Front matter (continued 3)
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« Le sentiment seul est réalité. Tout le reste n’est que mirage tant de la vie temporelle que du songe. Ainsi, en rouvrant mes sens à la clarté des heures si pleines d’amour, j’avais le double sentiment de sortir du rêve et de m’en retourner au rêve. Je connais d’expérience l’action brutale ou caressante de tous les stimulants, de tous les narcotiques ; j’ai traversé maintes fois la plaine enflammée des pavots, et dans ma nacelle tressée de chanvre indien j’ai mesuré les profondeurs interstellaires. Misérables inventions ! Simulacres vils ! Rien ne vaut l’herbe douce-amère pleine d’été, de silence et d’orage, d’une chevelure qui se noue autour de notre tristesse comme l’algue harmonieuse autour du noyé ! Rien ne vaut le fruit palpitant d’une bouche inépuisable où chantent nos souvenirs, où gémissent nos désirs, où se lamentent nos regrets ! Rien ne vaut le regard fascinant et redouté qui vient de plus loin que la vie, qui va plus loin que la mort ; rien ne vaut la chair frémissante qui se dresse, fleur du Saana, grand aloès tonnant, vers l’aimant mystique du soleil, du soleil satellite immédiat de l’amour ! Chair mystérieuse et sacrée ! Vase du sentiment ! Signe visible de la prière ! Éclosion radieuse de la certitude ! Argile sainte, pâmée encore de la caresse de l’ouvrier divin ! O forme rapide de l’universelle tendresse ! Voici les baisers pleins de temps et d’amertume, tristes et beaux comme le regard mesuré des étoiles ; et voici la Maternité formidable, et la pâle Stérilité, sublime aussi en sa douleur de prostituée, et sainte, sainte, sainte ! comme la naissance même. Et voici enfin, sur l’autel pantelant, le mariage de l’âme impérieuse et de la chair fidèle, du sentiment omnipotent et de la raison docile !
« Tout cela, chevalier, tout cela je l’ai connu, je l’ai vu, je l’ai touché. Eh oui, mon amour était terrestre, impur ; blé sauvage et lépreux et amer, ravagé par la nielle du dégoût et de la sénilité… Qu’importe ! Le ver s’attaque aux plus pures choses. Quand l’Adoration est là, brûlante et profonde, n’est-ce point peccadille que la pire aberration ? Hélas ! je me souviens. La mer soufflait sur les sables du Lido ; une ombre trop belle enlaçait mon ombre ; tout était lumière, douceur et sagesse ; et dans l’air irréel, le lointain faisait signe au lointain. Mon amour enveloppait l’univers ; toute l’éternité du bonheur râlait dans ma gorge ; et ma vieille angoisse était réduite à une faible tache d’ombre sur le roc ébloui. « Que cherches-tu donc encore, palsanguienne, ô Pinamonte, ô insatiable ganache ! Toutes choses ne sont-elles pas plus près de toi que toi-même ? N’entends-tu pas monter de ton cœur le bouillonnement de la source des mondes ? Ton amour ne se suffit-il donc pas ? La chose qui se consume n’est-elle pas le feu ? L’être qui aime n’est-il pas l’Amour ? Fils de l’homme, la clef est dans tes mains. L’aveugle seul maudit la clef inutile ; mais toi, toi qui as des yeux — que dis-je ! — toi qui as des yeux et qui VOIS ! » Hélas ! non, il me manquait encore quelque chose. Le sanglot de la joie nouvelle m’étouffait. « J’ai soif ! J’ai soif encore ! Toute l’amertume n’a pas été bue ; il en reste certainement de quoi remplir une éponge ! » Les bras en croix, je m’étendis sur le rivage. Et le Soleil me cloua à la terre !
« Parfois à ces frénésies du cœur, à ces tumultes de l’esprit succédaient de longues heures non d’apaisement, non de prostration, mais comme d’indifférence absolue envers toutes choses du monde, mais comme d’oubli parfait de soi-même. Alors une ombre illimitée tombait sur mon cerveau, ténèbres d’avant et d’après le Soleil ; et je redevenais un infini de matière immobile, informe et brute où tout est déjà contenu et où rien ne se manifeste encore. Et je contemplais ma forme comme une chose absurdement lointaine et soustraite à ma volonté. Et soudain quelque chose de doux, de profond, de tendre, le Verbe ; quelque chose d’énorme et d’infinitésimal, d’inouï et d’éternel, rompant la monotonie patiente de mon être, se prenait à tourner follement, espoir, joie, terreur, insatiabilité ; à tournoyer follement, hâte, triomphe, affirmation, certitude ; à tourbillonner follement, force obscure, inexplicable, indéfinie, incoercible ; terrible faim d’adoration et d’attestation : horrible cri de joie démente dans l’infinitude de la nuit ; sublime lumière dévorante dans la cécité de l’Abîme. O première manifestation ! Je brûle, je tournoie, j’éclate ; je suis impatience, je suis faim, je suis soif ! Quelle traînée de flamme derrière moi ! Comme je cours, comme je vole vers où le sable fou des soleils m’appelle ! Qui donc parmi eux sera mien, sera l’amant, le maître, le guide ? Eh qu’importe ! Ils sont sans nombre, ils sont la Réalité infinie, partant nul d’entre eux n’est réel ! Je suis ivre, je crie de désir, je meurs d’amour, je meurs d’amour éternellement ! Comme la mélodie de mon ellipse m’enchante ! Que l’instant est profond ! Comme il sait contenir tout ce qui est, tout ce qui a été, tout ce qui sera ! Comme je suis riche de Dieu ! Amour m’a fécondé ; mon ventre de soleil tressaille de joie. Ai-je été cette forme vaporeuse, échevelée ? L’ai-je été bien réellement ? Peuh !… Car me voici soleil et raisonnablement installé pour un nouveau moment d’éternité. Et me voici Terre, grande pierre éteinte et maternelle, amante du soleil, déchirée, creusée, labourée, pâmée de la tourmente des sèves d’amour. Et comme Amour son maître, pleine de joie et de douleur, de vie et de mort, de souvenir et d’attente. Et puis…
« Et puis un mot quelconque, une morne vérité quelconque venant d’une vie dont la réalité est le premier des mensonges, d’un monde qui n’est pas le royaume de l’amour ; une syllabe, un regard, un sourire, un geste, n’importe quoi dissipait en un clin d’œil tous les trésors de l’illusion. « Le beau spectacle », grommelais-je alors entre mes vieilles dents branlantes, « le beau spectacle que celui d’un grison imbécile se vautrant aux pieds d’une gourgandine rapace et sotte ! Vieux crâne vide de cervelle, coquille d’une noix pourrie, trou plein de nuit et de nécrophores, quand donc cesseras-tu de te nourrir de mirages ? Folie, réveille-toi à ton infortune ; vieillesse, reconnais ta laideur ; cadavre, flaire ta puanteur. Il te sied bien, en vérité, de faire l’Adam d’avant le mensonge ! Reconnais enfin où tu es, regarde ! Te voici dans un mauvais lieu où la peste a pénétré, où le serpent du tombeau s’insinue dans les vulves, où le vent de la pourriture souffle sur les lits funèbres. O maison maudite de la fornication sans amour ! Ici le pain de vie est plein de nielle et de vermine et le vin d’amour a l’odeur d’un lendemain de beuverie. Allons, levez-vous, beau Don Juan aux côtes creuses, prenez ce flambeau, approchez de ce lit, tirez ce beau rideau de pourpre, voile de naufrage gonflée d’un vent muet de destruction… Ah ! tu trembles, vieux couard ! Tu sais que ce qui repose là n’est que le cadavre de ton rêve. Le cadavre de la jeunesse, la putréfaction de la beauté, le fantôme ignoble de ce qui fut vérité et splendeur au premier jour… Allons, couche-toi sur ta Clarice, sur ta stupide, sur ton impudique, sur ta rapace ! Cadavre, ta place t’attend dans cette fosse commune des fornications mensongères, des luxures sans amour ! Immondice, va t’enfouir dans le grand égout hospitalier ; hyène, va lécher les genoux de ton cher grand cadavre en liquéfaction !
« Vous ne pouvez faire ici, mon cher chevalier, aucune réflexion que je n’aie faite alors. Pour ensorcelée que fût ma triste cervelle, je n’en avais pas moins conservé, dans les choses de la vie, toute ma lucidité ordinaire. J’apportais dans mes pires extravagances un souci d’ordre, de graduation et de méthode qui m’étonnait chaque jour davantage. Parfois même le rayonnement d’une sagesse surnaturelle transperçait de toutes parts mon déplorable cœur et pénétrait dans les recoins les plus secrets de mon être. Je ne doutais plus de ma réalité effective ; je vivais, l’univers entier se condensait en moi, je me disséminais par tout l’univers. Je possédais l’amour et l’amour me possédait ; ma joie était un martyre, ma douleur une extase. Je relus tous les livres de la Vérité. Je revécus les Évangiles, j’aimai l’Imitation, la Divine Comédie, j’admirai Pascal. Je pardonnai au frère Jean-Jacques. Certaines pauvretés de la Vita Nuova me donnèrent de la surprise. Je pénétrai au cœur même de la vie. En chantant l’amour, les poètes se plaisent surtout à célébrer l’influence vivifiante qu’il exerce sur le cœur et sur l’imagination ; pour moi, j’incline de plus en plus fort à penser que la vertu suprême de ce sentiment s’étend sur toute la nature, depuis la matière que nous considérons comme inanimée jusqu’aux glandes essentielles de notre cerveau. L’exaltation provoquée par la tendresse m’apparaît favorable au philosophe tout de même qu’au saint ou au poète ; car ma propre expérience m’enseigna à considérer l’amour comme une manière de correspondance universelle entre la matière et l’esprit, et comme une expression sensible de leur identité par-devant l’Être unique. Source de l’existence, il m’en paraît être en même temps et le principe indubitable et le sens unique et parfait. Mystère adorable et terrible, instigateur de toute pensée, de tout art et de toute science véritable, il apparaît aux intelligences primordiales sous des nombres et des formes symboliques qu’il réduit plus tard à la trinité logique de l’éternelle Création, de la Matière et de l’Esprit ; puis, couronnant l’œuvre lente de l’initiation, il s’élève à l’unité dans la personne divine du Consolateur et nous apparaît de la sorte dans son expression la plus claire et la plus pathétique.
« Oui, chevalier de mon cœur, l’Amour, divinité bizarre et que la Fable nous représentait aveugle, l’amour et le seul amour m’a fait pénétrer le secret des choses et le mystère de mes propres pensées. Se révélant à mon esprit sous la forme d’une logique suprême du Sentiment, il s’est laissé connaître comme base de toute notre architectonique spirituelle. Grâce à lui, j’ai appris à ne chercher rien autre chose dans la divergence des méthodes que les éléments d’une étude de caractères ; si bien que les systèmes sublimes mais inconciliables ne valent aujourd’hui à ma raison qu’en leur qualité d’expressions plus ou moins fidèles de sensibilités différentes. Le fameux esprit philosophique débute par une observation souvent inconsciente du Sentiment dont il tire sa source et finit par une confession mystique par-devant l’Univers d’amour ; car il est impossible d’imaginer d’autres fins au triste labeur d’une dialectique convaincue d’avance de la vanité de ses efforts. Le misérable jeu, en effet, que celui des combinaisons de notre entendement ! Encore qu’il connaisse parfaitement son impuissance à franchir les limites que lui assignent ses propres lois, notre esprit tout ensemble impatient et minutieux s’obstine à approfondir, à commenter sans cesse l’œuvre purement amoureuse de Dieu ; or il n’est point d’autre fin à ce travail que d’énoncer, avec une précision de jour en jour plus décourageante, les raisons naturelles de notre incapacité. A tout prendre, l’entendement, faculté secondaire, semble n’avoir été donné à l’homme qu’à seule fin de l’éclairer sur l’importance capitale du Sentiment et de le guider de la sorte dans sa recherche du principe même de l’Être. Avant que d’entreprendre la grande conquête du ciel, il nous faut donc apprendre à considérer notre chère Raison non comme une qualité indépendante et définie, mais seulement comme le complément d’une puissance intérieure obscure jusqu’à ce jour et inévaluée. Hélas ! nous savons encore à peine aimer, et nous voudrions penser juste !
