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L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieur

LE JUGE INTÉRIEUR

Reading edition

A la mémoire de Joseph Conrad.

I

C’était une maisonnette isolée à la limite du village. Il semblait que les habitations honnêtes, bâtisses arabes crépies de blanc, caravansérail, bain maure, entrepôts et boutiques, se fussent concertées pour la rejeter aux confins du steppe. Son petit enclos planté de poivriers ouvrait sur un espace non délimité qui était comme la plage poussiéreuse du désert. De son seuil, on voyait les dos rouges des montagnes du Figuig, maintenues haut dans l’azur par la poussée noire de leurs contreforts, et, vers le sud, le regard se désolait à contempler la plaine des pierres.

Une des cinq femmes qui vivaient là sortit, tenant une petite fille par la main. Elle traversait l’étendue qui la séparait du village. Soudain, le châle safran et les bas roses de la mère, la robe verte de l’enfant s’immobilisèrent dans la lumière du soir. Une voix rauque partie du bain maure vociférait :

— Heddah ! Heddah !

La prostituée obliqua vers la masse blanche qui commençait à jaunir. Un ksourien à face noire, dont le burnous semblait pétri dans l’argile, l’appelait d’un geste impérieux. Il y eut un conciliabule, pendant lequel on entendit les notes perdues d’un rebab qu’un baigneur attardé grattait au fond d’une étuve, puis les trois formes, traînant sur la poussière leurs ombres allongées, se dirigèrent vers le mauvais lieu.

L’heure tourne avec douceur. Un souffle continu d’air frais entre par la fenêtre grillagée. Les femmes fument, accroupies sur des dokalis. Leur chienne lappe du thé à la menthe renversé dans un plateau de cuivre. Un gamin de quatorze ans lutine la mince Dinah, la servante des prostituées, qui se casse de rire sur le carrelage. La Juive au teint flétri, son éternel foulard autour du cou, découvre son ventre noirâtre devant un nomade à l’œil rapace. Heddah, des plumes d’autruche en accroche-cœur sur les joues, subit les bourrades de son ksourien, tout en supputant sa richesse.

— Caresses arabes ! dit-elle seulement, quand la brute lui assène entre les épaules un coup de poing qui fait sonner son dos et tinter les ornements de sa coiffure.

Le temps passe, incalculé. A l’heure où le vent du soir dresse devant les montagnes un rideau de sable, Heddah conduit l’homme au burnous d’argile dans le réduit où elle se vend.

Sa petite Aziza joue sous les poivriers.

C’est une sauvagesse de six ans, svelte et grimpante, dont les cils noirs semblent collés sur les paupières comme ceux d’une poupée. Heddah l’a eue, jadis, dans un poste saharien, du soldat français qui l’a débauchée. Heddah était alors une jeune fille fièrement voilée, dont les minces chevilles ne remplissaient pas leurs cercles d’argent. Plus d’un Arabe, la croisant dans l’obscurité des voûtes en troncs de palmier, la souhaitait pour épouse. Mais une force inconnue la rivait au torse blond du chrétien et son enfant porte la marque de cette préférence.

Une mèche d’or s’égare dans ses cheveux châtains. Son front est une plaque d’ambre qui verdit dans la peur ou la colère, mais le plaisir fait affluer du rose à ses joues. Tout en elle, attaches, mouvements et jusqu’à la ciselure de sa petite pensée, est précocement affiné par la lutte des instincts contraires.

Si elle ne se prostitue pas aux tirailleurs pour un franc, dans les jardins de la palmeraie, comme les fillettes indigènes, c’est qu’elle se sait réservée pour des marchés plus lucratifs.

— Est-ce que ta mère t’envoie à l’école ? lui a demandé l’officier du bureau arabe.

— Oui, à l’école de la lanterne rouge, a-t-elle répondu en ricanant amèrement.

Ce soir-là, elle s’amuse à jucher une portée de chats sur la plus basse branche d’un poivrier, puis à les faire descendre l’un après l’autre vers la mère chatte qui miaule d’angoisse au pied de l’arbuste.

Tout à coup, elle quitte son jeu pour courir à la rencontre du pasteur Jacottet qu’elle a vu sortir de chez lui.

La chambre du missionnaire ouvrait sous une arcade, en face du lupanar, sur l’autre bord du grand espace ocreux. Il enregistrait malgré lui l’arrivée au galop d’un cavalier du Figuig, l’entrée dédaigneuse d’un nomade, ou la sortie nonchalante d’un tirailleur, comme si Dieu, pour l’éprouver, l’eût promu comptable de la débauche indigène. Les moukères, de leur côté, pouvaient le voir enlever tous les jours à la même heure les panneaux de bois qui avaient défendu sa sieste contre l’invasion du soleil et des vents de sable, s’installer sur sa chaise de pont, une grammaire arabe sous les yeux, et vider la demi-bouteille d’eau de Vichy qui prenait le frais, emmaillotée de linges, dans un broc. Leïla, la ksourienne, avait, un soir, osé le convier à l’amour. Elle était venue le provoquer du sourire aigu de sa noire face de chienne et, comme il s’était rageusement enfermé, elle avait écrasé un instant ses mamelles contre la porte, telles deux grenades gonflées de suc.

