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L'Amoureuse Initiation

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Reading edition

O.-W. MILOSZ

L’Amoureuse Initiation

(Extrait des Mémoires du chevalier Waldemar de L…)

PARIS BERNARD GRASSET ÉDITEUR 61, RUE DES SAINTS-PÈRES MCMX

DU MÊME AUTEUR

Le Poème des Décadences. — Librairie des Mathurins. (Épuisé.)

Les Sept Solitudes, poèmes. — Librairie Henri Jouve.

En préparation :

Nasta la Voyante ou La Vie des Paysans et des Juifs en Russie, roman.

Poèmes du Nord peu connus, traduits de l’anglais, de l’allemand, du polonais et du russe, par O.-W. Milosz.

Le Livre des Morts, poèmes.

L’AMOUREUSE INITIATION

… On a déjà pu connaître plus d’une fois, en lisant le récit sincère que je fais ici de mes aventures, combien peu il m’en coûte, au déclin de ma vie, de reconnaître la médiocrité du rôle que j’ai joué en ce monde. Il serait peu juste, toutefois, d’imputer à la petitesse de cœur ou d’esprit ce qui me paraît n’être en moi qu’un effet fort naturel de l’expérience et du désenchantement. Il fut un temps où je n’avais souci de rien autre chose que de me préparer à la noble carrière où ma naissance et mes lumières naturelles me paraissaient appeler ; un temps où je ne m’abandonnais que de trop bon cœur à des rêves de gloire et de dévouement dont l’avare réalité m’a si bien appris, par après, à ne faire que peu d’état ; un temps… temps lointain, perdu, à jamais envolé !

Un jour, je m’éveillai tout hébété à mon destin véritable et je reconnus être une de ces âmes infortunées où les imaginations brûlantes de l’adolescence consument la réalité de toute une vie. Néanmoins, secouant ma torpeur, je me composai du mieux que je pus, je fis mon entrée en scène — et le spectacle commença. Pitoyable tragi-comédie ! Que vous en dirai-je que vous ne connaissiez déjà ? Je n’y ai jamais su faire qu’un personnage secondaire et des plus effacés, et je mourrai sans doute sans en avoir connu le héros. Rien n’est si malaisé que d’apprendre à jouer le principal rôle dans les événements de sa propre existence. Ai-je aimé, ai-je haï ? Il me souvient d’avoir ri et pleuré ; jamais, cependant, je n’ai senti palpiter sous ma main le cœur meurtri ou joyeux de la réalité. Je n’ai vécu, en quelque sorte, que pour avoir à quoi survivre. En confiant au papier ces futiles remembrances, j’ai conscience d’accomplir l’acte le plus important de ma vie. J’étais prédestiné au Souvenir.

Pour médiocre qu’elle soit, l’estime que je fais de moi-même en tant que caractère m’apparaît comme une façon de panégyrique au regard du peu de confiance que je mets en mes qualités d’écrivain. S’il est bon, quelquefois, de réunir en soi deux personnalités, c’est toujours chose détestable que d’avoir pour chacune d’elles un style différent ; or, qu’est-ce qui ressemble moins à l’expression de ma pensée que le langage de mes sentiments ? A tous mes écrits, je retrouve cette même marque fâcheuse d’une collaboration de frères ennemis. Au par-dessus, j’ai le grand défaut, commun à la plupart des fils du Septentrion, d’honorer trop la vérité et de négliger la grâce. Faut-il glisser sur un sujet ou ne l’approcher qu’avec précaution ? Aussitôt j’y donne de tout mon vol, comme l’étourneau dans la glu. S’agit-il, au contraire, de mettre en lumière quelque trait noble ou agréable ? Alors je m’arrête, je balance longuement et je me retire tout penaud, ainsi que fait l’ourson couard devant une ruche éblouie de miel et vide d’abeilles. Enfin je trouve plus de plaisir à évoquer des événements fortuits qu’à remémorer les quelques rares triomphes de ma volonté ou de ma raison ; et je me sens si pauvre d’esprit, d’ordre et de suite que, sitôt que j’ai quelque raison d’être mécontent de l’ordonnance d’une partie, j’abandonne le tout au hasard ; d’où cette confusion et ce décousu dont on me blâme si souvent et à si juste titre.

Qu’il me soit permis, toutefois, de rappeler ici pour ma défense combien il est malaisé de classer régulièrement des événements où l’esprit s’efforce en vain de découvrir quelque liaison. Il ne me souvient pas d’une seule occasion où je n’aie été le jouet du hasard. L’imprévu a régné sur ma vie en despote ensemble cruel et facétieux, et je ne pense pas avoir jamais eu d’autre gouverne que de me soumettre en soupirant à ses capricieux décrets.

Au surplus, ami lecteur, tu connais de longue main déjà le persécuteur de l’infortuné Benjamin. L’étrange bizarrerie de son humeur n’a plus rien qui te puisse surprendre, non plus que le grotesque parfois messéant des travestissements dont il était coutumier. Même j’aurais plus d’une raison de te soupçonner d’une secrète indulgence envers ce malin Hasard, ennemi de mon repos ; cependant, je ne me peux défendre d’un sentiment de malaise au souvenir de l’aspect répulsif qu’il lui plut d’emprunter pour une rencontre que je fis à Naples, sur la fin de l’année 17.., à mon retour de Formose. Jamais je n’effacerai de ma mémoire les burlesques détails de cette aventure ; et, en dépit du long espace qui m’en sépare et de l’amitié que je porte depuis lors à son étrange héros, c’est en rougissant que j’avoue devoir à la fureur d’un roquet famélique et galeux la connaissance du plus aimable d’entre les originaux rencontrés au cours de mon errante vie. Il serait juste, néanmoins, que le sentiment de la gratitude l’emportât, en l’occasion, sur le vain souci des bienséances ; car, n’était l’humeur combative de l’affreux animal qui me fit trébucher au seuil d’un coupe-gorge, jamais je n’eusse vu s’arrêter, au milieu de la nuit et du Ponte-Tappio, la silhouette de revenant du comte Pinamonte, ni se tourner vers moi, à la clarté clignotante d’une fenêtre de brelan, le surprenant visage de ce dernier des Benedetto.

J’étais précisément, au sortir du combat sans honneur, occupé de chercher sur le pavé humide de l’obscure ruelle le chapeau qui venait d’y rouler, lorsque soudain, brandillante, cavalière et timide dans le même temps, la singulière figure se vint offrir à mon regard. En dépit de l’heure et du lieu, l’inconnu me fit l’honnêteté de ramasser mon clabaud et de se découvrir en m’accostant ; en sorte que ses mains m’apparurent embarrassées de deux coiffures à la fois. Nous nous examinâmes d’abord quelque temps en silence. L’impression du moment demeure profondément gravée dans mon esprit, car c’est d’elle que j’y date la naissance d’une idée fort singulière et qui me tourmente aujourd’hui encore, savoir : que certaines rencontres ne se font jamais pour une première fois, et qu’il est en ce monde des créatures et des objets que l’on jurerait connaître de toute éternité. Je considérais l’étranger avec surprise et non sans quelque méfiance ; lui, pour sa part, promenait sur ma chancelante personne un regard tout pénétré d’étonnement et de malice…

« Eh ! par le grand Diavolo ! s’écria-t-il à la fin ; foin d’une hypocrite réserve ! Sous le désordre de vos vêtements, je devine un homme de la première qualité ; votre vin même, ne vous en déplaise, sent la bonne compagnie. Je m’ennuie ce soir à périr, mon cher monsieur ; partant, vous êtes le bienvenu ! »

La voix, — une voix grinçante et rouillée de girouette de mars, — me parut pleine de gaîté forcée, de pusillanimité mal déguisée et d’une sorte de papelardise maladive qui en rendait les inflexions incertaines et fuyantes. Je pris mon chapeau des mains décharnées et tremblantes du singulier personnage et balbutiai, en manière de merci et de présentation, mon titre accompagné du nom d’une de mes terres.

« Eh ! par le Styx ! voilà qui sort d’un armorial danois. Pour ce qui me paraît être de votre personne… eh ! non, je ne pense pas avoir jamais eu l’honneur d’en faire rencontre ; toutefois, votre visage ne m’est pas étranger. Non point, monsieur le chevalier, que j’aie mémoire de l’avoir jamais vu, mais les grands yeux que voilà me rappellent beaucoup et même trop de choses… Je suis Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et treizième duc de Brettinoro. Mon ami Poniatowski, le roi philosophe, m’appelle, je ne saurais trop dire pour quelle raison, comte-duc Antisthène. Ma grand’mère était une Guidoguerra ; et je me surprends quelquefois, dans le vin, à tirer vanité des liens qui m’unissent à la maison éteinte des Benedetto. »

Mon roquet famélique et galeux traînait encore, dans l’éloignement, ses glapissantes lamentations ; aux douloureux accents de ce cerbère de tripot, un matou enroué mêlait par intervalles son amoureuse plainte. Un liquide odorant tomba d’une fenêtre sur le pavé visqueux. Une heure indistincte sonna en fausset dans l’ombre soudain plus dense d’un pressentiment d’aurore. Je considérais avec attention le babillard. Si décharné et voûté qu’il fût, il ne me paraissait point trop mal fait de sa personne ; mais sa physionomie, où l’âge avait pratiqué de grands plis et où le souvenir du plus mauvais jour semblait s’être fixé en une sorte de grimace aigre-douce, ensemble éplorée et rieuse, me donnait le frisson de la pitié et du dégoût. Des rides anxieuses couraient en tous sens sur le visage exsangue marqué d’un mal d’aventure ; les tiraillements bizarres d’un grand nez tout gonflé de morgue circonspecte révélaient l’accoutumance, propre aux nomades, de flairer le vent de divers pays ; les yeux, fureteurs et vils (j’ai connu à Sumatra une race de rats gigantesques et frugivores dont le regard tout illuminé de hideuse sagacité me fit soulever le cœur), les yeux de mon nouvel ami, inquiets et fuyants, se figeaient par intervalles dans une sorte de fixité brûlante et vide qui me glaçait le sang.

M. de Pinamonte n’arrêtait pas de babiller. Je n’entreprendrai point de dépeindre la fougue délirante de son discours, ni la véhémence de sa gesticulation. Malgré qu’il n’y eût que fort peu de suite à ce verbiage et que je ne lui prêtasse qu’une oreille distraite, je ne laissais pas que de ressentir, en l’écoutant, un certain plaisir mêlé d’angoisse ; car, détachés même de leur sens, les mots et les inflexions caressaient mon esprit tout de même qu’eussent fait les sons d’un vieux chant entendu jadis au pays de l’enfance. Mon singulier compagnon m’inspirait l’intérêt le plus vif. Je reconnus en lui un de ces petits maîtres quelque peu maniaques qui s’observent moins aux miroirs que dans l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes ; race secrète et fantasque, mais d’un commerce sûr ; car son orgueil est le premier garant de sa sincérité. Celui-là, pensai-je, s’aime trop pour ne m’apparaître pas tel que la vie l’a fait. S’il ment, c’est pour coqueter avec soi-même ; car il estime certainement toute vérité assez bonne pour qui l’écoute. Je pris garde aussi que sa très haute naissance lui était un sujet de poétiques rêveries bien plus qu’un fait réel dont il jugeât possible de tirer vanité. Le singulier de son esprit me rappelait la grâce fascinante et répulsive du serpent ; mais l’ensemble de sa personne me faisait surtout songer à ces grands corbeaux de mon pays qui sont ensemble hideux et beaux, comiques et sinistres. Deux petits plis de tendresse se jouaient aux coins de sa grande bouche flexible et mobile à l’excès, mêlant quelque douceur à l’âpreté de sa longue face saccagée et éteinte.

Sentimental conscient et raisonneur, vicieux par dégoût du monde plutôt que de nature, tel m’apparut mon grand diable d’Antisthène au moral. La nonchalance de sa mise quelque peu poudreuse et chiffonnée s’harmonisait à merveille tant avec la laideur singulièrement attrayante de son visage qu’avec les mouvements tour à tour indolents ou brusques de son long corps dégingandé ; à cause, peut-être, que la négligence dédaigneuse que je surprenais à son équipage se laissait deviner consciente sans néanmoins rien perdre de son naturel. Les plis d’un vêtement sont parfois le prolongement de certaines rides du visage ; ceux que je considérais à l’habit du Napolitain me paraissaient être l’expression d’un désabusement moral bien plutôt que la marque d’une lassitude corporelle.

