Front matter (continued 2)
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« Certain jour, en flânant sous le regard voilé des mille fenêtres de la place, je sentis tout soudain les yeux de l’Amour sur moi, et je baissai respectueusement la tête. O beauté ! O rose puissante et suave, par l’Amour offerte à l’Amour ! O beauté, Dieu s’adorant soi-même ! Peux-tu faire autrement que d’être un signe mystique en tes moindres manifestations ? Le cœur tout plein d’une angoisse délicieuse, je dirigeai mes pas vers le palais, grande fleur de tendresse aux mille tiges dédoublées ; et je me pris à embrasser follement l’une des colonnes inférieures, et la pulsation du sang humain se fondit de la sorte avec le battement du cœur de la pierre énamourée. Car l’amour, monsieur le chevalier ! l’amour habite le cœur des pierres, et c’est avec un pauvre galet tout pénétré de tendresse et ramassé sur un rivage solitaire que les dents du Mensonge et de l’Orgueil seront brisées au jour des jours.
« Le malheur voulut que Labounoff me surprît un soir, à Sainte-Marie-du-Salut, baisant humblement la poussière de la dalle. Mon tendre secret fut divulgué ; toute la ville en fit des gorges chaudes. Je regardai les rieurs et me pris à rire plus fort qu’eux. Quoi de plus divertissant, en effet, que le spectacle d’une pierre pénétrée d’amour, et d’un sot moqué par le polisson d’Arouët !
« Une autre fois, plongé dans quelque méditation passionnée et saugrenue, je demeurai planté durant une bonne couple d’heures devant un étalage de pharmacopole : le soleil se jouait aux couleurs charmantes des ipécacuanas, et le diable, dans la voix de l’apothicaire, me soufflait que j’avais devant moi la Riva des Schiavoni incendiée par un magnifique soleil couchant : « Comme vous voilà près, à cette heure, de ces tendres et ravissants mystères ! L’amour vous a régénéré, guéri, sauvé ; la passion a fait de vous le confident de la nature, mon cher Pinamonte ! Comme vous aimez les choses ! Comme les choses vous aiment ! Toute cette splendeur étalée sous vos yeux est l’ouvrage de l’Amour ; et cet Amour éternel et sublime est tout entier en vous. Hé ! que dis-je ? N’êtes-vous pas vous-même ce puissant amour, cet éternel créateur ? Cette Venise pâmée et chatoyante n’est-elle pas un rêve d’amant, votre rêve d’éternel amant ? Ah ! Pinamonte, je me prosterne devant ta puissance ; je te livre l’Enfer ; tu as triomphé, Créateur ! Devant tes pas, l’aile ténébreuse du Contradicteur se traîne dans la poussière. Tu as vaincu, Amour ! C’en est fait du Mensonge ! Le Mensonge n’est plus ! Voici la sublime harmonie du premier jour ! »
« Sur ce, je me réveillai de mon extase, chevalier de mon cœur, et je repris mon chemin avec dix ou quinze écus de drogues dans les poches de mon habit. Je ne trouvai rien de plus ingénieux, pour me débarrasser de ce fardeau chimique, que d’en saupoudrer des balayures de cuisine déposées au pied d’un mur ; et ce fut encore un des plus beaux miracles de l’Amour de donner, par le moyen des splendeurs tendres de sa ville benjamine, le cours de ventre à tous les chats de la paroisse Santa-Maria-Zobenigo !
« Quelquefois mon humeur inquiète et jalouse me laissait des répits de jours ou de semaines ; alors une indifférence somnolente lui succédait en mon esprit, et je me sentais redevenir le Pinamonte d’autrefois, l’homme désabusé des choses du monde et bien pénétré surtout du peu de fonds qu’il y a à faire sur l’amitié ou l’amour des humains ; toutefois, en me félicitant de ce qui me paraissait être un retour à la raison, je me méprenais d’étrange sorte sur la nature de ces périodes d’apaisement ; car elles n’étaient rien moins qu’un signe de guérison. Le trop court répit qu’elles accordaient à mon angoisse s’achevait régulièrement dans quelque crise de hideuse et folle tendresse qui, parfois, empruntait ses traits à la plus répugnante des sensibleries. Ainsi, je ne pouvais jeter un regard sur les somptueuses étoffes ou sur les pierreries éblouissantes qui couvraient ma Manto sans aussitôt m’écrier sur un ton plaintif : « Les pauvres petites parures d’Annalena ! Les tristes petits bijoux ! » Je me perdais en efforts burlesques et touchants pour contraindre mes soupirs et suspendre mes pleurs alors que ma maîtresse rompait le pain.
« Trois fois du jour notre table se chargeait de mets fort délicats et parfaitement ordonnés ; ma chère friponne les attaquait pour l’ordinaire à belles dents happantes de louveteau affamé ; et sans doute la charmante ardeur qu’elle apportait à nourrir son corps de jeune amoureuse n’eût point laissé de réjouir un galant raisonnable. Toutefois, ce grand dadais de Pinamonte, accoutumé qu’il était de longue main à discerner des sujets d’attendrissement aux plus allègres spectacles, ne recevait d’ordinaire rien autre chose, de ceux que lui offrait le bel appétit d’Annalena, que les plus attristantes impressions. « Pitoyable créature, murmurais-je ; pitoyable créature exposée aux caprices du sort, aux rigueurs des climats, aux défaillances de la pauvre nature humaine ! Te voici devant moi faible, craintive, éphémère ! Tu te nourris des fruits d’une terre fertilisée par la mort ; tu manges tristement, et à seul effet de conserver aux afflictions de demain ta mélancolie d’aujourd’hui. Hélas ! semblable, — trop semblable, en sa friande cruauté, au cannibale qui engraisse ses captifs avant de les livrer au bourreau des cuisines, — la tombe te nourrit de ses fruits, afin de trouver demain un régal plus copieux à ta gorge rebondie, à tes bras succulents, à ta croupe substantielle ! O créature abandonnée ! Si pitoyable, si ridicule en ta souveraine beauté ! Je te regarde. Que fais-tu donc ? Tu portes à tes lèvres un verre de vieux vin fumeux. Eh quoi ? Est-ce donc que le froid de la mort déjà circule dans tes veines ?… » Et mille autres fadaises du même genre, chevalier ; car depuis le commencement jusqu’à la fin de nos singuliers repas tête à tête, je n’arrêtais point de lamenter de la sorte.
« La vue d’un réfectoire de prison ou d’hôpital m’eût à coup sûr moins affecté que le quotidien spectacle d’une beauté gourmande ranimant gaillardement, aux plantureuses bouchées noyées de longues rasades, sa jeune vigueur rompue par les travaux polissons. Mon horrible cœur allait même quelquefois jusqu’à s’apitoyer sur l’ombre de ma gourgandine, sur la malheureuse ombre condamnée à se traîner sur de cruelles dalles de marbre, à se heurter à des angles de cheminées, à balayer des tapis du Levant !
Il m’advint de réveiller ma chère Annalena plus de dix fois en l’espace d’une nuit, afin de bien m’assurer qu’elle n’était pas morte. Le mouvement des horloges m’emplissait d’épouvante ; la fuite des instants me faisait frémir ; je cherchais des fils argentés dans la douce chevelure embaumée de jeunesse ; et quand ma friponne se riait de ma folie, je soupirais sottement : « Infortunée ! Infortunée Annalena ! Encore une heure, et ce sera la vieillesse ! Encore un jour, et ce sera la mort ! La froide, l’aveugle, l’impitoyable mort ! »
« A cette funèbre vision d’une Annalena souffreteuse et vieillie, le cours naturel des idées me faisait associer quelquefois l’image de ma propre décadence. Je recourais alors au rapprochement des années et des énergies ; et la double disproportion que j’y découvrais me représentait clairement que le déclin rapide du quadragénaire m’épargnerait la douleur d’assister à celui d’une fille à peine sortie de l’enfance… Toutefois, l’amour ombrageux du dernier Brettinoro ne trouvait guère son compte à tous ces beaux calculs. La découverte d’un dérivatif à quelque angoisse est rarement autre chose, pour la passion véritable, qu’un simple changement de souci. L’idée d’être le premier frappé par les décrets du Temps n’apaisait mon inquiétude quant à Clarice que pour me faire trembler d’autant plus fort pour moi-même. L’horrible chose, pour un amant, que l’approche d’un âge qui dissipe les illusions et rend le corps inepte aux amours ! Comme je haïssais les excès de ma jeunesse ! Comme je maudissais l’aveuglement qui m’avait fait gaspiller en débauches les trésors de la passion !
« Je m’éveillais parfois en sursaut, au milieu de la nuit et du silence, avec l’étrange sentiment d’avoir survécu à la terre et au soleil. J’allumais la chandelle, je courais au miroir ; l’image qu’y rencontrait ma vue remplissait mon esprit d’effroi et de dégoût. Ciel ! ces yeux sans éclat, ce front soucieux, cet air contrit, ce long visage blême et grimaçant de vieillard ! Se peut-il que ce soit là la forme sensible d’une âme sanctifiée par le profond amour ? O terreur ! O désespoir ! J’avais beau approcher ou éloigner de la glace cruelle le flambeau agité qui y faisait trembler ma laideur : obscure ou claire, la vérité qui sortait de ce puits me faisait frémir ! Plein de haine et de tristesse, j’examinais méticuleusement ma personne, et je n’y découvrais, hormis certain air de bizarrerie et de grandeur, que sujets de tristesse et de répugnance. « Certes, soupirais-je, rien n’égale en beauté une âme passionnée qui purifie ce qu’elle aime ; mais que ce nez est long entre ces joues de vieux fruit cueilli par le vent ! Et rien n’est plus grand qu’un esprit qui, cherchant l’amour, découvre Dieu ; heureuse, trois fois heureuse cependant la jambe jeune, vigoureuse et bien faite ! »
« Tournais-je le dos au mirage impertinent ? l’affreux fantôme me faisait la nique de tous les coins de l’obscure galerie. Fermais-je les yeux ? du fond des ténèbres intérieures le Sosie m’adressait quelque grimace de noyé. Je me gardais bien, comme de raison, de parler à qui que ce fût de ces ridicules terreurs, et surtout d’en rien laisser paraître devant Annalena ; je ne pus cependant si bien faire que la belle ne s’aperçût de l’excès de ravissement où me jetaient ses compliments sur mon visage ou ma tournure. Je remarquai que les galants vraiment jeunes et vraiment gracieux prêtaient d’ordinaire aux éloges de ce genre une oreille beaucoup plus distraite ; et je résolus de modeler, en pareille occasion, mon attitude sur la leur.
« Souvent aussi, après l’ivresse de la volupté, une lassitude de canicule s’abattait sur mon âme, un dégoût sans raison, une tristesse sans bornes. Je considérais la silencieuse Annalena accroupie dans la clarté fade de quelque haute fenêtre ouverte sur une éternité d’ennui : « Ah ! ma pauvrette, soupirais-je alors, comme vous voilà blanche ! Blanche de toute la blancheur de l’insipidité ! Comment diable ai-je pu trouver en vous mes délices, il y a un moment ? De grâce, fermez ces jambes de bambine énervée ; l’odeur aigrelette de votre jeune intimité me fait lever le cœur. Montrez-moi plutôt… hé non ! ne me montrez rien, pas même cela qui sous ma main sévère rend un son si enfantin, si charnu et si chaud. Rien, rien, car vous voici redevenue purement organique. Petit engin singulier, petite machine odorante et compliquée… J’aurais peine à supporter votre image dans un miroir d’eau de rose. Que faites-vous là, avec une seule de vos mains offerte à ma vue ? Ah ! mourez plutôt, et que l’aveugle vermine de la vie s’engraisse ignoblement de tout ce tiède blanc-manger d’amour ! »
« La pauvre Clarice baissait la tête, attachait son regard de fillette battue à quelque fleur fanée du tapis ; enfin, cachant son visage dans ses mains longues d’orpheline, elle se mettait à pleurnicher amèrement. « Hé oui, pensais-je alors, que voilà bien la vieille histoire de Colin et de sa bergerette, et de dame Hortense, la boulangère maltraitée par le soldat du roi. Histoire d’éternité, histoire du moment. Quoi de plus naturel ? Ingratitude à l’odeur de vieilles bottes, sensiblerie aux vapeurs nauséeuses de langes ! » J’attrapais mon chapeau, je donnais un coup de talon à la porte, je descendais l’escalier sur le cul, crachant à droite et à gauche la bile fadasse de mon dégoût. Sitôt à la rue, je hélais un gondolier et me faisais mener en toute hâte à mon logis, afin d’y déplorer avec Giovanni la misère de mon âme et la cruauté de mon cœur. J’arrive à ma maison, et quel objet frappe tout d’abord ma vue ? Annalena, monsieur le chevalier ! La belle de Mérone, la douce de Sulmerre, l’indulgente, la miséricordieuse, qui a su devancer ma précipitation de dément et qui m’accueille, au seuil même de mon mélancolique ermitage, d’un sourire, d’un baiser et d’une larme. La jeune, l’exquise Annalena, très blanche et très grande, en manteau de dogaresse au seuil de ma lépreuse et redoutable maison ! Ah ! par le Diavolo ! Par tous les Diavolo entassés dans l’enfer d’une âme humaine ! Tout est oublié ! J’embrasse la sœur, je m’agenouille devant l’amante, j’entraîne vers les profondeurs poudreuses du plus obscur de mes réduits l’image ensemble humaine et divine de l’amour. O perdue et retrouvée ! O amoureuse ! viens, que je te serre sur mon vieux cœur à demi mort ! que je me couche sur ton doux corps mortel de tout le poids d’un cadavre de philosophe ! Viens, amour ! laisse l’immense nuit de la volupté rouler sur nous ainsi qu’une mer, et que nous soyons comme les noyés que le hasard des vagues rassemble ! — Oui, encore un baiser, et puis que ce soit la séparation, la douce séparation mystérieuse, peureuse, voilée et masquée. Et que nul, — pas même Giovanni, — ne te surprenne en ta fuite de gazelle.
