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L'éclaireur

GUSTAVE AIMARD (continued 5)

Reading edition

—Laissons les visages pâles, dit-il, accomplir leur œuvre; l'Aigle-Volant est un guerrier comanche, il ne doit pas intervenir davantage entre eux.

—Le chef retourne dans son village? demanda timidement l'Églantine.

L'Indien sourit d'un air fin.

—Tout n'est pas fini encore, répondit-il, l'Aigle-Volant veillera sur ses amis.

La jeune femme baissa la tête, et voyant que l'Indien s'était assis, elle se prépara à allumer le feu du campement. Le chef l'arrêta d'un geste.

—L'Aigle-Volant ne veut pas être découvert, reprit-il; que ma sœur prenne place à ses côtés, et qu'elle attende; un ami est en péril à cette heure.

En ce moment il se fit, non loin de l'endroit où les deux peaux-rouges étaient arrêtés, un grand bruit de branches cassées et froissées dans le taillis.

L'Indien prêta attentivement l'oreille pendant quelques minutes, le corps penché vers le sol.

—L'Aigle-Volant revient, dit-il en se relevant.

—L'Églantine l'attendra, répondit la jeune femme en lui jetant un doux regard.

Le chef déposa auprès de sa compagne les armes qui auraient pu le gêner dans l'exécution du projet qu'il méditait; il ne garda que sa reata qu'il leva avec soin dans sa main droite, et se dirigea à pas de loup dans la direction du bruit qu'il avait entendu et qui de seconde en seconde se faisait plus fort.

A peine se fut-il avancé d'une vingtaine de pas en se frayant un chemin à travers les lianes entrelacées et les hautes herbes qui lui barraient le passage, qu'il aperçut, arrêté à dix mètres de lui environ, un magnifique cheval noir qui, les oreilles couchées en arrière, le cou allongé et les quatre pieds tendus, fixait sur lui ses grands yeux intelligents d'un air effaré en renâclant avec force, la bouche couverte d'écume et les naseaux sanglants.

—Ooah! murmura le chef en s'arrêtant tout court et admirant le superbe animal en connaisseur.

Il se rapprocha de quelques pas encore, en ayant soin de ne pas effaroucher davantage le cheval, qui suivait tous ses mouvements d'un œil inquiet; et à l'instant où il le vit bondir pour s'échapper, il fit siffler sa reata autour de sa tête et la lança avec tant d'adresse que le nœud coulant tomba sur les épaules du cheval; celui-ci essaya pendant trois ou quatre minutes de reprendre la liberté qui lui était si subitement ravie; mais bientôt, reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il se résigna à accepter de nouveau l'esclavage, et laissa approcher l'Indien sans chercher à continuer plus longtemps la lutte. C'est avec raison que nous disons qu'il se résigna à accepter de nouveau l'esclavage, car cet animal n'était pas un cheval sauvage, mais bien le magnifique barbe de don Estevan, que celui-ci avait probablement perdu pendant le combat lorsqu'il avait été blessé. Les harnais du cheval étaient en partie brisés et déchirés par les ronces, mais cependant encore en état de servir.

Le chef, joyeux de la bonne aubaine que lui procurait le hasard, monta sur le cheval et retourna auprès de l'Églantine, qui, soumise et obéissante comme une véritable femme indienne, n'avait pas bougé depuis son départ.

—L'Aigle-Volant retournera dans son village monté sur un coursier digne d'un aussi grand chef, lui dit-elle en l'apercevant.

L'Indien sourit avec orgueil.

—Oui, répondit-il, les sachems seront fiers de lui.

Et avec ce naïf enfantillage qui s'allie si bien à la rudesse primitive de ces hommes de fer, il s'amusa à exécuter pendant quelques instants les passes, les voltes et les courbettes les plus difficiles, heureux de l'admiration effrayée de celle qu'il aimait et qui ne pouvait s'empêcher de trembler en le voyant manœuvrer aussi facilement ce magnifique animal. Le chef mit enfin pied à terre et vint, tout en conservant dans la main la bride du cheval, s'asseoir auprès de la jeune femme.

Ils demeurèrent ainsi assez longtemps côte à côte sans échanger une parole: l'Aigle-Volant paraissait réfléchir profondément. Ses yeux erraient çà et là dans les ténèbres, comme s'il eût voulu pénétrer et distinguer dans l'obscurité quelque objet lointain; il écoutait avidement les bruits de la solitude, en jouant machinalement avec son couteau à scalper.

—Les voilà! s'écria-t-il tout à coup en se relevant, comme poussé par un ressort.

L'Églantine le regarda avec étonnement.

—Ma sœur n'entend-elle pas? lui demanda-t-il.

—Oui, fit-elle après un instant, j'entends un bruit de chevaux dans les halliers.

—Ce sont les visages pâles qui regagnent leur camp.

—Allons-nous donc les suivre?

—L'Aigle-Volant ne quitte jamais sans raison le sentier tracé par ses mocassins; l'Églantine accompagnera le guerrier.

—Mon père en doute-t-il?

—Non; l'Églantine est une digne fille des Comanches; elle viendra sans murmurer. Un visage pâle, ami de Mahchsi-Karehde, est en danger en ce moment.

—Le chef le sauvera.

L'Indien sourit.

—Oui, dit-il; ou, si j'arrive trop tard pour cela, au moins je le vengerai, et son âme tressaillira de joie dans les Prairies bienheureuses en apprenant de son peuple que son ami ne l'a pas oublié.

—Je suis prête à suivre le chef.

—Partons donc alors, car il est temps.

L'Indien se mit en selle d'un bond: l'Églantine se prépara à le suivre à pied.

Les femmes indiennes ne montent jamais le cheval de guerre de leurs maris ou de leurs frères. Condamnées par les lois qui régissent leurs peuplades à demeurer constamment courbées sous un joug de fer, à être réduites à la plus complète abjection, et à s'occuper des travaux les plus durs et les pénibles, elles supportent tout sans se plaindre, persuadées qu'il en doit être ainsi, et que rien ne saurait les soustraire à l'implacable tyrannie qui pèse sur elles depuis leur naissance jusqu'à leur mort. En obligeant sa femme à le suivre à pied au milieu d'une forêt vierge par des chemins impraticables, rendus plus difficiles encore à cause des ténèbres, l'Aigle-Volant était convaincu qu'il ne faisait qu'une chose toute simple et toute naturelle; l'Églantine, de son côté, le comprit ainsi, car elle ne se permit pas la moindre observation.

Ils se mirent donc en route, tournant le dos à la rivière et s'avançant du côté de la clairière.

Dans quel but le chef retournait-il sur ses pas et reprenait-il le trajet qu'il avait accompli une heure auparavant afin de s'éloigner des gambucinos?

C'est ce que bientôt nous apprendrons probablement.

A une centaine de mètres de la clairière environ, ils entendirent le bruit d'un coup de feu.

L'Aigle-Volant s'arrêta.

—Ooah! murmura-t-il, que se passe-t-il donc? Me serais-je trompé?

Mettant immédiatement pied à terre, il donna son cheval à garder à sa femme, en lui ordonnant de le suivre à distance; et se glissant parmi les herbes, il s'avança en toute hâte vers la clairière, inquiet de ce coup de feu qu'il ne savait à quoi attribuer, car l'idée ne lui vint pas un seul instant que ce fût don Estevan qui l'eût tiré dans l'intention de se tuer; le chef était convaincu qu'un homme de ce caractère n'abandonnait jamais une partie, quelque désespérée qu'elle fût. Son appréciation n'était pas complètement fausse.

Persuadé de ce que nous avons dit plus haut, l'Aigle-Volant, redoutant un malheur dont il semblait avoir prévu la possibilité, se hâtait donc de gagner la clairière, afin d'éclaircir ses doutes, et tremblant de les voir se changer en certitude.

Arrivé sur la lisière de la clairière, il s'arrêta, écarta les branches avec précaution, et regarda. Les ténèbres étaient tellement épaisses, qu'il ne put rien distinguer; un silence funèbre régnait sur cette partie de la forêt. Soudain les buissons s'écartèrent, un homme, ou plutôt un démon, bondit comme un chacal, passa auprès de lui avec une vélocité extrême, et se perdit bientôt dans l'obscurité.

Un triste pressentiment serra le cœur du peau-rouge; il fit un mouvement pour se lancer à la poursuite de l'inconnu; mais se ravisant presqu'aussitôt.

—Voyons ici d'abord, murmura-t-il; cet homme je suis certain de le retrouver quand je le voudrai.

Il entra dans la clairière. Les feux abandonnés ne jetaient plus aucune lueur, tout était ombre et silence. Le chef marcha rapidement vers l'endroit où la fosse avait été creusée. Elle était vide, don Estevan avait disparu; sur le revers du talus, formé par les terres rejetées en dehors de la fosse, un homme étendu gisait sans mouvement.

L'Aigle-Volant se pencha sur lui et l'examina attentivement pendant quelques secondes.

—Je le savais! murmura-t-il en se redressant avec un sourire de dédain, cela devait arriver ainsi, les faces pâles sont de vieilles femmes bavardes, l'ingratitude est un vice blanc, la vengeance est une vertu rouge.

Le chef demeura pensif, les yeux fixés sur le blessé.

—Le sauverai-je? reprit-il enfin. A quoi bon? Ne vaut-il pas mieux laisser les coyotes se déchirer entre eux; les guerriers rouges se rient de leur fureur; celui-là ajouta-t-il, était cependant un des meilleurs entre ces faces pâles pillardes qui viennent nous relancer jusque dans nos derniers refuges! Bah! Que m'importe! Nos deux races sont ennemies; les bêtes fauves l'achèveront, à chacun sa proie.

Et il fit un geste pour s'éloigner. Soudain il sentit une main se poser sur son épaule, et une voix timide murmura doucement à son oreille:

—Ce visage pâle est l'ami de la tête grise qui a délivré l'Aigle-Volant; le sachem l'ignore-t-il?

Le chef tressaillit à cette question qui répondait si bien à ses pensées intérieures; car, tout en se parlant à lui-même et en cherchant à se prouver qu'il avait raison d'abandonner le blessé, l'Indien savait fort bien que l'action qu'il préméditait était répréhensible et que l'honneur exigeait qu'il secourût l'homme étendu à ses pieds.

—L'Églantine connaît ce chasseur? répondit-il évasivement.

—L'Églantine l'a vu il y a deux jours pour la première fois, lorsqu'il a sauvé si courageusement l'ami du chef.

—Ooah! murmura l'Indien, ma sœur dit vrai; ce guerrier est brave, son cœur est large, il est l'ami des peaux-rouges, l'Aigle-Volant est un chef renommé pour sa grandeur d'âme, il n'abandonnera pas le visage pâle aux hideux coyotes.

—Mahchsi-Karehde est le plus grand guerrier de sa nation, sa tête est pleine de sagesse, ce qu'il fait est bien.

L'Aigle-Volant sourit avec satisfaction à ce compliment de la jeune femme.

—Visitons les blessures de cet homme.

L'Églantine alluma une branche d'ocote dont elle se fit une torche; les deux Indiens se penchèrent sur le blessé toujours immobile, et à la flamme vacillante de la torche, ils l'examinèrent de nouveau et plus attentivement.

Balle-Franche n'avait qu'une blessure légère occasionnée par le pommeau du pistolet dont il avait été frappé; la force du coup, en amenant une abondante hémorragie, avait causé un étourdissement suivi d'une syncope; la plaie était assez étroite, peu profonde et placé à la partie supérieure du front entre les deux sourcils; évidemment, don Estevan avait essayé d'assommer le digne chasseur de la même façon que dans les Corridas de toros de México; les espadas expérimentés se plaisent parfois à tuer ainsi un taureaux, afin de faire briller leur adresse aux yeux de tous les spectateurs groupés anxieusement sur les gradins del acho. Son coup, bien que lancé d'une main ferme, avait été porté trop précipitamment, et n'avait pas été calculé assez sûrement pour être mortel; seulement, il est évident que si le chef indien ne l'avait pas secouru avant la fin de la nuit, le chasseur aurait été tout vivant dévoré par les bêtes fauves qui rôdaient aux environs en quête d'une proie.

Tous les Indiens, lorsqu'ils sont en voyage, portent sur eux, passé en bandoulière, un sac en parchemin qui a à peu près la forme d'une gibecière et qu'ils nomment sac à la médecine; ce sac contient les simples dont ces hommes primitifs se servent afin de guérir les blessures qu'ils reçoivent dans les combats, leurs instruments de chirurgie et les poudres destinées à couper les fièvres.

