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L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieur

FIDÉLITÉ

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Ils s’étaient connus un dimanche, chez les parents de Lise, dans un humide jardin ceinturé d’eau stagnante. Leurs familles prenaient le thé dans le pavillon, sous les arbres. On voyait, à travers le tunnel de l’allée, comme à travers une lorgnette de verdure, les automobiles et les motocyclettes se succéder sur la route de Haarlem. Mais ici, au fond du parc, les mouvements de la vie se réduisaient à la palpitation des feuillages, aux déplacements des insectes sur les mousses, à la glissade molle d’une grenouille, plongeant du talus pourri de feuilles mortes dans l’eau végétale du fossé.

Sous le regard des carreaux violets, il y avait dix personnes attablées, que la fixité du temps et du lieu semblait avoir gagnées. La brume dorée du soir, atmosphère dans l’atmosphère, amortissait le tintement des porcelaines, étouffait les remarques sur les lèvres et drapait les pensées comme d’une étoffe de rêveries. Un soleil, si faible qu’on avait pitié de lui, caressait la natte javanaise du seuil. Sur la table à thé, la veilleuse du réchaud tirait déjà les regards et les fixait à son destin éphémère.

Jacob et Lise comprenaient ce qui venait d’arriver. Quelque chose avait crevé le silence de l’heure, le dôme des feuilles et fusait en criant vers le bleu. Leurs yeux, trop timides pour avouer cette joie, se fuyaient.

Pendant les fiançailles, leur émotivité devint extrême. Ils se retrouvaient au bord des prairies où les bestiaux qui avançaient à lentes foulées, en paissant, répétaient la marche grise des nuages broutant l’horizon. Ils allaient visiter des cousins, à Haarlem ou à Leyde. Ils se promenaient en barque plate à palette jaune, sur les étangs d’Alsmeer. Une vapeur sortant soudain d’un fossé, au crépuscule, et se couchant sur le polder comme une brebis fantôme ; un arrêt du train sous la pluie et cette angoisse du brusque silence, — on n’entend plus que le vent qui, sur le toit du wagon, siffle autour de quelque chose ; — la tension inattendue de la voile au milieu d’un chemin d’eau et le glissement accéléré de la barque sous une brise qu’on imaginait bien plus faible, le même détail perçu en même temps les bouleversait. Quand ils se voyaient chez les parents de Lise, dans son boudoir aux étagères encombrées de bibelots minuscules, — elle avait eu, fillette, le goût du lilliputien, des fétiches de deux centimètres, des ivoires fouillés, hauts comme une dent, qui compensaient son horreur d’un monde trop vaste et sa tristesse d’habiter un corps qu’elle imaginait grossier, — ils se touchaient les mains et pleuraient en silence.

Ils s’épousèrent au début de l’hiver, un jour de grand vent. Comme les deux familles habitaient Bloemendaal, ils furent mariés à la mairie de ce village qui n’est qu’une rue bordée de parcs, entre dune et polder. Il y eut un déjeuner chez les parents de Jacob, dans la villa qui s’abrite au creux d’un croissant de sable planté de pins. Pendant que les oncles et les cousines les regardaient avec bonté, en attendant l’instant des toasts, ils observaient, par-dessus les têtes, les troncs violacés, de l’autre côté du chemin de briques roses, et pensaient naïvement à la solitude.

Ils sortirent à quatre heures et se glissèrent par une brèche qu’ils connaissaient dans le monde inhabité des dunes. Ils marchaient à la rencontre d’énormes vapeurs grises qui arrivaient de la mer invisible, se divisaient à chaque massif de bouleaux ou de pins rencontré, laissaient entrevoir un pan de ciel d’un bleu délavé, et reprenaient leur poursuite informe au-dessus du pays. Sur un tertre de sable mouillé, d’étranges petits chênes hauts d’un mètre, penchés, torturés, tout en or, crépitaient dans le vent tiède. Lise les regardait avec tendresse. Elle s’agenouilla sur des mousses d’un vert si brillant qu’on les eût dites polies comme des émaux.

La maison où ils devaient vivre donnait sur le Nieuwe Gracht, à Haarlem. Ils s’y installèrent le soir même. Sientje, la femme de chambre, avait garni toutes les pièces de chrysanthèmes blancs et allumé la lampe à thé sur le rebord de la fenêtre du salon. Ils restèrent longtemps sans lumière, assis côte à côte. Le vent était tombé. Les gens qui passaient le long du canal, les voyant éclairés par la lueur laiteuse du réchaud de porcelaine, levaient un instant les yeux, pas plus longtemps que sur les autres couples immobiles qui, à cette heure, dans les salons obscurs, mûrissaient des rêveries aussi transparentes que leurs veilleuses de kaolin.

Jacob dut retourner le surlendemain à sa banque. Il partait par le train de sept heures qui est rempli d’hommes d’affaires enveloppés dans la brume du cigare matinal et absorbant par les yeux les lourdes colonnes du Handelsblad ou du Rotterdammer. Il était, comme eux, épais et sensible, derrière son nuage de feuilles de tabac, avec, dans sa pensée, le même cheminement de faits et de chiffres.

Le train se vidait en gare d’Amsterdam. Jacob montait dans un tramway qui le déposait à l’angle du Keizersgracht. Sa banque était installée dans une ancienne demeure de patriciens au perron de marbre noir, à la façade de briques violacées, aux altières glaces teintées. A cinq heures, il s’acheminait à pied vers la gare et rentrait à Haarlem pour le repas du soir. Il y avait, dans sa ville et dans les villes voisines, des centaines d’hommes qui menaient la même existence. Des femmes, pas très différentes de Lise, les attendaient auprès de tables garnies de mets identiques. Un crépuscule égalitaire obscurcissait les vestibules de leurs maisons et un même bien-être les effleurait, à retrouver l’odeur des meubles de chêne, qui est celle de la fixité.

Lise ne quittait Haarlem que pour aller voir ses parents, à Bloemendaal. L’hiver s’avançait dans leur jardin matelassé de feuilles pourrissantes. A partir de quatre heures, les tasses de thé se succédaient au salon. Sous les abat-jour, les derniers chrysanthèmes semblaient magiquement recolorés par l’éclat des lampes. La causerie familiale durait jusqu’à la nuit. Lise rentrait dans un tramway à grandes courbes qui avait parfois l’air de trancher au hasard, dans la brume. Elle fermait son livre en entendant le pas de Jacob, posait un journal sur la table et s’approchait du feu. Il évitait de la toucher. C’est elle qui le prenait dans ses bras et se serrait contre lui. Mais, un soir, elle se crut imperceptiblement repoussée par une pression musculaire inconsciente. Elle sortit du salon pour aller pleurer dans un placard à linge, le front contre une pile de nappes. A table, ils ne se parlaient qu’en présence de Sientje. A partir de neuf heures, une angoisse jamais formulée montait entre eux. Quand dix heures sonnaient au coucou du vestibule, il disait :

— Tu devrais te coucher, ma chérie. Je veillerai tard, cette nuit. J’ai à travailler.

Un soir qu’elle se plaignait de maux de tête, il lui prépara de l’aspirine. Il lui tâtait le pouls, assis sur le lit. Elle lui entoura le cou de son bras nu. Il s’arracha d’elle comme d’une lépreuse et sortit sans un mot.

C’est au printemps seulement que les parents de Lise commencèrent à chuchoter leurs inquiétudes. Un ami de la famille avait rencontré Jacob sur un des canaux d’Amsterdam habité par les prostituées. Des deux côtés de l’eau noire où des cercles gras emprisonnent des détritus, contemplant tout le jour, de leurs yeux clairs, ces maelstroms immobiles, elles vivent à leurs fenêtres, comme de doux animaux rassasiés. Les entrepôts aux portes bleues enchâssées dans les façades de briques noircies enclosent et réfléchissent une lumière plus molle et plus verte qu’elle ne tomba des nuages, car elle s’est nourrie de la respiration des platanes, de la buée des eaux mortes et de mille reflets errants. Dans les embrasures, les visages et les corps au repos attendent. Les bras ronds, les seins et les croupes épaisses gonflant les peignoirs suggèrent, plutôt que l’âpre débauche, on ne sait quelles voluptés ensommeillées et maternelles.

Jacob avait été vu causant avec une de ces nourrices du mâle-enfant. La femme, une blonde massive ingénument fardée, se tenait sur son perron, un bras puissant et consolateur posé sur l’épaule de l’homme. Elle lui parlait d’une voix traînante, dont la puérilité surprenait. Il descendit les marches sans répondre et s’en fut le long du quai, dans un rais de soleil vert.

Quelques jours plus tard, un dimanche, il avait conduit Lise au bord de la mer. Elle aimait à se retrouver dans la station balnéaire où s’étaient écoulés les étés de son enfance. Assis à la terrasse d’un café, ils dominaient la fourmilière humaine de la grève. Sur une longueur de plusieurs kilomètres, des milliers d’êtres étaient contenus entre la mer plate et le bourrelet clair de la dune. Les cris de joie, les rires et les paroles se fondaient en une sorte de vagissement triste. Lise, qui souffrait toujours du spectacle des multitudes, regardait au loin un nuage de sable ou d’embruns mystérieusement chargé de lumière.

Jacob concentrait son attention sur une des sommelières, une paysanne imparfaitement équarrie dont les bras nus semblaient des pièces de bois enluminées au pinceau. Il la regardait passer, portant sur un plateau l’advokaat d’un jaune laiteux. Il ne pouvait détacher ses yeux de ces mains crues aux doigts enflés, dont on ne savait si elles souffraient de quelque maladie ou d’un monstrueux excès de santé. Quand la fille rendit la monnaie, une contrainte le fit toucher furtivement ses moignons roses avec une sorte d’attirance mêlée de dégoût. Il comprit que Lise avait remarqué le frôlement. Il rougit. Il aurait voulu s’expliquer, crier quelque chose, briser un verre, frapper du pied… Il se taisait, pesant et immobile sur sa chaise.

Le Bantamer-Straat, la rue chinoise, semble une des plus paisibles d’Amsterdam. Presque toutes les vitrines en sont obstruées par des stores bleus strictement baissés. Quelques-unes proposent des conserves exotiques, mixed ginger ou Chan-pee-Moy. De temps en temps, une porte s’ouvre et l’odeur céleste flotte au vent.

Jacob examine un éventaire où trois vases de porcelaine bleue sont posés devant un rideau de serge verte. Derrière, dans l’ombre de la boutique, trois faces jaunes l’observent en grimaçant. Le menacent-elles ? Lui sourient-elles ? Il ne le sait. Il ne sait même pas si ce visage qui fléchit sur un cou délicat, ces yeux qui chavirent en lançant un éclair blanc appartiennent à une femme ou à un très jeune homme. Il n’ose pénétrer dans le bouge.

Depuis une heure, il crie, d’une voix transposée par la colère. Il reproche à Lise d’avoir négligé ses devoirs de ménagère. Il avait demandé, la veille, qu’on lui préparât un riz javanais. Toute la journée, à son bureau, il s’est représenté les raviers précieusement garnis de confitures de mangoustan, qui ont la couleur de l’opium, de lombok, dont chaque parcelle vous pose un tison sur la langue, de petits poissons enduits de piment rouge et de ces baies vertes qui dégagent un tel parfum de forêt sauvage qu’on ferme instinctivement les yeux en les croquant. Il recherche, depuis quelque temps, cette cuisine épicée. Mais Lise n’a pu se procurer les condiments nécessaires et on a servi un gras turbot entouré de sauce blanche. Il a, tout d’abord, accepté placidement les explications de sa femme. C’est en sortant de table que la colère l’a pris. Colère sans venin, injures maladroites et toujours répétées, qu’il jette comme des fagots sur un incendie volontaire. Lise a compris que le drame dépasse les mots prononcés. Elle continue pourtant à jouer son rôle de ménagère défaillante. Elle avoue des torts, pour lui procurer la victoire qu’il cherche sur le terrain de l’autorité domestique.

Il arpente le salon, de la fenêtre à la chaise où elle est assise. Sientje n’a pas encore apporté la théière, mais le réchaud de porcelaine est allumé devant la vitre et sa lueur de lait et d’or commence à pointer dans le crépuscule. Jacob a cessé de crier. Il lui faut dominer, détruire, se prouver sa force autrement que par des mots. Il saisit le réchaud, le précipite et le piétine. Lise s’est dressée, atteinte par ce geste au plus profond de sa conscience. Elle comprend que cette flamme éteinte en son réceptacle transparent, ces débris de porcelaine qui crissent sous des talons d’homme, c’est elle-même, c’est son corps enfin brisé et profané, dans une ivresse de possession, de haine et d’amour.

Les persécutions commencèrent peu de temps après. Il lui donnait chaque semaine l’argent des dépenses domestiques. Un dimanche soir, il lui annonça qu’il ne pouvait rien débourser avant la fin du mois. Elle entama sans mot dire ses économies de jeune fille.

Le premier du mois suivant, il lui remit un billet de cent florins.

— J’achète des terrains, expliqua-t-il. Je n’aurai pas de fonds disponibles avant une quinzaine. Arrange-toi.

Un jour que des factures ménagères avaient été présentées, elle osa demander deux cents florins. Il entra dans une de ces colères trépignantes auxquelles il s’adonnait de plus en plus et finit par jeter sur le tapis un billet de vingt florins.

Dans l’espace de deux mois, elle avait vu fondre ses économies et l’étrange avarice de Jacob ne se relâchait pas. Elle ne savait plus comment cacher aux domestiques cette servitude monétaire. Elle ne voulait recourir à ses parents qu’à toute extrémité. Elle dut pourtant s’y résoudre, après que l’encaisseur de l’épicerie eut été renvoyé pour la troisième fois. Son père vint demander une explication à Jacob. Celui-ci se plaignit gauchement du désordre de Lise et sortit de son portefeuille deux billets de mille florins qu’il y replaça, le vieillard parti.

Comme elle lui demandait, avec sa douceur habituelle, pourquoi elle se voyait ainsi torturée, il répondit, les larmes coulant sur son visage immobile :

— Je ne le comprends pas moi-même. Je gagne de l’argent. Nous sommes plus riches que l’année dernière. Et je t’aime encore…

Elle l’entoura de ses bras. Mais il la repoussa et, le lendemain, il lui tordait sauvagement les poignets, parce qu’elle avait laissé choir sur le marbre du foyer certain cendrier de cristal qu’il avait hérité de sa mère.

Ils divorcèrent au milieu de l’été. Ils retrouvèrent, à l’instant de la séparation, l’émotive douceur de leurs fiançailles. Sans la décision prise, l’impatience de la famille de Lise, la masse impalpable des jugements et des commérages qui divisaient leurs destins, peut-être n’auraient-ils pas trouvé le courage de rompre cette misérable intimité.

Dans une crise d’effacement et d’humilité, Jacob avait laissé à Lise la maison du Nieuwe Gracht. La solitude la vêtit, dès le premier jour, comme une tunique étroite qui ne la quitterait plus. Ses parents étaient au bord de la mer, dans l’île de Texel. Dès le matin, la ville de Haarlem se vidait de son peuple d’enfants qui partait pour le Bois ou la plage de Zandvoort. Les faubourgs eux-mêmes semblaient déserts. Lise sortait régulièrement après le déjeuner d’une heure. Elle évitait les quartiers comme il faut. Leurs maisons en stuc gris clair, beige ou café au lait, dont les intérieurs confortables étaient visibles à travers les bow-windows, lui causaient une incompréhensible tristesse. Elle longeait le Spaarn aux eaux changeantes, où le triangle vert clair d’un bossoir faisait danser des reflets allongés. Elle se plaisait à regarder ces yeux peints des péniches, où semble s’être réfugiée la gaîté de leurs massifs corps flottants et celle des hommes qui les manœuvrent. Elle sortait parfois à bicyclette, dans la campagne. Elle évitait les propriétés de ses amies d’enfance, qu’elle n’aurait pas aimé rencontrer. Comme il lui fallait un but, pour encourager sa promenade, elle s’orientait vers tel restaurant champêtre abrité sous des peupliers, devant une perspective de pâturages vibrants de lumière. Elle y buvait une tasse de ce thé noir qu’on remue avec une petite pelle en verre. Au retour, elle voyait, à l’intérieur de chaque maison, la table servie pour une famille placide. Une injustifiable pitié l’envahissait à l’aspect de ces visages honnêtes, de ces corps sans beauté, dont il semblait que le bonheur eût arrondi les formes et ralenti les mouvements. Chez elle, le crochet l’attendait. Elle ajoutait quelques mailles minutieuses au serpentin blanc qui s’enroulerait, un mois encore, dans la corbeille, avant de devenir le feston inutile d’un chemin de table ou d’un dessus de fauteuil.

