L’ARMÉE SECRÈTE
Reading edition
I
Ses camarades l’avaient baptisé Guillaume, à cause de sa moustache. Pour ses chefs, il était « le 15 ». Quand un de ses rapports arrivait au bureau central, ces messieurs le parcouraient distraitement, haussaient les épaules et le jetaient sur la table de la dactylographe, en disant :
— Copiez. Encore un roman du 15.
Réformé après un an de front, récupéré comme auxiliaire et de nouveau réformé, il travaillait en Suisse depuis 1916. Il avait débuté dans les plus bas emplois du métier, vérifiant des passages, camouflé en touriste pour gagner la confiance des portiers d’hôtel, stationnant des heures dans les gares, à l’affût des bagages d’un suspect. Il avait servi de boîte aux lettres, voyageant des journées en troisième classe, porteur d’une enveloppe qu’un inconnu, un Henri, un Ernest ou un Édouard tout court attend fiévreusement à l’autre bout du territoire. Vêtu d’un complet gris payé par le Service, il avait siégé dans les cafés de Zurich et de Bâle, avec mission de rechercher « les personnes susceptibles de se rendre en pays ennemi pour y recueillir des renseignements ». Il avait peu à peu contracté les allures et les habitudes de la profession. Les espions ne changent pas de trottoir comme tout le monde, mais avec une hâte inquiète, ou une fausse nonchalance. Il leur est à peu près impossible de doubler l’angle d’une rue sans se retourner furtivement. Dans la solitude des champs ou des montagnes, ils regardent de côté, s’arrêtent, baissent leur chapeau sur leurs yeux, comme s’il leur fallait dépister les arbres, les rochers et les cimes. Tous, novices ou vieux routiers, amateurs ou spécialistes, apathiques ou nerveux, se croient reconnus et dénoncés.
Dans le train qui l’emportait vers le Tessin, Guillaume repassait mentalement ses instructions : « Rendre compte des agissements du 31 », qui opérait à Lugano et sur lequel étaient parvenus des rapports défavorables ; « surveiller la marquise de Lenz, une espionne autrichienne soupçonnée de faciliter la désertion de soldats italiens ».
— Tâchez de faire sa connaissance et de coucher avec elle, avait suggéré le chef en congédiant Guillaume.
Il voyageait en seconde classe et n’était pas encore démuni d’argent, aussi regardait-il avec complaisance les premières touffes roses des amandiers en fleurs apparaître des deux côtés de la voie. Les parois de la vallée étaient tapissées de fauves broussailles. Là-haut, un coup de grêle tourmentait les sommets englués de neige fondante. A Lugano, pluie. L’eau ruisselait sur les escaliers et les ruelles dallées de la petite ville.
Guillaume se dirigea vers l’Albergo del Vapore, où il retint une chambre. Il savait y retrouver Natacha, la maîtresse du 31. Il avait soupé avec cette fille, à Zurich, alors qu’elle dansait au Corso et il comptait sur elle pour l’aider à remplir la première partie de sa mission.
Le Vapore, haute bâtisse dans une ruelle à arcades, était le séjour favori de la troupe du Kursaal. Acrobates, équilibristes, danseurs de toutes nationalités, refoulés en Suisse par la crainte de la guerre, y vivaient à bon compte, protégés contre les indiscrétions de la police par un hôte qui mettait son point d’honneur à héberger des clients sans passeport.
En entrant dans la salle à manger, Guillaume reconnut Natacha qui dînait avec des camarades. Il s’assit à l’écart et, suivant son habitude, écouta la conversation. La danseuse, qui avait un engagement au Kursaal, se plaignait du chef d’orchestre :
— On ne peut pas travailler, avec ce bouffi-là. Il dirige les tangos à trois temps comme des polkas.
— En pommes sautées, confirma Virgilio, le danseur de Natacha, un grand Italien basané que surveillait jalousement sa maîtresse, une chanteuse vieillissante, à la voix aigre.
— Hier soir, continuait Natacha, je l’ai attrapé au milieu du numéro. Il a fait semblant de ne pas entendre.
— Mais le poublic, il a entendou, soupira Virgilio.
— Et vous êtes sortis tous les deux sur le ventre, conclut sa maîtresse.
La table écoutait. Les deux acrobates avaient cessé d’escamoter les bouchons. Un chansonnier corpulent et pacifique à l’extrême, un déserteur belge qui se disait Montmartrois, arrêta une main singulièrement grasse sur l’épaule d’une jeune équilibriste.
— Vois-tu, ma fille, reprit la chanteuse, ces manières-là, le public n’en veut pas. Il veut qu’on le respecte. Si tu recommences, tu te feras résilier.
— Bah ! répliqua la danseuse, j’aime mieux être résiliée que de faire du travail malpropre. Je suis une artiste, moi. Je ne cours pas après mon louis. Avec ce que me donne mon amant…
Guillaume sourit au renseignement. Il connaissait l’art de recueillir et d’isoler dans une conversation le mot qui se prête au développement tendancieux. Il avait appris à flatter les opinions préconçues, les haines ou la politique de ses chefs. Il savait que le 31 séjournait depuis trois mois dans le premier hôtel de Lugano, jouant, soupant et flânant aux frais du Service. Comme on parlait avec mauvaise humeur, dans les bureaux, de cet agent paresseux et prodigue, il avait résolu de le charger.
Des phrases de son futur rapport se précisèrent dans sa pensée :
« Ayant surpris une conversation confidentielle entre la maîtresse du 31 et une tierce personne, j’ai appris que cette fille recevait de notre agent des sommes considérables. Elle projette de rompre son engagement au Kursaal et de vivre exclusivement aux crochets du dit 31. »
— Tout le monde ne peut pas se goberger aux frais de la princesse, remarqua la chanteuse.
Guillaume écrivit mentalement, en se versant un verre de Montagner : « Non content de dilapider les fonds du Service avec une fille, cet individu s’est rendu coupable d’une grave imprudence. Il a divulgué le secret de ses occupations à sa maîtresse et, grâce aux bavardages de celle-ci, notre agent peut être considéré comme brûlé. J’ai entendu faire des allusions publiques à la source de ses revenus. Son rappel immédiat me semble s’imposer. »
— Si tu te fais résilier, continuait aigrement la chanteuse, on balancera Virgilio en même temps et nous n’avons pas le moyen de cracher sur un louis par jour, nous autres !
— Et ta princesse russe, lança un des acrobates au danseur, elle n’éclaire donc plus ?
— Elle est fauchée, dit l’Italien. Le rouble est à six sous le kilo.
La chanteuse entassait de la viande et des légumes sur l’assiette de son amant. Il dévorait tranquillement, emplissant son grand corps avec indifférence. Elle le regardait, presque attendrie.
— Comme il bouffe ! Comme il bouffe ! Il mange tout ce que je lui donne, cet être-là ! Je lui servirais du poison, qu’il l’avalerait sans dire ouf.
Le dîner s’égayait. On apporta le dessert. Les acrobates, en faisant des tours, avaient renversé le verre de la petite équilibriste. Elle criait, derrière ses cheveux fous, tamponnant le vin rouge avec de la mie de pain. Natacha souriait, indulgente, pelant une orange. Elle tenait encore à la bohème par amusement, par goût, mais elle aspirait à la distinction. Quand Virgilio arrivait ivre au thé-tango du Kursaal, elle le gourmandait, froissée dans un sentiment nouveau-né des convenances. Si l’équilibriste, qui sortait du ruisseau, lâchait une obscénité, elle la giflait sans hésiter. Elle était sérieuse, âpre au gain, par terreur des misères passées. Ses camarades l’estimaient parce qu’elle ménageait leur amour-propre. Son directeur l’aimait pour son exactitude et le public, pour ses grâces, ses pirouettes et ses baisers. Guillaume ne se la rappelait pas si jolie.
Au café, une soucoupe ricocha jusque sur sa table. Dans le tintement de la porcelaine, dans le brouhaha des excuses et des rires, il s’approcha des artistes et se fit reconnaître de Natacha.
— Certainement, sourit-elle, je me souviens très bien de vous… Oh, la ferme ! cria-t-elle aux deux acrobates qui rythmaient avec leurs poings un tango que Virgilio indiquait du buste. Venez me voir au Kursaal. Je passe à dix heures.
Elle quitta la table, pinçant le chansonnier dans le gras de l’épaule.
— Toi, tu vas encore manquer ton entrée !
L’homme ne répondit pas. Il caressait l’équilibriste avec taciturnité. Sa figure empâtée n’exprimait que l’ennui.
Guillaume alla le soir même au Kursaal. Une foule composée d’oisifs de toutes races s’écrasait devant les communiqués. Les Balkaniques y jetaient un coup d’œil blasé, puis esquissaient une grimace de lassitude. Les Allemands les déchiffraient avidement, religieusement. Dans le salon de lecture, un monsieur frisé, peint, la bouche petite et les joues pleines, minaudait auprès d’une dame plus âgée. Au café, deux Turcs s’expliquaient une affaire, mains levées, têtes penchées, l’œil menaçant. Le danseur mondain Fernando promenait dans le couloir des loges sa face de muletier et ses mains crevassées, tachetées d’iode ; il traînait derrière lui sa danseuse, une étique autrichienne aux vertèbres saillantes, aux mines de chat battu.
Au théâtre, c’était le chansonnier qui passait. Abaissant le coin des lèvres, les poings dans les poches, il s’efforçait au cynisme, mais sa face ronde restait bonasse et froide. Il chantait faux. On bâillait. Le projecteur crépita. Virgilio et Natacha parurent en costumes de tennis. Le chef d’orchestre, qui pianotait d’une main et dirigeait de l’autre, leva vers le couple une face haineuse et craintive, puis attaqua lourdement un fox-trot. Natacha en faisait une danse grotesque : elle sautillait devant l’athlète qui la collait à lui, la lançait en l’air, la maniait comme un pantin. Elle ne consentait à retrouver sa grâce que dans une maxixe brésilienne. Guillaume lui souriait, oublieux de tout. A l’entr’acte, il la vit dans la salle de jeu. Rhabillée, mais à peine démaquillée, elle s’approchait des tables avec son amant. Avant de l’aborder, Guillaume observa quelques secondes le personnage : corpulent, roux, mal rasé, le regard insaisissable, la voix rude, il inspirait une espèce de terreur. Guillaume le haït, instantanément.
— Je vous présente mon ami, le vicomte de Tunis, dit Natacha. Monsieur… Monsieur…
— Monsieur Duval, acheva Guillaume en s’inclinant.
Le « vicomte de Tunis » le dévisageait. Quand Natacha fut attablée, il l’entraîna dans le salon de lecture.
— Il me semble que je vous connais, commença-t-il.
— Je ne crois pas.
— En tout cas, nous avons un ami commun.
Et il cita le nom de leur chef. Comme Guillaume hésitait, il ajouta, plus bas :
— Avez-vous du courrier pour moi ?
— Non, je n’ai rien.
La force du 31 résidait dans une intelligence basse et directe qui dénudait brutalement les secrets convoités. Sans habileté, sans finesse réelle, mais avec un sûr instinct du pire, il violait par surprise la pensée la mieux défendue. Il avait désarçonné des canailles beaucoup plus subtiles que lui-même. Il se trompait sur les caractères nobles, parce que la vertu lui était incompréhensible.
— Le travail est difficile, renoua-t-il aimablement. Les Boches ne sont pas mieux organisés que nous, mais ils payent mieux, voilà le danger… J’ai enrôlé pas mal d’agents, depuis un an : il y en a la moitié qui ont passé à l’ennemi. Que voulez-vous ? On ne peut pas vivre en Suisse pour deux cents balles par mois. A cinq cents, ils tournent. Nous nous plaignons des traîtres ; si le Service était plus généreux, il n’y aurait pas de traîtres. Doubler tous les traitements, voilà le seul remède.
Guillaume approuvait.
— Notez bien, continuait le 31, qu’il est presque impossible de démasquer les renégats. Pour un qui se fait prendre et que nous embarquons, il y en a vingt qui continuent à émarger paisiblement aux deux caisses. Nous avons des soupçons, mais pas de preuves. Alors, qu’arrive-t-il ? On les tient à l’écart des affaires sérieuses par prudence, et on leur conserve leurs appointements par crainte. Voilà donc des gaillards qui touchent notre argent et que nous n’osons même pas utiliser. C’est absurde. Si j’étais le chef du Service…
Il se mit à développer un projet de réforme, puis ajouta négligemment :
— D’ailleurs, cette branche-là ne m’intéresse pas. Je ne m’occupe plus de renseignements. On m’a chargé d’une mission diplomatique.
