Front matter (continued 3)
Reading edition
Alors commença l’étude des classiques. Ce fut une autre porte qui s’ouvrit pour moi, à deux battants, sur une vie splendide à laquelle je m’initiais. J’eus des sensations délirantes et des émotions d’art sans mélange. Tout mon être était tendu dans une vibration à le rompre. Puis mon orgueil ne connut plus de bornes… Comment ! moi, j’étais d’une école ! Moi, je m’initiais à ce que l’humanité avait produit de plus élevé ! Moi, je travaillais mes gestes, mes attitudes, mon rire et mon sourire… J’en divaguais ; j’étais ponctuelle, scrupuleuse. Quand le professeur parlait d’un livre ou d’une pièce, je l’achetais. Comme j’avais un budget restreint, mes robes étaient continuellement reteintes, mes chapeaux retapés ; tout mon argent passait à des livres et à des leçons, car j’avais cru absolument nécessaire d’apprendre l’anglais et l’allemand.
Je devais du reste bientôt payer cher ce bonheur. Je devins fébrile, des sueurs nocturnes m’épuisaient. Puis, le professeur de la classe supérieure, où j’étais maintenant, ne m’aimait pas : elle me trouvait trop âgée, je n’avais pas assez de poitrine et de hanches…
— Vous êtes artiste, intelligente ; mais, entre nous, au théâtre il faut plaire aux hommes, et je ne crois pas que ce soit votre cas.
J’avais lu Nana, et je me rappelais que, sur les planches, n’ayant pas su donner une note, elle donna un coup de hanche. Je demandai au professeur si c’était ça, le théâtre… Ses narines se pincèrent de dépit : j’avais irrémédiablement gâté mes affaires auprès d’elle.
Je travaillais cependant d’arrache-pied. Si, au début, je n’avais pensé qu’à changer mon accent, maintenant j’entrevoyais un avenir au théâtre. Très souvent, j’apportais un travail, en dehors de mes rôles imposés. Le professeur et les élèves s’étonnaient de la vérité avec laquelle je l’interprétais.
C’était Les Deux Pigeons… Comment ne pas avoir la mort dans l’âme, quand on aime et que l’un des deux veut aller courir l’aventure ?
Ou Le Chien et le Loup. Je pensais au collier qui étrangla, pendant des siècles, une partie de l’humanité, que les plus forts amadouaient en lui jetant de temps en temps quelques reliefs… Os de poulet, os de pigeon…
Puis Rolla !
Pauvreté ! pauvreté ! c’est toi la courtisane, C’est toi qui dans ce lit as poussé cette enfant…
Vous comprenez l’émotion que j’y mis…
J’étais bien revenue de mes préventions contre Victor Hugo. J’avais étudié avec passion :
L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.
J’étais prête à grimper sur les barricades et à détruire toutes les roses de Saint-Cloud. Détruire les roses !… moi qui ferme les yeux d’émotion, au parfum d’une rose France !
Puis La Conscience avec Caïn, et cette répétition : L’œil a-t-il disparu ? La chair de poule me parcourait en une peur indicible.
Mais Booz !
L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle…
Tout mon être s’épanouissait en des aspirations vers le soleil, vers les champs de blé doré, vers les parfums et les étoiles des nuits d’été… J’entraînais André à travers la Forêt de Soignes ; mais c’était l’hiver, les nuits étaient ternes et ne me rendaient pas cela.
Voilà comment j’arrivais à cette vibration, à cette vérité qui surprenaient mes camarades et mon professeur.
Je crois que je dois beaucoup des sensations que je communiquais ainsi à mon don de vision et d’évocation… Je ne connaissais pas la musique. Cependant, me trouvant avec André au concert, je sentis tout d’un coup les parfums de la campagne, et je vis un clair ruisseau serpenter à travers des prairies.
— André, on dirait qu’il y a des fleurs et de l’eau dans cette musique.
— Mais il y a tout cela. C’est la « Pastorale »…
J’ignorais complètement que Beethoven avait voulu rendre tout ce que je venais de voir et de humer…
Bien avant la Duncan, je faisais des pas sur n’importe quelle musique, et surtout sur la marche funèbre de Chopin. Cette marche !… Quand André fut mort, j’eus plusieurs fois la vision de son enterrement, avec des danseurs en ample manteau pourpre, qui, devant le corbillard, exécutaient la « danse » funèbre de Chopin.
Si je disais à mes camarades que je voyais se dérouler devant moi, avec couleur, gestes et parfum, ce dont il était question dans mes rôles, presque toutes se moquaient ; d’autres croyaient à une pose, et à toutes cette manière de sentir était antipathique.
— Tu sais, Oldéma, avec ce don d’évocation, comment feras-tu pour jouer la Toinette du Malade Imaginaire ?
— Et vous, sans ce don, comment diriez-vous Booz ?
Tout ce travail, qui pour moi était une source de joie et de douleur, était une tâche pour elles : en dehors de Marthe, la seule camarade que je m’étais faite au Conservatoire, aucune n’avait la passion…
Un peu avant le concours, je commençai à me préoccuper de l’allure que j’aurais sur la scène. Le fard m’enlaidissait, ma maigreur m’inquiétait. Je voulais savoir. J’achetai un arsenal complet de rouge, de blanc, de cold-cream et de crayons de toutes couleurs, et, un soir, je dis à Naatje que j’allais m’habiller et me farder comme pour le théâtre.
J’allumai toutes les lampes de la maison, dans ma chambre à coucher.
— Maintenant, mets-toi là, en face de la porte, et, quand j’entrerai, tu me regarderas bien pour voir l’effet que je produis.
Le coiffeur m’avait dit comment il fallait m’y prendre. Quand ma figure fut faite et mes cheveux relevés seulement d’un peigne d’écaille blond, je m’entourai d’un grand châle en soie de Chine blanche, brodé ton sur ton, et je fis mon entrée ; Naatje me regarda en silence ; puis, avec de l’étonnement dans les yeux et du dépit dans la voix, elle me dit :
— Je croyais que le fard ne t’allait pas.
— N’est-ce pas qu’il me va ? fis-je, en allant vers l’armoire à glace.
J’étais éblouissante tout simplement, et j’avais un air candide et frais que je ne me connaissais pas. Mes bras étaient trop maigres, mes salières trop creuses ; mais mon cou, ma nuque et la poitrine, très bien et étonnamment jeunes. La ligne du corps, surtout de dos, était d’une grande élégance, et mes mains fuselées avaient du caractère.
Je me mis à faire des gestes et des grâces devant la glace, et à déclamer des tirades de comédie et de tragédie ; puis je fis des sorties et des rentrées, avec la grande révérence.
Naatje ne disait rien, et, un moment, je la vis me toiser d’un regard haineux.
— Naatje, si mon professeur me voyait ainsi, elle ne pourrait, avec la meilleure volonté du monde, me trouver dépourvue de charme ; mais elle me remplirait mes salières d’une pâte et me collerait un corset avec gorge et hanches, et mes gestes et les beaux saluts de côté et à la ronde, avant de quitter la salle, n’auraient plus la flexibilité de maintenant… Regarde comme c’est élégant.
Et je m’inclinai en des beaux saluts des deux côtés, comme les reines avant de quitter une assemblée.
J’enlevai vite le tout avant l’arrivée d’André, et je renvoyai Naatje qu’il n’aimait pas.
— Ta sœur est une vipère bornée, qui prend sa laideur pour de la vertu… Si elle ne veut pas apprendre un métier, elle ne viendra plus chez toi… nous l’aurons toujours sur le dos.
Cela la mettait hors d’elle, mais elle n’avait pas assez de fierté pour ne plus venir : elle se croyait devenue une demoiselle, parce qu’elle finissait mes toilettes.
Quand il arriva une heure après, j’étais encore tellement sous l’impression de m’être vue si belle, qu’il me demanda ce que j’avais.
— Tu jettes des rayons…
Nous eûmes une longue nuit d’amour…
Malgré les vexations de mon professeur, je tins bon jusqu’au concours. Elle fit tout au monde pour m’éliminer, mais une élève vint lui demander, devant le directeur, si elle ne voudrait pas me faire entendre, que je pleurais là derrière un pilier… Il fallait bien qu’elle me présentât, et, plus morte que vive, je déclamai les Imprécations de Camille.
Pendant tout le temps que je restai sur le plateau, elle parla avec animation au directeur ; j’eus la revanche d’entendre celui-ci faire la réflexion :
— C’est la seule qui sache ce qu’elle dit ; et elle n’a aucun accent…
Puis à moi :
— C’est très bien, mademoiselle, vous pouvez concourir.
Mais le professeur me tortura tellement par ses chicanes et ses observations malveillantes, et mes sueurs nocturnes m’épuisaient à ce point que, à bout de résistance, je renonçai au concours. Puis je me disais aussi : « Si j’échoue, elle en profitera pour me renvoyer, et je veux continuer à travailler : ce concours n’augmentera pas mon savoir… »
Aussitôt que j’eus renoncé, elle devint charmante.
— Croyez-moi, mon enfant, le théâtre n’est pas votre affaire : il n’y a pas que la scène, il y a les coulisses… Vous n’avez pas ce qu’il faut, vous deviez plutôt manier la plume !
Je crus à une dernière noirceur.
Un élève me dit :
— Imbécile, concours, elle n’a fait cela que pour fixer toute l’attention sur la petite O… et lui permettre de décrocher un premier prix, et ce produit pour vieux messieurs ne l’aura pas si tu te mets de la partie.
Mais je n’en pouvais plus ; puis André m’avait dit qu’il ne voulait pas que je devinsse actrice, que cela détruirait notre bonheur…
Je partis donc faire une cure.
* * *
Quand j’étais petite, j’avais une très jolie voix chantée, et, à quatorze ans, je chantais, pour endormir nos enfants, tous les chants de l’école d’abord, puis j’improvisais.
Un dragueur, qui était notre voisin d’impasse, m’écoutait, ravi, assis devant sa porte ; il imposait silence à toute la marmaille aussi longtemps que je m’égosillais ; après, il me disait, très ému :
— C’est beau, tu es un ange du ciel quand tu chantes…
Et il voulait m’embrasser, mais je me sauvais : même le dimanche, son odeur me repoussait.
En grandissant, la vie m’avait tellement secouée que je n’avais plus jamais chanté.
J’entendais au Conservatoire les chanteuses s’exercer en des modulations qui me charmaient tellement que je me rappelai ma voix. Mme R…, mon professeur de diction, avec qui je prenais toujours des leçons particulières, avait fait ses études de chant ; je lui parlai de ma voix chantée.