Les crépuscules étaient interminables, dans le salon qu’envahissaient les reflets orangés errant sur le canal. Tant de lumière était éparse dans le ciel, qu’on ne pouvait dire derrière quel nuage avait disparu le soleil. Il y avait comme deux foyers de pourpre et de vermeil, deux puits de brume engloutissant chacun son astre avec lenteur.

A neuf heures, Sientje apportait le thé sur son réchaud. Lise vidait une tasse après l’autre, assise près de la fenêtre, pendant que la nuit, derrière elle, semblait sortir des armoires, du piano, des tapis et se fondre en une masse chargée de rêveries. Les cris des enfants et ceux des hirondelles se divisaient au loin, comme une poussière qui retombe. On distinguait, de plus en plus espacée, la plainte d’un tramway décrivant sa courbe, au détour du pont. Enfin, le carillon d’onze heures, dont on ne perdait pas un battement, tombait de la cathédrale, volée de bulles sonores crevant dans le silence.

Vers la fin de la première semaine, Lise eut un rêve énigmatique auquel elle réfléchit plusieurs jours durant. Elle se voyait à bord d’un bateau noir, une sorte de barque usée et gémissante. On était au cœur de l’été, sur une lourde mer tropicale. On naviguait depuis des années. Aucune terre, jamais, n’était apparue à l’horizon et l’on savait cependant qu’on ne dérivait pas au hasard sur l’océan du temps : on cherchait un havre heureux, une île de bénédiction et de plénitude, où les planches moites du pont étroit, l’odeur de saumure et de poisson, l’écœurement du tangage éternel sur la houle bleu sombre, tout serait immédiatement compensé.

Soudain, on se trouvait arrivé. De hautes falaises avaient surgi du gouffre. C’était comme une draperie de roches, le déroulement noble et rugueux d’une étoffe de pierre. L’île était d’un noir violet et les récifs avancés pointaient hors de la vague leurs têtes de pourpre. Un liséré de lumière jaune courait le long des arêtes surchauffées. Au creux d’une baie, dominé par des parois couleur de jacinthe, un navire était immobile sur son ancre, entièrement pris dans une gaine de neige et de glace. A bord, on ne distinguait qu’un homme, appuyé, calme et souriant, au bastingage. Lise s’étonnait de ces agrès chargés de stalactites, de ces passerelles poudrées à blanc, de ce fantôme polaire baignant dans la tiédeur des eaux tropicales. En même temps, le désir lui venait de plaire à ce voyageur énigmatique. Derrière elle, quelqu’un héla l’inconnu :

— Sommes-nous bien arrivés ? Sommes-nous à Bovenkarspel ?

— Non, répondit-il, vous êtes à l’autre bout du monde. Il vous faut retourner à votre point de départ.

Une double déception envahissait Lise. Avoir parcouru la moitié de la planète et devoir revenir en arrière ! Et cet homme qu’elle voulait conquérir ne s’émouvait même pas ! Il la regardait, immobile et poli, froid comme son navire gelé flottant sur la houle chaude. Elle étouffait d’humiliation, pendant que la barque virait de bord. Elle s’aperçut tout à coup que la cheminée du paquebot devenait un arbre, d’où s’échappaient des gerbes de mystérieuses fleurs de neige aux pétales rose et or. Cette flore des frimas fondait en touchant les ponts. Le vaisseau tout entier, des cordages entourés de leur fourreau transparent aux paquets de glace glauque collés à la carène comme des coquillages monstrueux, étincelait sous la pluie de lumière. Une buée, de la couleur des vergers en mai, se dilatait jusqu’au zénith, allumant une aurore sur les crêtes des falaises. L’eau sombre devenait laiteuse et les pointes des récifs, entre deux vagues, jetaient des éclairs d’or, comme les yeux des fauves. Alors, des jeunes filles en blanc sortirent des cabines et coururent, les mains tendues, vers l’arbre qui grandissait. Les fleurs se solidifiaient à leur contact : c’étaient de vraies branches d’amandier, de longues tiges de passeroses qui tombaient dans leurs bras. La récolte faite, elles la jetèrent aux pieds de l’inconnu qui souriait, cette fois, en voyant déferler sur lui cette avalanche printanière. L’embarcation de Lise avait gagné le large. Le ciel et la houle s’obscurcissaient d’une menace d’orage, mais là-bas, le vaisseau de neige demeurait aussi blanc, aussi lumineux, et l’arbre jailli de la glace répandait toujours sur le voyageur le fardeau de son inépuisable fécondité.

Elle avait poussé jusqu’au bord de la mer et se reposait au sommet d’une dune, sa bicyclette posée à plat dans les herbes claires. Les maisons de Zandvoort s’alignaient à gauche, noyées dans une brume de chaleur. Le soleil venait de disparaître derrière un mince nuage allongé, qui se mit à briller soudain comme une barrette en perles de verre. Sur la plage, trois enfants en jerseys rouges criaient, tellement chargés de lumière qu’ils semblaient trois petites flammes tombées du brasier solaire.

Un promeneur salua la jeune femme. Elle reconnut un ami de ses parents, le docteur Constant van Bever, qui était le médecin de l’asile de Meer-en-Berg. Il vivait seul, à la lisière de l’immense domaine, dans un cottage d’où l’on voyait les fous tranquilles errer sous les futaies. Parfois, ses visites finies, il parcourait le pays à motocyclette, pour oublier les grandeurs imaginaires qui occupaient depuis le matin sa pensée. Il n’y parvenait pas. Il s’était assis à côté de Lise et lui parlait de ses malades. On sentait que le seul intérêt de sa vie était de comprendre et de justifier le délire particulier à chaque être.

Pendant qu’il parlait, Lise sut qu’elle devait lui raconter son rêve. Il l’écouta, les yeux baissés, affectant la distraction. Il prenait cette attitude avec les gens sains, pour leur éviter la gêne de se croire observés. Il regardait au contraire les déments en face, pour dépister leurs mensonges et forcer leurs réticences.

— Bovenkarspel, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il brusquement, quand elle eut terminé.

— C’est un village de la province du Nord, où mes parents m’emmenaient dans mon enfance. Il y avait une chaussée bordée de minuscules fermes en bois vert posées sur des pierres bleues. Les troncs des pommiers, dans les petits enclos, étaient peints en bleu. Chaque mouton portait une raie bleue sur le dos. On voyait des brouettes pleines de fromages ronds qui roulaient comme des ballons rouges ou des pommes enchantées. C’était un monde-joujou, un paradis comique, où j’oubliais la tristesse et l’énormité de l’univers.

— Je comprends, sourit Constant. Bovenkarspel, pour vous, signifie le bonheur. Le long voyage dans la barque noire, c’est votre vie. Arriver à Bovenkarspel voulait dire : toucher enfin ce but, qui est le bonheur. Arriver ailleurs : aboutir à la tristesse.

— Peut-être, admit-elle.

— Et l’inconnu ? N’était-ce pas votre mari ?

— Il ne lui ressemblait guère. Grand et mince, tout l’opposé de Jacob.

— Oh, nous défigurons souvent, dans nos rêves, les personnes que nous ne voulons pas reconnaître.

— Pourquoi n’aurais-je pas voulu le reconnaître ?

Constant hésita, puis baissant les yeux :

— A cause du navire de glace. Vous l’accusiez de frigidité.

Elle rougit violemment, pendant qu’il reprenait :

— Vous vouliez vous approcher de lui, l’émouvoir. Il restait inabordable, insensible…

— Mais les fleurs, coupa-t-elle en mâchant une herbe amère, que veulent dire les fleurs ?

Il répondit, presque avec émotion :

— Les fleurs sont un hommage d’amour, peut-être une consolation… C’est un rêve de tendresse déçue.

Elle s’était levée, fuyant d’autres éclaircissements. Il la soutint jusqu’au bas de la dune. Elle descendait avec des précautions machinales, comme une malade qu’on vient de faire souffrir en l’examinant et qui redoute qu’au moindre choc la douleur ne se réveille.

