fit le chasseur en baissant la tête; mais, ajouta-t-il au bout d'un instant, que faire?

—Voilà justement ce qui m'embarrasse; je ne puis pourtant demeurer plus longtemps ainsi: l'inquiétude me tue; quoi qu'il arrive, je veux savoir ce qui s'est passé.

—Mais de quelle façon?

—Je ne sais, Dieu m'inspirera.

—Cependant vous avez une idée?

—Certes, j'en ai une.

—Laquelle?

—La voici, je compte même sur vous pour m'aider à la mettre à exécution.

Balle-Franche serra affectueusement la main de son ami.

—Vous avez raison, dit-il; voyons votre idée.

—Elle est bien simple: nous allons quitter le camp à l'instant même, et battre dans tous les sens les abords de la rivière.

—Oui; seulement je vous ferai observer que l'orage en tardera pas à éclater, déjà la pluie tombe en larges gouttes.

—Raison de plus pour nous hâter.

—C'est juste.

—Ainsi vous m'accompagnez?

—Pardieu! En doutiez-vous, par hasard?

—Je suis un niais; pardonnez-moi, frère, et merci.

—Pourquoi donc? C'est moi, au contraire, qui vous remercie.

—Comment cela?

—Eh mais! Grâce à vous, je vais faire une promenade charmante.

Bon-Affût ne répliqua pas; les deux chasseurs sellèrent et bridèrent leurs chevaux, et après avoir visité leurs armes avec tout le soin d'hommes qui sont convaincus qu'ils ne tarderont pas à s'en servir, ils se mirent en selle et s'avancèrent vers la barrière du camp.

Deux sentinelles se tenaient l'œil au guet, immobiles et droites à cette barrière; elles se placèrent devant les coureurs des bois.

Ceux-ci n'avaient aucunement l'intention de s'éloigner inaperçus, n'ayant aucune raison de cacher leur départ.

—Vous partez? demanda une des sentinelles.

—Non, nous allons seulement pousser une reconnaissance aux environs.

—A cette heure?

—Pourquoi pas?

—Dame! Il me semble que par un temps pareil mieux vaut dormir que courir la Prairie.

—Il vous semble mal, compagnon, répondit Bon-Affût d'un ton péremptoire, et d'abord, retenez ceci: je ne dois compte de mes actions à personne; si je sors à cette heure, par l'orage qui menace, c'est que j'ai probablement pour agir ainsi des raisons puissantes; ces raisons, je ne puis et ne dois vous les dire; maintenant, voulez-vous, oui ou non, me livrer passage? Sachez seulement que je vous rendrai responsable plus tard du retard que vous apporterez à l'exécution de mes projets.

Le ton employé par le chasseur en leur parlant frappa les deux sentinelles; elles se consultèrent quelques minutes à voix basse, puis celle qui, jusque-là, avait porté la parole, se tourna vers les deux hommes, qui attendaient impassibles le résultat de cette délibération.

—Passez, dit-elle; vous êtes en effet libre d'aller où bon vous semblera; j'ai fait mon devoir en vous interrogeant, Dieu veuille que vous fassiez le vôtre en sortant ainsi.

—Bientôt vous le saurez. Un mot encore.

—J'écoute.

—Notre absence, si Dieu le veut, sera de courte durée, sinon, au lever du soleil nous serons de retour; cependant faites bien attention à cette recommandation: si vous entendez trois fois le cri du jaguar répété à intervalles égaux, montez à cheval en toute hâte et arrivez, non pas vous seulement, mais suivi d'une dizaine de vos compagnons, car si vous entendez ce cri, c'est qu'un grand péril menacera votre cuadrilla. M'avez-vous bien compris?

—Parfaitement.

—Et vous ferez ce que je vous recommande?

—Je le ferai parce que je sais que vous êtes le guide que nous attendons et qu'une trahison n'est pas à redouter de votre part.

—Bien, au revoir.

—Bonne chance.

Les chasseurs sortirent, la barrière fut immédiatement refermée derrière eux.

A peine les coureurs des bois débouchaient-ils dans la Prairie que l'ouragan qui menaçait depuis le coucher du soleil éclata avec fureur.

Un fulgurant éclair traversa l'espace, suivi presque instantanément d'un effroyable coup de tonnerre; les arbres se courbèrent sous l'effort du vent et la pluie commença à tomber à torrents.