« Mais c’est surtout pour m’avoir su éclairer sur le sens mystique du Verbe que je garde au sage et tendre Amour une gratitude ardente et illimitée. Grâce à lui, je connais la signifiance secrète des mots, ce quelque chose d’indéfini qui sommeille dans toute parole et qui varie selon que la parole est vérité ou mensonge. La Mérone, semblable en cela à toutes les femmes perdues, n’usait que trop volontiers de finasseries ; son discours tenait ma méfiance en continuel éveil ; toutefois, le profond sentiment interprétait à sa manière le moindre son de la voix aimée. Tandis que ma raison flairait la supercherie ou découvrait le mensonge, mon âme s’abandonnait sans réserve aux vérités miraculeuses, indiscutables de l’amour ; le sentiment acceptait pour vrai ce que la raison rejetait comme faux ; le Mensonge humain parlait, mais celui qui l’écoutait était Amour, le joyeux, le profond, le triomphant Amour ! Ah ! le Mensonge ! le vil contradicteur ! le trivial et lâche ennemi ! Meurtrier naïf et ridicule, profanateur stupide des saintetés de l’amour, entre la raison et le sentiment il creuse un infranchissable abîme et apparaît de la sorte à tout être pensant comme la source des pires calamités sociales et le point de départ des plus redoutables maladies de l’entendement. Au regard ingénu et profond du Sentiment, toute la douce nature apparaît revêtue de puissance, de tendresse et de splendeur ; avant le mensonge d’Adam, l’homme ne connaissait point d’autre règne que celui de la grâce et de l’harmonie, et il vivait, héroïque et confiant, dans le sein des quatre éléments primitifs qui sont éléments de pure beauté. La nature étant demeurée ordre et splendeur, la vie logique devrait être, aujourd’hui encore, adoration profonde, car la chose qui hors de nous a nom Beauté, au dedans de nous se nomme Amour. La première idée de l’homme fut celle de l’amour qu’il trouvait en soi-même, en l’être, en la chose. Confident fraternel des bêtes, ami des pierres, le primitif régna sur la nature par son ingénuité d’Adam et par son charme d’Orphée. Son malheur ne fut point de mordre au fruit de la vie, mais d’en renier, à la face de l’Amour même, la connaissance sainte et le délice sacré. Ivre d’orgueil et de puissance, il trouva le premier non, alors que tout était oui, alors que tout autour de lui n’était qu’affirmation. Et, au lieu d’accourir à l’appel du Père, il se cacha dans l’herbe épouvantée, murmurant dans son mauvais cœur : « Que me veut-il encore ? Que peut-il avoir à m’apprendre ? N’ai-je pas vécu l’instant d’éternité ? Ne suis-je pas l’Homme et l’entendement de l’Homme ? N’ai-je pas conscience d’être Lui-Même ? N’ai-je pas enfin la certitude d’être Amour ? »
« Le déplorable effet du premier mensonge fut de nous faire juger ingrate et cruelle la nature elle-même, alors que, projection d’un monde intérieur qui est tout sentiment, elle aurait dû continuer de nous apparaître jusqu’à ce jour pleine de charme, de force et de clémence. Le mensonge est né à l’instant même où l’homme cessait de se sentir en rapport direct avec la nature ; car c’est en jugeant des choses de la vie au travers du naturel de son semblable que l’homme a acquis la fausse connaissance du bien et du mal. Le mal est dans l’homme seulement, et ce n’est qu’au moyen d’une extension absurde et néfaste que nous sommes parvenus à nous former l’idée avilissante d’un mal en tant que principe naturel. L’étude du prochain a conduit l’homme à l’âpre connaissance de sa personnalité. Ce triste examen lui offrit mille raisons de se défier de sa propre âme ; et dès qu’il se fut pris à douter du monde intérieur de l’amour, il estima vain, cruel et laid le monde extérieur qui, dans la sainte réalité, n’est soumis qu’aux lois de la beauté et de l’harmonie. Hélas ! que savons-nous aujourd’hui de la nature ? Les moins pervertis d’entre nous en connaissent-ils autre chose que certains charmes propres tout au plus à flatter les sens ? Comme que nous fassions, toujours un sentiment de regret se mêle au triste amour vieillissant que nous portons à cette sœur éternellement jeune et passionnée. Jetons les yeux autour de nous : toutes choses respirent la force, la confiance ; l’univers exulte d’un formidable désir ; tout est lutte et lutte pour l’amour ; tout est force, et le droit du plus fort amour est le meilleur. L’âme des héros primitifs chante avec l’océan, rit avec le torrent et sanglote avec la bise. Votre âme se souvient de ces chants, de ces rires, de ces plaintes ; et vous regardez tristement vers le lointain des mers, et vous soupirez : « Passé, où donc es-tu, où donc es-tu ? O mon cher passé, ô mon amour profond à tout jamais enseveli ! » Puis, vous vous consolez par quelque vil sarcasme du grand malheur de n’être plus ce que vous avez été au début des temps. Le soleil luit comme une armée ivre de victoire ; la blonde plage frissonne ainsi qu’un beau corps ébloui de volupté ; et la vague succède à la vague, fuyante et tendre image de l’amour passager et à jamais présent.
« A quelques pas de l’endroit où vous êtes, un rêveur énervé et livide, mort à l’amour et aux combats, soupire faiblement dans le grand soleil sonnant : « Pourquoi tant de beauté à des choses si peu réelles ? Pourquoi cette éternelle invitation à la danse de la vie, alors que dans la nuit de ma chair la vie n’attend rien autre chose que l’oubli même d’avoir été ? Comme me voilà vide et plat, et patient et terne ! Comme j’ai été dupé, et quel affreux menteur je suis ! » — Et vous, chevalier, et ce grand dadais, et moi-même, ne sommes-nous pas encore les moins impurs de tous ? N’est-ce pas une honte que la vaine curiosité des lois naturelles puisse primer l’amour mystique de l’univers ? Opposant régulièrement à l’invite amoureuse de la douce nature une méfiance engendrée par un mensonge purement humain ; sans cesse imaginant quelque absurde désaccord entre nos sens et les faits de l’extérieur ; inconscients du principe du verbe et de la chose, de cet amour évident qui habite le ciel et la mer, l’arbre et le vent, la pierre et le cœur ; mauvais envers le prochain, cruels envers nous-mêmes, au sein de la très sainte réalité de Dieu nous vivons dans un monde imaginaire de duperies et d’illusions. Hélas ! C’est qu’il a suffi d’un seul mot contraire à la vérité pour détruire l’auguste harmonie qui régna au premier jour entre les deux mondes de l’amour et de la beauté. Songez donc, chevalier ! L’homme vient de mentir à l’homme son frère ! Horrible moment ! Fin, écroulement, anéantissement de toutes choses ! L’homme nous a menti, le frère a dupé le frère ! Désormais tout vous ment, et Dieu qui vous créa pour l’amour, et la beauté du ciel qui vous commande d’adorer, et la sainteté de l’animal qui vous lèche la main. Tout est détruit, tout est à bas. Vous frémissez, votre vue se recouvre d’un voile, le sol se dérobe sous vos pas. Horreur, extrême horreur ! Vous sentez monter du tréfonds de votre être le battement du cœur de l’horreur même ! »
Je ne pus m’empêcher à cet endroit d’interrompre le comte-duc par un mouvement et un sourire dont le sens n’échappa point au fougueux forgeur de paradoxes.
« Eh quoi, monsieur le chevalier, ce que j’avance au sujet du mensonge ne me paraît que peu fait pour vous convaincre ! Me voici donc contraint à m’embarquer dans une nouvelle digression, et cette fois-ci un peu contre mon gré. Néanmoins, je tâcherai d’apporter quelque clarté à mon assertion. Les réflexions que je fis sur le naturel ensemble tendre et pervers d’Annalena m’amenèrent à douter de l’équilibre moral de mon amie. Je soumis alors à un examen des plus minutieux cet esprit de contradiction et de mensonge dont ma très chère semblait pénétrée, et je finis de la sorte par établir pour toutes les formes de l’aliénation deux phases l’une de l’autre parfaitement distinctes. Ce résultat de longues méditations ne me paraît point dénué d’utilité dans un temps où les disciples d’Aristote rivalisent d’ardeur avec ceux d’Hippocrate dans la recherche des limites de la responsabilité. Toute déviation de l’entendement est, sinon précédée, du moins accompagnée d’un trouble physique plus ou moins sensible dans quelque région du cerveau ; tout commencement de folie me paraît donc de ce simple fait devoir être conscient jusqu’à un certain degré. La conscience du mal une fois admise, du moins dans les débuts de l’aliénation, nous ne pouvons faire autrement que de ramener toute maladie de l’entendement à un dédoublement de la personnalité. Le mensonge, cause première de ces maux déroutants, constitue aussi le caractère prédominant de leur première phase. Malheur à l’homme dont le verbe profanateur ment à la bribe d’esprit divin que le Ciel lui a départie ! En lui le parfait équilibre de l’esprit et de la matière est à jamais rompu. Le menteur a cessé d’être l’expression suprême de l’identité de la substance et du sentiment, du corps et de l’âme, du monde intérieur de l’amour et de l’univers extérieur du beau. Le vrai subsiste encore au tréfonds de son être spirituel ; mais déjà son apparition dans le monde sensible est devenue douteuse. Ensemble menteur, négateur du fait, et conscient de la vérité, il est lui-même vrai et faux dans le même instant, et cet instant marque le début d’un dédoublement désormais irrémédiable de la personnalité.
« Voilà, au surplus, la raison pour laquelle la simulation de la santé joue un rôle si considérable dans le commencement de tous les troubles psychiques. Le malade se rend parfaitement compte du péril qui le menace d’au dedans de lui-même ; il se sent devenir d’heure en heure plus dangereux pour son prochain ; et cependant l’orgueil et la crainte d’avouer son mal lui imposent un criminel mutisme. Son unique préoccupation sera désormais de fuir l’infernal Sosie installé dans son âme ténébreuse ; il s’ingéniera à tromper quiconque l’approche sur l’état réel de son lamentable esprit ruiné par le mensonge. Même il ne tardera pas de déchoir au point d’espérer son salut du mauvais principe qui a déterminé sa perte. Le dément demeure de la sorte parfaitement conscient et responsable de ses actes jusqu’à l’instant où la première phase de son mal cède la place soit à la fureur de l’agité, soit à la prostration du mélancolique. La plupart de nos voleurs, de nos assassins et de nos politiques appartiennent à la catégorie des aliénés au premier degré. Profondément pénétrés de l’esprit de mensonge, ils font preuve la plupart du temps, dans leurs sinistres entreprises, d’un pouvoir de dissimulation, d’une logique des probabilités et d’une habileté d’exécution dont les hommes sains, c’est-à-dire aimants et pieux, m’apparaissent absolument incapables. Au surplus, l’affreux dédoublement de la personnalité ne manque jamais d’étendre son influence jusque sur l’économie de notre corps ; car la chose qui selon l’esprit est mensonge et transgression de la loi d’amour, selon la chair, devient vice et péché de laideur. Aussitôt que de la fausseté se vient mêler aux choses de l’amour, la sensualité se sépare du sentiment qui en faisait un attribut de Dieu, et la désagrégation matérielle vient accélérer le dédoublement moral. Il n’est donc qu’à demi vrai de dire que la débauche — j’entends la fornication sans amour — conduit à la démence ; à cause que le vice n’est que la conséquence et le signe physique du péché de mensonge, seul mortel et irrémissible. (« Tous les péchés seront pardonnés, mais le péché contre l’Esprit de vérité ne sera pardonné jamais. »)
« Le mensonge a si bien fait de mêler son poison au principe même des choses, qu’il n’est pas un de nous qui se puisse flatter d’avoir jamais entendu tomber des lèvres de son amour le mot effacé du livre du monde, le verbe unique et très simple dont l’absence a suffi à rendre inintelligible à jamais la parabole de la vie. Ce mot magique n’est point un mot de vérité (selon la réalité du monde) ; la réalité n’existant pas, et cela pour la raison très simple que des esprits pénétrés d’amour n’en sauraient que faire. Néanmoins, s’il n’est pas de vérité pour notre raison, il est une véracité pour notre sentiment, une véracité, un souci d’exactitude qui, dans l’ordre spirituel, est l’expression même des lois de la matière. Que si vous dites : « J’aime », alors que votre cœur est indifférence ; ou, « je vois », ou, « je sens », dans le temps que vos yeux sont ténèbres ou vos sens plongés dans le sommeil, vous faites dévier irréparablement le cours des choses naturelles ; le grain de sable aigu et grinçant du mensonge s’insinue dans les rouages les plus sensibles du cerveau, et vous devenez tout aussitôt à vous-même un objet sans nom, un mot sans signifiance, une chose qui dans le même instant existe et n’existe pas. Le grand, le terrible malheur est de se croire sceptique, alors que l’on est simplement menteur. Nous moquons sottement cela même qui serait en nous saint et réel si la force ne nous faisait défaut d’en découvrir la millième part à notre voisin. En sa profonde scélératesse, l’homme a tellement fait qu’aux plus saines nourritures s’attache un arrière-goût de poison et qu’il est d’une difficulté extrême de séparer l’idée de l’amour de celle du bien et du mal ; au lieu que dans un monde où le mensonge fût demeuré le seul péché irrémissible, la plus extravagante des tendresses tirerait encore son pardon de son ingénuité ; car il n’est pas d’autre mesure à la valeur morale de notre amour ou de son objet que la profondeur et la vérité de notre sentiment. L’attachement à la créature nous conduit à l’amour de l’Incréé ; en aimant bien la chose bornée, nous nous haussons inconsciemment à la sagesse suprême, infinie et située au delà de notre entendement ; ainsi, dans l’Imitation, l’amour du Dieu personnifié s’élève à l’adoration de l’Amour même, de l’Amour essence de la vie et principe de l’être. Hélas ! qu’avons-nous fait du charmant, du profond paradis de la vie ? Nous qui connaissons pourtant la tâche si douce et si simple qui nous incombe, nous qui sentons qu’il n’est point d’objet en dehors du Beau, ni de sujet en dehors de l’Amour ; nous qui savons enfin que tout mensonge est comparable à ces miroirs obscurs et grimaçants qui reçoivent la beauté et rendent la laideur ! Comme je le méprise, cet aveugle ennemi de la divine réalité, ce noir mensonge, prince des ténèbres, craintif et rampant négateur du fait, du fait naïf et simple et pénétré d’amour ! Et comme je le haïrais, cet obscur amant de la laideur et de la déchéance, s’il m’était donné de le mépriser moins ! — Par toutes les fois que la Sulmerre ouvrait la bouche et que je surprenais sur son visage l’expression ensemble audacieuse et méfiante qui précède le mensonge, une voix secrète me criait de mon tréfonds : « Prends garde, Pinamonte ! Par saint Georges, prends garde ! la caverne bâille ! Le dragon est là proche, tout proche… Déjà le monde est vieux, et moisi, et vermoulu ; toi-même, malgré ton grand amour terrible et suave, tu n’es plus que l’ombre d’un rêve, le souvenir d’une vision dissipée. Encore ce mensonge-là, ce péché contre l’amour, et tout ce qui chancelle s’écroule, et tout ce qui n’est plus qu’apparence sombre à jamais dans l’impossible, dans le néant. » — « Halte-là ! ma belle ! criais-je alors. Suffit. Laissez en paix ces tendres sentiments qui ne sont pas les vôtres. Tremblez, madame, tremblez, vous dis-je. Terrible sera la vengeance de la Vérité, terrible et combien plus terrible que l’éclair de lucidité qui surprend le dément au bord du tombeau ! » Et je collais ma main aux lèvres bien-aimées et haïes, et tout aussitôt l’horrible serpent se métamorphosait en oiseau roucoulant du rire — et de quel rire ! — de mon rire enfantin, argentin, malicieux, insoucieux, absurde et délicieux ! « Le voici qui chevauche à nouveau son dada favori ! Cependant j’ai à vous parler fort sérieusement, monsieur le fou ! » — « Qu’à cela ne tienne, madame la menteuse. L’épinette est là ; à l’épinette ! A l’épinette ou au clavecin sur-le-champ ! » — Et la rieuse courait soit à son épinette, soit à son clavecin.
« Elle touchait de ces instruments à ravir et la préférence qu’elle marquait aux œuvres de Willibald Gluck flattait fort agréablement mon goût de l’art simple et mystique. Il n’y eut peut-être jamais d’autre lien spirituel entre nous que notre tendresse profonde pour la musique. Cet art divin est le langage naturel de la passion, la signifiance secrète des accents tendres ou terribles surpris dans la voix de la mer, de la forêt, du fleuve et du vent ; et elle est, dans le même temps, au cœur obscur et bourbeux de notre race vieillie, l’écho primitif et distinct d’une harmonie oubliée. La musique est le cri de l’Amour ; la Poésie en est la pensée… L’une est l’exaltation du présent et elle chante : « Je vis et j’aime » ; l’autre est l’ivresse du souvenir ; et alors même qu’elle se propose d’exprimer un amour bien réel et bien vivant, elle semble dire : « J’ai vécu, j’ai aimé… » Et voilà sans doute la raison par laquelle les deux nobles sœurs, d’abord fondues en un art unique, se devaient séparer avec le progrès des temps. — J’aimais à la folie le toucher d’Annalena. Si surprenante que fût l’habileté qu’elle y montrait, jamais je n’y trouvai l’occasion de douter de la sincérité de son émotion. La belle musicienne avait l’âme fort sensible et l’agilité de ses mains angéliques ne ressemblait en rien à l’adresse irritante et vulgaire des virtuoses. Le noble et mystérieux visage reflétait tous les mouvements de la passion ; les sombres paupières battaient voluptueusement au vent de l’harmonie ; cependant, le corps ne s’abandonnait jamais aux saccades burlesques de l’hystérie théâtrale, et la charmante tête ne s’échevelait point au souffle d’une artificielle tempête.
« Ah ! chevalier, le souvenir de ces heures plaintives et sonores m’émeut jusqu’aux larmes ! J’ai perdu Annalena et j’ai perdu la musique. Pendant que ma très chère jouait, je vivais hors du temps ; aujourd’hui, dans le rythme des plus nobles ouvrages, je n’entends plus que le pas de la mort mesuré par le tic-tac desséché des horloges ; et les instruments résonnent à mon oreille ainsi que les tombeaux vides sous les pas du promeneur solitaire, ou sous son bâton les grands os râpeux et verdâtres des vaches dévorées par les loups, là-bas, au pays de ma jeunesse et du beau Stanislas. Annalena au clavecin ! Chers instants à jamais envolés ! Je les adore, ces minutes irréelles et suprêmes, et les adore d’autant plus qu’elles m’ont toujours été mesurées avec une singulière parcimonie. Vous eussiez dit d’Annalena qu’elle recherchait dans la musique l’expression de ce qu’elle portait de plus sincère et de plus pur au fond de son pauvre cœur de créature. Rarement, elle approchait de ses chers instruments sans m’adresser, en même temps qu’un sourire malicieux, des paroles pleines d’un mystérieux enjouement. Je n’ai point mémoire de l’avoir jamais entendue frapper une note en présence d’un tiers. Quelques-uns des admirateurs de son talent s’étonnaient du parti qu’elle semblait avoir pris de ne le cultiver désormais que pour le plaisir d’un seul. Quant à Labounoff et au vieux duc di B…, ils ne manquaient jamais une occasion de l’en blâmer ouvertement ; mais les prières, comme les rires et les bouderies, jamais ne surent vaincre l’aimable obstination ; même il m’arriva, un soir, au milieu d’un cercle empressé de mélomanes, d’entendre tomber des douces lèvres une riposte dont l’audace me surprit. « Paix, messieurs ; paix, de grâce ; la musique elle-même ne saurait être qu’une minauderie de plus dans ce palais où la vérité et la tendresse n’ont que faire ; et ce serait trop, vraiment, avec le mensonge de ma gaîté, de ma danse et de mes fleurs. »
« Que vous en semble, chevalier ? L’art ne serait-il point, aux menteurs que nous sommes, un moyen d’exprimer d’une façon détournée les vérités les plus impérieuses ? — Quoi qu’il en fût, ces nobles veillées de musique m’ont laissé un souvenir des plus aimables. Sitôt qu’Annalena ouvrait son clavecin, je courais allumer les chandelles et tirer le loquet ; ensuite je m’allais blottir dans mon coin favori, à la façon des chats, sous le regard de soleil et de pluie de certaine Marchande de crevettes, de Hogarth. Annalena frappait les premiers accords ; la quiétude vaporeuse de la chambre s’imprégnait aussitôt de musique pensive ainsi que d’un parfum de fée. La muraille d’en face me regardait à travers les masques vides d’une toile de Pietro Longhi, les grands masques blêmes des Visiteuses de la Ménagerie. J’aimais beaucoup ces nocturnes personnages en galant appareil rassemblés autour d’un buffle énigmatique. Le buffle est là qui regarde ; et les dames singulières sont là qui regardent aussi ; c’est absurde, certes ; qui en oserait douter ? Car enfin, pourquoi, je vous le demande, cette ménagerie ; et pourquoi ces masques ; et pourquoi cette brute aux cornes en arrêt ? Mais c’est là justement la raison suffisante de ces êtres terribles et falots : ils n’ont rien à vous dire, rien, absolument rien, et voilà pourquoi votre esprit se fait interrogeant. Qui donc êtes-vous, masques de Pietro Longhi ? Point de réponse. Qui es-tu, taureau si plein d’importance et que diantre fais-tu là ? Silence. — Et qui suis-je donc, moi qui vous regarde contempler une chose qui n’est pas ? (Sentez-vous la raison de cette ménagerie de bal à présent, monsieur le chevalier ?) Oui, par le grand diable de l’enfer, qui suis-je donc là, dans ce coin obscur ? Pourquoi cet animal, pourquoi cette chambre, et pourquoi les masques, et Annalena, et moi-même, et cette musique ici, et cette nuit, cette grande, cette profonde nuit là-bas, sur les toits et sur les eaux ? Tin, tin, tin, le clavecin, ou, sous les mains de folle de mon âme l’or sonnant, l’or de harpe de la chevelure bien-aimée ? Doux tin, tin, tin du clavecin discret, du meuble chanteur où sommeillent, en billets doux jaunis, tous les secrets de mon amour, toutes les fleurs poudreuses et cassées de mon souvenir… Un peu de Longhi pour ma passion du mystère, un peu de Hogarth pour ma pitié sanglante, un peu — si peu — d’Annalena pour mon amour de l’amour, et me voilà vivant ! Bien vivant ! Non comme ce Pinamonte, ce mime de la vie que je fus jadis sur la scène du monde, sans cesse étonné d’être un peu plus qu’un fantôme, palpant, au milieu de la rue et de la foule, la soie de sa culotte ou les boutons d’or de sa veste, afin de se bien convaincre de sa matérialité ! Non comme cet Antisthène des postes et des auberges, confesseur des vents d’automne et des mendiants de London Bridge, confident des rois philosophes et consolateur des favorites déchues. Ah ! non comme lui, mais vivant, épris de soi-même, blotti dans un coin bien dur du palais de l’amoureuse Certitude, barbon jaloux, méfiant, trompé sans doute, aimé pour lui-même un peu, pour sa libéralité beaucoup ; heureux, heureux en dépit de tout, bercé par la plus profonde des musiques, moqué par la plus mystérieuse des belles, triste et exubérant, laid et beau, secoué de mille frissons de joie étonnée, et ponctuant chaque phrase du maître d’un soupir chargé de toute la nostalgie du monde. Tin, tin, tin, tin, si doux, si triste, si pur, si beau ! encore et toujours !
« Le marbre de la dalle m’écorchant tant soit peu le cul, j’allais sur la pointe du pied chercher certain coussin de soie mauve ; puis, me rasseyant béatement dans mon angle arcadien, j’étendais sans bruit les jambes… C’était là encore un de mes spectacles favoris ; mes maigres jambes de voyageur sans but ! Je les contemplais avec amour, ces vieilles jambes de grand lièvre hasardeux ; je les caressais d’une main attendrie ; leur ombre avait mesuré tout l’ennui des chemins de la terre ! Et voilà que la fée de la Musique venait elle-même sur ses pieds de soie ancienne se pencher sur les guêtres poudreuses et craquelées ; la fée de la Musique, monsieur le chevalier ! la fée de la Musique adressait de tendres paroles à mes jarrets fossiles de fou courant ! « Vous souvient-il, nobles jambes (je vous le rapporte mot pour mot), vous souvient-il de l’herbe humide foulée jadis à Marlow, sur les bords d’une rivière brumeuse sillonnée de cygnes gris ? Avez-vous quelque mémoire, ô voyageuses, de l’écho moussu qui sommeille à Windsor, qui sommeille et qui parle si doucement en rêve ? Glisserez-vous encore sur les boues jaunes du Ghetto de Varsovie ? Comme ils sont loin, les seuils du hameau italien de Dresde ! O ombre impatiente et superbe ! L’eau impériale de la Néva te connaît ; les lacs incolores de la Moscovie se souviennent de toi ; les cailloux des Carpathes et les galets de la mer du Nord soupirent ton nom dans leurs rêves. Que cherchais-tu donc, courant de la sorte ? Routes, plaines, sentiers, rues et canaux, Londres et Saint-Pétersbourg ! Qu’as-tu donc trouvé, courant et cherchant de la sorte ? »
« D’un geste de César surpris de la largeur des horizons d’Empire, je lui montrais naïvement Clarice-Annalena… Alors un encens miroitant de mélodies se répandait par toute la chambre, un éther assoupissant de musiques, une haleine de tous les rires de désenchantement et de mépris, une vapeur de tous les soupirs de tristesse et d’amour… Des lampes s’éteignaient quelque part très loin dans les brumes de la nuit éplorée, très loin, très loin, plus loin que le lointain des mers… D’étranges foules de jadis grouillaient devant mes yeux. Les dames de Longhi ôtaient leurs masques, la muraille m’apparaissait nue… Je dodelinais un peu de la tête… Encore une note… encore une poussée de vent contre la fenêtre… J’étendais mes jambes de voyageur… Encore une lueur de la chevelure en or de harpe sonnant doux de l’Orphée… et Pinamonte s’endormait dans la mélancolie du bonheur.
« Telles étaient les amours de notre galant berger : tendres et singulières, ridicules et lamentables. Rien, d’ailleurs, n’en a mieux marqué l’étrange bizarrerie que ma tragique obstination à aggraver un mal dont je me sentais mourir. Je voyais approcher avec terreur le moment où les soupçons fondés et les raisons de tourmente réelles ne suffiraient plus à mes sens émoussés par la douleur et l’angoisse. La pensée où j’étais qu’il me faudrait, tôt ou tard, renoncer à ma délicieuse torture me fit redoubler d’ardeur dans ma recherche des éléments inconnus de l’amour. Je fis de mon âme un lieu secret et redoutable. Je m’y enfermai avec le cher fantôme obsesseur et l’adorable idée fixe de ma passion ; j’y élaborai avec une sage patience le sentiment philosophal, l’élixir de parfaite douleur qui en devait éterniser le voluptueux martyre. Je créai des soucis nouveaux, insoupçonnés, puérils et savamment tourmenteurs ; des scrupules extravagants, minutieux et rongeurs ; des composés étranges de lasciveté d’enfer et de séraphique sentimentalité. Torturé par la haine, martyrisé par l’amour, j’en étais arrivé à me croire en commerce tant avec les démons qu’avec les anges, et je rapprochais l’image ensemble adorée et exécrée de mon amour tantôt de l’affreux téraphim des Cabbalistes et tantôt de l’habitant immaculé des sphères suprêmes de Swedenborg. D’autres fois, je confiais au papier les cris de ma détresse et les soupirs de mes amoureuses songeries… De grâce, monsieur le chevalier, laissons en paix ces pauvres riens d’antan ; ne me pressez point de vous les faire connaître. Il n’est que trop vrai de dire qu’ils furent écrits avec une plume trempée dans le Phlégéton ; cependant je préfère abandonner à votre fantaisie le soin de se former une image des joies et des tourments de ma passion. J’estime prudent, alors qu’on entreprend de montrer son cœur à nu, de soumettre au plus sévère contrôle et sa mémoire et son imagination ; car il est peu commun qu’en pareille occasion l’expression demeure au-dessous de la vérité. Comme qu’il fasse, l’amoureux narrateur dira toujours plus qu’il n’est besoin de dire ; et, pour peu qu’il relâche les rênes à sa fantaisie, voilà son récit submergé par le pathos. L’insinuation suffit la plupart du temps en semblable matière. Imaginez donc d’abord votre propre cœur tout débordé de passions tendres et farouches ; ensuite de quoi transvasez cette amoureuse lave dans le cœur du dernier Brettinoro ; c’est encore là le plus sûr moyen de vous former une idée quelque peu précise de mes ravissements et de mes souffrances. De ces dernières surtout, hélas ! Car je ne me lassais point d’entretenir dans mon cœur la sombre flamme qui le dévorait ; j’étais affamé de volupté et de tourmente, et ma haine égalait mon amour. Oui, je haïssais ma chère maîtresse ; je la voyais morte dans mes rêves ; son cadavre immonde, putride, sanieux et boursouflé nageait au milieu d’un fleuve d’immondices ; des caïmans ailés, scrofuleux et gluants ; des crapauds paralysés, dégonflés, luisants sous le suint venimeux des écrouelles ; des insectes gigantesques à demi écrasés, squameux, pustuleux, poilus et gras ; les monstres les plus hideux de la fable et de la fièvre violaient tour à tour la liquéfaction du cadavre adoré !
« Ma triste cervelle devint le rendez-vous nocturne de la plus crapuleuse compagnie ; des petits-maîtres cribreux s’y aboutaient de fort dégoûtante façon avec leurs déesses bubonneuses et nauséabondes ; des moines entripaillés, papuleux et turbulents, repus de la chair de leurs propres bâtards, y noyaient le remords de leur gourmande paternité dans des vins mixtionnés de menstrue de diablesse et de lait de nonnain ; des boucs concupiscents, tout parés de fontanges et de banderilles envenimées, y courtisaient de furieuse façon la passivité des papes magnifiques et folâtres de la Renaissance ; des fœtus polycéphales, marinés et livides, illustraient parfois de leurs puérils ébats ces fougueuses et mélancoliques séances ; ce pendant qu’une horrible Clarice-Annalena, impératrice des Gaupes et reine de Lesbos, invariablement étendue sur un visqueux monceau de vermine aveugle et de jeunes amoureuses éventrées, présidait, du haut de son trône excrémentiel et sanglant, aux funèbres visions de ma cervelle amollie.
« Au reste, les infâmes soucis de mes veilles n’avaient que fort peu de chose à envier aux songes de mes nuits ignominieuses. Mes réveils surtout vous eussent semblé navrants et grotesques outre mesure. J’enveloppais tout d’abord de regards venimeux ma maîtresse encore assoupie ; l’odeur fade et vaporeuse de sa chevelure me faisait souvent répugnance ; la vue de certains de ses membres me faisait tressaillir ; et toujours l’immobilité de son sommeil me rappelait celle de la mort. D’un saut brusque et désespéré, je quittais l’amoureuse couche ; j’inondais d’eau fraîche ma lamentable tête et tout mon corps d’énergumène ; j’avalais en soupirant quelques gouttes d’Hoffman et par là-dessus une pauvre tasse de chocolat et trois ou quatre tartines ; puis, m’installant au chevet de Manto, j’arrachais la belle à l’étreinte de Morphée au moyen d’insinuantes et patelines caresses, dont tour à tour mes doigts de meurtrier badin ou mes mâchoires d’amoureuse hyène enserraient son col de cygne éblouissant et gracieux. Pour innocents que fussent ces simulacres de strangulation, ils ne laissaient pas de procurer à ma très chère des réveils fort brusques et tout secoués d’épouvante. Les grands yeux d’Annalena s’ouvraient à l’improviste (vous eussiez dit, cher chevalier, de deux aloès du Ténare s’arrachant aux terreurs d’un séculaire cauchemar) ; des serpents effarouchés se cabraient dans la chevelure de la déesse ; et tandis qu’un frisson des plus troublants secouait son corps flexible et délicat, la friponne trop aimée, joignant ses petites mains savantes, s’écriait plaintivement : « O cruel ami ! ô barbare amant ! quand donc cesserez-vous de tourmenter la tendre compagne de vos jours ? Estimez-vous donc à ce point plaisant de parfaire avec les griffes de la cruauté l’ouvrage sanglant des flèches de Cupidon ? »
« A ces préoccupations extravagantes, à ces mélancolies de l’âme et de la chair venaient souvent se joindre des soucis d’un ordre plus vulgaire ; car l’amour inquiet des solitaires et des jaloux ne laisse pas que de ressembler par certains côtés aux libéralités pleines de calcul et d’hésitation des avares. Mon ensorceleuse, qui était fort loin de manquer d’esprit, avait parfaitement pénétré la nature de mes sentiments et mesuré la profondeur de mon amour. Sa vanité ne pouvait demeurer insensible à l’aveugle adoration d’un amant dont le renom de bel esprit égalait l’illustre naissance ; elle connaissait le prix des sacrifices que je consommais chaque jour dans la seule vue de m’assurer son attachement et sa fidélité ; et je ne doutais pas qu’il n’entrât dans les transports dont elle payait ma tendresse pour le moins autant de reconnaissance que de caprice sensuel. L’étonnement où la mettaient les violences de ma passion et l’orgueilleuse joie qu’elle en ressentait prêtaient souvent à sa physionomie un air de triomphe qui en rehaussait à mes yeux la noblesse et l’éclat. Mon imagination enflammée voyait chaque jour s’épanouir davantage les charmes de mon amie ; l’exaltation croissant dans la même mesure, je fus bientôt amené à considérer la beauté d’Annalena comme une œuvre de ma chair et de mon esprit et comme un trésor péniblement amassé par mes soins. D’autre part, mon amour me mettait souvent dans de grands embarras ; car la Sulmerre aimait à vivre avec honneur et ne se pouvait abstenir de la gloire du monde. Le concours aux fêtes qu’elle donnait était d’ordinaire fort nombreux ; et malgré que je souscrivisse à ses moindres désirs, jamais elle n’a rien su économiser sur mes présents.
« Les affections sincères ne sont pas plus gratuites en ce monde que les amours vénales, et le dévouement le plus profond n’y triomphe qu’à grand’peine des habitudes de luxe et du goût de l’ostentation. Bref, les choses en vinrent au point que je me vis souvent contraint, au plus fort des angoisses de l’amour et de la jalousie, à m’aventurer dans des calculs dont les chiffres, tracés d’une main tremblante de passion, s’allaient égarer jusque dans les manuscrits des poèmes inspirés par la plus dispendieuse des Muses. A mes tragi-comiques alarmes de dément venaient donc parfois se mêler des soucis mille fois plus risibles encore d’homme raisonnable. Je tremblais en outre qu’un galantin vulgaire, profitant d’un de ces stupides abandons dont les belles sont coutumières, ne profanât d’un même coup et l’idole de mon amour et l’autel de mes sacrifices ; ma passion s’élevait quelquefois jusqu’au noble aveuglement d’un auteur pour son ouvrage, et cependant je me sentais bassement jaloux de mes libéralités. Je me perdais aussi en vains efforts pour maintenir l’équilibre, chaque jour plus hésitant, entre un cœur de plus en plus lourd et une bourse d’heure en heure plus légère ; et les pensées contradictoires que je roulais continuellement dans mon esprit me faisaient souvent l’impression de provenir de quelque colloque obscur, burlesque et passionné entre le plus anxieux des Harpagons et le plus ombrageux des Maures de Venise.
« Les jours de grand concours à la Riva dell’ Olio, je m’esquivais de chez la Mérone et m’allais ensevelir dans l’humide obscurité de mon terrier Barozzi. Là je retrouvais mes compagnons des jours anciens, taciturnes témoins d’une vie aventureuse : l’antique Giovanni au visage parcheminé, à la livrée de toile d’aragne ; les longues missives à l’odeur de mousse et de larmes, confidences d’amis depuis longtemps perdus, oubliés ou morts ; les manuscrits passés, pleins de griffonnages jaunis, linceuls historiés d’une ambition mort-née ; le pauvre portrait de Benjamin, oui, chevalier, le pauvre portrait écailleux de Benjamin, dérobé un soir à Manto et emporté amoureusement sur mon cœur ; les passeports périmés, minutieux et méfiants, aux aigles de Prusse et de Russie ; la tabatière de Stanislas, le petit couteau ciseleur d’initiales et de cœurs, souvenir du quadragénaire de l’île Saint-Louis ; le couvercle de boîte où, enfant, je m’étais essayé à représenter le château de Brettinoro avec le parc, le saule de Don Quixote, le banc moussu et l’amoureuse fontaine…
« Pauvres, pauvres choses de jadis ! Avec quel morose délice je reniflais leurs odeurs mélangées de fruit et de tombeau, de pluie d’avril et de souris, de rêve et de réalité ! Comme elles m’avaient bien su dépeindre, dans le temps évanoui, ce grand amour d’enfant qui se nourrissait maintenant de mon cœur de vieil homme, cette fabuleuse fleur éclose au jardin d’innocence ! Avec quel tendre mépris je relisais toutes ces introductions, méditations, objections, remarques ! Naïf fatras de sentiments à fleur de cœur maladroitement déguisés en raisonnements ; de préjugés doctement présentés sous forme de déductions ; nudité d’âme bariolée de prétintailles d’esprit ! Et comme toutes choses me paraissaient obscures et mesquines venant de ma vie d’homme, et claires et profondes venant de ma vie d’enfant ! Amour, amour ! O maître du royaume céleste de la Simplicité ! — Je rangeais tous ces souvenirs devant moi sur une table, je les contemplais, tournais et retournais, cajolais ; je leur parlais, je m’en gaussais doucement… En vérité, chevalier, rien n’est plus doux au cœur de la joie que le regret de la tristesse !
« Certain jour que je musais de la sorte au milieu d’objets familiers, la fantaisie me vint d’aller voir dame Gualdrada dans son logis sous les combles. En dépit de la curiosité que m’inspirait mon étrange hôtesse, j’avais jusque-là borné mon commerce avec elle à l’échange de quelques propos courtois à la rue ou sur les escaliers ; et Giovanni, qui, en curieux qu’il était de toutes choses, la visitait fort souvent et la connaissait assez bien pour l’avoir fait jaser, sans cesse me reprochait en riant mon indifférence à son endroit. Ayant donc résolu d’en finir une bonne fois avec cette rengaine, je m’armai de courage et je grimpai lestement l’escalier en colimaçon qui conduisait au réduit de la vieille. Je trouvai fée Carabosse besicles au nez, frileusement blottie dans un fauteuil boiteux et penchée sur un volumineux traité de démonologie. A ma vue, elle se leva d’un air empressé et me fit la révérence. Son triste visage verruqueux et jauni s’éclaira soudain du franc sourire de deux yeux gris et larmoyants, démesurément grossis par les verres doubles qui les abritaient. Elle porta humblement à ses lèvres tremblantes la main que je lui tendais, et ses paroles cérémonieuses, prononcées d’une voix douce et chevrotante, me parurent venir du fond de l’autre siècle. Je fus bientôt éclairé sur la vie et les goûts de la vieille par l’inspection rapide que je fis de sa mélancolique demeure. Les trois cabinets humides et sombres qui la composaient servaient d’arène aux ébats d’un grand crapaud terreux, d’un chat noir et d’une poule infirme de la même couleur, sans cesse sautillant à cloche-pied sur des meubles non moins attendrissants qu’elle-même. Une grande armoire à porte de verre offrit à ma vue un amas confus d’objets poudreux et bizarres, tels que cassettes en bois rouge ou jaune curieusement ciselées, coiffures de Hurons hérissées de plumes aux cent couleurs, massues peinturlurées de sauvages des îles, armes très anciennes de fabrication espagnole, et mille autres objets dont le nom même m’était inconnu. Je ne tardai pas à découvrir dans l’humeur babillarde de l’hôtesse une clef à tout ce mystère. Au temps de sa jeunesse, la pauvre bossue avait eu la faiblesse de prêter l’oreille aux madrigaux et rodomontades d’un grand escogriffe de bravo qui n’en voulait qu’à la dot rondelette dont il la savait pourvue. Gualdrada étant orpheline et le diable se mêlant de l’affaire, le mariage fut bientôt conclu. Peu de temps après la cérémonie, Sciancato, le jeune époux, fait la rencontre d’une troupe d’échappés des galères qui s’ouvrent à lui de leurs beaux projets de piraterie et de chasse aux trésors. Sciancato, las de sa vie oisive aux crochets d’une infirme, acquiesce sur heure et se laisse revêtir de la dignité de capitaine. Une cassette disparaît du coffre de Gualdrada, une vieille galiote est frétée et voilà notre galant bravo en équipage de boucanier. L’infortunée Gualdrada, follement éprise de son fripon, conjure, s’arrache les cheveux, emplit l’air de prières et de lamentations… En vain ! Le mât est dressé ; l’insensible Sciancato s’embarque. Tout est-il prêt ? Partons ! — Il donne le signal, il part, il est parti. Voilà donc dame Gualdrada abandonnée, désespérée, et quasi ruinée par-dessus : car de son bien fort honnête il ne lui reste guère que la maison Barozzi. A force de tourner et de retourner les cartes pour soi-même, l’idée lui vient de se faire diseuse de bonne aventure. Cependant l’ingrat Sciancato réapparaît un beau jour à l’improviste, chargé de riche butin et de présents bizarres. Une semaine de joie délirante — et le voilà reparti. Dix ans, quinze ans, vingt ans… Le petit corps maigrit, la grande bosse s’arrondit, les beaux cheveux de la laide grisonnent sous les fontanges… Hélas ! perdu à jamais ! Pas un signe de vie… Dans quelles eaux profondes, amères et sauvages s’envasent ses os jaunis de noyé d’autrefois ! Sur quel horizon de pourpre et de deuil se balance son squelette de pendu sans nom ?
« Durant tout ce récit (que dame Gualdrada se plaisait visiblement à étendre outre mesure), j’avais fort à faire de retenir et le rire satanique qui me serrait la gorge et les pleurs importuns que la compassion envoyait à mes yeux. — Eh quoi, me disais-je, ce terrible et doux amour se fait-il donc un jeu de me poursuivre sans cesse sous ses aspects les plus nobles ou les plus lamentables ? Où que se pose mon pas, toujours un secret ressort fait bondir de dessous terre un petit monstre à tête de dieu ou de diabletot ! Il règne sur ma pensée, il gouverne le monde. Le voici, le voilà ! Ici, là, là-bas, plus loin, partout ! Les fils invisibles qui mettent en branle le paillasse bigarré de l’univers se viennent nouer tous à la petite griffe du traître cajoleur et cruel. Il tire ; le satellite papillonne éperdument autour de sa fleur astrale ; la turbulente marée s’enfle de mille seins impatients ; la sève gronde, le sang s’allume, le germe crie vers la lumière ; les bras de la prière se lèvent au ciel ; tout le ventre, toute la chair de la terre est en travail ! Il tire, le sacripant, il tire ! Le gosier de la tendre Philomèle souffle ses bulles d’âme aux couleurs de larmes et de sang ; l’amoureuse vipère quitte son réduit horrible, se dresse et vient tendre une oreille avide ; la brise se réveille, le pollen vole en baisers duvetés et fécondants ; la coccinelle allume sa lanterne ; l’araignée d’eau au cœur du nymphéa, poursuit son bien-aimé velu ; le barde accorde son luth dans la tour du Nord ; Pinamonte presse à deux mains son cœur rapide de fou ; et dame Gualdrada, un fichu argenté sur sa bosse sautillante, court à la lucarne et braque sur le vieux port nébuleux la longue-vue du boucanier qu’elle ne doit plus revoir… Jamais ? Ah ! ah ! Jamais, hélas !
« Et je contemplais, avec un triste étonnement mêlé d’autant de dégoût que de pitié, l’antique abandonnée si risible, si dolente. « Qui l’eût pensé, disaient les petites lèvres grises, desséchées et tremblantes ; qui donc l’eût soupçonné, monseigneur ? Après une lune de miel si tendre, si passionnée ! Car il m’aima bien, oh ! j’en suis sûre, il m’aima bien et il m’aime aujourd’hui encore, oui, oui. » Et la petite tête de sorcière faisait « oui, oui », et la grosse bosse faisait « oui, oui », et tout le petit corps lamentable de poupée d’hôpital faisait « oui, oui » aussi, avec un bruissement de squelette d’oiseau, d’arbrisseau gelé, de poudreuse bestiole empaillée qu’un courant d’air fait danser sur le mur. O Amour, ô cruel Amour, que fais-tu donc ici ? Réponds, c’est Pinamonte, ton fidèle, ton fervent qui te parle ! O Amour, que fais-tu là ? Et l’Immense, l’Impénétrable, le Terrible, le Doux me répondait par les larmes et les soupirs de l’infortunée : « Je suis ici parce que je suis partout. Je suis la douleur et la joie, l’espoir et le souvenir ; je suis ici parce que je suis le Moment, le grand Moment d’éternité. Je suis en Gualdrada parce que Gualdrada est une chose, parce que je suis en toutes choses, parce que toutes choses sont en moi. Je suis la Beauté et l’Adoration, la Douleur et la Pitié ; je suis dans le ciel le Père de tout sublime, et sur la terre je suis le Fils lapidé, sanglant, couvert de crachats. Et dans ton cœur je suis cela qui désire et la grande nuit silencieuse, froide et sourde sur les Oliviers, et la croix dont l’ombre couvre la terre, et les Dominations universelles, et la Résurrection sans fin. Je suis l’œil de l’aveugle, l’oreille du sourd ; et quand j’apparais à la sœur éplorée sous ma forme véritable, le frère se lève du cercueil. »
« Le secret de Gualdrada avait certes de quoi surprendre par soi-même ; mais j’y trouvai plus de singulier encore après que la vieille m’eut assuré n’en avoir jamais soufflé mot à qui que ce fût, pas même à mon vieux serviteur, que je savais pourtant être si fort de ses amis. Je ne sus tout d’abord que comprendre au choix que la nécromancienne avait fait de moi pour confident ; bientôt cependant je pris garde que l’amour avait deviné l’amour, et que sous l’entretien ouvert du roquentin et de la vieille courait le murmure secret d’un colloque de Sciancato et d’Annalena. Seuls les demi-aveux se trompent de confident ; la sincérité entière, la sincérité amoureuse s’adresse toujours à qui la connaît, à qui l’aime, à qui l’attend. Le treizième prince souverain de Brettinoro recevait la confession de dame Gualdrada ; et cela ne manquait, à coup sûr, ni de charme ni de grandeur. Tout en prêtant l’oreille aux jérémiades de la sorcière, j’observais attentivement, dans une glace haute, l’image qu’y envoyait notre groupe bizarre. Toutes choses étaient telles qu’elles devaient être dans la scène offerte à ma vue ; l’harmonie y régnait parfaite, tant au physique qu’au moral, et le cadre s’y adaptait à merveille. Dans la clarté d’une fenêtre ternie, pleine de vieux ciel vaporeux, la petite bossue tapie au creux d’un immense fauteuil instable et gémissant, brodé d’oiseaux jaunis, de fleurs effilochées, de bergerettes et de Colins rapiécés ; devant elle, sur un tabouret éventré, Pinamonte, les jambes nonchalamment étendues, le menton à la poignée de l’épée. Flic flac, le crapaud. Tic tic tic, la poule. Ronron, le chat. L’armoire toute pleine du tumulte muet des souvenirs ; sur la muraille, les ébats inquiétants de trois grandes araignées immortelles et de deux cloportes de cimetière, gras et lourds ; de vieilles cartes éparpillées çà et là ; de la poussière et de l’irrémédiable partout. Avez-vous jamais joué, dans les petits coins humides d’un appartement délaissé, avec une petite fille blonde qui dit : « N’allons point là, de grâce ; là, sûrement c’est le diable » ?
« Tout soudain, le désir me banda du talon à la nuque de voir Annalena nue au milieu de cette désolation et de cette poudre. Prenant brusquement congé de la devineresse, je courus m’enquérir auprès de Giovanni du jour et de l’heure où la sorcière s’absentait de son antre. Le factotum m’apprit qu’elle manquait rarement une messe ou un prêche, et qu’il avait accoutumé de l’accompagner chaque dimanche à San-Maurizio pour vêpres. C’était un vendredi ; jamais jour du Seigneur ne fut attendu avec plus d’impatience. Je m’ouvris à Manto de mon bizarre caprice. Tout d’abord elle n’en fit que rire, m’appelant vieux damoiseau perverti ; mais bientôt, à la peinture que je lui fis de la scène projetée, ses beaux yeux d’écolière se remplirent de certains feux secrets bien propres à mettre en branle tous les diables de l’enfer. Elle me suggéra même de…
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… La crainte aussi où nous étions de voir apparaître d’un moment à l’autre le gros bonnet et les besicles de fée Carabosse… Il n’était que temps… Pardonnez, chevalier, au scabreux de ces détails…
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« Environné que j’étais de rivaux réels et sans cesse traqué par des traîtres imaginaires, je ne pouvais goûter un seul instant de repos de cœur ou de calme d’esprit ; et mes misérables jours se consumaient dans l’attente des pires catastrophes et la préméditation des plus cruelles vengeances. Je pestais à tout moment contre l’humanité entière ; je maudissais le destin, les dieux, la création et jusques aux entrailles qui m’avaient conçu. Toutefois, au plus fort de mes souffrances et de mes emportements, je ressentais, dans le secret de ma chair et de mon âme, une sorte de plaisir obscur et singulier qui me paraissait être composé de titillante angoisse et de délice rongeur et dont je ne saurais vous donner quelque idée qu’en le comparant à la pollution pleine de mystère et d’épouvante des pendus. Tout en exécrant ces sensations avilissantes et sinistres, je ne me pouvais empêcher d’en acérer sans cesse l’aiguillon infâme et douloureux. Harcelé sans trêve par la plus libidineuse et la plus folle des jalousies, je recourais à la ruse et, usant (Dieu seul sait avec quelle maladresse !) du classique stratagème des départs inopinés, j’allais, sous les plus fantasques travestissements, me poster à certain coin de rue obscur d’où je pouvais, la plupart du temps sans être inquiété de personne, surveiller durant des heures le vieux palais mélancolique de ma maîtresse. Il eût été plus sage, sans contredit, de confier la belle à la garde de quelque duègne avisée ou de la faire surveiller par une troupe de triste-à-pattes agiles et grassement rémunérés de leurs offices ; mais ce moyen vulgaire de s’assurer la fidélité d’une amante répugnait à un amour fantasque dont l’objet, pour étranger qu’il fût aux vertus des anges, ne m’en paraissait que mieux pénétré des charmes redoutables que l’imagination prête aux esprits des ténèbres.
« D’une autre part, tout en maudissant l’amour et les soupçons jaloux qui faisaient de ma vie un supplice, il n’était rien au monde que je redoutasse tant qu’une découverte de trahison qui m’eût peut-être à jamais délivré de mes tourments ; car, semblable en cela à la plupart des humains, je préférais l’illusion dont se bercent les doutes au désenchantement qu’apporte avec soi toute certitude. L’innocent stratagème des espionnages nocturnes se recommandait donc le plus naturellement du monde à mon esprit par l’avantage double qu’il paraissait m’offrir de flatter mes goûts romanesques et d’épargner dans le même temps à mon cœur les tristesses d’un désabusement définitif. C’était à la fois le plus délicieux des irritants et le plus bénin des remèdes à ma souffrance. Que le sentiment même le plus douloureux est donc une exquise chose ! Oui, monsieur le chevalier, de mes accès de voluptueuse méfiance j’ai gardé le souvenir le plus vivant et le plus attendri ; mon cœur désenchanté les aime encore de toute la nostalgie que peut inspirer à un vieux joueur ruiné l’évocation des précieuses angoisses du brelan. Blotti dans mon humide cachette tel un fauve en ses écoutes, ou debout et figé dans une immobilité de saint cloué à sa niche, je suivais passionnément du regard le mouvement des lumières et des ombres dans les appartements de ma belle ; je tressaillais au plus faible bruit ; l’approche d’un passant réveillait dans mon cœur de douloureux échos ; je me sentais environné de sombres mystères, de haines implacables, de dangers sans nom. Plein de craintive fureur, je surveillais attentivement la morne et silencieuse ruelle ; dans chaque cavalier qui la traversait, je pensais reconnaître un rival, un vil larronneau d’amour ; dans chaque vieille qui y traînait son pas attardé, une infâme appareilleuse travaillant à ma perte. La nuit m’enveloppait de ses ombres humides ; les pluies et les grêles de l’automne me fouettaient le visage ; des ivrognes prophétiques m’accablaient d’injures ; je demeurais insensible sous les affronts.
« Ces risibles extravagances vous étonnent, chevalier. Elles ne laissaient pas que de me surprendre moi-même. Car — je ne saurais trop le redire — l’étrange dédoublement dont je souffrais n’avait en aucune sorte altéré ma raison, et l’ancien Brettinoro circonspect et désabusé ne se lassait point de chanter pouilles au nouveau Pinamonte inconséquent et fougueux, lui remontrant cent fois du jour l’ingénuité de sa tendresse et la grossièreté de ses dérèglements. « O tête folle d’amoureux grison, ô le plus lâche des Benedetto, ô le plus misérable des Guidoguerra ! » — ainsi m’invectivais-je dans le coin obscur qui servait d’observatoire à ma trop soupçonneuse passion ; — « ô la plus infortunée des dupes de l’amour ! Quelle folie est la tienne ! N’aperçois-tu pas l’abîme que le plus risible des aveuglements creuse sous tes pas ? Vieux ramier roucouleur et déplumé ! Trop impétueuse ganache ! Descends en toi-même ; peut-être en est-il temps encore ! Qu’adviendra-t-il, Pinamonte du Diavolo, le jour où ta bourse, déjà fort allégie, sera tout au plus propre à servir de mouchoir à ton nez larmoyant ou de torche-cul à ton foireux désespoir de barbon ? Ah ! par le Styx, est-ce là le fruit des sages conseils de M. de la Bretonne ? Debout, Brettinoro ! Ami de Lauraguais, émule de Briqueville, secoue cette torpeur ; tes songes sont perfides ; les pires calamités te guettent. »
« Cependant, l’infortuné jaloux demeurait sourd aux exhortations de la raison et Brettinoro jouait par-devant Pinamonte le rôle ingrat d’un Cassandre. Si atroces et ridicules que fussent mes amoureuses angoisses, elles ne laissaient pas de me paraître préférables à l’horrible solitude d’esprit et de cœur qui me rendait odieux jusqu’au souvenir de mes jeunes ans. Dans ces conflits intérieurs l’avantage demeurait régulièrement à l’amour ; et, tout en méprisant la Sulmerre, je me surprenais quelquefois à caresser l’extravagant projet de m’en assurer l’entière possession par le moyen d’une union légale. Tant il est vrai que la triste raison humaine, pitoyable assemblage de préconceptions obscures, de résignations craintives et de jugements spécieux, finit toujours par céder à la persuasion sournoise et subtile du Sentiment, lequel est l’essence même et l’unique gouvernant d’une humanité inconsciente et d’un monde tout pénétré d’un terrible et tendre mystère.
« Au surplus, toutes ces moqueries et tous ces reproches n’eurent jamais d’autre effet que d’exaspérer inutilement le sentiment de ma faiblesse et de mon ridicule. Le sel brut et tranchant de mes moroses plaisanteries ravivait cruellement, dans mon cœur, le feu des blessures que la passion y faisait chaque jour. Ineptes à me guérir de ma folie, ces tardifs regrets étaient tout au plus propres à me rappeler le danger que je courais de me perdre dans l’opinion du monde. Je rougissais de jouer un rôle de jaloux ténébreux dans une intrigue où mes frivoles rivaux n’apercevaient sans doute qu’une farce des plus vulgaires ; et j’avais en outre tous les sujets du monde de redouter que, se lassant des ridicules du roquentin, la malveillance des entours n’en vînt à s’attaquer à l’honneur du gentilhomme. Le conflit de tant de sentiments contraires passait ma raison. Je m’étonnais que le mépris et la crainte pussent occuper une place si grande dans un cœur comblé de tendresse. Je répugnais aussi quelque peu à soumettre au jugement du monde une passion qui élevait parfois mon âme jusqu’à Dieu ; et je n’arrêtais de maudire mon amour que pour me reprocher mon ingratitude. « Insensé ! criais-je alors ; insensé ! Te laisseras-tu jusqu’au dernier jour opprimer par l’habitude du mensonge et la tyrannie du préjugé ? Ne sais-tu pas que l’être aimé, mauvais ou bon, noble ou méprisable, n’est jamais autre chose qu’une vaine apparence et que la fin de tout amour est dans le sein de l’Être unique ? Qu’importe donc le combustible, si la flamme s’élève au ciel ? Crains-tu d’être moqué par la foule des sots ? L’objet de ta flamme est plein de grâce, comment saurais-tu être ridicule ? Est-ce ton propre jugement que tu redoutes ? Ton amour est sincère ; si le prêtre le condamne, quel ange de pureté véritable l’oserait seulement accuser ? Mais non ! Je lis tout autre chose en ta pensée de vieux ladre hypocrite ; l’image du rival jeune et pauvre obsède ta triste cervelle. L’avarice, dans ton misérable cœur, dispute la première place à la jalousie. Et c’est là ton ridicule, et c’est là ton impureté ! »
« L’attitude pleine de grandeur et de défi qui accompagnait ces soliloques violents ; l’image hautaine et farouche que me renvoyaient, à de tels moments, les miroirs ; le son autoritaire de la voix, la vivacité du geste, tout semblait devoir renforcer l’éloquence des paroles et rétablir enfin le calme dans mon âme… Hélas ! rien ne pouvait égaler pour mon cœur l’attrait bizarre de l’anxiété ! Après une heure ou deux d’apaisement, les soucis jaloux reprenaient sur moi leur empire, et je frissonnais dans ma terreur comme la phalène crépite dans le feu meurtrier. Qu’il soit dit, toutefois, en ma faveur, que le monde semblait avoir pris à tâche d’entretenir l’angoisse qui me dévorait. La sotte envie faisait déjà courre sur mon compte les bruits les plus singuliers ; Giovanni m’en rapporta quelques-uns qui me donnèrent tout lieu de faire des réflexions sérieuses. La Sulmerre passant pour fort riche, moi pour totalement ruiné, tels de mes détracteurs m’accusaient d’être aux crochets de mon amie, tels autres de chercher à me rendre maître, par le moyen d’un mariage scandaleux, de sa fortune mal acquise ; quelques pécores allaient même plus outre, poussant la méchanceté jusqu’à nous soupçonner tous deux d’un commerce criminel avec les princes de l’Amitié !
« Irrité à l’excès par ces sottes calomnies, j’eus recours à la ruse et je m’ingéniai à tromper sur la nature réelle de mes sentiments toute la tourbe héraldique et écrivassière qui composait les entours de la Mérone. L’entreprise, sans nul doute, était des plus délicates ; car le vulgaire des palais ne se laisse pas si aisément berner, dans les choses de la vie, que la canaille des rues. Néanmoins, mes efforts furent couronnés de tout le succès dont ils me paraissaient être dignes. M’appliquant sans cesse à déguiser mes sentiments, je ne tardai guère à passer maître dans l’art de la dissimulation, et bientôt j’eus la satisfaction de lire sur tous les visages le désappointement causé par le rapide attiédissement d’une passion que l’on imaginait volontiers grosse de ridicules désastres et fertile en scandales de plus d’une espèce. Quelque mépris que j’eusse pour mon entourage, je m’étonnais de n’y rencontrer pas un qui fût à tout le moins capable d’apprécier l’habileté dont je faisais preuve en affectant, au plus fort de ma tragique passion, des dehors de mauvais sujet en quête d’aventures divertissantes et passagères. Seule ma friponne d’ensorceleuse pénétrait le secret mélancolique de mon âme ; même elle me semblait quelquefois touchée d’une certaine compassion ; car la friponne avait la fibre fort sensible et ne manquait ni d’esprit ni d’entrailles. Toutefois, ses attendrissements n’étaient que de fort courte durée, et ils s’achevaient pour l’ordinaire dans quelque accès d’hystérique hilarité à laquelle je ne me pouvais tenir, la plupart du temps, de faire écho ; tant le contraste me paraissait plaisant que je surprenais sans cesse entre mon humeur naturelle et le caractère d’emprunt du personnage que je faisais devant l’envieuse galerie.
« Je devais donc bientôt comprendre qu’une compagnie qui se laissait de si bon cœur donner la berne était tout au plus digne de mon mépris ; et cette pensée suffit à me dégoûter du succès trop aisé de ma feinte. Je ne tardai point, au surplus, de reconnaître dans l’habileté de ma simulation une preuve de plus à la déchéance de ma volonté, et dans mon obstination à céler mon atroce angoisse le plus grave symptôme du mal dont elle tirait origine. Je me faisais horreur, je prenais en pitié et mon cœur et mon âme ; d’heure en heure je sentais croître ma haine instinctive de la fausseté ; mes innocentes affectations m’apparaissaient dans la fièvre anxieuse de l’insomnie, sous les traits odieux du mensonge et de la démence ; enfin je finis par me persuader que le sens même de l’honneur m’était devenu étranger et que, sous le masque de ses viles bravades, ma faiblesse s’était transfigurée en lâcheté. Rien ne m’a jamais donné plus de tourment que cette crainte où j’étais de perdre le peu d’énergie qui me restait encore et de me transformer en marionnette docile entre les doigts charmants et capricieux d’une créature. En quelque lieu que je portasse mes pas, la silencieuse obsession m’y suivait comme un chien fidèle.
« Vous riez, monsieur le chevalier ; hélas ! apprenez donc que ma folie m’accompagnait partout sous la forme d’un chien véritable ! J’étais devenu sujet à des visions ; non contente de tourmenter nuit et jour ma pauvre cervelle, l’horrible idée fixe me glaçait en m’apparaissant sous l’aspect répugnant d’un vieux roquet galeux, famélique et larmoyant… O le petit corps dévoré de pustules, les maigres pattes, le cul pelé, enflé, l’écarlate nature en éternelle érection, du spectre rogneux, du chien immonde de mon âme ! Immodeste et funèbre image ! Je l’ai sans cesse devant les yeux ; le temps ne l’a point fait pâlir ; le trépas ne la saurait effacer de ma mémoire. Hélas ! non. Vienne la mort, le cadavre boursouflé de l’affreux animal suivra ma barque au fil du Léthé. Par toutes les fois que je me reporte à cette époque horrible de ma vie, le frisson du dégoût me secoue de la perruque aux talons. La tombe ne m’inspire ni crainte ni amour. L’éternité n’a plus rien à m’apprendre.
« Dégoûté outre mesure de mon double rôle de gai luron et de patito plaintif, sans trêve je roulais dans mon esprit mille vengeurs projets de rupture et de fuite ; cependant, de quelque côté que je me tournasse au fond de mon ridicule désespoir, partout je ne rencontrais que les mailles serrées des pièges tendus par l’amour. A quels moyens de délivrance n’eus-je pas recours dans ma risible détresse ? A quels vices n’ai-je pas fait appel dans cette recherche d’un dérivatif à ma lâche aberration ? Arrosant de champagne mes victoires au passe-dix ; noyant dans le Nuits mes défaites au quincove, je courais du tripot au cabaret et du cabaret au bordel public, partout salué roi des brelandiers et empereur des biberons. Où chercher le Scarron capable de décrire la bouffonne exubérance de mes ivresses, le Hogarth digne de peindre la burlesque mélancolie de mes heures de remords ? Combien de fois, dans le tumulte de mes idées, me suis-je enfui, la nuit, du palais de la Mérone, pour courir, dans l’appareil succinct du déduit, les cheveux aux vents, l’œil égaré, l’ordure aux lèvres, réveiller le placide Giovanni, gardien de mon logis et confident de mes peines ? Les rues sont désertes, les canaux dorment profondément. Je cours, je bondis, je vole dans les ténèbres. Mon bras desséché et glacé agite une lanterne morte. L’amour, la jalousie, la conscience de mon ridicule, la crainte du déshonneur, la haine de mes rivaux inconnus me poursuivent comme autant de diavolos enflammés. Zèbre, élan, je franchis marches, ponts et barrières ; taureau, j’enfonce à coups de tête et de pieds la porte de ma maison ; enfin, Antisthène et roquentin, je tombe essoufflé, larmoyant, maugréant, épuisé, dans les bras paternels du vieux serviteur de ma famille.
« C’en est fait, c’en est fait de moi, Giovanni ! Me voici seul, tout seul au monde ! Ouvre-moi tes bras secourables ! Toi, du moins, maraud du diable, tu ne m’auras pas trahi ! Sais-tu ce que c’est qu’être seul, tout seul au monde ? Horreur ! Ah ! profonde horreur ! Toutefois, admire la générosité de mon âme, la grandeur de ma résolution ; car nous partons, Giovanni, nous plions bagage, nous abandonnons sur l’heure et pour jamais l’affreux séjour de la sottise, de l’envie et de la perfidie. Nous sommes des héros, nous autres, des Brettinoro, des San Benedetto, des Guidoguerra de la première croisade… Eh quoi ! tu n’admires pas mon calme, ce me semble, Giovanni fidèle et sage ; cependant mon courroux est plein de mesure et d’auguste majesté. O joie ! l’heure de la vengeance a sonné. Nous sommes libres ! Libres comme l’habitant de l’air, indépendants comme l’âme des philosophes superbes ! Adieu, Venise, cité maudite, cabanon de l’Italie ! — Brisons là, Giovanni ; les propos sont hors de saison ; il nous faut, — palsanguié ! — des actes, rien que des actes, à nous autres ! »
Sans témoigner le plus faible étonnement, sans me marquer le moindre doute au sujet de ma soudaine résolution, le discret Giovanni, parfait connaisseur du cœur humain, se mettait aussitôt à l’œuvre ; tout en pestant comme un beau diable, je l’y aidais de mon mieux ; livres, vêtements, cartons et bibelots s’engouffraient allègrement et pêle-mêle dans les coffres voraces. Tout était prêt, maintenant ; la nuit pâlissait ; à l’instant de boucler le dernier sac, les doigts de rose de l’aurore venaient se joindre aux nôtres. L’aube du grand jour était là, monsieur le chevalier ! Giovanni hélait les faquins, distribuait les ordres, marchandaillait avec les gondoliers, s’informait des bâtiments en partance. Mon rire satanique dominait les disputes, les chansons, les rires, les lazzi ; cavalièrement perché sur quelque meuble renversé, je me donnais des airs de conquérant, ma badine se transformait en bâton de maréchal ; je coquetais avec mon infortune ; je prodiguais à droite et à gauche le maroufle et le maraud, je réconfortais dame Gualdrada, je me sentais puissant et victorieux ; — songez donc, chevalier ! J’avais vaincu l’amour, des dieux le plus redoutable ! Enfin le précautionné Giovanni ouvrait toutes grandes les portes et donnait le signal du départ ; la joyeuse caravane des faquins le suivait en désordre ; rieur et belliqueux, je fermais la marche. Nous descendions à la rue. Ah ! chevalier, à la rue ! A la rue, hélas !… La ville encore pâle de sommeil, le silence, l’odeur de l’eau… Je cessais aussitôt de faire le rodomont et redevenais le pitoyable Pinamonte ; la mélancolie du départ agrippait sauvagement mon cœur, l’affreux fantôme de ma solitude ancienne me menaçait de dessous les ponts ; les regards des passants, les couleurs du ciel, l’odeur du vent, les lueurs des fenêtres, tout, tout me parlait de l’atroce solitude qui m’attendait là-bas, là-bas quelque part, là-bas n’importe où, bien loin, bien loin. Une avalanche de vieille neige spongieuse et sale s’abîmait dans mon cœur ; le soleil funèbre du passé éclairait ma mémoire ; et, par toutes les fois que ma pensée s’arrêtait sur mon cruel destin, une image ridicule et répugnante me traversait l’âme en clochant : celle de mon pauvre vieux chien abandonné, famélique et galeux. Ciel ! que la Sulmerre était donc près ! Que la Chine de son Benjamin était loin ! Annalena ! Annalena ! O douceur d’accepter toutes les humiliations ! O bonheur de se résigner à dormir sa vie d’incrédulité, d’abandon et d’ennui entre les bras berceurs et perfides de Manto ! Toutes choses à l’entour me paraissaient mornes et misérables ; je me sentais prêt à succomber sous l’horrible faix de l’atmosphère, de l’azur, de la vie… Me tournant alors d’un air piteux vers mon vieux valet : « Giovanni », balbutiais-je : « fidèle Giovanni ! Tu me comprends ; l’âme humaine n’est que caprice et faiblesse ; toi-même, ami maraud, ne te plains-tu pas quelquefois de ton cœur trop sensible ? Ah ! Giovanni, qu’avons-nous fait là ? Où courons-nous ? Quel démon nous chasse de ces lieux ? Eh quoi ! ne trouverons-nous jamais l’abri où reposer nos vieux os de vagabonds ? » Giovanni feignait de demeurer insensible à ma prière et, suivi du cortège des portefaix, continuait tranquillement sa marche. La tête basse, le cœur me gourmant avec fureur par tout le corps, depuis les genoux jusqu’à la racine de la perruque ; le sang glacé de lâcheté, l’âme honteuse jusqu’à la mort, les yeux brûlés de larmes, je suivais en chancelant l’équipe joyeuse des porteurs. Finalement, la colère et le désespoir me faisant secouer toute fausse honte, d’un air terrible je donnais à mes gens l’ordre de rebrousser chemin. A ma première tentative de délivrance j’eus la témérité de fuir jusqu’à Trieste ; à la seconde, le courage de me traîner jusqu’au port ; mais à partir de la troisième, jamais je ne me trouvai la fermeté de dépasser le coin de ma rue.
« Ainsi le vieux corbeau déshabitué de la liberté reprenait régulièrement son vol vers la cage adorée et maudite ; et jamais oiseau évadé et battu par les autans et les pluies des mers n’a goûté plus repentantes joies ni plus tendres cajoleries de retour. Mais ces pures délices du revoir n’étaient que de courte durée ; car je revenais à mes soupçons, à mes rancœurs, comme on s’en retourne vers de vieilles amitiés chagrines et ressasseuses. Pouvait-il en être autrement des mélancoliques plaisirs de nos réconciliations ? Ma frivole amante me les mesurait plus souvent au gré de sa fantaisie que selon le désir secret de son cœur ; et, lors même que les épanchements de sa pardonnante tendresse paraissaient marquer moins de méfiance ou de hâte, ma trop vigilante jalousie ne laissait jamais d’en interrompre le cours par quelque absurde éclat.
« Je ne m’étendrai par sur nos sottes et bruyantes querelles ; le souvenir que j’en ai gardé m’emplit de dégoût et d’angoisse ; car elles dégénéraient quelquefois en véritables rixes, au cours desquelles l’amoureux tyran laissait la place libre au bourreau énervé. A ces honteux combats la furieuse luxure apportait souvent ses armes, et les traités de paix étaient pour lors scellés avec des larmes, du délice, et quelquefois du sang. Des accalmies sournoises et taciturnes succédaient pour l’ordinaire à ces tempêtes du cœur et des sens ; malheureusement je ne les ai jamais su occuper qu’à étourdir par de vaines ratiocinations les sages repentirs qui me tourmentaient ; et, rejetant de la sorte tout le fardeau de la faute sur les chères épaules de mon ensorceleuse, je ne tardais pas à redevenir la proie de mes soupçons et de mes désirs de fuite et de vengeance. Pour tout autre que vous, le naturel serait inexplicable d’un homme parfaitement conscient de sa faiblesse et cependant sans cesse occupé d’héroïques projets de délivrance ; mais telle est la folie des vrais fervents de l’amour de rechercher un amer plaisir aux pensées et aux sentiments qui les paraissent contrarier de la façon la plus cruelle et la plus sûre du monde.
« Le souci de venger un outrage sinon avéré, du moins fort probable, n’était pas étranger à la facétie de mes haines enamourées et de mes fuites rétives ; toutefois, il n’y jouait qu’un rôle secondaire. Certes, je prenais un malin plaisir, tant que duraient les préparatifs du voyage, à me représenter les scènes de surprise ou de désespoir auxquelles ma disparition soudaine devait donner lieu : la consternation, l’accablement, la honte de la Mérone, la colère de son frère Alessandro, l’étonnement des jeunes roquets de sa suite, les railleries des galants surannés de sa cour, les cailletages de l’office, la belle humeur de Labounoff, l’admiration enfin sournoise et mêlée de dépit que devait inspirer à mes rivaux la fermeté d’un grand seigneur sacrifiant l’amour à l’honneur, le bonheur à l’orgueil et le plaisir au dédain. Quelque agrément, toutefois, que je trouvasse à caresser ces images vengeresses, je les oubliais sitôt que, l’heure des adieux suprêmes sonnant, la triste réalité m’ordonnait de passer du projet à l’exécution ; car la charmante et cruelle nostalgie m’attendait au seuil de ma maison, la funèbre fleur du souvenir à la main. Je m’abandonnais alors à la sombre joie du regret, à la mortelle ivresse du désespoir ; et je retournais à mon lamentable naturel d’Antisthène et de Pinamonte.
« Mes belles résolutions de rupture m’étaient donc pour l’ordinaire soufflées par la voix de la colère et de la honte ; cependant il fallait qu’il y eût en elles un attrait plus puissant que la vengeance même, puisqu’en dépit du piteux résultat de mes fuites antérieures je ne laissais pas d’en poursuivre la réalisation. Sans contredit, la vengeance est déjà une sorte de volupté et rien, à mon sens, ne ressemble moins qu’elle à l’amour de la justice ; car, en usant de représailles, nous nous soucions moins d’offrir un exemple de justice que de nous payer de nos peines par le plaisir que nous trouvons à faire souffrir à notre tour. Si grave que soit un outrage, nous n’en élucidons jamais les mobiles que par le moyen d’un calcul approximatif, singulièrement dans les choses de l’amour ; et il y demeure toujours quelque point obscur, à cause qu’il n’est donné à personne de pénétrer entièrement l’âme du coupable. Quelque large, par contre, que puisse être dans l’acte de vengeance la part que nous y voulons faire de l’impulsion, la préméditation n’en demeure pas moins un fait avéré ; de sorte que les raisons de la vengeance apparaissent toujours plus claires et plus certaines que les mobiles de l’outrage.
« Mon cas était cependant plus complexe, car au désir de chagriner la Sulmerre se joignait la bizarre envie de tourmenter mon propre cœur. Vous connaissez déjà, monsieur le chevalier, la tristesse de mes séparations d’avec Annalena. Pour comble d’infortune, ou peut-être pour surcroît de ridiculité, au deuil de mon amour venait se joindre le regret absurde des êtres et surtout des objets témoins de mon capricieux bonheur. « Hélas ! Pinamonte, vieille tête folle ! » — soupirais-je sottement dans mon cœur — « tu traîneras tes pas de vagabond sur toutes les routes du monde ; mais, comme que tu fasses, évocateur solitaire et nostalgique, tu ne les entendras plus retentir dans les appartements de ta chère cruelle ! Ce ciel qui s’arrondit au-dessus de ta tête, tu le connaîtras pour ton malheur, sans doute longtemps encore ; mais jamais plus tu ne le contempleras du vieux balcon fleuri de la Maison du Bonheur. Te souvient-il de l’aubade que les gondoliers te donnèrent l’an passé sous les fenêtres de ta belle ? Tu l’entendis dans le demi-sommeil, au fond du grand lit ancien tout parfumé des songes d’Annalena assoupie. Brettinoro de malheur, Guidoguerra du diable ! Et ce petit coin obscur entre la cheminée et le bahut de chêne, où tu t’allais blottir durant les absences de ton amie ? Le cul sur le marbre dur et froid du dallage, les yeux perdus au ciel faux du plafond, un livre non coupé à la main, quelles délicieuses heures de tristesse et d’attente, ô vieille ganache, tu y sus vivre ! Le jour mourait dans les hautes fenêtres vaporeuses ; le crépuscule t’enveloppait de confidentielle et profonde musique ; ton âme d’étourdi suivait le vol d’un gros taon ivre d’amour et de sommeil, petite voix de basse de l’été, minuscule toupie d’Allemagne des vieux jours. Vivre et mourir dans ce coin de chambre sentimental, te disais-tu ; eh oui, y vivre et mourir ; pourquoi donc pas, monsieur de Pinamonte, ami des petits coins obscurs et poussiéreux ? Ici, la méditative aragne vit puissante et heureuse ; ici le passé se recroqueville et se fait tout petit, vieille coccinelle prise de peur… Ironique et rusée coccinelle, ici le passé se retrouve et demeure introuvable aux doctes lunettes des collectionneurs de jolités. Ici tu trouves mille remèdes à l’ennui et une infinité de choses dignes d’occuper ton esprit durant l’éternité : l’odeur moisissante des minutes d’avant trois siècles ; le sens secret des hiéroglyphes en chiures de mouches ; l’arc triomphal de ce trou de souris ; l’effilochement de la tapisserie où se prélasse ton dos arrondi et osseux ; le bruit de rongeur de tes talons sur le marbre ; le son de ton éternûment poudreux, chanson en fausset de Leporello ; l’âme, enfin, de toute cette vieille poussière de coin de salle oublié des plumeaux… Et tu pleurais, vieux Pinamonte, en vérité ! Tu te surprenais à pleurer… Car, enfant, tu avais déjà le goût des combles de châteaux et des coins de bibliothèques à rossignols, et tu lisais avidement, sans y entendre un traître mot, les privilèges hollandais des in-folios de Diafoirus… Ah ! fripon, les délicieuses heures que tu sus vivre, en ta scélératesse, dans les réduits saupoudrés de nostalgie du palazzo Mérone ! Comme tu y gâchais ton temps à pénétrer l’âme des choses qui ont fait le leur ! Avec quel bonheur tu t’y métamorphosais en vieille pantoufle égarée, échappée au ruisseau, sauvée des balayures ; en dé dépareillé que le pied d’un joueur a fait rouler là il y a cent ans ; en tête de poupée de bois oubliée dans ce coin de salle par une petite fille au siècle dernier… Mystère des choses, petits sentiments dans le temps, grand vide de l’éternité ! Tout l’infini trouvait place dans cet angle de pierre, entre la cheminée et le coffre de chêne… Brettinoro ! Guidoguerra ! Où sont à cette heure, où sont, morbleu ! tes grandes félicités d’araignée, tes profondes méditations de petite chose gâtée et morte ? Et cette descente de lit, cette mélancolique descente de lit dont le jardin laineux occupait, au réveil, ton esprit somnolent ?
« O San Benedetto ! Pitoyable fou ennemi de ton cœur ! Songe à la lampe, à la lampe si vieille qui te saluait du plus loin à la fenêtre de tes pensées, à la fenêtre haute brûlée de soleils anciens, et que tu nommais ta Rowena… La clarté chevrotante de la lampe se taira désormais… Que pensera de toi, pauvre âme ombrageuse et félonne ! que pensera de toi, durant les nuits d’hiver et de délaissement, la vieille lampe amie ? Que penseront de toi les objets qui te furent doux, si fraternellement doux ? Leur obscure destinée n’était-elle pas étroitement unie à la tienne ? Tu as donné beaucoup de ton âme et communiqué un peu de ta vie même à ces humbles choses ; les veux-tu trahir à présent, les veux-tu abandonner, replonger dans leur néant, ô toi trop tendre hier, ô toi trop cruel aujourd’hui ? Les choses immobiles et muettes n’oublient jamais : mélancoliques et méprisées, elles reçoivent la confidence de ce que nous portons de plus humble, de plus ignoré au fond de nous-mêmes. O Pinamonte du Diavolo ! Ton âme est bien plus près des choses que de ce triste toi-même que tu appelles ta raison. Ta raison ! frivole ennemie du silence, pauvre chose mobile, bruyante, gonflée d’illusions et d’alarmes ! Songe aux objets, aux ternes objets sans nom, confidents muets de ton amour. Ils vivent plus longtemps que les hommes ; ne méprise pas leur silence ; leur silence est si vieux ! Il a trop de choses à dire. Tu pars, Pinamonte ; tu t’éloignes, Brettinoro ! Tu fuis, Guidoguerra ! Tes longues jambes de fou et tes rêves d’impossible t’emportent ; la tempête de ton courroux t’enlève comme une plume arrachée au messager ailé. Barbare ! N’as-tu pas pitié, du moins, des fleurettes roses, des rosettes trémières sur la veste azurée du prince Labounoff ? Ah ! ton amour, ton pauvre amour d’avant un an ! Ton oreiller de demi-sommeil, gonflé de fleurs et de musiques ; ton illusion, ta foi — ah ! pauvre de toi et de ton amour ! Songe à la fête du duc di B…, songe à la terrasse, à la galerie, au murmure du jet d’eau ! Hélas ! le sourire béat, la face rouge et la bedaine orgueilleuse du Moscovite fougueux, ingénu, madré et dupé !
« Vagabond des jours sans soleil, aventurier des nuits sans lune ! Tu ne dois plus revoir la Vénus mutilée du jardin, ni les marches boiteuses du perron ; tu ne dois plus entendre le bruit d’oiseaux des avirons, ni le galop des rats siffleurs, des vieux rats confidents de tes insomnies, ni le croassement de la girouette là-bas, là-bas si loin déjà, sur le toit surchargé de ciel vieux de la maison Mérone ! Toutes ces choses sont loin, bien loin, elles ne sont plus, elles n’ont jamais été, le Passé n’en a plus mémoire… Regarde, cherche et t’étonne, frémis… Toi-même, tu n’as déjà plus de passé ; tu as tué ton amour, gaspillé l’or chantant de ton âme, grossièrement renié ta foi unique, anéanti ta réalité suprême, écrasé sous le talon le grain de blé doux de ton cœur.
« La foudre a frappé l’oasis ; un seul arbre est resté debout au milieu du désert. Le vieil arbre de ta solitude ne portera plus de fruits ; le vent du sud a soufflé, le cœur des dattes est pourri. Meurs, ouvre-toi à la vermine, blanchis comme l’eau, et tombe et t’émiette dans le vent, vieil arbre du désert, sans fruits et sans oiseaux, sans palme et sans écorce, sans brise et sans rosée ! Seul, tout seul à jamais au milieu du désert !
« Telles étaient mes réflexions, monsieur le chevalier, tels étaient les cris de mon regret. Mes confidences manquent de mesure, mes aveux de pudeur ; ne me regardez pas, ne m’interrogez pas, ne me condamnez pas ; j’ai honte, je rougis de mon vieux cœur. Pardonnez-moi, ou si vous me jugez indigne de votre indulgence, pardonnez du moins à l’amour, à la vie, à l’éternelle tendresse qui pleure et chante au cœur de toutes choses !
« Mon sang, mon corps, mon âme ne m’appartenaient plus. Je répugnais à séparer, ne fût-ce qu’en pensée, mon destin de celui de la Mérone. Absent de mon ensorceleuse, je me prenais à douter tant de la réalité des choses que de ma propre existence effective. Tout haletant d’une angoisse sans nom, je descendais à la rue ; pensant, en tout sérieux, être devenu invisible, j’adressais la parole aux inconnus ; leurs réponses me causaient de la surprise, parfois même de l’effroi. Je palpais tous les objets qui se présentaient à ma vue, et m’étonnais de sentir encore et d’être matière. Car je n’imaginais pas, en l’absence de la Sulmerre, de raison ou de semblant de raison à mon être. Je ne pouvais admettre que ma chair pénétrée d’amour pût tomber sous d’autres sens que ceux de mon amante. Une journée — que dis-je ! — une heure de séparation suffisait à me jeter dans un état de prostration indescriptible, dans un anéantissement où mon désir et mon attente semblaient seuls me survivre. Le pressentiment du revoir précipitait dans mon cœur le mouvement secret de la vie ; l’approche de ma très chère, le froissement de sa robe, le timbre magique de sa voix me faisaient sursauter, chanceler, gémir ; son embrassement m’emplissait d’une joie immense, divine, toujours nouvelle. — Eh quoi ! la Mérone était loin de moi le temps d’un souffle encore, et la voici là, à mes genoux ? Elle, grands dieux ! Elle-même ? Et ce n’est pas un rêve ! Elle, mon impossible amour, en chair et en os, en rires et en baisers ! — Je ressuscitais, criant au miracle. Maintenant le malheur, la douleur, la mort elle-même étaient à jamais bannis de mon destin. Je me jetais aux pieds de ma déesse, je sanglotais dans son giron ; elle était la perdue et la retrouvée, la petite fille prodigue de tous les jours, de tous les instants ; mon âme n’avait pas d’autre désir que de célébrer avec une joie toujours égale la quotidienne fête du revoir. Jugez, monsieur le chevalier, de la profondeur de ma passion ! Et cependant toute cette belle folie s’efforçait en vain d’endormir un seul instant, dans mon misérable cœur, les souffrances que me causaient les pointes de la jalousie ou les tiraillements de l’amour-propre, de la vanité, de l’avarice et de la peur. Mon amour était un furieux combat de faiblesses contraires, de désirs inconciliables et de vices ennemis. Il n’y avait d’égal à mon désir de révolte que le besoin d’aimer sans fin ; à la soif d’aimer, que le souci de fuir ; et je ne savais plus de quel côté me venait le conseil du bon sens, ni de quel horizon soufflait le vent de ma folie.