L’ARMÉE SECRÈTE (continued 2)
Reading edition
— Ah, vous numérotez les mensonges, ici ? ricana Guillaume.
— Vous aussi, vous avez menti, lui répondit-on. Vous avez fourni des renseignements sur la marquise de Lenz, qui n’existe pas.
— J’étais payé pour cela. Nous sommes tous payés pour mentir. Mon chef ne me croyait pas, quand je lui parlais du 31. Il m’ordonnait d’arrêter mon enquête. Par contre, il voulait à tout prix des renseignements sur la marquise. Je lui en ai donné. J’ai reçu ses félicitations ! Quel respect voulez-vous que nous ayons pour la vérité, quand nous savons que nos chefs la méprisent, la craignent et l’étouffent ? Il n’y a pas un de mes camarades qui dise la simple vérité. Ceux qui n’inventent pas brodent par zèle, par servilité, par bêtise, par terreur de se voir couper leurs subsides. Vos bureaux sont pleins de rapports, n’est-ce pas ? Des plans d’offensives ennemies, des numéros de régiments, des croquis de forteresses, des histoires d’alcôves, des tarifs de vivres, des modèles d’avions, des signalements de suspects. Ça pèse des tonnes, ça pèse une montagne… Il n’y a peut-être pas, là-dedans, cinq cents grammes de vérité.
— Il est certain, réfléchit l’officier, que si l’on parcourait d’un bout à l’autre ce chaos d’informations, on serait tenté de penser : « Non, ces milliers de voix ne disent pas la vérité. Peuvent-elles la dire ? Il n’y a peut-être rien de connaissable, hormis le délire contradictoire des multitudes en guerre. » Mais ce serait une conclusion paradoxale.
Guillaume écoutait avec surprise. Il perdait peu à peu le sentiment de sa position réelle. Il lui semblait être en visite chez un supérieur intelligent, — le plus intelligent de ceux qu’il eût connus. La colère de tout à l’heure faisait place à un singulier désir, contre lequel il se révoltait encore, — celui d’être agréable à l’homme qui doutait avec cette voix féminine.
— Si tous les chefs étaient comme vous, murmura-t-il en baissant les yeux, alors, oui, on pourrait travailler. Malheureusement, les autres, le mien, surtout, ne méritent que les racontars dont vos tiroirs sont pleins.
— Vous vous trompez sur votre chef, releva plus fermement l’officier. Je vous concède qu’il est prévenu en faveur du 31. Mais je puis vous affirmer qu’il ne croit pas à l’existence de la marquise de Lenz.
— Pourtant, balbutia Guillaume, j’ai ses lettres.
L’officier sourit :
— Au début, nous y croyions tous. Un jour, le 31, au cours d’un dîner auquel j’assistais avec votre chef, nous a révélé la supercherie. Il s’en vantait comme d’une farce particulièrement bonne. Nous aurions dû le punir. Nous ne l’avons pas fait. Nous goûtions fort l’habileté professionnelle qu’il avait dû déployer pour faire prendre cette fable au sérieux par les services. Nous sommes tout de même un peu plus avertis que vous ne le pensez. Nous avons, — à défaut d’intelligence, — une sensibilité du faux assez développée. Et c’est une fort jolie réussite que de nous amuser plusieurs semaines avec un personnage imaginaire. La fantaisie du 31 nous apparaissait comme une flamme d’imagination désintéressée, une manière de création artistique. Elle dénotait une précieuse ardeur au travail. Au lieu de sévir, nous lui confiâmes des missions plus importantes. Mais il fut décidé entre nous que la marquise de Lenz nous servirait désormais à éprouver la sincérité de nos agents. Le respect du vrai est la moindre vertu que nous exigions des subalternes. Nous convînmes donc, quand nous aurions des doutes sur la véracité de certains rapports, de lancer leur auteur sur cette piste imaginaire. S’il reconnaissait n’avoir rien découvert, son honnêteté le réhabilitait. Mais, s’il avait le malheur de nous parler de l’espionne autrichienne, il était perdu. Votre chef avait relevé, dans vos enquêtes précédentes, plus d’une information improbable. C’est pourquoi vous avez reçu la mission de vous occuper de la marquise… Et vous avez fourni de copieux renseignements sur sa personne, ses agissements, ses complices ! Un mois de plus, elle devenait votre maîtresse !