Après avoir examiné la blessure de Balle-Franche, le chef hocha la tête avec satisfaction, et il se mit immédiatement en devoir de la panser. Avec un instrument tranchant fait d'une pierre d'obsidienne aiguisée et coupant comme un rasoir, il commença d'abord, aidé par l'Églantine, par raser les cheveux autour de la plaie; ensuite il fouilla dans son sac à la médecine, en tira une poignée de feuilles d'oregano qu'il pila et pétrit avec soin, avec de l'eau-de-vie de Barcelone nommé refino. Nous ferons remarquer ici que, dans tous les médicaments indiens, l'eau-de-vie joue un grand rôle; il ajouta à ce mélange un peu d'eau et de sel, forma du tout une pâte assez compacte, et après avoir lavé la plaie à deux reprises avec de l'eau coupée de refino, il appliqua dessus cette espèce de cataplasme, en l'assujettissant avec des feuilles d'abanijo.

Ce remède si simple produisit un effet presque instantané: au bout de dix minutes au plus, le chasseur poussa un soupir, ouvrit les yeux, et se redressa en regardant de tous les côtés, comme un homme réveillé en sursaut d'un profond sommeil, et qui ne se rend pas encore bien compte des objets extérieurs.

Cependant Balle-Franche était un homme doué d'une organisation trop solide pour que cet état durât longtemps; bientôt il parvint à remettre de l'ordre dans ses idées, se souvint de ce qui s'était passé, et de la trahison dont il avait été la victime de la part de l'homme qu'il avait sauvé.

—Merci, peau-rouge, dit-il d'une voix faible encore, en tendant la main au chef.

Celui-ci la serra cordialement.

—Mon frère se sent mieux, répondit-il avec sollicitude.

—Je me sens aussi bien maintenant que si rien ne m'était arrivé.

—Ooah! Mon frère se vengera de son ennemi alors.

—Rapportez-vous-en à moi pour cela, le traître ne m'échappera pas, aussi vrai que mon nom est Balle-Franche, répondit énergiquement le chasseur.

—Bon! Mon frère tuera son ennemi, et il suspendra sa chevelure à l'entrée de son wigwam.

—Non, non, chef, cette vengeance peut convenir à un peau-rouge, mais ce n'est pas celle d'un homme de ma race et de ma couleur.

—Que fera donc mon frère?

Le chasseur sourit finement, puis au bout de quelques instants, il reprit la conversation, mais sans répondre à la demande de l'Indien.

—Depuis combien de temps me trouvé-je ici? dit-il.

—Une heure environ.

—Pas davantage?

—Non.

—Dieu soit loué! Mon assassin ne peut être loin encore.

—Och, une mauvaise conscience est un puissant aiguillon, observa sentencieusement l'Indien.

—C'est juste.

—Que veut faire mon frère?

—Je ne sais encore; la position est des plus délicates pour moi, reprit Balle-Franche d'un air pensif; poussé par mon cœur et le souvenir d'un service rendu il y a longtemps déjà, j'ai commis une action qui peut être interprétée de plusieurs façons différentes; je reconnais maintenant que j'ai eu tort; cependant je vous avoue, peau-rouge, que je ne me soucie nullement d'être en butte aux reproches de mes amis; il est dur pour un homme de mon âge, dont les cheveux sont blancs et qui devrait avoir de l'expérience, de s'entendre dire qu'il a agi comme un enfant, et qu'il n'est qu'un sot.

—Il vous faut pourtant prendre un parti.

—Je le sais bien; voilà justement ce qui me tourmente, d'autant plus qu'il est urgent que don Miguel et don Mariano soient avertis le plus tôt possible de ce qui est arrivé, afin de remédier aux suites de ma sottise.

—Écoutez, dit le chef, je comprends combien l'aveu qu'il vous faut faire vous répugne; il est excessivement pénible pour un vieillard de courber la tête sous des reproches, quelque mérités qu'ils soient.

—Eh bien?

—Si vous y consentez, je ferai moi, ce que vous avez tant de peine à vous résoudre à faire. Pendant que vous accompagnerez l'Églantine, j'irai trouver vos amis, les visages pâles; je leur rapporterai ce qui s'est passé, je les mettrai en garde contre leur ennemi, et vous, vous n'aurez rien à redouter de leur colère.

A cette proposition du chef indien, le rouge de l'indignation empourpra le visage du chasseur.

—Non, s'écria-t-il avec véhémence, je n'ajouterai pas une lâcheté à ma faute; je saurai subir les conséquences de mon action, tant pis pour moi; je vous remercie, chef; votre proposition part d'un bon cœur, mais je ne puis l'accepter.

—Mon frère est le maître.

—Hâtons-nous, s'écria le chasseur, nous n'avons perdu que trop de temps; Dieu sait quelles peuvent être les conséquences de mon action et les malheurs qui peut-être en découleront. S'il m'est impossible de les prévenir, il est de mon devoir de faire tout pour en amoindrir la portée; venez, chef, suivez-moi, rendons-nous au camp sans plus tarder.

En prononçant ces paroles, le chasseur se leva avec une impatience fébrile.

—Je suis sans armes, reprit-il, le misérable me les a enlevées.

—Que mon frère ne se chagrine pas pour cela, répondit l'Indien, il trouvera au camp les armes nécessaires.

—C'est vrai; allons retrouver mon cheval que j'ai laissé à quelques pas.

L'Indien l'arrêta.

—C'est inutile, dit-il.

—Comment cela?

—Cet homme s'en est emparé.

Le chasseur se frappa le front avec découragement.

—Que faire, murmura-t-il.

—Mon frère prendra mon cheval.

—Et vous, chef?

—J'en ai un autre,

—Ah! reprit Balle-Franche.

Sur un signe de l'Aigle-Volant, l'Églantine amena le cheval.

Les deux hommes se mirent en selle; le chef prit sa femme en croupe et se penchant sur le cou de leurs chevaux, ils s'élancèrent à toute bride dans la direction du camp des gambucinos, où ils arrivèrent au bout d'une heure environ sans nouvel accident.

XXIV.

Quiepaa-Tani.

Il nous faut maintenant revenir à deux des principaux personnages de cette histoire, que nous avons négligés trop longtemps; pour cela nous ferons quelques pas en arrière, et nous reprendrons notre récit au moment où Addick, suivi des deux jeunes filles que don Leo venait de lui confier, se dirigeait vers Quiepaa-Tani.

Un frisson de volupté inouïe parcourut le corps de l'Indien, dès qu'il se vit dans la plaine avec les jeunes filles, loin des regards inquisiteurs de don Leo et de ceux plus clairvoyants encore de Bon-Affût. Son œil pétillant de plaisir courait de doña Laura à doña Louisa, sans pouvoir s'arrêter plus sur l'une que sur l'autre. Toutes deux il les trouvait si belles, qu'il ne se rassasiait pas de les contempler avec la frénétique admiration qu'éprouvent les Indiens à la vue des femmes Espagnoles, qu'ils préfèrent infiniment à celles de leurs tribus.

Or, tout en faisant remarquer cette particularité au lecteur, nous devons ajouter que, de leur côté, les Espagnols recherchent avidement les bonnes grâces des Indiennes auxquelles ils trouvent d'irrésistibles attraits. Est-ce l'effet d'une sage combinaison de la Providence, qui veut accomplir la fusion des deux peuples d'une façon complète? Nul ne le sait; mais ce qu'on ne peut mettre en doute, c'est qu'il est peu d'Espagnols de l'Amérique du Sud qui n'aient quelques gouttes de sang indien dans les veines.

Le jeune chef indien, en possession de ses deux captives—car c'est ainsi qu'il les considéra aussitôt qu'elles furent placées sous sa garde—avait d'abord songé à les conduire au milieu de sa tribu, sauf à savoir plus tard sur laquelle il jetterait son dévolu; mais plusieurs raisons lui firent abandonner ce projet presque aussitôt qu'il l'eut conçu. D'abord, la distance à traverser pour gagner sa tribu était immense, il était peu probable qu'il parvînt à la franchir en compagnie de deux femmes frêles et délicates qui ne pourraient supporter les fatigues sans nombre d'un voyage dans le désert; d'un autre côté, la ville n'était qu'à deux milles au plus devant lui, la foule qui augmentait de plus en plus lui ôtait la liberté de ses mouvements, et les sombres silhouettes des deux chasseurs qui se détachaient en noir au sommet de la colline, l'avertissaient qu'au moindre mouvement suspect, il verrait se dresser devant lui deux ennemis formidables.

Faisant donc de nécessité vertu, il renferma au plus profond de son cœur les émotions qui l'agitaient, et résolut d'accomplir ostensiblement sa mission en entrant dans la ville; mais il se réservait de confier les jeunes filles à son frère de lait Chicuhcoatl—huit serpents[1]—Amantzin[2] de Quiepaa-Tani, qui, en sa qualité de grand-prêtre du temple du Soleil, avait la possibilité de les cacher à tous les yeux, jusqu'au jour où tous les obstacles étant levés, Addick serait libre d'agir à sa guise et de reprendre ses captives.

Les malheureuses jeunes filles séparées violemment des deux seuls amis qui leur restaient, étaient tombées dans un état de prostration qui leur ôtait la faculté de s'apercevoir des hésitations et des tergiversations du guide perfide entre les mains duquel elles se trouvaient. Livrées sans défense aux volontés d'un sauvage, qui pouvait, si l'envie lui en prenait, se porter à toutes les violences envers elles, bien qu'on leur eût garantit sa fidélité, elles savaient qu'elles n'avaient à attendre aucun secours humain. Force leur fut donc d'abandonner leur sort à Dieu, et de se résigner chrétiennement aux dures épreuves que sans doute elles auraient à subir pendant leur séjour au milieu des Indiens.

Les trois voyageurs mêlés à la foule toujours plus épaisse de ceux qui, comme eux, se dirigeaient vers la ville, ne tardèrent pas à atteindre les bords des fossés, suivis par les regards inquisiteurs de ceux qui les entouraient; car les Indiens n'avaient pas tardé à reconnaître les jeunes filles pour Espagnoles.

Addick, après avoir d'un regard ordonné la prudence à ses compagnes, prit l'air le plus insouciant qu'il lui fut possible d'affecter, quoique son cœur battît à lui briser la poitrine, et se présenta pour entrer.

Après avoir franchi le pont de bois, il arriva impassible en apparence devant la porte.

Alors une lance s'abattit devant les étrangers et leur barra le passage.

Un homme, qu'à son riche costume il était facile de reconnaître pour un chef influent de la cité, se leva de dessus une butaca sur laquelle il était nonchalamment assis, occupé à fumer son calumet, s'avança à pas mesurés, et s'arrêta en considérant attentivement le groupe formé par Addick et ses compagnes.

L'Indien, surpris et presque effrayé d'abord de cette démonstration hostile, se remit presque aussitôt. Un éclair de joie brilla dans son œil fauve, il se pencha vers la sentinelle, et murmura à son oreille quelques paroles d'une voix basse et indistincte.

Le peau-rouge releva immédiatement sa lance avec un geste respectueux, fit un pas en arrière, et leur livra passage.

Ils entrèrent.

Addick se dirigea d'un pas rapide vers le temple du Soleil, en se félicitant, à part lui, d'avoir échappé aussi facilement au danger qui, pendant quelques minutes, avait été suspendu au-dessus de sa tête.

Les jeunes filles le suivirent avec cette résignation du désespoir qui ressemble, à s'y méprendre, à de la docilité et à de la déférence, mais qui n'est, en réalité, que l'impossibilité reconnue de se soustraire au sort que l'on redoute.

Pendant que nos personnages traversent les rues de la ville pour se rendre à leur destination, nous décrirons en quelques mots Quiepaa-Tani, dont le lecteur ne connaît encore que l'extérieur.

Les rues étroites, tirées au cordeau et percées à angle droit, viennent aboutir à une place immense, située juste au centre de la ville, et qui porte le nom de Conaciuhtzin[3]. Il est probable que c'est dans le but d'être agréable au soleil que les Indiens ont imaginé cette place d'où rayonnent toutes les rues de la ville, car on ne peut se figurer une plus exacte représentation de l'astre qu'ils vénèrent que cette disposition mystérieusement et emblématiquement symétrique.

Quatre magnifiques Expan ou palais s'élèvent dans la direction des quatre points cardinaux; sur la face ouest, se trouve le grand temple nommé Amantzin-expan, entouré d'un nombre infini de colonnes ciselées d'or et d'argent.