Le pasteur Jacottet vivait sans désirs. Aux heures désolantes où l’ouragan chaud secoue les volets, où la fine grêle dorée du sable s’insinue entre les planches du toit et saupoudre la nourriture, il évoquait certains meetings où la croyance brûlait dans le brouillard de décembre, parmi les sapins géants de son canton natal ; il passait en revue des visages délabrés dont vingt années tropicales n’avaient pourtant pas éteint la flamme ; puis il prenait sa bible et lisait à haute voix. Le lieutenant du bureau arabe le tenait pour un héros, le receveur des postes pour un imbécile. Les indigènes le pensaient maboul.

Aziza le rejoignit comme il abordait le steppe.

— Ah ! c’est toi, la petite Maugrabine ?

Elle lui prit la main sans rien dire et le suivit dans la plaine des pierres, où le soleil oblique faisait flamber d’un feu sombre chaque touffe de drinn, créant l’illusion passagère d’un immense champ de verdure.

Tout à coup, la fillette posa sa tête contre le bras du pasteur et murmura :

— Toi, kif kif padre, pour Aziza !

Il répondit que Dieu, en la privant de son père, avait clairement témoigné qu’il voulait être aimé d’elle comme le seul père de toutes les créatures. Elle fit une moue, avançant sa lèvre inférieure qui avait la couleur de l’orange sanguine. Leurs conversations s’amorçaient le plus souvent par des malentendus de ce genre. Le missionnaire ne voyait pas que l’enfant avait trouvé en lui un parent d’élection. Il accomplissait en honnête manœuvre de la foi sa besogne d’instructeur et dévidait les lieux communs du dogme, d’une voix qui semblait s’affliger devant une tombe ouverte.

Comme ils atteignaient un plateau de rocaille où les pierres noires brillaient, striées, plissées ainsi que des cervelles d’animaux, un gloussement en cascade, une espèce de rire saccadé, presque mélodieux, résonna dans la direction du village. C’était l’hyène qui accourait chaque soir du fond des solitudes, pour chercher sa pitance dans les tas d’immondices proches du lupanar. Les chiens lui répondirent, déchirant l’espace de hurlements unanimes.

— Broumitch, fit Aziza, soudain très inquiète. Moi rentrer, fissa, fissa !

Elle partit en courant sur les pierres sèches qui sonnaient le creux et le cristal. Elle venait de se rappeler qu’elle avait laissé la famille de chats en train de jouer sous les poivriers, et la pensée que l’hyène rôdait parfois jusqu’à l’enclos la terrifiait. Les animaux domestiques fuyaient, l’échine basse, à l’approche du fauve. Les deux méhara entravés qui attendaient fixement depuis le matin, au bord du steppe, tournaient la tête l’un vers l’autre avec des mouvements de cygnes engourdis. Elle trouva la mère chatte qui montait nerveusement la garde autour de ses petits. Elle les couvrit de caresses, les prit dans ses bras et les installa dans le vieux coffre qui lui servait de lit.

Dans le coffre, comme dans son cœur, ils avaient pris la place des poupées, compagnes de son dernier été. Pendant les chaleurs sauvages qui, quatre mois durant, écrasent le Sud-Oranais, ces effigies sans forme ni couleur, ces épaves de l’enfance civilisée s’étaient trouvées associées à d’étranges perturbations. Certains jours, Aziza s’éveillait, tourmentée par une précoce inquiétude. Elle se glissait dans le réduit où sa mère dormait nue, brisée par sa nuit ; elle se couvrait les joues de l’espèce de poudre de brique pilée qui sert de fard aux prostituées, elle s’ensanglantait les lèvres, se bleuissait le tour des yeux avec des crayons et se souriait longuement dans la glace de pacotille. Puis, elle dérobait dans le coffre maternel des oripeaux hors d’usage, des foulards roses troués, des débris de colliers de verre. Elle partait alors, avec sa charge de poupées, traversait le village, la palmeraie, et gagnait les dunes saumon qui se dressent de l’autre côté de l’oued à sec. Dans le vent brûlant qui faisait onduler à leur surface comme un diaphane linceul de sable, elle habillait ses tristes pantins, choisissant les étoffes les plus vives, les verroteries les plus étincelantes, et les plantait en demi-cercle autour d’elle. On eût dit un concile de fétiches, l’assemblée des petits dieux de la solitude et de la mort. Presque ensevelie dans la fournaise mouvante, elle se mettait à rêver devant ces visages déteints. Elle attendait avec un effroi plein de délices cette vision toujours renaissante d’une ville où les hommes et les femmes ne pensaient qu’à l’amour. Elle voyait des corps blancs, aux chevelures blondes, s’unir dans l’ombre des demeures en toub ; par les rues obscures, où des flocons de laine noirâtre tourbillonnaient avec la poussière, des enfants nus s’étreignaient… Cette cité, qu’elle croyait construire dans l’irréel, n’était bâtie qu’avec les décombres de ses premiers souvenirs. La dune évoquait l’océan jaune menaçant de tous côtés son ksar natal. Et si les corps dont elle imaginait la conjonction lui apparaissaient plus blancs qu’aucun de ceux parmi lesquels elle vivait, c’est qu’à la source de ses rêveries, il y avait tout un nœud de chimères et d’ardeurs, dont le fantôme paternel était l’objet. Pourtant, aucune image ne lui restait de son père, sinon celle d’un vague géant roux, noyé dans la brume de l’espace et du temps.