Guillaume cherchait ce qui, dans les paroles de son collègue, pouvait servir à l’accabler. Je dirai, pensa-t-il, que « le 31 se rend coupable des plus fâcheux écarts de langage. Il critique ses chefs, tout en se vantant de posséder leur confiance. »
— Et vous, questionna le vicomte, que venez-vous faire ici ?
— Une petite enquête.
— Si je puis vous être utile…
Guillaume réfléchit : puisqu’il avait eu la faiblesse de se trahir, autant en profiter pour quémander cette menue monnaie de racontars et de calomnies dont les espions sont souvent assez prodigues entre eux.
— On m’a signalé la présence d’une femme qui faciliterait les désertions dans l’armée italienne, expliqua-t-il. C’est une Autrichienne, la marquise de Lenz.
— Ah, vous venez pour la marquise ?
Le 31 avait élevé la voix, dans un mouvement de satisfaction, presque de gaîté, qui rendit Guillaume perplexe.
— Savez-vous où habite cette femme ? reprit-il avec circonspection. Son nom ne figure pas sur la liste des étrangers.
Le vicomte hocha la tête et prononça, l’œil railleur :
— Elle doit vivre dans une villa, probablement sous un faux nom. Je me suis moi-même occupé de l’affaire, sans succès, je l’avoue. Cherchez… Vous serez peut-être plus heureux que moi.
Guillaume conclut que le 31 devait être au courant de tout ce qui concernait la marquise. Aussi, quelle naïveté d’avoir pensé qu’un chasseur lui rabattrait son gibier ! Deviné, méfiant, incertain, il prit congé, sortit du Kursaal sans avoir revu la danseuse et rentra chez lui sous la pluie.
II
Le lendemain, soleil. Une foule printanière circulait au bord du lac. Le Salvatore semblait une dépouille de lion sortant de l’eau bleue. Les montagnes italiennes, pâles comme un lointain de tapisserie, se dégageaient lentement des nuages. Çà et là, dans le feuillage d’un parc, s’allumait la fleur rouge du camélia. Un orchestre jouait sur la Piazza del Giardino. Les bateliers déhanchés vous invitaient du geste. Une hâte de vivre intense allumait les regards des femmes. On eût dit que toute la joie sauvée dans l’Europe détruite s’était réfugiée là, dans cette baie interdite aux vents, et qu’il fallût la cueillir promptement, d’une main hardie, entre deux averses. Guillaume était heureux. Il pensait à Natacha : il imaginait quel plaisir ce serait de se promener avec elle, dans une de ces barques aux cerceaux couverts de toile blanche, ou seulement de la croiser sur cette promenade, de la faire asseoir à ses côtés sur ce banc…
Au Vapore, le déjeuner fut exubérant. Virgilio, qui avait découvert un bar où les apéritifs ne coûtaient que vingt centimes, arriva tout animé de projets révolutionnaires. Il voulait désormais donner ses leçons de danse avec un phonographe.
— C’est plous moderne, expliquait-il à Natacha. Et puis, un pianiste, c’est cher. A midi, ça va bouffer. Si jé loui demande encore un tango, ça me compte vingt ronds de supplément. Un disque, jé le remets. Comprends-tou ?
Natacha riait. La chanteuse emplissait l’assiette de son amant.
— Mange, mon coco.
— C’est tout de même malheureux d’être obligé de turbiner, quand on est aussi beau môme que lui ! lança l’équilibriste derrière ses cheveux.
— Qué, c’est la guerre, soupira Virgilio.
— Hein, mon vieux, c’est plus dur qu’à Pétrograd ? fit un des acrobates.
— Ah, Pétrograd !
— Laissez-le donc manger, intervint la chanteuse.
Mais il fallait que l’Italien revécût ses souvenirs de bonheur.
— A Pétrograd, je donnais mes leçons couché sur un divan. Je gagnais deux cents roubles par jour à ne rien faire. J’avais une chambre pleine de tapis, de fourrures et si je voulais une bague, un diamant, je n’avais qu’à le dire. Elles me le donnaient.
— Bouffe ! cria sa maîtresse.
Il se tut, impressionné par la quantité de nourriture à absorber.
Un rayon de soleil, perçant jusqu’au fond de la rue étroite, se mit à jouer sur la nappe. Il fut salué comme un hôte charmant et imprévu. L’âpre Sassella au goût de pierre, le rose Veltliner s’illuminèrent dans les verres. De sa petite table, Guillaume ne quittait pas Natacha des yeux. Elle s’en aperçut et lui sourit. Au café, il vint s’asseoir près d’elle. On lui fit fête. Il offrait des liqueurs. Un phonographe se mit à nasiller un one step, dans un coin de la salle. Natacha voulut se lever, mais comme elle venait de boire deux chartreuses, ses jambes fléchirent. Guillaume la reçut dans ses bras et la serra contre lui. Il se sentit brusquement enivré par ce corps frais et musclé. Pendant que les acrobates dansaient avec les équilibristes et la chanteuse, elle lui parlait de son métier, soudain loquace et passionnée :
— Une demi-heure d’assouplissement tous les matins ; deux ou trois heures de leçons ; le thé-tango dans l’après-midi et la représentation du soir ; il faut ça, pour rester en forme. Si vous buvez, vous êtes perdu pour la grande danse. Dans dix ans, Virgilio sera fini… L’alcool fait fondre les muscles. Tâtez mes jambes, par curiosité. C’est du fer, n’est-ce pas ? Le seul ennui, c’est que le travail vous claque les tendons des seins. A trente ans, la poitrine tombe un peu… Moi, je m’en moque ; je vis de mon talent, je ne vis pas de mon corps.
Aucune femme ne l’avait à ce point subjugué, depuis la guerre. A son arrivée en Suisse, il avait fréquenté les prostituées de Zurich, ces Françaises expulsées de Genève ou de Lausanne, qui rôdent dans les ruelles, derrière le quai de la Limmat, traquées par les détectives. Plusieurs appartenaient au Service et il fallait leur donner le mot d’ordre, ou corriger leurs rapports. Il les suivait dans leurs petites chambres froides où il lui arrivait de passer la nuit. Après les horreurs du front, il y avait une douceur neuve et singulière à étreindre une femme. Mais cette ivresse passagère, il la goûtait sur n’importe quel corps. Avec Natacha, c’était un bonheur d’autrefois qu’il retrouvait, une félicité lointaine, qu’il avait crue à jamais ensevelie dans l’enfer de boue.
Il proposa une promenade à la campagne.
Elle refusa poliment.
— Mon ami m’attend. Demain, si vous voulez.
Il se tut, attristé. Il ne pensait plus au vicomte. Il le haït tout à coup avec une frénésie qui l’étonna. Natacha sortait. Il monta dans sa chambre et commença la rédaction de son rapport.
Le lendemain, sous un ciel couvert, ils prirent le tramway de Castagnola et contournèrent à pied le promontoire qui divise les deux branches du lac. Elle se racontait. Elle dansait à Munich, au début de la guerre. On l’avait internée, puis évacuée en Suisse. Elle s’était trouvée à Genève, malade, sans argent, contrainte de s’exhiber dans les bars, de s’attabler avec les commis voyageurs et les fermiers vaudois du samedi soir. Cinq francs par jour et les hasards de l’amour ; les clients ivres qu’on raccroche au vestiaire et qu’on pousse jusque chez soi, dans la nuit rugissante de bise, les souteneurs qui vous poursuivent, — l’un d’eux l’avait marquée de son stylet, à l’angle de la rue Plantamour.
— Je pensais d’abord que c’était un coup de poing ; mais j’ai senti du chaud sur la poitrine et j’ai compris que mon sang coulait. J’ai cru que j’allais mourir contre une porte.
C’est cet hiver-là qu’elle avait rencontré le vicomte.
— Est-ce que vous l’aimez ? demanda Guillaume avec inquiétude.
Elle ne répondit pas.
— Et lui, vous aime-t-il ?
— Probablement, puisque nous sommes encore ensemble.
Elle en parlait avec une espèce de fatigue, comme de tout, sauf du travail. Ils arrivèrent au bord du lac ardoisé. En face, les cimes étaient blanches, sous un ciel de plus en plus noir. Ils s’assirent. Des arbres fruitiers passaient leurs têtes roses par-dessus un mur. Quelques violettes pointaient, parmi l’herbe encore jaune d’un talus. Dans l’air chargé d’une tiède humidité, vibrait le trille hésitant d’un oiseau. Ce troisième printemps de guerre était plus timide que les autres.
Il leur semblait doux d’être assis dehors, de boire du thé, à l’abri des catastrophes et des dévastations, loin des lumières du Kursaal et du tumulte du Vapore. Il déchiffrait en elle une grande lassitude et cette aspiration à la paix, qui a pour certains hommes le charme d’une virginité.
La pluie, qui faisait trêve depuis la veille, la pluie éternelle des printemps tessinois recommençait à obscurcir la rive opposée. Des gouttes pleuraient déjà sur l’eau. Ils rentrèrent.
Vers six heures, Guillaume, désœuvré, poussa la porte du café des Alliés. Le vicomte y jouait son apéritif à la manille. Il présenta « monsieur Duval » à ses partenaires et lui cria familièrement :
— Eh bien, où en êtes-vous avec l’Autrichienne ? Couchez-vous avec elle ?
On riait. Tout le monde avait compris que l’espion parodiait une manie bien connue de son chef. Guillaume, interloqué, répondit, comme il l’eût fait au chef lui-même :
— Non, pas encore. Mais j’espère réussir.
Les rires redoublèrent.
— Messieurs, grimaça le vicomte, il est très fort, ce grand-là ! Il fera son chemin, vous pouvez me croire… Asseyez-vous, Duval, et prenez un vermouth avec nous.
Mais Guillaume, offensé, tourna les talons, en s’excusant. Ces doigts jaunis de tabac, ces manchettes molles maculées de vin sucré lui inspiraient trop de répulsion. Et la canaille osait se moquer de lui ! Ah, quel plaisir de le déchirer, tout à l’heure, dans son rapport !
Aussitôt rentré, il se mit à écrire : « J’ai entendu l’agent 31, dans un café de Lugano, faire allusion, en présence de six personnes, à des faits d’un caractère absolument secret. Sa conduite, sur laquelle je suis prêt à porter témoignage, relève du conseil de guerre. J’ajoute qu’il a tenu sur notre vénéré commandant des propos injurieux, — et cela, toujours publiquement. »
Oui, mais si, malgré ces charges, le Service maintenait le 31 ? Le chef craignait les mesures extrêmes. Il avait pour principe de ne frapper que les maladroits. En dépit de ses écarts, de ses dépenses et de ses vices, le 31 s’en tirerait peut-être avec une semonce et un changement de résidence… Guillaume réfléchissait, enfermé dans sa chambre, dont les fresques naïves tournant au rouge-brun représentaient des paysages tessinois.
Vers minuit, les couloirs de l’hôtel retentirent de fredons et de rires. Les artistes revenaient du Kursaal. Ils avaient bu, sauf Natacha. Guillaume sortit sur le palier pour la voir. On l’entraîna chez Virgilio. Tout le monde échouait sur le lit, faute de place. L’Italien sortit plusieurs bouteilles et se mit à boire un mélange de gin et de cherry dans un verre à lait. La chanteuse versait à chacun suivant son goût, dans des bols ou des coquetiers. A terre, calé contre le mur où moisissait un lac rosâtre, Virgilio hurlait, en agitant son verre blanc :
— Oui, jé souis déserteur ! Mais pourquoi qué jé souis déserteur ? Je vais vous le dire : c’est parce que je veux pas être toué de derrière une montagne ! Je veux le voir, celui qui mé toue ! J’aime mieux être fousillé que d’aller à la guerre. Au moins, jé les verrai, les salauds ! Je suis pas un capon, moi. Jé mourrai glourieusement, s’il le faut !
— En attendant, tu es dans le lac, remarqua l’équilibriste.
— Comment, jé souis dans le lac ?
On lui désigna la fresque avec des éclats de rire. Il se retourna péniblement, flaira le paysage écaillé, puis laissa retomber sa tête en soupirant :
— C’est vrai, jé souis dans le lac.
Couché en travers du lit, Guillaume buvait entre la chanteuse et Natacha. Il avait passé un bras autour de sa taille et n’imaginait rien de plus doux que d’être ainsi, contre elle, de pouvoir respirer son épaule nue qui sentait le blanc gras et la poudre. Un instant, il posa des lèvres timides sur sa nuque. Elle se redressa légèrement, sans se fâcher. Elle ne buvait pas. Elle désapprouvait ces orgies et n’y assistait que par crainte de froisser les camarades.
Les acrobates plaisantaient, avec leur verve saine de garçons bien nourris. L’alcool faisait rire, autant que leurs saillies. Seul, le chansonnier, effondré dans l’unique fauteuil, se taisait, prêt à pleurer. Ce Belge épais était victime de sa grimace. A force de débiter les chansons cyniques ou révoltées du répertoire, il s’était cru l’âme d’un libertaire. Il avait passé la frontière avec le rictus de haine qu’il conservait quelques secondes en coulisse, après ses couplets. Il n’était qu’un honnête Flamand, amoureux de son sol et que rien, pas même les caresses de l’équilibriste, ne consolait du déshonneur.
A deux heures, il fallut céder la place à Virgilio qui réclamait son lit. On l’y déposa tout habillé. Guillaume avait suivi Natacha dans sa chambre. Elle s’assit, fatiguée par la nuit qui passait, résignée d’avance à la scène inévitable. A genoux devant elle, il la suppliait sans paroles, les bras noués autour de son buste. Elle faisait non de la tête, étudiant sur le mur d’en face un absurde paysage de glaciers bleus et mousseux.
Il couvrit de baisers l’étoffe de sa robe, tendue sur ses cuisses musclées. Elle serra les genoux, intérieurement révoltée contre cette fin misérable de toute camaraderie. Cependant, elle connaissait et craignait trop les hommes pour offenser celui-là. Elle lui tira les cheveux et chuchota, contre son visage :
— Vous savez bien que ce n’est pas l’envie qui m’en manque… Vous êtes très, très gentil. Mais mon ami me plaquerait… Et recommencer la vie de Genève, non merci. Plutôt le lac !
Elle frissonna et fixa de nouveau les naïfs glaciers de crème bleue.
— Je comprends, murmura Guillaume.
III
Il termina son rapport le lendemain matin. Comme il flânait sur la Piazza del Giardino, il reconnut la silhouette d’un collègue, le 18, immobile devant une plate-bande. Blond et voûté, il penchait au-dessus des fleurs un jeune visage plissé d’angoisse. Guillaume l’aborda :
— Que faites-vous ici ?
Le 18 pâlit.
— Vous voulez donc me perdre ? On m’a filé depuis la gare. J’ai été dénoncé. Éloignez-vous. Si l’on nous voit ensemble, je suis sûr d’être arrêté.
Guillaume haussa les épaules. Il était habitué aux phobies du 18, qu’on avait évacué du front avec une maladie nerveuse. Fidèle et discret, il exaspérait ses chefs par l’excès de ses précautions. Il se croyait toujours victime d’un complot et sur le point d’être assassiné. Il voyait ses rapports tombant aux mains de l’ennemi. Aussi les bourrait-il d’impressions de voyage, de descriptions de ses crises où se dissimulait, à ne pouvoir l’y retrouver, un renseignement de cinq lignes.
— J’ai à vous parler, insistait Guillaume. Venez chez moi.
— Pour qu’ils tendent une souricière ? Vous êtes fou !
— Alors, j’irai vous voir à votre hôtel.
— Je ne suis pas à l’hôtel. J’ai déposé ma valise à la gare. C’est plus prudent. Je repars ce soir même.
— Donnez-moi un rendez-vous. Il faut que nous causions.
— Soit. A six heures, devant l’embarcadère de Paradiso. Maintenant, je vous supplie de vous en aller.
Guillaume savait qu’on ne raisonnait pas les obsessions du 18. Il le laissa devant ses fleurs.
A la nuit tombante, sous la pluie habituelle, il se dirigea vers Paradiso. Un homme en waterproof, orné d’une barbe noire, attendait, sous l’abri de l’embarcadère.
— C’est moi. Je crois que je suis arrivé à les dépister, grâce à cette barbe.
— Elle est visiblement fausse, votre barbe, répondit Guillaume, de mauvaise humeur. D’ailleurs, elle est en train de se décoller.
— Vraiment ?
Et le malheureux sortit une glace de poche devant laquelle il se mit à tamponner avec angoisse l’étoupe rebelle contre sa joue.
— Si vous croyez, continuait Guillaume, que ces artifices de carnaval vous assurent l’incognito, détrompez-vous. Ils vous font remarquer.
— Mon cher, vous ne savez pas ce qui m’est arrivé…
— Oh ! pas de mélodrame, s’il vous plaît. Quand partez-vous ?
— A huit heures. Je vais coucher à Bellinzona. C’est moins dangereux qu’ici.
— Quand verrez-vous le chef ?
— Demain soir.
— Parfait. Vous lui remettrez ceci.
Et il tira de sa poche une enveloppe jaune que le 18 prit avec répugnance.
— Si je suis arrêté en route, nous nous perdons mutuellement.
— Vous ne serez pas arrêté, mais pour Dieu, enlevez cette barbe !
L’autre se déboutonna, enfouit l’enveloppe dans une sacoche en toile, tout contre son torse anémique, et s’éloigna vers la campagne obscure. Il n’osait traverser la ville pour se rendre à la gare.
IV
Guillaume se plaisait à penser que dès le lendemain, le chef serait édifié sur la conduite du 31. Il résolut d’attendre tout l’effet de ses révélations, avant d’échafauder de nouveaux plans. Pendant cet intervalle, il s’occuperait de l’Autrichienne. Non qu’il eût l’intention de se livrer à d’épuisantes recherches. Pour celle-là comme pour le vicomte, son siège était fait. Le chef, supposait-il, ne désirait pas qu’on trouvât rien de sérieux à sa charge. De grosses sommes avaient été dépensées pour combattre l’espionnage autrichien dans la Suisse orientale. On avait fait venir de Paris un spécialiste à tête carrée, aux moustaches en crocs, qui s’était installé avec trois secrétaires dans un hôtel de la Basse-Engadine. Ce fonctionnaire travaillait devant la carte. Il traçait d’impérieuses lignes droites, à travers monts et vallées, puis décrétait : « J’établis un barrage entre ces deux cotes, — un autre ici, — un autre là. » L’application du système coûta vingt mille francs et amena l’arrestation de trois contrebandiers, qui se transformèrent dans les rapports en « une bande d’espions parfaitement organisée ». L’homme aux barrages fut rappelé, mais le dogme prévalut qu’« il ne restait plus d’agents autrichiens dans les Grisons ». Le Service, pensait Guillaume, eût accueilli de mauvaise grâce des nouvelles susceptibles de troubler sa quiétude. Cette marquise de Lenz « favorisait la désertion des soldats italiens » ? N’avait-il pas entendu le chef maugréer :
— Les Italiens ? Ces cochons-là n’ont pas besoin qu’on les aide, pour passer la frontière !
Bien résolu à trancher la question avec optimisme, il alla se renseigner à la poste. On lui répondit que cette dame n’habitait pas Lugano. Il conclut qu’elle y vivait sous un faux nom. C’était aussi l’opinion du vicomte. Le devoir exigeait de continuer l’enquête auprès des portiers d’hôtels, des jardiniers de villas… Mais il faisait un de ces temps qui remettent en question les devoirs les moins discutables, un temps chaud, insinuant, avec des spasmes de lumière parmi les nuées lourdes. D’ailleurs, il ne pouvait penser qu’à Natacha. Il fut s’asseoir dans le parc du palais Ciani, entre un poirier du Japon et un camélia. Un vagabond prit place sur le même banc. Il avait le poil roux, l’œil coulant et la paume incrustée d’une crasse antique. L’air jovial et déjà ivre, il dégustait largement sa part de cette voluptueuse matinée. Par habitude professionnelle, le 15 engagea la conversation :
— Vous êtes de Lugano ?
— Son un puro Italiano, répondit une voix de tragédien.
— Ah ? Vous êtes Italien ?… Il fait meilleur… ici… que là-bas, hein ?
Le trimardeur sourit et se répandit en périodes sonores où revenaient continuellement la guerra et la pace.
— Tiens, pensa Guillaume, un déserteur !
Il tendit ses filets :
— Il y a ici… à Lugano… une dame qui est très bonne… pour les pauvres Italiens. Une dame autrichienne. Connaissez-vous ?
— Si, si, Santa Madonna ! Si, si, si !
Guillaume s’étonnait déjà de cette clémence du hasard, quand il s’aperçut que le vagabond n’avait pas compris la question : il entamait un nouveau discours où la guerra et la pace alternaient avec il formaggio, il lavoro, la Romagna, i Tedeschi. Le geste s’amplifiait, la voix roulait, tremblait, chargée de douleur, d’ironie, de rancune ou d’effroi.
L’espion mit cinquante centimes dans la main griffue de l’orateur qui le salua en appelant de ses vœux la fraternità e la pace dei popoli.
V
Deux jours après, il recevait la lettre suivante :
« Cher Monsieur,
« Nous sommes en possession de votre honorée du 12. Votre opinion sur la crème d’anchois nous paraît singulièrement exagérée. Nous savons nous-mêmes que ce produit n’est pas parfait, mais il faut avoir des motifs personnels pour en parler comme vous le faites. Au surplus, nous sommes informés que vous avez offert des rillettes à la maison N. et qu’on a décliné vos propositions.
« Vous feriez mieux de vous occuper des cornichons. Vous ne nous en parlez pas. N’en trouve-t-on plus à Lugano ?
« Bien vôtre,
« Jules. »
C’était le style du chef. Cela signifiait trop clairement pour Guillaume qu’on ne croyait pas à ses dénonciations et qu’on était au courant de son intrigue avec Natacha. Le 31, averti par elle, avait sans doute déjà transmis le renseignement. Ah ! on osait le rappeler à son devoir ? On lui reprochait de ne pas « s’occuper des cornichons »…? Bien. Il se mit à écrire d’inspiration :
« La marquise de Lenz est une femme entre deux âges, toujours vêtue de noir, qui vit sous un faux nom, dans une villa de la pointe de Castagnola. Bien que je n’aie pu réussir à la joindre en personne, j’ai découvert, après d’actives recherches, une piste sérieuse. Il est exact qu’une puissante organisation fonctionne sous les auspices de cette femme. Mais elle opère avec une grande prudence. Elle a des protecteurs jusque dans notre colonie. J’ai observé que plusieurs Français, et entre autres un de nos agents, questionnés discrètement sur cette personne, feignaient d’ignorer son existence. C’est là un côté de la question tellement troublant que je ne veux pas m’y appesantir davantage. La marquise opère de préférence dans les familles pauvres de la population italienne de Lugano. Son activité est à deux fins : elle verse, d’une part, des sommes d’argent s’élevant jusqu’à 1.000 lires aux jeunes gens appelés sous les drapeaux, contre la promesse de rester en Suisse ; d’autre part, elle aide des soldats italiens à passer la frontière. Il va sans dire que ces dernières opérations présupposent le concours de nombreux sous-agents, tels que guides, contrebandiers, hôteliers, etc. J’ai même relevé des indices d’après lesquels il y aurait lieu d’incriminer de négligence volontaire certains postes suisses préposés à la garde de la frontière. Mais il serait prématuré de saisir le Gouvernement de la Confédération avant d’avoir recueilli des informations plus précises.
« Au cours de mon enquête, je suis arrivé à joindre un déserteur italien arrivé à Lugano grâce aux agissements de la marquise. Il a avoué connaître cette personne, mais s’est dérobé à toutes investigations ultérieures. J’ai pu constater que, non contente d’enlever des défenseurs à leur patrie, cette femme transforme ses victimes en agents de propagande. Mon interlocuteur, un vagabond de la dernière classe, s’est répandu en propos défaitistes qui ne peuvent qu’être le fruit d’un dressage systématique.
« Tels sont les renseignements que j’ai rassemblés pendant la première semaine de mon séjour à Lugano. Me trouvant en présence d’une organisation aussi complexe, il est évident que je ne saurais enquêter d’une manière profitable, si de nouveaux crédits ne m’étaient ouverts. J’attends vos instructions.
« 15. »
« P.-S. — Je maintiens énergiquement les termes de mon dernier rapport, en ce qui concerne le 31. »
Guillaume se représentait avec complaisance la colère du chef, à la lecture de ces lignes. Il ne s’attarda pas à l’idée qu’elles narguaient la vérité. Il était convaincu de l’existence des faits qu’il dénonçait et comptait sur le temps pour les rendre évidents. Le vraisemblable devenait presque toujours le vrai. D’ailleurs, il eût, sans hésiter, soutenu le faux pour se justifier. Il n’était pas sûr de croire au faux. Il s’était assez promené dans le chaos des actions et des pensées humaines pour estimer que toute affirmation avait été ou serait une fois accomplie. Il pensait ne pouvoir mentir, même le voulant. Il lui semblait, comme à certains échappés de l’enfer des guerres, que la seule réalité fût là-bas. Mais ces hommes en civil qui souriaient, ces femmes en toilettes claires, ce ciel d’où la mort était absente, ce sol qui ne se soulevait pas en trombes de boue, c’était comme un rêve heureux, où l’on eût joui d’une liberté, d’une légèreté parfaites. Tout ce qui s’y disait, tout ce qui s’y faisait était sans importance. Il pouvait agiter suivant son caprice les marionnettes de la vie. Ce n’était qu’un jeu. Rien ne comptait, hors l’épouvantable vérité qui tonnait de l’autre côté des monts.
Il recopia son rapport à l’encre sympathique, au verso d’un prospectus et le mit à la poste.
VI
Bien que sa haine du 31 n’eût pas encore trouvé de nouvelles armes, sa résolution de le perdre s’était fortifiée. Il le rejoignit dans son repaire habituel, ce Café des Alliés, qui n’était qu’une sorte de cellier ouvrant sur un passage voûté de la vieille ville. Le vicomte était attablé avec ses manilleurs. Natacha, qui sortait du thé-tango, suivait la partie. Sur une estrade, au fond du caveau, Gaspardo, le musicien, déchaînait son vacarme. Assis entre un harmonium et un piano posés d’équerre, il jouait Sambre et Meuse, la main droite courant sur l’un des claviers, la gauche, sur l’autre. Il chantait, la face congestionnée, le cou gonflé de son et il trouvait encore moyen, à chaque retour du refrain, de tambouriner le rythme sur la caisse du piano. C’était un déserteur italien que l’enthousiasme patriotique n’avait pas abandonné. Il assumait à lui seul la responsabilité des « concerts symphoniques », au café des Alliés. Quand le vicomte et sa bande entraient, il ne pouvait plus se dominer. Il fallait qu’il épanchât son ardeur dans les morceaux les plus guerriers de son répertoire.
Après le dernier accord de Sambre et Meuse, le petit homme se leva et se mit à hurler, en agitant des drapeaux imaginaires :
— Evviva la Francia !
— Ta gueule, répondit Natacha.
Mais le vicomte et ses amis applaudirent poliment. Guillaume fut prié de s’asseoir et le patron s’approcha pour prendre la commande.
C’était un gros Toulousain à la face houleuse et comme dévastée par le poison. Sur ses vastes joues, des parties de peau jaune s’étendaient entre des bourrelets de chair violacée. Il servait les apéritifs en les relevant de propos chauvins. Son patriotisme s’était spécialisé, — sans qu’on sût pourquoi, — dans la haine des Bulgares. Il les détestait plus que les Allemands ; il ne pouvait littéralement se mettre à table sans les avoir injuriés. Et le temps n’y changeait rien.
— Moi, dit-il en apportant un vermouth, je serai content quand j’aurai vu le nez de Ferdinand dans la boîte aux ordures. Pas avant.
Natacha l’apaisa :
— Ne vous en faites pas, mon père Garnerans ; on les aura tout comme les autres.
Gaspardo recommençait à jouer.
— Attends un peu, espèce d’embusqué, lui cria le patron. Tu fais trop de boucan ; ces Messieurs ne peuvent pas s’entendre.
Il l’appelait embusqué par euphémisme. En réalité, il le méprisait d’être déserteur et ne l’employait qu’à cause des menus renseignements que le musicien savait glaner dans les bars et les trattorie. D’ailleurs, Gaspardo n’acceptait pas la qualification de déserteur. Il avait « pris des vacances ». Il ne voulait pas se battre contre les Autrichiens, « parce que les Autrichiens ne lui avaient rien fait », mais le jour où les Tedeschi seraient à Milan, porco Dio ! on verrait s’il ne rejoignait pas son régiment !
La partie de cartes s’éternisait entre des piles de soucoupes.
— Lugano me dégoûte, soupira le 31. C’est plein d’espions. Allemands, Turcs, Autrichiens, j’en ai croisé dix, ce matin, sur la promenade.
— Sans compter les Bulgares ! maugréa le patron derrière son comptoir.
— Pourquoi donc qu’on ne les coffre pas ? s’inquiétait Natacha.
— Parce qu’il y en a trop.
— Tout ce qu’on peut faire, dit un des manilleurs, qui était croupier dans un tripot, c’est de les estamper quand ils jouent. Hier soir, la tête de cochon est venue à ma table. J’ai fait sauter la coupe trois fois de suite. Il a été refait de cinq cents balles. C’est bon, l’argent volé, quand il est boche !
— Alors, fit un jeune homme à l’accent faubourien, c’est à ça que vous vous amusez, ici ? Ce serait bien plus rigolo de leur flanquer le choléra. J’ai inventé un appareil remarquable, une espèce de seringue géante. Je l’emporte en avion, je fais un tour sur les provinces rhénanes et je vaporise les nuages avec mes bouillons de culture. A la première averse, il y a des milliards de bacilles qui dégringolent. C’est infaillible.
On l’écoutait avec gêne. On le savait réformé pour dérangement cérébral. Le Service ne l’employait qu’à des besognes insignifiantes.
— Malheureusement, reprit le rêveur, l’État-Major ne veut pas de mon truc. Paraît qu’il est contraire aux lois de la guerre. Ah ! parlez m’en, des lois de la guerre ! Moi, je suis pour qu’on leur fasse ce qu’ils nous ont fait… L’autre jour, — et un sourire cruel figea ses traits, — j’ai rencontré une Boche, à Zurich, une femme mariée. Elle m’a fait de l’œil sur le bord du lac. Je l’ai emmenée dans ma cambuse. Elle a enlevé ses frusques ; je les ai pliées bien proprement sur une chaise. Elle s’est mise à miauler « mein Schatz, mein Schatz ! » Alors, moi, je l’ai ficelée sur mon lit et je l’ai tatouée… Elle ne pouvait pas crier, vu qu’elle avait deux oreillers sur la figure. Je lui ai gravé une croix de fer sur le bide et, au-dessus, dans une guirlande, j’ai inscrit en rouge : « Race d’assassins, tu es maudite. » Ça m’a pris trois heures de temps, mais je n’ai jamais travaillé d’aussi bon cœur.
On n’ajoutait que peu de foi au récit. On l’approuva cependant par bienséance.
— Il fallait lui couper les oreilles, dit gravement Garnerans que pâlissait le désir de vengeance.
— Moi, si jamais j’en attrape une, fit le croupier, je commence par lui faire bouffer du crottin.
— C’est drôle, réfléchit Natacha, quand on parle des Boches, je ne peux pas me représenter des hommes ou des femmes : je vois de la vermine.
— C’en est, conclut Garnerans.
Sept heures sonnaient à la cathédrale. Les joueurs sortirent. Guillaume se pencha vers le vicomte :
— J’aurais un mot à vous dire…
— Bien. Restons ici… Va toujours, Natacha. Je te verrai ce soir, dans ta loge.
Demeuré seul avec Guillaume, il réprima un sourire :
— C’est au sujet de l’Autrichienne ?
— Non. Cela vous concerne. J’aime mieux ne pas vous cacher le motif de mon voyage à Lugano. Je suis chargé de faire une enquête sur vous.
— Je m’en doutais, murmura le 31, plissant les lèvres avec une expression d’amère bassesse.
— Si je ne vous avais pas connu, j’aurais fait mon travail sans scrupule. Mais, je ne peux pas moucharder les gens à qui je serre la main. C’est plus fort que moi. Voilà pourquoi je vous préviens. Si même vous désirez que je vous justifie, dans mon rapport…
— Pas du tout ! Les faits parlent suffisamment en ma faveur.
L’espion avait parlé machinalement. Il possédait un arsenal de phrases nobles qui lui servaient à interloquer l’adversaire ou à gagner du temps pour pénétrer ses mobiles. La démarche du 15 l’intriguait.
— Duval, déclara-t-il avec autorité, vous êtes un chic type et je vous revaudrai cela.
Une flamme rapide avait brillé dans les yeux froids de l’agent secret. « Tiens, pensa le vicomte, il a peur. Il connaît ma force et cherche à me désarmer. C’est un ménageur. Espèce peu dangereuse et qui finit presque toujours mal. »
La question résolue, il lui restait une vive irritation contre les chefs qui le faisaient surveiller.
— Me traiter comme un sauteur, récrimina-t-il, après ce que j’ai fait pour la France ! C’est à vous dégoûter de servir la patrie ! Si je vous disais, mon bon Duval, que depuis un an j’ai amené l’arrestation de soixante-quatorze espions boches ! Soixante-quatorze, ni plus, ni moins ! Et toutes les missions qu’on m’a confiées ! Ils ont voulu avoir un fonctionnaire de la police, à Berne : je l’ai eu. Un directeur d’hôtel, à Bâle : je l’ai eu. Et je ne parle pas du fretin : plus de vingt agents enrôlés par moi. Quant à la politique, je ne crois pas qu’ils aient à se plaindre : il leur fallait une preuve de la culpabilité du député Girandoux, accusé d’intelligences avec l’ennemi ; ils n’avaient rien que des bavardages de larbins : je leur ai trouvé trois lettres et vous avez vu que le bonhomme vient d’être fusillé. Est-ce du travail ? Ai-je servi la France, oui ou non ? Est-ce que j’hésite à me compromettre avec des filous pour le bien du pays ? Ces lettres, vous pensez bien que je ne les ai pas rachetées à des cardinaux… Quand on a risqué son nom et sa réputation par patriotisme et qu’on se voit surveillé comme un mouchard, vrai, la colère vous prend ! Qu’est-ce qu’on me reproche ? Natacha ? C’est une perle. Elle travaille sans s’en douter. Elle m’a signalé des douzaines de suspects. Mes dépenses ? J’habite au Majestic, c’est certain. Mais croit-on par hasard que je trouverais des gens intéressants au Vapore ? Hier encore, j’ai cuisiné un Pacha. Pensez-vous qu’il aurait parlé, si je ne lui avais pas payé le champagne ? Ma parole, j’aimerais mieux travailler pour les Boches. Au moins, ceux-là sont sérieux et ne regrettent pas leur argent.
— Les chefs sont ingrats, concéda Guillaume.
Ils se levèrent et se séparèrent sur le seuil ; tous deux avaient l’habitude des poignées de mains expressives, appuyées, vibrantes. Ils pensaient, par ce prolongement silencieux de leurs mensonges, fournir une preuve charnelle de leur véracité.
VII
Le soir, au Kursaal, Guillaume applaudissait le nouveau programme de Natacha. Sa danse avait pour cadre le cartonnage mauresque d’un harem de café-concert. Elle tournait sur elle-même, dans un flot de rubans multicolores. Virgilio, couché sur une natte, mimait le désir d’un esclave noir. A la fin, il s’élançait sur elle et l’emportait, toute droite, brandie au-dessus de lui comme une flamme. Guillaume la rejoignit au moment où elle sortait de scène. Sa petite tête un peu plate s’allongeait sous la coiffure plate ; ses yeux gris semblaient énormes et sa bouche mièvre avait le sourire énigmatique d’une peinture égyptienne. Il s’aperçut qu’il pouvait à peine lui parler. Il demandait la permission de la reconduire, « puisque son ami n’était pas là ». Mais elle refusa, tout en repassant entre deux doigts les rubans verts et jaunes qui tombaient sur son torse nu. « Elle regrettait. Elle était invitée à souper. » En effet, un jeune homme en smoking, — un comte polonais, disait-elle, — s’approchait, tenant des roses dans sa forte main gantée.
Guillaume ne put dormir. Il l’entendit rentrer seule, très tard, longer le couloir d’un pas traînant et se jeter sur son lit, tout habillée, avec un soupir de fille éreintée.
Le lendemain, par un soleil inattendu, il monta dans le tramway de Somvico. Il allait à Pregassona, chez son ami Salchine, qu’il avait connu jadis à Paris, dans les meetings libertaires. Salchine, un des anciens artisans de la révolution russe de 1905, avait essayé d’émouvoir la France sur « les victimes du Tzarisme ». Expulsé en 1914, il s’était établi dans le Tessin, d’où il avait travaillé à la grande révolution de 1917. Ses espoirs un moment réalisés par la montée des Milioukow et des Kerensky, avaient été dépassés par l’avénement du Bolchevisme, mais il s’était quand même rallié à l’ordre nouveau.