L'aspect de cet édifice est des plus imposants; on arrive au seuil par un escalier de vingt marches faites chacune d'une seule pierre de dix mètres de long; les murs sont excessivement élevés, et le toit, comme celui des autres édifices, se termine en terrasse. Les Indiens, qui connaissent parfaitement le moyen de construire des voûtes souterraines, ignorent complètement l'art de lancer des dômes dans les airs. L'intérieur du temple est relativement d'une grande simplicité. De longues tapisseries brodées en plumes de mille couleurs, et représentant au moyen de l'écriture hiéroglyphique toute l'histoire de la religion indienne, couvrent les murailles. Au centre du temple est placé un teocali ou autel isolé, surmonté d'un soleil éclatant d'or et de pierreries s'appuyant sur la grande ayolte ou tortue sacrée. Par un artifice ingénieux, chaque matin les premiers rayons du soleil levant viennent frapper et font étinceler des feux les plus brillants cette splendide idole qui semble alors se vivifier et éclairer véritablement tout ce qui l'environne. Devant l'autel est placée la table des sacrifices, immense bloc de marbre ressemblant à un de ces menhirs druidiques si communs dans la vieille Armorique. C'est une sorte de table en pierre soutenue par quatre blocs de rocher. La table légèrement creusée au centre, est pourvue d'un conduit destiné à l'écoulement du sang des victimes. Disons vite que les sacrifices humains tendent chaque jour à se raréfier; nous sommes heureusement loin du temps où pour faire la dédicace d'un temple on immolait en un seul jour, à México, soixante mille victimes humaines; maintenant ces sacrifices n'ont lieu que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, et alors les victimes sont choisies seulement parmi les condamnés à mort. Au fond du temple est une enceinte fermée par d'épais rideaux et interdite au peuple. Ces rideaux cachent l'entrée d'un escalier qui conduit aux vastes souterrains s'étendant sous tout le temple, et dans lesquels les prêtres seuls ont le droit de descendre. C'est dans l'endroit le plus secret et le plus retiré de ces souterrains que brûle sans interruption le feu sacré de Moctecuzoma[4]. Le seuil du temple est jonché de feuilles et de fleurs renouvelées chaque matin.

Sur la face sud de la place s'élève le tanamitec ou palais du chef.

Ce palais, dont le nom traduit littéralement signifie endroit entouré de murailles, n'est qu'une suite de salles de réception et d'immenses cours qui servent aux guerriers chargés de la défense de la ville, pour leurs exercices militaires. Un corps de bâtiments séparé, et dans lequel les visiteurs ne sont pas admis, est affecté au logement de la famille du chef. Un autre corps de bâtiment sert d'arsenal et renferme toutes les armes de la ville, telles que les flèches, les sagaies, les lances, les arcs et les boucliers indiens depuis les temps les plus reculés, les sabres, les épées et les fusils européens, dont, après les avoir tant redoutés, les aborigènes sont parvenus à se servir aussi bien que nous, si ce n'est mieux.

La plus grande curiosité sans contredit que renferme cet arsenal est un petit canon ayant appartenu à Cortez, et que ce conquérant fut forcé d'abandonner sur la grande chaussée, lors de sa retraite précipitée de México pendant la noche triste. Ce canon est encore aujourd'hui, pour les Indiens, un objet de vénération et de crainte, tant les souvenirs de la conquête sont restés palpitants au fond de leurs cœurs après tant d'années et de vicissitudes de toutes sortes.

Sur cette même place s'élève le fameux Ciuatl-expan, ou palais des vestales. C'est là que, loin du regard des hommes, vivent et meurent les vierges du soleil. Nul homme, le grand-prêtre excepté, ne peut pénétrer dans l'intérieur de cet édifice réservé aux femmes vouées au soleil; une mort affreuse châtierait immédiatement l'audacieux qui tenterait de transgresser cette loi. La vie des vestales indiennes a beaucoup de points de ressemblance avec celle des religieuses qui peuplent les couvents européens. Elles sont cloîtrées, font vœu de chasteté perpétuelle, et s'engagent à ne jamais adresser la parole à un homme, à moins que cet homme ne soit leur père ou leur frère; et dans ce cas, ce n'est qu'à travers une grille et en présence d'une tierce personne qu'elles peuvent converser avec lui, en ayant bien soin de voiler leur visage.

Lorsque, dans les cérémonies, elles paraissent en public ou assistent aux fêtes religieuses dans le temple, elles sont complètement voilées. Une vestale convaincue d'avoir laissé voir son visage à un homme est condamnée à mort.

Dans l'intérieur de leur demeure, elles s'occupent à des travaux de femmes et se livrent avec ferveur à l'accomplissement des rites de leur religion. Les vœux sont volontaires: une jeune fille ne peut être admise à faire partie des vierges du soleil que lorsque le grand-prêtre a acquis la certitude que nul ne l'a forcée à prendre cette détermination, et qu'elle suit réellement sa vocation.

Enfin, le quatrième palais situé à l'est de la place est le plus splendide et en même temps le plus sombre de tous.

On le nomme Iztlacat-expan, ou palais des prophètes: il sert de demeure au Amanani et aux chalchiuh—prêtres.—On ne saurait exprimer l'aspect mystérieux, triste et froid de cette résidence, dont les fenêtres sont garnies d'un treillage de jonc qui obstrue, tant ses mailles sont serrées, presque tout l'éclat du jour. Un silence morne règne continuellement dans cette enceinte; mais parfois, au milieu de la nuit, lorsque tout repose dans la ville, les Indiens endormis se réveillent terrifiés par d'étranges clameurs qui semblent sortir du Iztlacat-expan.

Quelle est la vie des hommes qui l'habitent? A quoi passent-ils leur temps? Nul ne le sait! Malheur à l'imprudent qui, curieux de s'instruire sur ce point, chercherait à surprendre des secrets qu'il doit ignorer; la vengeance des prêtres offensés serait implacable.

Si le vœu de chasteté est imposé aux vestales, il n'en est pas de même à l'égard du grand-prêtre et de ses prêtres; cependant, nous devons faire observer qu'il en est bien peu qui se marient, tous s'abstiennent, au moins ostensiblement, d'entretenir des liaisons avec l'autre sexe. Le noviciat des prêtres dure dix ans, ce n'est qu'après l'expiration de ce laps de temps, et après avoir subi des épreuves sans nombre, que les novices prennent le titre de chalchiuh. Jusque là, ils peuvent revenir sur leur détermination et embrasser une autre carrière; mais ce cas est extrêmement rare. Il est vrai que, s'ils profitaient de la faculté que leur accorde la loi, ils seraient infailliblement assassinés par leurs confrères qui craindraient de voir une partie de leurs secrets dévoilés au vulgaire. Du reste, les prêtres sont fort respectés des Indiens dont ils savent se faire aimer; on peut dire qu'après le chef, le Amanani est l'homme le plus puissant de la tribu.

Chez ces peuples où la religion est un si formidable levier, il est à remarquer que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel n'entrent jamais en lutte; chacun sait jusqu'où vont ses attributions et suit la ligne qui lui est tracée, sans chercher à empiéter sur les droits de l'autre. Grâce à cette intelligente diplomatie, prêtres et chefs marchent de concert et doublent leurs forces.

L'Européen habitué au tumulte, au bruit et au mouvement des villes de l'Ancien-Monde, dont les rues sont constamment encombrées de voitures de toutes sortes et de passants affairés qui se heurtent, se choquent et se bousculent à chaque pas, serait étrangement surpris à l'aspect de l'intérieur d'une ville indienne. Là, pas de bruyantes voies de communication, bordées de boutiques magnifiques offrant à la curiosité ou à la convoitise des acheteurs et des filous ces superbes et éblouissant spécimens de l'industrie européenne. Là, pas de voitures, ni même de charrettes; le silence n'est troublé que par le pas de rares passants qui se hâtent de regagner leur demeure, et qui marchent avec la gravité empesée des savants ou des magistrats de tous pays.

Les maisons, qui toutes sont fermées hermétiquement, ne laissent au dehors transpirer aucun des bruits du dedans. La vie indienne est concentrée dans la famille; murée pour l'étranger, les mœurs sont patriarcales, et la voie publique ne devient jamais, ainsi que cela arrive trop souvent chez nous autres peuples civilisés, le théâtre honteux des disputes, des luttes ou des rixes des citoyens.

Les marchands se réunissent dans d'immenses bazars, où, jusqu'à midi, ils débitent leurs marchandises, c'est-à-dire leurs fruits, leurs légumes et leurs quartiers de viande; car tout autre commerce est inconnu chez les Indiens, chaque famille tissant et confectionnant elle-même ses vêtements et les objets, meubles ou ustensiles de ménages qui lui sont nécessaires; puis, lorsque le soleil est arrivé à la moitié de sa course, les bazars se ferment et les Indiens marchands, qui tous habitent la campagne, sortent de la ville pour n'y rentrer que le lendemain avec des denrées fraîches. Chacun fait sa provision pour la journée.

Chez les Indiens, les hommes ne travaillent jamais, ce sont les femmes qui, seules, sont chargées des achats, des soins du ménage et de la préparation de tout ce qui est indispensable à l'existence. Les hommes, trop fiers pour s'astreindre aux travaux d'intérieur, chassent ou font la guerre.

Le payement de ce que l'on vend ou de ce que l'on achète ne se fait pas, comme en Europe, au moyen d'espèces sonnantes qui, en général, ne sont connues ou acceptées que par les Indiens du littoral qui trafiquent avec les blancs, mais bien au moyen du libre échange qui se pratique chez toutes les tribus qui habitent l'intérieur des terres. Le moyen est des plus simples. L'acheteur troque un objet quelconque contre celui qu'il veut acquérir, et tout est dit.

Or, maintenant que nous avons fait connaître Quiepaa-Tani au lecteur, terminons ce chapitre en disant que Addick et ses compagnes, après avoir pendant assez longtemps erré à travers les rues désertes de la ville, étaient arrivés au Iztlacat-expan.

Le chef indien avait, selon ses désirs, trouvé dans le Amanani un complaisant auxiliaire, qui lui avait promis sur sa tête de veiller, avec une scrupuleuse attention, sur les prisonnières qu'il se chargeait de garder en dépôt.

Il est bon d'ajouter que Addick avait appris au grand-prêtre que celles qu'il lui confiait étaient filles d'un des plus puissants gentilshommes du Mexique, et qu'afin d'obliger celui-ci à accorder sa protection aux Indiens, il était résolu à prendre une d'elles pour épouse; seulement, comme les deux filles lui plaisaient également, et que pour cette raison il lui avait été impossible jusqu'à ce moment de faire un choix entre elles, il s'abstint prudemment de désigner celle qu'il préférait; il ajouta, afin de conquérir complètement les bonnes grâces de l'homme qu'il prenait pour complice, et dont l'avarice sordide lui était connue de longue date, qu'un magnifique présent le récompenserait largement de la tutelle qu'il le priait d'accepter.

Tranquille désormais sur le sort des jeunes filles, et la première partie du plan qu'il avait formé ayant complètement réussi, Addick se mit en mesure de faire réussir de même la seconde; il prit en conséquence assez lestement congé de celles qu'il avait juré de protéger et qu'il trahissait indignement, et remontant à cheval, il sortit de la ville et se dirigea en toute hâte vers le gué del Rubio où il savait rencontrer don Leo.

XXV.

Un trio de coquins.

Laissons Addick tout à ses plans de trahison s'éloigner au galop de Quiepaa-Tani, et occupons-nous un peu des deux jeunes filles qu'il avait, avant son départ, confiées au Amanani.

Celui-ci les avait enfermées dans le Ciuatl-expan, habité par les vierges du soleil.

Bien que prisonnières, elles étaient traitées avec les plus grands égards, d'après l'ordre qu'en avait donné Addick, et elles auraient peut-être supporté les ennuis de leur injuste captivité avec patience, si une inquiétude profonde sur le sort qui leur était réservé et une tristesse invincible, résultant des événements dont elles avaient été victimes et des circonstances terribles qui les avaient amenées au point où elles se trouvaient, en les séparant brusquement de leur dernier défenseur, ne s'étaient emparées d'elles.

Ce fut alors que se dessina nettement la différence de caractères des deux amies.

Doña Laura, habituée aux hommages empressés des brillants cavaliers qui fréquentaient la maison de son père et aux jouissances de la vie molle et luxueuse, qui est celle de toutes les riches familles mexicaines, souffrit en se sentant privée brutalement des joies et des caresses dont son enfance avait été entourée; oubliant les tortures du couvent pour ne se souvenir que des joies de la maison paternelle, et incapable de résister au chagrin qui la dévorait, elle tomba dans un état de découragement et de torpeur qu'elle n'essaya pas même de combattre.

Doña Luisa, au contraire, qui trouvait dans sa nouvelle condition peu de changement avec son état de novice, tout en déplorant le coup qui la frappait, le subit avec courage et résignation; son âme fortement trempée accepta l'infortune comme la conséquence de son dévouement à son amie.

A son insu peut-être, depuis quelque temps un autre sentiment s'était glissé dans le cœur de la jeune fille, sentiment qu'elle ne cherchait pas à s'expliquer, de la force duquel elle ne se rendait pas bien compte, mais qui doublait son courage et lui faisait espérer une délivrance, sinon prompte, du moins possible, exécutée par l'homme qui déjà avait tout risqué pour son amie et pour elle, et ne les abandonnerait pas dans les nouvelles tribulations dont elles avaient été assaillies par suite de l'odieuse trahison de leur guide.