Du jour où le vieux jardinier qui visite Heddah chaque semaine a fait tomber de son tablier les six chatons et leur mère, les poupées ont perdu leur pouvoir évocateur. La charge de rêve et d’amour qui pesait sur elles a été brusquement reportée sur les nouveaux venus. Aziza les chérit d’une tendresse excessive et plus qu’aucune créature, à l’exception du missionnaire. Elle a bravé, pour les défendre, la colère du chien blanc de Khaled, qui ressemble à son maître. Elle les porte sur son dos, comme les femmes arabes leurs enfants, et les emmène jusque dans la palmeraie. Elle leur livre de petits cadavres de lézards à dos rose, de minuscules tortues d’eau qu’ils retournent maladroitement de leurs pattes velues et tremblotantes. La mère, pendant ce temps, chasse pour son compte dans les jardins, ou, tapie sur le rebord d’un réservoir, observe longuement les épaisses grenouilles au ventre jaunâtre qui se renversent dans l’eau verte avec des mouvements humains.

Elle était assise au pied d’un grenadier, ce matin-là, lissant le poil de son favori, quand le pasteur apparut, foulant massivement le fragile sentier de terre qui longeait le jardin. Elle offrit, d’un geste plein de noblesse, l’ombre et le tapis d’orge qu’elle s’était appropriés. Il enjamba la clôture et s’étendit volontiers. Des chameliers, rencontrés sur la piste du Figuig et auxquels il avait osé soutenir que Jésus était plus puissant que le Prophète, l’avaient menacé de leurs bâtons, aussi son humeur était-elle sévère, comme ses discours.

— Je vais te raconter une histoire, commença-t-il, de cette voix qui semblait répercutée par le mur d’un cimetière. Il y avait jadis un très vieil homme qui s’appelait Abraham. Malgré son grand âge, Dieu lui envoya un fils qui reçut le nom d’Isaac et devint son enfant préféré. Or, un jour, Dieu dit à Abraham : « Prends ton fils, prends Isaac, dresse un bûcher sur une montagne et offre-le-moi en sacrifice. »

— Pourquoi faire ? interrompit vivement la fillette.

Mais le missionnaire ne tenait pas compte des interruptions.

— Trois jours après, Abraham se leva de bon matin, sella son âne, emmena son fils et deux serviteurs. Arrivé à l’endroit que Dieu lui avait désigné, il se mit à élever un bûcher. Isaac, qui croyait que son père allait faire au Seigneur le sacrifice d’un agneau, s’étonnait de ne pas voir la victime. Abraham lui répondit : « Dieu se procurera l’agneau lui-même. » Et ayant attaché son fils sur l’autel, il prit le couteau pour l’égorger…

— Dieu méchant ! Brahim méchant ! protesta l’enfant qui tremblait d’indignation. Kif kif Doui-Menia, couper cou bons Arabes !

— A ce moment, un ange apparut à Abraham et lui dit : « Arrête ! Je sais maintenant que tu crains Dieu, car tu étais prêt à lui sacrifier ce que tu as de plus cher au monde. » Et Abraham, voyant un bélier retenu par les cornes dans un buisson, le prit et l’offrit au Seigneur à la place de son fils.

Aziza respirait, soulagée. Mais le danger couru par Isaac l’impressionnait encore trop vivement pour qu’elle pût se réjouir sans arrière-pensée du dénouement de l’histoire.

— Et si l’ange y a véni trop tard, réfléchit-elle, Brahim, quoi dire à sa femme en rentrant ?

Le pasteur, qui ne se risquait jamais dans les méandres de la dialectique indigène, tirait la morale de son apologue, démontrant qu’il fallait sacrifier à Dieu sans tarder ce qu’on avait de plus cher.

— Ne remettons pas au lendemain, ni même au soir, conclut-il. Donnons. Donnons sur l’heure. Plus le sacrifice sera pénible, douloureux, plus Dieu sera content.

— Et toi, content aussi ? demanda-t-elle anxieusement.

Pour la première fois, il s’aperçut que sa catéchumène était bouleversée. Il tapota ses joues qu’envahit une rougeur insolite, la rougeur des émois européens, et répondit d’une voix bienveillante :

— Mais oui, je serai content. Allons, tu es une brave enfant. Je suis sûr que tu deviendras une bonne chrétienne. Adieu, petite Maugrabine !

Elle pâlit de plaisir, pendant qu’il s’en allait, enfonçant la terre légère qui résistait aux pieds nus des jardiniers indigènes.

Au milieu de la sieste, Leïla, la ksourienne, énervée par le vent d’est qui soufflait depuis midi, sortit de la maison et s’engagea dans la plaine des pierres. Sa face pointue humait la brise chaude. Un brouillard de sable voilait les montagnes à l’horizon et, sur la rocaille, autour d’elle, passaient des brumes rapides comme des flammes de mer. Elle s’arrêta soudain devant une étrange vision. Dans un bas-fond semé de grès noirs, Aziza était agenouillée. Elle tenait à deux mains un bloc qu’il ne semblait pas qu’elle dût pouvoir soulever et elle en assénait de grands coups sur la tête d’un de ses chats. Devant elle, quatre petits cadavres gisaient déjà, le crâne défoncé. Elle avait les bras éclaboussés de sang jusqu’aux épaules. On eût dit qu’un plat de sauce rouge venait d’être renversé sur le sol.

Leïla la regardait assommer le survivant. Un gémissement de nouveau-né, ridiculement faible, sortait encore de la bouche à demi écrasée qui esquissait la grimace vieillotte de certaines personnes, quand elles souffrent des dents. La fillette dut s’y reprendre à quatre fois pour libérer dans le vent d’est le dernier souffle de son préféré.

Le massacre terminé, elle s’accroupit et contempla ses victimes dans une insensibilité complète : elles avaient l’air beaucoup plus petites qu’un instant auparavant. On eût dit trois paires de rats. Un gros champignon de steppe, atteint par les rafales, se vidait sur elles comme d’un nuage de poussière d’encre. L’apparition de Leïla fit tressaillir l’enfant, car ce qu’elle appréhendait le plus était une intervention tardive de l’ange. Mais quand la ksourienne, jouant du bout du pied avec les cadavres minuscules, lui demanda :

— Pourquoi as-tu fait ça ?

Elle répondit, secouée de sanglots, dans une espèce d’ivresse de sacrifice :

— Parce que je les aimais tant !

II

L’aventurière qui venait d’arriver au Grand-Hôtel d’Ajaccio se faisait appeler Zobba hanoum et se donnait pour la veuve d’un émir du désert syrien.

Certains soirs, avec son masque dédaigneux, son teint d’ambre éclairci, avec ses cheveux courts entremêlés d’or rouge, avec sa large bouche onduleuse comme la corolle d’une anémone de mer, elle semblait une de ces princesses des montagnes d’Arabie qui commandent à leur tribu, font la guerre, improvisent et rendent la justice. Le lendemain, avec ses yeux ternis par l’angoisse, sa voix dure qui attaquait le destin en insolences désespérées, elle n’était plus qu’une fille ivre de rancune. On la voyait tantôt dans des robes de Paris ou de Londres, mais tachées, fripées, tantôt le front cerné par quelque foulard algérien et le corps à l’abandon parmi les plis d’une vieille djellaba. L’hôtelier s’inquiétait secrètement chaque semaine en présentant sa note. Elle payait cependant, après des discussions sordides. La société anglaise ignorait son existence. Seuls, quelques hommes lui parlaient. Elle tournait à vide autour du jardin, montait et descendait les escaliers sans motif, parcourait les couloirs comme un animal poursuivi. Elle ne savait pas ce qu’elle fuyait.

Le temps peut alléger une conscience du crime ou de la douleur, mais vingt années de prostitution sont une pierre tombale sur l’âme la plus forte. Les trottoirs d’Oran, cette longueur du boulevard Séguin où, dans la poussière dorée de six heures, les machines humaines font le manège devant les colons attablés dans leur sueur ; les trottoirs de Paris, l’arène bordée par les poubelles où elle avait, pendant des années, combattu pour son pain ; les trottoirs de Londres, la piste sans fin, jalonnée le samedi soir par les ivrognesses et où, dans le brouillard des nuits, elle avait entraîné à sa suite des formes habitées par le sadisme et la folie ; les chambres, des réduits algériens où la pièce de dix sous tintait sur la terre battue aux boudoirs des maisons secrètes d’Europe, où les lampes rouges et les pastilles du sérail ont pour mission de dépayser le désir masculin ; les corps, cette forêt de membres clairs ou bronzés qui l’avaient étreinte et tenaillée, pendant que l’arbre humain vibrait dans la rafale du spasme, — c’étaient là les fantômes qui lui donnaient la chasse le long des corridors, sous l’ombrage des palmes et jusque dans le filet à souvenirs du sommeil.

Elle volait. Tant bien que mal, en bijoux dérobés à des proxénètes, en faux platine écoulé à des recéleurs, en faux tableaux revendus à des Américains, elle apaisait l’angoisse des nuits futures, des nuits sans mâles de la cinquantaine, et sa haine d’un monde où une femme peut se sentir à la même aube rassasiée de débauche à crier d’horreur et vide d’aliments à vouloir tuer. Elle savait que ces temps infernaux ne reviendraient plus pour elle. Les démons de la faim qui avaient hurlé si sauvagement à ses trousses étaient exorcisés, mais la volupté, l’assouvissement, la plénitude, qu’elle vendait de plus en plus cher, lui étaient toujours refusés. Elle les cherchait, cependant, sous d’autres noms, comme toute créature vivante : ce qu’il lui fallait, ce n’était pas seulement boire, se vêtir, fumer et dormir ; c’était aussi détruire, saccager par l’intelligence.

Nul souvenir ne vibra en elle, quand elle entendit appeler son nouveau voisin de table, un missionnaire qui arrivait de l’Afrique Centrale, « M. le pasteur Jacottet ». Elle avait seulement éprouvé, en voyant cet homme, l’espèce de tressaillement qui l’avertissait en présence d’une victime possible. Et elle savait aussi déjà que celui-ci ne serait dépouillé par elle ni de son argent, ni d’aucun de ses biens terrestres.

Le pasteur venait soigner en Corse une fièvre bilieuse qui l’avait terrassé dans sa case, au bord d’un estuaire congolais. Il regardait les gens avec des yeux naïfs, usés, et leur racontait spontanément ses campagnes. Il ne les distinguait qu’avec peine : pour ce spectateur des foules noires, tous ces visages clairs se ressemblaient. Il avait perdu le sens des différences sociales. D’une petite table à l’autre, il avait tout de suite engagé la conversation avec sa voisine et il la traitait avec la même déférence que la femme du colonel anglais, qui mangeait à sa gauche. Il n’avait presque plus de voix, à force d’avoir parlé aux hommes, dans l’humidité des forêts et la poussière des brousses. A quarante-cinq ans, il semblait un vieillard.

Le lendemain de son arrivée, il rencontra Zobba hanoum derrière l’hôtel, dans un champ d’asphodèles d’un mauve passé. La jeune femme était assise à l’ombre d’un de ces grands eucalyptus isolés qui penchent leur bruissant fardeau d’argent au-dessus du golfe. Son regard instable s’arrêta sur le missionnaire qui l’aborda cérémonieusement et reprit la conversation de la veille. Il parlait sans fanatisme, en homme dont vingt années d’apostolat ont miné la passion la plus forte.

— Je me suis souvent demandé, disait-il, de quelle valeur devant Dieu peut être le baptême d’un malheureux Bambara pour qui le crucifix n’est qu’un fétiche de plus, d’une pauvre brute à front de singe qui invoque le Christ entre le démon de la foudre et la déesse des pluies. Quand j’ai affaire à des peuplades dont la barbarie m’est connue, je ne leur parle même plus des vérités évangéliques. A quoi bon ? Des sauvages capables de certaines cruautés, de certaines perfidies, ne peuvent que souiller le nom du Christ en le proférant. Si j’arrive à leur inculquer les premières notions de la charité, de la douceur, de l’humanité, je suis bien content et j’estime que Jésus est content, lui aussi.

Une lueur jaune brilla un instant dans les yeux de la jeune femme. Elle réprima un sourire et cingla de sa canne une touffe d’asphodèles, avant d’insinuer :

— Vous êtes vraiment très raisonnable, pour un pasteur… Je me demande si vous croyez encore en Jésus-Christ…

Il pâlit et répondit avec quelque solennité :

— Si je ne croyais pas en Lui, il y a longtemps que je serais mort. La foi seule peut soutenir un homme à travers d’aussi dures épreuves. Je n’ai pas de bien plus précieux. C’est même le seul qui me reste…

Il soupira, comme si, pour la première fois, un regret se mêlait au souvenir de ces temps destructeurs qui l’avaient rendu au monde, la voix morte et le corps ravagé.

En trois jours, cette femme dont il ne savait rien lui était devenue nécessaire. Il la guettait le soir, dans le hall, mendiant sa compagnie ; il l’attendait sous les palmes du jardin, à l’heure de la promenade. Elle ne le fuyait pas. Fiévreuse ou abattue, rageante ou dédaigneuse, froidement lucide parfois, elle se laissait accompagner au bord du golfe ou sur les crêtes du maquis. Elle lui avait dit, un matin, en longeant ces bancs de varech d’un roux doré qui se soulèvent en silence, à chaque respiration de la mer :

— Les jeunes gens ne m’intéressent pas. J’aime qu’un homme ait maté sa destinée.

Mais un instant après, elle sautait par-dessus les mares et le défiait cruellement de la suivre.

Dans quelques méandres que s’engageât leur causerie, elle la ramenait à Dieu avec obstination. Elle avait découvert, chez un libraire, un ouvrage de psychologie religieuse qu’elle étudiait chaque jour en secret, pour, le lendemain, étourdir le missionnaire de citations, de rapprochements et d’hypothèses.

Ils erraient, un soir, par les rues de la petite cité. Le gaz manquait et l’abîme noir du ciel descendait jusqu’au ras des trottoirs.

Elle dit tout à coup :

— Bon endroit, pour une confession. Avouez-moi donc que vous avez perdu la foi !

Il se taisait. Mais en passant devant un feu de plantes que des gamins avaient allumé sous un palmier, il s’aperçut qu’elle le dévisageait avec une intensité sauvage. Alors, il revint de lui-même au sujet qu’il voulait fuir.

— Pourquoi aurais-je perdu la foi ?

— Pourquoi ? Mash’Allah ! Il faut avoir un crâne de nègre ou de Bicot pour croire à de pareilles stupidités. Comment voulez-vous que votre Christ soit un Dieu, puisque le Christ, c’est Christna, le prophète des Hindous ? Vous ne savez donc pas que c’est la même légende ? Pff ! Moi, j’ai appris ça dès l’école. Christna est né d’une vierge, comme le Christ. Il se disait fils de Dieu, faisait des miracles et ressuscitait les morts. Finalement, il est monté au ciel, comme le Christ… mais cinquante siècles avant. Ah, ces Roumis ! Pas même capables d’inventer leur religion ! J’ai connu un nègre qui s’était fabriqué un fétiche avec un arrosoir : au moins, celui-là n’avait pas volé son Dieu, comme vous autres !

Cette voix dissolvante, sortant d’une bouche invisible, dans la nuit intégrale, semblait au pasteur un chuchotement de l’enfer. Il voulait défendre son sauveur pour la gloire duquel il avait affronté le martyre… et les mots lui manquaient. Des réfutations victorieuses empruntées à l’apologétique se pressaient chaotiquement en lui : une sorte de barrage, de résistance insolite de la pensée l’empêchait de les formuler. Zobba hanoum avait ce don d’enchaîner les intelligences, de paralyser les âmes qu’elle voulait dévorer. Il balbutia quelque chose à propos de textes interpolés. Elle lui prit le bras. Il se tut, furieux et enivré.

Seul dans sa chambre, il se reprocha son silence comme une trahison. Il s’accusa devant Dieu de sa lâcheté… Mais tout en priant, il mûrissait des péchés bien plus graves : lui qui avait, pendant un quart de siècle, côtoyé le doute et l’athéisme avec le haussement d’épaules des vrais athlètes du Christ, il méditait sur les blasphèmes d’une païenne.

Il l’avait suppliée en vain de renoncer à ces conversations. Elle puisait chaque jour des forces nouvelles dans son manuel d’incroyance et nouait lentement autour de sa victime la robuste chaîne d’arguments par laquelle l’esprit critique essaye d’entraver le bondissement des cœurs vers l’infini. Elle soulignait les aveux d’ignorance, les restrictions sur la nature de la cause première qui se trouvent à l’origine de presque toutes les religions. Elle jouait sur les mots, trichait avec les textes, inventait des citations. Elle s’était assimilé le point de vue de la théologie protestante moderne qui, délaissant l’érudition et la critique des faits religieux, ne voit dans la foi qu’une puissance intérieure et l’étudie, comme la psychologie scrute les passions, le rêve ou la névrose… Il n’avait déjà plus la force de secouer cette harpie accrochée à son âme.

Ils goûtaient ensemble, au pavillon de l’Ariana. Tout ce qu’on savait de l’hiver, c’était cette mouvante architecture de nuages bousculés par les vents, qu’on voyait s’étager depuis des semaines sur les cimes blanches du centre de l’île. La saison respectait la tremblante montagne d’or des mimosas ; elle ne soulevait pas d’un pli le pur émail du golfe ; elle ne troublait d’aucun souffle l’air immobile où la lourde lumière de cinq heures se dilatait jusqu’au cœur des plantes.

Le missionnaire, vaincu par cette trop grande douceur, avait envie de pleurer. Il regardait l’aventurière effacer machinalement du doigt la ride passagère qui inscrivait sur son front ses changements d’humeur. Elle venait de mettre en marche un phonographe, mais il lui fallut se lever et courir inspecter une jeune haie de figuiers de Barbarie aux feuilles bizarrement implantées.

— Venez voir, criait-elle, on dirait un échafaudage d’oreilles !

Il la rejoignit. La grêle musique, acide écho d’un orchestre nègre, semblait tinter sous les eaux. Il posa une main tremblante sur le bras d’ambre de la jeune femme. Elle lisait en lui comme dans un enfant.

— Pour qu’un homme me plaise, dit-elle en le regardant dans les yeux, il faut qu’il me sacrifie ce qu’il a de plus cher au monde.

Elle n’avait, en prononçant ces paroles, aucun souvenir conscient de l’histoire biblique écoutée jadis au pied d’un grenadier, dans une palmeraie du Sud-Algérien. Elle pensait n’obéir qu’à son bon plaisir, qui était de torturer tout ce qui l’approchait.