M. de Pinamonte était vêtu à la façon de ceux qui trop longtemps vivent à l’écart avec leur âme. J’examinai les culottes de soie noire et lâche de mon original, sa perruque sans poudre, sa veste à la mode de l’autre siècle, son jabot désenchanté, et j’eus l’impression de m’être brusquement éveillé dans un monde inconnu, gouverné par le seul sentiment et ennemi de la morose et stérile raison humaine. Toutes les particularités du bizarre personnage : son regard aimantin de rongeur nocturne ; sa voix enrouillée de vieux coq de clocher ; le parchemin craquelé de sa longue face tranchante ; sa mélancolie bouffonne et grimacière ; sa démarche enfin qui du solennel passait soudain au trottinant ; et tout le reste ! et jusqu’à cette façon impertinente de se tapoter les joues avec la chauve-souris morte d’un gant de daim moite et chiffonné ; oui, tous les détails de la singulière figure se fondaient en une sorte d’harmonie du biscornu, en une façon d’ensemble incohérent qui laissait deviner, sous la versatilité de pensée et d’humeur, une remarquable unité de sentiments.

Mes yeux ne quittaient guère l’infatigable babillard ; toutefois, en dépit de la grande clarté qui déjà baignait les choses d’alentour, le comte-duc paraissait se vouloir dérober à mon observation ; comme que je fisse, il demeurait énigmatique et vague à ma vue intérieure ; je l’examinais à travers la brume ténue mais profonde des rêves et des sentiments que sa présence réveillait au tréfonds de mon être ; il ressemblait aux araignées muettes que l’on considère à travers le rayonnement de leur toile, aux animaux d’aquarium se nourrissant de silence dans la buée de leur propre mystère extériorisé. Son babillage, loin de livrer son âme, semblait faire un masque à sa pensée. Il se grisait de paroles oiseuses comme d’autres infortunés s’enivrent de boissons. Tout son être respirait la hâte, l’inquiétude ; sa démarche n’était pas moins vive que son discours et j’avais peine à régler mon pas sur le sien. Automate muet, je le suivais presque en courant par les ruelles désertes. Je n’avais rien à demander et je n’avais rien à répondre ; j’étais dans l’état d’un homme que le sommeil vient de quitter et qui attend l’éclaircissement d’un grand mystère.

Accroupie sur les marches d’une église, une petite gueusante nous implora de ses yeux d’étique et, présentant sa sébile, sollicita l’aumône : Antisthène aussitôt, interrompant sa marche capricante, tira de son gousset une bourse effilochée d’avare et, glissant un écu dans le gobelet vide, murmura à l’oreille de l’enfant quelques paroles qui me firent tout l’effet d’être une proposition suspecte. Un hoquet de vin et de dégoût me monta aux lèvres. Le soleil anxieux et vide de l’insomnie grelottait misérablement sur le pavé boueux.

Outré des façons de mon original, je fis mine de m’en vouloir séparer et portai la main à mon chapeau. Mais Pinamonte, tout secoué d’un rire soudain et me retenant par le bras :

« C’était pour vous éprouver ! Ah ! d’honneur, chevalier, le curieux homme que vous faites là ! Je vous eusse cru plus désabusé des choses de ce monde ; seriez-vous donc autre chose qu’un survivant par esprit de vengeance ? Parlez-moi vrai ; car, apprenez-le, le parricide, l’inceste, le viol, l’incendie et le poison sommeillent dans le plus ingénu, dans le plus inoffensif des mensonges. »

A cet endroit, l’extravagant accentua sa diabolique péroraison d’un claquement humide et sonore de sa langue, en même temps que d’un clignement important et burlesque des yeux et de toute sa face, il donnait à entendre que lui seul, Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et treizième duc de Brettinoro, s’était haussé à cette connaissance lamentable du cœur et de l’esprit de l’homme. Je regardai avec surprise et non sans une sorte de sympathie effarouchée le vieux ressasseur qui maintenant levait vers l’azur du matin un index sévère et facétieux d’apôtre ; et tout à coup je fis un éclat de rire dont l’enfantine fraîcheur étonna mes oreilles. Loin toutefois de s’offenser d’un si brusque accès de gaîté, Antisthène lui fit écho de la façon la plus franche et la plus gracieuse du monde ; de sorte que nous poursuivîmes joyeusement et bras dessus bras dessous notre chemin. « Daignerez-vous honorer de votre présence mes modestes pénates ? » Puis, surprenant sans doute dans mes yeux l’éclair d’une irrésolution :

« Rassurez-vous, chevalier, j’habite l’hôtel familial des Brettinoro, situé dans un quartier paisible et retiré ; ma vieille maison est pleine de choses assoupies et discrètes et vous ne courez aucun risque, ce me semble, de vous y sentir étranger. Tout en prenant le café nous deviserons de ce qui bon vous semblera ; les mille jolités qui meublent mon logis sauront bien nous offrir quelque sujet d’entretien de votre goût. Je me sens porté vers vous par une sympathie obscure encore, certes, mais dont nous ne pouvons manquer de découvrir, tôt ou tard, la raison. Vos regards me parlent des plus chers moments de ma vie passée. Par Caïn dans les taches de la lune ! où donc les ai-je déjà vus, ces yeux qui semblent n’avoir jamais contemplé l’horrible nudité de la vie ? Que de choses j’aurais à vous dire ! Ah ! mignonne ensorceleuse, concubine du Diavolo ! Tant d’années perdues, tant d’illusions tuées ! O mon amour ! ô le plus venimeux des reptiles de l’enfer ! » — « Eh ! quoi ! s’écriait-il soudain, étendant le bras vers une vieille maison seigneuriale à moitié ensevelie sous un riche feuillage d’automne ; le hasard vous a guidé vers ma demeure ; car l’agréable ruine que voici porte le nom pompeux de palais Brettinoro. Un instant, un seul, et je suis tout à vous, corps et âme, monsieur le chevalier ! »

Tout en parlant, mon Antisthène s’était insensiblement éloigné de quelques pas, et maintenant je l’apercevais qui, levant bien haut, à la façon des chiens, une jambe décharnée d’ancien maître de danse, arrosait en toute hâte le mur lépreux de son jardin. Je levai les yeux. Les fenêtres de l’hôtel Brettinoro me firent songer à des regards voilés d’une taie mortelle. Un polisson avait tracé à la craie, au beau milieu de la principale porte, la courbe audacieuse d’une nature de Titan. Mon regard erra distraitement sur la sombre façade dont la vue donnait froid au cœur. Je murmurai, dans un soupir, le nom de ma morte de Vercelli. L’heure était fraîche et frémissante ; néanmoins, toutes choses me semblaient noyées dans la buée d’une mélancolie sans fin qui, suivant mon ombre en tous lieux, m’accablait de longue main d’une sensation d’extrême vieillesse et d’insupportable abandon. Une guimbarde souffreteuse miaulait, dans l’éloignement, la romance d’une Italie à jamais disparue. C’était la voix du passé, de l’oubli et de la solitude, certes ; mais c’était une voix encore ; et mon amie plaintive de Vercelli n’était plus, depuis dix ans, que la Lointaine d’une contrée inhospitalière à l’écho.

J’aspirai non sans quelque attendrissement, dans le vestibule délabré de l’hôtel Brettinoro, la première bouffée d’air méphitique qui m’y saisit à la gorge. L’odeur moussue et somnolente des vieilles demeures est la même en tous pays, et fort souvent, dans le cours de mes solitaires pèlerinages aux lieux saints du souvenir et de la nostalgie, m’avait-il suffi de fermer les yeux dans quelque logis ancien pour me reporter aussitôt à la sombre maison de mes ancêtres danois et pour revivre de la sorte, en l’espace d’un instant, toutes les joies et toutes les tristesses d’une enfance accoutumée à l’odeur tendre si pleine de pluie et de crépuscule des antiques demeures.

Oubliant la présence de l’ironique Antisthène, je me laissai donc, une fois de plus, succomber à la tentation d’évoquer le charme obscur des jours enfuis ; et, fermant les yeux, je humai amoureusement la moisissure dormante du palais. Ce mouvement, qui m’avait toujours paru n’avoir en soi rien que de fort naturel, eut néanmoins pour effet de désopiler outre mesure la rate de mon hôte ; car ce diable d’Antisthène se prit aussitôt à rire, éternuer, tousser et cracher tout ensemble, à l’indignation grande d’un trio de faquins minables et caducs, apparus à l’improviste en chemises d’hôpital et culottes de livrée élimées.

« Avant que de vous faire passer en revue, selon l’antique usage, les portraits de famille qui peuplent cet affreux logis, souffrez, monsieur le chevalier, que je vous présente les marauds éhontés que voici ; car ils me sont, à coup sûr, moins étrangers que les figures sottes ou patibulaires qui ornent les murs de ma maison. Voici donc Giovanni, Francesco et Pietro, serviteurs dignes des meilleurs modèles de l’autre siècle. Tout en rapportant fidèlement à mon coquardeau de père les cailletages des rues et des boutiques, ils se gardaient bien d’évoquer en sa présence certains ébats nocturnes où les dames de notre maison leur donnaient la réplique ; de sorte qu’ils me paraissent bien mériter les soins et les honneurs dont le rejeton de leurs anciens maîtres environne leur vieillesse. »

Impassible autant que lamentable, la livrée ne daigna répondre aux pasquinades du barbon que par un grand salut plein de grâce sévère ; ensuite de quoi elle se retira cérémonieusement à reculons. Cette belle gravité, si pleine de muet reproche, ne laissa pas de produire l’effet que j’en attendais, savoir, un revirement brusque dans l’esprit de mon hôte ; car j’avais déjà tous les sujets du monde de penser que l’exubérance facétieuse du comte-duc n’était rien moins que son humeur naturelle ; dès la première vue, j’avais deviné, dans mon original, un pauvre esprit mélancolique et timoré. Sitôt donc que la porte se fut refermée sur ses gens, M. de Pinamonte laissa paraître tout le trouble dont il était agité. Baissant les yeux, se frottant rageusement les tempes, toussant, soufflant et maugréant dans le même temps, il m’entraîna dans la galerie des ancêtres ; et là, le premier qui eut la malechance de s’offrir à notre vue reçut aussitôt, en pleine armure, toute la mitraille de breloques, de clefs, de monnaies et de tabatières qui gonflait outre mesure les poches de son irascible et timide rejeton. Tout étonné sans doute du haut fait d’armes qu’il venait d’accomplir, le dernier des Brettinoro, soudain rapaisé, pirouetta de fort galante façon et se prit, de l’air le plus calme du monde, à me conter l’histoire de l’ancêtre dont il venait d’outrager la face abasourdie et martiale.

Je ne prêtai qu’une oreille distraite à l’éloquence de mon ami de hasard. Une toile reléguée dans l’angle le plus obscur de la galerie venait de solliciter mon attention. C’était un portrait de jeune femme, dont le regard chargé de mélancolie eut tôt fait de raviver dans mon cœur le plus cruel des souvenirs.

« Et celui que vous voyez là », poursuivait ce bourreau d’Antisthène, « mais que diantre regardez-vous donc, chevalier ? Là, là, cette longue et livide figure de pénitent, ce Satan cardinalisé, c’est Lotto Pinamonte le Fourbe, qui fit goûter à son père Lorenzo des fruits du Frère Albéric. La belle dame que vous apercevez plus loin fut Adélasia Brettinoro, l’amoureuse dont les dents jalouses ne se lassaient point de repeupler la confrérie d’Abeilard ; et voici Ezzelino de Guidoguerra, surnommé le Libicocco, celui-là même qui jugea galant, par un beau soir d’été, de dévorer, dans la fureur de l’inceste, le cœur de sa propre fille Gentucca. »

J’avais beau jouer l’attention et simuler l’intérêt ou la crédulité ; l’indifférence du coup d’œil que j’accordais de temps en temps, par pure courtoisie, aux malfaiteurs de la maison Brettinoro n’échappait point au regard vigilant de leur sagace rejeton.