Elle s’occupait avec minutie de son foyer, réalisant docilement l’idéal de convenance domestique suggéré par ses bonnes. Hanna, la cuisinière, avait obtenu sa bouilloire électrique et Sientje servait maintenant en tabliers garnis de dentelles. C’était une fille de trente-cinq ans qui souffrait de désirs réprimés et se croyait en butte aux poursuites masculines. Le dimanche, en rentrant du Bois au crépuscule, il lui arrivait de rabrouer de paisibles flâneurs. Elle avait adopté une chatte qu’elle surveillait tyranniquement. La sournoise bête cherchait tous les soirs à s’évader de la petite cour aux murs de brique verdie. Mais la main sèche de Sientje la rattrapait toujours. On lui lavait les dents, on lui attachait des faveurs au cou. Elle engraissait, devenait méchante et dormait en boule des journées entières, dans une corbeille capitonnée. Elle se réveillait soudain, dardant sur quiconque osait l’approcher des regards chargés de griefs. Quand la placide Hanna plaidait pour la séquestrée, Sientje répondait :

— Elle peut bien se priver, puisque je me prive.

Vers la fin de l’été, Lise avait renoncé à ses promenades quotidiennes. Elle avait pris l’habitude de s’allonger une heure ou deux, au milieu de l’après-midi, comme pour éteindre dans l’inconscience une brûlure trop vive de sa pensée. Sommeil léger, que les bruits du dehors ne troublaient pas, mais qu’interrompait le moindre frémissement de vie domestique.

Ses parents revinrent de Texel au début d’octobre. Elle alla prendre le thé chez eux le jour de leur arrivée. Ils parlaient gaîment de leurs promenades à travers le désert des dunes, au bord des mares salées cernées de vase, où somnolaient des troupes d’oies sauvages. Ils racontaient les tempêtes de septembre, la mer qui abordait l’île en nappes étagées de brisants gris vert, la plage striée d’immenses rubans de sable sec, le vent qu’il fallait vaincre et fendre comme la houle, de son corps appuyé, sinon, il vous balayait avec les brins de varech, les fragments de coquillages et les lanières de pluie tiède chassées vers le nord… Ici, dans le pavillon de thé, au fond du jardin, la vie semblait suspendue. Un soleil débile et fidèle caressait la natte javanaise et les losanges bruns du sarong imprimé qui couvrait la table. A un an d’intervalle, jour pour jour, le retour des saisons suscitait une heure pareille à celle où Lise avait connu Jacob. Elle s’aperçut que les récits de ses parents, auxquels nul anniversaire n’échappait, n’avaient pour but que de refouler des pensées attristantes. Quand elle sentit que les larmes la gagnaient, elle alla cueillir une rose attardée.

Elle avait hérité de sa mère cette sûreté de la mémoire qui fixe les événements et les raccorde à travers le temps. Elle savait que la vieille dame gardait, au fond d’un tiroir, un album orné de citations poétiques où étaient consignées des dizaines de naissances, de mariages et de décès. Il y avait là des prénoms inusités d’arrière-cousines mortes en bas âge, à une époque si reculée qu’on ne comprenait pas qu’elles pussent éveiller un souvenir chez des vivants. Lise, qui jadis parcourait avec sa mère ces fastes du culte familial, n’osait plus ouvrir l’album, à présent, car il contenait certainement deux dates — fiançailles et mariage — qu’elle n’aurait pu affronter sans émoi. Elles retentirent en elle au passage, comme beaucoup d’autres. Elle se calfeutra, pendant cette période. Elle s’oubliait des heures devant la fenêtre à guillotine, avec un roman. Elle lisait peu. Un paragraphe suffisait pour lui ouvrir le monde illimité des rêveries, où sa pensée reliait par un fil subtil des pôles singulièrement écartés. Le sang désertait parfois ses doigts et les laissait incolores, à peine sensibles.

Une angoisse vague s’emparait d’elle, à chaque réveil. Elle percevait dans une espèce de terreur le retour des bruits domestiques et se cachait la tête sous les oreillers, comme pour revenir au pays moins lugubre d’où la blême fatalité des matins venait de l’exiler. Elle trichait avec le jour, donnait de la lumière et fixait longuement l’étagère où luisaient des souvenirs de Java, rapportés jadis par ses parents. L’éléphant d’ivoire, énorme dans sa petitesse, arrêté sur le bord d’une planchette de marbre, les fruits de bois sculpté, le mangoustan sphérique d’un brun doré, le dourian ovoïde et d’un vert jaunâtre, le vase d’écorce étreint par un serpent, ces épaves délicates d’un monde ensoleillé s’interposaient entre elle et la dévorante machinerie des heures. Mais Sientje frappait, tirait les rideaux, relevait le store de serge et le brouillard blanc, montant du canal, annonçait la présence d’un nouveau jour à vivre.

Constant prenait le thé chez ses parents, quand elle pénétra dans leur salon. Elle observa qu’il la traitait avec une sorte de douceur inquiète. Il s’arrêtait parfois avant de parler, comme si certains mots, insignifiants pour quiconque, eussent risqué d’atteindre en elle une zone malade.

Il décrivait la misère des quartiers pauvres de Haarlem.

— Vous devez avoir beaucoup de liberté, maintenant, ajouta-t-il ; vous devriez prendre un diplôme d’infirmière. Comme visiteuse, vous rendriez des services…

Elle suivit des cours à la maison des Diaconesses. Elle apprit à désinfecter une plaie, à assister le chirurgien, à faire un pansement. Un absurde sentiment de responsabilité l’oppressait, quand il lui fallait enrouler la bande de toile autour du bras de cire. Au bout de quelques semaines, Truus, une des diaconesses, était devenue son amie. Lise aimait ce visage souffrant d’une grande pitié refoulée, d’un amour contrarié des créatures. Truus l’emmenait de temps en temps à l’hôpital. Elle vit opérer un enfant de huit mois qui riait, pendant que les gardes le démaillotaient. Il croyait que ces mains douces allaient le plonger dans l’eau tiède. Il leva curieusement le nez vers le cornet de chloroforme et aspira de toutes ses forces l’odeur nouvelle. Au réveil, il fit une grimace, puis se mit tout de suite à pleurer : il avait faim. Lise le regardait, émerveillée, bouleversée de tendresse et d’espoir.

— Prenez garde. Il ne faut pas trop les aimer, lui dit Truus.

— Pourquoi donc ?

La diaconesse hocha la tête sans répondre. Le lendemain, Lise apprit que l’enfant était mort.

On lui avait permis de frictionner la tête des tout petits affligés de croûtes ou de vermine. L’opération, qui semblait des plus simples, n’allait jamais sans difficultés. Les gardes en parlaient entre elles avec ennui. Lise eut beau procéder le plus délicatement possible, elle n’évita ni les larmes, ni les cris de révolte. Il fallut appeler l’aide-infirmier, une grande brute faible d’esprit, qui empoigna maussadement les têtes rebelles et les savonna d’autorité. Les poupons ne pleuraient plus : ils riaient et tendaient leurs menottes vers le géant privé de raison. Truus observait en souriant la déception de Lise.

Elle l’avait conduite un jour auprès d’une femme gravement malade, dont le mari, un manœuvre incapable, gagnait cinq cents l’heure à nettoyer les péniches. Elle-même gagnait un peu plus comme confectionneuse. Toute leur vie s’était écoulée dans une telle pauvreté que la misère était leur seul lien. Mais la maladie qui, chez la femme, avait renforcé cette attache, l’avait rompue chez l’homme. Soit difficulté d’accomplir un acte en dehors de ses habitudes, soit incapacité d’imaginer la souffrance, il ne s’était pas présenté une seule fois à l’hôpital. L’abandonnée disait à Lise, avec un étonnement résigné :

— Pourquoi ne vient-il pas me voir ? Nous avons pourtant travaillé autant l’un que l’autre.

Oui, telle était la tragédie de ce monde : le manque d’amour, le mépris de l’offrande que certaines âmes portent en elles. Déjouée par la mort, par la nature, par l’inattention ou l’endurcissement des cœurs, la tendresse sans emploi se dévorait lentement, dans une solitude épuisante. Truus allait à l’église et priait Jésus-Christ. Mais qui aurait pu dire si le Dieu qu’elle s’était forgé ne remplaçait pas des visages humains adorés en secret ?