« Un dernier regard, un dernier rire. La tendre Sulmerre m’a quitté de la façon la plus clandestine du monde… Me voici seul, ivre de bonheur retrouvé, seul, tout seul et joyeux dans ma sournoise masure du calle Barozzi. — Et dites-moi, chevalier : à quoi donc me voyez-vous occupé maintenant, maintenant que la Sulmerre s’en retourne rieuse vers son palais ciselé de Belle au Bois dormant ? — Vous me voyez occupé à faire tantôt le chien et tantôt le chacal, à mordre les tapis avec une joie sauvage, à renverser les meubles avec un enthousiasme d’épileptique ; à me tirer la langue, à me faire la figue dans les miroirs ; ma perruque vole dans les airs, ma montre rend l’âme sous mon talon ; ma poitrine, sous mon poing furibond, résonne comme une forge ; je suis ici et je suis là ; je saute en gerboise et je retombe en crapaud ; je cours, je sautille, je bondis, je rampe. Me voici nu, me voici rhabillé ; je ris et je peste ; j’exulte, je tressaille, j’éclate, je suis tout en nage. Annalena est accourue, Annalena a pardonné, Annalena a compris, Annalena a tremblé, Annalena aime ! Quelle preuve d’amour que de courir ainsi de son palais à ma ruine — en chaise, il est vrai — mais n’est-ce pas un quart de lieue quand même ? Un quart de lieue ! Songez donc, chevalier ! Quelle bonté ! Quel sacrifice ! En vérité ! Et me voici enfin sur le ponte San Maurizio, mon vieil ami ; et je parle de mon bonheur à l’antique maison du coin, à la lugubre maison aux portes géantes, aux volets d’un vert infâme, aux seuils noyés… A l’antique maison déserte, taciturne confidente de mes extases de benêt et de mes désespoirs de fou !
« Telles étaient mes joies ; telles étaient mes peines. La Sulmerre m’inspirait un sentiment que je n’avais pour personne au monde qu’elle. Sa vue seule suffisait à réveiller dans mon âme les plus étranges mouvements. Je ne vivais plus qu’en elle ; le soleil et les fleurs, les brises et l’eau, les bois et l’écho, le silence et l’ombre, tout m’était Annalena, tout m’était Clarice. Il n’était pas une ligne dans la forme adorée qui ne me rappelât à la mémoire quelque amoureuse vision de mon enfance ou de ma jeunesse. Les mouvements de la Sulmerre, les inflexions de sa voix, les nuances de son regard suscitaient dans mon esprit des associations singulièrement lointaines. Souvent je contemplais mon amie comme on regarde au plus profond de soi-même. A un étranger qui me demandait un soir qui donc était cette belle dame, je répondis distraitement : « L’initiatrice. » Je parlais quelquefois de ces bizarreries à ma gracieuse ; elle en souriait, j’en riais comme un fou. Car toute passion a ses heures divines et ses moments terrestres.
« J’en arrivai à cet état de l’âme sublime et périlleux où l’on identifie l’objet aimé avec l’amour. Je me détachais chaque jour davantage de mon originalité propre ; éloigné de la Mérone, je me sentais moins que la moitié d’un être ; revoir ma maîtresse après une courte absence, c’était me retrouver, rentrer dans ma chair et dans mon esprit, renaître. Les nuits de lune, je l’entraînais en gondole au Lido. Sa présence rapprochait les mondes les plus désespérément éloignés, en faisait des objets à portée de la main. Je lui montrais une étoile, puis une autre : « Voici Hier, disais-je ; et voici Demain ! Toute l’immensité respire la confiance sublime de l’Amour ! » Et je disais vrai ; mon cœur partageait le grand calme passionné de la nature. Que m’importait que ma tendresse eût à redouter le jugement des hommes ? Je ne craignais pas de plonger mon regard au plus profond des yeux de l’Éternité, et mon sentiment de sécurité divine triomphait et des tristesses que me donnait le passé de mon amie et des inquiétudes que m’inspirait l’irrégularité de sa condition présente. Pouvais-je, en effet, condamner comme stérile et vain un attachement qui m’avait su rendre à l’amour et à la vie ? Il n’est point de passion inféconde ; car l’amour qui ne multiplie pas est un amour qui ressuscite.
« Annalena était toute ma vie et je ne pouvais souffrir qu’un objet quelconque de mon affection lui demeurât étranger. Que de douceur je découvrais à parler à ma très tendre des pauvres vieilles choses solitaires que j’aimais ! Avec quel sentiment et d’étonnement et de fierté je faisais connaître aux choses aimées la forme de ma très ravissante ! Je la conduisais au déclin du jour sur les vieux ponts chers à mes songeries ; je lui montrais les antiques maisons que ma fantaisie se plaisait à peupler de Sinibaldos fabuleux, de Clarices de rêve. Je la présentais aux rives léthargiques, aux recoins obscurs et ruineux, comme un jeune amant introduit dans un cercle de parents et d’amis la nouvelle épousée.
« Certain soir, sous la porte sinistre du Ghetto, je lui parlai de Shylock et de Yessica ; et, ô surprise ! le grand génie barbare qui m’avait tant choqué par ses bizarreries soudain se révéla à mon âme latine dans toute sa beauté, dans toute sa puissance ! Je relus le Songe d’une nuit d’été, le Roi Lear. Puis je m’en retournai au plus tendre, au plus étrange, au plus blessé ; je relus Julie, les Confessions. Eh quoi ! me disais-je, ce Shakespeare, ce Rousseau ! n’ont-ils donc jamais tenu un caillou dans leurs mains ? En vérité ! Comment donc s’y sont-ils pris, ces grands amants de la Nature, pour ne pas pénétrer l’amoureux principe de leur Immortelle ? Pourquoi, étant si simples et si forts, n’ont-ils pas su ou osé suivre jusqu’au bout leur sublime sentiment, établir la suprême Identité, et Le reconnaître, Lui, Lui tout entier, dans leur amour humain ? Je mis la première partie des Confessions entre les mains de Manto. Notre tendresse commune envers le Génevois resserra les liens de notre amitié.
« Un soir nous entrâmes à San-Maurizio. L’église était déserte. Une grande terreur s’éleva dans mon sang. Je saisis les mains bien-aimées : « Voici l’Épiphanie, voici l’Épiphanie ! A genoux, Clarice ! Car le voici, Lui, Lui Père dans les cieux sans fin, Fils sur la terre bornée, Esprit de Vérité, amour du Père au Fils, amour du Fils au Père, amour de l’Amour ! L’Amour unique en face de soi-même ! A genoux, à genoux ! Car il est là, terrible de pardon, sous nos regards de Gentils ! »
« Que vous dirai-je encore, chevalier, du singulier état où je trouvais mon cœur ? Comment vous le dépeindre avec des mots profanes ? Je ne suis pas un saint, et même dans le plus fort de mon amoureuse exaltation il s’en manquait bien que je me trouvasse en l’état de grâce. Hélas ! non ; la pluie n’était pas ma sœur, le vent n’était pas mon frère ; mais je disais au vent : « Doux frère de Clarice » ; et je disais à la pluie : « Tendre sœur d’Annalena ! » Les choses les plus étrangères à la jeunesse, à la beauté ; les objets les plus éloignés de l’amour me rappelaient sans cesse à la mémoire ma belle, ma jeune, mon amoureuse. Séparées de sa tendre image, la nature et la vie perdaient leur signifiance. Feuilletais-je quelque antique in-folio de bibliothèque oubliée ? le parfum de sa moisissure me faisait songer à une Annalena aux atours de jadis, à une Clarice des temps défunts.
« Certain jour, je mis la main sur un livre des plus singuliers : Les Pratiques de l’Année sainte du Frère Martial du Mans, religieux pénitent. Je m’engouai aussitôt de cet ouvrage séraphique. Certes, je rougis de mon indignité ; mais je pris garde que l’amour de la créature m’enseignait l’adoration du Créateur, du Père de toutes choses. Je disais quelquefois à ma très belle de l’air le plus sérieux du monde : « Eh ! quoi, chère tête ! ces frimas ne finiront-ils donc jamais ? Pourquoi ne voulez-vous pas faire le printemps ? » ; ou bien : « Je suis las de dormir, ma toute tendre ; daignez dire de grâce : « Que la lumière soit ! » ; ou bien encore : « J’aurais telle ou telle chose à dire ou à demander à mon ami Stanislas. Ordonnez à Sa Majesté de comparaître sur-le-champ ! » — Mon cher amour frappait des mains, riant aux éclats ; je finissais moi-même par sourire ; néanmoins, mon âme demeurait grave ; l’amour, le divin amour et la confiance dans l’amour demeuraient gravés au profond de mon âme. Car je voyais en ma Clarice une personnification de la toute puissante Nature dont l’essence est Amour ; car mon Annalena m’était comme un reflet de la Révélation. Je reconnaissais en elle tant ma tendresse et ma joie que ma douleur et ma pitié ; oui, son amour m’enseignait à prendre en pitié et la jeunesse et la beauté, et la joie et la volupté. « Que la pitié soit ma sagesse unique ; que mon amour parfait de la création soit mon amour de Dieu ! » Tout mon corps était envahi par le cœur, et mon cœur pantelait d’amoureuse pitié.
« Toutefois, j’avais encore des heures de doute et d’abattement ; car, pour accoutumé que je fusse aux mouvements capricieux dont mon hypocondrie était l’origine, j’éprouvais toujours quelque surprise à mes accès de commisération fébrile et irréfléchie ; et, tout en m’abandonnant à l’étrange bizarrerie de mon naturel, je tâchais à pénétrer le mystère de cette singulière compassion pour une créature comblée des plus précieuses faveurs du destin. Les réflexions que je fis à ce sujet eurent pour effet d’abattre pour quelque temps ma dévorante exaltation. Les amours humaines, chevalier, sont mélangées de méfiance, de crainte et de mépris, et ce que nous appelons pitié, n’est, le plus ordinairement, que notre mépris de ceux que nous aimons. Nous savons trop bien ce que signifie notre pitié du prochain pour ne pas redouter d’être pris en compassion à notre tour. Astarté et Asmodée sont aujourd’hui encore les princes de notre pitoyable amitié. Le mépris empoisonne notre compassion tout de même que le désir du châtiment corrompt notre souci de la justice ; car, entre nous soit dit, rien ne ressemble moins à l’amour de la vertu que la sinistre et pusillanime ardeur qui nous porte à éliminer du corps social tout ce qui nous en paraît menacer la douteuse harmonie. L’office du magistrat n’est, en quelque sorte, qu’un tribut que nous payons au prince de ce monde, au père du mensonge ; le geôlier et le bourreau suffiraient à l’idéal de justice de la plupart d’entre nous ; car, non contents de passer en férocité le tigre, en ruse le renard et la vipère en venimosité, nous avons su encore ajouter à ces avantages bestiaux la vertu purement humaine qu’est l’esprit de vengeance. Passé l’âge de trente ans, la plupart des humains ne sont guère autre chose que des survivants par esprit de vengeance. Nous nous vengeons du mal que l’on nous fait ; nous nous vengeons aussi du bien que nous faisons ; et voilà pourquoi notre vie ressemble si fort à un tas de gadoue arrosée de sang. Amour, oubli des fautes, pitié ! Toute la grandeur possible, toute la bassesse réelle de l’homme ! Que votre pensée s’arrête un instant sur le mystère adorable et terrible du sentiment pur, et vous aurez une vision parfaite de l’affreuse barbarie dont les ténèbres nous environnent de toutes parts après dix-huit siècles d’effort chrétien. Hélas ! jusques à quand nous faudra-t-il attendre le retour de Celui qui doit communiquer aux faibles, aux moroses, aux contrefaits de l’esprit et de la chair, un peu de sa glorieuse pitié, de la force, de la joie, de la beauté même ? Quand donc apprendrons-nous à plaindre la Joie et la Beauté ?
« Ainsi, je doutais quelquefois de ma compassion ; cependant l’amour de l’amour ne m’abandonnait jamais. Je n’avais souci d’aucune chose de ce monde que de ma tendresse. J’aimais en Annalena jusqu’au mystère profond qui enveloppait son passé. Je ne connaissais rien autre chose de sa vie que les quelques aventures galantes dont elle avait consenti à me faire confidence au début de notre liaison. Quant au reste, elle mettait à le tenir secret un soin qui égalait la prudence de son frère Alessandro. Ni le sentiment délicat qui la portait à cultiver les arts dans un âge si tendre, ni la sagacité qu’elle faisait paraître au milieu de circonstances si singulières, ni l’air de décence, enfin, qu’elle se savait parfois donner dans une condition si particulière ; aucune de ces qualités de cœur et d’esprit ne me surprenait tant que ce contraste et de l’étourderie qu’elle montrait dans ses confessions d’amoureuse et de l’habileté avec laquelle elle éludait toute question pouvant avoir trait à sa naissance, à ses parents ou aux premières années de sa vie. Au reste, la preuve que je lui donnai bientôt de mon naturel jaloux et quelque peu brutal ne fut sans doute pas pour la faire incliner aux épanchements. Tant de réserve sur un sujet si bien fait pour éveiller une tendre curiosité, ne laissa pas de me donner du dépit dans le commencement ; toutefois, je m’accoutumai bientôt au mystère qui environnait mon étrange félicité, et je finis même par y découvrir un charme des plus troublants. Car une seule et même loi régit et notre adoration de Dieu et notre tendresse pour l’homme ; l’aveugle abandon au sentiment et la sage soumission à l’inconnu entrent pour des parts égales et dans l’une et dans l’autre, et jamais nous n’aimons mieux qu’alors que nous entendons mal ; à cause que l’impossibilité d’acquérir une chose pour l’obole de la raison nous rappelle à la mémoire le merveilleux trésor de sentiments que nous portons dans nos cœurs.
« Après quelques semaines de méfiance et de bouderie, la subtile affinité entre le mystère et l’amour se révéla à mon esprit dans tout le charme de sa tristesse. Je sus bon gré à la Mérone de m’être demeurée un peu une inconnue tout en m’abandonnant et sa beauté d’amante et sa tendresse de sœur. La durée des terrestres amours se mesure à la mélancolie dissimulée sous les joies qu’elles nous donnent ; car le plaisir de disposer de la soi-disant réalité des choses n’est que peu à comparaison de la sublime douleur d’ignorer la fin de ces choses. Je laissais souvent errer mon regard sur ma songeuse nue comme sur un charmant paysage de soir de mai ; j’interrogeais le grand silence de ses yeux plus beaux que le sommeil des eaux de l’été ; je m’enivrais des parfums somnolents exhalés par le jardin sauvage de sa chevelure ; j’étanchais ma soif à la source fraîche et caillouteuse de sa bouche ; je humais le vin doux-amer de sa jeune volupté comme le Scythe boit la sève à même la blessure du saule. Cependant les plus secrètes possessions ne parvenaient pas à satisfaire mon mystique désir. « Te voici près de moi, te voici tout près de moi, te voici au-dessous de moi, enfin, comme la montagne sous la nuée, comme le blé sous la pluie, comme la pierre sous la vague ; et me voici en toi, maintenant, comme le vin dans la jarre, comme la chaleur dans le fruit, comme la vie dans le sang. Et nous voici unité, présentement, comme la cloche et le son, comme Dieu et l’amour, comme la douleur et la volupté. Et te voici un peu plus loin de moi déjà, et plus loin encore à présent, et nous voici séparés par un ténébreux abîme. O femme ! qui donc es-tu comme créature ? O Clarice, qui donc es-tu comme amante ? Ton destin m’est aussi étranger que ton sexe ; je ne sais rien de ton existence dans l’univers, je ne connais que peu de chose de ta vie dans le temps. D’où viens-tu ? Qui es-tu ? Où vas-tu ? Atome d’azur dans l’espace, petite goutte d’eau sombre dans l’océan lumineux de l’Amour ! Qu’il est terrible et qu’il est doux d’être un étranger à ce que l’on aime ! Que d’autres se tourmentent d’ignorer le sens supraterrestre de leur amour ; moi je me plais à ne rien connaître du mien, rien, pas même son existence effective. Non, ni le présent, ni le passé, ni le futur ! O forme certaine de ma vie, ô pain et vin de ma passion, que je me réjouis de n’entendre pas ton nom véritable ! L’amour t’apporta un soir, la mort t’enlèvera quelque jour ; tel fut, tel sera aussi le destin de ma propre chair. Le corps est étranger à la vie, le cercueil étranger au cadavre. Je ne connais rien de moi-même ; chercherai-je à pénétrer ton secret ? Restons comme nous sommes ; tout va le mieux du monde ; enivrons-nous du mystère des instants ! Qu’il nous suffise de savoir que l’amour est en nous et autour de nous et en toutes choses ; qu’il n’est pas de caillou qui n’en soit tout pénétré, et qu’il n’est point de soleil qui n’en reçoive sa lumière ; car quiconque paraît briller de sa propre clarté brille de la clarté de l’amour. Demeurons en paix. Son règne arrivera. Son nom sera sanctifié ! » Telle était ma prière du soir. La malicieuse Annalena lui faisait quelquefois respons d’un amen innocemment moqueur ; ensuite de quoi j’étendais mon long cadavre de raisonneur à côté de ma chère vie au souffle puissant et doux.
« Fort souvent, au cours de mes promenades nocturnes, ma capricieuse rêverie me reportait dans le passé. La lune me parlait des nuits d’insomnie de mon enfance, du parc de Brettinoro, de la fontaine au fond du parc, des chansons de vieille nourrice folle de la fontaine. L’odeur assoupissante de l’eau me contait l’histoire sans fin de mes vagabondages. Le vent m’entretenait des mille contrées lointaines entrevues autrefois et redevenues de longue main étrangères à mon cœur ; car l’homme ne garde un souvenir vraiment vivace que des lieux où son âme fut aimante. « Vos printemps sont déjà légion, monsieur de Pinamonte. » — « Paix, paix, ô mon cœur cruel ! » — « Vous êtes vieux, monsieur de Pinamonte, insistait la mélancolique espièglerie de mon cœur. » Eh oui, par la fourche et la queue du Diavolo ! J’étais vieux, je le savais ; quel besoin était-il de m’en ressasser les oreilles ? — « Ah ! ah ! Accoudez-vous au garde-fou du ponte Ca’ di Dio ; regardez au plus loin de la nuit ! Il vous sied bien, à la vérité, de jouer l’indifférent… C’est cela, une main à la garde de l’épée, l’autre à la hanche ; cela vous va à ravir. Rajustons, s’il vous plaît, cette perruque… Ah ! le petit maître, le galantin, le volage ! A d’autres ! Écoutez-moi, je vous connais, nous nous connaissons, je suis votre cœur, votre pauvre vieux benêt de cœur. Vous avez beaucoup souffert, monsieur le Pinamonte. Mais aussi, la plaisante fureur que de n’aimer aucune chose de ce monde ! Peut-on être heureux quand on ne s’aime pas, je vous le demande ? Et peut-on s’aimer, alors que l’on n’aime personne ? » Je rougissais, je pestais comme un diable, et je ne parvenais jamais à imposer silence à mon scélérat de regret ; et, tout honteux, je finissais par approuver le vieil oiseau moqueur et déplumé de ma conscience. Combien mon passé m’apparaissait vide, glacé, misérable ! Le ciel était pur, Venise dormait ; une grande tendresse palpitait dans le vent. « Tu n’as pas aimé, tu n’as pas su t’aimer ! Et voici que l’amour fond sur ta vieillesse, ardent comme un reproche, terrible comme une vengeance ! Tu le connais maintenant ! » Eh oui, je le connaissais ! Un être nouveau criait d’amour au plus ténébreux de mon être ; j’étais plein de joie et ma joie était une douleur ; j’étais plein de douleur et ma douleur était plus belle que ma joie. Mon amour cherchait en vain son expression dans mon esprit, dans les œuvres des poètes ; seules, les écritures savaient lui prêter une voix, et je chantais avec David :
« O Dieu, tu es mon Dieu. Je te veux chercher dès l’aurore. Mon âme a soif de toi ; toute ma chair t’appelle du milieu d’un pays de sécheresse et de soif, du fond d’une contrée sans eau.
« Car je veux contempler ta gloire et ta puissance, toi qui m’apparus dans le sanctuaire.
« A cause que ton amour est meilleur que la vie, mes lèvres chanteront tes louanges.
« Ainsi donc je te veux bénir tant que je vis, élevant les mains en ton nom.
« Mon âme se nourrira de toi comme de moelle et de graisse ; ma bouche te chantera avec des lèvres ravies.
« Alors que je rêverai de toi sur ma couche, sujet de méditations pour mes veilles.
« A cause que tu fus mon secours, je veux me réjouir à l’ombre de tes ailes.
« Mon âme te poursuit sans relâche, ta dextre me soutient. Mais ceux-là qui cherchent mon âme pour la détruire seront bannis dans les parties basses du sol.
« Ils périront par l’épée, ils seront la proie des renards. Le Roi se réjouira en Dieu ; car quiconque jure par lui sera glorifié ! Mais la gueule de ceux qui mentent sera comblée comme la tombe. »
« Et je continuais, tout en me disputant avec moi-même, ma course fantasque par les ruelles endormies. Eh ! palsambleu, oui, mon cœur avait raison : j’étais ridicule… Mon ombre maigre et désolée courait sur les canaux, sur le pavé, sur les murailles. Elle était burlesque. L’ombre de mon épée faisait à mon ombre une façon de queue de babouin désenchanté. Maigre, maigre, et voûtée, et cassée en deux, l’ombre de la précoce vieillesse ! J’étais vieux ; mais — par le Styx ! — que m’importaient l’injure du temps, le vide de la vie écoulée, la trahison du souvenir ? J’aimais ; j’aimais la douce, la détestable Mérone. J’adorais ; j’adorais le doux, le détestable Pinamonte. J’avais découvert enfin, sur le tard, une raison de vivre, c’est-à-dire de m’aimer. Je me surprenais quelquefois baisant aux miroirs le reflet de ma face ; d’avoir été caressé par les mains, les lèvres ou les larmes d’Annalena, mon visage m’apparaissait divinement beau et comme éclairé d’une douceur céleste. Je considérais mon corps — ce pauvre corps décharné de galantin sur le retour — et je me prosternais devant moi-même comme fait le païen aux pieds de son idole ; car ma chair me semblait en quelque façon sanctifiée par les joies qu’elle avait su donner à la divine Sulmerre.
« Mon amie se plaisait parfois à me parler des singularités de ma tournure, de mon visage et de mon caractère. Je découvrais, moi aussi, à chaque jour quelque détail aimable à la vampirique laideur de mon ami Pinamonte. J’avais peine à m’accoutumer à mon bonheur ; ma solitude m’avait quitté si brusquement ! Maintenant j’avais où reposer ma vieille tête desséchée de fou ratiocineur, de démoniaque tendre… Un oreiller de douceur, de songerie et d’illusions m’attendait là-bas, dans la vieille maison de la riva dell’ Olio : le sein de la Mérone, le giron de la Mérone, tout de tiédeur, de mollesse et d’oubli. — Quel geste fera-t-elle, la mieux-aimée, en m’apercevant sur le seuil de l’alcôve ? M’adressera-t-elle de tendres reproches au sujet de mes escapades de somnambule ? Me boudera-t-elle ? Ah, si seulement elle daignait soupçonner un tantinet ma vertu, me témoigner un peu de dépit jaloux ! Quelle serait ma joie, quel serait mon triomphe ! J’étudiais les contours extravagants de mon ombre sur le vitrail changeant du clair de lune, je me composais de diverses façons ; et c’étaient des airs de prince Charmant, et c’étaient des minauderies sataniques… Oui, c’est cela ; voilà : c’est d’un air dégagé et le sourire aux lèvres que je me veux tantôt présenter chez ma belle. Je la surprendrai assise sur ses coussins et plongée dans quelque lecture pernicieuse. Je froisse mon habit et mon jabot, je déboutonne à demi ma veste, je fais le dos rond et me donne de la sorte l’air d’un mauvais sujet accompli. Me voici en état de faire mon entrée. J’avance sur la pointe du pied, à la façon des voleurs et des galants. Un sourire fripon se joue sur mes lèvres. J’entre. J’entends son petit cri de surprise : « D’où diantre revenez-vous à pareille heure ? » Je balbutie n’importe quoi en toussotant ; j’affecte de fuir son regard. Elle m’ordonne de la bien regarder dans les yeux. Ma réponse est toute prête : « Trêve de simagrées, ma toute belle ; eh quoi ! oseriez-vous me soupçonner… » Je n’achève pas. « Ah ! le fourbe, l’ingrat ! Dans quel état se présente-t-il à ma vue ! Cruel amant ! Votre silence est un aveu, un aveu de trahison ! Ah ! n’approchez pas, barbare ! N’approchez pas ! Puissances du ciel ! quand donc mettrez-vous fin à mes tourments ? » — Je n’y tiens plus, chevalier de mon cœur ; je cours me jeter aux pieds de ma toute-chère, je la couvre de baisers, je l’arrose de larmes ; je presse follement la bien-aimée contre mon cœur ; je lui découvre ma galante ruse, je la baise tendrement par tout le corps, je la berce, je l’endors doucement dans mes bras… Une sainte odeur de volupté baigne l’alcôve ; chaque heure nouvelle semble apporter un silence nouveau ; un grillon de temps en temps pousse un petit cri plaintif ; un meuble craque… La tête de la Mérone s’endort sur mon cœur ; le sommeil me gagne à mon tour ; je m’endors dans les bras de la félicité.
« Voilà de quels rêves, monsieur le chevalier, voilà de quelles billevesées j’occupais mon esprit. Il n’était pas d’événement, de pensée, de parole que je ne rapportasse à la Mérone et qui ne me parût avoir trait à mon amour. J’étais devenu à mes yeux le centre de l’univers ; je pénétrais la signifiance la plus secrète de toutes choses ; mon misérable cœur abreuvé d’amertume battait maintenant la mesure au milieu de la divine harmonie des sphères ; la circulation de mon sang amoureux m’enivrait comme d’une musique d’inépuisables clepsydres. La passion m’initiait aux mystères de l’être ; je m’aimais de l’amour dont le divin brûle pour le divin.
« Je m’oubliais de la sorte aux plus singulières rêvasseries jusqu’à l’instant où, levant les yeux vers les cadrans célestes, je prenais garde que le temps, l’implacable temps n’avait point interrompu son cours. Me réveillant alors de ma sotte songerie, je faisais tout d’abord un bond diabolique, puis je partais comme un trait. L’angoisse me soulevait telle une machine volante ; et c’eût été, à coup sûr, chose fort plaisante que de me voir faire cette diligence vers le lieu où m’appelaient mes galants devoirs. Me voici enfin au seuil de mon paradis terrestre ; j’entr’ouvre en tremblant la porte du sanctuaire… Hélas ! pourquoi donc faut-il que la réalité ressemble si peu au rêve ? O mon rêve enfantin, ô mon désir précieux, où êtes-vous ? Où est la lampe, où est le roman français arrivé par la dernière poste, où est enfin la Mérone elle-même ? J’entre et je ne perçois que ténèbres ; je m’avance, j’écoute… rien ne branle… je n’entends que la respiration paisible et régulière de la dormeuse. Hélas ! bourreau de rêve ! chienne de réalité ! La Sulmerre n’a point jugé à propos de m’attendre ; la Sulmerre ne m’aime pas. Maudite imagination ! Tu me la baillais belle avec tes vains mirages d’amour, de tendresse, de sincérité ! « Eh quoi ? serait-ce vous, monsieur le somnambule ! C’est chose fort salutaire que de prendre le frais avant son coucher… Allons, venez, venez tout contre moi… j’ai hâte de chanter l’introït ; et dans une heure ou deux nous entonnerons les matines. » — Sombre et silencieux comme un mort, je quitte mes vêtements, je m’allonge auprès de la chère gourgandine et, dévoré des aphrodisiaques du dépit et du dégoût, je me prends à la besogner sauvagement. A mon réveil, Phébus est déjà haut dans le ciel et je me sens tout guilleret. N’ai-je pas en effet la Mérone auprès de moi ? Ne m’aime-t-elle pas à sa manière ? Que me faut-il donc encore ? N’est-ce point là la destinée de tous les humains ? « Bonjour, monseigneur mignon ! Le beau soleil, la charmante journée ! Ah ! que j’y pense ! N’avez-vous pas convié le prince et plusieurs autres amis pour tantôt ? » — Telle est la vie, monsieur le chevalier ; telles sont nos amours, et c’est ainsi que va le monde.
« Toutefois ce n’était là que ma philosophie des meilleurs jours ou des plus lourdes heures de lassitude ou de résignation. La plupart du temps, la moindre indécision dans le regard d’Annalena et la plus faible hésitation dans sa voix m’offraient une raison de changer brusquement d’humeur. Alors aux tortures de l’angoisse et de la pitié succédaient les supplices de la jalousie et de la fureur. Je me méfiais de toutes les formes de ce que l’on appelle sottement « possession » ; nulle d’entre elles ne parvenait à satisfaire mon insensé désir. Ma rageuse passion imposait à la très chère les plus cruelles pratiques de la dépravation, les plus hideuses besognes de l’obscénité. Je trouvais un horrible plaisir à me dédoubler, à me métamorphoser en mon imagination ; je m’apparaissais en esprit sous la forme grossière et sous les traits étrangers d’un matelot ivre, d’un soldat tout fumant du sang des viols et des massacres, d’un libertin sénile, baveux et rongé d’aphrodisiaques. J’étais tout ensemble acteur et spectateur dans mes tragiques ignominies. Je déguisais ma chère maîtresse en bardache, je la grimais en vieille salope sinistre et poivrée ; je traînais mon amour au lupanar, je baignais mon cher archange dans les latrines. A force de lui presser le bouton, de la persécuter d’horribles prières et d’extravagantes menaces, j’arrachais à ma toute chère des aveux qui me faisaient frémir de rage, de honte et de volupté : je me faisais initier aux affreux mystères de ses amours anciennes ; et, non content d’être jaloux de ma propre chair et de tous les vivants, je rappelais sans cesse à ma mémoire les galants anciens, et j’en multipliais à l’infini le nombre. Même je passais plus outre, car pénétrant, grâce aux particularités intimes qu’Annalena me révélait en ses transports, l’âme et la chair de mes prédécesseurs, je jouais, mime frappé de folie, le drame de leurs passions depuis longtemps éteintes, la comédie de leurs espoirs trompés, la farce de leurs joies perdues ; et quand mon art immodeste arrachait aux lèvres pâmées de Manto le nom de l’amant dont je contrefaisais la luxure badine ou farouche, un horrible sentiment de dégoût et de triomphe me déchirait l’âme et secouait ma misérable chair. Démoniaque, j’étais possédé d’une légion de rivaux.
« Parmi tous ces adulateurs disparus, oubliés ou trahis dont l’énumération ne laisserait sans doute pas que de vous paraître oiseuse, — diplomates, prélats, bouffes illustres, gens d’épée de tous pays, — un seul me paraît digne de vous être cité, et cela grâce surtout au curieux phénomène de sentiment qu’il fit naître en mon cœur. C’était un jeune Danois de la première qualité…
« Certaine nuit d’insomnie, en fouillant dans une vieille armoire, je mis par hasard la main sur son mélancolique portrait d’abandonné. La capricieuse Annalena me conta l’histoire de ce galant en termes si pleins de tendresse que je la soupçonnai aussitôt de nourrir encore quelque amour pour son souvenir ; cependant le nom autrefois chéri du scandinave s’était effacé de sa frivole mémoire, et je n’ai jamais connu d’autre nom à ce gentilhomme que le ridicule sobriquet de Benjamin dont l’espiègle avait jugé plaisant de l’affubler. Le visage tout rayonnant de noblesse et de douceur du jeune homme ; tels traits de son esprit et de son caractère ; le sujet de sa séparation d’avec la Mérone ; la tournure originale de la lettre d’adieux dans laquelle il mandait à l’ingrate son départ désespéré pour la Chine, enfin le tour pendable que la perfide osa jouer à l’infortuné béjaune en lui communiquant, par l’entremise d’Alessandro, la nouvelle aussi cruelle que fausse de sa mort et de son inhumation au cimetière de Vercelli ; toutes ces étranges particularités de son histoire furent autant d’éloquentes plaidoiries qui valurent à l’unique adorateur sentimental de ma Sulmerre l’indulgence et la compassion d’un amant follement jaloux et tout plein de répugnance pour les caprices vulgaires et passagers des autres rivaux.
« Les tristes amours de Benjamin m’offrirent une excellente occasion de pénétrer le cœur et l’esprit d’Annalena. A la façon dont elle m’en fit le récit, je jugeai qu’elle n’avait jamais su apprécier des nombreuses qualités du Danois que celles qui en faisaient à ses yeux un enfant timide, caressant et facile à duper. Il me fut clair aussi qu’elle prenait pour de l’inexpérience et de l’ingénuité ce qui n’était en moi qu’un besoin des plus conscients d’entretenir ma tardive flamme en me créant le plus possible d’illusions à son sujet. Ruse rampante de l’esclave, hypocrisie pitoyable de la courtisane, tendresse triomphante de la mère, que je vous connus bien toutes trois en étudiant le caractère de la Mérone ! La surprise qu’elle marqua de me voir si plein de commisération pour Benjamin me fit clairement entendre qu’elle n’avait espéré rien autre chose de sa confidence qu’un nouvel éclat de jalousie de ma part. Si étrange que lui ait pu tout d’abord paraître ma sympathie envers l’infortuné gentilhomme, elle ne tarda point d’y discerner un témoignage indirect du profond amour dont elle se savait l’objet. Elle me parla ingénûment de sa découverte ; je feignis de ne m’étonner que de sa pénétration ; en réalité, la faiblesse de mon cœur me surprenait bien plus encore que la finesse de mon amie. Eh ! oui, ce que j’aimais en Benjamin, c’était l’amour dont il avait brûlé ! Je lui savais gré de s’être consumé en tristesses et soucis pour une créature qui, dans mon propre cœur, avait allumé les feux les plus cruels. Dans le fond, y avait-il en tout cela de quoi s’étonner si fort ? La tendresse est plus perspicace que l’expérience du plus sage, et plus féconde qu’une nuit de juin, et plus délicate que l’architecture des hirondelles. Tout est sagesse, mystère et douceur au cœur de la profonde tendresse, de la pure fleur de Dieu sottement souillée par le lâche, le hideux mensonge humain. Benjamin avait souffert, Benjamin avait aimé ; l’amour et la douleur dont mon cœur était débordé aimaient le doux Benjamin comme le couple égaré dans la nuit aime l’étoile qui lui sourit, la brise qui le caresse, le silence qui prête l’oreille aux tendres chuchoteries. J’avais accoutumé à considérer le jeune Danois comme une façon de compagnon secret de mon infortune, de témoin invisible de mon bonheur, de confident idéal de mes peines. La pensée où j’étais de ne le rencontrer jamais me disposait apparemment à la confiance. Il m’arrivait parfois de soupirer : « Que peut bien faire notre frère Benjamin ? Est-il toujours à Formose ? A-t-il repris intérêt à l’existence ? L’infortuné ! S’il avait seulement auprès de lui quelqu’un qui le sût consoler ! Quelle tristesse, Annalena, quelle tristesse ! » La Sulmerre feignait de partager mon attendrissement ; mais je pense qu’elle s’affectait davantage des chagrins de celui qui parlait que des infortunes de l’absent. La femme est ainsi faite, monsieur le chevalier ; elle ne conçoit pas que l’on puisse vivre dans le passé ; sa chair, son cœur et son esprit ne connaissent du temps que la minute présente, comme la libellule et comme le frisson de l’eau. Et le grand avenir ouvert aux hommes aimants et aux bêtes lui est fermé.
Malgré que la madrée affectât souvent de se reporter au temps de ses amours avec Benjamin, j’avais toujours quelque doute sur la sincérité de ses regrets et je la soupçonnais fort de n’entretenir ma pitié qu’afin d’y trouver l’occasion de porter aux nues la générosité de mes sentiments. La femme est faible et l’hypocrisie de la faiblesse est insondable. Non contente d’avoir du premier jour discerné dans l’estime que je faisais du Danois une excellente preuve de mon amour, l’artificieuse s’en fit bientôt un moyen de défense dont elle s’accoutuma à user dans les moindres occasions. Qu’une parole un peu vive vînt à m’échapper, la Mérone aussitôt de me vanter la modération de langage et les façons honnêtes de son sentimental patito ; m’arrivait-il de lui faire reproche de sa coquetterie ou de la soupçonner ouvertement d’infidélité, c’était alors un cantique de louanges à la sublime confiance que Benjamin n’avait point cessé de lui témoigner tout le temps que dura leur commerce. « Eh quoi, cher Allobroge, est-ce un passe-temps digne de Votre Seigneurie que de tourmenter sans cesse un pauvre cœur sans malice, une malheureuse fille sans défense ? Mortel insensible ! Cœur corrompu ! Que vous avez donc bien pris à tâche de venger mon infortuné Benjamin ! O mon cher innocent, mon tendre mandarin ! Que je t’aimerais et te cajolerais, présentement, si tu étais auprès de moi et si je n’eusse eu le malheur de m’engouer d’un bel esprit ! » La coquine mettait à ses invectives un si fort accent de sincérité que je ne les pouvais entendre sans en ressentir de l’émotion. Que la colère enfantine et rusée de ma Manto était charmante ! Que sa tristesse, vraie ou feinte, était gracieuse ! A solliciter son pardon, à calmer sa douleur, je goûtais un plaisir qui ne se peut exprimer. Je la prenais sur mes genoux, je la baisais et la berçais, je lui chuchotais des mots tendres ainsi qu’on fait aux petites filles ; je buvais ses larmes, je la tapotais doucement sur ses joues chaudes et claires de beau fruit précoce, et je me disais en moi-même : « Roquentin imbécile ! fabricateur d’illusions ! Quelle est ta sincérité, mais quel est aussi ton avilissement ! »
« Je ne voudrais pour toute chose au monde vous faire le détail de ces scènes scabreuses où les larmes n’étaient que bien rarement seules à couler. Vous me paraissez d’ailleurs marquer quelque hâte d’en finir avec ce Benjamin que vous ne connaissez pas et dont vous vous moquez, sans doute, comme de Colin-tampon. Ma digression à son sujet a été fort longue ; mais qu’y faire, chevalier ? La faute est commise. Ne suis-je pas l’homme des digressions ? Et puis, qu’importe ? Toutefois, avant que de revenir à mon histoire, souffrez que je mentionne un autre de mes rivaux et amis : Mylord Edward Gordon Colham, jeune Anglais débarqué depuis peu à Venise dans la vue de s’y déniaiser et d’y perdre son temps en qualité de secrétaire d’ambassade. La jeunesse de l’aimable insulaire et l’expression de franchise et d’innocence répandue sur toute sa personne furent cause que la Mérone tout d’abord lui permit certaines privautés peu faites pour me plaire. Je reconnus cependant bientôt que les assiduités du béjaune n’avaient rien qui me pût donner de l’ombrage, et je finis même par me prendre de quelque goût pour le charmant Edward. La Sulmerre accoutuma bientôt de l’appeler frérot ; je lui donnai le nom de mignon. Mylord touchait agréablement de l’épinette, avait les plus beaux yeux et cheveux du monde, et paraissait ne se plaire qu’en la compagnie des messieurs de la Manchette. Je vous fais grâce de ses autres particularités ; au demeurant, le rôle qu’il joua dans le drame burlesque de mes amours se réduit à presque rien ; et dans toute la suite de mon histoire nous ne le verrons réapparaître qu’une seule fois. J’estime non moins inutile de vous parler des confidences que je ne tardai pas, selon ma fâcheuse coutume, à déverser dans son sein. Mieux que personne au monde vous connaissez déjà et l’horrible inquiétude qui torturait ma raison et l’atroce amour qui me dévorait le cœur.
« La vie est sainte et l’homme est mauvais ; et la vie se venge de l’homme. Du premier regard il m’avait semblé reconnaître en Clarice-Annalena la projection mystérieuse de la chère image tant caressée jadis par mon esprit d’enfant ; et, loin de s’atténuer avec le temps et l’habitude, cette délicieuse impression du premier moment ne fit que gagner en force et en netteté. Aimer la Mérone me parut bientôt retourner bonnement aux tendresses abandonnées des premiers ans. Dans les yeux de la belle je retrouvai le ciel et les fontaines du duché de Brettinoro ; dans ses cheveux, l’arome du vent soufflé par le fleuve ami et la forêt fraternelle ; dans sa voix, les ris et les chansons des compagnes de mon jeune âge. J’aimai la douce un peu comme un gitonneau d’école et beaucoup comme une petite sœur puérilement incestueuse. Hélas, Annalena ! Hélas ! Mon enfance, mon enfant, mon enfantillage ! — Il n’est, à mon sens, chose si aimable au monde qui puisse être comparée au délice de découvrir dans une femme perdue quelque reste de grâce enfantine, de tendresse et de pureté. C’est plus passager que la mélancolie du dernier rayon sur la nuée grossissante de la nuit, et c’est plus délicat que la fragilité de la fleur cueillie aux bocages de l’arrière-saison. Certes, la vierge m’apparaît aimable en son innocence ; mais je suis tellement fait que je préférerai toujours la surprise de découvrir un peu alors que je ne cherche pas, à la joie de rencontrer beaucoup quand je suis certain de trouver. Le goût de l’imprévu m’a guidé dans mes amours comme dans tout le reste, et c’est à lui que je dois d’avoir pris dans ma jeunesse le train du libertinage ; car, sitôt que l’on m’eut appris sur les créatures que leurs sentiments étaient affectés, je sentis naître en moi le bizarre désir de leur en inspirer qui fussent véritables. Loin de me laisser rebuter par les échecs inévitables que j’éprouvais à ce jeu extravagant, je me faisais un divertissement d’en atténuer l’effet en les interprétant d’une certaine façon. J’opposais aux jugements sévères de ma raison tous les arguments qui me semblaient propres à me faire incliner à l’indulgence ; et comme il me fallait de la noblesse à tout prix, je relâchais sans cesse les cordons de ma bourse et je me réjouissais naïvement de découvrir, au défaut de l’amour, un peu de reconnaissance dans le cœur de mes vénales consolatrices.
« Si ingrate que fût la tâche que j’avais prise à cœur, j’y trouvai cependant mainte occasion de me complimenter sur mon optimisme libéral et galant ; singulièrement dans mon commerce avec Annalena. La reconnaissance que celle-ci avait accoutumé de me marquer à tout propos n’était pas le seul sentiment qui m’étonnât dans une fille de son âge et de sa condition. Quelque sensible qu’elle fût au faste dont je l’environnais, elle y paraissait attacher moins de prix qu’à la manière affectueuse et honnête dont j’usais à son égard par devers le monde. Elle apportait dans ses transports les moins modestes une câlinerie mignonne qui semblait témoigner de la sincérité de son sentiment autant que de la vivacité de son plaisir. Elle avait aussi d’accorder le pardon des fautes une manière à tel point charmeuse, que je la soupçonnais parfois d’exciter avec intention les fureurs de ma jalousie. Ses bouderies étaient enfantines et attendrissantes ; elle montrait de la grâce ingénue jusque dans ses péchés ; car elle était perverse à la manière des novices et des nonnains. Ses petites larmes avaient un goût de pluie féée au blond royaume d’automne de Riquet à la Houppe, et ce m’était un délice que de baisoter ses petites moues de colère ou de dédain. Son fichu se renflait à la plus faible émotion, découvrant une poitrine ornée de tous les agréments que peut offrir l’âge délicat et troublant où les belles cessent d’être fillettes sans se pouvoir décider à devenir femmes entièrement. Son corps était comme ces beaux rosiers de mai dont le feuillage dur et frémissant présente aux lèvres charmées une petite fleur sans duvet, entr’ouverte à peine, lisse et aigre-douce au baiser. Mais c’était surtout le rire, le rire d’Annalena ! Rire clair, rustique, primitif, fraternel ; rire d’enfant qui me semblait tout frissonnant de murmures de sources réveillés jadis durant quelque halte nocturne au milieu d’une forêt étrange ; et tout assourdi de ramages de mai entendus dans le demi-sommeil, au fond d’un verger vaporeux ; et tout frileux d’un bruit de pluie et de grêle sur les toits de l’antique château de Brettinoro ; et tout somnolent des chansons du vent dans les cheminées désolées ; et tout ému encore du son des noëls de jadis…
« Voilà ce que je croyais entendre, moi qui n’avais jamais rencontré l’Amour ; oui, voilà ce que j’entendais, moi le plus solitaire, dans le rire singulier de la Mérone, dans ce doux rire qui s’épanouissait soudain dans la voix de ma belle comme la rose s’allume au rosier et comme se détache du chêne bruissant la grêle étrange des glands dorés de l’automne. Et je fermais les yeux, et je cachais mon visage… Trente années de solitude inquiète, d’attente passionnée, de débauche timide et nostalgique… Trente années de sécheresse d’âme, de folie d’imagination, d’impuissance de cœur ! J’avais seize ans, je lisais le Don Quichotte de la Manche sous le saule pleureur du parc ancestral, et j’attendais, j’attendais près de la fontaine murmurante. Et les jours succédaient aux jours, les saisons aux saisons, les années aux années… Et je me voyais, dans mon rêve obscur, rôdant sans but le monde, gaspillant la vie, prodigue d’or et d’heures de jeunesse ; admiré, flatté, fêté en tous lieux, et cependant plus misérable, dans la solitude de mon cœur, que le vieux gueusant accroupi au seuil du cimetière.
« Des souvenirs étranges de pays et de villes se déroulaient devant ma vue intérieure ; paysages de brume et de soleil, d’hiver et d’été, du Sud et du Nord ; rues et ruelles du soir et du matin, silencieuses ou bruyantes ; foules de tous pays et de toutes races ; hospitalités de palais et de chaumières ; débarcadères, relais de postes, haltes près des fleuves et rêveries d’auberges… Ah ! mélancolie et lassitude des arrivées, sentiment mélangé de vide et de regret des départs ! Et cette accablante, cette atroce certitude que l’âme sera demain ce qu’elle est aujourd’hui, et ce qu’elle fut hier, et il y a dix ans, et de toute éternité…
« Et voilà qu’un rire étrange résonnait soudain si loin, si loin et si près de moi ! Un rire d’adolescente chère à mon adolescence, un rire d’autrefois et d’avenir, un rire de sauvagesse coulant et fleurant doux tel du baume tranquille… Les yeux clos, la vie suspendue toute à cette mélodie de la jeunesse, je me reportais, monsieur le chevalier, à mon sombre passé de rocher perdu au milieu de la solitude des mers ; à mon lugubre passé de lampe indifférente d’auberge, à mon horrible passé de vieille rigole mesurant les jours, les années et les siècles à l’écoulement monotone des pluies empoisonnées de rouille. Et lorsque je rouvrais les yeux, j’avais devant moi mon premier amour d’enfant, d’adolescent et de grison : Clarice-Annalena Mérone l’aventurière ! Clarice-Annalena Mérone, de Sulmerre, la gourgandine, hélas !
« L’ensorcelante gourgandine avait pour les ébats enfantins devant les miroirs un goût des plus vifs ; ce dont je la reprenais souvent d’un air docte et sévère, car ces badinages solitaires n’étaient pas sans me donner quelque jalousie ; toutefois, le rire penaud de l’écolière prise en faute me désarmait en un clin d’œil, et l’image du tendre Daphnis s’allait unir au reflet de l’aimable Chloé. L’accent qu’elle mettait à ses plaintes et réprimandes me ravissait d’aise ; elle prononçait alors les mots à la façon des enfants ; quand elle disait : Barbare ! j’entendais « Balle-Balle » ; méchant ! je répétais : « méçant » ; bourreau ! je criais : « boulot, boulot ! » et la friponne de s’esclaffer, de sauter de joie et de battre des mains. Elle inventait des jeux de malade et de chirurgien, de petite fille espiègle et de gouverneur sévère, de jeune beauté surprise dans un bois par un vieillard impudique ; et c’étaient des opérations délicieuses, des flagellations exquises, des viols sauvages, anxieux, enivrants. Elle se travestissait en jeune garçon et se mettait une ceinture dont la boucle complétait son corps ; et Ænobarbe-Pinamonte faisait sauter sur ses genoux Sporus-Annalena. D’autres fois elle se donnait des airs de gouvernante gonflée d’humeur vitupérosa, et voulait que je l’appelasse ma mie. Alors elle me menait promener, me faisait épeler dans un grand livre, me donnait l’ordre de réciter ma prière ou de déclamer quelque fable. Malheur au grimaud étourdi ! Il n’en menait pas large, par ma foi ! le fouet était toujours sous la main de la mégère. — « Deux pigeons s’aimaient d’amour… » — « Eh quoi, monsieur, est-ce là tout ce que vous avez su retenir ? D’amour…, allons, qu’attendez-vous, méchant garnement ? » — « D’amour…, madame ; d’amour ten… tendre… » La petite main armée du gros fouet se levait ; en même temps une culotte se baissait ; et voilà ce grand escogriffe de Brettinoro à genoux devant sa mie. « Ah ! le petit libertin ! « Que vois-je ? Que veut dire ceci ? Mais c’est un petit homme ! que dis-je, un petit mauvais sujet accompli ! Quel polisson vous apprend toutes ces belles choses, monsieur le vilain ? Je le veux savoir sur-le-champ ; sinon j’en touche un mot à Monseigneur… — Allons, ne pleurez pas, c’est bien ; levez-vous et approchez, que je vous embrasse… » Et ma douce mie me baisait tendrement… « D’amour singulier, enfantin, pervers, profond et mélancolique ; de l’amour le plus rare, ma mie adorée ! Venez, venez, que je vous rende la pareille ! » Ah ! chevalier, que les heures coulaient douces au palazzo Mérone !
« Avant que de rencontrer la Sulmerre, je n’avais jamais connu d’autre tendresse que celle qui me porte aujourd’hui encore à chérir le passé au point d’y situer ma propre existence effective et de ne rechercher nulle autre société que celle des vieux livres et des objets anciens. Le fantôme du regret n’est pas moins propre à nous rattacher à la vie que le mirage de l’espoir. En m’éprenant de la Mérone, je l’attirai dans le cercle enchanté interdit à mes contemporains ; je l’habillai en héroïne de roman poudreux ; je lui donnai pour compagne Agnès, Béatrix et Laurette de Sado, et j’approchai de sa douce face d’enfant d’autrefois mon âme rajeunie, afin qu’elle s’y contemplât comme en un beau miroir ancien lavé dans les larmes de l’amour. Je mis dans ma tendresse toute la folie de mes sens et toute la sagesse de mon âme. J’avais l’esprit sans cesse occupé de ma Mérone ; ma vie se nourrissait de la chère vie de l’ensorceleuse. En prononçant les noms de la très ravissante, je surprenais dans ma voix l’accent mystérieux des paroles sacrées, et je chuchotais : « Clarice », comme on murmure : « Reine des anges » ; et je disais : « Annalena », comme on soupire : « priez pour nous ». Mes poumons reconnaissaient l’air que la trop douce avait respiré, mes yeux cueillaient sur les fleurs le regard chéri qui s’y était reposé ; les objets rendaient à mes mains les caresses reçues des doigts de l’adorée, et toute la douce nature m’apparaissait sous les traits ravissants d’une grande Annalena omnipotente et éternelle. L’amour me faisait pénétrer dans l’essence de mon être ; Pythagore d’un genre nouveau, je découvrais, en moi-même, un monde régi par les nombres mystiques ; Annalena était l’unité certaine et inconcevable dont dérivaient en combinaisons sans fin les affections de mon âme et les associations de mes pensées. L’amour est une attraction et la gravitation infinie n’est elle-même qu’une forme sensible de l’universel amour. L’image de la très chère m’était plus fidèle que mon ombre ; car l’ombre du corps s’unit aux ténèbres et se fond en elles, au lieu que le fantôme bien-aimé me poursuivait à travers la nuit jusque dans les profondeurs effrayantes du rêve.
« Une fois, une seule, je parvins à dérouter dans le sommeil ma délicieuse obsession. Cet acte de rébellion, encore qu’inconscient, m’attira un châtiment terrible. A mon réveil de ce songe sans Annalena, je me trouvai, plein de stupeur et d’angoisse, au milieu des ténèbres. La Sulmerre était loin de ma pensée ; mon rêve m’avait reporté dans le temps de ma prime jeunesse, et je pensais m’être réveillé dans ma couchette au vieux château de Brettinoro. Tout à coup, à un mouvement que je fais, je prends garde qu’un corps étranger repose auprès du mien. L’image d’Annalena reprend tout aussitôt sa place dans mon esprit ; toutefois, un affreux sentiment de détresse m’étreint le cœur. J’écoute… Pas un souffle… Je crie : « Annalena ! Annalena ! Mon cher amour ! » Point de réponse, rien ne branle. Enfin, je mets la main sur le briquet ; l’étincelle jaillit, la chandelle est allumée ; et voici Annalena en sa pâleur de statue renversée et blanche de lune, tout près de moi, tout près et cependant si loin, si loin ! Égarée au pays du songe, enlacée par les hautes herbes du silence, étrangère, perdue, presque morte… Terrible, terrible est le visage du sommeil ! Si près de moi, et au profond de quel abîme, et au sein de quel mystère ! — Te voilà donc, toi ! O toi ! O toi toute ! O toi près de moi, de moi si seul ! Pauvre de toi, pauvre de nous ! La nuit. Le silence. Ce pâle flambeau inquiet, ce vieux palais peuplé d’étranges souvenirs… Sur la muraille, l’ombre démesurée, effrayante et baroque de ce grand escogriffe en chemise… Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Qui suis-je ? Où vais-je ? Elle ne vivait pas dans mon rêve d’avant un instant et je n’existe sans doute pas dans le sien. Quel abîme nous sépare ! Que faisons-nous ici ? J’étends un mouchoir sur sa face, et voilà son nom oublié, perdu, effacé ; son corps n’a pas de nom ; décapité, elle-même ne le reconnaîtrait pas. Quelle vie ! Quelle éternité ! Quelle odeur de charnier ! Elle a longtemps vécu sans rien connaître de moi, hélas ! rien, pas même le nom. Et elle dormait seule ou dans les bras d’un autre, dans cette même attitude ! Et moi je courais la prétentaine au loin, au loin ! Quel froid, quelle ombre sur la mer, quel inconnu, quel silence partout ! Oui, le clair de la lune sur la Russie blanche et sur les clochers noirs de corbeaux… Et le clair de la lune sur le château grand-ducal de Mazovie et sur Windsor ! — Demain approche. Demain ne peut apporter que la douleur. Demain est toujours une séparation. L’éternité même n’est que le temps d’un adieu, la chute d’une feuille, l’éclair d’une larme. — Je crie à tue-tête : « Horreur ! Horreur ! — Ciel ! quel rire ! Comme elle rit, cette friponne d’Annalena ! » — « Je vous observe depuis un bon moment, monsieur mon très cher ; auriez-vous perdu l’esprit, Sassolo, dites-moi ? Que faites-vous là ? Pourquoi ne dormez-vous pas ? Soufflez donc la chandelle, de grâce. Je meurs de sommeil. Embrassez-moi bien fort, calmez-vous, bonne nuit. » — La paix rentre dans mon âme. Je souffle… une mouche se brûle l’aile… Je souffle : la voilà qui se heurte au plafond. Silence. Je souffle encore. Voici la nuit. Et voici la pluie. Quelle tranquillité, quelle douceur ! Toutes choses sont rentrées dans l’ordre. Dans quel ordre, ô mon esprit bizarre ? Dans l’ordre des choses, apparemment. Ah !… Bah !… Le grand escogriffe bâille. Ténèbres. Bruit de la pluie sur le canal. La chevelure de la Mérone sent le foin de printemps sous la lune… Et voilà, monsieur le chevalier, voilà notre ami Pinamonte, mon ami Moi-Même qui paisiblement se rendort, — tel un âne de mai ivre de jeune foin.
« Peu de temps après notre première rencontre au palais di B…, je dus me rendre à Milan dans une affaire de succession. Une légère indisposition empêcha la Mérone de m’y suivre. J’étais depuis deux ou trois jours dans cette ville quand, traversant un soir la via Paolo da Cannobio, voisine de la cathédrale, je fus frappé de l’aspect délabré d’une maison qui paraissait bien être la doyenne de cette rue si pleine de souvenirs. Il bruine doucement. Les sons plaintifs d’un clavecin se font entendre dans l’éloignement. Voilà notre ami Pinamonte en plein rêve ; il lui semble que la porte surmontée du blason des Ricci l’invite ; déjà le seuil est franchi, le long corridor traversé ; et voici une petite cour à colonnade, aux dalles disjointes, branlantes et rongées de mousse. Dans un coin obscur, une tête lépreuse de chimère crache un petit filet d’eau verdâtre dans un bassinet limoneux. Pinamonte lève le nez, écarquille les yeux : « C’est la maison du Passé, c’est la maison du Passé », chantonne ce diabletot de clavecin. « Regarde bien, ami Pinamonte ; ces hautes fenêtres troubles ne sont-elles pas de ton goût ? Tin, tin, tin ; Annalena a vécu là il y a cent ans. Tin, tin, tin ; elle arrosait les fleurs à la fenêtre de gauche tous les matins ; tous les matins d’il y a cent ans. Lan, lan, lan, lanlaire. Dans le vieux temps, dans le pauvre vieux temps lointain. » — Une fenêtre s’ouvre, une affreuse tête de vieille coiffée d’un bonnet monstrueux m’interpelle : « C’est par ici, là, la petite porte à votre gauche ; entrez, entrez donc, de grâce… Il y a trois marches… Vous êtes M. Spallantini, n’est-il pas vrai ? Le maître de danse ? Venez, venez ; voilà une bonne couple d’heures que M. de Tassistro vous attend. » Au lieu de répondre, je reste planté là, moitié figue, moitié raisin. Je rougis, je tousse, je me mouche, je porte la main à mon chapeau. Que faire, par le Styx ! Quelle excuse donner, par le Diavolo ! La vieille chipie ne va-t-elle pas me prendre pour un voleur, pour un assassin ? — Je balbutie l’enfer sait quoi : « Vieille maison, ma bonne ; amour du passé, curiosité… étranger de passage à Milan, légère ivresse, chagrins… » Puis, je prends mon essor, et d’un bond me voilà au milieu de la rue.
« Bien des mois après cet événement mémorable, je me trouve dans le boudoir d’Annalena. C’est dans l’été. Il fait chaud. Je muse. Je m’ennuie. Je prends un livre, je le parcours distraitement, je le jette. Je suis du regard le vol d’une mouche. Elle se pose sur la vitre, et c’est le grand silence d’un soir de juin. Ah ! voici un baguier. Je le prends, je l’ouvre, et, tout en m’abandonnant à des rêveries incohérentes, je fais sauter les bijoux dans ma main. Je songe vaguement à mon dernier voyage ; je revois en pensée ma chère cathédrale, la via Cannobio, la maison du Passé. Ma main saute toujours. Une bague tombe. Je la ramasse et l’examine minutieusement, tout en rêvassant à autre chose. J’aperçois un chiffre gravé dans l’anneau. Je m’approche de la fenêtre : « 1708. P. Tassistro. » Je me signe, je jure, j’appelle Clarice, je l’interroge. Elle n’avait jamais remarqué l’inscription. La bague lui venait d’une grand’tante. Jamais elle n’avait entendu parler de la famille Tassistro. Il y a un grand mystère au fond de toute tendresse, un impénétrable secret dans le sein de toute passion ; un rêve que l’on oublie au réveil, un silence que l’on n’ose troubler, un mot que l’on craint de dire.
« J’ai aimé profondément ; j’ai le droit de parler. Mais malheur à qui prend le nom de l’Éternel en vain ! Rien n’est étranger à notre misérable entendement comme ce terrible et doux amour qui est le principe de l’être et qui fait fraterniser notre cœur avec le caillou du chemin ; car nous avons peine à supporter la vie, et notre amour s’enivre d’éternité. Tout est obscur dans ce qui a pu être avant nous, tout est mystère en ce qui nous doit survivre ; cependant l’esprit répugne à séparer l’idée de l’amour tant de ce que nous fûmes avant que d’apparaître en ce monde que de ce que nous serons après l’avoir quitté ; et le fait de pouvoir, au séjour temporel, aimer d’un même amour des êtres dissemblables à des époques différentes, est peut-être le plus sûr des arguments à opposer aux négateurs de l’immortalité. Les amours passent et meurent ; l’amour demeure et survit ; et telle est la puissance de ses formes terrestres de manifestation : art, enthousiasme, beauté, qu’il finit toujours par l’emporter sur le mensonge, père de la laideur et de la démence. L’amour est cela qui subsiste et qui constitue la personnalité. Que si nous ouvrons le livre incohérent de notre passé, nous voilà tout surpris d’y lire l’histoire non de l’individu que nous pensions être, mais d’une foule turbulente d’étrangers ; et si nous avons le bonheur d’y rencontrer quelqu’un qui ressemble un peu à ce que nous sommes aujourd’hui, gardons-nous bien de lui parler autre chose que sentiment !
« Mon premier soin avec la Mérone fut toujours de lui déguiser ma pensée. La douce venait de trop loin ; elle était mon cher fantôme sentimental des jardins sauvages de Brettinoro ; elle était le sens caché de ma vie, la forme de mon existence hors du temps ; des paroles que je lui adressais, aucune n’avait trait aux choses du présent ; et l’amoureuse simplicité de mes propos étonnait sans cesse mon esprit. Comme je suis primitif ! me disais-je en moi-même ; que veut dire ceci, que signifie cela ? Suis-je donc un habitant du Saana ? Comme la nature chante dans ma voix ! Quels frissons de forêts défuntes, quels battements d’ailes d’oiseaux étranges, disparus ; quelles prières enfantines au soleil, à la lune, au silence, au vent ! Comme l’on sent que tout ceci a déjà été dit jadis, il y a très longtemps, avant, avant, toujours avant, bien avant toutes choses ! Voici le verbe, le verbe nombreux à la signifiance unique, le langage tendre, mystérieux, translucide des saisons renouvelées, des mondes détruits et réapparus, sons passagers dans le cantique sans commencement ni fin ! Et je répétais : « Ma chère vie, mon grand ange palpitant, mon aimée profonde ! Tes yeux, tes mains, tes genoux, ta bouche ! La trace de tes pas dans la poussière, ta voix dans la nuit, ton sommeil sous la lune, tes cheveux dans le vent ! Pourquoi es-tu comme la fleur sur l’eau, comme le nid au creux de l’arbre et comme l’écho dans la forêt qui menace ? » Je disais ces pauvres et saintes choses, et dans chaque mot je trouvais le mot de l’énigme du monde…
« Parfois, en contemplant le ciel et la mer, je sentais du fond de mon âme se lever une tendresse si grande que le plus sublime spectacle m’en paraissait amoindri ; et je ne trouvais alors, pour témoigner aux choses mon amour, que des cajoleries de vieillard pleurant sur un berceau. « Voici l’océan nourricier, créé, exploré et enfermé dans la nuit », m’écriais-je ; et voici la nuit mesurée et enveloppée de lumière ! Le vent plaintif s’est levé ; ma pensée amoureuse va plus loin que le vent et plus loin que cela même qui scintille là-bas et qui est Vénus. Que le cercle des réalités apparaît petit à qui embrasse du centre spirituel ! Eh ! mais, c’est qu’il est vraiment petit, petit et charmant à en rire, cet univers enfantin offert à ma terrible tendresse ! Je ne le comprends guère et j’en conviens ; la plus pauvre chose passe mon entendement ; un grain de sable de la route, une larme de la mer, un mouvement d’ailes de la mouette ; mais qu’importe que ma raison ne pénètre jamais qu’à demi cette aimante éternité livrée à mon amour ? N’est-ce pas se rapprocher des choses, se fondre en elles, que se reconnaître étranger à son propre entendement ? Je ne connais pas les raisons de l’être, mais je les sens ; et je sens que l’amour et la beauté peuvent tout, tout hormis « n’être pas ». Tendres, tendres choses ! Tendres et profondes ! Comme vous avez besoin de ma pitié pour vivre ! Comme votre infinité vous ferait peur si l’idée de l’infini n’était pas mon amour même ! Quelle harmonie règne entre nous ! Ne suis-je pas en vous, n’êtes-vous pas en moi ? Que de douceur en nous et hors de nous, que de sagesse nécessaire et irraisonnée ! Et que ce grand orbe mobile semble donc bien fait pour comprendre mon immense cœur en mouvement ! Amour, commencement et fin, Amour et amour. Vous voici, criais-je follement ; vous voici enfin, ô Amour ! Que votre présence est douce ! et que votre ombre au long de mon ombre est terrible ! Avant notre rencontre vous ne m’étiez qu’un Dieu, un pauvre Dieu personnel ; un Dieu dans le ciel et une crainte au cœur de l’homme ; et vous voici vous-même enfin, et vous voici amour, amour et douleur ! Oui, douleur ; ah ! certes oui, douleur ; car vous vous êtes dévêtu de votre mystère. Vous passiez la raison en ces vieux jours de votre divinité ; vous étiez inimaginable ; votre nom était Infini ; la date de votre venue était Futur.
« Et maintenant vous êtes là, près de moi, vous l’incessante création, vous la chose qui n’a nul souci de se connaître, vous le premier cri du nouveau-né ! O Amour, infini dévêtu de mystère, Dieu dans sa nudité sublime, écrasante nécessité, dominateur de la Raison, Christ dans le monde du pain et du vin et de l’enfantement. Toi, langage parfait après le balbutiement enfantin des sages ; toi, l’idée éternelle où la chose introuvable pour l’un, la volonté évidente pour l’autre ; toi qui ne peux être ni idée, ni chose, ni volonté, étant toi-même ! O Évidence terrible ! ô Infini dévêtu de mystère ! quelle poésie, quelle musique, quelle peinture, quelle danse exprimera jamais l’éternité de ton propre étonnement devant la splendeur d’être toi-même ! Viens ! Enlace-moi ! Allons vers les jardins qui sont sur les mers ! Allons vers les sources qui sont dans les forêts ! Foulons de notre pas humain le sable qui caresse, et la pierre qui déchire, et la poussière de la lune qui fait toutes choses vieilles ! Et crions, afin que nous entendent nos fils, les dieux de tous les temps et de toutes les races ! Et que je ne sois plus l’homme et que tu ne sois plus la femme ; car tu es l’amour en moi, et nous sommes l’unité suprême formée de deux terrestres unités ! Et allons réveiller, sous le chêne ébloui de vent, celle qui fut notre couche commune, la Clarice-Annalena, pitoyable et pâle dans le monde du pain et du vin et de l’enfantement. Viens, enlace-moi, Amour ! Toi dont les pieds sont plus bas que toute l’abjection et dont la tête rayonne au-dessus de toute clarté ! Chant des constellations, petite courbe harmonieuse sur la coquille phrygienne, harpe du soleil levant, auberge des vents, pâmoison écumante des mers ! Toi qui m’as fait connaître l’éternité ! Fils du Dieu vivant ! « Ta face brille comme le soleil, tes vêtements sont blancs comme la lumière ! »
« Ainsi qu’un homme que le sommeil abandonne, je m’approche de toi, ô fenêtre ensoleillée et bourdonnante de mouches, ô Amour, fenêtre ouverte sur la vie ! Et voici que je vis le moment de la vague, et le clin d’œil étincelant de l’écume, et l’éclair d’une aile blanche au milieu de l’aveuglement des eaux ! Espace, espace qui séparez les eaux ; mon joyeux ami, comme je vous aspire avec amour ! Me voici donc comme l’ortie en fleur dans le soleil doux des ruines, et comme le caillou au tranchant de la source, et comme le serpent dans la chaleur de l’herbe ! Eh quoi, l’instant est-il vraiment l’éternité ? L’éternité est-elle vraiment l’instant ? Vanité des rêves humains, noirceurs de l’orgueil et du mensonge, que je vous moque dans le rire doux des mouches enivrées ! Petite palme frileuse offerte au vent d’acier, petit galet luisant dans l’écume pâmée, et toi, homme de peine en haillons mâchant ton pauvre pain en face des splendeurs terribles du Fils de l’Homme ! Quelle sagesse en vous ! Comme je vous aime ! Qu’il m’est doux d’être le battement le plus secret de la chair immortelle ! O éternité ! quel maître doux, quel frère amoureux tu as trouvé en moi ! Avec quelle libéralité je te multiplie de toute la hâte de mes instants humains ! Avec quelle sûreté je te prédis ton demain à toi, grande sentimentale qui ne te connais pas encore ! Car il reviendra, le farouche amour, car elle est toute proche, la terrible vérité. Et je sais sous quelle vague elle brille, la pierre, la pierre qui doit briser la bouche du mensonge, de la laideur et de la folie ! Car ils se déchireront bientôt, les vieux horizons étouffants, laissant enfin paraître les lointains de musique et de miel de la consolation ! Qui le nierait, alors que toute ma chair brûle de prophéties ! Qui s’en gausserait, alors que toute la révélation finale baise déjà mon sang de ses lèvres enflammées ? Luxure secrète de l’être, battement dans le ventre de la vie, gonflement de la tendresse dans le cœur des cœurs, je te sens, tu me pénètres de toute ta fureur, ta chaleur humide est sur ma bouche, tes larmes labourent mon visage.
« Ah ! vieux monde imparfait de la joyeuse nouvelle ! Comme tu chancelles au bord de l’éternité ! Viens sur mon cœur, ô monde accompli, ô berceau et fosse commune d’une race immonde ! Je t’aime de tout le désespoir des derniers instants ! Déjà ton ciel pâli s’agite comme un chiffon sali de pleurs d’adieu ! Ah ! comme je t’aime, apparence ancienne d’un monde mourant, vieille peau de bête malade ! O Amour ! ne lui fais point de mal ! Ne te venge pas trop bien ! Laisse-le mourir de sa mort ! Pardonne à ce monde où tu fus sans royaume, oublie le crachat sur la face et les clous dans les os, et l’éponge, ah ! l’éponge, l’éponge (car tout était si bien calculé ! Il manquait encore une goutte d’amertume ; une seule, une seule, afin que tout fût accompli !) Oublie, ô mon amant ! Ne le frappe pas ; laisse-le pourrir doucement dans son sommeil. Vois, ses pauvres dents sont déjà brisées ! La pierre est dans le gosier : la vieille vipère ne trouve point d’issue. Et que t’importe ? N’es-tu pas moelleusement couché sur le trône du cœur ? N’as-tu pas mes yeux sur tes yeux ? Ne suis-je pas debout à ta face, éternité devant l’éternité, amour devant Amour ! Laisse-le pourrir doucement !
« Tu ris, ô mon amant ! Serpent, dis-tu ? Ah ! tu n’es que soleil et que rires ! Mais la prudence du serpent a du bon, entends-tu, ô bien-aimé ! Puissant, puissant ! Et surprenant, et délectable ! Et profond ! Ah ! profond. Plus profond que les cieux, et les mers, et les terres dont tu es le principe et l’essence ! Plus profond que tous les anciens désirs de Dieu ! Profond, profond, profond ! Raison d’être, cœur, amoureuse évidence de toutes choses ! Toi qui fais du terrible infini une petite chose douce à soupeser dans la main ; toi qui es répandu dans toute la matière considérée jusqu’à ce jour comme inconsciente ; toi qui pénètres toute la nature radieuse ; toi par qui le pain et le vin sont sa chair et son sang, et par qui sa mort est l’obscurcissement du soleil ; ô Consolateur, vers qui nous levons nos yeux aveugles ! Je t’ai entendu chanter, la nuit, dans la voix de la mer, sur les sables tourmentés ! J’ai vu ton ombre maintes fois se pencher sur le sommeil de Madeleine ! Je t’ai senti frissonner dans les choses les plus pauvres et les plus mortes. Tu as battu, galet des plages solitaires et sinistres, tu as battu contre mon cœur ! Quelle sagesse, ô rose, tu exhales ! Quel enseignement me vient de vous, insectes insensés, dans la clarté de miel sombre du soir ! Neiges des sommets, haillons du pauvre, brumes sur les faubourgs, avec quelle ferveur un seul et même principe vous pénètre ! O Dieu dans ma chair ! O Dieu dans ma tendresse, ô Dieu que je touche, regarde ! Comme le bien-aimé est beau !
« Et toi, toi dont le battement de cœur mesure l’infini, comme tu es humble et proche, Amour ! Chose en soi, raison infiniment nécessaire de toutes choses, Dieu dispersé et unique, maître de la Volonté, conducteur de la Raison, introuvable de la Science, chemin battu du Sentiment ! Comme tu es sur moi, et au-dessous et au-dessus de moi, et comme tu es en moi ! Ah ! doux mot qui jamais n’a été prononcé ! Ah ! certitude éclatante de simplicité ! Comme tu m’enveloppes, comme tu me caresses, comme tu t’insinues dans la chair de mon cœur ! Hé ! vraiment, n’était-ce que cela ? Tant de labeurs, tant de recherches et de combats et de séparations ! Cela et seulement cela ? La subtile, la profonde, l’insupportable certitude de l’Amour ? O la plus ingénue des révélations ! Mais quel demain ! Quelle vengeance ! Quelle atroce vengeance ! Quel écroulement des pourritures de l’orgueil et du mensonge ! Quelle lèpre sur les hommes et sur les cieux ! Puis quelle beauté, quel calme, quel horizon d’amour à jamais dévoilé !
« O futur d’amour parfait, seul en face de toi-même, comme tu es proche ! Homme nouveau ! Comme le bruit de ton pas se multiplie ! Écroulez-vous, bornes sans amour des horizons ! Apparaissez, lointains véritables ! Un : révélation. Deux : attente. Trois : approche. Quatre : affreux tourbillonnement. Cinq : pierre de la Vérité qui brise les dents. Six : délivrance. Sept : extase, extase ! Éternité d’extase !
« Quelquefois le tumulte de mes sentiments était si grand, le mouvement de mon cœur si précipité, l’envie d’épancher toute mon âme en un seul cri si impétueuse que, jugeant vaines et infectées de raison non seulement les paroles qui me venaient aux lèvres, mais encore les plus ardentes invocations des livres sacrés, je renonçais au plaisir même d’emprunter au langage des hommes une expression pour le trop-plein de ma tendresse et de ma gratitude. Alors, comme poussé par un vent de folie, je me précipitais à la rue ; je pressais sur mon cœur hommes, femmes et enfants ; je jetais à pleines mains argent et bijoux, riant aux larmes s’il m’arrivait d’entendre attribuer à l’influence du vin ce que je savais être un effet de la plus sage tendresse. « Ils ont toujours des pauvres, et Lui, Lui, ils ne l’ont plus. » Je baisais avidement les pierres éblouies, les arbres muets de chaleur, l’eau paresseuse et odorante des canaux ; sans y mettre aucune distinction, j’enveloppais de mon amour toutes choses de la nature, les minimes comme les considérables, les répulsives tout aussi bien que les attrayantes ; l’aveugle et sourde matière m’apparaissait imprégnée d’amour jusqu’en ses germes les plus infectieux, en même façon que le pire de l’homme participe encore à quelque degré de l’ange.
« Certes, ma cruelle raison n’a point laissé, avec le progrès des ans, de mêler quelque ridicule au souvenir de ces jours attendris et fougueux ; cependant, l’exaltation où je me trouvais alors m’apparaît, aujourd’hui encore, bien plutôt outrée dans son expression que déraisonnable en son essence. Ne suis-je pas, en effet, redevable au seul amour de toute cette tardive connaissance vainement pourchassée aux grimoires humains ? Ne m’a-t-il pas enseigné à chercher le sel de la terre aux lieux où quelque chance subsiste de le découvrir ? Ne m’a-t-il pas appris, enfin, à m’abandonner à la vie comme le dormeur se livre au songe et à transposer dans la réalité raisonnée toute la douceur du monde sentimental des rêves ? Ah ! chevalier, c’est cette dernière influence singulièrement qui m’a fait estimer la sagesse de l’amour sur toutes autres ! Car le rêve a ce pouvoir salutaire de nous faire brûler d’une flamme plus grande pour ce qui est beau, et de nous secouer d’un frisson plus violent au spectacle des objets immondes et de nous tirer des larmes plus brûlantes à la vue de l’infortune. Si les choses nous apparaissent en songe plus grandes, plus belles, plus touchantes ou plus terribles, c’est à cause qu’elles y sont mesurées à la puissance d’un sentiment délivré des liens de la raison. Le simple fait que certains rêves reproduisent avec plus ou moins de fidélité les images reçues par les sens suffit parfois à engendrer des doutes profonds ; que sont ces doutes, cependant, à comparaison de la confiance que nous gagnons à rapprocher ce qui nous gouverne à l’état de veille de ce qui nous guide dans le songe ? Le sentiment nous présente le miroir approfondi des rêves, et quelle est notre surprise de nous y reconnaître sous les traits de l’universel amour ! Grâce à ce jeu divin, nous apprenons que le monde extérieur n’est réel qu’en tant que l’intelligence qui l’anime est le reflet du sentiment qui brûle au tréfonds de l’être ; car toute chose hors de nous procède de ce qui est au dedans de nous. En même façon que l’âme est l’expression de l’amour de Dieu pour Dieu même, l’objet est le mode de l’amour de l’homme pour l’homme. Tout de même encore que l’Amour infini lequel, embrassant toutes choses, contient nécessairement la notion de l’imparfait et partant brûle d’une adoration sans cesse plus passionnée de soi-même, nous existons, en tant qu’objet, pour le seul dessein de magnifier, par la création continue du beau, cette certitude unique, cette réalité suprême d’un monde intérieur qui est tout amour.
« Si nous chérissons l’existence temporelle, ce n’est donc point à cause que nous venons d’elle, mais par la raison qu’en y trouvant de quoi réaliser la beauté dont notre âme nous présente le parangon, nous glorifions et la créature que nous sommes parmi les créatures, et cet amour originel dont la nécessité de s’adorer sans cesse davantage se manifeste à nous dans la notion que nous avons de l’infini. Car la chose sans fin ne saurait en aucune façon être telle en soi, mais seulement en tant qu’attribut de l’amour ; et il est de sa nature, tout ainsi que de celle du désir chez l’être borné, d’être un mouvement illimité par cela même qu’il ne peut avoir de but en dehors de soi. Pour ce qui est de notre idée du néant, j’en aperçois l’origine dans une imagination faussée par le Mensonge, ce contradicteur orgueilleux et stérile, cet impuissant ennemi de l’amoureuse évidence. Le monde, aux yeux du mystique, est tout affirmation ; en saurait-il être autrement de la manifestation sensible d’un Dieu dont le pouvoir n’a point d’autre limite que l’impossibilité de n’être pas amour, c’est-à-dire de n’être pas ? La vie véritable est une initiation par la tendresse. Si dès les premiers âges nous avons appelé l’amour du nom suprême de Créateur, c’est que ni l’esprit ni les sens ne nous suffisent à faire du séjour temporel une réalité. Car ce n’est pas ce qui vient à nous, mais bien ce qui vient de nous qui est la vie véritable. Être, c’est créer et non recevoir sa vie ; or, l’amour est l’instrument unique d’une infinité de créations possibles. Ce que nous appelons réalité n’est point une chose qui s’offre à nous, mais un fruit de l’initiation, et l’initiation commence avec l’amour. Il n’est donc pas seulement ingénieux, logique ou sublime, mais d’absolue nécessité d’identifier, au sens terrestre, la science du Divin avec une Béatrice née d’une chair et d’une âme. Le ciel n’est point le rêve d’un fiévreux ; les chemins qui y mènent sont de sable et de roc, de sable et de roc pénétrés d’amour, gorgés d’amour à en pleurer ; avant donc que d’entreprendre la conquête d’une réalité si formidable, tâchons à nous bien pénétrer de réel amour durant la vie préparatoire dans le temps.
« Sans doute, la confidence que je vous fais ici de mon passé vous apparaît déjà trop étrange par elle-même pour qu’il me soit permis d’y mêler une description détaillée de visions plus fantasques encore. Je me bornerai donc à vous conter un seul de ces innombrables songes où mon amour trop humain m’apparut avec tout son cortège d’attendrissements, de doutes, de terreurs et de dégoûts. J’étais sujet à des accès de somnolence qui me surprenaient en plein jour, souvent au plus fort d’un entretien animé et quelquefois même au plus bruyant de la rue. Un sentiment de sécheresse dans la gorge, un fourmillement autour des yeux et un grand vide dans tout le corps précédaient d’ordinaire la crise. Je n’avais alors que le temps tout juste de me traîner jusqu’à mon lit ; et, sitôt que je m’y laissais choir, le lourd sommeil tombait en moi comme un désespéré saute dans un puits avec une pierre au cou. Je demeurais insensible une heure ou deux ; après quoi je me réveillais aussi brusquement que je m’étais endormi, tantôt riant aux éclats, tantôt pleurant à chaudes larmes. Or voici ce qui m’advint durant un de ces sommes bizarres : je me retrouvai dans un palais fort noble dont l’ordre et le meuble m’intriguaient au plus haut point par l’étroite union que j’y découvrais et d’un goût très sûr et d’une singularité indéfinissable. La tête haute, une main à l’épée, l’autre à la hanche, le chapeau sous le bras, me balançant noblement sur la pointe du pied, décharné et tout plein d’orgueil, je parcourais salles et galeries au bras d’un vieux gentilhomme qui m’en faisait les honneurs. En dépit des façons honnêtes de mon hôte, de la bonhomie de son sourire et de l’enjouement de ses propos, je ne goûtais que médiocrement ce tête-à-tête ; et à chaque fois que mes yeux rencontraient ceux du vieillard, je ressentais dans mon esprit un malaise d’autant plus inquiétant que je cherchais en vain dans l’honnête physionomie quelque trait qui le pût justifier. Je ne connaissais en aucune façon le lieu où je me trouvais, ni l’objet qui m’y avait amené ; encore moins avais-je mémoire d’avoir jamais rencontré le jovial personnage qui m’y faisait si bon accueil et que j’appelais, avec une hypocrite familiarité : « Mon cher marquis de Lamorthe ». Tout en me promenant à travers d’interminables enfilades de salons, le maître du logis me contait tantôt de curieuses historiettes de sa vie de cour, tantôt de graveleuses anecdotes d’auberges ou de camps ; mais je ne me laissais distraire de ma sombre rêverie ni par la magnificence de ce qui surprenait ma vue, ni par le piquant de ce qui m’offensait quelque peu l’oreille. J’étais oppressé par l’étrange sentiment qu’une chose affreuse, un être sans nom, un monstre inconnu me surveillait de quelque cachette et n’attendait qu’un mouvement de ce cher marquis pour m’apparaître dans son horreur. Toutes les fibres de mon corps étaient tendues par l’attente ; le temps est si profond, si lourd, si hostile dans le rêve ! A la fin nous nous arrêtâmes devant une croisée large ouverte sur un parc que je jugeai ou plutôt devinai immense ; car la haute muraille qui l’environnait se dressait à très peu de distance de la fenêtre et ne découvrait à la vue que les branches supérieures des vieux arbres immobiles, sombres et touffus. Le marquis interrompit son badinage et se prit à m’observer furtivement. Un silence surnaturel, mort de tout mouvement plutôt que simple absence de voix ; une mélancolie quasi répulsive épanchant sur toutes choses une lumière sans vie ; l’absurde proximité du mur élevé là comme pour le seul dessein de dérober aux regards un jardin sans doute fort beau… Mon angoisse devint intolérable. J’étouffais dans cet enfer de silence. Il me fallait, coûte que coûte, entendre quelque son, ne fût-ce que celui de ma voix. Dans mon trouble je murmurai donc : « Puissances du ciel ! Voilà qui est étrange ! » Alors le marquis me sourit doucement, cligna de l’œil, dodelina de la tête et le petit colloque suivant s’engagea devant l’affreuse muraille : « Le marquis : Eh ! eh ! à coup sûr, singulière chose que la vie. Ah ! les philosophes ! Ah ! ah ! Cultivons notre jardin ! Et voilà le seul jardin que l’on cultive raisonnablement… le seul, par ma foi, là, devant nos yeux. Et le vieux tran tran continue en dépit de tout. Le même ciel, le même soleil ; le même amour aussi, le même amour surtout. Ne trouvez-vous pas l’odeur de ce jardin bien délicieuse ? — Moi : Certes, mais ce mur… — Le marquis : Ah ! ce mur. Ah ! ah ! Oui, ce mur. Cependant… Au diable le mur ! Car que m’importe ? J’ai de l’air ici et je me soucie bien du reste. — Moi : Mais la vue, ce me semble, serait plus attrayante… Ne pourriez-vous pas le faire abattre ? — Le marquis : Oui, il y a là de fort beaux arbres, j’en conviens ; et s’il ne tenait qu’à moi… Mais ceci n’est point ma propriété. — Moi : Se peut-il vraiment ? Mais alors, qui donc est l’heureux… — Le marquis : La ville voisine, Vercelli. Et toute la province. Ils songent d’ailleurs à l’agrandir. C’est déjà très encombré… — Moi : J’entends ; le dimanche sans doute ? La canaille du voisinage ? — Le marquis : Oui, mais bon nombre de personnes de qualité aussi. Grâce à cette… à cette (passez-moi le mot, monseigneur), cette gourgandine célèbre… — Moi : Bah ! Une créature ? Et qui donc ? — Le marquis : Non, vous ne sauriez imaginer rien de plus bouffon ! Ah, ah, ah ! Des centaines ! Que dis-je ! Des milliers… — Moi : Mais c’est donc Cythère, ici ? Ah ! mon cher marquis, je vous soupçonne de… — Le marquis : Oui ; des milliers, des caravanes, des légions. Des légions de galants ! Et dans un appareil ! De vrais babouins, mon cher comte-duc. Quelquefois aussi des larmes, des soupirs, des gémissements, des couronnes, des flambeaux… Il en vient de tous les coins du monde. Gens d’épée, de robe, de lettres, d’église même. Quel siècle ! Ah, ah, ah ! Singulier mélange d’obscène et de macabre ! Luxure et putréfaction. Fleurs et vermine. L’amour, la galanterie dans un cimetière ! Avec une Annalena de Mérone, une prostituée morte, une pourriture de la pourriture ! En vérité, la dissolution des mœurs… » Ce cher marquis n’eut pas le temps d’achever. Un cri — et ce fut le réveil. Horrible, horrible réveil ! Depuis cette nuit-là, chevalier, la simple vue d’une clôture de cimetière m’emplit de crainte et de dégoût.