« Rien ne se laisse si aisément pénétrer, me dit-il en riant, que la raison d’une tristesse sans cause. Toutefois, que cela ne vous trouble, monsieur mon ami ; car je n’ai pas la plus faible envie de railler une distraction qui témoigne si bien de la sûreté de votre goût. Le portrait qui vous fascine porte la signature extrêmement rare de Sassolo Sinibaldo Pinamonte ; quant à la jeune dame dont il s’honore de vous faire connaître la beauté, apprenez qu’elle fut une puissante et perfide magicienne dont l’histoire, mélancolique autant que graveleuse, ne saurait manquer, tantôt, de faire vos délices. Cependant, continua-t-il en se frappant le front de l’air d’un inspiré, une excellente idée se présente à mon esprit, une idée lumineuse, je dirai même divine ; eh oui, par le Diavolo ! divine… Giovanni va sur-le-champ dresser une petite table dans cette galerie même, et, tout en réparant nos forces énervées par les aventures amoureuses ou bachiques de cette nuit, nous évoquerons, devant le portrait de l’ensorceleuse Manto, le charme des illusions mortes et des espoirs ensevelis. Ce sera, foi de Brettinoro ! lugubre, folâtre et délicieux. Je cours, je vole donner les ordres nécessaires. »

Et déjà l’infatigable babillard, donnant jeu aux ressorts impatients de ses longues jambes galantes, disparaissait comme par enchantement dans les remous d’une tapisserie ancienne dont le sursaut m’aveuglait d’une poudreuse averse de momies de taons et de toiles d’araignées.

Je n’entreprendrai point de décrire le trouble qui m’envahit à l’instant où, m’approchant de l’ensorceleuse, je crus reconnaître à son visage les larges yeux en flamme de parfum de celle qui avait été mon âme et qui, depuis dix ans, dormait sous les cyprès lointains de Vercelli. J’abandonne au lecteur le soin de se représenter ma douloureuse surprise. Pour peu qu’il ait l’âme sensible, ce lui sera sans doute chose des plus aisées ; car les soupirs auxquels je donnai cours en cette occasion ressemblent de tout point aux plaintes qu’il n’eût pas manqué d’exhaler lui-même en une occurrence analogue. Passé le premier saisissement, je m’efforçai de regagner quelque empire sur mes sens, et détachant mon regard des yeux troublants de la magicienne, je considérai avec attention l’ensemble de sa personne.

Amené de la sorte à reconnaître qu’elle m’était parfaitement étrangère dans toutes ses parties, je ne tardai pas d’éprouver un certain désenchantement à l’examen de telles de ses disproportions. La courbe audacieuse du menton ne s’harmonisait guère avec l’émaciation quasi surnaturelle de l’inconnue ; les lignes singulièrement enchevêtrées des oreilles longues et fuyantes prêtaient à sa physionomie je ne sais quelle expression bizarre, anxieuse et sauvage d’animal blotti à l’ombre des écoutes ; quant au pli douloureux et cruel de la lèvre inférieure, j’y crus reconnaître, tout de même que sur le front bas et ténébreux, l’aveu des plus redoutables instincts et l’empreinte des pires souvenances.

Entièrement revenu maintenant de mon trouble, j’écartai d’une des hautes fenêtres de la galerie le rideau poussiéreux qui en tamisait la lumière, et je ne pus réprimer une exclamation de surprise en revoyant au grand jour ce qui ne s’était jusqu’alors offert à ma vue qu’estompé d’artificiel crépuscule. Outre que la naïveté du dessin y rappelait certains portraits de cousines et de gouvernantes dont les grimauds des écoles se plaisent, par amour ou par moquerie, à illustrer leurs cahiers, il y avait, dans le chef-d’œuvre informe de M. de Pinamonte, une orgie de couleurs absurde et maladroite à tel point qu’elle me parut passer en extravagance les plus burlesques imaginations des barbouilleurs d’idoles asiatiques. Quelque défavorable, cependant, que fût au pauvre portrait cette brusque irruption du jour, je dus reconnaître qu’elle n’avait point altéré le merveilleux éclat des grands yeux féés. Mon regard plein d’amour replongea dans le mystère divin de ce vieux ciel brûlé de clartés inconnues ; mon âme à nouveau défaillante s’abandonna toute aux attraits pervers de ces prunelles trop fixes et trop grandes ; si bien que j’eus toutes les peines du monde à réprimer, au bord de mes lèvres, l’appel que mon cœur envoyait au mirage d’une passion depuis longtemps ensevelie. Un souffle puissant comme d’un grand vent d’automne, tourbillon de vieilles paroles et de noms plus morts que les feuilles mortes, s’élevait dans mon esprit et, chassant les brumes d’un oubli mensonger qui me dérobait la vue de ma propre âme, dévoilait aux yeux du souvenir l’image de l’antique cité marine où j’avais eu la joie et la terreur de connaître l’incarnation même de ma félicité et de mon infortune.

Pâle d’une pâleur de moribond assoupi, l’eau silencieuse des canaux réfléchissait la torpeur d’une ville de palais déserts et de temples abandonnés. Zéphyr balançait mollement, aux balcons fleuris de rouille, les jardins de lianes pensives, noyant aux miroirs ternis la traîne jaunissante de leurs robes de fées. Sur toute la cité de vision planait, en finale de mélodie de rêve, un silence plus irréel que le tintement d’oreilles des fiévreux. La ville que j’avais aimée jeune et joyeuse était morte avec la jeunesse et la joie de mon cœur. Je reconnus le palais ducal où le régent de S… m’avait présenté à la plus douce des belles. Les portes étaient condamnées, les lichens rongeurs avaient envahi les marches disjointes des perrons, l’eau verte des rios noyait les seuils, l’arc-en-ciel brûlé des soleils anciens miroitait en couleurs de poison aux grandes fenêtres indifférentes. J’interrogeais en vain les quatre horizons ; le silence, le crépuscule et l’oubli s’étaient établis en maîtres absolus en tous lieux.

Un bruit de pas vint rompre le charme de l’évocation à l’instant même où je m’abandonnais tout entier à l’étrange bizarrerie qui nous incite à rechercher, parmi les douleurs du passé, quelque dérivatif à l’ennui du présent.

« Sur mon âme, chevalier, l’air de mécontentement répandu sur votre visage me dispense de toutes excuses. Je vous en devais pour ma trop longue absence ; mais je me garderai bien de vous en faire au sujet de la brusque interruption de votre colloque avec Manto. J’ai quelque droit de me montrer jaloux de la belle ensorceleuse ; et je tremblais, en outre, de vous laisser trop longtemps tête-à-tête avec elle ; car la dame est dangereuse, même en peinture. — Et vous, rigides serviteurs d’une maison déchue, — continua le badin, se tournant vers les tristes momies ployées sous leur fardeau de tables et de chaises, — vous, vénérables faquins demeurés fidèles aux sentiments de jadis, et partant supérieurs aux puissants du siècle, faites en sorte que votre hôte illustrissime soit servi comme au temps des vrais Brettinoro, et décampez ensuite comme si l’âge d’or des étrivières ne menaçait point de s’évanouir à jamais. »

Sitôt que la table fut dressée, le comte-duc m’invita à y prendre place et nous attaquâmes de grand cœur une fort alléchante collation de café, de biscottes et de condit.

« Vous allez, par le Diavolo, monsieur le chevalier, entendre le récit d’une aventure que j’ai su, contre mon penchant aux confessions importunes, tenir absolument secrète jusqu’à ce jour. L’ensorceleuse que voici en fut la cruelle héroïne, et moi qui vous la rapporte, je rougis d’en avoir été la victime ensemble ridicule et déplorable. J’ai depuis quelques heures à peine l’honneur de vous connaître ; toutefois, les moindres particularités de votre personne me révèlent le confident que ma pénible discrétion attend depuis tant d’années. Je veux vous ouvrir de la façon la plus simple du monde mon cœur — un bien pauvre cœur, foi de Brettinoro ! — et je n’espère en retour qu’un brin d’indulgence envers une histoire dont tout autre que vous réprouverait, sans doute, et la sentimentalité surannée et le romanesque ensemble graveleux et ingénu. »

Le comte-duc fit à cet endroit une pause un peu longue qu’il employa à toussoter à la façon des précieuses, à se moucher éperdument et à crachoter d’un petit air rêveur dans la direction du portrait enchanté.

Je considérais le bizarre narrateur avec une surprise sans cesse croissante. L’écervelé barbon avait jugé plaisant de dissimuler son habit de ville sous les plis amples et bruissants d’une robe sang de bœuf qui relevait de tragique façon la lividité surnaturelle de son visage. Une toque de velours, fort semblable à la coiffure des macaques de la foire ; une paire de babouches du Levant fleuries et surdorées ; des gants lâches et poudreux de cardinal ancien ; enfin un mouchoir de soie d’Arménie, tout humide d’éternuements de priseur, complétait le bizarre équipage de mon hôte. L’attitude de M. de Pinamonte trahissait l’angoisse du narrateur qui, en évoquant quelque drame du passé, s’étonne secrètement d’en avoir été le héros. Des plis rugueux et profonds tourmentaient la face orageuse et coriace de mon carême-prenant ; et une petite larme, perdue dans le tissu effilé de ses rides, tremblotait piteusement, telle une goutte de rosée prise au piège sinistre de quelque aragne desséchée des vieux jours.

« Connaissez-vous Venise la Belle, la Tendre, la Singulière, monsieur le chevalier ? Par Caïn ! la question n’a point d’autre excuse que de venir du plus écervelé des humains. Eh oui, vous connaissez la ville des plus beaux rêves et des pires réveils. Je gagerais que vos séjours y furent aussi délicieusement tourmentés que les miens et que le souvenir que vous en avez gardé porte la même teinte de mélancolie que les confidences que vous allez entendre. J’ai toujours raffolé de l’animation factice et de la gaîté fébrile de cette cité mourante et carnavalesque. L’amour y dissimule sa face sous un masque et le goût de l’aventure s’y entoure volontiers de mystère ; à cause que le vice, la démence et la décrépitude redoutent la clarté du jour. Quelque singulières que vous puissent apparaître mes aventures, le simple fait d’avoir eu la reine de l’Adriatique pour théâtre en atténuera à vos yeux le côté importun et risible. Chaque pays, chaque ville a une atmosphère spirituelle en propre et rien ne se laisse si aisément modifier par l’ambiance que notre façon de juger et d’agir. Je loue donc mon aventure d’avoir été un roman vénitien ; car, si elle me fût arrivée en quelque contrée moins propice au fantasque, je n’aurais, pour dire le vrai, rien de moins pressé aujourd’hui que de vous en faire la relation.

« De ma vie, je n’aurais que fort peu de chose à vous dire. Mon enfance n’a pas connu l’amour ; ma jeunesse n’a point goûté aux doux fruits de la passion ; et, aux portes de la vieillesse, l’âge mûr m’a quitté sans me laisser le souvenir d’une amitié. Je n’ai jamais connu d’autre souci que de combler avec mille extravagances la place que l’amour laissait vide en mon cœur ; car les lieux où la tendresse dédaigne de s’arrêter sont visités par les plaies du mensonge, de la folie et de l’horreur. Ma volupté même n’a jamais été autre chose qu’un dérèglement de l’imagination. Mon sang amer et douloureux a charrié longtemps l’immondice romaine et la cendre de Sodome. Cruellement dupé dans ma recherche de l’amour pur, je me vengeais de mon âme en polluant mon corps. L’ignominie de ma luxure coula sur la chair de l’enfant, comme dégoutte de la fleur la bave horrible des limaces d’octobre. J’ai cherché l’amour partout où j’avais quelque espoir de le trouver ; et je demeurais solitaire au milieu d’une foule d’aveugles et de sourds. Comme tous les voyageurs j’ai eu, néanmoins, mille aventures vulgaires de Cour, de coche et d’auberge.

« J’ai lu la légende de la cupidité, de la sottise et de l’hypocrisie dans les plus beaux yeux de l’Europe. Mon cœur était vide, mon âme était flétrie. Je ne me suis jamais connu d’autre courage que celui de l’avilissement ; en dehors du vice, j’étais la timidité même. Je n’adressais qu’en tremblant la parole aux filles que j’outrageais quelque temps après de la façon la plus brutale et la moins naturelle du monde. Les rêves de l’ambition ne m’ont jamais tourmenté ; j’étais inapte à concevoir bonheur, gloire ou grandeur en dehors de l’amour. Fort pauvre d’esprit d’ordre et de suite, insoucieux des affaires, je passais sans cesse de la dissipation à la lésine, pensant réparer par celle-ci les fautes de celle-là ; et tel qui vendredi m’avait connu panier percé, s’étonnait de me retrouver fesse-mathieu dimanche. Ma mélancolie a toujours été profonde ; la fuite des instants me glaçait le cœur.

« L’un des plus tristes effets de la préséance que nous accordons à la raison est de nous détourner du sentiment profond des choses éternelles et de nous abandonner ainsi aux affres engendrées par l’idée absolument fausse que nous avons du temps. Est-il pire aberration que de mesurer le divin par le moyen de l’aune prescrite à nos pas dans ce monde ? Qu’est-ce donc qu’un accommodement entre la nécessité de l’adoration et l’idée de la fin ? Qu’est-ce enfin qu’un amour passé ou un amour futur ? La difficulté d’aimer vraiment ce qui est humain a créé une possibilité de douter de l’universel amour ; nos éphémères attachements empoisonnés de mensonge nous ont enseigné à chercher des bornes au Saana illimité de la Tendresse ; et, de la sorte, du temps nous avons fait une réalité et de l’amour un rêve. O faiblesse de l’esprit ! O vulgarité du cœur ! Nous avons appris à nous passer de l’amour véritable. Or vivre sans amour, c’est végéter dans l’ignorance de l’éternel, et c’est ruminer sottement, au sein même de la très belle et très passionnée réalité, la complainte sacrilège du temps trop court dans la joie et trop long dans l’adversité. Créatures élues de l’amour, maîtres des choses éternelles, nous avons fait de notre puissante vie deux parts stériles et maussades, dont nous employons l’une à tuer le présent et l’autre à pleurer le passé ; et voilà comment des êtres destinés à l’exultation de l’amour arrivent au bord de la tombe sans jamais avoir connu autre chose, de leur stage préparatoire sur cette terre, que l’ennui et le regret.

« Souffrez, monsieur le chevalier, que je m’étende un peu sur des misères qui ne furent considérées que trop rarement du point de vue où je me place. Au reste, je me pique de vous en pouvoir parler en parfaite connaissance de cause ; car je n’ai point rencontré de mélancolique à Bedlam même qui se pût flatter d’en avoir souffert autant que moi. Ma vie entière n’a été, somme toute, qu’une longue maladie de l’arbre du temps ; un de ces champignons plus durs que pierre qui font une bosse de moisissure aux tendres saules pleureurs amis de la lune et de l’eau. A ce mal satanique il n’est pas de remède en dehors de l’amour ; mon amour, malheureusement, m’a rencontré trop tard et n’a jamais su extirper de ma moelle la racine vorace et cuisante de ma folie. Je fus le plus habile des destructeurs d’espérances, en même temps que le plus sincère des créateurs de regrets ; ce qui est n’avait point d’autre raison d’être, à mes yeux, que de cesser d’être quelque jour, et cela le plus tôt possible, afin de fournir à mon âme une occasion de se lamenter.

« Partout sur mon passage la splendeur de la vie éclatait comme ces grands aloès ivres de chaleur qui pointent vers le soleil la flèche de leur fleur guerrière ; la mer et le ciel se rencontraient à mes pieds comme le temps se noue au temps dans le cri de l’amour ; sur le rivage de l’éternité, des corps puissants se tordaient dans le soleil, des corps tragiques et doux, des corps immortels comme les nombres et comme les rythmes, et dont le gémissement de désir ressemblait au cri de quelque grand effroi mystique ; la terre entière présentait à ma vue l’apparence d’une table surchargée pour la nuit des noces ; on n’attendait plus que l’amant ; et Pinamonte passait furtivement, la bouche tordue d’ironies mensongères, le cœur dévoré des fiels de méfiance. Au lieu de rechercher l’amour immortel dans les jardins pleins de fleurs, de soleil et de voix, je dirigeais ma course fastidieuse vers les plus tristes lieux de ce monde ; vers les forêts croupissantes des contrées baltiques ; vers les villes de province de l’extravagante et malheureuse Pologne ; vers les petits ports anglais, stagnants et crépusculaires ; vers certains villages d’Italie, vieux et vides, sans histoire et sans avenir ; vers les faubourgs lamentables de Londres et de Paris ; vers… hélas ! chevalier, vers tous les lieux avilis par le mensonge de la tristesse, de la laideur et de la mort ; vers tous les coins sinistres où l’on s’étonne de ne découvrir point le tombeau de quelque ami perdu de vue depuis des années…

« Je quitte la place bigarrée où les luisantes fontaines répandent leur fraîcheur, où les rondes d’enfants tournoient dans le soleil vaporeux de l’après-midi, et je m’engage dans quelque ruelle odorante, enfiévrée, secouée du frisson des ombres glacées et bleuissantes. Je soupire : « Par le ciel et l’enfer ! que la vie est vide, que le temps est long ! » Ce ne sont partout que murailles lépreuses, que fenêtres teintées de lie de pluie ou d’arc-en-ciel de l’autre siècle ; que cheminées couronnées de fumées âcres et paresseuses, aux odeurs mélangées de chair humaine et de graisse de reptile. Un ciel de chemises se balance au-dessus de ma tête ; linges mélancoliques et pestiférés, d’un blanc de lèpre, d’un bleu de mal caduc, d’un jaune de foire, de pissat ou d’ictère ; linges vides de pendus, mais pleins de vermine noyée…

« Je m’avance au milieu d’un grouillement d’enfants maigres et contrefaits ; tels d’entre eux nettoient dans les eaux de vaisselle leurs pauvres pieds chaussés d’une crasse squameuse ; d’autres se pouillent à la façon des babouins ; et plus loin, à l’ombre des portes, derrière des amas de caisses démembrées et de barriques vides, des fillettes dévoilent à leurs compagnons de jeux les secrets titillants et malpropres d’une chair précoce.

« Le cœur et la pensée loin, bien loin de ces choses et de moi-même, je continue ma singulière promenade à travers un cauchemar de misère et de laideur, de stupres et d’excréments. Et voici que mon regard est attiré par le jeu d’un rayon sur quelque colonne ou seuil d’église. J’interromps aussitôt ma marche, mon regard s’attache à la vieille pierre chauffée de clartés de jadis ; le fantôme de « ce qui aurait pu être et n’a pas été » apparaît dans le soleil vieillot et me regarde longuement, longuement, dans le point étincelant de mes yeux. « Je suis celle que tu aimas dans les siècles passés, dans le temps sans nom », chantonne le pur fantôme. « Je suis celle qui foula, certain jour, les mêmes marches, au son des mêmes cloches, dans le temps à jamais perdu… La fille apprivoisée des eaux, des hautes herbes et des ombrages du duché de Brettinoro ; la sœur de ton adolescence ! Les mêmes marches, les mêmes cloches. En dépit de la mort, et du dégoût, et du désespoir ! La ville était si joyeuse alors, t’en souvient-il ? Les fiers chevaux, les grands carrosses de l’autre siècle, les soies lunaires, les senteurs nébuleuses. Et des amours dans nos âmes, douces comme des miroirs du temps défunt, mystérieuses comme l’odeur des nymphéas, pures et tièdes comme le mufle baveux et tendre d’une vache ! Je suis morte, ô Sassolo, ô Sinibaldo ! Je suis morte depuis les temps. Le monde s’écroulera, les astres s’éteindront, la mémoire de ces âges s’effacera à son tour ; et moi, moi je ne reviendrai jamais vivante ; tu ne verras jamais ma chair, tu n’en boiras jamais ni la volupté ni les pleurs. Le bonheur est mort ; tout n’est que poussière, tout n’est que cendre ! Que fais-tu là tout seul, ombre de toi-même, au sein d’une ville ruinée ? Que fais-tu là, Guidoguerra ? Qui te plaint, qui t’aime, qui t’attend ? Je suis morte et tu es seul, horriblement seul. Est-ce le courage de mourir qui te fait défaut ? Qui t’attend à ton logis ? Est-ce la solitude, est-ce la laideur des choses, est-ce la longue insomnie ? Hélas ! le temps a tout mangé ; le temps est plus patient que le ver et plus long que la tombe. Tout a été détruit ; seul le temps est matière ; seul le temps est Dieu. »

« La voix faiblit, s’éloigne, s’évanouit. Un grand silence descend sur mon cœur. Je regarde à droite, à gauche ; personne. Les premières lampes s’allument ; c’est l’heure paisible de la soupe et du pain de la misère. Seul, Pinamonte ! Te voici seul au milieu d’une ville inconnue, seul, tout seul, loin de tous et de toi-même ; car ce soi-même est inconnu aux pauvres d’amour.

« Allons, vieilles jambes de vagabond, en avant ! Allons, vieux os, vieilles semelles, vieille ombre sur le pavé boueux ! Les seuils des temples ne nous sont pas favorables ; ce qu’il nous faut, à nous, c’est le silence et l’ombre des petits coins malodorants et limoneux des impasses en putréfaction… Voici, là, à droite, le lieu où nous pourrons attendre l’achèvement des temps. — Et mon regard, monsieur le chevalier, se repose avec amour sur un coin de mur empesté.

« Ha, Pinamonte, mendiant d’amour, voici le tombeau pisseux et moussu qu’il vous faut. Asseyez-vous entre ces deux cas d’enfants, sur ce monticule de vieux légumes et de balayures, et collez à la muraille galeuse votre dos pétrifié de reptile ! Respirez longuement le souffle pestilentiel de cette nuit qui ne promet pas de demain ! Vous voici ordure au sein de l’ordure, excrément parmi les excréments ! Qu’une fenêtre de taudis maintenant s’entr’ouvre ; qu’un vase répande sa bénédiction sur votre tête de fou raisonneur, et ce sera le digne couronnement de votre œuvre et de votre destin. Ha, jambes galantes de ruelle et de cour ! voici un abri pour la nuit. Laissons le temps courir, laissons-le mourir… Nous ne cherchons plus rien ; l’Amour est mort ; seul le Temps est matière, seul le Temps est réalité. Dormons, dormons en paix dans le cloaque des générations, fidèle image d’un monde ennemi de l’Amour. Attendons la fin des temps, mon âme ; et qu’après notre mort l’ordure s’amoncelle sur nous et que ce soit là notre tombe, notre oubli et notre éternité. »

« Que de nuits de ce genre j’abrite en ma mémoire ! Que de nuits de solitaire, d’abandonné ! Même il me souvient de m’être éveillé une fois, sur l’ordure et sous la bruine, à demi étranglé par un grand diable de guet pris de vin… Ah ! chevalier, je vous fais là de moi-même un singulier portrait ! Pour l’achever en quelques traits rapides, permettez-moi d’ajouter ce détail encore : j’étais ce que l’on appelle un imaginatif ; j’avais quelque teinture de lettres ; je maniais le vers aisément ; cependant, au milieu de mes harmonies, je ne distinguais aucune voix qui ressemblât aux accents de la passion. Tels de mes vers étaient riches de musique, tels autres de couleur ; mais il leur manquait à tous le battement tumultueux des grandes ailes de l’amour. Pour être bref, je n’ai jamais été autre chose qu’une médiocrité agrémentée de quelque bizarrerie ; et lorsque vous aurez ajouté à ma haine du mensonge et à mon dégoût du monde l’insupportable mépris où je tenais mon propre caractère, vous connaîtrez de façon certaine quels étaient, vers le temps de mon aventure, les principaux traits de ma nature morale.

« J’étais alors dans ma quarante-cinquième année. L’âme aigrie par les souvenirs tragiques d’une enfance des plus orageuses, le corps énervé par les insipides excès d’une jeunesse que les plaisirs impurs n’avaient su qu’à demi consoler de la perte des illusions d’art et d’amour ; vieilli avant l’âge par l’incessant combat que la haine du genre humain livrait en mon cœur à la crainte de la solitude, j’avais résolu d’aller finir mes jours dans quelque cité glorieuse et déchue dont l’atmosphère fût en harmonie avec mon propre déclin ; et mon choix tomba naturellement sur la merveilleuse capitale de la Vénétie.