Lorsque les deux amies s'entretenaient ensemble de quelque probabilité de délivrance, Laura n'osait prononcer le nom de don Miguel, et par une retenue dont la raison est facile à deviner, elle feignait de se reposer sur le nom et la puissance de son père; plus franche, Luisa se contentait de répondre que la bravoure et le dévouement que don Miguel leur avait témoignés lui étaient un sûr garant que celui qui, déjà une fois les avait sauvées, ne tarderait pas à venir à leur secours.

Laura, que sa compagne n'avait pas jugé à propos de mettre au courant des obligations sans nombre qu'elle avait au jeune homme, ne comprenait pas le rapport qui pouvait exister entre lui et l'avenir, et elle interrogeait Luisa. Mais celle-ci restait muette à ce sujet ou éludait la question.

—En vérité, mon amie, lui disait Laura, tu parles sans cesse de don Miguel; certes nous lui devons une grande reconnaissance pour le service qu'il nous a rendu; mais maintenant son rôle est à peu près fini; mon père, averti par lui de la position où nous nous trouvons, viendra avant peu nous délivrer.

—Querida de mi corazón[1], lui répondait Luisa en hochant la tête, qui sait où est ton père en ce moment; moi j'espère dans le secours de don Miguel, parce que lui seul nous a sauvées de son propre mouvement, sans espoir de récompense d'aucune sorte, qu'il est trop loyal et trop homme de cœur pour ne pas terminer une entreprise qu'il a si bien commencée.

Cette dernière phrase fut dite par la jeune fille avec tant de conviction, que Laura en demeura surprise et leva les yeux sur son amie qui se sentit instinctivement rougir sous le poids de ce regard investigateur.

Laura n'ajouta rien, mais elle se demanda en elle-même quelle pouvait être la nature du sentiment qui poussait son amie à prendre la défense d'un homme qu'elle n'attaquait pas et auquel elle, Luisa, n'avait que de médiocres obligations et qu'elle connaissait à peine.

Depuis ce jour, comme par un accord tacite, il ne fut plus parlé de don Miguel, son nom ne fut plus prononcé entre les jeunes filles.

Il est un fait étrange et qui pourtant est d'une vérité incontestable, c'est que, de quelque pays qu'ils soient et à quelque religion qu'ils appartiennent, les prêtres sont continuellement dévorés du désir de faire des prosélytes quand même. Le Amanani de Quiepaa-Tani ressemblait en cela à tous ses confrères. Il n'avait garde de laisser échapper l'occasion qui semblait se présenter à lui de convertir les deux Espagnoles à la religion du Soleil. Doué d'une haute intelligence, foncièrement convaincu de l'excellence du principe religieux qu'il professait, de plus ennemi acharné des Espagnols, il conçut le projet, dès qu'il fut chargé par Addick de veiller sur les jeunes filles, d'en faire des prêtresses du Soleil. En Amérique, il ne manque pas d'exemples de conversions de cette nature, ce qu'elles peuvent avoir de monstrueux pour nous n'a rien qui ne paraisse tout naturel en ce pays.

Le Amanani dressa ses batteries en conséquence. Les jeunes filles ne parlaient pas l'indien; lui, de son côté, ne savait pas un mot d'espagnol; mais cette difficulté énorme en apparence fut vite tournée par le grand-prêtre. Il se trouvait allié à un guerrier renommé appelé Atoyac, celui-là même qui faisait sentinelle à la porte de la ville lors de l'arrivée de Addick. Cet homme avait épousé une Indienne mansa—civilisée—qui, élevée non loin de Monterey, parlait la langue espagnole assez pour se faire comprendre. C'était une femme d'une trentaine d'années environ, bien qu'elle en parût au moins cinquante. Dans ces régions où la croissance est si prompte, une femme se marie ordinairement à douze ou treize ans. Continuellement astreinte aux durs travaux qui dans d'autres pays sont le partage des hommes, leur fraîcheur disparaît bientôt, arrivées à vingt-cinq ans, elles sont atteintes d'une décrépitude précoce qui, dix ans plus tard, fait des êtres repoussants et hideux de femmes qui dans leur jeunesse étaient en général douées d'une grande beauté et de grâces exquises dont bien des Européennes seraient jalouses à juste titre.

La femme de Atoyac se nommait Huitlotl ou le Pigeon: c'était une douce et simple créature qui, ayant beaucoup souffert elle-même, était instinctivement portée à compatir aux douleurs des autres. Or, malgré la loi qui défendait l'introduction des étrangers dans le palais des vierges du Soleil, le grand-prêtre prit sur lui de laisser parvenir le Pigeon auprès des jeunes filles.

Il faut avoir été prisonnier soi-même au milieu d'individus dont on ne comprend pas le langage pour se représenter la satisfaction que durent éprouver les captives en recevant enfin la visite de quelqu'un qui pouvait causer avec elles et les aider à vaincre l'ennui dans lequel elles passaient tout leur temps. L'Indienne fut donc accueillie comme une amie, et sa présence comme une distraction des plus agréables.

Mais, dès la seconde entrevue, les Espagnoles devinèrent dans quel but intéressé ces visites étaient permises, et alors une véritable tyrannie succéda aux courtes et joyeuses conversations des premiers jours. Ce fut pour les jeunes filles un supplice permanent. Espagnoles et attachées à la religion de leurs pères, elles ne pouvaient à aucun prix répondre aux espérances du grand-prêtre, cependant la bonne Indienne, incapable de jouer ce rôle de mensonges et de fourberies auquel on la condamnait, ne leur avait pas caché que, malgré les paroles mielleuses et les manières insinuantes du Amanani, elles devaient s'attendre à souffrir les plus affreux tourments si elles refusaient de se consacrer au culte du Soleil. La perspective était loin d'être rassurante.

Les jeunes filles savaient les Indiens capables de mettre sans le moindre remords leurs odieuses menaces à exécution; aussi, tout en se promettant intérieurement de rester inébranlable dans la foi de leurs pères, les pauvres enfants étaient-elles dévorées de mortelles inquiétudes.

Le temps s'écoulait, le grand-prêtre commençait à s'impatienter de la lenteur de la conversion. Le peu d'espoir que les deux jeunes filles avaient conservé de se soustraire au sacrifice que l'on exigeait d'elles les abandonnait peu à peu.

Cette douloureuse situation, qui s'aggravait encore par l'absence de toute nouvelle du dehors, finit par déterminer chez elles une maladie dont les progrès furent si rapides, que le grand-prêtre jugea prudent de suspendre l'exécution de son ardent projet de prosélytisme.

Laissons pour quelques instants les malheureuses prisonnières se féliciter presque de l'altération survenue à leur santé, et qui pour quelque temps au moins les affranchit des odieuses obsessions dont elles sont l'objet, et reprenons le fil des événements qui survinrent aux autres personnages qui figurent dans cette histoire.

Aussitôt que don Estevan s'était vu libre, il avait enfoncé les éperons dans les flancs du cheval de Balle-Franche, et avait commencé à travers la forêt une course furieuse, dont le but évident était de s'éloigner au plus vite de la clairière qui avait failli lui devenir si épouvantablement fatale.

En proie à une terreur folle que chaque minute qui s'écoulait décuplait encore, le malheureux galopait à l'aventure, sans but et sans pensée, ne suivant aucune direction, mais fuyant tout droit devant lui, poursuivi par le fantôme hideux de la mort qui, pendant une heure longue comme un siècle, s'était penchée sur son épaule et avait déjà tendu son bras de squelette pour le saisir, lorsqu'un hasard miraculeux lui avait tout à coup, à la dernière et suprême minute de son agonie, envoyé un libérateur.

Don Estevan, au fur et à mesure que la lucidité rentrait dans son cerveau, que le calme renaissait dans sa pensée, redevenait l'homme qu'il avait toujours été, c'est-à-dire le scélérat implacable si justement condamné et exécuté par la loi de Lynch. Au lieu de reconnaître dans sa délivrance le doigt tout-puissant de la Providence qui voulait ainsi lui entrouvrir les voies du repentir, il ne vit qu'un fait matériellement accidentel et n'eut plus qu'une pensée, celle de se venger des hommes qui l'avaient abattu et lui avaient posé le pied sur la poitrine.

Combien d'heures galopa-t-il ainsi dans les ténèbres, roulant dans sa tête des projets de vengeance et jetant au ciel d'ironiques regards de défi, nul ne saurait le dire. La nuit tout entière s'écoula dans cette course furibonde, le lever du soleil le surprit à une longue distance du lieu où il avait subi sa sentence.

Il s'arrêta un instant afin de remettre un peu d'ordre dans ses idées et de jeter un regard autour de lui.

Les arbres assez clairsemés à l'endroit où il se trouvait, laissaient découvrir entre leurs troncs éloignés les uns des autres, à peu de distance en avant, une campagne nue terminée au loin par de hautes montagnes dont les cimes bleuâtres se confondaient à l'horizon avec le ciel; une rivière assez large coulait silencieuse entre deux rives escarpées et dénuées de végétation.

Don Estevan poussa un soupir de soulagement; en supposant, ce qui n'était guère probable, que quelqu'un se fût mis à sa poursuite, la rapidité de sa course et les innombrables crochets qu'il avait faits avaient dû complètement dérober ses traces. Il s'avança au petit pas jusqu'à la lisière de la forêt résolu à s'arrêter une heure ou deux afin de laisser reposer son cheval haletant, et de prendre lui-même un repos indispensable après tant de fatigues et d'angoisses.

Dès qu'il eut atteint les premiers arbres du couvert, il s'arrêta de nouveau, s'assura par un regard circulaire que nul être humain n'apparaissait aux environs, et, rassuré par le calme et le silence qui régnaient autour de lui, il mit pied à terre, dessella son cheval qu'il entrava de façon à ce que, sans s'éloigner, il put chercher sa nourriture, et, s'étendant sur le sol, il se mit à réfléchir.

Sa position était loin d'être agréable: il se trouvait seul, presque sans armes, dans un pays inconnu, contraint de fuir les hommes de sa couleur, obligé de ne compter que sur lui-même pour faire face à tous les événements qui surviendraient et aux dangers qui l'environnaient de toutes parts.

Certes, un homme plus résolu que ne l'était don Estevan et doué par la nature d'une organisation plus fortement trempée que celle qu'il possédait, se serait, à sa place, trouvé fort empêché et se serait laissé aller, sinon au désespoir, du moins au découragement. Le Mexicain, vaincu par les atroces émotions et les fatigues inouïes qu'il avait endurées pendant la nuit fatale qui venait de s'écouler, tomba malgré lui dans un état de prostration et d'insensibilité tels, que peu à peu les objets extérieurs disparurent pour ainsi dire à ses yeux, et il n'exista plus que par la pensée, ce phare toujours brillant dans le cerveau humain et que Dieu, dans sa bonté infini, y fait luire dans les plus épaisses ténèbres, afin de rendre à la créature, dans les situations extrêmes, le sentiment de sa force et la volonté de la lutte.

Depuis longtemps déjà don Estevan était assis, le coude sur le genou, la tête dans la main, regardant sans voir, écoutant sans entendre, lorsque tout à coup il tressaillit et se redressa brusquement.

Une main s'était posée doucement sur son épaule.

Si léger qu'eût été cet attouchement, il avait suffi pour réveiller le Mexicain et le rendre au sentiment de sa situation présente.

Il regarda.

Deux hommes, deux Indiens étaient près de lui.

Ces Indiens étaient Addick et le Loup-Rouge.

Un éclair de joie brilla dans l'œil de don Estevan: ces deux hommes, il le pressentait, étaient pour lui deux alliés. Il les désirait sans espérer de les rencontrer jamais.

En effet, dans le désert, peut-on être certain de trouver ceux que l'on cherche? Addick fixait sur lui un regard sardonique.

—Och! dit-il, mon frère pâle dort les yeux ouverts; sa fatigue est grande à ce qu'il paraît.

—Oui, répondit don Estevan.

Il y eut un instant de silence.

—Je n'espérais pas retrouver aussitôt mon frère et surtout dans une position aussi agréable, reprit l'Indien.

—Ah! fit encore don Estevan.

—Oui, aidé par mon frère le Loup-Rouge et ses guerriers, je m'étais mis en marche afin de porter, s'il était possible, secours au visage pâle.

Le Mexicain le regarda d'un air soupçonneux.

—Merci, dit-il enfin avec une mordante ironie, je n'ai eu besoin du secours de personne.

—Tant mieux, cela ne m'étonne pas; mon frère est un grand guerrier dans sa nation; mais peut-être ce secours qui lui a été inutile jusqu'à présent lui servira-t-il plus tard.

—Écoutez, peau-rouge, fit don Estevan, croyez-moi, ne luttons pas de finesse, soyons francs l'un vis-à-vis de l'autre; vous savez de mes affaires beaucoup plus que je n'aurais voulu vous en laisser deviner; comment l'avez-vous appris, peu m'importe; seulement, si je vous connais bien, vous avez une proposition à me faire, proposition que sans doute, d'après la position dans laquelle je me trouve, vous pensez que j'accepterai; faites donc cette proposition clairement, nettement, ainsi qu'un homme doit le faire, et finissons-en, au lieu de perdre un temps précieux en vains discours et en circonlocutions inutiles.

Addick sourit sournoisement.

—Mon frère parle bien, dit-il d'un ton mielleux, sa sagesse est grande; je serai franc avec lui; il a besoin de moi, je veux le servir.

—¡Voto a brios! Voilà qui est parler en homme; ceci me plaît; continuez, chef, si la fin de votre discours ressemble au commencement, je ne doute pas que nous nous entendions.

—Ooah! J'en suis convaincu; mais, avant de nous asseoir au foyer du conseil, mon frère a besoin de reprendre ses forces affaiblies par un long jeûne et de grandes fatigues. Les guerriers du Loup-Rouge sont campés ici près sous le couvert; que mon frère me suive; lorsqu'il aura pris un peu de nourriture, nous terminerons notre affaire.

—Soit, marchez, je vous suis, répondit don Estevan.

Les trois hommes s'éloignèrent alors dans la direction du camp des peaux-rouges, établi en effet à une centaine de pas au plus de l'endroit qu'ils venaient de quitter.

Les Indiens, mieux que tout autre peuple, les Arabes exceptés, entendent les lois de l'hospitalité, cette vertu des races nomades ignorée dans les villes où elle est, à la honte des peuples civilisés, remplacée par un froid égoïsme et une méfiance honteuse.

Don Estevan fut traité par les Indiens aussi bien qu'il leur fut possible de le faire. Après qu'il eut bu et mangé autant que l'exigeaient ses besoins, Addick reprit la parole:

—Mon frère pâle veut-il m'entendre à présent? dit-il; ses oreilles sont-elles ouvertes?

—Mes oreilles sont ouvertes, chef, je vous écoute avec toute l'attention dont je suis capable.

—Mon frère veut se venger de ses ennemis?

—Oui, s'écria don Estevan avec violence.

—Mais ces ennemis sont forts, ils sont nombreux; déjà mon frère a succombé dans la lutte qu'il a voulu soutenir contre eux; un homme, quand il est seul, est plus faible qu'un enfant.

—C'est vrai, murmura le Mexicain.

—Si mon frère consent à accorder au Loup-Rouge et à Addick ce qu'ils lui demanderont, les chefs rouges aideront mon frère dans sa vengeance et s'engagent à la faire réussir.

Une rougeur fébrile empourpra le visage de don Estevan: un mouvement convulsif agita ses membres.

—¡Voto a brios! murmura-t-il d'une voix sombre: quelle que soit la condition que vous me posiez, je l'accepte, si vous me servez comme vous me le dites.

—Que mon frère ne s'engage pas légèrement, reprit en ricanant l'Indien: cette condition, il ne la connaît pas encore; peut-être regretterait-il de s'être trop avancé.

—Je vous répète, répondit fermement don Estevan, que je souscris à cette condition, quelle qu'elle soit; faites-la moi donc connaître sans plus tarder.

Le cauteleux Indien hésita ou parut hésiter trois ou quatre minutes qui durèrent un siècle pour le Mexicain; enfin, il reprit d'une voix perfidement doucereuse:

—Je sais où sont les deux jeunes filles pâles que mon frère cherche vainement.

Don Estevan, à cette parole, bondit comme s'il avait été soudainement piqué par un serpent.

—Vous le savez! s'écria-t-il en lui serrant le bras avec force et en le regardant fixement.

—Je le sais, répondit Addick, toujours impassible.

—Ce n'est pas possible.

L'Indien sourit avec mépris.

—C'est sous ma garde, dit-il, guidées par moi, qu'elles ont été conduites où elles se trouvent maintenant.

—Et vous pouvez m'y conduire?

—Je le puis.

—A l'instant?

—Oui, si vous acceptez mes conditions.

—C'est vrai, dites-les donc.

—Que préfère mon frère: ces jeunes filles ou la vengeance?

—La vengeance!

—Bon, les jeunes filles pâles demeureront où elles sont; Addick et le Loup-Rouge sont seuls, leurs callis sont solitaires, ils ont besoin chacun d'une femme; les guerriers chassent; les ciuatl préparent la nourriture et soignent les papous. Mon frère me comprend-il?

Ces paroles furent prononcées avec une si étrange accentuation que, malgré lui, le Mexicain frissonna; mais se remettant presque aussitôt:

—Et si j'accepte? dit-il.

—Le Loup-Rouge a deux cents guerriers: ils sont à la disposition de mon frère pour l'aider à accomplir sa vengeance.

Don Estevan laissa tomber sa tête dans ses mains: pendant plusieurs minutes, il demeura immobile; cet homme, qui, de sang-froid, avait résolu la mort de sa nièce, hésita à l'odieuse proposition qui lui était faite; cette condition lui semblait plus horrible que la mort.

Les Indiens attendirent, témoins impassibles en apparence du combat qui se livrait dans le cœur de l'homme qu'ils voulaient séduire; ils assistaient à cette lutte des bons et des mauvais penchants, calculant froidement dans leur for intérieur les chances de réussite que leur offraient les mauvais instincts du misérable qu'ils tenaient palpitant sous leur regard. Du reste, la lutte ne fut pas longue: don Estevan releva la tête, et, la voix calme, le visage froid et sans traces d'émotion d'aucune sorte:

—Eh bien, soit, dit-il, le sort en est jeté; j'accepte, je tiendrai ma parole; mais d'abord tenez la vôtre.

—Nous la tiendrons, répondirent les Indiens.

—Avant le huitième soleil, ajouta Addick, les ennemis de mon frère seront en sa puissance; il en disposera comme bon lui semblera.

—Et maintenant que dois-je faire? reprit don Estevan.

—Voici notre projet, fit Addick:

Les trois hommes discutèrent alors le plan de campagne qu'ils voulaient suivre, afin d'atteindre le but qu'ils se proposaient. Mais, comme nous verrons bientôt se dérouler ce plan, nous les laisserons, afin de nous occuper d'autres personnages de cette histoire, vers lesquels il nous faut revenir.

XXVI.

Une chasse dans la prairie.

Les personnes réunies sous la tente de don Leo ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque d'effroi à l'apparition imprévue de Balle-Franche; pâle, sanglant, les vêtements en désordre.

Le chasseur s'était arrêté à l'entrée de la tente, chancelant et promenant autour de lui des yeux hagards, tandis que peu à peu son visage prenait une expression de douleur et de profond découragement.

Tous ces hommes, habitués à la vie accidentée du désert, dont le courage, incessamment mis aux plus rudes épreuves, ne s'étonnaient de rien, se sentirent cependant frémir intérieurement et eurent le pressentiment d'un malheur.

Balle-Franche demeurait toujours immobile et muet.

Don Leo, le premier, rappela sa présence d'esprit et parvint à reprendre assez de puissance sur lui-même pour interpeler le nouveau venu.

—Qu'avez-vous, Balle-Franche? lui demanda-t-il d'une voix qu'il cherchait vainement à affermir: de quelle fâcheuse nouvelle vous êtes-vous fait le porteur auprès de nous?

Le Canadien passa à plusieurs reprises le revers de sa main sur son front inondé de sueur, et, après avoir jeté un dernier regard circulaire et soupçonneux autour de lui, il se décida enfin à répondre d'une voix basse et inarticulée:

—J'ai à vous annoncer une nouvelle terrible!

Le cœur de l'aventurier se serra; cependant il domina son émotion, et, d'une voix calme avec un soupire résigné:

—Qu'elle soit la bienvenue, car nous ne pouvons en apprendre d'autre; parlez donc, mon ami, nous vous écoutons.

Balle-Franche hésita, une rougeur fébrile envahit son visage; mais faisant un effort suprême:

—Je vous ai trahi! dit-il, lâchement trahi!

—Vous! s'écrièrent les assistants avec un accent de dénégation unanime en haussant les épaules.

—Oui, moi!

Ces deux mots furent prononcés du ton d'un homme dont la résolution est définitivement prise et qui accepte loyalement la responsabilité d'un acte qu'il reconnaît intérieurement blâmable.

Les assistants se regardèrent avec stupeur.

—Hum! murmura Bon-Affût en secouant tristement la tête, il y a là-dessous quelque chose d'incompréhensible; laissez-moi le soin de l'apprendre, continua-t-il en s'adressant à don Leo qui semblait se préparer à adresser de nouvelles questions au chasseur; je sais comment le faire parler.

L'aventurier y consentit d'un geste muet et se laissa retomber sur sa couche, tout en fixant un regard profondément interrogateur sur le Canadien.

Bon-Affût quitta la place que jusqu'à ce moment il avait occupée, et, s'approchant de Balle-Franche, il lui posa la main sur l'épaule. Le Canadien tressaillit à cet attouchement amical, redressa la tête et jeta un regard triste au vieux chasseur.

—Pardieu! fit celui-ci avec un sourire, le diable m'emporte si les oreilles ne nous ont pas tinté tout à l'heure! Voyons, Balle-Franche, mon vieux camarade, que s'est-il passé? Pourquoi cette mine effarée comme si le ciel était sur le point de nous tomber sur la tête? Que signifie cette prétendue trahison dont vous vous accusez et dont je garantis, moi qui vous connais depuis quarante ans, l'impossibilité flagrante.

—Ne vous avancez pas ainsi pour moi, frère, répondit Balle-Franche d'une voix creuse, j'ai manqué à la loi des Prairies, j'ai trahi, vous dis-je.

—Mais, au nom du diable, expliquez-vous alors! Vous ne pouvez avoir traité à notre préjudice avec ces chiens Apaches nos ennemis! Une pareille supposition serait ridicule.

—J'ai fait pis.

—Oh! Oh! Quoi donc alors?

—J'ai... hasarda Balle-Franche en hésitant.

—Quoi?

Don Mariano s'interposa tout à coup.

—Silence, dit-il d'une voix ferme; je devine ce que vous avez fait, et je vous en remercie; c'est à moi qu'il appartient de vous justifier devant nos amis, laissez-moi le faire.

Tous les regards se fixèrent curieusement sur le gentilhomme.

—Caballeros, reprit-il, ce digne homme s'accuse devant vous, comme d'une trahison, d'avoir consenti à me rendre un service immense; en un mot, il a sauvé mon frère!

—Il serait possible! s'écria don Leo avec violence.

Balle-Franche baissa affirmativement la tête.

—Oh! dit l'aventurier; malheureux, qu'avez-vous fait?

—Je n'ai pas voulu être fratricide! répondit noblement don Mariano.

Cette parole éclata comme la foudre au milieu de ces hommes au cœur de lion; ils baissèrent instinctivement la tête, et se sentirent frissonner malgré eux.

—Ne reprochez pas à ce loyal chasseur, reprit don Mariano, d'avoir sauvé ce misérable. N'a-t-il pas été assez puni? La leçon a été trop rude pour qu'elle ne lui profite pas. Forcé de se reconnaître vaincu, courbé sous la honte et les remords, il erre maintenant seul et sans appui sous l'œil tout puissant de Dieu, qui, lorsque son heure sera arrivée, saura bien lui infliger le châtiment de ses crimes! Maintenant, don Estevan n'est plus à redouter pour nous; jamais nous ne le retrouverons sur notre route.

—Arrêtez! s'écria Balle-Franche avec véhémence: s'il devait en être ainsi que vous le dites, je ne me reprocherais pas aussi violemment d'avoir consenti à vous obéir. Non, non, don Mariano, j'aurais du refuser. Morte la bête, mort le venin! Savez-vous ce qu'a fait cet homme? Dès qu'il s'est vu libre, grâce à moi, oubliant aussitôt que j'étais son sauveur, il a voulu traîtreusement m'arracher cette vie que je venais de lui rendre. Regardez la plaie béante de mon crâne, ajouta-il en enlevant d'un geste brusque le bandeau qui entourait sa tête, voilà la preuve de reconnaissance qu'il m'a laissée en se séparant de moi.

Tous les assistants poussèrent une exclamation d'horreur.

Balle-Franche raconta alors dans les plus grands détails, les événements qui s'étaient passés.

Les chasseurs l'écoutèrent avec attention; lorsque son récit fut terminé, il y eut un instant de silence.

—Que faire? murmura don Leo avec tristesse; tout est à recommencer à présent; il ne manque pas dans la Prairie, de misérables avec lesquels cet homme puisse s'entendre.

Don Mariano, accablé par ce qu'il venait d'apprendre, restait sombre et silencieux, sans prendre part à la discussion, reconnaissant intérieurement la faute qu'il avait commise, mais ne se sentant pas le courage de l'avouer et d'assumer ainsi sur lui la responsabilité immense du jugement prononcé par les coureurs des bois.

—Il faut en finir, dit Bon-Affût, les moments sont précieux; qui sait ce que fait ce scélérat pendant que nous délibérons? Levons le camp au plus vite, rendons-nous auprès des jeunes filles, elles doivent être sauvées d'abord; quant à nous, nous saurons bien déjouer les machinations criminelles de ce misérable lorsqu'elles s'adresseront directement à nous.

—Oui! s'écria don Leo, en route, en route! Dieu veuille que nous arrivions à temps!

Et oubliant sa faiblesse et ses blessures, l'aventurier se leva résolument. Balle-Franche l'arrêta; le vieux chasseur, débarrassé du poids qui pesait si lourdement sur sa conscience, avait repris toute son audace et toute sa liberté d'intelligence.

—Permettez, dit-il, nous avons affaire a forte partie, n'agissons pas à la légère, ne nous laissons pas tromper cette fois; voici ce que je propose:

—Parlez, répondit don Leo.

—D'après ce que je connais de cette malheureuse histoire, vous avez, don Miguel, aidé par mon vieux camarade Bon-Affût, caché les deux jeunes filles dans un lieu que vous supposez hors des atteintes de votre ennemi.

—Oui, répondit l'aventurier, à moins d'une trahison.

—Il faut toujours soupçonner une trahison possible au désert, reprit brutalement le chasseur, vous en avez la preuve devant vous; redoublons donc de prudence: don Miguel et sa cuadrilla vont, guidés par moi, se mettre immédiatement à la poursuite de don Stefano; croyez-moi, le plus important pour nous est de nous assurer de la personne de notre ennemi, et, vive Dieu! Pour l'atteindre, je vous jure que tout ce qui est humainement possible de faire, je le ferai; j'ai un terrible compte à régler avec lui maintenant, ajouta-t-il avec une expression de haine concentrée à laquelle personne ne se méprit.

—Mais les jeunes filles? s'écria don Leo.

—Patience, don Miguel; si vous aviez eu autant de forces que de volonté, c'eût été à vous que j'eusse réservé l'honneur de les aller chercher dans l'asile que vous leur avez si judicieusement choisi; mais cette tâche serait trop rude pour vous; laissez donc à Bon-Affût le soin de l'accomplir, soyez certain qu'il vous en rendra bon compte.

Don Leo de Torres demeura un instant sombre et pensif; Bon-Affût lui prit la main, et la lui serrant chaleureusement:

—Le conseil de Balle-Franche est bon, lui dit-il; dans les circonstances présentes, c'est le seul que nous puissions suivre: il nous faut joûter de ruse avec nos adversaires, afin de déjouer leurs fourberies. Laissez-moi ce soin; ce n'est pas en vain que l'on me nomme l'Éclaireur; je vous jure, sur ma vie, que je vous ramènerai les jeunes filles.

L'aventurier poussa un soupir.

—Faites donc comme vous l'entendrez, dit-il d'une voix triste, puisque je suis réduit à l'impuissance.

—Bien, don Leo, s'écria don Mariano, je reconnais que vos intentions sont réellement loyales, je vous remercie de votre abnégation; quant à vous, mon brave ami, ajouta-t-il en se tournant vers Bon-Affût, bien que je sois vieux et peu habitué à la vie de désert, je veux vous accompagner.

—Votre désir est juste, monsieur, je n'ai pas le droit de m'y opposer, puisque c'est votre fille que je vais essayer de sauver; les fatigues que vous endurerez et les périls que vous courrez pendant cette expédition ajouteront encore au bonheur que vous éprouverez à embrasser votre enfant, lorsque je serai parvenu à vous la rendre.

—Maintenant, dit Balle-Franche, vous, Bon-Affût, qui connaissez la direction que vous allez suivre, indiquez-nous un rendez-vous où nous puissions nous réunir lorsque chacun de nous aura accompli la tâche dont il se charge.

—C'est vrai, répondit le Canadien, ceci est important; il serait même bon qu'un détachement de la cuadrilla de don Miguel se rendit directement au rendez-vous que nous allons choisir, afin qu'en cas de malheur chaque troupe put y trouver un secours ou une réserve.

—En effet, quinze de mes hommes les plus résolus iront immédiatement camper au lieu que vous désignerez, Bon-Affût, fit don Leo, afin d'être prêts à se porter partout où leur présence sera nécessaire.

—C'est une guerre en règle que nous faisons, ne l'oublions pas; ne négligeons donc aucune précaution; Ruperto, qui est un vieux chasseur de bisons, prendra, sauf votre bon plaisir, don Leo, le commandement de cette troupe, et il se rendra à Amaxtlan[1].

—Oh! Je connais bien l'endroit, interrompit Ruperto, j'y ai souvent chassé le castor et la loutre.

—Voilà qui est bien, reprit Bon-Affût; maintenant, quoi qu'il arrive, nous devons nous trouver tous au lieu du rendez-vous, d'aujourd'hui en un mois, à moins d'un empêchement grave, et, dans ce cas, le détachement qui manquerait expédierait un émissaire à Ruperto, afin de l'instruire de la cause de son retard; est-ce convenu?

—Oui, répondirent les assistants.

—Mais, ajouta don Leo, vous ne partez pas seul avec don Mariano, je suppose?

—Non, je prends encore Domingo, que, pour certaines raisons à moi connues, je ne suis pas fâché d'avoir constamment sous la main; les deux domestiques de don Mariano me suivront aussi, ils sont braves, dévoués; je n'ai pas besoin de plus de monde.

—C'est bien peu, observa don Leo.

Le vieux chasseur eut un sourire d'une expression indéfinissable.

—Moins nous serons, mieux cela vaudra, dit-il, pour l'entreprise périlleuse que nous tentons; notre petite troupe passera invisible où une plus nombreuse serait arrêtée; rapportez-vous-en à moi.

—Je n'ai plus qu'un mot à ajouter.

—Dites.

—Réussissez!

Le Canadien sourit encore, mais cette fois avec une expression de tendre pitié.

—Je réussirai! répondit-il simplement, en serrant avec force la main que lui tendait son ami.

Les deux hommes s'étaient entendus.

Don Leo sortit alors de la tente.

Bientôt tout fut en mouvement dans le camp. Les gambucinos s'occupaient activement à détruire les retranchements, charger les wagons, seller les chevaux, etc., enfin chacun faisait les préparatifs d'un départ précipité.

—Ne m'avez-vous pas dit, demanda Bon-Affût à Balle-Franche, que vous aviez été relevé par l'Aigle-Volant?

—En effet, répondit celui-ci.

—Le chef s'est-il donc déjà séparé de vous?

—Aucunement; il m'a suivi au camp ainsi que l'Églantine.

—Dieu soit loué! Il m'accompagnera dans mon expédition; c'est un guerrier brave et expérimenté; son aide sera, je le crois, fort nécessaire à la réussite de mes projets. Où est-il resté?

—Ici, à quelques pas; allons le trouver, j'ai certaines chose à lui dire, moi aussi.

Les deux chasseurs quittèrent la tente de compagnie; ils aperçurent bientôt l'Aigle-Volant accroupi devant un feu et fumant impassiblement son calumet indien; sa femme se tenait immobile à ses côtés, attentive à satisfaire ses moindres désirs.

A la vue des chasseurs, le chef ôta sa pipe de sa bouche et les salua courtoisement.

Balle-Franche savait que le Comanche avait pris plusieurs mesures sur les empreintes laissées dans sa fuite par don Estevan; c'étaient ces mesures, dont il espérait se servir plus tard afin de retrouver la piste de son ennemi, qu'il désirait demander au chef.

Celui-ci les lui remit sans faire la moindre difficulté; le chasseur les serra précieusement dans sa poitrine avec un geste de satisfaction.

—Eh! murmura-t-il à part lui, voilà qui me fera trouver, un bout de la piste; avec l'aide de Dieu, j'espère que je ne tarderai pas à atteindre l'autre.

Cependant Bon-Affût s'était assis auprès de l'Aigle-Volant.

—Mon frère rouge compte-t-il toujours retourner dans sa tribu? lui demanda-t-il.

—Il y a longtemps que le sachem est absent, répondit l'Indien; ses fils ont hâte de le voir.

—Bon! fit le chasseur, cela doit être ainsi: l'Aigle-Volant est un chef renommé, ses fils ont besoin de lui.

—Les Comanches sont trop sages pour qu'un guerrier leur fasse faute et que son absence soit remarquée.

—Mon frère est modeste, mais son cœur vole vers le village de ses pères.

—Tous les hommes ne sont-il pas de même?

—C'est vrai, le sentiment de la patrie est inné au cœur de l'homme.

—Les visages pâles lèvent leur camp?

—Oui.

—Retournent-ils du côté du grand lac salé, dans leurs villages en pierre?

—Non, ils partent pour une grande chasse au bison, dans les prairies au bas de la grande rivière sans fin aux lames d'or.

—Ooah! fit le chef avec une certaine émotion; alors bien des lunes se passeront avant que je revoie mon frère.

—Pourquoi cela, chef?

—Le grand chasseur pâle n'accompagne-t-il pas ses frères?

—Non, fit laconiquement Bon-Affût.

—Och! Mon frère veut rire; que feront les visages pâles s'il ne les accompagne pas?

—Je vais du côté du soleil.

L'Indien tressaillit; il fixa un regard perçant sur son interlocuteur.

—Du côté du soleil, dit-il, comme se parlant à lui-même.

—Oui, reprit Bon-Affût, dans les prairies toujours vertes du pays d'Acatlan[2], sur les bords de la belle rivière d'Atonatiuh[3].

Un frémissement soudain agita le corps du chef; Bon-Affût était impassible, indifférent en apparence, bien qu'il suivit attentivement les diverses émotions qui malgré le masque que le chef cherchait à plaquer sur son visage, contractaient ses traits.

—Mon frère a tort, répondit-il au bout d'un instant.

—Pourquoi donc?

—Mon frère ignore que la terre dont il parle est sacrée; jamais le pied d'un blanc ne l'a impunément foulée.

—Je le sais, répondit négligemment le chasseur.

—Mon frère le sait, et il persiste à s'y rendre?

—Oui.

Il y eut entre les deux hommes un silence de quelques minutes; l'Indien aspirait précipitamment la fumée de son calumet, en proie à une émotion qu'il ne pouvait maîtriser. Enfin il reprit la parole:

—Chacun a sa destinée, dit-il de ce ton sentencieux particulier aux Indiens: mon frère attache sans doute une grande importance à ce voyage.

—Une immense; je me rends sur cette terre, bien que je connaisse parfaitement les périls qui m'y attendent, pour des intérêts d'une grande importance, et poussé par une volonté plus forte que la mienne.

—Bon! Je ne demande pas les secrets de mon frère: le cœur d'un homme est à lui, seul il doit y lire; L'Aigle-Volant est un puissant sachem, il suit aussi cette route; il protégera son frère pâle, si les intentions du chasseur sont pures.

—Elles le sont.

—Ooah! Mon frère a la parole d'un chef. J'ai dit.

Après avoir prononcé ces paroles, l'Indien reprit son calumet et recommença à fumer silencieusement. Bon-Affût était trop au fait des mœurs indiennes pour insister davantage; il se leva la joie au cœur d'avoir réussi à s'assurer un allié aussi puissant que le chef comanche, et il alla en toute hâte faire ses préparatifs de départ.

De leur côté, pendant la conversation que nous avons rapportée, les gambucinos n'étaient pas demeurés inactifs; don Miguel ou don Leo, ainsi qu'il plaira au lecteur de le nommer, avait si bien pressé ses gens, que déjà tout était prêt, les wagons chargés et attelés, les cavaliers en selle, le rifle sur la cuisse droite, n'attendaient plus que le signal de la marche.

Don Leo choisit dans sa troupe quinze vieux gambucinos aguerris contre les ruses indiennes, et sur lesquels il croyait pouvoir compter; il leur dit quelques mots afin de les mettre au fait de ses intentions, et les plaça sous les ordres de Ruperto avec injonction de lui obéir en tout, ainsi qu'ils le feraient à lui-même; les gambucinos le lui jurèrent.

Ce devoir accompli, il appela Domingo. Le gambucino arriva auprès de son chef avec cette démarche sournoisement indolente qui lui était particulière, et attendit respectueusement que celui-ci lui expliquât ses ordres.