— Ah !… voyons cela.
Elle se mit au piano et me fit donner quelques notes, puis une gamme.
— Oh ! oh ! c’est une vraie voix de Falcon, et un timbre rare…
— Alors je vais entrer au chant !
— Ecoutez, mademoiselle, j’ai eu deux premiers prix, un de chant, l’autre de déclamation ; mais j’avais appris le solfège à douze ans, et depuis j’avais continué. Vous avez vingt-neuf ans, une voix exceptionnelle, fort étendue, naturellement posée, un médium très beau et solide ; vous êtes fort avancée pour la diction, seulement le temps vous manquera pour mener à bien les deux études, et je crains que vous n’échouiez. Réfléchissez…
Une voix rare, un très beau timbre… Quelle perspective !… Mes dons ne seraient pas là complètement en quantités négligeables, je pourrais me prouver qu’ils ne demandaient qu’à être mis au point, qu’il était en moi de produire de belles choses… et je ne devrais cela qu’à moi-même… Mes visions, plus tard, ne seraient plus seulement des cauchemars de misère et d’infamie. Je pourrais me ressouvenir : « C’est moi qui fus Armide, ou qui fus Phèdre. » On dira : « Vous vous rappelez la grande Oldéma ? elle nous faisait frémir, elle nous donnait des sensations d’art et de vie complètes. Ah ! elle était admirable !… »
Eh bien, pourquoi pas !… Pourquoi, moi, ne pourrais-je égaler les meilleures ? On me dit très artiste, et j’ai les dons ! Si je puis les cultiver, pourquoi pas moi !… dites ! pourquoi pas moi.
Je divaguais ainsi, en marchant trop vite par la rue.
Le lendemain je pris Mme R… à part et lui dis que j’avais décidé d’entrer au chant, que je me sentais de taille à mener les deux études de front, que je comptais qu’elle voudrait bien continuer à me donner des leçons particulières de diction.
— Comme vous voudrez. Je vous présenterai à mon ancien professeur de chant.
Quand il eut entendu ma voix, il s’étonna que je ne m’en fusse pas occupée plus tôt. Mme B… lui dit que j’avais vingt-cinq ans, que j’étais très travailleuse et compréhensive.
— Bien, bien, avec cet organe et du travail, elle chantera à vingt-neuf ans, elle aura encore vingt ans devant elle… cela en vaut la peine.
Je me tenais coite.
J’entrai au chant et au solfège. Au solfège !… Je ne connaissais pas une note : elles étaient pour moi des hiéroglyphes, comme quelques années auparavant les cartes de géographie. C’est là que je devais échouer. Je ne pouvais plus me mettre les sons dans la mémoire, malgré une grande finesse d’oreille. Si ma santé avait été bonne, ma volonté m’eût fait réussir, mais j’étais rongée de fièvre intermittente. Je me levais le matin, macérée dans la sueur, et m’habillais en chancelant. Je souffrais excessivement. Ne voulant pas trop souvent manquer les leçons, je m’empoisonnais avec de l’antipyrine qu’on venait de mettre à la mode. Je devais cependant à chaque instant demander des congés. Quand je revenais, les autres avaient marché, moi reculé ; puis elles avaient dix-huit ans…
Je m’épuisais aussi de révolte. Maintenant j’avais la vie matérielle assurée, car André et moi, c’était pour toujours, il avait soigné pour mon avenir, et je n’y pensais plus à l’avenir, qu’en me voyant comédienne ou chanteuse, — j’espérais bien vaincre les appréhensions d’André. — Et voilà que j’avais les reins brisés par l’âge et la maladie…
Au chant, j’eus le même succès qu’à la diction. Quand je devais chanter, il y avait tout un remue-ménage parmi les élèves.
— Oldéma va chanter…
Comme je suivais les deux cours, souvent elles venaient m’entendre aussi à la déclamation.
— Allons à la déclamation, Oldéma déclame.
Le professeur de chant m’avait même chargée d’un petit cours, pour apprendre aux chanteuses à prononcer convenablement en français.
J’aimais tant l’atmosphère du Conservatoire : ce bruissement de ruche en travail, dont je faisais partie, me donnait à mes yeux une importance qui m’était délicieuse. J’aimais surtout les lectures du mercredi, quand, toutes assises autour de la table en une exquise intimité, une des élèves faisait la lecture à haute voix. Souvent le professeur lisait, pour nous donner le ton. Moi, dans la lecture à vue, j’ânonnais lamentablement, j’avais des impatiences à m’écouter…
Un hiver, on lisait l’Iliade : les élèves goûtaient si peu cette lecture, qu’elles en avaient des fourmillements dans les jambes. Marthe me disait :
— Si l’on doit continuer cela pendant tout l’hiver, je ne réponds pas de moi, j’aurai des attaques de nerfs.
Le professeur s’en aperçut.
— Je vois, mesdemoiselles, que le désir de vous instruire ne vous tourmente pas. Nous lirons dorénavant, pendant une heure, Homère, pour celles que cela intéresse, et, pendant une heure, nous ferons des lectures plus à votre portée.
Homère était trop aride pour ces jeunes filles de dix-huit à vingt ans ; moi, j’avais dix années de plus, et j’en admirais fort la grandeur et la vie. Surtout un paysage de nuit m’avait frappée, plein de lumière et de paix, où les Troyens attendent le jour autour des feux et où leurs chevaux paissent l’orge fraîche et la blanche avoine.
Comme je ne m’étais pas présentée pour le concours de solfège, je fus appelée chez le secrétaire.
— Vous avez trente ans, mademoiselle, vous devriez, avec votre voix et votre sens artistique, être dans toute votre gloire. Comme votre santé ne vous a pas permis d’étudier, quand vous étiez plus jeune, vous avez voulu le faire maintenant : c’est très méritoire pour une personne de votre monde, qui ne doit pas vivre de son travail, mais il est trop tard pour vous créer un avenir au théâtre ; ajoutez à cela votre état de santé actuel et vos congés répétés, et vous comprendrez…
— Oui, monsieur, je comprends, fis-je d’une voix étranglée ; mais ne pourrais-je assister aux cours comme auditrice ? Le Conservatoire est devenu ma vie.
— Je ne vous le conseille pas, mademoiselle, vous vous feriez trop de chagrin. Allez en Hollande, rentrez dans votre famille : c’est le meilleur milieu pour vous retremper, et revenez après assister à nos concerts.
Il me serra affectueusement la main. Je m’en allai ; j’étouffais. Je me réfugiai dans la salle de déclamation, derrière l’orgue, d’où je fis se lever, comme des perdreaux, deux élèves du chant qui se montraient leurs nichons. L’une me cria :
— Dis donc, Oldéma, tu n’as rien vu !
Bientôt un jeune homme venait s’exercer sur l’orgue. Je me répétais en des spasmes de désespoir : Fini… tout est fini. Cette implacable misère m’a tout fait rater dans la vie, elle m’a poursuivie jusqu’à ce qu’il fût trop tard pour tout. Elle m’a ruiné la santé, elle ne m’a laissé que cette sensibilité exacerbée, qui me fait tout sentir, tout voir et tout craindre ; car, depuis un temps, je sentais qu’une calamité allait s’abattre sur moi ici… J’ai voulu escalader une pente, inaccessible quand l’heure est passée. J’ai eu beau m’atteler, comme une bête de somme, à cette tâche, j’ai eu beau me colleter avec les obstacles et les difficultés… trop tard… et j’ai encore tant d’années devant moi pour regretter ma vie manquée…
J’avais entrevu la beauté d’une existence de travail et d’art… Fini… Me voilà plus désemparée que jamais… Et toutes ces beautés auxquelles j’aurais encore voulu m’initier et m’intéresser autrement qu’en amateur… Je hais le travail d’amateur, et c’est tout ce qui me reste…
J’avais fait croire, pour expliquer les lacunes de mon éducation, que j’avais eu une enfance trop nerveuse, trop impressionnable, les médecins avaient conseillé de ne pas me laisser étudier… Avec quelle déférence le secrétaire m’a parlé : « Une personne de votre monde… Rentrez pour un temps dans votre famille, mademoiselle, c’est le meilleur milieu pour vous faire oublier le chagrin de votre déception imméritée… »
Ah ! mince ! c’est parce qu’il me croit de ce que eux appellent une bonne famille, qu’il a mis tant de gants… Aux petites du solfège, filles de verdurières ou de gardes-couches, il tient un autre langage, et il a d’autres gestes quand elles viennent lui demander des places de théâtre… Maintenant, il parlait de chagrin immérité, mais il n’aurait tenu aucun compte de mes luttes et de mon mérite s’il s’était douté d’où je suis partie. Aussi ne lui sais-je aucun gré de son amabilité.
Encore un sale tour que la misère m’a joué : c’est de m’avoir montré les gens sous leur vrai jour : leurs égards ne s’adressent qu’à la position sociale et non à l’individu, et, quand un mâle est poli avec Mlle Oldéma, je voudrais pouvoir lui mettre sous les yeux la petite Keetje en guenilles, pour voir le volte-face de son respect…
C’est fini… Je dois quitter ce Conservatoire qui a été pour moi une école admirable, où je me suis initiée aux classiques français, à ce que la pensée humaine a produit de plus élevé ; j’y ai appris à comprendre et à sentir la langue la plus belle, la plus aristocratiquement élégante et claire, que je suis fière de parler maintenant, non sans faute, hélas ! mais presque sans accent.
Le peu que j’ai appris du chant et de la musique m’a ouvert un monde nouveau, plein de visions et de sensations enchanteresses ; il m’est devenu clair que la musique, mieux que la parole, exprime la joie, la douleur, et surtout l’amour. Je sentis, à ce moment, l’immense valeur qu’avait pour moi le Conservatoire, qu’il était mon guide et mon conseil… et, maintenant, fini… Je comprends le jeu du comédien et le chant des chanteurs, mais j’aurais voulu aller au delà, et jouer ou chanter moi-même, et c’est trop tard… Tout est fini sans espoir…
Deux élèves du chant étaient entrées et s’amusaient à donner les notes que le jeune homme jouait sur l’orgue. Do… si… ré bémol… la-a-a-a-a-a-a…
Lui acquiesçait de la tête.