« J’arrivai dans cette ville sur la fin du mois d’octobre. La soudaine sensation d’apaisement qui me pénétra à la vue des palais songeurs et des eaux assoupies me parut de fort bon augure pour mes ténébreux projets de loup-garou. Retraite paisible et vieillotte, nostalgie artificielle d’un passé historique, antérieur à celui dont le souvenir nous tourmente ; amitié, enfin, de quelques livres graves et d’une âme humble et fidèle, je ne connais point d’autres remèdes à la mélancolie. Tout fier de me voir mener à bonne fin mon héroïque résolution, je consacrai quelques jours à la visite des lieux chers à ma jeunesse ; en suite de quoi j’allai frapper à la porte d’une antique maison, tapie au plus obscur d’un certain calle Barozzi, dont l’aspect sinistre m’avait déjà frappé lors d’un précédent séjour à Venise. J’aimais surtout la masure pour l’expression de maussaderie et d’hostilité que je pensais lire à ses fenêtres poudreuses et grillagées. Je me présentai à la vieille propriétaire bossue et lunatique. L’éloquence madrée de Giovanni ne laissa pas que de produire effet sur l’esprit de dame Gualdrada. La sorcière me céda son antre pour une somme des plus modiques, à la réserve de deux ou trois pièces fort retirées qui composaient, dans les combles, son appartement particulier ; et je m’installai aussitôt dans mon sinistre ermitage avec la ferme résolution de ne le quitter jamais pour aucun autre lieu de ce monde que l’enclos réservé aux morts. Hélas ! je comptais pour trop peu la faiblesse de mon cœur.

« Je goûtais depuis six mois les dangereuses douceurs de la réclusion et de la misanthropie, partageant mes loisirs, ou plutôt ma mélancolique oisiveté, entre le vide de la métaphysique et le néant de mes essais artistiques ou littéraires, lorsqu’un soir, affriandé par une tendre bouffée de brise molle d’avril, je me laissai succomber aux tentations du monde extérieur et descendis, avec le fidèle Giovanni, à l’obscure et silencieuse ruelle dont j’étais devenu l’invisible habitant.

« Je venais de faire quelques pas à peine sur le pavé délabré, quand tout à coup, du calle Scuola dei Fabbri, je vis déboucher la grotesque figure du prince Serge Labounoff, vieux compagnon de débauche du temps que je faisais la belle jambe à la Cour de la Sémiramis du Nord. Je m’étais sottement engoué, certaine nuit d’ébriété, de ce lourd bonhomme sans monde et sans talent ; et j’ai bien souvent maudit, depuis lors, l’importun hasard qui durant ma courte carrière de diplomate s’était plu à me le jeter dans les jambes à Londres, à Hambourg et à Paris. Me trouvant trop près du danger pour songer à prendre la fuite, je me résignai tristement à l’héroïsme et continuai mon chemin. D’abord qu’il m’aperçut, l’exubérant et replet boyard leva au ciel, à plusieurs reprises, ses bras rondelets de nourrice moscovite et me héla d’une voix de tonnerre par cinq ou six de mes noms, accompagnés d’autant de jurons et de crachements ; après quoi, me serrant sur son cœur et humectant mes joues de gros baisers avinés, flasques et retentissants, il me hurla tout contre l’oreille : « A l’aide, par Hercule et Labounoff, à l’aide ! Je me meurs d’amour, aimable Pinamonte ! Ah ! gardons-nous de troubler, par la vaine évocation d’une jeunesse sans charme, la joie d’une pareille rencontre ! Peste soit des jours envolés ! que l’âze les besogne ! Vive le présent ! et le plus longtemps qu’il sera possible ; car je meurs d’amour et aussi de soif ! »

« Je me débattais désespérément dans l’étreinte du Scythe et le donnais à tous les diables ; toutefois, je dus reconnaître que le bourreau avait de fort bonnes raisons d’associer son nom à celui de sa divinité favorite ; car son bras de gladiateur nabot ne me fit grâce de sa fougueuse accolade qu’après qu’il m’eut fait asseoir de force sur la banquette crasseuse d’un bordel public où je dus, bon gré mal gré, et tout en sirotant des rogommes étranges, prêter aux érotiques divagations du Barbare une oreille plus assourdie qu’attentive.

« C’est une magicienne, aimable petit Brettinoro ; une ensorceleuse, une Circé, une Manto, que la charmante qui m’en a donné dans l’aile. Elle laisse reposer sur mon visage son regard de Cynthie égarée au royaume des Ondines, et voilà ma gueuse d’âme qui me quitte, qui s’en va, qui s’enfuit je ne sais où, telle une somnambule. Ah ! fille de gourgandine ! La voyez-vous qui fuit, qui se dérobe, qui réapparaît à l’improviste ici, là, là-bas ? (Et, d’une main velue et gantée de joyaux barbares, le prince désignait un coin obscur où des marauds avinés caressaient à tour de rôle les appas pulpeux d’une Margot de carrefour.) Elle parle. Silence ! Elle parle. Silence, palsanguienne ! L’entendez-vous, mon tout aimable Pinamontino ? Elle parle : le français avec un accent d’outre-Rhin, l’italien avec de curieuses intonations rauques d’Espagne. Elle parle, vous dis-je. Et moi ? Ah ! pauvre de moi ! Je reste muet comme une tulipe, et je me contemple dans l’éclat de miroir fixé à la coiffe de mon clabaud, et je garde un silence amoureux et stupide. Car les mots perdent leur sens dans la barcarolle nocturne et lointaine de sa voix. Son âge ? Elle n’est pas de prime jeunesse — pour nous autres, s’entend ; dix-sept ans, dix-huit, vingt peut-être. Mais laissons cela. Nul ne saurait dire au juste qui elle est, moins encore d’où elle vient ; sa personne est des plus énigmatiques. Toutefois les portes des plus austères palais s’ouvrent devant ses pas comme par enchantement. Très belle ? Peut-être. Mais surtout délicieuse, exquise, suave. Et admirée de tous, et courtisée par les bachelettes elles-mêmes. Veuve d’un gentilhomme florentin ? Espagnole née en Irlande ? Elle l’assure, on le prétend ; je le veux croire. Bah ! Aventurière, aventurière, direz-vous. Soit. Admettons-le. Rien n’est même plus sûr. Mais que nous importe, par Hercule et Labounoff ! On la vit débarquer ici il y a quelque cinq ou six mois, en compagnie de son frère Alessandro, à peine plus âgé qu’elle. Un curieux personnage, par ma foi ! Gentilhomme aux façons d’adepte pipeur aux dés, au demeurant fort agréable de sa personne, trop agréable peut-être, car ses façons me font toujours songer aux minauderies des chevaliers de la Manchette. Mais, encore un coup, passons outre. Malgré que la friponne m’ait pris en gré et qu’elle paraisse avoir la dernière confiance en moi, elle met à couronner ma flamme une lenteur qui désespérerait tout autre que le vainqueur de Catherine. Or je n’en raffole que plus fort de la gracieuse enfant, de la toute belle colombe de gueuse ; et puisque nul en ce monde n’est tant de mes amis que vous, il faut absolument que je vous présente au charmant objet de ma braise. Vous verrez ses yeux. Ses yeux ! Vous souvient-il de nos nuits de lune à Windsor ? Vous retrouverez dans les yeux de ma déesse vos chères brumes pailletées de lune mystique, de lune folle d’amour. Il faut que je vous fasse connaître ses yeux. Il le faut ; je le veux. Ah ! vipère de colombe ! ah ! trop aimable drôlesse ! »

« Je n’entreprendrai point de vous rapporter dans son entier le discours enamouré du prince. Cela me jetterait dans un détail qui n’aurait point de fin. L’éloquente fureur du ragot se prolongea fort avant dans la nuit, et je n’en sus activer l’épanchement qu’au prix d’une promesse formelle d’accompagner mon Moscovite à la fête que le vieux duc di B… donnait le lendemain pour la belle Manto, comtesse (ou pseudo-comtesse) de… par le Styx ! le nom m’échappe… Au surplus, que vous importe son nom, chevalier ? Ah ! j’y suis ! Annalena de Sulmerre ! Clarice-Annalena de Mérone de Sulmerre ! »

Au regard pénétrant que le comte-duc me jeta en prononçant le nom de l’ensorceleuse, je jugeai qu’il s’était attendu à quelque mouvement de surprise de ma part ; toutefois, j’avais pressenti cet endroit épineux de la confidence, et je ne laissai rien paraître du trouble où m’avait jeté le son des syllabes adorées. Malheureusement, l’effet d’une impassibilité qui me coûtait tant d’efforts fut tout contraire à celui que j’avais droit d’en attendre ; car ce cruel M. de Pinamonte, se renversant dans son fauteuil et agitant avec fureur tête, bras et jambes, donna tout soudain cours aux impertinents éclats d’une joie immodérée.

« Chevalier de mon cœur et de tous les diables ! L’attention que votre courtoisie daigne accorder au babil d’un roquentin lunatique est tout à votre honneur, car je me rends parfaitement compte du peu de chances qu’a de vous paraître plaisant le récit d’une aventure qui ne vous touche en aucune sorte ! »

Malgré que je ne goûtasse que médiocrement l’ironie tant soit peu insistante du Napolitain, j’estimai honnête de dissimuler sous un vague sourire le dépit que j’en ressentais ; ce pendant que le traître Pinamonte, visiblement amusé de la grimace aigre-douce de sa victime, poursuivait son récit en ces termes :

« Je voudrais passer sous silence le trouble singulier où me jeta l’enthousiasme importun du prince ; car de toutes les passions détestables qui brûlent dans l’enfer du sang humain, celle de la jalousie physique est assurément la plus bizarre et la plus douloureuse. Quelque réflexion que je fisse, je ne parvins pas à étouffer dans mon cœur les mouvements qu’y venaient de réveiller les amoureuses turlutaines de mon ancien compagnon de ribotes. Le portrait que le romanesque boyard s’était plu à me faire de sa belle ressemblait singulièrement aux mirages dont ma capricieuse jeunesse avait vainement pourchassé la beauté tendre et mélancolique. Je frissonnai une fois de plus devant le vide affreux de ma destinée ; et lorsque, aux premiers feux du jour, je repris le chemin de mon solitaire et maussade logis, je me sentais tout plein déjà et d’une cruelle flamme dont j’ignorais l’objet et d’une jalousie aveugle et féroce dont je m’obstinais en vain à pénétrer la raison.

« Le principe obscur de ce sentiment si éloigné des soucis de la raison devint bientôt le principal sujet de mes méditations ; jamais, néanmoins, je n’en ai su établir de façon certaine la nature : car la jalousie est étroitement liée à l’amour, et l’amour même n’est guère concevable sans objet déterminé. Si ardue que fût la question, elle ne laissa pas de m’éclairer sur certains côtés de notre nature. Je lui suis redevable de connaître que la plupart des humains s’attachent moins à la réalité de ce qu’ils aiment qu’à l’illusion qui apparente la créature élue à l’image innée qu’ils en portent dans leur esprit. Est-il, en effet, amant véritable qui pour considérer avec attention l’objet de sa tendresse, ne ferme les yeux à la réalité et n’en tourne la vue intérieure vers les profondeurs de son âme ? Ah ! chevalier, nous n’aimons jamais qu’un seul être ; cet être unique, nous le portons au plus profond de notre inconnu ; il est identique à notre destinée, à l’éternité d’amour dont notre âme est l’indestructible demeure. Quiconque aime véritablement aime Dieu !

« Le prince ne manqua point, le jour suivant, de me venir prendre chez moi à l’heure convenue ; et sans trop nous attarder aux libations dont nous étions coutumiers en nos entrevues, nous quittâmes l’obscur asile du rêve et de la misanthropie, pour nous rendre en gondole au palais du vieux duc di B…

« Le valet qui nous annonça était revêtu d’une livrée ponceau. Je laissai choir, sur le seuil de la salle inondée de lumière, le gant de ma main droite ; les tapis étaient d’un rose ancien et tendre. Je levai les yeux et reconnus tout soudain qu’une vie nouvelle venait de commencer. J’aperçus une dame blonde au milieu d’un groupe de seigneurs mûrs, solennels et chamarrés. Certaine fontaine du parc ancestral, chère à mon adolescence, se prit à chanter dans ma mémoire ; il y avait au bord de son bassin un banc rongé de mousses dures et brûlées ; le saule pleureur y frôlait de son feuillage les vieux feuillets jaunis de mon Don Quichotte de la Manche. Hélas ! l’Amour était là ! O joie ! Le temps avait cessé d’être ! Quelqu’un prononça mon nom, ensuite celui du duc. Le vieux di B… avait gardé un souvenir très précis de ma folâtre grand’mère, la fameuse Guidoguerra. Que tout cela nous rajeunissait peu ! Une dame blonde, vêtue de blonde ancienne, au milieu d’un groupe de béjaunes et de vieux seigneurs solennels et chamarrés !

« Une résurrection par amour, un miracle d’art ; Eurydice elle-même chantant quelque arioso de Gluck ; un marbre athénien s’animant au souffle d’une églogue d’André Chénier ; certes, ce serait beau ; assurément, cela serait sublime. Toutefois ce serait encore de l’art. Or l’art n’est à la vie que ce que notre existence elle-même est à l’absolu d’amour qui se reflète en elle. J’aperçus une dame blonde au milieu d’un cercle de stupides flagorneurs. C’était la vie, c’était à en rire, à en pleurer, la vie, toute la vie ! Son apparition était la Poésie, sa démarche la Danse, sa voix la Musique. Je reconnus en elle la trinité sublime du Mouvement. Mais elle-même était bien plus que tout cela : elle était la Vie, l’Adoration, la Prière. Je reconnus en elle toutes les Callirhoé de la Fable, et toutes les vierges de la Judée et de la Grèce, et toutes les dames des Pensées, et toutes les Babyloniennes de la Cour de Charles II, et toutes les fées des forêts d’avril, et… et que sais-je encore ? Mon regard plongea dans les grands yeux voilés ; je me laissai bercer par la pure et tiède voix ; je perdis la notion des choses. J’étais loin, loin de la vie et loin de moi-même. Je me trouvais au milieu d’un vieux jardin clos, malade d’un vaporeux vertige de fleurs sauvages. Le soir tombait. Une vierge, dans l’éloignement, chantait, chantait pour moi seul, le cantique de la vie accomplie. O douleur ! Perdue à jamais ! Fière, énigmatique, pleine de malice et de tendresse, de nostalgie et de cruauté. La vie, la vie même, tout l’enchantement de vivre. C’était Circé de Mérone, c’était Manto de Sulmerre ! L’archange de la Sensualité ! le démon du Songe, le songe même de l’adolescence. Ah ! l’horrible chose qu’un rêve qui se réalise ! Le plus secret de mes vœux venait d’être exaucé ; j’avais devant moi la fille sauvage du parc ancestral de Brettinoro, le fantôme familier de mes jeunes ans…

« Hélas ! profonde est la tristesse d’une vie manquée ; plus profond est le vide d’une destinée accomplie ; car notre cœur est ainsi fait que la place de l’attente n’y peut être occupée que par le désenchantement, et que rien n’y peut succéder au désir qui ne ressemble, de près ou de loin, à la satiété !

« Toutefois, ma mélancolie fut de courte durée. Labounoff me présenta. Je m’étonnai d’entendre aux syllabes familières un nom quasi étranger. J’étais loin déjà et de Venise et de moi-même. De toutes les surprises rares, la plus précieuse est peut-être d’ouïr, d’une bouche qui nous enchante, les paroles simples et douces que nous en attendions. L’esprit, cette petite chose amère et stérile faite d’un brin de sottise et d’une parcelle de méchanceté ; l’esprit, embryon hideux du grand mensonge humain, empoisonne pour l’ordinaire les plus naturels sourires. Pourquoi donc faut-il que, dès le premier son de la voix inconnue, le cher visage réel de la Beauté, de la Vérité, de l’Amour, se change en gueule immonde où grimace toute la laideur de la Méfiance, de la Médisance et du Mensonge ? Est-il donc à ce point redoutable de laisser entrevoir, sous le ciel peint d’un plafond, un peu de ce que l’on fut jadis sous l’azur véritable du premier jour ? Hélas ! quand la simplicité de la vie devient chose malaisée, la vie même est depuis longtemps un mal sans remède. La Sulmerre, la grande Fée, la Dame-Enfant, ouvrit les lèvres… Surprise des surprises ! Où donc avais-je déjà entendu tout ce silence d’eaux, de cieux et de plaines, en un seul son, en un seul premier son indistinct ? Dans quel Eden m’avait-on déjà salué de ces paroles simples, sages, primitives : « Que je suis donc aise de vous rencontrer à la fin ! L’on m’a tant parlé de vous à Naples, en Angleterre, en Allemagne ! » Je ne trouvais rien à répondre ; je ne suis rien moins qu’un homme à réparties faciles ; mais des noms singuliers d’îles très lointaines, d’amants fabuleux, d’anges et de livres, de fleurs et de constellations se pressaient sur ma bouche dans un tumulte étrange, et mon cœur était comme une feuille dans le tourbillon de mon cœur. « Non, tu ne te jetteras pas à genoux, en sanglotant, au milieu de cette foule ! Ce serait absurde, en vérité ; songe au ridicule extrême… » Telles étaient mes pensées, telles furent peut-être mes premières paroles. — Que sais-je ? — car j’entendis des rires autour de moi.

« La Fée était devant moi, la fée du parc et des fontaines, la fiancée de mon enfance. Je parlai. Quelqu’un parla qui était moi-même et que je ne connaissais pas. La jeunesse envolée, les jours perdus criaient, criaient à tue-tête au-dedans de moi : « Ses yeux ! Mais regarde donc ses yeux, ses grands yeux anciens où brûle une nuit d’horreur, d’amour, d’adieux, de mensonges, de tendresses ! » Quelqu’un parla de voyages aux lointains pays, d’offices galants rendus au roi Poniatowski, d’aventures de Moscovie, de Suède et d’Espagne… Je fus, par le Styx ! je fus terriblement éloquent. « Oui, madame, à Séville, — non, à Nuremberg… »

« O toi, ô toi, toute ma jeunesse soudain revenue ! O toi, ô toi, fantôme rieur de mon enfance, montre-moi tes mains tueuses de petits rossignols enamourés, tes pauvres, tes douces mains câlines et meurtrières. Tu sais, tu le sais, que tu le sais donc bien ; les grands étangs tout au fond, tout au fond des jardins chers à l’automne ! Et les grenouilles gelées et sanglantes que nous pêchions en décembre dans les marais muets, et le majordome ressasseur qui nous contait l’amoureuse escapade de la Guidoguerra, en chaise à travers tout le royaume de Naples ! Et, au mitan du parc bourdonnant et voilé, le petit pavillon ruineux, plein de rats, de hiboux et d’araignées… Et l’aimable Don Quichotte de M. de Florian, sous le saule pleureur, près de la fontaine bavarde… O toi revenue, mienne, miraculeuse ! Esprit sacré de la solitude, confidente ténébreuse des retraites féées ! C’est vous, c’est bien vous, ô petites mains d’amie cruelle, de sœur amoureuse, vous et vous seulement étranges, maigres, rapides mains de ma chère maîtresse ! Vous et non le saule, et non la brise du soir, bien vous qui tourniez les pages du livre distrait aux gravures infirmes : Sancho retrouvant son âne. La somnambule Maritorne. Le beau captif chrétien et la tendre sultane. Le chevalier des Miroirs. Et de la Manche sur son grabat d’agonie…

« J’étais seul alors, ô Manto, ô mon ensorceleuse, et j’étais jeune, et j’épuisais mon âme en transports amoureux et stériles, et je me mourais de nostalgie, et tu n’étais qu’un rêve. Douce amie, si près de moi maintenant, si terrible, si réelle. Circé marchant vêtue de mon ombre. — « Je connais telle de vos aventures, monseigneur… » — « Mais, madame, ce ne sont que médisances, que bruits que les sots font courre… » Je me tenais si sûr de plaire ! Je changeais de couleurs, d’attitudes, d’intonations et d’affectations avec une rapidité incroyable. Qu’en était-il donc, de ma timidité, de ma méfiance, de ma répugnance à vivre et à parler selon le siècle ? Qu’était-ce donc, au juste, que ce monsieur de Pinamonte, cet étranger si plein de morgue, de tendresse et de témérité ? Je m’abandonnai tout entier à l’ivresse de mon verbiage ; un inconnu parlait par ma bouche et j’applaudissais joyeusement à des propos qui m’eussent fait rougir en toute autre occurrence.

« Qu’était-ce donc ? Que diantre voulait dire ceci ? Ah ! ce n’était plus Venise, ce n’était plus le palais ducal di B…, ce n’était plus la vaine apparence de la vie ; c’était la vie même, le royaume promis, le paysage de lait et de miel de la terre d’Amour. Je ne doutais plus, je ne savais plus douter ; la vie entière n’était plus qu’une immense, profonde, éclatante affirmation. Je possédais ma Manto, elle était mienne. Je ne pouvais détacher ma vue des yeux de mon cher ange ; le feu changeant de leurs prunelles me fascinait ; j’y surprenais des reflets de lumières inconnues, des lueurs singulièrement lointaines qui me paraissaient émaner de l’Atma des adeptes ; un mystique printemps s’épanouissait dans mon âme aux rayons d’un adorable soleil spirituel.

« O doctes et tendres bizarreries d’un Paracelse, d’un Nettesheim ! Qu’est-ce que la vie, sinon la manifestation d’une nécessité d’adorer qui déjà est Dieu ? Qu’est-ce que la vie, sinon l’amour de l’amour pour soi-même ? Le sang des ancêtres s’était réveillé dans mon cœur ; j’étais chevalier, conquérant, trouvère, cardinal ambitieux, doge empoisonneur, pape hystérique. O moment d’éternité, ô sage folie de l’amour ! Et c’était un entretien des plus frivoles avec une aventurière qui me devait bientôt donner du chagrin de plus d’une espèce ; et cela se jouait dans un palais grouillant de vermine héraldique et de gueusaille écrivassière, en pleine vie, en pleine réalité. Mais, par Caïn dans les taches de la lune, les yeux, les chers yeux, les grands yeux terribles de jadis, de toujours, d’au delà !

« En m’égarant dans les solitudes enchantées de ces yeux nostalgiques, je me sentis une âme d’enfant émerveillé par un conte de fées ou d’astrologue amoureux perdu au milieu des lacs et des montagnes de quelque royaume dormant de la Galaxie. Le ciel fabuleux des yeux de la Sulmerre ne ressemblait à la couleur bleue d’aucune pierre, d’aucune montagne éloignée, d’aucun horizon de mer d’ici-bas ; j’oserais moins encore le comparer à l’azur des fleurs ou des sources.

« Depuis ma séparation d’avec la Mérone, je l’ai cru plusieurs fois reconnaître, ce bleu d’extase et de douceur, dans la vacillation des feux vaporeux de certaines essences précieuses, et surtout dans l’image, conservée en ma mémoire, de ces lampes parfumées. Je regardais dans les yeux de l’ensorceleuse et je songeais à ce feu qui, dans le conte de ma mère-grand, s’assoupit en même temps que la Princesse, les Courtisans et le Poulet à la broche. Les yeux de l’aventurière étaient lourds des songes passés de mon enfance et du silence futur de ma mort ; et je pénétrai, en interrogeant leur mystère, le sens secret de cette vieille exclamation si triviale, d’abordée, et si chère aux amoureux de toute espèce et de toute époque : « telle ou telle femme, tel ou tel art, telle ou telle passion est ma vie. » A cause que tous les sentiments définis, toutes les amours personnifiées ne sont que formes de manifestation d’un amour unique, d’un amour éternel qui est le principe de l’être.

« Tout en nous entretenant de mille frivolités, nous nous étions insensiblement séparés du reste de la société. Jugez donc quelle fut ma surprise de me retrouver tête-à-tête avec Annalena, mon cher amour, sur une terrasse écartée, au milieu de la plus belle ordonnance de statues et d’arbustes odoriférants que j’eusse encore vue. Mon premier émoi s’étant quelque peu apaisé, j’estimai plus honnête de modérer mon éloquence et de réfréner mes désirs. La Mérone parla : je fus tout oreilles. Je regardais les sombres yeux bleus, j’écoutais la chère voix ensemble proche et lointaine ; les cloches pures des mois de Marie défunts chantèrent dans le ciel de mon enfance et de ma simplicité. Chevalier, chevalier ! le ravissant entretien que ce fut là ! « Certes, madame, la fête de M. le duc est fort de mon goût. » — « Notre boyard est-il donc tant de vos amis ? — « Eh quoi ? Depuis dix ans déjà ? A Saint-Pétersbourg ? Le mauvais sujet ! Est-ce vraiment possible ? » — « Singulier, je vous l’accorde, mais si galant. » — « Secouez donc cette poudre… Non, là, là, monsieur le maladroit. Que voilà bien une mode qui paraît avoir fait son temps !… »

« J’écoutais, j’approuvais, je m’exclamais. Que c’était vrai, que c’était simple, que c’était doux ! C’étaient là, assurément, choses des plus journalières ; cependant ce diable de Pinamonte n’y avait jamais pris garde. Que la vie était jeune ! L’heure qui venait était vraiment une inconnue. O surprise ! Tant de choses surannées, usées, caduques, devenues tout à coup nouvelles ! Éclosion d’instants, fraîcheur d’un printemps éternel, sans cesse renouvelé !

« Les propos que nous échangions ne différaient que peu, sans doute, des entretiens courants de la bonne compagnie ; néanmoins, j’y découvrais à tout moment quelque charme inconnu, quelque signifiance nouvelle. Ma raison vaincue était morte, j’étais devenu tout cœur, et ce grand cœur libéré palpitait des genoux au cerveau. A chaque fois que je tente de préciser, par le moyen d’un rapprochement sensible, l’état d’exaltation où je me trouvais alors, ma pensée s’arrête sur ces aveugles-nés que le Verbe du Dieu d’amour inonda soudain de lumière. J’étais plein de surprise et, dans le même temps, une grande confiance s’élevait en moi, plus neuve que tout étonnement, plus puissante que toute terreur. Mon regard venait d’acquérir le pouvoir de pénétration. Je levai les yeux et je connus l’univers d’amour, ce ciel sans fin qui, une heure encore, était le champ de ténèbres de ma cécité. Je contemplais le jardin de merveilles de l’espace avec le sentiment de regarder au plus profond, au plus secret de moi-même ; et je souriais, car je ne m’étais jamais rêvé si pur, si grand, si beau ! Dans mon âme éclata le chant de grâces de l’univers. « Toutes ces constellations sont tiennes, elles sont en toi ; elles n’ont point de réalité en dehors de ton amour ! Hélas ! combien le monde apparaît terrible à qui ne se connaît pas ! Quand tu te sentais seul et abandonné devant la mer, songe quelle devait être la solitude des eaux dans la nuit, et la solitude de la nuit dans l’univers sans fin ! Comme tu as souffert et comme tu as fait souffrir ! O homme ! ô homme ! Quelle est la douleur des ténèbres dans l’être frappé de cécité ! »

« Alors je ramenais mon regard sur Clarice-Annalena, et mon âme enivrée reprenait aussitôt : « Vois, elle est belle et elle est la vie ! Ne la méprise pas, ne lui demande pas trop ; car elle ne sait pas ce qu’elle donne. Presse-la tendrement, regarde-la amoureusement, parle-lui doucement, n’approfondis rien ; car elle est la vie : et elle ne sait pas qui elle est. Le véritable amour est unique, et bientôt il se retrouvera seul en face de soi-même. Elle, elle n’est que la vie : chéris-la, car ses moments sont comptés. Hâte-toi de l’aimer, car il se fait tard dans le jour du monde. Oublie qui elle est ; elle a des yeux, et une bouche, et une voix, et un sexe ; elle est la créature de l’amour, la créature de ton amour. Si tu la juges, tu seras jugé. Si tu l’aimes, tu seras aimé. Si tu l’abandonnes, l’amour se voilera la face et tu retourneras à l’impossible néant. Rien n’est impur en elle, car son maître est le maître de cette nuit, et de cet instant, et de ta tendresse. Est-ce une petite menteuse ? Le contradicteur a-t-il soufflé sur elle ? L’amour est venu, l’amour a guéri, l’amour a sauvé. »

« La nouveauté de mon sentiment s’enivrait de la jeunesse de toutes choses. Le charme mystérieux de l’heure et l’aimable solitude du lieu ne pouvaient que hâter le premier épanchement d’une âme amoureuse. Nous étions environnés des plus singulières plantes de l’Asie et de l’Afrique ; les constellations harmonieuses du printemps brillaient d’un tendre éclat au-dessus de nos têtes ; aux soupirs de la brise, au bruissement de l’eau venaient se mêler les câlines chuchoteries de l’universel amour. « N’as-tu pas mille grâces à me rendre », reprenait l’esprit mystérieux de la nature même ; « tes vœux les plus secrets n’ont-ils pas été exaucés ? Les îles Bienheureuses n’ont-elles pas flotté à la rencontre du navigateur confiant ? Ne sais-tu pas, maintenant, que l’Atlantide est, de toutes les terres, la plus proche ? O mortel fortuné qui viens de conquérir ta douleur et ta volupté, ta joie et ta mélancolie ! »

« La lune brillait très haut dans le ciel ; le ciel, la terre et mon esprit s’enivraient de son étrange clarté comme d’un vin d’éternité et d’amour. Sublime et douloureuse beauté des choses imparfaites ! Mélancolie et joie, volupté et douleur ! Elle avait goûté des plus coupables amours, celle que j’eusse voulu connaître rayonnante de virginité ! Les ailes brisées de mon archange traînaient dans la boue de sang et de larmes de la vie. Un grouillement d’affreuses salamandres remuait la cendre de son passé ; la reine de mon destin, monsieur le chevalier, la reine de mon destin était une gourgandine !

« Un sourire troublant se jouait sur les lèvres d’Annalena. Des causeuses vénérables et discrètes meublaient les quatre coins d’une galerie attenante. J’attirai la Mérone sur mon cœur, je la renversai sauvagement et je la pris, dans une posture inimaginable, avec délice, tristesse et dégoût. Des lambeaux de sérénades lointaines nous arrivaient par instants sur l’aile du zéphyr.

« Quoi qu’il en fût, je recommençai ma vie. Oui, chevalier ! je vécus, moi Pinamonte, moi Brettinoro, des heures, des jours, des mois. Rapides heures, jours parfaits, mois éphémères ! Et je fus aimé, — eh oui, par une étrange bizarrerie du sort, — je fus aimé du meilleur et du pire amour. Être, ou même seulement se croire sincèrement aimé d’une femme déchue, goton des champs, fille des rues ou intruse des palais, — c’est peut-être encore ce qu’il existe de plus curieux, de plus riche en joie et en douleur, de plus empoisonné de compassion dans cette gueuse de vie.

« Je n’étais ni jeune ni beau ; toutefois, ma fantasque personne n’était pas sans quelque agrément. La Mérone était d’une mélancolie égale à la mienne ; elle appartenait à l’espèce de femmes qui trouvent plus d’agrément à la laideur d’un amant bel esprit qu’à la beauté d’un galantin vulgaire ; nos penchants naturels s’appariaient à merveille. Au surplus, j’étais Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra, et les restes de mon patrimoine me permettaient encore de faire honnête figure dans le monde. Bref, je pouvais croire à la sincérité de la Mérone sans trop donner dans le ridicule des roquentins.

« Il ne fut bientôt question, dans les palais de Venise, que du goût dont la comtesse de Sulmerre s’était prise pour moi. Nos noms étaient sur toutes les bouches. J’étais devenu l’hôte assidu d’une arche de rêve ancrée à la torpeur de la riva Dell’ Olio. Les heures sonnaient, des bruits d’avirons approchaient, s’éloignaient, mouraient. C’était le jour, puis c’était la nuit dans les hautes fenêtres troubles d’autrefois. Je connus toutes les ivresses de l’amour et toutes les souffrances de la jalousie. Maintenant la vie était là, tout près de moi, et le temps n’était plus ; et ce temps disparu mangeait ma vie. La passion affamée engloutissait mes heures, mes jours.

« J’aimais. J’étais jaloux de mon propre corps, de l’inconscience des pâmoisons, du souvenir des voluptés inavouées, inconnues, oubliées, de la possibilité des trahisons inaccomplies. Je dressais des listes de suspicions et de vengeances. Je haïssais le souffle d’Annalena, je maudissais la vie de mon unique. J’eusse voulu pénétrer vivant dans le paradis fermé de ses songes, dans l’enfer méfiant de ses pensées, de ses désirs, de ses souvenances. Je m’abîmais dans des méditations sans fond sur le sens secret de ses mouvements, de ses inflexions de voix, de ses parfums. Je me prosternais devant ses attitudes les plus abjectes, les plus bestiales ; j’analysais froidement le goût de sa chevelure, de ses larmes, de son sexe. Je scrutais follement l’horizon d’au delà de ses yeux. Il m’arriva d’ouïr, au milieu des plaintes de sa luxure, le Nom suprême, le balbutiement de l’Absolu ! Mes mains maigrissaient, mes yeux me devenaient étrangers, les miroirs se troublaient à ma vue, les gémissements des portes se racontaient, au crépuscule, mon histoire. Puis… puis la tête de l’ensorceleuse s’endormait sur mes genoux, et ma raison oubliait toutes choses, et mon âme se dissolvait dans le septième néant de la joie.

« A ces cruels soucis venait souvent se joindre le regret tardif et quelque peu ridicule d’avoir supplanté Labounoff. Pour dire le vrai, j’ai toujours tenu pour fort peu de chose la soi-disant amitié que je portais au prince ; cependant il n’est rien de plus tyrannique en ce monde qu’un sentiment mélangé de compassion et de mépris. Malgré qu’il connût parfaitement mes rapports avec Annalena, jamais il n’en fit aucun semblant, se gardant de rien laisser paraître d’un dépit que tout autre eût témoigné à sa place. Il ne jugea pas même à propos d’interrompre ses assiduités ; fort souvent je le rencontrais chez mon amie, et la hâte sincère qu’il mettait, d’abord que je paraissais, à prendre congé d’elle pour s’avancer vers moi d’un air riant, m’entretenait dans la pensée qu’il n’avait point trop pris son infortune à cœur, ou bien qu’il s’était plu, selon le précepte des Slaves, à sacrifier l’amour à l’amitié.

Pour ce qui est de propos qui eussent quelque trait à notre aventure, nous n’en échangeâmes qu’une fois, et cela dans une circonstance fort particulière. Certain jour, notamment, que je promenais ma sotte mélancolie à travers les quartiers populeux de Venise, j’eus la surprise de reconnaître, à l’entrée du tortueux calle Selle Rampani, une chaise-brouette aux armes du boyard. Je m’engageai dans l’étroit passage de l’air le plus indifférent qu’il me fut possible d’affecter, et bientôt j’y aperçus mon Moscovite, d’un côté soutenu par Alessandro Mérone et de l’autre par l’un des moujiks de sa suite. Un essaim de polissons et de bambines tourbillonnait autour du groupe bizarre. La trogne de monseigneur me parut plus illuminée que de coutume ; son exaltation s’épanchait en propos orduriers ; la perruque de travers, l’épée entre les jambes, il s’avançait d’un pas incertain et brandissait, avec une déconcertante fureur, le corset de la belle qu’il venait de quitter. Ma première pensée fut de donner du jeu à mes longues jambes d’éternel fuyard ; mais le maudit biberon m’avait déjà aperçu, et, ce qui me surprit davantage, reconnu et hélé à travers trente-six jurements. Force me fut donc de faire à mauvais jeu bonne figure. Je saluai l’importun du plus hypocrite de mes sourires, et, sans délibérer un instant, je me précipitai avec désespoir dans l’abîme grondant de son sein. « Par Hercule et Labounoff ! » criait l’énergumène, en pressant ma tête entre ses grosses mains ainsi qu’il eût fait d’une grappe ; « par ce ciel étoilé » (c’était au plus fort de la chaleur du jour), « oui, par cet Orion lumineux et cette Ourse éclatante qui s’arrondissent au-dessus de nos têtes ! Par le mal que Christophe rapporta du nouveau monde, je jure que mon cœur est pur de toute malice et que le ressentiment jamais n’est entré dans mon âme. Eh là, Pinamonte, innocente colombe ! Quelle folie est la tienne de m’éviter, que dis-je ? de me fuir comme tu fais ? Tu es aimé, traître ? Tu es heureux, bourreau ? La belle affaire, en vérité ! Ce sont là plaisirs et triomphes de ton âge. (Le cruel me flattait.) J’aime, sache-le bien, j’aime, j’adore en toi le favori de la fortune et de l’amour. Tel fut mon propre destin ; car, entre nous soit dit, n’était le caprice de mon auguste maîtresse… Suffit. — Ah ! Alessandro, âme de bardache, cœur dénaturé ! Baise sur-le-champ le tendre ami de la belle des belles ! Baise-le sur-le-champ, chien, si tu veux avoir la vie sauve. Baisez-vous tous, maroufles ! Du plus grand au plus petit, du plus bel au plus laid et, qu’au défaut de l’amour, un peu de salacité du moins me vienne réjouir l’âme ! Viens ! Viens sur mon cœur, Sandro, mon mignon, mon brigandeau, mon petit orphelin ! Viens ! Faisons serment de servir sans cesse le comte-duc en ses amours ! De l’y aider de tout notre pouvoir ! (Ah ! morbleu, qu’ils m’y aidèrent bien par après !) Je meurs de soif, Sandro, Sandrinetto ! A boire ! Holà, Basile, Ivan, Platon ! A boire sur-le-champ, ou je besogne vos mères ! — Ah ! mon pigeonneau, mon Pinamontino céleste, que tu t’es cruellement mépris sur mon compte ! Et que tu connais peu le cœur des Slaves ! Donne-moi la main. Peste soit des petites colombes de gueuses ! — Les roses de ma vie sont fanées, — poursuivait-il d’une voix rauque entrecoupée de rots et de hoquets ; — ma tête a la couleur des frimas. (Et sa perruque volait au ciel.) Je n’ai plus que des passions de grand-père. Me cacher derrière un mur ; faire sauter sur mes genoux un bambin et sa petite sœur ; voilà ce que j’aime, voilà ce qui me réconforte. Car je suis poète à ma façon, monsieur de Brettinoro ; et j’ai, malheureusement pour moi, le cœur fort sensible. »