Les aventuriers n'avançaient qu'avec d'extrêmes difficultés au milieu de l'horrible chaos des éléments en fureur; leurs chevaux, effrayés par les mugissements de la tempête, buttaient et se cabraient à chaque pas. Les ténèbres étaient devenues tellement épaisses que bien que marchant côte à côte, les deux hommes avaient peine à se voir. Les arbres, tordus par le souffle tout puissant de la brise poussaient des plaintes humaines auxquelles répondaient les hurlements lugubres des fauves épouvantés, la rivière gonflée par la pluie soulevait des vagues dont la cime écumante se brisait avec fracas sur les rives sablonneuses.

Balle-Franche et Bon-Affût, aguerris aux temporales du désert, secouaient dédaigneusement la tête à chaque effort de la rafale qui passait au-dessus d'eux comme un simoun ardent, et continuaient à avancer en sondant de l'œil l'ombre qui les enveloppait comme d'un lourd linceul et en prêtant l'oreille aux bruits que les échos se renvoyaient de l'un à l'autre en les rendant plus éclatants et plus vibrants encore.

Ils atteignirent ainsi, sans avoir échangé une parole, le gué del Rubio. Là, comme d'un commun accord, ils s'arrêtèrent.

Le Rubio, affluent perdu et ignoré du Gran Río Colorado del Norte, dans lequel il se jette après un cours tourmenté d'une vingtaine de lieues à peine, est en temps ordinaire un mince filet d'eau que les pirogues indiennes ont peine à parcourir et que les chevaux passent a gué avec de l'eau à peine au ventre presque partout; mais à cette heure le placide ruisseau était devenu tout à coup un torrent fougueux roulant à grand bruit dans ses eaux profondes et fangeuses des arbres déracinés et même des quartiers de rocs.

Songer à traverser le Rubio eût été commettre en ce moment une insigne folie; l'homme assez téméraire pour tenter cette entreprise aurait été en quelques minutes emporté et roulé par les eaux furieuses, dont la nappe jaunâtre s'élargissait de minute en minute.

Les chasseurs demeurèrent un instant immobiles sous les torrents de pluie qui les inondaient, considérant d'un œil rêveur l'eau qui montait toujours et maintenant à grand-peine leurs chevaux effrayés qui se cabraient avec de sourds hennissement de terreur.

Ces deux hommes au cœur de bronze restaient impassibles au milieu du fracas épouvantable des éléments déchaînés, sans paraître s'apercevoir de l'effroyable tempête qui hurlait autour d'eux, aussi calmes et l'esprit aussi tranquille que s'ils avaient été confortablement assis au fond de quelque antre inaccessible auprès d'un joyeux feu de sarments. Ils n'avaient qu'une idée, venir en aide à celui qu'ils soupçonnaient courir en ce moment un danger terrible.

Tout à coup ils tressaillirent et relevèrent brusquement la tête en fixant devant eux des regards ardents et avides, mais l'ombre était trop épaisse, ils ne purent rien distinguer.

Au milieu des mille bruits de la tempête un cri avait frappé leur oreille.

Ce cri était un appel suprême, cri d'agonie strident et prolongé, comme l'homme fort vaincu par la fatalité en trouve lorsqu'il est contraint d'avouer son impuissance, que tout lui manque à la fois et qu'il n'a plus d'autre recours que Dieu. Les deux hommes se penchèrent vivement en avant, et plaçant leurs mains à leur bouche en forme d'entonnoir, ils poussèrent à leur tour un cri aigu et prolongé.

Puis ils écoutèrent.

Au bout d'une minute, un second cri plus perçant, plus désespéré que le premier traversa l'espace.

—Oh! s'écria Bon-Affût, en se haussant sur ses étriers et en serrant les poings avec douleur, cet homme est en danger de mort.

—Quel qu'il soit il faut le sauver, répondit résolument Balle-Franche.

Ils s'étaient compris.

Mais comment sauver cet homme! Où était-il? Quel danger le menaçait? Qui pouvait répondre à ces questions qu'ils s'adressaient mentalement?

Là se dressait l'impossible.

Au risque d'être emportés par les eaux, les chasseurs contraignirent leurs chevaux à entrer dans la rivière, et presque couchés sur le cou des nobles bêtes épouvantées, ils interrogèrent les flots.

Mais nous l'avons dit, les ténèbres étaient trop épaisses, ils ne purent rien voir.