Quelle adorable trille… Voilà, elles ont vingt ans, sont ici depuis leur enfance. L’une est fille de petit employé, a une forte, mais non une belle voix ; elle obtiendra un rappel de second prix ; elle fulminera un petit temps contre les injustices, puis épousera un employé et n’y pensera plus ; et toutes ses années d’études seront gâchées, car elles ne lui ont pas fait faire un pas…
La voix de l’autre est très jolie, elle aura son premier prix et chantera Faust. Gounod est son dieu… Son Ave Maria, peuh… Je vois toujours, quand je l’entends chanter ou moudre sur un piano mécanique, un commis-voyageur, les cheveux au vent, clamant à pleine voix de poitrine, sous la fenêtre d’une grisette :
Oh, ma Lisehette… Oh, ma Lisehette. Je t’aimerai, haihai haihaihai toutoujours…
Chaque fois que cette élève a chanté Mireille, elle a une extinction de voix… A toi mon âhâme je t’ââhââpartiens. Pouah !… comme si l’on gueulait ainsi quand on donne son âme !…
Et je voyais des dames en crinoline, les cheveux pommadés, un mouchoir à la main, qui se pâmaient… C’est étrange, je trouve cette musique libidineuse…
… Que serait-il arrivé ici, si jamais on avait connu une parcelle de mon passé ? On m’aurait chassée ignominieusement… Même Marthe, aurait-elle compris ? Il n’y a qu’André qui m’en aime davantage… André… Ah ! quelle percée de lumière dans ma vie… et cette délicieuse compréhension n’est pas son seul apanage : il est beau, ciselé, — évidemment les femmes le trouvent laid, — ses mains sont des merveilles, et, quand il rit, sa bouche s’ouvre si naïvement et si franchement, et, quand il a de l’humeur et rejette sa mèche en arrière d’un mouvement de tête, on dirait un cheval qui se cabre… C’est un être unique. J’ai eu du bonheur : si je n’avais pas rencontré André, mon cerveau ne se serait pas débrouillé, et j’aurais toujours ignoré ces merveilles.
Ne pas connaître Esther !
O, mon souverain roi, Me voici donc tremblante et seule devant toi.
Ne pas connaître Le Misanthrope… Célimène…
Et ce n’est pas le temps, Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans.
Et Dorine :
Et je vous verrais nu du haut jusque en bas Que toute votre peau ne me tenterait pas.
Je frémis à la pensée de ce qu’eût été ma vie…
Puis, en musique… Mon goût peut déjà me guider. N’ai-je pas déniché toute seule les lieder de Beethoven et ceux de Haydn ? Est-il un lied plus émouvant qu’Ein kleines Haus de Haydn et Geliebt wird alles ausser mir de Beethoven ? Ne me suis-je pas, avec un doigt sur le piano, initiée à ces merveilles d’amour et de sensibilité ?…
Alors, mon lot n’est pas encore si mauvais. Je sens et savoure profondément toutes ces œuvres de beauté… Elles sont aussi de bonnes actions, car on n’a qu’à les évoquer pendant les jours tristes, et elles agissent comme un calmant… On ne peut quand même pas m’enlever tout ce que j’ai appris : je le possède pour toujours, et c’est déjà un grand trésor… Je vais vite raconter à André ce qui m’arrive et pleurer dans son gilet, comme il dit.
Et, courbaturée comme si j’avais été battue, je sortis de ma cachette de derrière l’orgue. Je mis mon chapeau et pris ma boîte à déjeuner, et, la gorge contractée, j’allais partir, quand une élève du chant passa.
— Oldéma pourquoi n’es-tu pas venue au chant ? Tu aurais certainement eu une leçon aujourd’hui, maintenant que tu sais triller… Tu sais, ton trille est clair et frais, ne rate donc pas la prochaine leçon.
Je lui souriais sans pouvoir répondre. Elle s’éloigna en vocalisant :
— Amour, a-a-a-amour, a-apprends-ends-moi l’a-a-a-art de fein-in-in-indre, apprends-moi l’a-a-a-art de-e-e-e-e fein-in-in-indre.
Et, moi, je quittai.
En cheminant, je ne pus que penser encore : « Je l’ai échappé belle. Sans André sur mon chemin, quelle nuit opaque aurait fini par s’étendre sur moi… Dire qu’il y eut un temps où la recherche d’une croûte de pain était ma seule préoccupation… C’était cependant aussi une jouissance intense de voir les petits manger et se chauffer… ! »
J’avais tant parlé à André d’Amsterdam qu’il voulut y aller.
Quand le train entra dans la ville, je fus prise d’un tremblement, et une pâleur me pinça la figure. Je n’avais pas compté sur l’impression qu’allait me faire cette ville où j’avais tant souffert.
André vit mon émotion et me serra les mains.
— Tu vas me montrer tout, cela te soulagera.
Nous descendîmes au Bible Hotel : mon père y avait conduit l’omnibus.
Et je revis mon père, au Haarlemmerdyck, juché, souriant, sur un omnibus, conduisant des comédiens à Haarlem : il m’avait effleurée de son fouet pour que je le visse, et m’avait crié gaîment, pendant que je trottinais à côté de la voiture :
— Je reviens ce soir ; il ne faut pas me porter à manger à midi, eux me donneront tout ce qu’il faut.
Et il avait ri, en mettant ses chevaux au trot.
C’est ça… il va traverser la campagne et alors père oublie tout… Il va longer la digue pendant deux heures, avec le canal d’un côté et les champs de l’autre ; il va plaisanter avec les hommes qui halent le coche d’eau, et dire des amabilités aux moissonneurs, comme s’il les avait toujours connus, et, quand il sentira le foin coupé, il se mettra à chanter.
Une fois, mon père m’avait pris un long bout avec lui sur le siège, après en avoir demandé la permission aux comédiens, et jamais je n’avais vu mon père aussi beau. Ses grands yeux bleus projetaient la joie ; il avait ôté son haut chapeau et ses boucles châtaines volaient au vent, il m’appelait continuellement « Poeske », et j’avais la sensation que nous étions tous les deux petits. Au Halfweg, il m’avait confiée à un cocher qui rentrait en ville.
Rien qu’à le voir sur son siège, je savais qu’il allait encore devenir petit, et je regrettais bien de n’être pas de la fête.
Et en hiver… Ah ! bien, père ne s’embarrasse pas pour si peu : alors, c’est la neige qui l’amuse et le rend tout frais quoique battant des pieds d’être juché là-haut, en plein froid, sans chaufferette, comme en ont les autres cochers…
Le soir, sur le Dam, je vis qu’on démolissait l’ancienne Bourse, et je racontai à André un des épisodes de mon enfance qui m’avait le plus passionné ; pour le lui rendre plus clair, je lui expliquai d’abord un privilège ancien qui permettait aux enfants de la ville de jouer dans le grand hall de la Bourse, en été, les jours de kermesse. Mon père nous en racontait ainsi l’origine :
— Quand Amsterdam était encore une ville en bois, un petit vagabond s’était réfugié, pour y passer la nuit, sous la Bourse, dans un réduit donnant sur le canal « het Damrak ». Bientôt une barque accosta près du refuge où se trouvait le petit vagabond. Les hommes qui l’occupaient discutaient entre eux comment l’ennemi pourrait le mieux s’emparer de la ville, pendant qu’elle était endormie. C’étaient des espions vendus à l’ennemi de la patrie.
» Le petit vagabond mourait de peur d’être découvert : il retenait sa respiration et n’osait ni remuer ni se moucher bien qu’il eût un rhume de coucher ainsi dehors par tous les temps. Et les ennemis de la patrie l’auraient certes noyé ou pis, pendu peut-être : il se tenait donc coi sans bouger une nageoire.
— Mais s’il avait éternué ?
— Il méritait la mort : il était comme un soldat devant l’ennemi, et la moindre faute est alors une trahison. Il n’éternuait donc pas, car il sentait son devoir.
» Quand la barque, avec les espions qui ramaient, eut disparu sous les ponts dans l’Y, le petit vagabond sortit de sa cachette, courut chez le bourgmestre et lui raconta l’histoire. Bientôt toute la ville fut debout ; les torches furent allumées ; les tambours battirent ; les bourgeois, le peuple, des enfants, et même une petite fille, qui revenait d’une fête, en robe de satin blanc brodée d’or, portant à sa ceinture, accrochés par les pattes, deux petits poulets blancs qu’elle avait gagnés à la loterie, se joignirent aux soldats, et l’on fit une ronde de nuit dans tous les coins et recoins de la ville, pour savoir s’il y avait encore des espions ou si l’ennemi avait déjà pu débarquer.
» L’ennemi, dans l’Y, entendant les cloches sonner, les tambours battre, et voyant à la lumière des torches passer ces terribles archers en leurs beaux habits de soie, se le tint pour dit et s’éloigna sur ses navires.
— Et le petit vagabond ?
— Le bourgmestre et les échevins lui demandèrent quelle récompense il voulait pour avoir sauvé la ville. Il répondit : « Je voudrais que dès à présent, et dans les temps à venir, les enfants d’Amsterdam eussent le privilège de jouer à la Bourse tous les jours de kermesse et qu’ils pussent y faire autant de tapage qu’il leur plairait. » Ce fut accordé, et voilà pourquoi, mes enfants, vous pouvez aller jouer dans le grand hall de la Bourse. »
Ainsi mon père, quand il avait pu rentrer un peu tôt et qu’il n’était pas trop fatigué, nous contait l’une ou l’autre ancienne coutume d’Amsterdam. Il fumait alors sa pipe en terre de Gouda, tenait Hein, son fils aîné, sur les genoux, et il ne voulait d’autre lumière que celle projetée par l’âtre.
J’avais dix ans, Naatje cinq. Nous faisions l’école buissonnière sur le Damrak, nous inspections les tonneaux vides dans lesquels il y avait eu du sirop et en léchions les parois avec le doigt. Je vis beaucoup de femmes et d’enfants, en habit de dimanche, se diriger vers le Dam.
— Naatje, je suis sûre que la Bourse s’ouvre aujourd’hui…
Nous les suivîmes. C’était ça : ils s’arrêtèrent à une des petites portes de la Bourse. Quand la porte s’ouvrit, nous montâmes l’escalier avec eux et nous nous trouvâmes dans un très grand local.
Presque tous les enfants étaient accompagnés et portaient des joujoux. En rangées de quatre ou cinq, ils marchaient les uns derrière les autres, dans les galeries latérales. Les uns portaient sur un bâton des petits moulins de papier glacé, rouge, blanc et bleu, avec un pompon orange. D’autres battaient de minuscules tambours ou tournaient des crécelles, et étaient coiffés de bicornes de papier ; les fillettes montraient, haut sur le poing, des poupées de bois ; les garçonnets soufflaient dans des trompettes de plomb.
Naatje et moi, tête nue, pas lavées, en guenilles et barbouillées de sirop, n’avions rien ; nous suivions la file, essayant de parler avec les enfants ou de leur emprunter leur crécelle pour lui faire faire : « raaraaraa ». J’offris à une petite fille de porter un instant sa poupée, disant que j’avais oublié la mienne. Mais aucune ne voulait nous laisser toucher à ses joujoux.
Après quelques tours, nous sortîmes des rangs ; nous ne disions plus rien et regardions défiler tous ces garçons et fillettes, rayonnants de plaisir d’être là à pouvoir montrer leurs beaux joujoux. Nous ne voulions cependant pas encore quitter. Des mères donnaient à leurs enfants des tartines et des couques ; d’autres les faisaient boire, dans des petites timbales, du lait qu’elles avaient apporté dans des bouteilles.
Naatje devenait têtue et refusait d’avancer ; moi, je me sentais fatiguée, triste… La honte me faisait maintenant tirer Naatje par le bras pour partir, mais elle se mit à pleurer et à battre des pieds. Je parvins à l’emmener, en lui promettant une crécelle pour le lundi d’après.
Au Nieuwendyck, nous regardâmes les joujoux dans les beaux magasins, mais ils ne nous disaient pas grand’chose : c’étaient des chemins de fer émaillés ; des toupies grandes comme des théières ; des poupées comme des enfants de trois ans, avec de vrais cheveux, et fermant horriblement les yeux ; des services de table dorés. Non, on ne pouvait pas jouer avec ça : on aurait abîmé pour des florins et des florins, et père n’en gagnait que trois par semaine…
Au Haarlemmerdyck, nous descendîmes sur le perron de la cave aux joujoux… Ah ! là, notre âme s’ouvrit : des poupées de bois peintes, des boîtes avec des perles de toutes couleurs, des trompettes de plomb coloriées de rouge, des crécelles, des services de table en terre verte.
— Ah ! Naatje, regarde donc, regarde donc.
Naatje restait muette, comme abrutie, montrant obstinément une crécelle et un petit moulin de papier.
Dans une grande boîte étaient entassées de toutes petites poupées de bois articulées ; elles ne coûtaient que deux centimes. Je me promis une de ces poupées pour le lundi suivant, car je venais de prendre la décision d’aller à la Bourse le dernier lundi de la kermesse, moi avec une poupée, et Naatje avec une crécelle… « Je lui ferai une longue robe : ainsi l’on ne verra pas qu’elle est si petite. »
J’avais huit jours devant moi… Quand ma mère m’envoyait faire des commissions et qu’il y avait une pièce d’un centime dans la monnaie qu’on me rendait, je le distrayais ; ou, si j’en voyais traîner une sur la table ou l’armoire, je la prenais. Je les cachais sur une planchette à l’intérieur du large manteau de cheminée en bois.
Il m’en fallait quatre : deux pour la crécelle, et deux pour la poupée. J’eus bientôt les deux centimes pour la poupée. Je l’habillai d’une robe à traîne faite d’une loque et d’un toquet en carton recouvert de tulle, provenant d’un bonnet de ma mère, avec une plume de poulet piquée de côté : on appelait ces toquets des « Tudors ». Je fis des papillotes à Naatje, je défis mes boucles naturelles avec de l’eau, et tressai mes cheveux en de multiples petites nattes, pour les avoir frisées « à l’anglaise ».
Le lundi, avec ma chevelure en vague sur le dos, mon tablier blanc que je n’avais pas sali le dimanche, Naatje ses cheveux bruns en boucles, nous fîmes semblant d’aller à l’école ; mais, une fois passé l’écluse, je sortis ma poupée de dessous mes jupes, et nous entrâmes dans la cave à joujoux acheter la crécelle. Et nous voilà parties pour la Bourse…
Ah ! la joie, l’orgueil, le frémissement interne qui nous remuaient en entrant dans le Hall, où cette fois nous étions comme les autres : moi, tenant de deux doigts et du pouce ma poupée sous la jupe, sa traîne étalée le long de ma main ; Naatje tournant sa crécelle. On ne nous regardait plus avec méfiance, les enfants nous laissaient prendre leurs joujoux en échange des nôtres. Puis une femme nous donna un demi petit pain de corinthes, parce que nous jouions avec son moutard. Quelle sensation exquise de ne pas inspirer le dégoût, de se trouver sur un pied d’égalité, et même d’être admirés, car on admirait nos cheveux auxquels j’avais apporté tout mon art.
Nous restâmes jusqu’à la fermeture de la Bourse ; puis nous retournâmes par le Nieuwendyck en tenant le petit garçon chacune par une main, tandis que la mère marchait derrière nous. Au pont de Haarlem, elle nous quitta en disant que nous étions de bien gentilles enfants.
Depuis cette époque, j’avais toujours des pièces d’un centime sur ma planchette ; mais ce n’était pas pour des joujoux seulement : c’était aussi pour renouveler les couvertures de mes livres d’école qu’il fallait souvent changer. Ma mère ne pouvait pas toujours me donner le centime que coûtaient ces feuilles de papier, et, alors, le maître me pinçait les oreilles et me frappait de sa règle sur le bout des doigts que je devais lui présenter levés.
Le lendemain, de bonne heure, nous commencions nos randonnées dans la ville. André s’extasiait sur cette immense cité, entièrement bâtie au dix-septième siècle.
— Je ne pourrais te narrer l’histoire de ses rues et de ses maisons, mais je puis te raconter comment des générations d’enfants se sont étiolés dans ses caves inondées et ses impasses empuanties, comment des générations d’adultes s’y sont rhumatisés, ont vu leurs dents tomber et leur cou se couturer, comment des générations de vieillards y sont morts impotents et hydropiques. J’ai habité presque tous les quartiers de la ville, et je connais l’odeur de ses canaux et de ses égouts.
— Voyons, Keetje, tant de beauté doit aussi donner du bonheur. Ces gens qui passent ont l’air contents et heureux.
— Oh ! certes, qu’on doit pouvoir y trouver le bonheur, mais, moi, je ne l’ai pas connu. Depuis le matin où nous sommes entrés dans la ville par l’Amstel, jusqu’au soir où nous en sommes sortis, encore par l’Amstel, notre vie a été une calamité presque incroyable… Du reste, à mesure que nous marcherons, je te montrerai mes anciennes demeures et te dirai comment nous y vivions : ce sera triste, André… A Bruxelles, j’ai constamment la nostalgie d’Amsterdam ; je n’aurais pas cependant dû y revenir.
Je le conduisis à la Utrechtschedwarsstraat et lui montrai une cave, notre première demeure. Les enfants de tout âge jouaient sur le petit perron en contrebas de la rue ; il me semblait que c’était nous et je me rappelai comment une nuit, vingt ans auparavant, l’eau avait envahi notre cave.
Hein et moi, nous étions couchés sur notre paillasse, à terre, avec deux des autres enfants. Nous nous étions mis sur le ventre, la figure enfouie dans l’oreiller.
— Je vois les cercles, disait Hein. Ils avancent et reculent ; ils deviennent plus grands, puis plus petits ; ils sont jaunes, verts et violets ; on dirait qu’il y a une lampe derrière, tant c’est clair…
— Les miens, fis-je, sont rouges, bleus et orange. Ils deviennent plus larges et prennent toute la chambre ; ils tournent très vite… Oh ! voilà qu’ils changent : ils sont maintenant beaucoup, petits et de toute couleur ; il y a des tas de petites lumières qui tournent avec eux. Ah ! que c’est beau ! que c’est beau !… Que vois-tu maintenant ?
Hein ne répondait plus, il dormait.
Je me tins encore un instant la figure dans l’oreiller ; mais, avec la chaleur des corps et du lit, les puces commencèrent à me harceler. Je me mis sur mon séant.
Notre cave était obscure ; seuls, la lucarne du poêle et le couvercle un peu relevé projetaient quelques lueurs. Posées debout sur la table, les grandes bottes de mon père semblaient deux épouvantails. Mes frères et sœurs dormaient autour de moi ; Hein avait pris le petit chien dans ses bras ; le chat était pelotonné contre Dirk. Les battants de l’alcôve, où dormaient mes parents avec le bébé, étaient ouverts ; les reflets du poêle glissaient sur la figure de ma mère, encadrée de son bonnet de nuit ; elle me parut si émaciée que j’eus peur ; mais les ronflements bruyants de mon père me donnèrent confiance.
Je me couchai. Cependant je m’agitais, je grelottais : il me sembla que la paillasse se mouillait.
— Mère ! mère !
— Qu’y a-t-il ?
— Je crois que Dirk a fait pipi, la paillasse est mouillée ; cela me brûle.
— Que veux-tu que j’y fasse ? recule-toi et laisse-moi tranquille.
Je me recouchai : j’essayai de revoir les cercles lumineux, qui me distrayaient durant mes nuits de fièvre et d’insomnie, mais je n’y parvenais plus. Un grand malaise s’emparait de moi. Je n’osais plus ouvrir les yeux, j’entendais des frôlements et des bruissements sous les meubles. Je me recroquevillais d’épouvante.
Soudain le chat bondit sur la table ; lui et les bottes me semblèrent si démesurément grands que j’eus la sensation de trois bêtes malfaisantes…
La paillasse se mouillait de plus en plus. Effrayée, je frappai autour de moi : ma main, qui touchait le plancher, fit rejaillir de l’eau.
— Mère ! mère ! c’est l’eau qui monte.
— Quoi, l’eau ?
— Oui, nous sommes dans l’eau !
Tous les enfants s’étaient mis à crier ; l’eau, qui jusqu’à présent n’avait fait que suinter, nous envahit tout d’un coup. Mon père se leva, et jura affreusement parce qu’il avait posé ses pieds dans l’eau. Il nous porta tous dans l’alcôve où nous nous tassâmes comme nous pûmes : Dirk aux pieds de ma mère, moi à ceux de mon père ; je pris un de ses pieds dans mes bras pour me sentir en sûreté, et nous nous endormîmes.
Je fus réveillée par le bruit que fit au matin mon père : le dos plié pour ne pas se cogner la tête aux poutres du plafond, il s’occupait de placer des blocs de bois et d’y poser des planches pour pouvoir circuler dans notre cave, où l’eau était montée jusqu’au-dessus de la plinthe.