« A ce moment, une fontaine de vomissements jaillit des grosses lèvres du mascaron. Alessandro et les gens de sa suite l’empoignèrent alors brutalement et le poussèrent dans la chaise ; et, tout aussitôt, versant l’immondice par les fenêtres dorées, la lourde vinaigrette partit à grand fracas, au galop d’un moujick échevelé et rieur.

« Quelque ridicule que fût cette aventure, bientôt elle devint pour mon esprit anxieux un sujet de nouvelles tourmentes. Je me mis à tourner et à retourner de mille façons les propos du sentimental ivrogne ; je m’embrouillai dans des considérations sans fin sur la conduite que j’avais tenue avec lui ; et, en fin de compte, je m’accusai stupidement de traîtrise et de lâcheté ! Car l’égoïsme et l’amour se mêlaient si bien dans mon sentiment, qu’il ne m’était plus possible de discerner si j’étais l’esclave insensible de l’un ou le serviteur plein de fidélité de l’autre.

« Un des bienfaits de mon amour fut de me réconcilier avec les hommes. Une force inconnue, — aimable, douce force ! — me guida, au déclin d’un beau jour, vers la place Saint-Marc houleuse et bigarrée ; et je me jetai avec une tendre insouciance dans une mer de ruffians, de Levantins, de petits-maîtres, de laquais, d’appareilleuses, de filles, de bouquetières, de marchands de fruits confits et empalés comme grenouilles, d’aventuriers de tous pays, de dévoyés de toutes sortes, de polissons de tout âge et de pigeons de toutes couleurs. Ciel ! que d’infamie, que de mensonge, que de dégoût ! Comme la vieille vipère frétillait dans mon sein ! Mais que les lèvres dévouées de l’amour étaient fraîches sur la morsure enflammée ! J’étais plein d’étonnement, de colère et de désir. Quand donc viendra-t-il, le jour promis, le jour de tous les jours où le solitaire, se penchant sur la foule des hommes, se sentira ému dans ses entrailles comme à la vue de la mer ou de la forêt ? Pourquoi faut-il donc que des océans d’arbres et de vagues se fondent en un chant d’amour révélateur, et que cent humains assemblés suffisent à faire le plus absurde, le plus haineux des monstres ? O paisibles troupeaux ! Fleuves de lente blancheur au déclin des collines ! Combien vous êtes plus près du cœur de Dieu ! O docile harmonie des grands vols migrateurs, là-bas au plus voilé du ciel marin, quel esprit d’ordre et de beauté t’anime ! Êtres vils et cruels, puanteur de la création ! Quand nous sommes trois, l’Amour est encore parmi nous ; mais que nous soyons trente, aussitôt l’autorité d’un maître terrestre s’impose. Et quand nous sommes cent mille, notre nom est État et notre vie abomination. Souffrance et lâcheté hargneuse en bas, insolence et cruauté en haut ; le père devenu tyran, le disciple inquisiteur, le guerrier instrument du mensonge, de l’orgueil et de la rapacité ; et là-bas, tout au fond, l’énorme, l’inconnu, l’obscur, l’indéfini fait d’un sanglot de prostituée et d’une pâmoison de vierge ; d’une chute d’oboles sur les tables du changeur et d’un râle de pendu ; d’un éclair d’épée et d’un cri d’enfantement !

« Hé là ! me reprenais-je soudain en riant ; non, non, trois fois non, ami Pinamonte ! Ta colère et ta tristesse ne sont plus de saison. Et que je t’y prenne encore, mons l’hypocrite, à faire le rodomont ! Qu’est-ce donc, dis-moi, que cette petite colère qu’étouffe une envie grande de rire ? Est-ce bien l’humanité d’aujourd’hui qui te fait répugnance ? Ne serait-ce pas plutôt l’humanité d’hier ? Bah ! Pinamonte, petit être léger dans la brise du matin, mignonne créature de mai, insoucieuse et dansante, une grande faim d’amour s’est éveillée dans tes entrailles ; vois, juge, pèse : le monstre de la vie est devant toi, tout mensonge, tout laideur. Avale-le ! L’infinie sagesse l’a mesuré à ta faim ; avale-le, te dis-je, avale-le sur l’heure ! Va, ne crains rien, tu le digèreras ! Eh quoi ! sitôt dit, sitôt fait ? Ton dégoût ! En vérité ! Ton dégoût ! La belle affaire ! Sache qu’il n’est qu’un dégoût, un seul : celui que nous donne notre impuissance à attaquer, à vaincre, à dévorer, à digérer le grand ennemi en embuscade au fond de nous-mêmes. Mais les temps sont changés ; tu as attaqué, tu as vaincu, tu danses sur le cadavre dégonflé de ton orgueilleuse et sotte faiblesse ; tu t’aimes, tu penses et tu parles vrai, tu es l’amant de l’homme ! »

« Ainsi donc, affolé de sagesse, je fendais la lourde vague humaine, mêlant au formidable cantique de l’univers le petit son aigu de mon hypocrite ricanement. J’aimai bientôt cette palpitante odeur de fleur et de gadoue exhalée par notre surprenante engeance. Je finis même par m’habituer à la folie de l’orgueil et du mensonge. Ces choses finiront bientôt, disais-je en mon cœur ; elles finiront dès qu’il plaira au grand Amour qu’elles finissent. Il sait ce qu’il reste à faire, il sent ce qu’il reste à faire, il fait ce qu’il reste à faire. Cette absurde canaille est pleine d’inconsciente tendresse ; aimons-la. N’a-t-elle pas été condamnée hier, ne va-t-elle pas disparaître demain ? Aimons, enivrons-nous ! Lui, Lui seul est resté ; Le voici ; Il arrive ; la pierre de Jérusalem brille dans sa main !

« Ainsi j’allais ; mon ombre de héron anxieux se prit bientôt d’amitié pour le pavé de la Piazzetta, pour les colonnes du palais ducal, pour les dalles rafraîchissantes de Saint-Marc. Des flagorneurs surent m’intéresser par d’habiles balivernes. Ma bourse disparut d’abord, mes breloques la suivirent de près ; je ne fis que rire de ces mésaventures. Malheur aux sots et aux distraits, répétais-je en manière de consolation. J’adressai plusieurs fois la parole à des fillettes jolies et mouchées. Ma montre s’évanouit comme un songe, ma tabatière se dissipa comme une brume légère ; les boutons d’or de ma veste me furent eux-mêmes arrachés en toute douceur.

« Je n’en continuai pas moins mes sentimentales promenades de ganache. Les choses m’inspiraient une curiosité intense ; bientôt ma tendresse pour Venise égala mon amour d’Annalena. Dans mon esprit, la Femme et la Cité se fondirent en un seul être. Au reste, est-il deux choses au monde mieux faites pour se comprendre et se fondre l’une en l’autre que la divine passion et l’archangélique Venise ? Qui donc, s’arrêtant par une nuit de lune sur le ponte della Paglia, ne se laisse pénétrer de cette vérité consolante et sublime qu’il n’est point, pour l’amant du Beau, de rêve auquel ne corresponde une réalité ?

« Et qui donc a pu contempler les rios pâles et dormants, les purs palais aux attitudes d’orphelins, et le large, le tout-puissant Molo ébloui, sans reconnaître à ces fraternelles choses la mélancolie de sa tendresse, le frisson de son souvenir et le tragique soleil de son amour ?

« Escabeau velouté pour les genoux de la prière, palais d’ambre, de myrrhe et d’azur de la tendresse, Venise est aussi le lacrymatoire précieux de toute l’amoureuse douleur humaine, et le ciel qui se mire en elle a la pâleur des dernières heures et l’immobilité prostrée des séparations.

« Ici, la sauvage nostalgie illumine de ses pleurs la face de l’ignominie et les yeux de la cruauté même ; et quand l’île flottante de Saint-Georges se découpe en noir de mort sur la pourpre du vent, et quand l’orage gronde sur la chancelante cité, c’est le hideux Shylock, suffocant d’amour et de haine, qui appelle dans le soir Yessica disparue. Et cette Venise à l’âme déchirée, cette dominatrice d’autrefois aux atours salis de reine de carnaval est aussi une Venise câline, féline, roucoulante ; et quiconque aime à coqueter avec la mélancolie ou à lutiner la douleur comme une fille, se plaît aussi à promener, dans les ruelles lépreuses et galantes, le mensonge d’un habit rose et d’une fleur nouée par la tige à la poignée de l’épée. Et cette Venise parfumée des poivres du Levant est aussi une manière de Rome efféminée pour le culte de dulie ; et quand ses cloches au doux gosier de communiantes d’autrefois entonnent le cantique bleu-gris des soirs, elles nous rappellent de singulière façon qu’il plut jadis à notre maître l’Amour de naître d’une petite vierge très humble et très adorable. Et cette Venise malade de tendresse est aussi la sœur des saintes langoureuses et troublantes ; et quand l’or d’une lune mûrissante doucement s’y repose sur l’épaule d’une tour inclinée, vous songez à Marie-Madeleine tout essoufflée sous le fardeau de l’urne aux pieux parfums.

« Trop noble pour être courtisane, trop gracieuse pour être mère, Venise l’Ensorceleuse est amante et seulement amante ; belle à faire pleurer, elle connaît, au par-dessus, le pouvoir des vieux charmes païens, et elle se plaît à régner sur nos cœurs par le mystère autant que par la grâce. C’est que, puissante comme Vénus, comme Vénus elle est née des mers, attestant de la sorte, une fois de plus et pour toujours, que tout symbole a une chair, tout songe une réalité. Et comme elle sent, elle notre œuvre suprême, qu’il ne peut être rien de plus cher au Dieu d’amour que ce miroir de beauté et de tendresse que l’homme lui tend humblement dans ses pauvres mains laborieuses, déchirées par la pierre et le métal ; comme elle sent cela, elle l’ouvrage palpitant de nos mains, elle contemple avec confiance la splendeur des choses éternelles, et tendrement elle soupire : O cieux, ô mers ! Et vous, jours, et vous, nuits ! Chair indestructible de l’universel amour ! Moi la mortelle, la craintive et la pantelante, moi la créée, je suis votre égale en sainteté !

« Ainsi Pinamonte se réveilla un matin amant de deux belles à la fois ! Je donnai comme sobriquet à ma très douce le nom délicieux de la ville ; à la ville, le nom suave de la très tendre. Tout ce que je portais dans mon cœur, tout mon trésor sentimental de douleurs et de joies me venait de la grande Dogaresse de pierre émue et d’eau féée ; il m’eût été aisé de fuir les dénigreurs et les rivaux qu’elle abritait dans son sein, et de décider la Mérone à me suivre ; cependant, je succombais à la crainte superstitieuse de séparer mes chères jumelles et de ravir à la serre enivrante la fleur de passion que j’y avais vu éclore.

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