Guillaume eut un rire nerveux. Il se sentait vaincu, moins par la divulgation de ses fautes que par ce singulier désir de plaire. Comme l’officier revenait sur l’affaire du député Girandoux, il l’exposa dans ses détails, sans provocations, telle que Salchine l’avait relatée. Une fois ou deux, il rougit d’un plaisir absurde, car il lui avait semblé qu’on le croyait.
— Votre version est probablement exacte, admit l’officier. Je sais, depuis longtemps, que Girandoux est mort pour une faute qu’il n’a pas commise. Mais quoi ? Ce sont là de ces crimes contre l’humanité, contre la justice et autres abstractions. Ce ne sont pas des crimes contre la France qui, elle, n’est pas une abstraction et a besoin de vaincre. On peut servir la France en fabriquant des faux et en envoyant des innocents au poteau. Girandoux, qui n’était pas vendu aux Allemands, nuisait cependant aux Français, parce qu’il croyait à leur défaite. Il valait mieux qu’il disparût. Nous voulons la victoire et non l’apaisement des consciences. Les escroqueries et les machinations du vicomte nous sont, en dernière analyse, de malpropres, mais d’utiles instruments de victoire. En cherchant à perdre un tel homme, vous avez travaillé contre la France. C’est ce qu’il faut vous répéter, s’il vous semble que vous tombez injustement : mais vous n’êtes peut-être pas de ceux qui éprouvent le besoin de justifier leur mort…
Ces derniers mots rappelèrent brutalement Guillaume au sentiment de la réalité. Il s’était oublié jusqu’à embrasser un instant les doctrines passionnées du chef, jusqu’à prendre parti contre lui-même, dans une espèce de remords voluptueux. L’image de sa mort dissipait ce nuage morbide et le pénétrait de froid. Pour rien au monde, il n’eût voulu que son juge remarquât cette défaillance. Il serra les dents, s’arc-bouta contre le dossier de sa chaise et prononça d’un ton indifférent :
— Croyez-vous que le vicomte, si l’occasion s’en présentait, ne travaillerait pas aussi contre la France ?
— C’est possible, admit l’officier. Mais il faudrait que l’occasion fût bien belle. Et elle l’est rarement. Vous en savez quelque chose, vous qui avez trahi pour trois cents francs.
— Je n’ai pas gardé cet argent, murmura Guillaume. Je l’ai remis à Salchine pour un comité.
— Alors ?
Sa jalousie était le seul secret qu’il n’eût pas encore livré. Il le livra docilement. On lui posa de nombreuses questions sur Natacha, sur le 18, sur le café des Alliés. Il répondit avec empressement, éclaircit, rectifia ses rapports, se nettoya de ses mensonges, dans une hâte scrupuleuse de tout dire. Il ne cherchait plus à défendre son indéfendable vie. Il ne comprenait rien au drame qui se jouait entre cet homme et lui. Il ne savait pas qu’il cherchait, — dans sa tardive sincérité, — à mériter une parole d’absolution, ni que s’il avait pu l’arracher à ces lèvres souriantes, elle eût retenti en lui avec la gravité d’une parole d’amour. Il ignorait les secrètes exigences de sa conscience et qu’à la veille de mourir l’homme peut, dans sa fantaisie inextinguible, entrer en coquetterie même avec son bourreau. Il se tut, puis attendit, interrogeant du regard, quêtant il ne savait quoi. Mais l’officier donna simplement l’ordre d’emmener le prisonnier. Son sourire le quitta comme un masque déposé ; ses traits se figèrent dans un rictus d’amère fatigue et Guillaume ne put lire dans ses yeux gris que la cruelle passion de savoir et de servir.
L’exécution du 15 passa inaperçue. Elle n’eut même pas les honneurs de la presse. Le 18 fut le seul qu’elle émut : une espèce de délire de responsabilité s’empara de lui peu de temps après et lui valut deux mois d’hôpital. Quant au 31, il accueillit la nouvelle d’une oreille distraite : il venait d’arriver à Rome, en mission diplomatique. Il était devenu marquis en passant la frontière… Il ne devait rentrer à Paris qu’après l’armistice. Natacha l’y a suivi ; le spectacle d’une ardente bassesse attache aussi fortement les femmes que l’héroïsme. Salchine, expulsé de Suisse comme révolutionnaire, s’est fait fusiller en Russie comme bourgeois. Madame Hirtz, la paix signée, a racheté un fonds de bijouterie à Lugano. Elle vend les broches-souvenirs, les camées et les pierres taillées, avec la même douceur que jadis les secrets et les têtes.