Lise cessa bientôt de suivre les cours à la maison des Diaconesses. Elle se rendait chaque jour en tramway chez ses parents et participait, une heure durant, à la causerie familiale. Le père qui, depuis plusieurs années, n’allait plus à son bureau, fumait son cigare en feuilletant des illustrés sous la lampe. La mère lisait à haute voix le courrier du matin : un oncle avait écrit de Kampen ; la cousine de Dordrecht se plaignait de sa santé. Tous les mois, arrivait de Java la lettre d’une nièce expatriée qui décrivait, dans un style assoupi, la douceur de sa vie coloniale. De l’enveloppe tombaient de petites photographies : un mari joufflu souriant sous son casque blanc, des enfants malicieux et bronzés aux bras de leur babou. Le père demandait parfois à Lise de jouer de l’Æolian. Elle installait dans sa cavité le rouleau de papier perforé, mettait en mouvement les pédales, tirait les jeux et, les mains oisives, laissait se dévider le morceau préféré du vieillard.

Au début de l’été, sa mère reçut de mauvaises nouvelles de Dordrecht : la cousine se mourait. C’était une femme obèse aux chairs empâtées de graisse jaune, qui avait épousé, vingt-cinq ans auparavant, un officier de la marine marchande refusé aux examens de l’École de Guerre. Elle habitait une maison du siècle dernier, dont les assises noires plongeaient dans l’eau noire d’un canal. Quand, au milieu de la façade en briques fanées, le visage somnolent de la cousine apparaissait derrière les carreaux violets du salon, il semblait qu’un fantôme se levât un moment du passé pour juger et condamner le temps présent.

Cette larve humaine aimait son mari. Elle n’avait pas voulu d’enfants, craignant qu’il ne reportât sur eux sa tendresse. Elle mit pourtant au monde un avorton qui naquit sans moelle épinière et mourut le lendemain. Six mois après son mariage, le marin devenait l’amant d’une de ses nièces qui vivait hors de la ville, dans un gai cottage entouré de champs de tulipes. A chaque retour au pays, il passait deux jours avec sa femme, puis annonçait son départ pour Rotterdam, où l’appelaient « les affaires de la compagnie ». Elle lui préparait avec soin une valise de linge frais et il allait retrouver sa maîtresse aux tulipes. La cousine avait ignoré pendant quinze années cette liaison. Quand elle la connut, la seule vengeance qu’elle médita fut de vivre assez longtemps pour empêcher l’infidèle d’épouser sa parente. Dès qu’elle se sut atteinte d’un cancer de l’estomac, elle se condamna d’elle-même aux aliments liquides, croyant pouvoir ainsi prolonger sa moisissante existence. Elle était morte pendant que son mari naviguait.

Lise et sa mère arrivèrent à Dordrecht pour les funérailles. L’odeur du canal emplissait la maison et, dans la chambre de la cancéreuse, une autre odeur, qui était celle de son mal, vivait encore. Les frères de l’officier de marine se tenaient au salon, gros et querelleurs. Lise n’avait pas visité sa cousine depuis des années. Elle s’était moquée d’elle, du verre de porto qu’elle vous offrait à trois heures et des rideaux grenat qu’elle fermait par décence, car il y avait une école de natation sur l’autre bord du canal. Mais une atroce pitié l’envahit tout à coup, en pensant aux joues molles de la vieille femme dont l’amour maladif avait été, sa vie durant, hypocritement bafoué. Elle ne put supporter de voir l’indifférence masculine l’accompagner jusqu’au cercueil. Elle éclata en sanglots devant les beaux-frères étonnés. Larmes sur soi, qui ne rachètent ni ne compensent rien, inutile et plaintif signal que s’envoient à travers leur désert les cœurs méprisés.

Cette année-là, Lise accompagna ses parents dans leur villégiature à l’île de Texel. Elle regardait, de la barque à voiles, une mince épée de sable posée à plat entre ciel et mer. Très loin, à sa pointe effilée, de faibles brisants brillaient par instants, comme le sourire subit de dents nacrées. Il faisait gris clair, couleur de perle, et l’on ne savait où l’eau, la terre et l’air avaient leurs limites. La lumière jouait avec l’île basse, coulait, ondoyait, posant au creux d’une dune un mirage d’étangs. Lise ne se défendait pas contre ces magies. L’amour sans objet détend lentement son arc et laisse flotter la corde. Depuis quelques semaines, elle pensait moins à Jacob. Elle avait oublié certains traits de son visage.

Le jour de l’arrivée, elle fit avec sa mère une promenade dans les champs aux talus de gazon sablonneux. Des brebis ensanglantées de marques rouges fuyaient de côté, entravées par couples. La vieille dame parlait de son mari, dont la santé l’inquiétait.

— Et puis, ajouta-t-elle, il est préoccupé.

— De quoi ?

— De toi, mon enfant, de ton avenir.

Lise crut qu’il s’agissait d’une question d’argent, la dépréciation des valeurs coloniales, dont elle entendait parler à la maison. Mais le nom de Constant intervint :

— C’est un homme d’une grande bonté. Il a pour toi des sentiments fraternels… Nous pensions que, si tu voulais…

Lise posa un baiser sur la joue rose et ridée. Elle s’émut de l’embarras de sa mère ; elle souffrit de renverser la naïve espérance échafaudée précieusement par les vieillards, dans le secret de leurs causeries. Elle eut pourtant le courage de répondre :

— Non. Ne faites plus de ces projets, tous les deux. Je ne me remarierai pas.

De retour à Haarlem, elle fut plusieurs jours sans vouloir rencontrer Constant. Le hasard la remit en sa présence un soir de septembre, au restaurant de Brederode. Il était venu là pour oublier sa journée. L’orage qui, depuis midi, cernait l’horizon, avait énervé les fous. Il semblait que l’électricité du ciel eût ravivé le délire des cerveaux. Des heures durant, Constant avait dû apaiser, délivrer, exorciser. Il se reposait maintenant, les coudes à une petite table, regardant la buée de chaleur monter des champs vers les immenses constructions nébuleuses aux bords nacrés qui s’élevaient jusqu’au zénith. Il avait vu Lise descendre de bicyclette. Il lui offrit une chaise et s’informa de sa santé. Elle comprit tout de suite qu’il ignorait le rêve caressé par ses parents. Elle crut s’apercevoir qu’il la regardait avec une attention affectueuse. Elle avait, en s’asseyant, déposé sa bourse en filigrane et déplacé machinalement une soucoupe vers la droite. Il observait ces mouvements. La pensée qu’il pourrait les interpréter la troubla. Elle se tint immobile et ne porta qu’en hésitant le thé noir à ses lèvres. Cet homme au visage usé, qui lui souriait dans le crépuscule verdâtre, lui semblait mystérieusement chargé de tous les secrets maladifs de son temps. Avec lui, les mensonges étaient inutiles. Une instance, dans son regard, engageait à la confession. Cette invitation muette était si pressante que le silence même, à ses côtés, devenait une tromperie. Des confidences, des détails incongrus montaient en elle, débouchaient, comme autant de gnomes effrontés, des coins obscurs de sa conscience. Sa réserve habituelle et la difficulté de formuler d’aussi bizarres pensées la contraignaient à se taire. Mais elle repoussait obstinément vers la gauche sa tasse, la théière et le sucrier.

Quand elle se leva, la tentation de se livrer la reprit avec une force irrésistible, et elle trouva soudain le mot qui résumait la confession impossible :

— Je rentre, dit-elle en riant nerveusement. Les jeunes filles ne doivent pas être vues sur les routes, à la nuit tombante !

Elle n’entendit pas ce qu’il répondait. Elle pédalait sur la poussière de charbon de l’allée, allègre et déchargée comme par l’aveu d’une faute.

Chaque fois qu’elle allait visiter ses parents, elle passait devant la boutique d’un antiquaire, son voisin. Elle inspectait machinalement l’étroite vitrine où les bougeoirs de cuivre, les coiffures frisonnes aux ornements de filigrane, les cuillers d’argent surmontées d’un moulin, les drageoirs et les tasses chinoises retenaient peu de regards. Un jour, son attention fut attirée par un petit tableau du XVIe siècle, représentant une jeune femme assise à sa fenêtre, au-dessus d’un canal. On distinguait, au fond de la chambre, le lit aux draps bis, l’escabeau portant un vase de verre où jaunissait un chardon des dunes. Tout au bas de la toile, le mur de briques rose noir s’enfonçait dans l’eau, sans courant ni reflets, du canal. La jeune femme ne la voyait pas. Son regard de prisonnière était braqué droit devant elle et par un stratagème du peintre, on embrassait le champ de sa vision : un miroir accroché près d’elle reflétait le bord opposé du canal, une rangée de maisons aux toits en escalier, une rue perpendiculaire où circulait, baignée de lumière bleue, la foule alerte des marchands, des commis et des promeneurs. L’antiquaire, pensant augmenter la valeur du minutieux chef-d’œuvre, l’avait baptisé « Vierge au canal ». Mais il était évident qu’aucune intention religieuse n’avait animé l’artiste. Le visage amolli de son modèle n’exprimait que le recueillement nostalgique d’une clôture involontaire, le retour désolé sur soi-même et l’acceptation finale de cette vie stagnante, séparée de la vie par une ceinture d’eau morte.