Guillaume le trouva dans une pièce carrelée que les livres garnissaient jusqu’au plafond. Par la porte-fenêtre, on voyait une petite terrasse encadrée par deux cyprès et la silhouette précipiteuse du Salvatore, dominant le lac et la ville. La lumière dorée du soleil de trois heures baignait Salchine qui écrivait face au jour. C’était un individu chétif, dévoré par une extrême ardeur de pensée et par la tuberculose. Son visage pointu, singulièrement jaune et ridé, tenait de la fouine et du rat : ce rapprochement avec l’animalité s’imposait. Salchine s’accrochait à vous par le regard comme un carnassier s’accroche par les dents à la gorge de sa proie. On ne pouvait plus secouer ces yeux noirs et déchirants. Sa parole, faible et rapide, vous harcelait avec obstination. Il avait lu trente mille volumes. Ce savoir immense vous attaquait de toutes parts : lois, théories, systèmes, observations, statistiques fatiguaient votre pensée et y mordaient jusqu’à la rendre inerte. Ce n’était pas un orateur, un conducteur d’hommes, mais un fouisseur de galeries, un déblayeur des dessous, le plus puissant des constructeurs souterrains de la révolution.
Il ne s’étonna pas de voir Guillaume en Suisse ; il ne lui demanda pas ce qu’il était devenu pendant ces sauvages années ; il ne parlait pas de la guerre ; elle n’avait pour lui que l’importance d’un phénomène préparatoire. Il vivait dans les temps nouveaux, déjà révolus en Russie et prêts à éclater sur le reste du monde. Guillaume avait rapidement exposé l’objet de sa visite : obtenir des renseignements sur l’activité du 31.
— Je puis vous documenter, répondit Salchine. Je dirais que le vicomte est le plus grand ennemi de notre cause, s’il était capable d’amour ou d’inimitié pour une cause. Le jour où la révolution commencera dans ce pays sera, je l’espère, son dernier jour. Je connais des gens décidés à l’écraser comme une blatte. Il s’est fait une spécialité des fausses affaires de trahison, qu’il présente à son gouvernement avec preuves à l’appui. Les preuves sont de sa fabrication, naturellement. C’est lui qui vient de faire fusiller le député Girandoux. Voulez-vous savoir comment ? Girandoux, que j’ai connu à Paris avant la guerre, cherchait déjà des capitaux pour fonder un quotidien qui prendrait chez vous la défense du peuple russe. Il n’en a trouvé que l’année dernière : un million apporté par un philanthrope américain. Vous vous souvenez du Prolétaire et de ses campagnes ? Girandoux expliquait au public français pourquoi nous ne pouvions continuer la lutte, pourquoi les Alliés devaient nous assister à Brest-Litovsk et comment notre démocratie demeurait, malgré les apparences, le soutien et l’espoir de la vôtre. Vous connaissez la suite : le Prolétaire suspendu, Girandoux inculpé de défaitisme et soupçonné de trahison. Je tiens cet homme pour un grand Français et le plus pur représentant de vos traditions révolutionnaires. Car il y a deux façons d’être traditionaliste, dans votre pays. Girandoux allait être arrêté, quand intervint le vicomte. Il lui dépêcha un de ces reptiles de police qui vont à Paris toutes les semaines, les poches pleines de dénonciations et profitent de leurs facilités pour spéculer sur le change ou faire la petite contrebande. Ce personnage dit à Girandoux : « Le vicomte de Tunis a réuni les preuves que l’argent du Prolétaire vient d’Allemagne. Il consent à ne pas vous dénoncer au gouvernement français, mais à condition que vous lui versiez la moitié de votre commandite : cinq cent mille francs. Si vous tenez à votre peau, je vous conseille d’accepter. » Girandoux mit l’escroc à la porte. Deux semaines après, le gouvernement était saisi d’un rapport où le vicomte offrait de prouver que les capitaux du Prolétaire étaient d’origine ennemie. « Marchez », lui câbla-t-on de Paris. Et il se mit à l’œuvre. C’est ici, au café des Alliés, que mon ami Girandoux a été assassiné. Un des agents du vicomte, un croupier dont l’ardeur patriotique se manifeste en dépouillant des pontes allemands est en même temps un habile faussaire. Ce talent, qui lui valut bien des années de prison, lui fut, cette fois, plus profitable. Une de ses victimes, un dégénéré descendant d’une grande famille prussienne, avait en sa possession des autographes du ministre von K… Décavé, perdu de morphine et de dettes, il vendit pour trois cents francs son paquet de lettres au croupier… Vous devinez la suite. Découpages, recollages, photographie ; quelques séances de travail au café des Alliés, d’où sortirent des documents irrécusables. Trois lettres, trois petites lettres de von K… au bailleur de fonds du Prolétaire. Pas de précisions, mais des phrases comme celles-ci : « Il y aurait lieu de favoriser la création d’un journal vraiment démocratique à Paris… Il serait intéressant pour nous de faire pénétrer en France les idées de la démocratie russe… » Ces faux, composés à la musique de Sambre-et-Meuse et sous l’œil paternel de Garnerans, furent vendus quinze mille francs au gouvernement français. La joie règne dans le nid de vipères. Les héros de Lugano ont bien mérité de la patrie ; Girandoux vient d’être envoyé au poteau.
— Si vous pouvez me fournir les preuves de cette machination, dit posément Guillaume, je me charge de les transmettre au gouvernement français.
— Des preuves… des preuves… c’est difficile. J’ai moi-même envoyé un rapport à des amis politiques de Paris. Ils n’ont rien empêché.
Un instant, Guillaume pensa que ce roman si cruellement ingénieux pouvait n’être que le délire d’un cerveau obsédé. Mais le Russe continuait :
— C’est effrayant, la politique. Girandoux avait excité des haines fortes comme des poisons. Il y a des hommes dont chaque pensée, chaque désir secrète le toxique. Quand un de ces virulents arrive au pouvoir, malheur à ses ennemis : le curare est déjà dans leurs veines. Girandoux est la victime d’une longue passion qui a trouvé des armes. Le vicomte n’est qu’un exécuteur. C’est pourquoi vous ne l’abattrez pas. Vous pourrez entasser les accusations. Celui qui a rêvé la mort de Girandoux défendra jusqu’au bout son complice. On ne se lâche pas, quand on est englué dans le même sang.
— J’avais déjà pensé, murmura Guillaume, qu’il avait quelque haute protection, ignorée du Service… Dans ce cas, c’est faire fausse route que de le dénoncer à ses chefs… Les Allemands seuls pourraient en débarrasser la France.
Il avait risqué ces derniers mots à voix basse. Il exprimait la pensée qui s’était emparée de lui depuis quelques jours et sur laquelle il avait échafaudé son plan d’action. Il était anxieux de l’essayer sur Salchine. Ce dernier approuva :
— Parfaitement juste. Mais des crimes comme ceux qui ont causé la mort de Girandoux ne sont pas des crimes aux yeux de l’Allemagne. Ah, si l’on avait des preuves qu’il a travaillé contre la Suisse, ou contre les Centraux…
— Iriez-vous les porter aux Allemands ?
— Sans hésiter.
Guillaume battit des paupières.
— Vous les aurez dans trois jours !
— Vous êtes un homme précieux, sourit Salchine. Vous devriez nous aider.
Ils s’étaient levés. Ils sortirent sur la petite terrasse abandonnée du soleil. Entre les noires colonnes des cyprès, la ville s’empourprait. Guillaume se tut, savourant le plaisir de la réussite. Il se voyait, par son habileté, débarrassé du vicomte. Il se sentait apte aux machinations de la haute politique. Qui, parmi ses camarades, aurait osé perdre un agent français en le livrant aux Allemands ? Il allait venger la mort de Girandoux et rétablir l’équité… La plupart de ses gestes n’étaient pesés qu’à la balance de l’utile. S’il lui était agréable, aujourd’hui, de se trouver audacieux et juste, par surcroît, c’est que sa conscience rajeunie cherchait un juge. But, récompense et arbitre à la fois de ses actions, Natacha le conduisait par des chemins imprévus.
En descendant l’escalier de la terrasse, il dit à Salchine :
— Avez-vous entendu parler d’une espionne autrichienne, la marquise de Lenz ?
Le Russe eut un rire d’enfant :
— La marquise de Lenz ? Mais c’est Natacha !
Guillaume s’adossa au mur de briques, stupéfait d’entendre accoler ces deux noms dont l’un tremblait continuellement en lui.
— Il n’y a pas de marquise de Lenz, reprit Salchine. C’est une invention du vicomte. Soit pour extorquer de l’argent à ses chefs, soit pour les tenir, plus tard, par la crainte de voir divulguée une crédulité vraiment intempestive chez des policiers, soit par fantaisie poétique, — on ne sait jamais, avec un bandit de ce tempérament, — le vicomte a introduit dans ses rapports, à côté de personnages réels, le personnage fictif d’une espionne autrichienne. Le Service a enregistré. Que n’enregistre-t-il pas ? Et bientôt après, les agents de passage à Lugano étaient chargés d’enquêter sur ce fantôme. Il y eut de la joie au café des Alliés, car c’est là qu’était née la marquise, entre vingt apéritifs, du vicomte et de ses manilleurs… Un jour plus beau que les autres, un inspecteur vint tout exprès pour démasquer l’énigmatique personnage. On le lui montra. On lui fit prendre en filature, sous la pluie, une Natacha voilée de gris qui le promena longuement parmi les ruelles, les escaliers et les passages de la vieille ville, avant de disparaître dans une maison à deux entrées… Vous ne souriez pas ? Quoi, les fauves ont aussi leurs jeux et je leur trouve parfois plus de grâce qu’à ceux des agneaux.
VIII
En rentrant au Vapore, Guillaume cherchait à se rappeler les termes exacts du rapport où il dévoilait les intrigues de la marquise de Lenz. « Une femme entre deux âges, toujours vêtue de noir. » Heureusement, il ne prétendait pas l’avoir rencontrée ! Oui, mais il y avait des détails sur ses « agissements ». Il y avait « les nombreux sous-agents », la « négligence volontaire des postes suisses » et surtout l’Italien, le « vagabond de la dernière classe », qui, lui, « connaissait la personne » !… Impossible de désavouer un rapport de cette précision ; impossible également de le maintenir sans être un jour convaincu d’imposture.
Le lendemain soir, on lui remit la lettre suivante :
« Cher Monsieur,
« Nous sommes en possession de votre honorée du 16 courant. La maison de Paris nous a écrit, au sujet de la crème d’anchois. Il paraît que cet article est irréprochable. Veuillez donc cesser de vous en occuper. Très intéressante, votre opinion sur les cornichons. Comme l’article est assez demandé en ce moment, tâchez de nous en découvrir un bon stock. Inclus un chèque de deux cents francs.
« Bien à vous,
« Jules. »
Guillaume injuria le chef dans son cœur. Il lui parut évident que le 31, se sentant menacé, avait fait agir son protecteur. Et les lâches du Service se laissaient volontairement aveugler par la lumière officielle ! Quant aux cornichons, mon Dieu, oui, ils s’en délectaient ! Ils en redemandaient. Ah ! ils ne méritaient pas qu’on prît le métier au sérieux. Le vicomte avait raison : on pouvait être avec eux au delà du vrai et du faux. Il ne fallait que divaguer dans le sens de leurs crédulités. Il mit le chèque dans son portefeuille. On ne lui payait pas si bien les lambeaux de vérité péniblement arrachés au visage énigmatique de la vie !
Le thé-tango du Kursaal réunissait une foule cosmopolite autour des petites tables. On dansait au milieu du restaurant ; au fond, sur une estrade, le maestro, en redingote, tournait parfois sa face huileuse de diplomate éreinté, comme pour prendre le public à témoin de l’ironie du sort qui le condamnait à diriger les maxixes. A partir de quatre heures, les habitués étaient là. Le monsieur peint flirtait toujours avec la dame âgée. Les Balkaniques aux cheveux noirs, frisés et gras, fumaient d’une bouche molle et s’enivraient d’ennui. Les Allemands, en famille, suivaient le programme avec attention. Ils voulaient tout voir et souriaient aux pâtisseries comme à des voluptés depuis longtemps oubliées. Les artistes avaient leur coin, devant le buffet. Le « danseur mondain », Fernando, que le Kursaal refusait d’engager, surveillait d’un œil envieux les numéros de ses confrères. A côté de lui, sa danseuse, l’Autrichienne aux vertèbres saillantes, se taisait craintivement. Elle osait à peine quitter la table un instant, pour aller confier à Natacha que « Fernando l’avait encore battue à cause du travail, que ce n’était pourtant pas sa faute, si elle ne pouvait sauter plus haut. » Sur le conseil que lui glissait Natacha de quitter la brute aux mains crevassées, elle soupirait avec résignation : « Tous les hommes sont méchants. » Le vicomte et sa cour occupaient trois tables. Il avait invité les acrobates, l’équilibriste, le chansonnier, la maîtresse de Virgilio et une espèce de géant, Albanais ou Kurde, qu’on se représentait invinciblement coiffé du tcharbouk, ceinturé de poignards et en train de sabrer les chrétiens. Ce barbare portait un nom d’oiseau : Coucoulis.
Le 31 était sombre. On disait que l’Allemagne allait faire des propositions de paix avantageuses. La guerre terminée, c’était le retour à Paris, en deuxième classe et sans titre. Si le ministère tombait, il y aurait des comptes à rendre. Un de ses agents qu’il avait envoyé aux bruits, un gaillard à cravate graisseuse et à mâchoire d’affamé, revint avec des nouvelles rassurantes :
— N’ayez pas peur, monsieur le vicomte : cette paix-là, c’est un canard boche pour faire remonter le mark.
La petite équilibriste agaçait le chansonnier, lui soufflant ses cheveux fous à la figure. Le gros homme, qui n’y prenait pas garde, se perdait dans un rêve de plus en plus triste. Natacha gronda la gamine. Elle tenait aux convenances, quand son amant était là.
Celui-ci entreprit son voisin, le géant Coucoulis, au sujet d’un collier de perles qu’une dame arménienne avait perdu la veille, dans la salle de jeu :
— Ce vieux Coucou, plaisantait-il, je suis sûr qu’il ne peut pas s’empêcher de faire les colliers des dames. Il l’a dans sa poche. Là, tenez, je le sens !
On riait, mais le brigand ne se défendait pas. Il se contentait de montrer deux rangées de dents redoutables et d’effiler ses longues et courbes moustaches noires. A part soi, chacun pensait qu’il avait dû trouver le collier.
— Moins trois, soupira Natacha. Et Virgilio qui n’arrive pas !
Ils passaient ensemble, à cinq heures. La chanteuse le cherchait des yeux depuis un moment avec inquiétude, mais elle prit aigrement sa défense :
— Il n’est pas en retard, jusqu’ici. Personne n’a rien à lui reprocher, pas même son directeur.
— Il est moins trois, coupa Natacha, qui trouvait la discussion vulgaire.
A moins deux, Virgilio parut, exposant des faits improbables. Natacha l’interrompit et le dirigea vers l’espace réservé aux danses. Le boston commençait. Elle s’aperçut tout de suite qu’il était ivre à chavirer. Elle l’empoigna rageusement par la taille et le manœuvra comme un tonneau. Elle enfonçait des ongles pleins de rancune dans son épaule et lui disait, sans briser le long sourire dû au public :
— Sale ivrogne ! J’en ai cent kilos dans les bras… Si je te lâche, tu vas faire un plat-cul… Non, nous ne sautons pas… Ça prend des bittures à ne pas marcher seul et ça veut encore sauter !… Ouf !
On applaudit. Natacha distribua des baisers.
— Le poublic, il n’a rien vou ; il est content, murmurait Virgilio.
Guillaume, qui venait d’arriver, s’était assis auprès du vicomte et lui parlait à l’oreille :
— J’étais venu vous dire adieu. Je pars demain.
— Ah ! demain ?
— Je prends le train du matin… Je verrai le chef dans la soirée. Si vous avez quoi que ce soit à lui transmettre…
— Peut-être…
Le 31 hésitait. Il regardait son collègue dans les yeux, avec cette audace d’insolence qui perçait habituellement les dissimulations, mais il ne lisait rien de suspect sur le visage indifférent de Guillaume : « Un daim qui fait l’aimable », pensa-t-il. Et il reprit :
— Au fait, vous me rendriez service en vous chargeant de mon courrier.
Ils se turent. On dansait le tango. Natacha, debout près du buffet, disait ses vérités à Virgilio qui haussait les épaules en répétant d’une voix enrouée :
— Ma qué, ma qué ?
Le vicomte était de bonne humeur. Cet imbécile de Duval lui épargnait une corvée : recopier à l’encre sympathique les trente-deux pages qu’il devait envoyer au chef. Guillaume étouffait de joie et d’agitation. Il n’osait parler ; il lui semblait qu’un mot pouvait effaroucher sa proie.
— Six heures, dit tout à coup l’espion en lui touchant l’épaule. Venez voir si les communiqués sont arrivés.
Natacha faisait mine de les suivre. Mais il la cloua d’un regard méchant. Ils montèrent au premier. En passant devant les toilettes, il murmura :
— Suivez-moi.
Ils entrèrent.
— Lavez-vous les mains, dit-il. Et il s’enferma dans les latrines. Il reparut, tenant une enveloppe jaune dont l’adresse « Monsieur Anatole, 180 », était encore humide. Guillaume empocha le pli, sortit du Kursaal et rentra chez lui. Il allait déchirer l’enveloppe, quand une méfiance le retint. Si, d’ici demain, le 31 se ravisait, ou concevait des soupçons ? En effet, vers sept heures, on l’appelait au téléphone. Une voix râpeuse et ironique disait :
— Allo ! c’est moi. Je viens vous demander de me rendre un moment le paquet que vous remettrez à ma mère. Je voudrais y ajouter un peu de chocolat. Elle adore le chocolat, ma vieille. Passez donc au Majestic, dans la soirée.
— Avec plaisir, répondit Guillaume, du ton joyeux et enfiévré de l’homme que vient d’épargner une rafale d’obus.
Il y alla, le pas léger. Le vicomte examina quelques instants le pli qu’on lui tendait. Il joignit une note à l’envoi et replaça le tout dans une nouvelle enveloppe qu’il cacheta complaisamment à ses armes.
De retour au Vapore, Guillaume fit sauter les cachets. L’aubaine était splendide : une demande de crédits « pour entreprendre une enquête sur trois espions allemands », des renseignements transmis par un postier suisse au service de la France, une fiche concernant ce nouvel agent, un rapport sur des mesures militaires secrètes que la Confédération se proposait de prendre envers l’Italie.
L’assurance du triomphe enivrait Guillaume. Il fit monter du champagne et attendit le retour de Natacha. Elle accepta l’invitation, bien qu’il fût tard et qu’elle eût la migraine.
— Je pars demain, disait-il en lui versant à boire.
Elle n’avait pas l’air attristé, ni même surpris, qui eût convenu. Mais il ne la voyait déjà plus dans la réalité de ses gestes et de ses paroles. Elle était là, maussade et mal démaquillée, assise devant la fresque aux moisissures ocreuses. Et ce spectacle était pour lui des plus émouvants. Les collines sanguinolentes, surmontées de couvents rougeâtres, lui semblaient vibrer dans la lumière et le ciel orangé où se becquetaient des colombes lie-de-vin devenait profond, étrange comme un rêve d’opium. Elle accepta une seconde coupe de champagne, « parce qu’elle était fatiguée et que ça la remonterait peut-être ». Il se taisait, pour ne pas se livrer. Il savait que ces yeux gris avaient le pouvoir de lui faire dire la vérité. Ses secrets s’ouvriraient sous ce regard, comme un fruit sous le couteau. Il but à longs traits et vint s’agenouiller devant elle. On entendait la pluie battre les toits.
— Il faut que j’aille dormir, maintenant, dit-elle avec lassitude.
Il l’enlaça d’un bras si vigoureux qu’elle gémit. Il dégrafait son corsage et couvrait de baisers ses épaules un peu maigres, d’une pâleur de crème, sous leur couche de blanc. Elle se laissait faire, par indifférence et parce qu’elle pensait : « Je n’aurai pas besoin de me déshabiller, tout à l’heure ; je serai plus vite dans mon lit. »
— Mon amour… Ma Natacha… Quand je reviendrai, ce sera pour t’emporter… pour te délivrer…
Elle s’étonnait de son exaltation. Il ne profitait pourtant pas de ce qu’il la voyait ivre et lasse. Il laissait emprisonner ses mains robustes. Elle le regardait avec une espèce de curiosité : « C’est drôle, un homme qui aime », pensait-elle. Elle se leva, étouffant un bâillement :
— Oui, revenez bientôt. Nous recauserons… Vous êtes gentil… Bonsoir. J’ai trop sommeil…
IX
Il quitta l’hôtel à huit heures du matin et partit ostensiblement pour la gare. Mais à la Piazza del Giardino, il monta dans le tramway de Pregassona.
Salchine traduisait un dossier reçu la veille de Russie. Il avait l’œil fiévreux et le souffle court. On devinait qu’il ne s’était pas couché.
— Voilà, dit Guillaume en étalant sur la table le contenu de l’enveloppe jaune.
Le Russe lut avec une avidité froide, puis sourit cruellement.
— Espionnage contre la Suisse, nous tenons la canaille. Tout cela sera ce soir entre les mains des Allemands. Ils vous offriront de l’argent… L’accepterez-vous ?
— Certes, non.
— Bien. Dans ce cas, je l’enverrai à mon comité de Berne. Pour nous, voyez-vous, il n’y a pas d’argent noble, pas d’argent vil. Il n’y a ni marks, ni francs, ni couronnes. Il y a la puissance, qui seule peut détruire la puissance… Excusez-moi si je ne puis m’occuper de vous aujourd’hui. J’ai reçu de Moscou des instructions qui doivent être communiquées d’urgence aux chefs socialistes italiens. Il faut que ma traduction soit terminée avant la nuit. Revenez me prendre vers neuf heures.
Guillaume, qui n’osait affronter les rencontres des rues de Lugano, erra dans la campagne, mangea du fromage de chèvre, but du Veltliner transparent et glacé dans les auberges. Il fit la sieste sous un châtaignier dont la parure brune gisait à terre, encore humide des pluies de la nuit, toute fumante au soleil vif de deux heures. Le soir, il retourna chez Salchine. Le petit homme était toujours à sa table, en train de relire sa traduction.
— Je suis à vous, dit-il, en se levant. Il parut à Guillaume encore plus chétif que le matin, pâli, rongé par le travail comme par un mal inguérissable.
Ils descendirent en ville.
— La personne chez qui nous nous rendons, expliquait Salchine, est en rapport avec l’ambassade allemande. Elle fait le voyage de Berne chaque fois qu’elle le juge nécessaire. C’est une personne excessivement sérieuse.
— Comment la connaissez-vous ?
— Je connais tout le monde, répliqua vivement le Russe. Je me sers de tout le monde. Les Allemands veulent aujourd’hui bouleverser l’ordre social en France et en Italie. Je marche avec les Allemands… tout en aidant les Français à soulever le peuple allemand contre ses chefs. Les hommes sont des pics et des pioches entre mes mains. Je ne juge mes outils qu’à leur efficacité.
Ils entrèrent dans un chalet-pension du quartier de la gare. Ils attendirent quelques minutes dans un salon obscur, puis une fille de salle les introduisit dans une pièce aux cloisons rustiques, éclairée par une ampoule voilée de papier rouge. Une dame au visage aimable, à la bouche facile, aux formes rondes, était assise en peignoir de laine devant un guéridon.
— Messieurs, dit-elle, je m’excuse de vous recevoir dans ma chambre, mais il est impossible de parler au salon : cette pension est pleine de curieux. De quoi s’agit-il, monsieur Salchine ?
Les hommes s’assirent et le Russe expliqua :
— Vous savez, chère madame Hirtz, que j’étais un ami du député Girandoux, assassiné grâce aux machinations du vicomte de Tunis. Monsieur est venu m’apporter ces papiers, que je tenais à vous montrer.
— Voyons.
Elle lut attentivement les rapports du 31, puis décida, croisant ses mains potelées :
— Si les documents sont authentiques, il est établi que le vicomte a pratiqué l’espionnage en territoire suisse. Il sera facile de le faire arrêter. Mais les documents sont-ils authentiques ? That is the question.
— Ils le sont, affirma Guillaume avec véhémence.
— Pouvez-vous me dire, Monsieur, comment ils se trouvent entre vos mains ?
— Je n’y suis pas autorisé.
— C’est regrettable. Ils auraient eu plus de valeur à mes yeux, s’ils m’étaient parvenus d’une façon moins mystérieuse.
— Ayez confiance, intervint Salchine. Je me porte garant de la bonne foi de Monsieur.
Elle hésita, parcourut de nouveau les papiers et prononça, comme à regret :
— Je ne puis vous offrir plus de trois cents francs.
— Je ne tiens pas à l’argent, murmura Guillaume. Je… j’étais, moi aussi, l’ami du député Girandoux.