A notre lever, la rue était en effervescence, l’inondation avait envahi tous les sous-sols, et, bien qu’on y fût habitué, c’était partout un va-et-vient continuel, pour voir la hauteur de l’eau et comment l’on s’était garé.
Ma mère, très excitée, lâcha tout : elle ne nous envoya pas à l’école et ne fit pas à dîner. Mina et moi la suivîmes dans les caves, mais bientôt elle me renvoya à la maison pour surveiller les enfants.
Nous jouâmes à patauger dans l’eau. Puis Hein noua une ficelle à un bâton, y attacha un crochet fait d’une épingle à cheveux, et, installé sur une chaise, il pêcha dans l’eau bourbeuse. Dirk se traînait sur son derrière le long des planches et tenait, dans ses mains bleuies de froid, un nid avec des souris mortes que l’eau avait chassées de dessous l’armoire. Naatje hurlait dans sa chaise.
Dirk trouva encore un rat à moitié mort, et, se traînant toujours le long des planches, il nous montra avec joie la bête qui respirait encore. Mais il glissa dans l’eau ; je ne pus l’en retirer, il était trop lourd… Alors je partis à la recherche de ma mère, qui se dandinait de cave en cave, buvant du café partout, et ne rentra qu’à regret pour tirer Dirk de sa position.
Lui et Hein commençaient à grelotter. Ma mère les mit au lit ; ils se roulèrent en boule, bleus de la fièvre qui les envahissait. Je me mis à pleurer : la fièvre me tourmentait également. Ma mère me coucha à côté d’eux, nous couvrit de hardes, et, tous les trois, serrés l’un contre l’autre, nos dents s’entrechoquant, de grands frissons nous secouaient, accompagnés de grouillements, comme si des fourmis parcouraient nos veines. Ainsi nous attendîmes l’accès chaud, qui se déclara seulement l’après-midi.
Nous passâmes alors lentement du bleu au rose, puis au rouge feu ; nous rejetions nos couvertures ; nous battions des bras autour de nous ; nous nous reculions l’un de l’autre et écartions les jambes, cherchant de la fraîcheur, pendant qu’une soif intense nous desséchait… Ma mère, une chandelle dans une main pour éclairer l’alcôve obscure, de l’autre main nous donnait de l’eau à boire, afin de nous soulager.
Vers le soir, la fièvre nous quitta. Nous n’étions plus que trois loques, et ma mère n’eut qu’une petite tartine de pain noir à nous donner pour refaire nos forces.
Depuis lors, la fièvre intermittente nous tortura pendant des années.
Notre petit chien avait disparu ; nous supposions qu’il s’était sauvé… Une odeur de pourriture, de jour en jour plus intense, envahissait la cave ; mes parents croyaient que des rats morts devaient se trouver dans l’un ou l’autre coin. Quand l’eau eut disparu, ils se mirent à chercher et découvrirent, noyé sous l’alcôve, le petit chien en putréfaction.
— Tu évoques ces scènes, Keetje, comme si tu y étais encore.
— Je ne suis pas pour rien une détraquée : j’ai revécu tout cela chaque jour de ma vie. Tous nos jolis enfants se sont étiolés dans ce repaire, pendant les trois années que nous y avons vécu, comme s’y étiolent encore ceux-là.
Nous allâmes déjeuner au Rokin, dans un des plus grands restaurants.
Grand Dieu, quelle monstruosité dans ces antithèses !… J’étais honteuse de manger ces mets raffinés et de boire ces vins de choix, car André savait choisir ; moi, je suis restée toujours inhabile à composer un menu.
Il me fit comprendre l’ineptie de ce sentiment.
— Mon père a travaillé cinquante ans pour gagner quelques centaines de mille francs ; d’une modeste fortune acquise ainsi, on peut jouir. La vie n’est pas faite que d’une croûte de pain, et ce n’est pas parce que j’achète de temps en temps une petite étude de tableau ou que je mange un homard, — il est excellent, ce crustacé, on le mangerait rien que pour la couleur, c’est comme si on absorbait de la joie et de la lumière, — que la plus grande partie de l’humanité n’en a pas. Non, ces questions sont plus complexes que cela… C’est en luttant, en faisant toucher du doigt les iniquités qu’on aboutira. Avec quelques camarades et plusieurs sociologues amis, nous allons fonder un groupe d’avant-garde, qui s’occupera des questions sociales, de l’éducation du peuple. Nous fonderons un journal… j’y donnerai une large place à l’art. Ma mère dit que cela me tiendra lieu de danseuse, mais je ne l’envisage pas ainsi ; elle n’y voit qu’un moyen de m’éloigner de la femme.
— Mais alors, si elle sait jamais, elle va me saper…
— Eh bien, je lui dirai que tu fais partie de ma vie.
Et son adorable regard fouillait le mien, pour bien y incruster la confiance que je devais avoir : Je me sentais prête à payer des regards semblables de n’importe quelle torture, car je pressentais que, lorsque sa mère saurait, notre bonheur serait entamé.
Avant de rentrer à l’hôtel, nous reposer, j’entraînai encore André dans une ruelle de Nieuwendyck et je lui montrai une impasse d’où sortait une odeur infecte. Une femme à l’entrée racolait ; elle nous regardait ébahie, mais dut me prendre pour une dame de charité, comme il m’était encore arrivé à cause sans doute de ma mise sobre et de mes bandeaux sous la petite capote. Je montrai du doigt tendu à André la première maisonnette à droite : la femme s’effaça, croyant que nous allions entrer… Oh ! cette puanteur !… Quelle réminiscence !
J’avais alors douze ans. La fièvre intermittente m’avait tellement ravagée que le docteur, à bout de quinine, déclara que le changement d’air seul pouvait me sauver. Mes parents décidèrent que j’irais passer quelques jours à Haarlem, chez une de mes tantes ; l’on jugea que j’étais assez grande pour voyager seule.
Nous choisîmes, pour le départ, le jour où je ne devais pas avoir la fièvre. Ma mère lava mes vêtements, elle me donna quelques « dubbeltjes », et je m’en allai prendre le coche d’eau, hors de la porte de Haarlem.
La barque était halée par deux hommes. Il faisait encore très froid, bien que les vaches fussent déjà dans les prairies et que les moutons, avec leurs brebis, y jouassent en gambadant. Je descendis dans la cabine et m’amusai fort à voir, par les fenêtres, l’eau clapoter à la hauteur de ma figure.
A Haarlem, mon grand cousin, qui bégayait un peu, m’attendait et m’annonça tout de suite une bonne nouvelle ; il m’emmènerait le soir même à Hillegom, où il était embauché pour la cueillette des fleurs.
— Tu ne vois jamais de fleurs, n’est-ce pas ?… Eh bien, tu vas pouvoir te rassasier.
— Oh ! si, je vois des fleurs sur la Haute-Digue, dans l’herbe.
— Ah ! ces fleurs-là ne ressemblent pas à celles que je vais te montrer…
La tante me reçut très bien. Nous dînâmes de pommes de terre et de riz bouillis ensemble, auxquels elle avait mêlé une assiettée de graillons ; c’était chaud et bon. Du reste, ma tante avait, dans la famille, la réputation « d’être sur son bec » et de faire coûte que coûte bonne chère. Je trouvais, moi, que c’était sa manière de préparer qui était bonne : les mêmes pommes de terre, bouillies par ma tante, étaient comme des jaunes d’œuf, et, chez nous, comme du savon.
Vers le soir, une charrette attelée de deux chiens, que conduisait un paysan, vint nous prendre. Mon cousin m’assit au milieu des paniers vides, m’entoura de sacs, et nous partîmes.
Le temps s’était attiédi. Il fit bientôt nuit, le chemin me parut long dans l’obscurité, mais, de temps à autre, m’arrivaient des bouffées de parfums si délicieux, que je sortais la tête de dessous les sacs, et, ouvrant la bouche toute large, j’aspirais goulûment cet air qui me remplissait d’aise et de bien-être. Bientôt je me mis à chanter des psaumes et les lieder de l’école.
— Hé ! hé ! la petite cousine, tu te réveilles, tu n’es plus malade.
— Chante encore, sœurette, disait l’homme, chante encore…
Je m’égosillais, débordante d’allégresse.
Au village, la charrette prit des sentiers, traversa des petits ponts, alla à droite, à gauche, puis encore à gauche, et s’arrêta devant une petite maison. Mon cousin me fit sauter à terre et nous entrâmes.
La chambre où il m’introduisit était peinte en bleu Delft ; des nattes couvraient le plancher ; au milieu, une grande toile à voile jaune, à bord orange. Sur la table, contre la fenêtre, le souper était servi : des tartines au fromage d’Edam et du café. Une paysanne, à bonnet de tulle blanc aux ailes relevées, et à multiples jupons, chaussée de mules, nous reçut.
— Ah ! c’est la sœurette malade… Eh bien, elle peut être vue : on ne dirait pas qu’elle a les fièvres…
— Le parfum l’a galvanisée : elle a chanté, le long de la route, comme un rossignol.
— Allons, sœurette, mange et bois, et puis le dodo…
Je fus très agréablement surprise d’être traitée avec cette bonté.
— Et où vas-tu faire coucher la sœurette ? demanda l’homme.
— Elle dormira bien avec moi, répondit mon cousin, il ne faut pas vous déranger : je sais que vous n’avez pas de lit.
Le cousin et moi nous grimpâmes par l’échelle au grenier, où de la paille fraîche était étendue, et, après m’avoir fait ôter mes souliers et mes vêtements de dessus, il me couvrit bien de l’unique couverture. Alors il souffla la chandelle, enleva sa veste et ses chaussures, et se coucha.
Jamais je n’avais été aussi heureuse que depuis ce matin. Je voyais la lune et les étoiles par la lucarne du toit ; le parfum entrait par les fissures ; j’éprouvais une telle sensation de gratitude que j’aurais voulu faire une bonne action, et moi, qui ne priais jamais, je me mis à genoux et je récitai d’une voix fervente : « Notre Père qui êtes aux cieux » et « Je vous salue, Marie, pleine de grâces » ; puis, j’inhalai le parfum qui me fit presque divaguer.
Alors je réfléchis que Keesje et Klaasje étaient dans notre impasse, près de l’égout et à côté du tonneau qui servait de chaise percée… puis que j’aurais la fièvre demain et que je ne pourrais pas aller voir les fleurs… et je commençai à pleurer. Mon cousin se réveilla et me demanda :
— Qu’as-tu, sœurette ?