—L'enfer s'en mêle! s'écria Bon-Affût, avec désespoir. Mon Dieu! Mon Dieu! Laisserons-nous donc mourir cet homme sans lui venir en aide!

En ce moment un éclair sillonna le ciel d'un éblouissant zigzag.

A sa lueur fugitive, les chasseurs entrevirent un cavalier luttant avec rage contre l'effort des flots.

—Courage! Courage! crièrent-ils.

—A moi! répondit l'inconnu d'une voix étranglée.

Il n'y avait pas à hésiter, chaque seconde était un siècle. L'homme et le cheval luttaient courageusement contre le torrent qui les entrainait, la résolution des chasseurs fut prise en une seconde. Ils se serrèrent silencieusement la main et enfoncèrent en même temps les éperons dans les flancs de leurs montures, les chevaux se cabrèrent avec un hennissement de douleur, mais contraints d'obéir à la main de fer qui les maîtrisait, ils bondirent effarés au milieu de la rivière.

Soudain deux coups de feu se firent entendre, une balle passa en sifflant entre les deux hommes et un cri de douleur sortit du sein de l'eau.

L'homme qu'ils allaient secourir était blessé.

L'orage augmentait toujours, les éclairs se succédaient avec une rapidité inouïe. Les chasseurs aperçurent l'inconnu cramponné à la bride de son cheval et se laissant emporter par lui.

Puis sur l'autre rive, le corps penché en avant, un homme, le rifle épaulé prêt à tirer.

—Chacun le sien dit laconiquement Bon-Affût.

—Bien, répondit non moins brièvement Balle-Franche. Le Canadien prit la reata pendue à l'argon de sa selle, la leva dans sa main et la faisant tourner autour de sa tête, il attendit la lueur du prochain éclair.

Son attente ne fut pas longue, mais si rapide qu'elle eût été, Balle-Franche avait profité de cette lueur passagère pour jeter la reata. La corde de cuir s'échappa en sifflant et le nœud coulant qui la terminait s'abattit sur le cou du cheval qui luttait si courageusement contre le torrent.

—Courage! Courage! cria Balle-Franche. A moi, Bon-Affût! A moi!

Et donnant une forte secousse à son cheval, il le fit volter sur les jambes de derrière, au moment où il allait perdre pied, et le lança vers la rive.

—Me voici! répondit Bon-Affût, qui guettait l'occasion de faire feu, patience! J'arrive.

Tout à coup il pressa la détente, le coup partit, de l'autre rive un cri de colère et de douleur arriva jusqu'aux chasseurs.

—Il est touché! dit Bon-Affût, demain je saurai qui est ce drôle, et, rejetant son rifle derrière lui, il lança son cheval au-devant de Balle-Franche.

Le cheval que le Canadien avait lacé se sentant soutenu et entraîné au rivage, seconda avec l'intelligence que possèdent ces nobles animaux, les efforts que l'on faisait pour le sauver.

Les deux chasseurs s'étaient attelés à la reata. Les forces réunies de leurs montures, aidées parle cheval lacé parvinrent à rompre le courant, et après une lutte de quelques minutes ils atteignirent enfin le rivage. Dès qu'ils furent relativement en sûreté, les Canadiens sautèrent à bas de leur selle et s'élancèrent vers le cheval de l'inconnu.

Aussitôt qu'elle avait senti la terre ferme sous ses pieds, la noble bête s'était arrêtée, semblant comprendre que si elle avançait elle briserait contre les pierres qui jonchaient le sol son maître, qui, bien que sans connaissance, tenait toujours serrée entre ses main crispées la bride qu'il n'avait pas lâchée. Les chasseurs coupèrent cette bride, soulevèrent entre leurs bras l'homme qu'ils avaient si miraculeusement sauvé, et le portèrent à quelques pas plus loin, sous un arbre au pied duquel ils le déposèrent doucement. Puis tous deux avidement penchés sur son corps, ils attendirent une lueur quelconque qui leur permit de le reconnaître.

—Oh! s'écria tout à coup Bon-Affût, en se redressant, avec une expression de douleur mêlée d'épouvante, don Miguel Ortega!

XII.

Don Stefano Cohecho.

Ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, après avoir quitté Balle-Franche, don Stefano était retourné au camp des gambucinos, dans lequel il était parvenu à rentrer sans être aperçu.