Lise examinait le tableau avec un attendrissement mêlé de crainte. Il lui semblait voir, dans cette peinture que le hasard extrayait du monde épars des peintures et fixait à sa porte, un signe secret de l’Intelligence à son adresse, comme un rappel ironique ou consolateur de l’identité des êtres à travers les siècles. Le portrait fut exposé plusieurs semaines dans la vitrine, puis un amateur l’emporta.

Les premiers symptômes de son mal apparurent pendant le dixième hiver qui suivit son mariage. Elle avait alors près de trente ans. Son père, mort depuis peu, reposait dans cet étrange parc de Westerweld, où les tombes sont moins nombreuses que les hêtres, les érables et les chênes. Elle ne pensait plus à Jacob. Elle avait légèrement engraissé. Elle ressemblait maintenant à ces femmes heureuses et respectables dont elle avait pitié, jadis, quand elle les apercevait derrière la vitre de leurs vérandas, à l’heure du crochet. La routine des étés succédait pour elle à celle des hivers, sans ruptures d’allégresse ou de peine. A la voir, les cheveux lisses, la chair calme sous ses corsages droits, on l’eût prise pour un de ces êtres si doucement enfoncés dans le bonheur qu’ils semblent hors des atteintes de la vie. Elle fut plusieurs semaines avant de comprendre qu’un monstre inconnu s’insinuait en elle.

Tous les soirs, après le dîner, alors qu’elle brodait paisiblement au salon, quelque chose l’obligeait à passer dans la salle à manger. Elle se mettait à une place déterminée, derrière la table, et appuyait sur la poire de la sonnette dont le fil s’enroulait à la suspension. Sientje paraissait et demandait, de sa voix contrainte :

— Madame désire ?

Lise l’envoyait chercher un livre au premier étage, ou recharger le feu de sa chambre à coucher, ou vérifier les verrous de la porte d’entrée. La servante obéissait, témoignant par un serrement des lèvres qu’elle jugeait l’ordre intempestif. La maîtresse retournait au salon et reprenait sa broderie.

Elle se demanda, un soir, comment il se faisait qu’ayant un bouton de sonnette à portée de sa main, contre la cheminée, elle eût pris la peine d’aller sonner dans la pièce voisine ; elle n’en répéta pas moins, le lendemain, son acte injustifié. Elle réfléchit en outre à l’inutilité des commissions qu’elle distribuait : avait-elle réellement besoin du livre qu’elle se faisait apporter ? Le feu de sa chambre n’était-il pas régulièrement entretenu ? Et quelle vraisemblance qu’à cette heure, — entre dix et onze, — les verrous de la porte d’entrée ne fussent pas encore tirés ?

— Je deviens maniaque, pensait-elle. Comme ça doit être désagréable à servir, une vieille fille !

Un jour, ce fut Hanna qui répondit au coup de sonnette. Elle arrivait de sa cuisine, pesante et les yeux ronds. Lise la dévisagea, puis dit rapidement, en rougissant :

— Au fait, je n’ai besoin de rien. Bonsoir.

La cuisinière sortie, elle toucha le dossier d’une chaise, avec la sensation qu’elle sortait d’un rêve. Son passage d’une pièce dans l’autre, l’appel et le renvoi de la domestique, cette succession d’actes lui semblait s’être accomplie en dehors de sa volonté. L’instant où elle se voyait assise à sa broderie se soudait avec celui où elle se retrouvait debout, derrière la table au tapis bleu. Une autre femme avait rempli, de ses gestes sans logique, le temps intermédiaire. En rentrant au salon, elle s’observa dans une glace, comme pour dépister cette inquiétante hôtesse intérieure.

— Je ne veux pas me laisser surprendre, pensa-t-elle le lendemain, en finissant de dîner. Je vais m’astreindre à ne pas quitter ma broderie.

Comme le coucou de l’antichambre venait de chanter onze heures, elle eut soif. La théière reposait encore sur son réchaud de porcelaine, mais le breuvage était tiède. Elle chercha des yeux la bouilloire, qui aurait dû se trouver dans le seau de cuivre garni de braises.

— Sientje l’aura emportée, remarqua-t-elle.

Et, passant vivement dans la salle à manger, elle pressa le bouton de la sonnette…

— La bouilloire est au salon, répondit la femme de chambre.

— Je vous assure que non, Sientje.

— La bouilloire est à sa place habituelle.

— C’est bien, je me serai trompée, admit-elle. Je n’ai plus besoin de vous.

… Le seau de métal tinta sous son pied, à demi dissimulé par le rideau de velours de la fenêtre. La bouilloire s’inclinait rêveusement en arrière, comme naviguant sur la houle de feu…

Lise réfléchit à la force d’illusion qui l’avait, une fois de plus, vaincue. Comment nommer cette instance assez énergique pour effacer momentanément les objets de son champ visuel ? Où tendait l’impulsion qui la contraignait, chaque soir, à exécuter comme un automate un ordre auquel n’acquiesçaient ni sa volonté, ni sa raison ? Quel était ce personnage qui faisait d’elle, quotidiennement, sa servante ?

Elle se réjouit de la lucidité qui l’armait si fortement contre les embûches du maître inconnu. Elle commença la veillée du lendemain, décidée à triompher. Elle attendait l’heure dangereuse comme les sceptiques des romans anglais attendent le revenant de minuit, dans les maisons hantées. Elle lisait une relation de voyage où l’auteur décrivait les angoisses d’une nuit passée dans la jungle de Sumatra, sans porteurs ni lumière, alors que les rugissements des fauves se rapprochaient. La frayeur ressentie par le paisible écrivain hollandais passait en elle, peu à peu, avec les mots. Les tentures, la pénombre lui versaient la terreur que les feuillages et les broussailles avaient, en cette chaude nuit d’autrefois, versée à son compatriote. Elle attendait une catastrophe aussi soudaine que le bond d’un tigre hors d’un tunnel de verdure. Si elle demeurait dans son fauteuil, une horreur imprévisible fondrait sur elle. Elle posa le volume et ferma les yeux. Dans le silence de la nuit de gel, un chuintement, un grésillement sourd se produit : quelques gouttes d’eau bouillante sont tombées sur les braises. Trois bouffées de vapeur mêlée de cendres montent du seau de cuivre… Lise a porté la main à sa gorge. Elle voit une forme se matérialiser sur le velours des rideaux. Elle se lève et court dans la salle à manger. Elle sonne comme on crie au secours. Quand Sientje paraît, elle ne sait que lui dire, car elle a compris qu’une fois encore, l’ennemi rusé qui l’habite s’est joué d’elle. Les terreurs qu’il lui envoie ? Rien d’autre qu’un moyen détourné de l’attirer dans la pièce voisine et de lui faire exécuter l’ordre d’appel.

Puisqu’elle ne peut se soustraire à l’injonction mystérieuse, du moins essayera-t-elle de la justifier aux yeux de Sientje. Et elle cherche désormais, en dînant, le prétexte dont elle usera trois heures plus tard. Mais, qu’il s’agisse d’une lettre urgente à porter à la boîte, d’un chemin de table disparu de l’armoire à linge, ou d’un cachet d’aspirine à chercher dans la pharmacie, la servante n’est plus dupe. Elle observe maintenant sa maîtresse avec une méfiance attristée et, quand celle-ci pénètre à l’improviste dans la cuisine, la naïve Hanna tressaille et s’agite craintivement.

Lise est à Bloemendaal. Sa mère l’a souvent priée de venir habiter près d’elle. Pas une fois depuis son mariage, — sauf à la mort de son père, — elle n’a passé la nuit sous le toit familial. Ce soir, pourtant, elle hésite à rentrer en ville. Peut-être a-t-elle compati à cette solitude. Et puis, la neige tombe. Les tramways qui sentent la laine mouillée peinent entre des talus gris. Dans la rue, les gamins vous heurtent, jaillissant des ténèbres sur un seul patin. Lise se laisse persuader que le retour est impossible et la vieille dame, avec l’agitation que donne la joie contenue, lui fait préparer sa chambre de jeune fille.