Je le lui dis.
— Oh ! sœurette, bégaya-t-il, tu les verras les fleurs : je te porterai, entourée de la couverture, le long des champs.
Il me prit dans ses bras, et nous nous endormîmes.
Quand je me réveillai le lendemain, mon cousin était parti. Il y avait de l’eau dans un petit bassin, un essuie-main et un peigne à côté ; je me lavai aussi soigneusement que je pus, et je descendis.
La paysanne était seule : elle me fit déjeuner. Mon cousin entra pour son second petit déjeuner, puis il m’emmena.
En contournant la maison, ce fut un éblouissement. Je me mis à courir en criant :
— Des pissenlits ! des pissenlits !…
Mon cousin et le paysan se tordaient. Arrivée près des fleurs, je vis que ce n’étaient pas des pissenlits.
— Ce sont des narcisses, sœurette.
— Mais il y en a tant ! tant ! m’écriai-je ; tout un champ et encore et encore…, fis-je en me retournant.
Mais je m’arrêtai, comme prise de vertige.
— Et là ! Et là !
Devant moi s’étendait un champ de fleurs bleu-violet, dont se dégageait le parfum qui me grisait depuis la veille ; à côté, un autre carré énorme avec les mêmes fleurs, mais roses, puis encore un lilas, puis d’autres blanches et encore des champs couleur chair et couleur pourpre…
Je courus par les rigoles, éperdue d’admiration.
Soudain je m’arrêtai : un champ de tulipes rouge fauve se déployait devant moi à perte de vue, un deuxième de tulipes panachées rouge et jaune, là des blanches bordées de rouge groseille, et, à droite et à gauche, et devant et derrière, partout des champs de tulipes, de jacinthes et de narcisses…
Le paysan m’avait suivie, tout amusé de ma joie ; je me jetai dans ses bras en sanglotant.
— Je ne veux pas la fièvre, car alors je ne pourrais plus voir les fleurs.
— La, la, sœurette, tu n’auras pas la fièvre.
Il était déjà dix heures, et la fièvre ne montait pas.
Mon cousin et l’homme s’occupèrent de nettoyer les carrés de jacinthes : ils enlevèrent beaucoup de fleurettes des cônes, parce qu’elles s’étouffaient l’une l’autre, et les jetèrent en tas.
Ah ! que c’était donc beau ! tout un grand tas de fleurettes bleues, presque noires, puis un monceau de rouges, et d’autres tas mauves, et d’autres tas et encore d’autres…
Ma mère nous avait raconté que, dans son pays de Liège, on effeuillait des fleurs sur le chemin de la procession, pour faire honneur à la Vierge. « S’ils avaient quelques brouettes de ces fleurs détachées de leurs tiges, quel admirable chemin parfumé ils pourraient faire à la mère de Dieu »…
Je voulais aider mon cousin, mais la senteur était si pénétrante que j’en devins toute pâle.
— Laisse cela, sœurette, n’en prends que le bon.
La fièvre ne venait pas : en rentrant à midi, la paysanne se récria sur ma jolie mine.
L’enchantement dura quatre jours. Un grand matin, le paysan chargea sa charrette à chiens de paniers de tulipes, de jacinthes et de narcisses pour le marché de la ville. Il m’assit sur des sacs entre les paniers, et nous partîmes pour Haarlem.
A l’arrivée, il retira d’un des paniers un bouquet de quelques tulipes, que j’avais spécialement admirées.
— Voilà, sœurette, pour toi…
C’étaient trois énormes fleurs doubles, panachées violet pourpre et blanc : elles m’en avaient imposé, je les trouvais sévères ; on les nommait le « Vainqueur » ; puis trois blanc ivoire, veinées de rose mauve, qu’on appelait « Voile de mariée ».
Ma tante me conduisit directement au coche d’eau et j’arrivai à Amsterdam avant midi. En débarquant, j’eus la sensation de laisser derrière moi un trésor, qui m’avait un moment appartenu et qu’on me ravissait à jamais. Qu’était le château de la Belle au bois dormant, qu’était l’équipage de Cendrillon auprès de ces champs pourpres, rouges, lilas, or et vermeil !… On ne parlait pas de parfum dans ces contes. Existait-il un bonheur sans parfum ? Depuis que j’avais été imprégnée de cet arome, que nuit et jour j’en avais été escortée dans tous mes faits et gestes, je le voulais ardemment, je haletais après lui, et je me disais que, sans lui, je n’allais plus rien aimer… Ah ! j’allais cependant revoir Keesje et Klaasje et pouvoir mettre des papillotes à Naatje, et leur raconter la fantasmagorie dont j’avais vécu quatre jours.
« Le Vainqueur ! le Vainqueur !… Et Dirk aurait-il encore sa dent qui ballotte… Voile de mariée… tu vois, Naatje, c’est le Voile de mariée… Je porterai mon bouquet devant moi, pour qu’ils le voient tout de suite… Demain c’est dimanche, il faudra payer le loyer… »
Je hâtai le pas sur le Haarlemmerdyck, pour être plus vite auprès d’eux. Quand je pénétrai dans notre impasse, portant mon bouquet à bras tendu devant moi, la puanteur de l’égout me coupa la respiration ; en entrant chez nous, l’odeur du petit tonneau me suffoqua presque… Les petits coururent vers moi, mais je les écartai, disant :
— Mère, cette puanteur !…
Je ressortis dans l’impasse, puis revins comme traquée.
— Mère ! mère ! cette puanteur…
— Mais tu es folle, c’est comme toujours.
Les petits s’étaient jetés sur mes fleurs ; ils les déchiquetaient, hurlant et se battant pour leur possession.
Je sentis bientôt la chair de poule me couvrir ; des fourmillements, précurseurs de la fièvre, me parcouraient. Bientôt, j’étais couchée, roulée en boule dans l’alcôve, le menton contre les genoux, mes mâchoires s’entrechoquant de la fièvre qui m’avait ressaisie.
Nous nous étions fait monter du café dans notre chambre. André fumait, en marchant de long en large.
— On se demande comment des êtres humains, en pleine croissance, résistent à des traitements pareils. On dirait que la société s’applique à faire des dégénérés et des gredins.
Sans rien nous dire, nous allâmes souper dans un salon de lait ; puis nous errâmes sur les canaux du centre.
Le soir, le Oudezydsachterburgwal, canal étroit aux quais exigus, est envahi d’une nuit épaisse. Les hautes maisons branlantes et rétrécies ne sont pas éclairées : on les devine cependant astiquées comme les palais. Des ponts de bois on aperçoit les arbres tordus, qui se rejoignent presque, au-dessus de l’eau poisseuse sur laquelle les immondices flottent mollement. Une odeur de pourriture stagnante fait retenir l’haleine.
Aux abords des ponts, des femmes isolées, tête nue, en large tablier clair, dévisagent les hommes d’un regard affairé. Sur un pont, des gamins et une fillette pubère se poursuivent et se tâtent goulûment. Au delà, au coin d’une ruelle, un des gamins entre en bombe dans la petite boutique de sucreries, en faisant tinter bruyamment la sonnette de la porte ; il achète des crottes de sucre et, rejoignant la fille, il la fait choisir dans le cornet.
Sur les quais, les réverbères espacés, enfouis dans les branches, projettent leur lueur plutôt sur l’eau, où tout miroite en des banderoles tremblotantes.
Mais voici une fenêtre d’où se dégage comme une buée orange… Deux femmes sont un peu penchées hors de la guillotine soulevée. Derrière elles, la chambre est enveloppée dans une lumière tamisée un des abat-jour orange et rouge et des rideaux unis et diaphanes. Le dos et la croupe d’une des femmes reçoivent un reflet cuivré. Sa figure juive, à la haute coiffure, est hors de la fenêtre, à l’ombre. L’autre est très jeune, très blonde, à chair molle, tout en blanc ; le menton appuyé sur les deux mains, elle invite de ses yeux clairs les passants. Comme nous repassons une seconde fois, en notre curiosité éveillée, la femme blonde me toise avec défi. L’autre ne se soucie pas de moi, mais invite André d’un geste imperceptible du doigt.
Trois ou quatre maisons sont éclairées ainsi, de cette lumière jaune, rouge et orange, sur le canal clair-obscur.
Nous continuâmes à flâner. Nous prîmes un pont, puis une rue, et nous longeâmes le quai le plus ancien et le plus honnêtement intime d’Amsterdam.
Tout d’un coup, je restai sur place. De l’autre côté du canal, au coin d’une ruelle, des gens portant des paquets entraient et sortaient d’un vaste bâtiment éclairé : le grand Mont-de-Piété de la ville, fondé en 1614.
— André, regarde ; c’est le premier établissement dont ma mère a appris à connaître le chemin, en le demandant aux passants, le lendemain de notre arrivée à Amsterdam. Elle m’avait prise avec elle, pour pouvoir m’y envoyer seule dans la suite, et j’y ai été souvent. Ah ! le Mont-de-Piété a été notre grand refuge… les voisins nous prêtaient même des objets pour les engager ; tout y est accepté ; des fers à repasser, des bottes, des glaces, des cadres, tout enfin… Et voilà, cela continue… Regarde cette porte à poids qui retombe sur ceux qui entrent et sortent avec leurs pauvres paquets : elle était trop lourde pour moi, et un passant m’aidait toujours à la pousser… Elle retombe et retombe… Les hommes glissent dans la poche de leur pantalon l’argent du gage et tiennent la main dessus ; les femmes lèvent leur jupe et le mettent dans une poche de bonne femme.
» Voilà un homme qui attend, il n’a sans doute pas de travail. Son allure est soignée. C’est samedi soir, le jour où l’homme, la paye en poche sort avec sa femme pour faire les emplettes de la semaine. Il a l’habitude de lui offrir une tasse de chocolat dans un salon de lait, et, pendant que lui ira prendre une goutte, elle attendra à la porte : les femmes de cette classe n’entrent pas dans les cabarets. Comme il n’a pas sa paye, ils ont porté quelque chose au clou pour pouvoir faire les emplettes quand même. Les enfants, que l’aînée garde à la maison, attendent pour avoir leur part des harengs saurs ou des anguilles fumées qu’on achète ce jour-là.
» Je n’ai qu’à voir leur silhouette pour connaître leurs mœurs : ici, les mœurs des prolétaires changent avec le quartier, car ils sont la plupart du temps, de père en fils, d’un quartier, et cela leur donne un caractère spécial.