Une fois dans l'intérieur du camp, le mexicain n'avait plus rien à redouter; il regagna le feu auprès duquel son cheval était attaché, caressa la noble bête qui avait tourné vers lui la tête et redressé les oreilles à son approche, puis il se coucha tranquillement, se roula dans ses couvertures et s'endormit avec cette placidité particulière aux consciences tranquilles.

Plusieurs heures s'écoulèrent, sans que nul bruit ne vint troubler le calme qui planait sur le camp.

Soudain, don Stefano, ouvrit les yeux; une main s'était doucement posée sur son épaule droite.

Le Mexicain regarda l'homme qui interrompait son sommeil; à la lueur des étoiles pâlissantes, il reconnut Domingo. Don Stefano se leva et suivi silencieusement le gambucino. Celui-ci le conduisit aux retranchements, dans le but probablement de causer sans craindre les oreilles indiscrètes.

—Eh bien? lui demanda don Stefano, lorsque le gambucino lui eut fait signe qu'il pouvait parler.

Domingo, suivant l'ordre qu'il en avait reçu de Balle-Franche, lui rapporta succinctement ce qui s'était passé dans la Prairie. En apprenant que le Canadien avait enfin rencontré Bon-Affût, don Stefano tressaillit de joie, puis il se remit à écouter le récit du gambucino, avec un intérêt croissant. Lorsque celui-ci eut enfin terminé, ou du moins qu'il le vit demeurer silencieux devant lui:

—Est-ce tout? lui demanda-t-il.

—Tout, répondit l'autre.

Don Stefano sortit sa bourse, y puisa quelques pièces d'or et les remit à Domingo; celui-ci les prit avec un mouvement de plaisir.

—Balle-Franche ne t'a chargé de rien autre pour moi? demanda encore le Mexicain.

L'autre sembla réfléchir un instant.

—Ah! fit-il, j'oubliais; le chasseur m'a chargé de vous dire, seigneurie, que vous ne quittiez pas le camp.

—Sais-tu la raison de cette recommandation?

—Certes, il compte rejoindre ce soir la cuadrilla au gué del Rubio.

Le front du Mexicain s'assombrit à cette parole.

—Tu en es sûr? dit-il.

—Voilà ce qu'il m'a dit.

Il y eut un silence de quelques secondes.

—Bon, reprit-il au bout d'un instant; le chasseur n'a rien ajouté de plus?

—Rien.

—Hum! murmura don Stefano, enfin n'importe; puis, appuyant fortement la main sur l'épaule du gambucino et le regardant bien en face: maintenant, ajouta-t-il, en pesant avec intention sur chaque mot, retiens bien ceci: tu ne me connais pas; quoi qu'il arrive, tu ne souffleras pas un mot de la façon dont nous nous sommes rencontrés dans la Prairie.

—Vous pouvez y compter, seigneurie.

—J'y compte, répondit le Mexicain, avec une intonation qui fit trembler Domingo tout brave qu'il était; souviens-toi du serment que tu m'as fait et de l'engagement que tu as pris envers moi.

—Je m'en souviendrai.

—Si tu tiens tes promesses et si tu m'es fidèle, je me charge de te mettre pour toujours à l'abri du besoin, sinon, prends garde.

Le gambucino haussa les épaules avec dédain, et répondit d'un ton de mauvaise humeur:

—Il est inutile de me menacer, seigneurie; ce qui est dit est dit, ce qui est promis est promis.

—Nous verrons.

—Si vous n'avez rien d'autre à me recommander, je crois que nous ferons bien de nous séparer. Voici le jour qui commence à poindre, mes compagnons ne tarderont pas à s'éveiller, et je crois que vous n'êtes pas plus soucieux que moi que l'on nous surprenne ensemble.

—Tu as raison.

Ils se quittèrent sur ce mot; don Stefano retourna à sa place, le gambucino s'étendit au premier endroit venu, et bientôt tous deux furent endormis ou plutôt le parurent.

Aux premiers rayons du soleil, don Miguel souleva le rideau de la tente et se dirigea vers son hôte; celui-ci dormait à poings fermés. Don Miguel se fit un scrupule de troubler ce paisible sommeil; il s'accroupit auprès du feu, rapprocha les tisons épars, les raviva, tordit une fine cigarette de maïs et fuma philosophiquement en attendant le réveil de son hôte.

Cependant tout était en mouvement dans le camp: les gambucinos vaquaient aux devoirs du matin, les uns conduisaient les chevaux à la rivière, afin de les baigner; d'autres attisaient les feux afin de préparer le déjeuner de la cuadrilla, enfin chacun s'occupait à sa manière dans l'intérêt général.