— Cette maison est trop grande pour moi, maintenant, soupire-t-elle, en regardant la domestique mettre les draps… La tienne aussi est trop grande.

Mais Lise, avec une dureté qui l’étonne, étrangle une fois de plus le rêve maternel.

— Je ne quitterai pas ma maison.

— Pourquoi, mon enfant ?

— Je m’y trouve bien.

Elle n’ajoute pas qu’elle a conscience d’une tâche obscure qui ne peut se remplir ailleurs. Elle ne saurait trahir le devoir inconnu qui la rive à ces murs humides.

Elle s’est gardée d’avouer à sa mère la contrainte qui trouble ses veillées. Elle attend avec curiosité le retour de l’heure périlleuse. Constant sonne après le dîner. Il a vieilli et pâli. L’acuité de son regard s’est faite presque soupçonneuse. Mais son sourire s’illumine parfois d’une ivresse qui est celle de la connaissance. Il narre gaiement des histoires de l’asile et Lise s’aperçoit tout à coup que la pendule marque onze heures. Pas un instant, elle n’a éprouvé la tentation d’aller dans la salle à manger, ni de faire comparaître la vieille Suze. L’ennemi ne s’est pas montré ce soir. Elle attribue cette victoire à la présence de Constant et l’envie lui vient de se confier à lui. Pendant que sa mère somnole sous la lampe, elle l’attire devant le foyer et lui parle plaisamment de l’habitude incompréhensible dont elle est devenue l’esclave.

— Qu’en pensez-vous ? Manie de célibataire, n’est-ce pas ?

Il rit avec elle, mais elle sait qu’il l’observe, qu’il cherche un indice dans ses inflexions de voix, dans le choix de ses mots.

— Pourquoi faites-vous cela ? demande-t-il brusquement.

— Je n’en sais rien. C’est à vous de me l’apprendre.

— J’irai dîner chez vous demain. Nous causerons.

Aucun homme ne s’est assis à sa table, depuis Jacob. Elle se sent paralysée à l’idée de recevoir Constant. Mais elle a honte de cette timidité. Aussi acquiesce-t-elle hâtivement :

— C’est entendu. Je vous attendrai à six heures.

Il se lève pour prendre congé. Comme la vieille dame s’est tout à fait endormie, il passe dans le vestibule sur la pointe des pieds. Lise, qui l’a suivi, endosse machinalement sa fourrure. Il l’arrête du geste :

— Vous sortez ?

— Oui, dit-elle en rougissant. Je vous accompagnerai jusqu’à la poste.

Il ne neige plus. La marche lui paraît si agréable, qu’après avoir quitté le médecin, elle ne peut se décider à rentrer. Elle dépasse la maison maternelle. A la station du tramway, une vision s’installe dans sa pensée et la pousse en avant. Depuis quelque temps, elle est coutumière de ces rêves éveillés qui s’interposent entre elle et le monde réel. Cette fois, elle imagine que Jacob est revenu, après dix ans d’absence. Comme le cocher, un vieux qu’elle connaît bien, est trop faible pour décharger la malle, Jacob la porte lui-même en riant jusque dans le vestibule. Elle le débarrasse d’une épaisse fourrure grise que Sientje emporte avec admiration… Ils restent seuls devant le feu… Jacob la prend par la taille et lui caresse les cheveux.

Elle s’aperçoit qu’elle a suivi les rails du tramway. La voici près de Haarlem, dont les lumières font rougeoyer un bas nuage gonflé de neige. Elle se dispose à rebrousser chemin. Mais elle réfléchit qu’elle est à dix minutes de chez elle. A quoi bon retourner à Bloemendaal ? Elle hésite un instant devant l’image de sa mère : elle voit la vieille dame s’agiter sous la lampe, approcher de la fenêtre son front innocent. Elle sait qu’elle la prive d’un plaisir escompté. Bah ! elle reviendra le lendemain et, pour apaiser des inquiétudes possibles, elle téléphonera tout à l’heure. Elle s’arrache à l’immobilité comme à de tremblantes mains invisibles et repart. Voici la Nieuwe Gracht et la maison. D’abord téléphoner :

— Oui, c’est Lise… Ne m’attends pas… Je suis rentrée chez moi… Non, je n’ai pas froid… Bonne nuit !

Elle ne veut pas souffrir de la déception qui transparaît dans la voix de sa mère. Elle monte dans sa chambre, dont le feu meurt sous la cendre. C’est pourtant vrai, qu’elle a froid ! Elle descend vivement à la salle à manger, sonne et prie Sientje de lui préparer un grog.

Le lendemain, pendant le dîner, Constant évita de lui parler de sa contrainte, mais vers dix heures, comme ils devisaient au salon, il lui dit tout à coup :

— Montrez-moi donc ce que vous faites.

Elle répéta son action quotidienne, ordonnant à Sientje d’apporter une bouteille d’advokaat.

— Vous vous mettez toujours à la même place, derrière la table ?

— Oui, toujours.

— Et Sientje ? Elle entre toujours par la même porte ?

— Oui.

— Qu’est-ce que ceci ? demanda-t-il, en désignant une tache sombre qui s’étalait au milieu du tapis de velours bleu.

— C’est de l’huile que j’ai renversée.

— Il y a longtemps ?

— Deux mois environ.

— Vous rappelez-vous comment l’accident est arrivé ?

— Oui. J’étais à ma broderie, quand, je ne sais pourquoi, l’idée me vint que l’huilier devait être mal entretenu. Sientje néglige parfois l’argenterie. J’allai le prendre sur le dressoir, je le posai sur la table et me mis à le nettoyer avec un vieux gant… Un faux mouvement a renversé la burette.

— C’est singulier, réfléchit Constant ; vous vous placez de telle façon que Sientje doive apercevoir la tache en entrant. On dirait que vous la lui montrez…

Lise se tut, envahie soudain par un malaise inexplicable. Elle voulut entraîner Constant.

— Attendez, reprit-il. Cette tache joue certainement un rôle dans votre contrainte. Elle n’éveille aucun souvenir ? Savez-vous qu’en rêve, table et tapis veulent souvent dire lit et draps ?

Elle s’assit, regarda le médecin comme si elle le voyait pour la première fois, et étouffa un oh ! de surprise.

— Venez, maintenant, dit-il en lui prenant le bras. Je suis sûr que vous avez quelque chose à me raconter.

Elle s’était enfoncée dans un fauteuil de cuir, devant la cheminée du salon. Sientje avait apporté l’advokaat. La bouilloire naviguait en songeant sur sa mare de braise, derrière les rideaux. Constant éteignit le lustre. La lueur d’une petite lampe voilée d’un sarong brun et celle du réchaud de porcelaine, sur le rebord de la fenêtre, subsistèrent seules. Lise murmurait :

— Je viens de faire un rapprochement très étrange… et qui vous aiderait certainement à me comprendre. Mais je ne puis vous en parler.

— Pourquoi ?

— C’est trop intime.

Il posa un instant sa main sur le front de la jeune femme et s’assit à côté d’elle.

— Vous parlerez cependant, observa-t-il avec douceur. Vous avez envie de vous confesser.

— C’est vrai, admit-elle.

Elle regardait de côté ce visage que l’attention immobilisait, auquel l’ardeur de l’intelligence restituait une jeunesse.

— J’essayerai, reprit-elle, en se tournant contre le dossier du fauteuil.

Son corps céda, comme sous la pression de fortes mains. Elle posa ses paumes sur ses yeux et commença :

— Cela remonte à la première nuit que j’ai passée dans cette maison, à ce qu’il faut bien appeler ma nuit de noces. Ma chambre est au-dessus de la salle à manger. Celle de mon mari correspondait au salon. Mais Jacob… vous devez savoir que Jacob… Non, je crois que je ne pourrai pas.