— Dans ce cas…
L’Allemande ouvrit un secrétaire, y prit les billets et y plaça les documents. Elle agissait posément, comme si elle avait acheté des cartes postales ou du papier à lettres à deux représentants de commerce.
Salchine s’était levé. Il s’inquiétait de l’arrestation du vicomte :
— Nous ferons vite, promit-elle. Ces papiers seront demain entre les mains de mes chefs, qui les communiqueront aussitôt à la police suisse. Le vicomte peut être en prison avant une semaine.
Salchine eut un rire innocent :
— Chère amie, la France devrait vous remercier de la délivrer de ce reptile. C’est certainement la première fois qu’il vous arrive de travailler pour elle !
Elle serra les mains de ses visiteurs en souriant, puis les congédia. La fille de salle, qui rôdait dans une chambre, les reconduisit avec empressement.
X
Guillaume avait résolu de disparaître jusqu’à l’arrestation du 31. Mais les environs de Lugano lui semblaient une retraite peu sûre. Il choisit un village de montagne, au débouché du San Bernardino, un groupe de villas et d’hôtels qui n’ouvraient que l’été. La neige, — une neige de printemps, sale et diminuée, — fondait lentement dans les jardins où les clôtures et les bancs commençaient à se désensevelir. Le traîneau postal cahotait sur une glace noire. L’auberge était la seule maison habitée. On ne voyait personne, sauf les palefreniers du relais, qui, sordides, pas décrassés de tout l’hiver, conduisaient languissamment vers l’écurie les chevaux de poste, encore fumants de l’étape. Guillaume passa dix jours dans cette solitude. Il pouvait, sans crainte d’y rencontrer un être humain, errer en skis sur les molles étendues grises. Des tempêtes harcelaient le col, deux mille pieds plus haut. Le drame des brouillards et des vents envoyait de temps à autre une volée de gouttes d’eau qui criblaient la neige. Guillaume songeait continuellement à Natacha. Il se voyait, la retrouvant en larmes dans sa chambre du Vapore, après l’arrestation du 31. Le Kursaal venait de la résilier à cause du scandale. Elle ne savait plus que devenir. Elle faisait sa malle, comme une servante congédiée. Elle y déposait son costume de danseuse, la robe égyptienne aux rubans multicolores. Il entrait, la prenait dans ses bras et appuyait contre sa poitrine la petite tête plate, frémissante de chagrin.
Le neuvième jour de sa retraite, il reçut une lettre de Salchine : « Bien que je ne sache rien de précis au sujet du V. il y a lieu de croire que les événements ont suivi le cours prévu. Madame X. m’a rendu compte de son voyage à Berne. Les documents ont été appréciés comme ils le méritent. On lui a donné l’assurance que le but serait atteint sous peu. Elle incline à croire qu’il l’est déjà. Depuis deux jours, m’assure-t-elle, le V. a disparu. J’espère vous voir bientôt. Je suis, comme toujours, surchargé de besogne. »
Guillaume brûla la lettre en riant de plaisir dans sa chambrette. Il annonça son départ pour le lendemain et retint une place dans le traîneau. Les secousses de la descente, les relais sous la pluie, ne parvinrent pas à abattre sa bonne humeur. Il plaisantait avec les postillons et leur payait du Veltliner.
Il arriva le soir au Vapore, prétendant débarquer du train de Lucerne. Vers neuf heures, il se rendit au Kursaal. Il ne put attendre que Natacha eût passé. Il se mit à sa recherche dans les coulisses et la trouva, derrière la toile de fond, en train de suivre par une déchirure les débuts d’une camarade. Il s’approcha d’elle et l’étreignit en silence. Mais elle le repoussa durement, avec un :
— Pour qui me prenez-vous ?
Il crut qu’elle ne l’avait pas reconnu, dans l’obscurité du plateau.
— C’est moi, Natacha.
— Je m’en aperçois. Il n’y a vraiment que vous, pour avoir des manières pareilles.
Il sentit qu’il allait pleurer.
— Mais on ne peut pas nous voir…
— Et après ? Je ne me laisse pas toucher par n’importe qui !
Et faisant cliqueter ses perles de verre, elle regagna sa loge, dont il entendit qu’elle tirait le verrou. Il s’adossa contre un décor retourné, tout au fond du théâtre. L’air des montagnes et le récent changement d’altitude lui avaient fait un visage cuisant sur lequel les larmes coulaient douloureusement. Il connaissait déjà ce mal physique des pleurs, pour l’avoir éprouvé là-bas, après un bombardement d’obus lacrymogènes. Il revint au Vapore. Vers une heure, il perçut le retour des artistes. Il entr’ouvrit sa porte, dans l’absurde espoir de la voir entrer. On lui souhaita poliment le bonjour, au déjeuner du lendemain, mais il crut remarquer que Virgilio, la chanteuse, tous, même les primitifs acrobates, le regardaient avec méfiance. Natacha, qui lui avait adressé la parole comme par devoir, partit avant le café, prétextant une répétition.
Il alla chez Salchine dans l’après-midi. Le Russe façonnait les événements au gré de ses désirs.
— Pour moi, disait-il, le vicomte est en prison. C’est aussi l’opinion de madame Hirtz qui doit m’avertir, dès qu’elle aura reçu confirmation de la nouvelle. Il a des agents partout. Quelqu’un du département de justice et police l’aura prévenu qu’il allait être arrêté. Il aura cherché à fuir… Il se sera fait cueillir dans une gare. Soyez tranquille, on ne le reverra plus à Lugano.
Guillaume réfléchissait. Il relata l’accueil inexplicable de Natacha. Salchine le trouvait naturel.
— Il a certainement averti sa maîtresse qu’on l’avait dénoncé. Ils ont cherché ensemble d’où venait le coup. Ils vous auront soupçonné… Et après ?… Pourquoi êtes-vous si pâle ? On ne prouvera tout de même pas que vous l’avez livré. Les Suisses n’ont aucun intérêt à vous découvrir.
Guillaume secoua la tête :
— Le 31 sait bien que moi seul ai pu le trahir.
Salchine prononça d’une voix faible, en baissant les yeux :
— Je ne vous ai pas demandé comment les papiers étaient tombés entre vos mains.
— Il me les avait confiés. Oui… je devais les remettre au chef, à notre chef… J’appartiens au Service, moi aussi. Je suis le 15.
Salchine étendit la main, comme pour arrêter des confidences inutiles. Mais l’autre continuait, avec cette volupté qu’éprouvent les faibles à se dévoiler :
— C’est pour Natacha… C’est pour la séparer de lui, que je l’ai livré. Et maintenant, voilà qu’elle me fuit. Je ne comprends pas ce qui arrive… Croyez-vous que…
— Je ne m’intéresse pas aux femmes, trancha Salchine avec froideur.
Il le méprisait, non d’appartenir au Service, mais de subordonner ses actes à « des buts sexuels ».
Guillaume prit congé. Vers six heures, comme il flânait par les rues de la ville, il vit Natacha sortir du Kursaal au bras du Polonais qui lui avait offert des roses, un soir, après le spectacle. Celui-ci voulait l’entraîner vers la promenade, toute baignée de pourpre, mais elle résistait en riant. L’espion les suivit de loin. Le Polonais la quitta devant le café des Alliés, où elle pénétra. Un moment après, Guillaume poussait la porte : il lui sembla qu’elle s’ouvrait non sur l’honnête réalité de ce point de l’espace, mais sur le versant fallacieux d’un mauvais songe. Gaspardo méditait, un coude sur son harmonium, l’autre sur son piano. Garnerans versait une liqueur jaune, à la table des manilleurs et, à sa place habituelle, le vicomte, en col mou, faisait négligemment les cartes.
XI
Le 15 avait refermé la porte et s’était réfugié dans un bar voisin de la Piazza. La peur le tenait aux jambes. Il but deux apéritifs avant de penser clairement. Le vicomte revenait-il de mission, ignorant tout ? Quelqu’un l’avait-il averti du danger ? S’était-il concerté avec le chef ? Dans ce cas, la disparition de son courrier était constatée, la trahison établie et des mesures prises pour entraver l’action de la police. Cette hypothèse comportait des probabilités de vengeance immédiate… Il regagna le Vapore par les ruelles. Le portier lui remit une lettre du chef :
« Cher Monsieur,
« Nous sommes un peu surpris de votre silence. Nous espérions, après votre dernière communication, que vous réussiriez à nous découvrir un stock important de cornichons. Puisqu’il paraît que vous n’avez pu mettre la main sur cet article, nous vous prions de ne plus vous occuper de l’affaire. Nous en avons une autre, plus importante, à vous proposer. Mais le temps presse. Veuillez prendre le premier train et vous rendre directement à Montreux. Dimanche soir, à dix heures, sur le quai du Kursaal, vous trouverez quelqu’un de la maison qui vous donnera tous les détails. Nous comptons sur vous, sans faute.
« Bien à vous.
« Pépin de Vieux-Citron. »
Guillaume respira mieux devant les fresques absurdes de sa chambrette. Le ton du message, la signature fantaisiste le rassuraient un peu. Il compulsa l’indicateur et refit sa valise. En partant le lendemain matin, il serait à Montreux quelques heures avant le rendez-vous. Il s’aperçut tout à coup qu’il lui était indifférent de quitter Natacha. Depuis qu’il avait entrevu le 31, au Café des Alliés, il éprouvait cette espèce de faiblesse attentive qui le tenait continuellement aux entrailles, pendant les bombardements. Il s’était effacé devant la silhouette de l’espion comme devant un obus et tout ce qui n’était pas défense de sa vie menacée, parade et prévision des coups, lui paraissait irréel, superflu. La rupture était si profonde entre l’amoureux de la veille et l’homme traqué de ce soir, qu’il demeurait stupéfait de ce qu’il avait osé pour conquérir Natacha. Énumérant par la pensée toutes ses actions de ces jours derniers, il les pesait avec l’inquiétude et la honte d’un malade mental qui s’interroge sur ce qu’il a pu commettre pendant ses crises. Il lissait ses cheveux et sa moustache devant la glace. Natacha pouvait bien rester avec le vicomte, ou se faire enlever par le Polonais ! Sauver, conserver ces joues blêmes, ces cheveux rudes, salis de gris sur la nuque, ces épaules solides et voûtées, cela seul importait.
Il relut deux fois la lettre du chef avant de s’endormir. Au milieu de la nuit, des bruits de pas et de portes battues le réveillèrent. Il sauta hors de son lit, enfila ses vêtements et écouta. Il se sentait assez fort pour assommer trois hommes, assez souple pour fuir par la fenêtre en s’accrochant à la gouttière… La voix sifflante de la maîtresse de Virgilio, qui parlait à Natacha, le renseigna sur la cause du tumulte. Dans un accès de neurasthénie, l’épais chansonnier belge avait voulu se pendre à l’anneau de fer du plafond. Il s’était levé, pendant le sommeil de la petite équilibriste, sa compagne et, hissant sa lourde personne vers l’azur peint où voltigeait une tribu d’oiseaux exotiques, il avait fixé la corde de sa malle au zénith de ce ciel surpeuplé. L’équilibriste, réveillée au moment où il culbutait du pied la chaise qui le portait, s’était mise à crier. Les acrobates qui dormaient à côté étaient accourus et, se faisant la courte échelle, avaient décroché le bonhomme avec une rapidité extraordinaire. Ils poussaient leurs hop ! d’appel, opéraient en mesure et souriaient malgré eux. On eût dit qu’ils exécutaient un numéro.
— Quel ballot ! commentait la chanteuse. Ça bouffe, ça travaille, ça a une poule à soi tout seul et ça veut se détruire ! Pourquoi ? Je te le demande. Mon Virgilio est déserteur, lui aussi ; ça ne l’empêche pas de jouir de la vie, l’animal !
Guillaume haussa les épaules et se recoucha. Il s’arrêta au petit jour, sa valise à la main, devant la chambre où Natacha dormait encore. Il mit son œil à la serrure. Il discernait très bien la forme enfantine incurvée sous le drap. Un bras d’une blancheur surnaturelle, un bras maquillé jusqu’à l’épaule, pendait. A l’odeur de cave, qui était celle de l’hôtel, se mêlait un relent de poudre et de fard. Une force plus impérieuse que le désir l’arracha de cette porte. Il quitta le Vapore sous la tiède pluie des fins de printemps et monta vers la gare par des escaliers déserts aux murs couronnés d’acacias et de glycines.