Nous rentrâmes nous coucher. Nous avions deux lits ; mais André, bouleversé par tout ce que je lui avais raconté, vint dans le mien et me tint une bonne partie de la nuit dans ses bras. Mais je ne pus dormir, le Mont de Piété me hantait… Je revoyais ma mère… ses ors, son manteau, son châle…
Tous les ans, au printemps, ma mère devenait triste et inquiète. C’était alors qu’il fallait renouveler, au Mont-de-Piété, les reconnaissances de « ses ors », de son manteau et de son châle, engagés dans sa ville natale depuis les premières années de son mariage.
Quand elle n’avait pas l’argent, elle l’empruntait, ou nous faisait jeûner, ou portait nos vêtements au clou ; mais l’argent pour ces renouvellements, il le lui fallait, et, tout enfiévrée, elle nous décrivait pour la centième fois ses boucles d’oreilles et sa broche.
— Aux crochets, il y a un petit cœur ; les pendants, sur un fond de filigrane, ont d’abord trois petits serpentins en or brillant, puis une feuille de trèfle avec trois têtes de clou autour, et, pour finir, cinq rayons formant demi-étoile. La broche est en zigzags de filigrane, avec une grande feuille au milieu, entourée de têtes de clou et de rayons qui s’étalent, et trois petits cœurs comme pendants. Quand j’étais jeune fille, j’ai épargné durant des années pour les avoir, et, comme je n’arrivais pas à compléter la somme, je suis allée chez le bijoutier, et je lui ai proposé d’ajouter un col et un mouchoir en dentelle ; il accepta…
» Mon manteau en gros drap brun est à trois collets, et le châle en cachemire blanc a des arabesques roses et vertes : c’est un demi-châle, mais cela ne se voit pas quand on le porte.
» Voilà vingt ans qu’ils sont au Mont-de-Piété : Dieu sait si je les reverrai jamais ! »
Et de grosses larmes coulaient sur son joli visage.
— Enfin j’ai renouvelé encore une fois : on ne pourra les vendre d’ici un an.
Depuis que nous, les enfants, étions au monde, nous avions entendu ces plaintes à chaque printemps. Pour ma part, quand je me rêvais Fleur-de-Marie, reconnue par le prince Rodolphe, c’était toujours parée des bijoux et du châle de ma mère…
Mina, qui avait mal tourné, rentra un soir la tête en feu, les yeux brillants, et toute la figure épanouie de joie et de surprise. En s’approchant de la table, elle vit le dessin des ors, qu’une fois de plus ma mère nous avait tracé.
— Vous avez encore passé la soirée à vous griser de cela ?…
Et regardant ma mère, sa figure prit une expression de pitié, comme je la croyais incapable d’en avoir. Elle alla vers elle, lui murmura quelque chose à l’oreille, et lui remit un papier qu’elle tenait serré dans sa main. Ma mère couvrit Mina de baisers.
Nous passâmes trois jours dans une attente fébrile. Alors les paquets arrivèrent.
Ma mère ne parvenait pas à défaire la ficelle ; nous la coupâmes, et, dans la ouate jaunie, les ors apparurent… Ma mère les prit du bout des doigts, les palpa, les retourna ; ses yeux clignotèrent précipitamment ; puis, levant les ors, elle nous les montra.
Ah ! les horreurs !… d’affreux pendants de dix centimètres de long ; la broche, grande comme la paume de la main ; en filigrane tout noirci, d’où se détachaient les dessins en or rouge, minces comme une pelure. Seules, les femmes des forains portaient ces monstruosités…
— Mais que c’est laid ! m’exclamai-je ; et le manteau, voyons !
Nous défîmes le paquet.
Un lourd vêtement d’étoffe grossière, à trois pèlerines superposées, en sortit… Il passa de main en main et nous tous, les jeunes, ne trouvâmes pas assez de termes pour le dénigrer.
Et le châle !… une pauvre loque, comme la mendiante de l’église en avait un, noué autour de sa taille.
Mon père, en manches de chemise, les bras croisés, laissait errer ses regards de nous à notre mère : elle était toute confuse et maniait ses objets avec déférence.
— Cato, laisse-les dire, tes ors sont très beaux ; ils sont aussi beaux qu’à l’époque où tu les achetas et où tu les portais le dimanche pour nous promener… Il n’y en avait pas deux comme toi dans toute la ville, Cato, quand tu portais ta robe bleu ciel sur ta crinoline, ton châle blanc à dessins perses, et ton bonnet brabançon en dentelle et à fleurs blanches sur tes bandeaux bruns ondulés… On ne voyait que le bout de tes oreilles avec les pendants qui te frôlaient les épaules… Tu étais si jolie, Cato, que, lorsque tu sortais, aucune femme de gendarme n’était visible, elles s’étaient toutes cachées, de jalousie… Mets tes pendants, Cato, et ton châle, que je te revoie…
— Non, non, fit-elle, timide : demain je serai habillée.
— Non, Cato, mets-les : je veux te revoir jolie, comme tu l’étais alors.
Elle accrocha, de ses doigts agités, les boucles, s’entoura du châle, y attacha la broche et se posa devant mon père.
Il la regarda : sa figure se contracta dans une affreuse grimace, pour ne pas rire ; mais c’était plus fort que lui, il éclata d’un rire crispé… puis il prit ma mère à bras le corps, l’assit sur ses genoux et, à eux deux, ils pleurèrent.
Etaient-ils assez grotesques, ces deux vieux !… C’était ça, les belles choses de leur jeune temps, dont on avait entretenu nos soirées sans pain et sans lumière. Ces objets ridicules, c’était ça qui faisait leur joie et leur orgueil ! Attifés ainsi, ils avaient pu se croire beaux et s’aimer ! Ah ! non ! Comme notre temps était plus chic, plus commode, et comme tout était mieux !… il n’y avait même pas de lampe à pétrole, ni de planches à frotter le linge ; il fallait s’éclairer d’une lampe morveuse, qui avait donné à ma mère ses clignotements d’yeux, et s’écorcher les doigts à lessiver à la main… Et c’est parce que ce temps-là n’existe plus qu’ils pleurent…
Puis ces gens à cheveux blancs et à rides, avaient-ils seulement été jeunes ?… On dit que je ressemble à ma mère : il n’est cependant pas possible qu’elle ait eu une tête comme moi et qu’il m’en viendrait une comme la sienne…
Mina et moi, nous nous regardions ; nos haussements d’épaules s’accordaient à les trouver grotesques : « du reste, est-ce que des vieux devraient pleurer et s’embrasser ainsi ?… »
Les regards de Mina étaient durs, les miens devaient l’être aussi ; mais tous les petits pleuraient autour des parents.
Le lendemain, en nous habillant, André me dit :
— Keetje, maintenant que tu t’es dégorgée, allons au Musée : j’ai hâte de voir les Rembrandt et les Pieter de Hoogh.
Nous passâmes la journée au Musée. Les Pieter de Hoogh surtout m’attiraient. Nul autant que lui n’a rendu la dignité calme, consciente et sûre de soi, des figures et des choses ; ses couleurs chaudes et dorées nous mirent littéralement l’eau à la bouche. Les Terburg encore me rappelaient certaines dames aimables et distantes chez qui, petite fille, j’allais chercher l’aumône de la semaine. Mais la femme en bleu de Vermeer de Delft… André y revenait à chaque instant et tournait autour, comme un chat autour d’un bol de lait. Rembrandt m’échappa ce jour-là, mais le lendemain, au Musée Van der Hoop, je vis par une porte entrebâillée un tableau posé à terre contre le mur.
— André, viens, il y a là, je crois, quelque chose de très beau.
Nous regardâmes par l’entre-bâillement.
— Oh ! oui… si nous osions…
Je poussai la porte juste assez pour nous y glisser, et nous voilà devant la merveille… Je ne me trompais pas ; j’avais ce frémissement que me donne le summum de l’art, où tout mon être bondit, où mon instinct est aux prises avec l’absolu et ne me trompe plus. C’était le fragment de la Leçon d’Anatomie du Dr Deymann, de Rembrandt : le cadavre vidé peint en raccourci.
André ne put que dire :
— Ces pieds… ces pieds…
Nous étions comme jaloux de notre découverte, et, après nous en être rassasiés longuement, nous nous glissâmes aussi furtivement par la porte, que je fermai sur nous comme sur un sanctuaire qu’il ne fallait pas laisser profaner. Ce n’est que longtemps après que ce tableau restauré a été exposé dans les salles publiques du Musée.
Maintenant l’emballement artistique s’était emparé de nous, et nous ne fîmes plus que beauté : les rues, les maisons, les canaux, tout fut matière à sensation d’art : les grands canaux surtout qui encerclent la ville…
Nous prîmes le Canal des Seigneurs, par l’Amstel, du côté de l’ombre. Ah ! le repos, l’apaisement qui me pénétraient… Les arbres au feuillage sombre et frais, se penchant et se répétant dans l’eau épaisse ; les grandes maisons calmes, sans moulure ni relief, couleur sang de bœuf coagulé, les encadrements des hautes fenêtres peintes en jaune, les carreaux mauves voilés de sobres rideaux unis ; les vieilles portes sculptées, luisantes, d’une peinture grasse et glacée comme un miroir ; les hauts et les bas perrons de granit, aux grillages et aux chaînes forgés ; et la « Naatje », en cornette et tablier blanc, nous donnaient la sensation d’une vie pleine, mais à pas mesurés.
Deux taches cependant sur ces merveilleuses maisons : deux fenêtres d’un rez-de-chaussée, garnies de bacs remplis de géraniums roses !
— Ce doit être une chipie, s’exclama André, qui a voulu « égayer ce vieux bazar… » Ici, madame, bougonnait-il, les fleurs mêmes déparent : peut-être des pensées, ou des pourpres crêtes de coq, mais rien vaut mieux…
Nous continuâmes notre flânerie sur le pavé de briques, où le pas est amorti : pas de voitures, de temps en temps un vieil équipage, conduit par des laquais raides, la cocarde au chapeau.
De l’autre côté du canal, le soleil ocrait les façades et les arbres, et dans l’eau encore tout se réfléchissait, estompé, en un léger frissonnement.