Le missionnaire avait répondu avec une soumission pleine de bonheur :

— Vous savez bien que je vous sacrifierais volontiers ma vie !

Elle fit la moue, habitude enfantine des lèvres que ces vingt aventureuses années n’avaient pu effacer :

— La vie n’est pas votre bien le plus précieux.

Elle le regarda, balançant la tête à droite et à gauche, comme si elle visait le point mystérieusement sensible qu’elle voulait atteindre à coup sûr, puis ajouta, posant un doigt pointu sur ce cœur amolli :

— C’est Dieu !

Il rougit et se détourna, pendant qu’elle tranchait, d’une voix âpre :

— Je suis comme ça ! Je n’aimerai jamais un homme qui croit connaître Dieu ! Je n’aimerai jamais une dupe !

Et cambrant son corps vers le soleil qui, dans l’absolue pureté du ciel, s’inclinait vers le parvis étincelant du golfe, elle ajouta :

— Il faut choisir : le crucifié, le Dieu volé, ou moi !

Puis, cassant une branche de mimosa, elle en secoua la poudre jaune sur l’épaule du missionnaire.

Il prie, — il feint de prier, — dans sa chambre. Il a éteint la lumière et se tient debout devant la fenêtre. L’hôtel dort. Les palmiers du jardin entrecroisent des ombres aiguës comme des poignards. La pleine lune traverse un ciel qu’il n’ose plus sonder, car il lui semble vidé de son essence. C’est l’heure où, d’habitude, il parle à son Dieu de bouche à oreille, mais cette nuit, le grand invisible s’est retiré de l’univers. Les arbres, les étoiles, la mer, sont devenus des signes incohérents, des énigmes hostiles qu’il ne peut plus déchiffrer. Depuis trois jours, il évite Zobba hanoum. A quoi bon ? Elle a creusé en lui un sillon que rien n’effacera. Cette bouche exhale un souffle plus desséchant que celui du simoun. L’aridité salée des espaces miroitants d’où elle sort envahit les âmes. Il se sent habité par un être exécrable et nouveau. Ce rebelle qui raisonne et refuse, est-il possible qu’il l’ait porté sans le connaître ? Non, c’est l’infidèle qui l’a suscité. C’est cette chair stérile qui a enfanté le sarcasme et le doute.

Par un renversement dont il s’épouvante, il se sent devenir tous ceux qu’il a victorieusement combattus. Depuis l’adolescent passionné qui prenait la parole pour tourner l’enfer en ridicule, dans les meetings de sa jeunesse, jusqu’au chasseur noir souillé de la vase des estuaires congolais, qui exigeait une preuve de la puissance de Jésus en brandissant son javelot empoisonné, tous les sceptiques, tous les négateurs sont devenus les hôtes tardifs de son cœur. Et la pire malédiction lui est venue de cette fille d’Eblis. Lui qui a contemplé avec un sourire de pieux dédain les courtisanes pourognes expertes en débauches, voici que la fièvre l’envahit, quand il pense à l’odeur de ces cheveux sauvages. Il redoute ce beau corps inquiet à l’égal de la pestilence que souffle, au détour de la piste, une charogne de mouton… et il l’imagine sans cesse dévêtu. Les mots qu’elle a dits seraient demeurés sans pouvoir, s’il ne l’avait pas désirée. Le sacrifice qu’elle exige, il l’a déjà fait. Et son tourment le plus profond n’est pas le remords d’avoir égorgé son père, mais l’anxiété de savoir si elle agréera l’holocauste.

On marche dans le couloir. Il a reconnu son pas. Il entr’ouvre la porte et la voit qui s’avance, les bras nus, le front bas et plissé. Tout le soir, elle s’est agitée sans savoir pourquoi. Elle a dansé la moitié d’un tango ; elle a couru au jardin arracher des fleurs de camélia ; elle a feuilleté des illustrés au salon ; elle a fini par boire avec le plus borné des jeunes Américains chasseurs de sanglier.

Le missionnaire a ouvert sa porte et donné la lumière. Elle est chez lui.

— Eh bien, dit-elle en se regardant dans la glace avec une espèce d’effroi, devenez-vous un homme, ou serez-vous toujours une vache à sermons ?

— J’ai traversé une crise, commence-t-il, en baissant les yeux, oui, une pénible crise de conscience.

Mais un rire subit emplit de vie et de méchanceté cette chambre habitée par des tourments silencieux :

— Une crise de conscience ! Ha, ha, que c’est drôle ! Il en parle comme d’un accès de goutte !

Il plie l’échine sous ces éclats, tel un chien sous la colère du maître.

— Ne prenez pas mon sacrifice à la légère, implore-t-il. Je ne sais pas si je pourrai y survivre.