XII
Il se promenait depuis neuf heures et demie sur le quai de Montreux. C’était un doux soir de foehn. Des nuages légers nageaient là-haut, dans le ciel humide et brillant. La pleine lune venait d’apparaître derrière les crêtes de Naye. Elle balayait le lac de clartés intermittentes, le faisant ressembler, tantôt à une nappe de mercure, tantôt à une cuve d’encre enfoncée dans la noirceur des monts.
Devant les hôtels passaient des hommes en smoking, des femmes décolletées sous leurs capes de satin. Des lanternes circulaient sur l’eau. Beaucoup s’arrêtaient devant les jardins du Kursaal, où jouait un orchestre. Les valses, ricochant sur le lac, s’en allaient mourir au large, étouffées entre deux vaguelettes.
Guillaume, qui se sentait suivi, depuis un instant, s’assit sur un banc et se laissa distancer par les promeneurs. L’un d’eux le rejoignit et lui sourit de côté. C’était un étrange petit vieillard aux joues roses, à la forte barbe blanche, toute neuve, aux mains débiles, mais jeunes, — des mains de collégien vicieux. Guillaume ne put s’empêcher de rire en reconnaissant le 18, le camarade craintif qu’il avait rencontré, le mois dernier, à Lugano.
— Prenez garde, prenez garde ! chuchota l’agent secret. On nous observe.
— Ma foi, je n’en serais pas surpris. Savez-vous que vous n’êtes guère rassurant, en vieux birbe ? Vous avez l’air d’un satyre. Alors, toujours les barbes ? Quel type !
— Taisez-vous, je vous en supplie. Et suivez-moi.
— Volontiers. Où cela ?
— Nous prendrons une barque.
Ils se dirigèrent vers l’embarcadère. Le batelier plaça un fanal à l’avant du canot.
— C’est moi qui rame, décida Guillaume.
A quelques brasses du quai, il s’informa du but de la promenade. Le petit vieillard répondit :
— Dans un moment, je vous dirai… Sur l’eau, les voix portent à des distances incroyables. D’ailleurs, voyez, nous sommes entourés de monde.
Des embarcations chargées d’étudiants et de jeunes filles évoluaient autour d’eux. Un ouvrier italien jouait de l’accordéon en hurlant une chanson. Guillaume s’impatientait :
— Allons, parlez maintenant ! Mais il s’aperçut que le 18 était la proie d’une extrême frayeur. Ses mains se crispaient sur les cordons de direction. Il fixait le large, vers la droite, comme s’il se fût attendu à voir jaillir un monstre du lac paisible.
Guillaume s’étonna :
— Qu’avez-vous ? Je ne comprends vraiment pas qu’on vous confie encore des missions. Vous êtes malade, mon pauvre ami. Vous devriez être à l’hôpital.
Ni la solitude, ni les propos de son camarade ne parvenaient à rassurer le 18. Sa terreur paraissait augmenter, à mesure qu’on s’éloignait de la rive. Le 15 laissa tomber ses rames.
— Cette fois, vous vous expliquerez, ou je rentre à l’hôtel. Je dirai, dans mon rapport, que j’ai fait deux jours de chemin de fer pour rencontrer un muet !
Ils étaient à trois cents mètres du bord, à la lisière de la nuit des grandes eaux. De temps en temps, une barque passait, barque d’amoureux, où des formes allongées se taisaient.
— Ramez encore un peu et je vous raconterai ce que je sais, fit le 18. Mais d’abord, je voudrais être certain que vous me pardonnerez, quoi qu’il arrive. C’est une question de conscience, pour moi. Je n’agis pas sous ma responsabilité. Service commandé, vous comprenez ?
— Entendu. Vous êtes absous d’avance. Le travail est donc dangereux ?
— Oui… Encore quelques coups de rames.
Guillaume reprit les avirons en souriant, flatté que le chef l’eût chargé d’une mission de confiance. A cet instant, de la lumière jaillit, en coup de fouet, entre deux nuages et flagella le petit vieillard dont les joues étaient livides. Il se mit à parler d’une voix mate, comme paralysée, tout en faisant décrire des cercles à l’embarcation :
— Il s’agit d’une capture. Un personnage important… dont nous devons nous emparer.
— Qui est-ce ?
— Je… je ne sais pas exactement.
— Comment, vous ne savez pas ?
— On ne m’a pas tout dit. Je ne suis pas seul dans l’affaire. Il y a vous… et plusieurs autres. On m’a chargé de vous conduire à eux.
Guillaume réfléchissait. La barque, évoluant toujours, gagnait le large en spirales. Il questionna, d’une voix brève :
— Qu’est-ce que vous cherchez ?
— Les autres… Ils doivent nous attendre par ici… Je ne comprends même pas… Je vais leur faire un signal.
— Qui sont les autres ?
— Des types du Service, naturellement. Je ne les connais pas plus que vous.
— Et… l’affaire est pour cette nuit ?
— Il paraît.
Guillaume, bien qu’il sût combien l’imagination du 18 dramatisait les démarches les plus anodines, se sentait peu à peu gagner par l’émotion. Ce mystère, ce rendez-vous marin n’étaient pas dans la manière habituelle du chef. Peut-être l’entreprise était-elle sérieuse. Le faux vieillard avait tiré de sa poche une petite fusée qu’il se disposait à allumer. Il la maniait avec maladresse, la tenant la tête en bas au-dessus du bordage.
— Elle va partir dans l’eau, remarqua Guillaume.
— Vous croyez ?
— Mais oui. Retournez-la donc… Laissez-moi faire.
— Non. Pas vous.
D’une main tremblante, il frotta plusieurs allumettes que souffla le vent chaud. Il réussit enfin à enflammer la mèche. La fusée partit en zigzags, serpentant au ras du lac où elle se perdit en chuintant. De la côte, parvint une salve d’applaudissements ironiques. Presque aussitôt, un bruit saccadé de rames et d’eau fouettée s’éveilla dans la nuit.
— Les voilà, murmura le 18.
Une embarcation, maniée avec violence, jaillit de l’obscurité, comme un projectile.
— Est-ce vous, 18 ? héla quelqu’un.
— Oui !
L’espion accosta gauchement. Une poigne de fer agrippa le bordage du canot.
— C’est 15 qui est avec vous ? demanda la même voix.
— Oui.
— Embarque !
Guillaume se trouva dans un bateau de pêche sans fanal, où cinq hommes, en bras de chemise et couverts de sueur, semblaient attendre. Il se retournait, pour aider son camarade, quand il s’aperçut qu’on avait repoussé la barque.
— Vous ne venez pas ? cria-t-il.
— Non… pardonnez-moi… balbutia le petit vieux qui s’empêtrait dans ses avirons.
— Mais alors ?
— T’inquiète pas de ça ! prononça une voix rude aux oreilles de Guillaume. En même temps, une blancheur passa devant ses yeux ; une toile, une serviette, un pansement, il ne savait quoi d’humide s’écrasa sur son visage. Il suffoqua, se débattit contre une odeur horriblement envahissante et sucrée, puis s’endormit tout debout, pendant que le bateau virait de bord et filait vers la côte de France.
XIII
Il était depuis dix heures dans une chambrette à la fenêtre grillagée. Un mur de village, la cime d’un pommier en fleurs, des galeries de bois, un pan de montagne à pic indiquaient la Savoie. On entendait des allées et venues, des bruits de bureau. Un soldat décoré de la croix de guerre, qu’il savait installé derrière une table, dans le couloir, tout près de sa porte, lui avait passé une livre de pain et un verre d’eau. Il éprouvait plus de colère que de crainte. « Se laisser embarquer comme un mouton, et par le 18, encore ! Quel daim ! » aurait dit le vicomte. Il n’envisageait pas clairement les conséquences de son arrestation. Quand un chaud soleil plein de guêpes et d’odeurs matinales s’était glissé dans sa chambrette, il avait eu l’impression « qu’il arriverait à s’en tirer ».
Vers trois heures, on le conduisit dans un bureau où un officier en civil lisait des rapports. C’était un homme doux, fatigué, nerveux. Un auxiliaire lui passait des dossiers enfermés dans des cartonniers, empilés sur des rayons, épars sur les tables. L’officier lisait très vite, sautant des pages entières, arrêtant ses yeux gris, des yeux inquiets de femme, sur certains noms. Sa main gauche oscillait continuellement, battant le rythme involontaire de son incertitude.
Il examina Guillaume qui serrait les dents, prêt à se défendre jusqu’à l’absurde, puis il demanda, d’une voix nonchalante :
— Pour quel motif avez-vous dénoncé le 31 à une espionne allemande ?
— Je n’ai pas fait cela, répondit rudement Guillaume.
L’officier soupira, comme déplorant d’avance le temps que son prisonnier allait lui faire perdre, puis reprit avec une lenteur patiente :
— Vous avez porté le courrier de votre camarade chez madame Hirtz ; on l’a retrouvé entre ses mains.
— Je ne sais pas de qui vous parlez. Je ne connais pas d’espions allemands. J’ai perdu l’enveloppe que le 31 m’avait confiée. Elle a dû glisser de ma poche, à Lugano, entre mon hôtel et la gare. Comme je n’osais ni placer d’annonces dans les journaux, ni revoir le 31, ni prévenir mon chef, j’ai disparu. Je me suis caché pendant dix jours. J’ai peut-être commis une faute ; je n’ai pas trahi.
L’officier ne répondit rien. Il maniait une demi-douzaine de photographies, les disposant en éventail dans sa main gauche, les classant, les déplaçant comme des cartes à jouer. Brusquement, il en fit sauter une qu’il plaqua sur la table en disant :
— C’est madame Hirtz !
— Non, ce n’est pas elle, riposta Guillaume au premier regard.
— Mais, je croyais que vous ne la connaissiez pas ?
L’officier sourit à l’auxiliaire qui ricanait tout en écrivant.
— A vrai dire, continua-t-il, votre aveu n’était pas indispensable. Je ne vous ai tendu ce piège que pour gagner du temps. J’ai ici, — et il feuilletait un dossier, — le récit détaillé de votre visite à madame Hirtz, rédigé par elle : « Dans la soirée du 20 avril, un agent français est venu me voir, en compagnie d’un certain Salchine »… Allons, ne vous évanouissez pas. Nous sommes pressés. Caporal, donnez-lui une chaise.
Guillaume ne voyait plus le bureau qu’à travers un brouillard. Il entendait distinctement la faible voix, mais elle lui semblait sortir d’un cartonnier rouge, à l’autre extrémité de la pièce. Il s’assit.
— Madame Hirtz, reprit l’officier, est une femme pratique. Après votre départ, elle se dit qu’en remettant les documents à son chef de service, elle toucherait de mille à quinze cents francs. C’est le tarif. Elle pensa très judicieusement qu’elle pouvait gagner davantage en revendant les rapports à leur auteur. Et c’est ce qu’elle a fait. Pendant que Salchine la croyait à Berne, elle s’abouchait avec le vicomte, par l’intermédiaire de Natacha. Elle a eu deux entrevues avec notre agent. Elle voulait six mille francs. Elle n’en a obtenu que trois mille, mais nous lui avons promis du travail. Ces gens-là sont moins dangereux que vous autres, parce que leurs mobiles sont plus simples. Une femme Hirtz n’agit, ne sert et ne trahit que par intérêt. Mais vous, par exemple, vous vous serez fait fusiller pour trois cents francs ! C’est déconcertant. J’ai relu votre dossier : je ne vous comprends pas. Dites-moi donc pourquoi vous avez passé à l’ennemi ?
— Ça ne vous regarde pas, jeta brutalement Guillaume, exaspéré par la nonchalance et la curiosité polie de l’officier. Vous dites qu’on va me fusiller pour avoir vendu le 31 ? Je vous dis, moi, que si les Suisses l’avaient arrêté, vous seriez délivré du plus dangereux faussaire de tous vos services. Vous l’hébergez dans les Palaces, vous lui confiez des missions diplomatiques. Eh bien, je vous prouverai que c’est un escroc et un assassin. Ah, ses mobiles sont simples, à celui-là ! Il trahirait le Service, la France, sa femme et ses parents pour cinquante francs.
— Non, murmura l’officier, pas pour cinquante francs.
Guillaume entama l’histoire de la mort de Girandoux. On le laissait parler. Le caporal sténographiait. Le chef écoutait, en battant un rythme sur la table, avec deux doigts de la main gauche. Son silence et son attention négligente augmentaient la fureur du prisonnier qui eût voulu l’offenser, provoquer des contradictions ou des rappels à l’ordre. Mais non, il pouvait tout dire. Comme il hésitait, cherchant une date, l’officier pria l’auxiliaire de lui passer « le dossier 246, tiroir S ».