— Je vous aiderai, intervint Constant. Vous voulez me dire que Jacob n’était pas tout à fait normal ? Je le sais depuis longtemps, ma pauvre enfant. Vous me l’avez appris, un jour, sans vous en douter. Ce rêve du navire gelé…

Elle le remercia d’un regard timide, puis continua, comme soulagée du plus lourd de son secret :

— Il allait et venait de sa chambre à la mienne. Il entrait dans mon lit, me serrait contre lui, puis me quittait brusquement, dans une espèce de colère. Vers deux heures du matin, il me dit qu’il se sentait indisposé ; des douleurs d’estomac, causées par un plat indigeste qu’on aurait servi au dîner. Je ne croyais guère à ce malaise. Je me levai cependant et lui préparai du thé. Je m’imaginais que c’était ma maladresse et mon manque de grâce qui le paralysaient. Mais si je n’avais cruellement souffert de le voir ainsi torturé, j’aurais accepté volontiers de ne recevoir de lui que des baisers et des paroles de tendresse… J’avais envie de le consoler, de lui faire comprendre qu’il se tourmentait sans motif. Je me taisais, de crainte d’augmenter son chagrin. J’étais heureuse entre ses bras. Je finis par m’y endormir. Au petit jour, il dit, en me regardant de ses yeux fixes d’où les larmes coulaient : « J’ai honte devant la femme de chambre. » Je ne le comprenais pas. Il reprit, avec une haine de soi que je n’oublierai jamais : « Elle verra qu’il n’y a pas de sang sur le linge. Elle saura que je ne suis pas un homme. » Alors, il se leva, écarta brusquement les couvertures, alla chercher une fiole d’encre rouge dans mon secrétaire et la renversa sur le drap… Je ne sais comment je puis vous avouer ces misères. Il me semble que nous le trahissons ensemble !

— Cela suffit, murmura Constant. Vous avez tout dit, et je crois que j’ai tout compris… Comme les âmes sont différentes ! Les unes se dérobent durant des mois ; la vôtre m’a tout de suite livré son secret… Savez-vous ce que vous faites, en allant et venant d’une pièce dans l’autre ? Vous répétez la tragi-comédie de votre nuit de noces. Oui, vous passez du salon dans la salle à manger, comme jadis votre mari passait de sa chambre dans la vôtre. La table joue le rôle du lit nuptial ; le tapis, celui du drap maquillé. Le jour où vous avez renversé l’huile a été le premier de votre contrainte. Ce n’était pas un accident : je ne crois guère aux accidents. Vous reproduisiez, sans le savoir, le geste par lequel Jacob avait répandu l’encre.

Elle s’était rencognée entre le bras et le dossier du grand fauteuil. Sa chair semblait protester contre l’impalpable agression qui violait sa conscience. Constant lui prit la main et continua :

— Vous n’appelez Sientje que pour lui montrer la tache. En l’obligeant à regarder l’étoffe maculée, vous justifiez Jacob du soupçon qui pouvait l’atteindre. Vous répondez à sa remarque angoissée au sujet de la femme de chambre. L’ordre d’appel, incohérent en apparence, que vous exécutez chaque soir est, en réalité, plein de sens et de noblesse ; il efface la tristesse de la nuit d’autrefois ; il nie les échecs successifs qui rendirent nécessaire le subterfuge de l’encre rouge. Il protège votre mari contre la calomnie et lui restitue sa dignité de mâle.

Elle acquiesçait maintenant du regard, trop bouleversée encore pour pouvoir parler.

— Il y a des actions, disait Constant, qui sont comme des rêves ; elles accomplissent dans le présent les souhaits du passé. Celle-ci réalise aujourd’hui, avec un retard de dix années, votre ancien désir que Jacob fût un homme pareil aux autres. Pendant cet intervalle, vous n’avez fait qu’attendre et préparer la satisfaction imaginaire que vous procure la comparution de la servante. Je plains ces observateurs de l’âme qui se refusent à descendre au fond du puits où elle cache ses plus beaux trésors ! Moi qui vous ai regardée vivre, je savais que, pas une heure, vous ne vous étiez sentie déliée de vos serments ; je savais que vous aviez tourné le dos au monde, pour qu’aucune tentation ne pût vous arracher au souvenir… Mais je ne savais pas que votre amour travaillât à supprimer le crime commis contre l’amour. Plus loin que le pardon, plus loin que la fidélité, votre tendresse a construit un délicat mensonge de puissance.

Un monde de rêves l’assaillit, cette nuit-là et les suivantes. Des vagues de souvenirs déferlaient en elle, ramenant d’on ne sait quels gouffres, telle une multitude de coquillages précieusement nacrés, la foule des sensations primitives. Elle remontait de ces profondes plongées aux cités englouties de l’âme, calme et brisée, avec le sentiment qu’une réponse indistincte avait cependant été donnée à des énigmes qu’elle ignorait. L’agitation des soirs avait disparu. Elle pensait comme à une étrangère à cette femme qu’une impulsion ridicule obligeait, la semaine dernière encore, à accomplir des actes sans logique.

Elle avait passé trois jours près de sa mère, dans la détente de l’affection partagée.

Dès novembre, le froid était tombé du ciel pur. A Noël, une glace épaisse emprisonnait les canaux. Des centaines de patineurs circulaient entre Haarlem et Amsterdam. Les audacieux s’engageaient, à quatre ou cinq, sur l’immense banquise boursouflée de vaguelettes du Zuiderzée. On les voyait courir, penchés sur l’appui fictif d’un bâton. On eût dit des brochettes d’oiseaux de mer rasant la houle figée. Ils faisaient halte autour des braseros installés devant une tente où des vieilles débitaient du café. Ils poussaient jusqu’à l’île de Marken, qui brillait comme un jouet au milieu du désert gelé. Des paysannes aux cheveux jaunes les hissaient sur la berge et leur offraient des boissons brûlantes.

Lise les regardait avec envie, car toute son enfance avait participé à cette féerie des hivers. Elle se rappelait des parties de glace où l’on était dix cousins et cousines en jerseys blancs derrière la perche. Elle désira revoir l’Amstel, qui se trouvait associé dans sa mémoire aux aigus plaisirs du froid.

A la sortie de la ville, le fleuve était sillonné de traîneaux. Des prairies couvertes de givre montait une touffe de brouillard qui débordait mollement et s’aplatissait contre le sol rose. Amsterdam n’était qu’une frange grise de toits, de dômes et d’usines. Le soleil descendait, comme un gong de cuivre détaché du zénith. Il semblait qu’en frappant la pierre d’un clocher, il dût sonner avec un grondement joyeux et rebondir. A quatre heures, devant le restaurant du Kalfje, toute une foule dansait sur la glace.

Lise distingua, parmi les patineuses, deux jeunes femmes qui avaient été ses compagnes d’enfance. Un désir lui vint de se mêler à cette cohue glissante. Elle chaussa des patins et décrivit des cercles, dans une passion de mouvement et d’air froid qui la surprit. Ses anciennes amies l’avaient reconnue. Elles l’enlacèrent et, pendant un quart d’heure, les trois corps évoluèrent hardiment sous le regard attentif des hommes. Mais une gêne subite dégrisa Lise, quand elle s’aperçut qu’un officier l’avait remarquée. Il dépassait le trio, dans une rapide avancée, puis pivotait brusquement et glissait à reculons en la fixant. Un sentiment de honte et de crainte naissait en elle. Cette humanité tournoyant gaiement sur la glace noire lui parut soudain pleine de dangers et de tentations. Elle sut qu’elle devait la fuir. En même temps, une fatigue, une raideur douloureuse l’envahissaient. Ses chevilles enflaient sous la courroie des patins. Ses membres, esclaves des rêveries immobiles, protestaient de tous leurs muscles contre le mouvement qui les violentait. Elle quitta ses amies et revint à Haarlem, la conscience alourdie d’un obscur péché.

Elle rêva, cette nuit-là, qu’elle se trouvait dans une chambre de la maison de Bloemendaal, avec sa mère. Celle-ci était encore jeune et telle que Lise avait dû la connaître en sa petite enfance. Elle-même se voyait rajeunie de dix années. Un départ se préparait, dans la chaude allégresse des cœurs. Il s’agissait d’aller retrouver Jacob. Il régnait une tiédeur dorée où montait, avec la vapeur d’eau, l’odeur de l’empois et du linge humide. Lise était minutieusement, amoureusement occupée à repasser son jupon de mariage. Mais, toujours, un faux pli rayait la batiste, un volant échappait à l’injonction du fer et, d’un bras inlassable, des pleurs de bonheur au bord des yeux, la jeune fille, tendrement penchée sur les symboliques blancheurs de la jupe, repassait, repassait.

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