Quand Domingo sut ce que l'on attendait de lui, il ne fut nullement flatté de la mission de confiance que son chef lui donnait, d'autant plus qu'il se souciait fort peu d'être sous la surveillance immédiate de Bon-Affût, dont le regard perçant avait le privilège de lui occasionner incessamment des tressaillements nerveux, et dont la surveillance assidue lui était des plus désagréables; cependant, comme il était impossible de désobéir ostensiblement à don Leo, le digne gambucino fit contre fortune bon cœur, se promettant in petto de se tenir sur ses gardes et de redoubler de prudence.

Lorsque don Leo se fut acquitté de tous les devoirs d'un chef sage et intelligent, il monta à cheval, bien qu'avec une certaine difficulté, à cause de la faiblesse occasionnée par ses blessures. Il se plaça en tête de sa troupe, à la droite de Balle-Franche, et après avoir fait un dernier signe d'adieu à don Mariano et à Bon-Affût, il donna le signal du départ.

Les deux troupes se mirent immédiatement en marche: celle conduite par Ruperto appuyant sur la gauche, et se dirigeant vers les montagnes, et celle de Balle-Franche suivant provisoirement le cours du Rubio.

Il ne restait plus au camp abandonné que Bon-Affût, don Mariano, l'Aigle-Volant, l'Églantine, les deux domestiques et le gambucino Domingo, qui suivait d'un regard d'envie ses compagnons qui s'éloignaient de plus en plus et qui finirent bientôt par disparaître.

Cette dernière troupe se composait donc de six hommes et d'une femme, en tout sept personnes.

Le vieux chasseur, pour des raisons qu'il gardait secrètes, ne voulait pas se mettre en route avant le coucher du soleil.

A peine cet astre eut-il disparu l'horizon dans des flots de vapeurs, que la nuit fut profonde et le paysage plongé presque immédiatement dans d'épaisses ténèbres.

Nous avons déjà fait plusieurs fois observer que dans les hautes latitudes américaines le crépuscule n'existe pas, ou du moins est tellement faible, que la nuit arrive pour ainsi dire sans transition.

Bon-Affût, depuis le départ des deux premiers détachements, n'avait pas prononcé un mot, pas fait un mouvement; ses compagnons, pour des motifs sans doute analogues aux siens, avaient respecté cette disposition silencieuse de leur chef; mais à peine la nuit fut-elle venue que le chasseur se redressa.

—En route, dit-il d'une voix brève.

Tous se levèrent.

Bon-Affût jeta autour de lui un regard investigateur.

—Laissez vos chevaux, dit-il, ils nous sont inutiles; ce n'est pas un voyage que nous entreprenons, nous commençons une chasse à l'homme; il nous faut être libres de nos mouvements; la piste que nous suivons est difficile. Juanito, vous resterez ici avec les animaux jusqu'à ce que vous receviez de nos nouvelles.

Le criado fit un geste de mécontentement.

—J'aurais préféré vous suivre et ne pas abandonner mon maître, dit-il.

—Je le comprends, mais j'ai besoin qu'un homme courageux et résolu surveille nos animaux, je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous; du reste, j'espère que vous ne demeurerez pas longtemps seul cependant comme nous ne savons quels chemins nous aurons à suivre ni les empêchements qui se dresseront sur notre route, construisez-vous une hutte. Chassez, faites ce que bon vous semblera, mais souvenez-vous que vous ne devez pas bouger d'ici sans mon ordre.

—C'est convenu, compadre, répondit Juanito; vous pouvez partir quand vous voudrez; votre voyage durerait-il six mois que vous seriez certain de me retrouver à votre retour.

—Bon, fit Bon-Affût, je compte sur vous.

Puis il siffla son mustang, qui accourut à son appel, et vint appuyer sa tête intelligente sur l'épaule de son maître qui le flatta. C'était une noble bête, d'une assez grande taille, à la tête petite, mais dont les yeux pétillaient d'ardeur; son large poitrail, ses jambes fines et nerveuses, tout dénotait en lui le cheval de race. Bon-Affût saisit la reata qui pendait par un anneau fixé à la selle de l'animal, la détacha, l'enroula autour de son corps, puis, frappant légèrement la croupe du mustang, il le regarda s'éloigner avec un soupir de regret.

Les compagnons du chasseur s'étaient munis de leurs armes et de vivres, consistant en pennekann, viande de bison séchée et pulvérisée, et en tortillas de maïs.

—Allons, en route! s'écria le Canadien en jetant son rifle sur son épaule.

—En route, firent les autres.

—Bon voyage et heureuse réussite, leur dit Juanito, ne pouvant s'empêcher d'accompagner cet adieu d'un soupir qui laissait deviner combien il était fâché d'être ainsi laissé en arrière.

—Merci, répondirent les aventuriers.

Aussitôt qu'ils eurent quitté le camp, ils prirent la file indienne, c'est-à-dire qu'ils marchèrent l'un derrière l'autre, le second posant ses pieds sur l'empreinte exacte des pas du premier, le troisième sur celle des pas du second, et ainsi de suite jusqu'au sixième et dernier. Seulement celui-ci, comme fermant la marche prenait le soin d'effacer autant que possible les traces laissées par lui et ceux qui le précédaient.

Juanito, après les avoir suivis quelques instants du regard pendant qu'ils descendaient le monticule au sommet duquel se trouvait le camp, vint nonchalamment se rasseoir auprès du feu.

—Hum! murmura-t-il, je vais avoir bien peu d'agrément ici; enfin, puisqu'il le faut!

Et sur cette réflexion philosophique, le digne Mexicain alluma sa cigarette et se mit à fumer paisiblement, en suivant avec intérêt les spirales bleuâtres, fantastiquement contournées par la brise du soir, produites par la fumée de son tabac, pur havane, dont il humait le parfum avec tout le flegme méthodique d'un véritable sagamore indien.

XXVII.

Une Chasse dans la prairie. (Suite.)

Dans le Nouveau-Monde, lorsqu'on se trouve voyager dans les régions indiennes et qu'on tient à ne pas être dépisté par les peaux-rouges, il faut avoir soin de se diriger vers l'est si l'on a affaire dans l'ouest, et vice versa; en un mot, imiter la manœuvre du navire qui, surpris par un vent contraire, est obligé de louvoyer et de tirer des bordées qui le rapprochent insensiblement du point qu'il désire atteindre.

Bon-Affût était trop au fait de l'intelligence et de la finesse des Indiens pour ne pas agir de la même façon. Bien que la présence de l'Aigle-Volant fût, jusqu'à un certain point, une garantie de sécurité pour Bon-Affût, cependant, ignorant avec quel parti indien le hasard le mettrait en contact, il résolut de faire en sorte, si toutefois cela était possible, de n'être découvert par aucun.

Fenimore Cooper, l'immortel historien des Indiens de l'Amérique du Nord, nous a initiés, dans ses excellents ouvrages, aux ruses employées par les Tuscaroras, les Mohegans et les Hurons, lorsqu'ils veulent déjouer les recherches de leurs ennemis; mais, n'en déplaise aux nombreux admirateurs de la sagacité du jeune Uncas, magnifique type de la nation Delaware, dont il ne fut cependant pas le dernier héros, puisque, bien que fort diminuée, elle existe encore, les Indiens des États-Unis ne sont que des enfants, comparées aux Comanches, aux Apaches, aux Pawnees et autres nations des grandes Prairies de l'ouest du territoire mexicain, qui, au reste, peuvent à juste titre, passer pour leurs maîtres sous tous les rapports.

La raison en est toute simple et des plus faciles à comprendre.

Les tribus du nord n'ont jamais réellement existé à l'état de puissances politiques; chacune d'elles se gouverne séparément et en quelque sorte selon sa fantaisie; les Indiens dont elles sont formées s'allient rarement avec leurs voisins, et ont, de temps immémorial, constamment vécu de la vie nomade. Aussi n'ont-ils jamais possédé que les instincts très développés, il est vrai, des hommes qui sans cesse habitent les bois, c'est-à-dire une agilité merveilleuse, une grande finesse d'ouïe et une longueur de vue miraculeuse, qualités que, pour le dire en passant, on retrouve au même degré chez les Arabes et, en général, chez tous les peuples errants, quel que soit le coin de terre qui les abrite.

Pour ce qui est de leur sagacité et de leur adresse, les bêtes fauves les leur ont enseignées, ils n'ont eu que la peine de les imiter.

Les Indiens du Mexique joignent aux avantages que nous avons signalés les restes d'une civilisation avancée, civilisation qui, depuis la conquête, s'est réfugiée dans des repaires inabordables, mais qui n'en existe pas moins de fait.

Les familles ou tribus se considèrent entre elles comme les parties d'un même tout: la nation.

Or la nation américaine, continuellement en lutte avec les Espagnols d'un côté et les Américains du Nord de l'autre, a senti le besoin de doubler ses forces pour triompher des deux formidables ennemis qui la harcèlent sans relâche, et peu à peu ses enfants ont modifié dans leurs mœurs ce qui leur était nuisible, pour s'approprier celles de leurs oppresseurs et les combattre par leurs propres armes; ils ont poussé si loin cette tactique, qui, du reste, les a jusqu'à ce jour sauvés non seulement du joug, mais encore d'une totale extermination, qu'ils sont passés maîtres en fourberies et en ruses; leurs idées se sont agrandies, leur intelligence s'est développée, et ils sont parvenus à surpasser leur ennemis en astuce et en diplomatie, si nous pouvons nous servir de cette expression. Et cela est si vrai que, depuis trois cents ans, ceux-ci non seulement n'ont pas réussi à les dompter, mais même à se soustraire à leurs invasions périodiques, ces invasions que les Comanches nomment superbement la lune du Mexique, et pendant le cours desquelles ils ruinent impunément tout ce qui se rencontre sur leur passage.

Peut-on véritablement considérer comme des sauvages ces hommes qui, refoulés jadis par la terreur des armes à feu et la vue des chevaux, ces animaux dont ils ignoraient l'existence, contraints de se cacher au sein de montagnes inaccessibles, ont cependant défendu leur terrain pied à pied, et, dans certaines régions, sont arrivés à reconquérir une portion de leur ancien territoire?

Mieux que personne, nous savons qu'il existe des sauvages en Amérique, sauvages dans toute l'acception du mot; mais ceux-là on en a eu bon marché, chaque jour ils disparaissent du sol, car ils n'ont ni l'intelligence nécessaire pour comprendre ni l'énergie pour se défendre. Ce sont ces sauvages dont nous parlons qui, avant d'être soumis aux Espagnols ou aux Anglo-américains, l'étaient aux Mexicains, aux Péruviens et aux Araucans du Chili, et cela à cause de leur organisation intellectuelle qui les élève à peine au-dessus de la brute.

Il ne faut pas confondre ces peuplades d'ilotes qui ne sont que des exceptions dans l'espèce, avec les grandes nations indomptées dont nous essayons ici de décrire les mœurs, mœurs qui se modifient sans cesse; car, malgré les efforts qu'elles font pour se soustraire à son influence, la civilisation européenne qu'elles méprisent plutôt encore par haine héréditaire de leurs conquérants et de la race blanche en général que pour tout autre motif, les cerne, les accable et les envahit de toutes parts.

Peut-être avant cent ans les Indiens émancipés qui sourient de pitié à la vue des luttes mesquines que se livrent entre elles les républiques, fantômes qui les entourent, et le colosse pygmée des États-Unis qui les menace, reprendront leur rang dans le monde et porteront haut la tête; et ce sera justice, car ce sont d'héroïques natures richement douées, capables, bien dirigées, d'entreprendre et de mener à fin de grandes choses.

Au Mexique même, depuis l'époque où à la male heure ce pays a proclamé sa soi-disant indépendance, tous les hommes éminents qui ont surgi soit dans les arts, soit dans la diplomatie, soit dans la guerre, appartiennent à la race indienne pure. A l'appui de ce dire, nous citerons un seul fait d'une immense signification: la meilleure histoire de l'Amérique du Sud qui ait été publiée en espagnol jusqu'à ce jour a été écrite par un Inca: Garcilasso de la Vega! Cela n'est-il pas concluant; n'est-il pas temps de faire justice de toutes ces théories systématiquement absurdes qui s'obstinent à représenter la race rouge comme une race bâtarde, incapable d'amélioration et fatalement appelée à disparaître!

Terminant ici cette digression beaucoup trop longue, mais qui était indispensable pour l'intelligence des faits qui vont suivre, nous reprendrons notre récit au point où nous l'avons interrompu.

Après trois heures d'une marche fatigante et difficile dans les hautes herbes, les aventuriers atteignirent les premiers contreforts qu'ils voulaient franchir.

Vers le milieu de la nuit, Bon-Affût, après avoir accordé deux heures de repos à ses compagnons, se remit en marche.

Au lever du soleil, ils arrivèrent à une espèce de cañon ou gorge étroite formée par deux murailles de rochers perpendiculaires, ils furent contraints de marcher pendant quatre heures dans le lit d'un torrent à demi desséché, où les pas ne laissaient heureusement aucune empreinte visible.