Enfin, don Stefano, sur le visage duquel jouait depuis quelques minutes un rayon de soleil, jugea à propos de s'éveiller; il se retourna, allongea ses membres et ouvrit les yeux en baillant à plusieurs reprises.

—Caramba! fit-il en se redressant, il est déjà jour; comme une nuit est vite passée; il me semble qu'il y a une heure à peine que je me suis couché.

—Je vois avec plaisir que vous avez bien dormi, caballero, lui dit poliment don Miguel.

—Eh quoi! C'est vous, mon hôte, s'écria don Stefano avec un étonnement parfaitement joué; la journée sera heureuse pour moi, puisque le premier visage que j'aperçois, on ouvrant les yeux, est celui d'un ami.

—Je reçois ce compliment comme une galanterie de votre part.

—Ma foi non; je vous assure que ce que je vous dis est l'expression sincère de ma pensée, répondit le Mexicain avec bonhomie: il est impossible de mieux faire les honneurs du désert et de mieux comprendre les saintes lois de l'hospitalité.

—Je vous remercie de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi. J'espère que vous ne nous quitterez pas encore, et que vous consentirez à demeurer quelques jours avec nous.

—Je le voudrais, don Miguel; Dieu m'est témoin que je serais heureux de jouir, pendant quelque temps, de votre charmante compagnie; malheureusement cela m'est absolument impossible.

—Il serait vrai?

—Hélas! Oui, un devoir impérieux m'oblige à vous quitter aujourd'hui même; vous me voyez au désespoir de ce fâcheux contre-temps.

—Quel motif assez puissant peut vous contraindre à vous éloigner aussi brusquement?

—Mon Dieu, un motif bien trivial, et qui probablement vous fera sourire. Je suis négociant à Santa Fe; il y a quelques jours, les faillites successives de plusieurs négociants de Monterey, avec lesquels je suis en rapports suivis d'affaires, m'ont obligé à quitter subitement ma maison, afin de tâcher de sauver par ma présence quelques bribes du naufrage dont je suis menacé; je me suis mis en route sans demander avis à personne, et me voilà.

—Mais, objecta don Miguel, vous êtes fort loin de Monterey encore.

—Je le sais bien, et c'est ce qui me désespère; j'ai une peur affreuse d'arriver trop tard, d'autant plus que j'ai été averti que les gens auxquels j'ai affaire sont des fripons; les sommes qu'ils ont à moi sont considérables et forment, s'il faut vous l'avouer, le plus clair de ma fortune.

—Cáspita! S'il en est ainsi, je comprends que vous ayez hâte d'arriver.

—N'est-ce pas?

—Je ne soupçonnais pas que vous eussiez un motif aussi sérieux de presser votre voyage.

—Vous le voyez, plaignez-moi, don Miguel.

Toute cette conversation avait eu lieu entre les deux personnages avec une aisance charmante et une bonhomie parfaitement jouée de part et d'autre; pourtant ni l'un ni l'autre n'était dupe: don Stefano, comme cela arrive souvent, avait commis l'énorme faute de vouloir être trop fin et de s'avancer au delà des bornes de la prudence, en cherchant à persuader son interlocuteur de la sincérité de ses paroles. Cette feinte sincérité avait éveillé la méfiance de don Miguel pour deux raisons: d'abord parce que, venant de Santa Fe et se rendant à Monterey, don Stefano non seulement n'était pas sur la route qu'il aurait dû suivre, mais encore il tournait complètement le dos à ces deux villes, erreur que son ignorance de la topographie du pays lui faisait commettre sans qu'il s'en doutât; la seconde raison était aussi péremptoire: jamais un négociant quelconque n'aurait osé essayer, quelque graves que fussent les motifs d'un pareil voyage, de franchir seul le désert, à cause des Indios bravos, des pirates, des bêtes fauves et des mille autres dangers non moins grands auxquels il se serait exposé sans espoir possible de leur échapper.

Cependant don Miguel feignit d'admettre sans discussion les raisons que lui donnait son hôte, et ce fut de l'air le plus convaincu qu'il lui répondit:

—Malgré le vif désir que j'aurais eu à jouir plus longtemps de votre agréable société, je ne vous retiens plus, caballero; je comprends combien il est urgent pour vous de vous hâter.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings