← Table of contents
Keetje

Front matter (continued 5)

Reading edition

Des concerts !… Le chant de ces oiseaux, là dans le massif, n’est-ce pas du Haydn ? n’est-ce pas la même candeur fraîche et spontanée ?… Les nuits de pluie et de tempête, où ma petite maison est secouée de haut en bas, n’entends-je pas les Walkyries s’interpeller en des rires stridents, et passer au-dessus de ma maison avec des houhou assourdissants ? N’entends-je pas des hennissements, des rugissements de bêtes qu’on poursuit, des hurlements de terreur et d’allégresse ?… Quel régal que ces nuits farouches ? Que la meilleure clarinette ou la meilleure flûte essaye donc de jouer, comme le vent joue sur le toit en courant autour de la cheminée et ne s’y engouffrant !

Lire encore des livres… Et les drames qui se passent dans le gazon où, couchée sur le ventre, je suis les insectes qui se poursuivent, se volent, s’assassinent et s’aiment avec passion… Dans les bois, je vois des choses adorables et féroces… A la fin de l’été, quand je me promène dans les pineraies, les jeunes lapins qui ignorent encore l’homme et le résultat d’un coup de fusil, restent couchés sur un petit tas d’herbe et me regardent naïvement. Mais l’approche de mes chiens les effraie et ils se sauvent, laissant un petit creux bien chaud. Comme j’empêche mes chiens de les poursuivre, ceux-ci se jettent en reniflant sur le petit creux et le ravagent de leurs pattes.

Puis, n’est-ce pas une page de poésie que ces petites fleurs qui se ferment les jours où il n’y a pas de soleil, comme si alors la vie ne valait pas d’être vécue… Et ce vieux ménage de corbeaux qui passent en diagonale sur le jardin, tous les jours à la même heure, comme s’ils rentraient chez eux, après des heures de travail… et avec quelles intonations logiques ils s’interpellent, tout en volant… Il n’y a certes pas de ménage aussi uni dans tout le village.

J’ai appris seulement à lire, à voir et à écouter, depuis que je suis ici et que les voix jamais d’accord des hommes ne m’atteignent plus. Je me raconte des histoires. Après, je les répète à Caroline, comme les ayant lues dans des livres, et je lui montre des livres de fleurs et d’oiseaux et le texte latin que je lui dis être l’histoire que je lui ai contée. Caroline fait un auditoire très curieux : elle ne s’étonne pas quand je donne aux fleurs un caractère ou des sentiments, selon leur forme et leur couleur, ou quand j’identifie les deux corbeaux aux gens. Elle n’est pas comme la dame qui se choquait parce que je disais : « Mon fils » à mon berger Malinois.

— Voyons, chère amie, cette brute sans âme, l’appeler ainsi !

Dick, pas d’âme !… Quelle hérésie !

Les nuits sont paradisiaques dans mon jardin embaumé de parfums de roses et de senteurs de pins. Dans les houx du massif, les rossignols chantent : j’ai deux concerts par soirée, un aussitôt qu’il fait noir, l’autre après une heure d’interruption, qui continue tard dans la nuit. Je suis sur une chaise longue au milieu d’une pelouse, entourée de roses ; le ciel est pur, mais les étoiles loin ; des effluves chaudes me font palpiter de bien-être. Mes hantises sont des histoires de bonheur et de beauté, et, au lieu d’être obsédée par des visions de loqueteux haves, torturés par la misère, je vois des bois aux arbres gigantesques, à feuillages étendus et savoureux, je vois des bêtes à cornes superbes dans des prairies jaspées de fleurs, et des paysans fauchant des blés à grains tendres et doubles.

Et les matins… Quelle gloire de lumière s’étend sur ces bruyères, sous la rosée !… Et dans mon jardin, les abeilles sur les fleurs bourdonnent, et des contes de fées chuchotent à mes oreilles !

… Je voudrais vivre ici, vieille, très vieille… Cela existe donc tout de même, le bonheur… Je ne suis plus jamais triste… Je vois bien encore de temps en temps un bambin qui joue sur le gazon, mais l’image sourit et rejoint là-bas une autre image d’homme — il a sa redingote de toujours. Ils me sourient tous les deux, avec une expression d’infinie douceur sur le visage, et me font le geste de ne pas me lever, de jouir, jouir de la joie qui m’environne…

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings