Front matter (continued 4)
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« Toutefois, après quelques mois d’une lutte acharnée, le sentiment finit par l’emporter sur ce qui me restait encore de raison, m’enseignant dans le même temps que ses victoires ont pour effet non d’abaisser, mais d’ennoblir et de grandir le vaincu. Je conquis, je pacifiai le monde de mon esprit. Ce qui jusqu’alors n’avait été qu’une flamme dans mon cœur devint aussi une clarté dans ma cervelle. Je m’appliquai avec ardeur à l’étude de la géométrie. (Frivole chevalier, est-ce donc à ce point plaisant ?) Oui, je retournai avec joie à mes chères sciences mathématiques si longtemps négligées. Je reconnus dans mon pouvoir logique la conscience de mon sentiment. L’amoureuse harmonie de l’entendement humain m’enivra ; tout y est nombre, tout y est cadence ; la réalité des choses et des mots est dans le rythme ; l’univers tout entier est un chant éperdu d’amour. Que de qualités ne nous reste-t-il pas à découvrir, à conquérir, à approfondir en nous-mêmes ! Tout nous est offert dans notre sentiment ; toutes les nouveautés, toutes les formes du progrès y sont mises depuis l’éternité. Je me pris à chérir ma raison d’un amour de père. Contemporain du commencement des choses, historiographe sempiternel du sentiment créateur, je fis danser ma raison, je la fis sauter comme une petite fille. J’eus pitié d’elle ; je lui enseignai l’amour ; je lui appris à penser juste, à parler vrai. La miséricorde humaine n’est que trop souvent un déguisement du mépris ; mais notre mépris pardonnant de la partie raisonnante de l’être est une source de charité sainte et véritable. Car c’est par l’amer amour de la raison que commence en ce monde l’amour divin de l’ennemi ; et la fin dernière de toute critique est dans l’aveugle adoration. Qui que vous soyez, vous êtes et toute la richesse et toute la pauvreté de la terre, tout l’amour pardonnant et tout l’entendement affamé de pardon. Le drame du Paradis perdu se joue depuis les âges dans votre sein anxieux ; la conscience de l’amour sans cesse y usurpe les droits de l’amour même ; et de ce que Dieu est en vous, vous concluez à la divinité de votre être pensant. Si bien que la torture que met dans votre cœur le mensonge d’Adam appelle à grands cris le feu du ciel sur l’arbre monstrueux de science, arbre désormais stérile, mais dont la chair sans écorce vous menace encore des trois grands clous sanglants de la nuit du Rachat.
« L’amour pardonnant de ma misérable raison eut pour effet d’atténuer, dans une certaine mesure, le dégoût apitoyé que m’a toujours donné le spectacle de la pauvreté et de la laideur. « Le Seigneur est gracieux et plein de compassion. » Je ne suis pas de ceux qui vendent l’huile parfumée de l’amoureuse pour en distribuer le prix parmi les quémandeurs des carrefours. Je ne suis pas une mesure pour le sentiment ; j’abandonne aux Iscariotes les calculs de la charité. Mon amour du pauvre n’est pas un masque pour ma haine du riche. Et je me méfie des miséricordieux du temps ; ils sont, de par leur nature, quelque peu partisans de la louisette. La dureté du riche est quelquefois ignorance et paresse ; mais la haine du pauvre est toujours le produit d’un calcul erroné. Le cœur du riche est insensible, soit. Mais le cœur du pauvre est mauvais. Le pauvre est la raison du monde : il est formidable, orgueilleux et aveugle. Il n’est point la victime du mensonge social ; il est l’incarnation même du grand Mensonge, du forfait irréparable. Quand la Vérité apparaîtra, une pierre à la main ; quand les dents du monstre seront brisées, le pauvre sera guéri et non vengé. Car la pauvreté est une maladie, une lèpre de la terre, un cancer dévorant dans notre cœur. Que le riche fornique jusqu’à l’aube dans la salle du festin, je n’irai pas lécher sous la table les plaies de Lazare. Lazare usera du glaive et sera maître demain ; et il aura ses prostituées et ses pauvres. Je doute des révolutions, anticipants stériles de la révélation. Le cœur de la Vérité n’est pas un cœur de créature, chatoyant et friable ; l’amour n’est pas une aumône de femme perdue. Le cœur de la Vérité est une pierre dans un torrent, ivre de pureté, de tumulte et de lumière ; et l’Amour est le maître terrible de la Jérusalem nouvelle. L’Homme est venu, mais bien peu de chose est venu de l’Homme. L’Homme reviendra bientôt sous sa forme véritable, qui est celle du maître de la Jérusalem nouvelle. Et ce sera — croyez-m’en bien, chevalier, — l’affaire de beaucoup moins qu’un instant de notre vie terrestre.
« J’allai vers les pauvres. Ils accueillirent ma sincérité avec méfiance, je pénétrai leur secret sans étonnement. Que de choses je reconnus en eux qui étaient miennes ! D’un monde où l’on ne pense pas ce que l’on dit à un monde où l’on ne peut dire ce que l’on pense, le passage n’a guère de quoi surprendre. Je m’assis à la table du travailleur ; je me penchai sur le grabat de l’agonisant, je jetai de la nourriture dans la gueule horrible de la faim. Et la vue des pleurs infâmes de la reconnaissance me fit frissonner de dégoût. Certain jour, un très vieux soldat infirme se jeta à mes pieds, m’appelant son sauveur. Mon cœur s’emplit d’un tumulte affreux. « A l’épée ! à l’épée ! Achève-le ! Tu feras l’aumône quand ton amour saura multiplier les pains. Aujourd’hui, il faut tuer, il faut tuer ! »
« En dépit de mon soin à tenir secrètes ces ébauches de charité, Clarice en eut connaissance. Sa bonté animale d’enfant sensuelle s’éprit aussitôt de cet idéal médiocre. Il y avait beaucoup d’un garçon et d’un charmant garçon en elle. Elle voulut me suivre dans mes pèlerinages aux mansardes ; j’eus toutes les peines du monde à l’en dissuader. Il est trop tôt dans le jour du temps pour les fiançailles de l’amour et de la pitié. Il faut plus de soleil, il faut un grand midi d’amour pour faire de la petite racine amère de notre pitié une chose illuminée de fleurs et enivrante aux abeilles. L’Homme, l’Homme approche ! Il marche sur la mer, suivi du cortège saint des montagnes enamourées. Il est beau, puissant, terrible ; la première pierre de Jérusalem rayonne dans sa main ; il baise la gueule ensanglantée du monstre vaincu, expirant. Toute la chair humaine flamboie de pitié immense et joyeuse ! Car elle est immense et joyeuse, la pitié qui accourt au-devant de la force et de la beauté !
« Quand Annalena s’irritait de mes refus, je lui répondais avec un petit sourire hypocrite : « Patience, ma chère enfant, patience. Rien ne presse, à la vérité. Je suis si loin encore de connaître les vrais pauvres ! » La raison n’était ni mauvaise ni feinte, malgré que j’en eusse une autre, et meilleure et plus rare, que je cachais jalousement. Il est prudent, alors que l’on détient deux explications d’une chose, de garder la plus simple pour soi ; à cause que la moins claire réussit souvent mieux à convaincre un esprit non initié, j’entends naïvement épris encore des pauvres pensées profondes. Cette seconde raison mystérieuse, la voici : rien ne nous diminue tant aux yeux du prochain que notre pitié d’un mal irrémédiable. La charité apparaîtra belle aux créatures de l’amour quand elle saura rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques et la vie aux morts. Louis le Grand défendait aux blessés de ses guerres la porte de Versailles. Le cœur du roi connaissait le cœur de l’homme.
« Ma fantasque charité avait deux compagnes : la mélancolie des soirs et l’exaltation des matins. L’une traînait ordinairement à sa suite, par les ruelles malades et nauséabondes, mon fidèle ami le roquet, génie galeux, obscène et famélique ; l’autre, un gringalet de philosophe banni de France, fort âgé et d’allure inquiétante, que les cabaretiers du port et les tenanciers de maisons déshonnêtes saluaient révérencieusement du nom de vicomte de Flagny. Ce M. de Flagny appartenait à l’espèce d’hommes qu’il suffit d’apercevoir une fois pour en rêver toute la vie, sans que jamais au souvenir de leur personne se vienne mêler celui du temps et du lieu où l’on en fit rencontre. Il avait une tête de crapaud jovial sur un corps de sauterelle méfiante, un équipement crasseux et l’habitude de parler du temple de Salomon en lutinant matrones, filles et fillettes. Je le voyais deux ou trois fois de la semaine aux séances de nuit d’une de ces confréries soi-disant secrètes qui pullulaient alors dans toute la Vénétie, sans autre objet apparent que de rapprocher des hommes fort différents de naissance et d’opinion, mais voués au même culte bizarre du mystère et de l’insécurité. Le vin et l’éloquence coulent à flots, ici la cruche se vide et l’église trébuche ; là les verres s’emplissent à nouveau et le temple grandit à vue d’œil. Le prince allemand fraternise avec l’auteur d’un libelle fameux ; le tonsuré entretient à voix basse le voyant ; l’affilié de Genève paraît : le front du maître se rembrunit. L’intempérant Flagny marmonne, entre deux vins, le psaume CXLIX :
« Que la haute louange de Dieu soit dans leurs bouches et une épée à deux tranchants dans leurs mains.
« Pour tirer vengeance des païens, pour châtier le peuple.
« Pour mettre son roi dans les chaînes, ses nobles dans les fers.
« Pour exécuter le jugement écrit. Cet honneur-là doit appartenir à tous ses saints. »
« Que la part de l’enfant dans les entreprises de l’homme apparaît grande à qui pénètre véritablement l’esprit des associations de ce genre ! Comme le sot discours de réception vous eût fait rire que je soufflai d’une voix de flamme et de vent par-dessus les cent perruques d’une assemblée ébahie et charmée ! L’amour est si haut, si profond, si pur, si formidable ! N’importe pas que vous lui fassiez dire ou faire ceci ou cela : son esprit embrasse toutes choses ; ses épaules sont puissantes ; n’ayez crainte d’ajouter un peu d’aimante sottise au fardeau d’infamies que le dieu porte si allègrement. Prince allemand, auteur de libelles, tonsuré, devin, tout s’agite, s’écrie, se lève d’un bond, accourt ; je suis applaudi, caressé, bousculé, assourdi ; des clameurs inquiétantes éclatent de tous côtés : « l’Initié, l’Annonciateur, le second Baptiste ! Bethabara nouvelle avant la Jérusalem céleste ! » La porte retentit de trois coups furieux ; silence. La surprise, la terreur se viennent peindre sur tous les visages… Eh quoi ! ne serait-ce vraiment que l’affilié de Genève ? Le front du maître se rassérène…
« M. de Flagny suivait pour l’ordinaire mes galops d’amour au petit trot de son dada de la fraternité. Je faisais halte, de temps à autre, pour l’attendre ; il me rejoignait au bout d’un moment éternel, de l’air le plus innocent et le plus satisfait du monde ; et je l’accueillais d’une décharge formidable de railleries et de malédictions. Le bonhomme cependant ne manquait ni d’esprit ni de cœur ; mais il demeurait attaché par un cordon invisible aux entrailles de sa terre maternelle ; sa vue s’arrêtait à la sotte muraille de l’horizon, et, malgré qu’il parlât souvent de la nature avec des larmes dans les yeux et dans la voix, jamais je ne prenais le change ; à cause que je sentais qu’il donnait ce nom sacré non pas à l’amour, principe des choses, mais à une combinaison de forces et de lois, à un assemblage d’univers déterminés, à une immensité formée de petits coins précis, accueillants aux poids et aux mesures. Je suais sang et eau pour lui faire entendre raison ; savoir, qu’il n’est point de réalité en dehors de l’amour, lequel est Esprit saint ou Esprit de vérité, c’est-à-dire adoration de Dieu pour soi-même à travers l’homme ; qu’en cette sainte Trinité réside toute sagesse ; que la connaissance, enfin, est de la relation des choses et non des choses en elles-mêmes. L’excellent homme n’avait point de cesse qu’il ne fût retombé dans l’erreur commune aux philosophes de la nature. Confondant le principe des choses avec l’enchaînement des lois auxquelles les choses sont soumises, il tirait du concept de la nature celui du « naturel », jouait inconsciemment sur les deux mots, faisait de la nature une chose « naturelle », créait une loi suprême de l’absolue nécessité des lois, et aboutissait fatalement à la vieille idée du faux et du vrai, sans prendre garde que ce qui apparaît faux en tant que contraire à la loi imposée à la raison peut fort bien être vrai au regard du principe révélé au sentiment.
« L’abus des grands mots et des vieux crus fumeux faisait parfois s’enfler la verve en véhémence et dégénérer la controverse en dispute ; alors la confrérie des ganaches mystiques se divisait d’abord en deux camps ennemis, se morcelait ensuite en petits groupes incohérents, et finalement se désagrégeait en individualités bachiques et inconciliables. Quand donc l’assemblée se trouvait de la sorte partagée entre autant d’opinions qu’elle comptait de têtes, quelqu’un des inspirés courait ouvrir toutes grandes les portes d’un salon adjacent, et une foule folâtre de belles de tous pays accourait joindre son gai ramage à la rumeur sourde et courroucée de cent monologues extravagants.
« C’était là, pour moi, le signal ordinaire du départ ; car d’abord que mon cœur de vieux roué eut goûté de l’amour véritable, le spectacle de l’orgie n’eut plus rien à m’offrir qui ne révoltât et mon esprit et mes sens. Rien n’est odieux à la tendresse comme le simulacre de la passion et le faux semblant de la joie ; et je ne sache rien qui soit plus près de la peine qu’un plaisir qui laisse l’âme indifférente. En dépit de la sympathie, de l’admiration même que le vicomte avait ressentie à la première vue de mon ensorceleuse, il cherchait quelquefois à me retenir au milieu des mauvais sujets en moquant mes passions exclusives de jeune époux vertueux ; mais je répondais invariablement à ces facéties par un éloge de l’amour, du grand amour solitaire qui trouve sa joie non dans la fidélité à son sujet, mais dans le simple respect de soi-même. Et dans le temps que j’étourdissais le bonhomme de mille arguments plus ou moins contradictoires, je le poussais tout doucement vers la porte de la rue et là le jetais, grelottant et ahuri, dans le grand silence de l’aube, dans le large silence vide, blafard et insensible du jour nouveau.
« Je ne sais rien qui soit plus délicieusement navrant qu’une promenade à l’aventure dans les quartiers pauvres d’une grande cité, surtout après une nuit dépensée en débauches raffinées et coûteuses. Dès ma prime jeunesse, j’ai recherché avec passion ce morose plaisir si riche en contrastes désolants. Aussi bien n’est-il pas de cul-de-sac si obscur en Europe, depuis Whitechapel à Londres jusqu’à Freta à Varsovie, que je ne connaisse mieux que le monde de mon propre cœur, si plein d’amertume et de ténèbres. Je suis l’ami des vieilles fenêtres hypocrites, le confident des portes hostiles et verrouillées, le complice des caves où quelqu’un descendit jadis qui n’est jamais remonté… Ma mémoire est une ville étrange où la rue du Chant-des-Oiseaux de Francfort conduit à Soho et à Mile End Road à travers les rues basses de Kieff et le Ghetto de Venise. Et mon âme est une église Saint-Clément Danes fuligineuse et suintante au milieu d’un enchevêtrement hideux de ruelles crapuleuses de Hambourg ou de Naples. Je sais quelles pierres de Fleet-Street ont frémi sous les pas de vagabond de Samuel Johnson, quelles fenêtres de l’île Saint-Louis ont surveillé les allées et venues de Restif et de Jean-Jacques, quelles vitres de l’avenue des Tilleuls ont tinté sous les doigts de Gluck. Mon cœur est tout près des choses immobiles, ternes et muettes, et un secret instinct guide mes vieilles jambes fébriles vers les lieux désolés où quelque peine monstrueuse espère encore le rachat. Qu’une clarté vaporeuse de taverne d’East End attire mon regard, aussitôt une voix singulière me chuchote à l’oreille : « Entre ; ici tu pourrais bien rencontrer ton âme perdue. » J’aperçois un coin de mur moussu et pisseux, une gouttière rouillée et crevée, un tas d’ordures ou n’importe quel autre objet charmant de la même espèce ; et je m’arrête, et je m’attarde là à rêver de quelque maîtresse d’autrefois, laide et vicieuse ; à regretter un être qui est mort et que je n’ai jamais aimé ; à remémorer des instants lointains et vides dont je me soucie comme de moi-même… Je ne sais quel morose crapaud engraissé d’immondice et d’amertume en moi coasse nuit et jour, à demi écrasé sous la pierre lourde et glacée de mon cœur.
« Que ne puis-je ouvrir ainsi qu’une boîte à surprises mon vieux crâne pointu et déplumé sous la perruque, afin d’offrir à vos regards l’image des êtres et des choses que le souvenir y retrace et que nulle parole ne saurait rendre ! Vous y reconnaîtriez l’ami qui vous parle présentement, avec ses longues jambes de pendu, avec son même visage parchemineux et tranchant, mais rajeuni de dix années ; et à ses côtés vous pourriez voir sautiller, gesticuler et souffler dans un mouchoir rouge et jaune un petit vieillard grelottant dans un habit vert trop long et trop large, serpenteau en mue, noix gelée dansant dans une coquille trop grande ; et sur la nuque du vieillard vous verriez danser une queue de macaque enfarinée, et sur son derrière de cigale se balancer une longue épée attachée tout de travers. Et le pas mal assuré des deux seigneurs vous donnerait de la surprise, ainsi que la couleur sale de l’heure et de l’eau, et la lèpre des maisons, et le silence surnaturel du ciel. Et vous suivriez le plus fou des Brettinoro et le plus écervelé des Flagny par des calli et campielli insoupçonnés du reste des gens de bien ; et sur des escaliers vermoulus, hostiles à leurs pas avinés ; et dans des taudis dont la seule vue vous ferait lever le cœur. Et là, devant des grabats pleins de vermine et d’enfants, devant des tables graisseuses où de jeunes couples jaunis par la misère trempent le pain sec dans le brouet clair, vous trouveriez une occasion excellente de vous débarrasser et de vos vieilles larmes inutiles et de votre or insultant et affreux.
« L’aimable Flagny donnait son obole tranquillement, en homme de bien convaincu de l’utilité de l’aumône ; j’avais, quant à moi, une façon plus sauvage et plus tourmentée de porter secours à mon prochain. Le vicomte n’avait qu’à obéir à sa bonté naturelle ; sa tâche était aisée. Moi, je réprimais l’élan de mon amour ; et ma peine était profonde. Mon silence reprochait aux pauvres leur laideur, leur amertume, leur résignation. Je ne pouvais non plus leur pardonner mon impuissance à adoucir leur sort. Hélas ! l’aveugle conduit l’aveugle, le pauvre assiste le pauvre ! De la fenêtre des mansardes je contemplais la gloire des horizons marins ; ma vie ouvrait toutes ses portes au souffle de l’éternité ; et je m’étonnais que des choses si belles, si grandes et si saintes pussent me pardonner la faiblesse et la laideur de naine de ma charité. Voici l’aumône du mauvais amour — me répétais-je sans cesse — voici la compassion d’un amour déchu, d’un amour qui ment, qui ment à son immortalité, et qui se proclame éphémère et vain, et qui se laisse convaincre par son propre mensonge au point de décroître, de vieillir, de mourir. Quelle chose attendons-nous donc qui ne soit déjà là, dans nos yeux éblouis, dans nos cœurs enivrés ? Aujourd’hui n’est-il donc pas fait de tous les hiers, de tous les demains ? L’éternité n’est-elle pas instant ? Debout, debout ! Abandonne-toi à ton amour ! Lève-toi, commande à l’aveugle, au sourd, au paralytique ; lève-toi et marche sur la mer ! Car si c’est là ton amour d’une créature vivante, combien pauvre doit être le cœur de ceux qui ensevelissent leurs morts ! » — Et plein de dégoût, de haine et de pitié, je jetais ma bourse aux fossoyeurs, afin qu’ils chantassent ma louange en humant le vin corrompu de la vie.
L’« objet » d’un amour, et singulièrement d’un amour très profond, n’en peut jamais être la « fin ». Dans la grande adoration, la créature n’est point autre chose qu’un médium. L’amour véritable a faim de réalité ; or il n’est de réalité qu’en Dieu. Si la grande passion s’abîme le plus souvent dans le désenchantement et dans le désespoir, ce n’est jamais qu’au seul sens terrestre de ces mots ; à cause qu’en s’élevant à l’adoration de l’Impersonnel, du doux, du tout-puissant Amour notre père, elle est payée au centuple du prix de sa perte. L’amour profond est une élévation douloureuse au séjour adorable de la chasteté, de la simplicité et de l’enfance. Le désabusement nous fait perdre le monde et gagner Celui dont le royaume n’est pas de ce monde. L’éveil, en mon cœur, de la foi, de la charité, de l’infinie tendresse pour l’homme me donnait clairement à entendre que le rôle tenu par la Sulmerre dans le drame de ma vie tirait à sa fin. J’aimais d’Annalena ce que nul autre que moi n’en pouvait connaître, ce que pas un ne m’eût pu ravir, ce qu’elle-même jamais sans doute n’avait pénétré. Et cependant, en tant qu’amant d’une femme, je souffrais toutes les peines imaginables ; car je sentais ma peur du péril imaginaire s’aggraver d’heure en heure de mille soupçons des plus fondés. Le cercle maudit des don Juan se resserrait sans cesse autour de ma belle chaque jour plus accueillante et plus minaudière ; et il n’était pas un parmi ces odieux roués de sa suite qui ne se berçât du doux espoir de voir au premier jour sa flamme couronnée.
« Ma patience était à bout : l’impertinence des béjaunes passait maintenant toute mesure et leur obstination à me dévisager n’exprimait que de trop éloquente façon le peu de cas qu’ils faisaient de mon facile triomphe et de l’éphémère fidélité de ma belle. Quant à Labounoff, après notre rencontre au calle Selle Rampani, jamais il ne se donna la peine de me marquer le plus faible ressentiment d’une supplantation que je me reprochais souvent comme un manquement aux devoirs de amitié. Je ne sus tout d’abord que comprendre au procédé du prince. Le contraste, et de sa confidence passionnée et de l’air indifférent que je lui trouvais ne laissait pas que de me surprendre ; cependant il était clair que le madré boyard, expert qu’il était en matière de galanterie, n’avait point tardé de pénétrer le naturel de la Mérone. Se souciant donc fort peu d’en obtenir autre chose que ce que les femmes de cette sorte ont coutume d’accorder à leurs amants, il se bornait au désir d’être mon successeur immédiat dans les bonnes grâces de la volage ; et sa patiente et sage jalousie se tournait toute contre un certain baron Zegollary, qui volontiers se donnait l’air de lui vouloir disputer son rang parmi les aspirants aux faveurs de l’aimable Mérone.
« Ce Zegollary était bien l’être du monde le plus laid et le plus répugnant. Je ne pense pas avoir rencontré de ma vie caractère plus petit ni tête plus étroite ou plus brouillée de vanité. En dépit de sa soixantaine bien sonnée et des ridicules proéminences que faisait à son corps le bizarre assemblage d’un grand goître livide, d’un gros ventre branlant et d’une énorme paire de fesses éternellement agitées, le hideux faraud s’obstinait à singer aveuglément les grâces des petits-maîtres à la mode et les minauderies des bardaches qui composaient sa fréquentation ordinaire ; car, tout chassieux et podagre qu’il fût, le butor jugeait plaisant de couronner du péché des Bulgares ses innombrables ridicules de Hongrois. Malgré que j’en eusse, je ne faisais que rire des œillades assassines dont la Sulmerre honorait ce muguet d’hôpital, attaché plus que pas un à ses pas, et je m’étonnais chaque jour que Labounoff en pût prendre ombrage. Cependant le soupçon du prince sur ma maîtresse n’était que trop fondé ; et j’eus mainte occasion, depuis lors, de constater que le Moscovite se piquait à fort bon droit de connaître le cœur des belles, ou plutôt, comme il avait coutume de dire, « l’organe essentiel de ces chères petites colombes de gueuses ».
A cet endroit, M. de Pinamonte interrompant son récit et pêchant dans les profondeurs de sa diabolique soutane une vénérable tabatière des saints jours de jadis, éternua plus de dix fois dans son beau mouchoir d’Arménie et, tout cramoisi d’une quinte des plus maladroitement simulées, frotta longuement et rageusement ses pauvres yeux de serpent tout honteux de se montrer noyés de vieilles larmes de regret et d’amour.
« Ah ! chevalier de mon cœur ! ami du hasard et du diable ! Il n’est sans doute pas que vous n’ayez connu, vous aussi, la venimeuse douceur de quelque tendre colombe de gueuse. Je connais… non, je ne connais pas votre vie…; mais, dès la première vue, vos yeux éloquents m’ont tout découvert, la nuit passée, au Ponte-Tappio. La passion attendrie d’une drôlesse, la douceur maternelle dans la frénésie du vice, la candide amitié de la sœur dans le cœur de Messaline, la grossièreté de l’outrage et la lâcheté de la compassion, la pitié et le dégoût de la pitié, la jalousie que l’on savoure comme un vieux vin de Chypre mixtionné d’amers aphrodisiaques ; toutes ces choses horribles et délicieuses sont enfermées dans le nom magique d’Annalena-Clarice de Mérone, la fausse comtesse de Sulmerre, l’aventurière lunatique, la redoutable et la douce, la maternelle et la nymphomane. Douce — eh oui, corbleu ! et très douce — car elle m’a su donner des nuits furieuses et de tendres jours. Il y avait dans sa chair de l’enfant et de la chèvre, et dans son âme de l’ange et du babouin. Son esprit avait du singulier et du charmant, son cœur… Au demeurant, un amour tel que le mien se passe fort aisément d’excuses.
« Il ne me reste plus, monsieur le chevalier, qu’à vous conter en quelques mots l’inévitable trahison qui fut cause de la brusque rupture de notre commerce. La scène me paraît trop licencieuse pour qu’il me soit libre de m’y attarder. Que si vous désiriez, toutefois, de connaître en ses détails intimes l’inénarrable spectacle auquel j’eus l’affreux plaisir et le risible malheur d’assister, quelques esquisses secrètes tracées de mémoire suffiraient pleinement, ce me semble, à satisfaire votre curiosité.
« Certaine nuit, donc, qu’il avait, selon la coutume des Scythes, le vin plus indiscret que de raison, le prince Serge, m’entraînant dans une galerie écartée du palais di B…, me mugit à l’oreille, entre deux baisers mielleux et grommeleurs : « Par Hercule et Labounoff ! pigeonneau de comte, petite âme de duc, tu n’auras bientôt, par ma foi, plus rien à te reprocher. Il m’est revenu que tu devais quitter Venise cette nuit même, dans une affaire qui ne souffre pas de répit. Sache donc que mes mesures sont tout aussi bien prises que les tiennes et que le plus cher de mes vœux sera exaucé bientôt, à tes dépens, s’entend, cocu du diable que tu es ! Par Hercule ! jamais je ne me suis senti en plus belle humeur de cajoleries ! C’est un caprice obscène et exquis de notre charmante délurée. Plus d’émulation désormais entre nous ; aussi bien n’était-ce que justice de nous laisser jouir enfin, en tout repos, d’une félicité commune. »
« Pour ivre-mort qu’il fût, le bourreau ne laissa pas de prendre garde à l’effet que ses étranges propos faisaient sur l’esprit de la victime. Les fumées de son vin eurent quelque peine, apparemment, à obscurcir sur mon front le feu de l’indignation et de la honte. Quelque effort qu’il fît, toutefois, pour changer de ton et tourner la chose en plaisanterie, j’eus peine à me prêter à son manège ; et cela d’autant plus que son allusion à mon voyage donnait toute vraisemblance à l’odieux complot ; car une affaire fort pressante m’appelait effectivement à Livourne. Je ne jugeai donc point à propos d’écouter la suite du singulier discours. L’injure m’avait percé jusqu’au vif. Le dépit me tenant lieu de fermeté, je différai mon départ et je pris la détermination de rompre sur l’heure avec l’ingrate.
« Suivi du paternel Giovanni, je courus au logis de ma maîtresse ; mais la coquine qui, depuis l’aube, n’avait point arrêté de se plaindre de vapeurs, avait déjà, à l’insu des caméristes, quitté d’un même coup et son lit et sa maison. Il n’en fallait pas davantage pour me faire perdre le peu de sang-froid que m’avait permis de conserver la confidence du prince. L’ingénieux Giovanni eut cependant tôt fait de dresser ses batteries et de mettre sur pied une légion d’émissaires. L’ironique Phébé seconda nos desseins ; la corruptibilité des gondoliers nous fut aussi de quelque secours ; de sorte qu’après une heure de battue à travers la ville, nous nous vîmes en état, Giovanni et moi, de marcher à l’ennemi.
« Je n’entrerai point dans le détail de cette burlesque expédition. Je n’en ai aucune mémoire. J’avais la tête renversée ; je courais comme un perdu, de-ci, de-là, me heurtant à chaque pas aux décombres de ma vie écroulée. La traversée du sinistre Campiello del Piovan ; une vieille maison sise au mitan d’un quartier des plus crapuleux ; un escalier puant et gras tout parsemé de pelures d’oranges ; un grand coup, enfin, de l’épée de Giovanni dans la porte ; voilà les seules choses dont il me souvienne. Je ne regagnai quelque empire sur mes sens qu’à l’instant où l’on nous vint ouvrir. J’aperçus Labounoff nu comme la main. A ma vue, il recula plusieurs pas en arrière. J’entrai.
« A la clarté dansante d’une chandelle unique, j’aperçus Clarice-Annalena Mérone, comtesse de Sulmerre, dévêtue à la mode d’Arcadie et se prélassant sur la plus voluptueuse des couches : son frère Alessandro lui servait de coite, Zegollary de traversin et mylord Edward Gordon Colham de colifichet mignon pour le désœuvrement de ses charmants petits doigts. La vie faillit à m’abandonner.
« Mon premier mouvement fut de mettre ma fidèle épée à la main ; mon deuxième, de sourire en me rappelant que j’étais Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra ; enfin, par le jeu d’une association bizarre, ma pensée s’arrêta sur l’image de l’abbé de Rancé ; et ce rapprochement subtil et saugrenu acheva de me dérider.
« Aucune des nudités convulsées du groupe mythologique et aviné ne se teinta du sang des vengeances. Personne ne mourut cette nuit-là ; non, pour dire le vrai, personne. Car ma jeunesse et mon illusion étaient déjà mortes, ah ! par la fourche et la queue du diable ! mortes et ensevelies depuis longues, longues années.
« Une violente surprise nous éclaire parfois sur la nature réelle de nos sentiments avec une sûreté que nous attendrions en vain d’une raison sans cesse troublée par d’extravagants soucis. Ainsi, devant l’ignoble et séduisant spectacle qui fascinait ma vue, je reconnus, sur le tard, avoir été, à tout propos, cruellement moqué par ma gueuse d’imagination. Le destin des mélancoliques pasquins de mon espèce est de poursuivre, leur vie durant, quelque vain fantôme de passion, d’art ou de philosophie, puis de s’endormir dans la sainte et unique réalité du sein de Dieu.
« Passé le premier saisissement, je m’excusai auprès des amoureux penauds de la brusque interruption de leurs ébats ; et, tout en plaisantant agréablement la fougue juvénile de leurs transports, je les complimentai sur la grâce attique de leurs jeux et les implorai de s’en retourner à leur chef-d’œuvre inachevé. Labounoff aussitôt donna le signal d’un nouvel assaut. Justes dieux ! que le prince l’avait donc belle ! Sans faire difficulté, j’avoue m’être senti animé à ce moment, d’un vif désir de participer à l’aimable lutte. Il s’en fallut de peu que je me jetasse dans l’amoureuse mêlée ; telle était cependant la violence de ma belliqueuse envie, que la vue seule des armes et des blessures suffit à la contenter. Tout le temps que ses amis furent aux petits soins avec elle, ma chère Mérone s’amusa à m’envoyer de malicieux baisers tout pleins de tendresse ; jamais encore la friponne ne m’avait paru si belle, ni si gracieusement parée de tous les attraits de l’innocence. Le hasard des poses licencieuses n’ôtait rien à la modestie animale de son maintien ; je la voyais enfin telle que la nature l’avait créée ; je ne doutais plus de l’ingénuité de ses amours. Le spectacle me ravissait d’aise. J’étais surtout vivement touché des témoignages d’affection que le jeune Alessandro prodiguait à sa sœur ; cependant, tout en couvrant de louanges les principaux acteurs de cette scène, je ne laissais pas de marquer quelque admiration aux emplois secondaires ; car il n’y avait pas jusqu’à ce calculeux et rogneux Zegollary qui ne fît preuve, en l’occasion, d’une compétence et d’une dextérité dignes des plus grands éloges. Pour ce qui est de ma chère maîtresse, sitôt terminé l’inoffensif pugilat, je la pressai tendrement contre mon sein et déposai sur son front à nouveau rougissant une couple de fraternels baisers. Que ne rompons-nous, chevalier, avec la sotte routine de considérer comme notre semblable une Ève dont nous ne connaîtrons jamais l’esprit ni la chair ? Car que pouvons-nous pénétrer d’une créature qui nous sait demeurer entièrement fidèle dans le moment même qu’elle essuie le feu d’un corps de garde au complet ?
« Me sentant à jamais guéri de ma vieille sottise, je pris gaîment congé de mes amis, sans même un instant songer à leur faire reproche de la singulière conduite qu’ils avaient tenue avec moi. Je courus chez mon banquier. Rien, à mon sens, n’égale en noblesse une belle tête de fourbe gravée dans de l’or palpable et chantant. Je fis d’abord mes adieux aux tripots et aux mauvais lieux de Venise, de compagnie avec l’ingénu et doux vicomte ; ensuite à la ville elle-même. Ma folle amitié pour Edward Gordon Colham n’eut que peu de durée. Je trouvais à mylord un esprit trop formé déjà par le commerce périlleux des femmes.
« Au jour fixé pour le départ, je me présentai pour la dernière fois chez la douce maîtresse de ma vie. Je traversai d’un pas alerte les galeries obscures et les salles silencieuses. J’entrai sans frapper dans le salon à l’épinette. Ma très ravissante était là, plus pâle que de coutume et tapie tristement dans le petit coin si doux à mes vieilles songeries, entre la cheminée et le bahut de chêne, sous le Hogarth et en face du Longhi. « L’heure est venue, mon Annalena chérie » — lui dis-je simplement. — « Hélas, monsieur, me répondit-elle d’une voix d’enfant, pourquoi faut-il donc que vous soyez si peu de votre siècle ? Haïssez-moi, mais ne me méprisez point ; car il me sera certainement beaucoup, beaucoup pardonné. » Je ne pus que sourire à cette application bizarre de mes prêches anciens. Toutefois, en interrogeant les yeux de la belle, j’y lus la même réponse dans un beau regard de jeune chienne innocente, chaude et fidèle. « Ah ! que ne vous ai-je conté plus tôt l’histoire infortunée de ma vie ! » poursuivit-elle ; « je n’ai jamais connu de père ; ma mère était une… » Je lui mis la main sur les lèvres : « Trop tard, trop tard, ma chère enfant ! » Des larmes filiales coulaient sur les pauvres et douces joues. Elle se leva comme pour aller à l’épinette. Je devinai son mouvement et l’arrêtai au milieu de la chambre. Ah ! pauvre amour ; ah ! triste vérité ! Mon regard dans la haute glace rencontra mon regard. Ma vieillesse m’apparut pour la première fois en toute sa sincérité. « Le temps des amourettes est passé, — me dis-je, — il se fait tard dans le jour du monde ; l’amour est proche. » Puis, me tournant vers ma charmante : « Le moment, à son tour, est venu, ma Clarice adorée. » Je fis quelques pas vers la porte. La Sulmerre ne branla point. La Sulmerre restait comme figée. Deux vers très vieux et très ridicules chantaient dans ma mémoire :
Ta femme, ô Loth, bien que sel devenue, Est femme encor, car elle a sa menstrue.
« J’appuyai sur le bouton de la serrure. J’entrouvris la porte. Le cri d’un gondolier s’éleva dans l’éloignement. Puis tout rentra dans le silence.
« Insensible au point de n’éprouver aucune surprise à l’apaisement soudain d’une âme qui avait connu tant d’alarmes, je dirigeai mes pas vers le calle Barozzi. Là je trouvai le pavé encombré déjà de mon bagage et, comme en mainte occasion antérieure, l’escalier de ma maison tout sonore de rires et de jurements de faquins. L’honnête Giovanni m’attendait à ma porte en habit de voyage. Flagny s’appuyait languissamment sur son épaule ; dame Gualdrada sanglotait dans son giron. J’aimais sincèrement et l’écervelé vicomte et l’infortunée cartomancienne ; cependant leur piteuse attitude me surprit. Ils redoutaient encore l’heure des séparations ; et mon âme avait conquis Celui dont rien ne nous peut séparer.
« D’une voix douce et d’un geste enjoué, je donnai l’ordre à mon serviteur de marcher vers l’embarcadère. Les portefaix nous suivirent en fredonnant. Flagny parlait d’avenir, Gualdrada de jours à venir. Je souriais aux propos et de l’un et de l’autre. Le soleil, satellite immédiat de l’amour, soufflait son vent de flammes et de rêves sur le large Molo ébloui. Je donnai l’accolade à la veuve de Sciancato ; je pressai contre mon sein l’ennemi naïf des tyrans. Une brise de larmes et de rires gonflait les voiles du trois-mâts impatient. Nous levâmes l’ancre. La Rive-des-Schiavoni prit son vol dans l’air léger. Je courus à l’arrière : sur le rivage rapide Gualdrada agitait son mouchoir, Flagny son chapeau. Je ne laissai échapper ni soupir ni plainte ; mon cœur était déjà comme un fruit mûri dans le grand silence. Giovanni me considérait avec surprise. Le ponte Ca’ di Dio s’effaça à ma vue ; l’île Saint-Georges à son tour se prit à fuir. L’air était pur ainsi qu’un rire d’adieux. Dans un large signe de croix j’embrassai la beauté de ma tendre Venise, la mélancolie de mon bonheur passé, la vie et la mort d’Annalena l’Initiatrice. Et ma chair frissonna de la volupté de la prière.
« Rapide est la lumière du ciel, plus rapide est l’esprit de l’homme ; mais la vérité qui se révèle au sentiment passe en rapidité et le soleil et la pensée. Je me sentis seul tout à coup, seul en face de moi-même. La prière avait effacé de mes lèvres ce goût de fruit véreux qu’a l’amour cueilli dans un Éden attaqué de la peste d’Adam. Je compris pourquoi Dieu ne voulait plus, ne pouvait plus se montrer à l’homme ; pourquoi l’amour entre créatures n’était plus la présence du Dieu vivant. Le corps de la femme est une croix, et le baiser de la femme une éponge de vinaigre ; l’époux est crucifié sur l’épouse, l’amant sur l’amante, la mère sur le fils. Penchez-vous sur les berceaux, pénétrez dans les tombes : le mensonge est partout. Il vacille en feu follet des marécages sur la face de l’enfant, en clarté de lampe sépulcrale sur le front de la vieillesse. Il roule d’année en année, de siècle en siècle, ainsi que danse de vague en vague la lie gluante de la mer. Votre père vous a trahi, et votre mère, et votre ami, et celle en qui vous crûtes trouver le repos du cœur. Les maisons s’observent avec défiance ; moins de mensonge pourtant se dissimule dans un mur dressé devant un mur que dans un regard de femme levé vers des yeux d’amant. Méfiez-vous de votre enfant : le rêve de ses nuits est plein de haine, et il n’ose ni rire ni pleurer ; la main de l’horrible silence est sur sa bouche. Le mensonge, le froid calcul, l’insensibilité du cœur vous épient de leurs cachettes. Votre mère aime en vous ce qui n’est point de vous ; votre très chère adore en vous ce qui est d’un autre, ce qui est de tous les autres ; et chacun est trahi au nom de tous, jusqu’à ce que chacun ait appris à se duper soi-même. Le soleil desséchera votre peau, la lune blanchira vos cheveux, et vous serez comme un arbre mort dans le vent et comme la feuille emportée vers la mer ; et quand l’heure sonnera, vous direz encore : « Où donc est la parole de vérité ? » Et celui-là qui n’a pas souffert de son amour et qui a accepté son amour tel qu’il l’a trouvé, celui-là n’a jamais aimé, et son cœur pourrit dans le mensonge comme le cadavre du ver dans la pourriture du fruit. Mais celui qui a souffert de son amour de la créature et qui a renié cet amour, et qui s’en est retourné à la source éternellement pure d’un fleuve contaminé, celui-là connaît l’Amour d’avant les temps, celui-là marche dans l’éblouissement de la présence de Dieu.
« Tout autre que vous, chevalier, m’eût interrompu plus d’une fois, dans le cours de ma trop longue histoire, pour opposer à mon idée de l’amour unique, partant divin, la multiplicité des sentiments qui régissent le monde ; appelant ainsi mon attention sur le peu de rapports que présentent entre elles les diverses manifestations de l’humaine tendresse. Quoi de plus juste, cependant, que de faire directement découler du principe de l’être celle-là des formes de l’amour en qui la propagation de l’être est assurée ? Si la créature rayonnante de beauté, de vérité, de candeur est la manifestation sensible de l’amour de Dieu pour Soi-même, n’est-ce pas dans l’attachement sublime à quelque créature qu’il nous faudrait, dans une vie plus simple et plus pure, chercher tout d’abord une expression à notre amour du Père terrible et doux des choses ? Et qu’importe que cet attachement, alors même qu’il est profond et sincère, dure moins que la vie, s’il fait battre le cœur mortel selon le rythme de l’Amour sans fin. Toute tendresse est faite d’un rêve et d’une réalité ; le rêve est à la terre dont les jours sont comptés, la réalité est à l’Éternel. La vie selon le monde est l’ombre d’une vapeur, un sentiment de doute dans le rêve de nuit d’un dément ; cependant le plus faible désir d’amour vrai y contient déjà toute la réalité du Ciel ; et tous les pardons y furent assurés à celle qui aima d’amour suprême après avoir longtemps brûlé du pire. Au surplus, la folie des amants n’est-elle pas ce premier anneau mystique qui rattache au sein de Dieu toute la chaîne harmonieuse des sentiments conservateurs, depuis l’affection de la mère jusqu’à la tendresse du cœur de l’homme pour la pierre du chemin ? Serait-ce donc vraiment chose à ce point folle que mon appel déchirant à une vie qui ne fût point empoisonnée en sa source ? N’est-ce pas, enfin, à celui qui goûta du plus bourbeux amour de rafraîchir ses lèvres à la clarté du plus limpide ?
« Nous faisions voile vers Manfredonia, dans le temps insoucieux de la joie et de la douleur. Suivant du regard le vol des oiseaux et la fuite des nuages, je repassais en esprit et l’histoire de ma propre tendresse et les principaux épisodes des intrigues auxquelles je fus mêlé. Je recherchais vainement dans mon souvenir l’exemple d’un seul amour dont on pût dire : « Celui-là fut ensemble profond et heureux. » J’évoquais les grandes passions, celles qui brisent les liens et renversent les obstacles ; et elles m’apparaissaient sous les traits hideux de la trahison, de la lassitude, du mépris, du dégoût. J’interrogeais l’amour grave et calme, le grand procréateur nourri du respect de la tradition et de l’avenir ; et je frémissais à la vue de tant de médiocrité, de résignation et d’ennui. Enfin, j’appelai à grands cris l’amour de l’homme ; et mon prochain se vint traîner à mes pieds, lamentable, méfiant, chargé de chaînes et mourant de faim. Alors j’élevai mes mains au ciel, disant : « Grâces te soient rendues, ô Amour, ô Notre Père du Paradis terrestre perdu ! ô Toi, tout ce qui a été, ô Toi, tout ce qui devrait être encore, au séjour temporel même, et n’est plus ! Abandonné d’Adam, victime du Pharisien ! O pur trésor de ceux qui ont tout perdu ! Qu’il est juste que je ne te puisse connaître que du fond ténébreux de l’abîme des douleurs ! Que ta loi de l’expiation est belle ! Et quelle douceur dans cette attente désolée de ta dernière incarnation, ô Esprit Saint, ô Esprit de Vérité, ô Paraclet ! »
Le noble Antisthène se tut. Je levai les yeux. Le saint homme pleurnichait hideusement dans son beau mouchoir d’Arménie.
« Telle est, ajouta-t-il, en s’essuyant les yeux, telle est, aimable confident de mon cœur, l’édifiante et fort simple histoire de Manto la tendre, la perfide et la morte. Non pas la morte de Vercelli, monsieur le benjamin, mais la bel et bien morte, d’âme et de chair. Oui, monsieur le plaisant ; notre dame de Sulmerre n’est plus de ce monde. Deux messages anonymes m’en vinrent mander coup sur coup, l’an passé, et la maladie et la mort. Vous ne sauriez croire combien je fus contristé de ces nouvelles. »
A la grille du jardin, je me retournai pour le dernier salut d’usage. M. de Pinamonte m’apparut tête nue, dans la gloire attendrie du couchant. Deux lourdes larmes coulaient sur son visage rieur. Il se baissa comme pour ramasser quelque chose à ses pieds. Ses pauvres mains tremblantes soulevèrent avec effort une grosse pierre endormie dans les mauvaises herbes.
« Que cette âme si douce et si humble soit le témoin de nos adieux », prononça-t-il d’une voix grave. Et il ajouta aussitôt : « L’Absurde, le fameux absurde seul nous est resté. Qui a des oreilles entende ! »
« A bientôt, monsieur », lui criai-je en réponse du coin de la rue.
....... .......... ...
Il n’était rien moins qu’aisé de discerner dans l’histoire d’Antisthène le vrai et le faux, le sincère et le feint. Seule, l’odieuse scène de la trahison m’apparut, sinon imaginée en son entier, du moins outrée au delà des bornes de la vraisemblance. Je me fis un divertissement, durant deux jours, de jeter sur un papier toutes sortes de réflexions au sujet de mon original ; le troisième jour, cependant, je déchirai mon griffonnage et le jetai au feu ; car je n’y découvrais plus qu’un bizarre enchevêtrement de jugements contradictoires et de maximes dénuées de sens. Comme que je fisse, toutefois, je ne me pouvais abstenir d’évoquer cent fois du jour la personne inquiétante de mon songe creux ; et malgré que le sentiment que j’éprouvais à son égard fût composé d’autant de mépris que d’admiration, j’employai une quinzaine de jours à battre le pavé de Naples dans l’espérance de le rencontrer ou de reconnaître, pour tout le moins, le chemin de sa demeure. Celle-ci avait laissé dans ma mémoire une empreinte des plus vives, tout de même que la rue où elle était située ; fort heureusement pour moi, car je n’ai jamais pu retrouver l’une ou l’autre ailleurs qu’en mon esprit. Je ne fus pas plus favorisé dans ma course aux informations. Les mieux renseignés me renvoyaient aux ouvrages de Machiavel ou d’Alighieri ; les autres, plus expéditifs en affaires pour être moins érudits, me donnaient bonnement au diable ; et, en dépit de tout le mysticisme de son Pinamonte, l’infortuné Benjamin trouvait plus de clairvoyance aux ignares qu’aux savants.
Vers la mi-octobre, je reçus de Copenhague l’ordre de me rendre à grandes journées en Saxe, où mon frère le plénipotentiaire m’attendait depuis deux mois. L’affaire ne souffrait point de répit. Les termes de la note me firent craindre que le Roi et le Conseil ne fussent à bout de patience. Je dépêchai donc les affaires et montai dans ma chaise avec le sentiment de me séparer une fois de plus de la Mérone, une fois de plus et pour jamais.
A l’instant de tourner le coin de la rue, un juron du postillon, un grand brouhaha de rires et un hurlement d’animal blessé me firent mettre le nez à la portière. Sur le pavé fangeux gisait une masse informe de sang, de cervelle et de poils. Des polissons crasseux s’amusaient à la triturer sous leurs talons nus. « Ce n’est rien, monseigneur, me cria l’un d’eux en riant ; c’est le vieux chien galeux du Ponte-Tappio que vos chevaux viennent de réduire en bouillie. » Un coup de fouet dispersa la canaille et nous poursuivîmes notre chemin.
FIN
ORLÉANS. — IMP. ORLÉANAISE, RUE ROYALE, 68.