Pendant plusieurs jours leur voyage à travers des montagnes abruptes et désolées s'effectua avec de grande fatigues, mais sans offrir d'incident digne d'être rapporté; enfin ils se trouvèrent de nouveau dans la région des tierras calientes; la verdure avait reparu, la chaleur se faisait sentir; aussi les aventuriers, qui venaient de souffrir beaucoup du froid dans les hautes régions de la Serrania, éprouvèrent-ils une sensation de bien-être indicible en aspirant les émanations de cette atmosphère douce et embaumée, en contemplant ce ciel bleu et l'éblouissant soleil qui remplaçaient le ciel gris et blafard et l'étroit horizon chargé de brume et de givre des montagnes qu'ils laissaient derrière eux.

Vers la fin du quatrième jour, après avoir quitté les montagnes, Bon-Affût poussa un cri de satisfaction en apercevant surgir dans les lointains bleuâtres de la Prairie les premiers plans d'une immense forêt vierge vers laquelle il avait dirigé sa marche.

—Courage, mes amis! dit-il, nous rencontrerons bientôt l'ombre et la fraîcheur qui nous manquent ici.

Les aventuriers, sans répondre, allongèrent le pas en hommes qui appréciaient parfaitement la valeur de la promesse qui leur était faite.

La nuit était complète lorsqu'ils atteignirent, non pas la forêt, mais les bords d'une rivière assez large dont les hautes herbes leur avaient dérobé le voisinage, bien que depuis quelques instants ils entendissent le murmure continu de l'eau sur les cailloux de la rive. Bon-Affût résolut d'attendre au lendemain pour chercher un gué.

On campa; mais, par prudence, le feu ne fut pas allumé, les aventuriers se roulèrent dans leurs zarapés après avoir pris un maigre repas, et ne tardèrent pas à s'endormir.

Seul, Bon-Affût veillait.

Cependant la lune descendait à l'horizon, les étoiles commençaient à blanchir et à s'éteindre dans les profondeurs du ciel; le chasseur, dont la fatigue fermait malgré lui les yeux, allait s'abandonner au sommeil, lorsque tout à coup un bruit étrange, inattendu, le fit tressaillir. Il se redressa comme frappé par une commotion électrique, et prêta l'oreille. Un léger frémissement agitait les roseaux qui bordaient la rivière, dont l'eau calme et immobile semblait un long ruban d'argent. Il n'y avait pas un souffle de vent dans l'air.

Le chasseur posa la main sur l'épaule de l'Aigle-Volant; celui-ci ouvrit les yeux et le regarda.

—Les Indiens! murmura le Canadien à l'oreille du chef.

Puis, rampant sur les mains et sur les genoux, il se glissa sur la berge et se mit à l'eau.

Alors il regarda autour de lui.

La lune répandait une clarté suffisante pour laisser distinguer le paysage à une assez grande distance.

Le chasseur, malgré l'attention avec laquelle il inspectait les environs, ne vit rien. Tout était calme. Il attendit, le regard fixe et l'oreille au guet.

Une demi heure s'écoula, sans que le bruit qui l'avait éveillé se renouvelât. Il avait beau écouter, aucun son ne venait troubler le silence de la nuit.

Cependant Bon-Affût était certain de ne pas s'être trompé. Dans le désert, tous les bruits ont une cause, une raison d'être; les chasseurs les connaissent et savent fort bien les distinguer entre eux, sans jamais se tromper.

Cependant le chasseur était plongé dans l'eau jusqu'à la ceinture: en Amérique, si la chaleur du jour est étouffante, en revanche les nuits sont excessivement fraîches; Bon-Affût sentait un froid glacial l'envahir de toutes parts. De guerre lasse et croyant s'être trompé, il se disposait enfin à abandonner la place et à remonter sur la rive, lorsque, au moment où il se décidait à exécuter ce mouvement, un corps dur vint frapper sa poitrine.

Il baissa les yeux et étendit instinctivement les mains en avant. Il étouffa un cri de surprise: ce qui l'avait touché, c'était le flanc d'une pirogue qui glissait sans bruit à travers les roseaux qu'elle écartait sur son passage.

Cette pirogue, de même que toutes les embarcations indiennes de ces parages, était construite en écorce de bouleau, détachée de l'arbre au moyen de l'eau chaude.

Bon-Affût examina cette mystérieuse pirogue, qui semblait s'avancer sans le secours d'aucun être humain, plutôt se laissant dériver au gré du courant que filant en ligne directe. Cependant une chose étonnait le Canadien, c'est que cette pirogue filait droit sans aucune oscillation. Évidemment un être invisible, un Indien probablement, la dirigeait; cela ne faisait pas un doute. Mais où se tenait cet homme? Était-il seul? C'est ce qu'il était impossible de deviner.

L'anxiété du Canadien était extrême: il n'osait faire le moindre geste dans la crainte de révéler imprudemment sa présence; cependant la pirogue filait toujours. Résolu à savoir enfin à quoi s'en tenir, Bon-Affût tira doucement son couteau de sa ceinture, et retenant sa respiration, il s'accroupit dans la rivière, en ne laissant que le haut de son visage à la surface de l'eau.

Ce qu'il avait espéré arriva: au bout d'un instant, il vit briller dans l'ombre, comme deux charbons ardents, les yeux d'un Indien qui nageait derrière la pirogue et la poussait avec le bras. Le peau-rouge tenait sa tête au niveau de l'eau en jetant autour de lui des regards investigateurs.

Le Canadien reconnut un Apache. Soudain les yeux de cet homme se fixèrent sur le chasseur; celui-ci jugea qu'il fallait en finir: s'élançant avec la souplesse et la rapidité d'un jaguar, il saisit son ennemi à la gorge; sans lui donner le temps de pousser un cri d'alarme, il lui plongea son couteau dans le cœur.

Le visage de l'Apache devint noir, ses yeux s'ouvrirent démesurément, il battit un instant l'eau avec ses jambes et ses bras; mais bientôt ses membres se roidirent, une convulsion suprême agita tout tous son corps, il disparut emporté par le courant et laissant derrière lui un léger sillon rougeâtre.

Il était mort.

Le Canadien, sans perdre un instant, enjamba la pirogue, et s'accrochant aux roseaux, il regarda du côté où il avait laissé ses compagnons. Ceux-ci, réveillés par l'Aigle-Volant, s'étaient approchés avec précaution, emportant avec eux le rifle abandonné sur le rivage par le chasseur.

Aussitôt qu'ils furent réunis, ils dégagèrent la pirogue des roseaux qui lui barraient le passage, et d'après le conseil de Bon-Affût, après s'être embarqués, avoir mis l'embarcation en pleine eau et lui avoir fait prendre le courant, ils s'étendirent au fond.

Depuis quelques temps déjà ils dérivaient ainsi doucement, se croyant à l'abri des ennemis invisibles qu'ils soupçonnaient cachés autour d'eux, lorsque soudain une clameur terrible éclata comme un coup de tonnerre et vibra dans l'espace.

Le corps de l'Apache tué par Bon-Affût avait, pendant quelques minutes suivi le fil de l'eau, puis il s'était arrêté dans des herbes et des bois morts, juste en face d'un campement indien auprès duquel les aventuriers étaient passés quelques heures auparavant sans le soupçonner.

A la vue du cadavre de leur frère, les peaux-rouges avaient poussé le formidable rugissement de douleur dont nous avons parlé, et s'étaient précipités en tumulte vers le rivage en se désignant du doigt la pirogue.

Bon-Affût, se voyant découvert, saisit les pagaies, et aidé par l'Aigle-Volant et Domingo, en quelques instants il se mit hors d'atteinte.

Les Apaches déconcertés, furieux de cette fuite, et ne sachant à qui ils avaient affaire, gesticulèrent en accablant leurs ennemis inconnus de toutes les insultes que la langue indienne put leur fournir, les traitant de lapins, de canards, de chiens, de hiboux et autres épithètes empruntées à la nomenclature des animaux qu'ils haïssent ou méprisent.

Le chasseur et ses compagnons s'inquiétaient peu de ces injures impuissantes: ils continuaient à pagayer vigoureusement, ce qui rétablissait dans leurs membres la circulation du sang.

Cependant les Indiens changèrent de tactique: plusieurs longues flèches barbelées furent lancées sur la pirogue, quelques coups de fusil même furent tirés; mais la distance était trop grande, l'eau seule fut fouettée par les balles.

La nuit se passa ainsi.

Les aventuriers pagayaient avec ardeur, car ils avaient reconnu que la rivière, à l'aide de ses nombreux détours, se rapprochait sensiblement de la forêt qu'ils avaient tant d'intérêt à atteindre. Cependant, croyant ne plus avoir rien à redouter de leurs ennemis, ils abandonnèrent pendant quelques instants les pagaies afin de se délasser et prendre un peu de nourriture.

Le jour était venu sur ces entrefaites, un magnifique paysage se déroula aux yeux éblouis des aventuriers.

—Oh! s'écria l'Aigle-Volant avec une expression de surprise.

—Qu'y a-t-il? dit aussitôt Bon-Affût qui comprit que le chef avait aperçu quelque chose d'extraordinaire.

—Voyez! reprit emphatiquement le Comanche en tendant le bras dans la direction qu'ils avaient parcourue pendant la nuit.

—Vertudieu! s'écria le Canadien, deux pirogues à notre poursuite! Oh! Oh! Il va falloir en découdre.

—Cuerpo del Cristo! fit à son tour Domingo avec un soubresaut qui faillit faire chavirer la frêle embarcation.

—Quoi encore?

—Regardez!

—Mille diables! exclama le chasseur, nous sommes cernés.

En effet, deux pirogues s'avançaient rapidement à l'arrière des aventuriers, tandis que deux autres, parties de deux points opposés de la berge, venaient sur leur avant dans l'intention évidente de leur barrer le passage et leur couper la retraite.

—¡Voto a Dios! Voilà des peaux-rouges qui veulent nous faire danser un singulier jaleo! murmura Domingo. Qu'en dites-vous, vieux chasseur?

—Bon, bon, fit gaiement Bon-Affût, nous leur payerons la musique. Attention, compagnons, et redoublons d'énergie.

Sur un signe de lui, les hommes saisirent tous des pagaies et imprimèrent un tel élan à leur pirogue, qu'elle sembla voler sur l'eau.

La situation se faisait critique pour les blancs.

Bon-Affût, debout, appuyé sur son rifle, calculait froidement les chances pour et contre de cette rencontre inévitable. Ce n'étaient pas les embarcations qui lui donnaient la chasse qu'il redoutait, elles étaient à une trop grande distance en arrière pour espérer l'atteindre; toute son attention se portait sur celles qui venaient à l'avant et entre lesquelles il fallait absolument passer. Chaque coup de pagaie diminuait la distance qui séparait les blancs des peaux-rouges.

Les pirogues ennemies, autant qu'on pouvait en juger de loin, semblaient surchargées de monde et n'avancer qu'avec une certaine difficulté. Bon-Affût avait jugé la position d'un coup d'œil infaillible; il prit une de ces résolutions hardies auxquelles il devait la grande réputation dont il jouissait, résolution qui, seule, dans ce moment critique, pouvait le sauver, lui et les siens.

XXVIII.

Peaux-blanches et peaux-rouges.

Bon-Affût avait, ainsi que nous l'avons dit, pris une résolution suprême. Au lieu de chercher à s'échapper en passant entre les deux pirogues, ce qui était risquer de se faire couler, il appuya légèrement sur la gauche et mit le cap directement sur la pirogue la plus près de la sienne.

Les Indiens trompés par cette manœuvre dont ils ne comprirent pas d'abord la portée, l'accueillirent par des cris de joie et de triomphe. Les aventuriers gardèrent le silence, mais ils redoublèrent d'efforts et continuèrent à avancer.

Un sourire railleur passa sur les lèvres du chasseur canadien.

Au fur et à mesure que sa pirogue s'approchait de celle des Apaches, il avait reconnu que la rive gauche de la rivière s'échancrait, et il venait de s'apercevoir que cette échancrure était formée par une île assez rapprochée de la terre, mais laissant encore un passage suffisant pour son embarcation, qui évitait ainsi un détour et lui faisait gagner du terrain sur les ennemis qui le poursuivaient.

L'affaire capitale était d'atteindre la pointe de l'île avant les Indiens de la première pirogue.

Ceux-ci avaient fini, sinon par deviner complètement, du moins par se douter de l'intention de leur intrépide adversaire; aussi avaient-ils, de leur côté, changé de tactique et modifié leur manœuvre. Au lieu de marcher à l'encontre des blancs, comme ils avaient fait jusqu'à ce moment, ils avaient brusquement viré de bord et pagayaient vigoureusement dans la direction de l'île.

Notes in this chapter

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