Il s’est approché d’elle en tremblant. Il pourrait la serrer dans ses bras. Une froideur, une crainte incompréhensibles le paralysent. Elle le regarde avec curiosité, ses beaux yeux voilés d’un attendrissement rapide, maladif. Elle lui touche doucement les joues :

— Vous êtes encore jeune… Trop jeune pour moi. Je vous vois, à soixante ans. Vous aurez un vice quelconque. Vous serez très dégradé, très misérable… Oh ! comme j’aurais pu vous aimer !

Il se tait, bouleversé, lui aussi, par une pitié sans cause. Mais une onde de cruauté la traverse de nouveau.

— Alors, c’est fini, crie-t-elle, toute cette chimpanzerie ? Le Paradis, l’Enfer et Jésus-Christ ?

Elle prononce à l’anglaise, Djizeuss-Chraëst, par dérision.

— Je… je ne peux plus y croire, avoue-t-il en se cachant le visage.

Elle le palpe comme une chose achetée dont elle peut user suivant ce que lui soufflera sa folie. Elle a senti la forme d’un livre dans la poche intérieure de sa redingote.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— C’est ma Bible.

Et il lui montre le vieil exemplaire qu’il préserve depuis vingt-cinq ans. Le cuir noir de la reliure est roussi par le sable et le soleil. Les feuillets sont piqués de moisissures. Des annotations, des croix jalonnent les étapes d’une longue intimité avec Dieu. Ce psaume, encadré de bleu, date un élan d’enthousiasme juvénile ; ce verset souligné fixe une nuit de fièvre et d’abandon dans une case de feuillage défoncée par les pluies ; et ces traces d’ongles sous des mots indifférents témoignent d’une heure où ces vocables s’illuminèrent d’un sens nouveau, parce que la mort était là.

Elle ouvre la Bible au hasard et la lui tend.

— Crachez !

Il regarde la page sans comprendre. Elle frappe du pied.

— J’ai dit : crachez ! Crachez, je le veux !

Il obéit. Elle jette le volume dans la cheminée où meurt un feu d’eucalyptus. Il pourrait aisément le sauver. Mais l’ivresse du sacrilège l’a saisi. Il ranime la flamme d’une poignée de brindilles ; il entasse les bûches odoriférantes et observe… Quand le livre est attaqué de toutes parts, il se retourne vers la jeune femme, avec un sourire d’amère bassesse.

Elle est adossée au lit, visitée par une joie si secrète et si forte qu’elle lui compose un visage nouveau, celui d’une enfant prise de vin. Il s’approche d’elle. Parce qu’il juge abominable d’exiger sans délai le prix de son abjuration, il va l’exiger. Il ne sait plus s’il l’aime. Il sait qu’il désire ce corps parce qu’il trouvera en lui la conscience du mal. Il s’abîmera dans cette chair comme dans un péché respirant… Mais elle le repousse, avec cette force dont il lui fallait user jadis pour échapper aux étreintes trop hideuses. Une rage de femme ivre l’envahit.

— Vous n’avez pas honte ? crie-t-elle. Y’ Allah ! Il ressemble au vieil Amram, le Juif du Figuig qui est mort en se… Tu finiras comme lui ! Tu crèveras comme ça !

Elle fait un geste et quitte le renégat en éclatant d’un rire sauvage.

Depuis neuf heures, il la cherche dans l’hôtel. Comme il ne l’a trouvée ni dans la salle des déjeuners, ni dans le hall, ni dans le jardin, il monte à la chambre qu’elle occupait. Une servante change les draps.

— Cette dame est partie ce matin.

— Impossible, murmure-t-il. C’est un malentendu.

Il descend précipitamment au bureau :

— Cette dame, répond le secrétaire, est partie sans laisser d’adresse.

Il hoche la tête et balbutie :

— Il doit y avoir… un malentendu.

Il continue à la chercher. Peut-être l’excès de son désir fera-t-il surgir la forme chérie au détour d’un couloir ? Il porte parfois machinalement la main gauche à sa poitrine, comme pour vérifier la présence d’un objet précieux, et aux garçons d’étage, aux sommeliers qu’il rencontre, il explique :

— C’est un malentendu… Ça ne peut être qu’un malentendu.

Cependant, de grand matin, elle a fait charger sa malle sur le courrier de Marseille et s’est rendue en voiture au village d’où elle se propose de gagner Calvi par étapes, à travers les solitudes de la côte occidentale. Elle chantonne un air arabe en escaladant le maquis vert sombre que caressent les souffles du large. La mer apparaît, brumeuse, frisée par un vent chaud qui vient d’Afrique. Elle s’adosse à une pierre pointue dressée au milieu des lentisques. Elle cuve en paix le vin de la destruction. Elle se croit heureuse parce qu’un homme s’est fait pour elle le meurtrier de son Dieu. Elle ne sait pas que la plénitude qu’elle goûte est celle du talion. Mais quelqu’un le sait en elle, le juge inconnu qui l’habite et qui a vengé les six petits cadavres dont la poussière s’est, depuis longtemps, mêlée à celle du désert.

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