— Dis, si nous avions des amis à Amsterdam, sur le Canal des Seigneurs, qui nous inviteraient à passer un mois de l’été chez eux, et aussi l’hiver quand il neige et qu’on patine devant leur porte…
Nos flâneries nous conduisirent vers le Oude Waal et le Binnenkant. D’un pont, l’on y embrasse les canaux en quart de cercle, avec l’ancienne tour que jadis baignait la mer, les vieux ponts en dos d’âne. Les maisons moins grandioses mais aussi mystérieuses, penchées en avant, en arrière ou de côté, ont un charme intime. Des bancs flanquent les perrons : la vie de famille s’y prolonge. Des hommes en manches de chemise observent avec amour le serin qui s’égosille dans sa cage, pendue au soleil à côté de la fenêtre. Un immense fuchsia en bac, à clochettes rouges et pourpres, envahit tout un petit perron en contre-bas de la rue : une très vieille femme, au teint blême, en caraco lilas et bonnet blanc tuyauté, le soigne avec une tendresse soucieuse.
— Ici, fit André, comme sur les grands canaux, la vie coule dans un sillon : comme c’est loin de nous…
— C’est vrai, ce fuchsia est soigné à jour fixe, le dimanche après-midi ; l’hiver dans l’arrière-cave, l’été sur le petit perron.
— La vieille l’a émondé en cône, et pas une fleur ne dépasse l’autre. A voir le tronc court et gros comme le bras, il doit être aussi âgé que la femme…
Le dimanche matin, je conduisis André dans le quartier juif.
Des marchands de bric-à-brac, des marchands de vieux habits, des marchands de cigares, des colporteurs qui crient à tue-tête : « Achetez donc… un dubbeltje seulement… c’est tout de la marchandise volée !… » Ils grouillent entassés, comprimés, dépensant une intelligence et une faconde incroyables pour gagner quelques sous.
Le marchand de cornichons et de concombres salés ou vinaigrés chante une mélopée, en plongeant ses bras jusqu’aux coudes dans un tonneau de saumure. Il en retire les concombres jaunes et blets, qu’il débite coupés en morceaux. Il se mouche dans les doigts, mais, bah !… ta gale doit ressembler à ma gale…
Un autre vend des harengs par petites tranches, à deux centimes la tranche, puis encore des morceaux de rôti de cheval. Le consommateur les pique sur une fourchette rouillée, les trempe dans un pot de moutarde poivrée et vinaigrée, les met en bouche, et passe la fourchette à un autre. Là-dessus, quelques oignons et des quartiers de concombre mangés à même les mains, pendant que la saumure dégouline par terre. Et pour dix « cents », l’on s’est offert une collation de haut goût…
Sur les perrons, au bas des escaliers raides, où pend comme rampe un câble laissant des mains qui s’y sont agrippées, des vieilles juives sont assises sur les marches ou à même les pierres du perron. Elles ont la chair bouffie, les yeux suintants, les interstices de la peau encrassés, les cheveux cachés par une bande d’étoffe noire avec un fil blanc au milieu simulant la raie. Le bonnet blanc par-dessus enserre leurs figures à la bouche édentée, lippue, découvrant des gencives scorbuteuses. Le regard terne erre, insensible.
André était très remué :
— Vois donc leurs mains flasques… comme elles sont lourdement abandonnées dans le giron… On devine de pauvres êtres ayant vécu une longue existence dans ces taudis sans air, sans lumière, au-dessus de ces canaux-cloaques, nourris de pitances les plus viles, les plus malsaines… Elles sont stigmatisées par une vie harassante de gagne-petit… Elles sont sans doute mises au rancart par les jeunes ! alors elles descendent le dimanche matin leur escalier raide, et s’asseyent pour jouir d’un rayon de soleil et voir la vie trépidante de leur race se démener autour d’elles.
— C’est tout à fait comme tu dis, sauf pour la mise au rancart : le juif est très respectueux de ses vieux parents.
Les enfants jouent sur les perrons ou dans les caves, au milieu des immondices. Des petites filles aux grands yeux noirs, aux boucles brunes ou aux épaisses nattes, le nez busqué, le teint jaune blafard, en des tabliers roses ou des petites robes rouges délavées ; les plus grandes, à l’expression de petites femmes, portent ou traînent les marmots. Les garçonnets, les cheveux frisés, les sourcils se rejoignant, battent des tambours ou font claquer des fouets. Tous crient, piaillent en un jargon inintelligible pour les non initiés ; — mais, moi, je comprends, et pour cause… je vendais mes casseroles exactement comme eux, ma charrette rangée là le long de la rue ; — ils mangent des couques de corinthes, sucent des sucres d’orge, ou se régalent de « vinaigrés ».
— Le soleil se fait maigre ici, continua André. Il se glisse dans une cage d’escalier, dans une cave, effleure la fenêtre d’un second étage, mais ne tombe pas franchement pour les chauffer une bonne fois, et il ne dore pas ces types Orientaux : les couleurs restent crayeuses et délavées. Rien de chaud ne se dégage de cet Orient à pustules, à l’haleine fétide, aux exhalaisons de plaies et de latrines… Cela vous serre le cœur… Qu’ils ont dû souffrir pour en être venus à cette dégénérescence pâle, bleutée, tuméfiée et écrouelleuse, et quel ressort devait avoir cette race pour être restée ainsi laborieuse et vivante à l’excès…
Le lendemain nous retournâmes à Bruxelles. Quand notre fiacre monta le long du Jardin Botanique, je me sentis si contente que je m’écriai :
— André, je ne voudrais plus vivre là-bas. Bruxelles est plus gai, et ces grosses trognes brabançonnes ont quelque chose de bon enfant, de plus généreux qui me donne confiance…
Le soir, nous allâmes nous promener autour de la Grand’Place, pour reprendre possession de la ville. Ah ! que j’étais heureuse…
André m’avait toujours parlé de sa mère comme d’une femme de haute culture et d’une grande charité. Un après-midi d’hiver, que nous nous étions attardés à la campagne, il voulut dîner avec moi au restaurant.
— Mais je dois rentrer à la maison pour prévenir ma mère et causer un instant avec elle : elle se plaint que je la laisse trop seule… Attends-moi dans l’aubette du tramway, il y fait chaud.
Au bout d’une demi-heure, André n’était pas revenu, et des hommes commençaient à tourner autour de moi. Je m’en allai et longeai lentement le trottoir de sa rue, quand je vis un homme, qui marchait devant moi, battre l’air de ses bras et tomber tout de son long dans la neige. Je courus vers lui et me penchai pour l’aider, mais je n’avais pas assez de force et j’étais seule dans la rue en pente raide. Deux domestiques sortirent d’une maison, je les appelai. Ils soulevèrent l’homme.
— Qu’allons-nous faire ? Il n’y a pas de pharmacie dans le voisinage.
— Sonnez à cette porte, dis-je, en désignant la maison d’André ; on vous aidera.
Ils sonnèrent. La femme de chambre ouvrit. L’homme revenait à lui.
— Qu’avez-vous ? demandai-je.
— Faim.
La femme de chambre courut à la salle à manger. Une grosse dame, rouge de figure et à cheveux gris, en sortit posément, alla vers l’escalier des sous-sols, et cria d’une voix perçante et tranquille, avec un fort accent wallon :
— Philomène, montez donc une assiette de soupe : un homme est tombé de faim dans la rue, et on le porte ici. En voilà une idée… grommela-t-elle.
Puis elle rentra aussi posément dans la chambre.
La servante accourut avec une assiette de soupe, elle était affolée :
— Pauv’ homme, va. Pauv’ homme !…
André vint. Il tâta le pouls de l’homme, lui donna quelque argent et demanda son adresse. L’homme s’en alla, le cou rentré dans les épaules. La porte se referma, et je me remis à arpenter la rue en attendant qu’André pût se libérer.
Je m’étais figuré sa mère, grande et mince, habillée de noir et de violet, parlant d’une voix grave, et l’accent aussi pur que son fils… « Ça, une dame de haute culture ! et charitable !… On n’a pas une voix aussi insipide quand on a une haute culture, ni un dos aussi antipathique quand on est charitable, et l’on marche plus vite, et l’on vient voir, et, si l’on a peur de s’enrhumer, on laisse au moins la porte de la chambre ouverte pour avoir des nouvelles… rien de tout cela… » Elle avait l’air peu soigné, et les talons de ses souliers étaient trop étroits pour une vieille dame. « Je ne pourrais pas l’aimer. Je suis bien contente de ne pas la connaître, car je ne pourrais cacher l’antipathie qu’elle m’inspire, et André qui ne la voit pas ainsi… ce serait le blesser et lui faire une grande peine. »
André me rejoignit.
— Va donc voir demain pour cet homme.
— J’irai… Il faut m’excuser d’avoir fait sonner chez toi, je ne savais où m’adresser.
— Mais tu as bien fait.
— C’était ta mère, cette vieille dame fraîche et grise ?
— Oui.
— Elle n’est pas venue jusqu’à la porte pour ce malheureux.
Il ne répondit pas.
Notre dîner ne fut pas rempli de causeries, comme d’habitude. Je pensais continuellement à l’allure de cette vieille dame repue, et me demandais comment cette volaille de basse-cour avait pu mettre au monde la créature de race qu’était son fils.
Le père d’André, qui était ingénieur, voyageait beaucoup. Je sentais toujours au langage d’André quand son père était à la maison : alors il tapait sur les femmes à tour de bras.
— Il est évident, lui dis-je un jour, que tes parents me minent.
— Ils ne connaissent pas notre liaison, mais ils s’en doutent.
— Eh bien, dis-leur qu’ils peuvent être tranquilles, que je ne te ferai jamais faire des bêtises, même pas celle de m’épouser. Je suis bien trop heureuse, maintenant que tu penses ne rien me devoir et que tu te crois libre…
— Me crois libre… mais je le suis, libre…
— Oui, même de me torturer… Quand je suis gaie, je ne pense pas qu’il y a des gens qui souffrent ; si je suis triste, je suis un être mécontent et ingrat envers le sort ; tu oublies que le sort a été bien plus aimable pour toi… Pour ce qui est d’aimer, j’aime certes plus que toi, mais tu me gênes dans mes expansions, avec tes théories.
— Allons, tu as raison, je suis absurde… Je vais parler à ma mère.
Le soir même, il vint me dire que sa mère m’invitait à déjeuner pour le lendemain.
— Je lui ai dit que, puisqu’ils n’admettaient pas le mariage, j’avais contracté une union libre depuis quelques années ; que, si je ne lui en avais pas parlé, c’est que je connaissais leurs préventions contre la femme, mais qu’il n’y avait rien à faire, que tu étais ma compagne pour la vie, que je pensais qu’elle nous devait de ne pas te méconnaître. Elle m’a répondu que, puisqu’il n’y avait rien à faire, elle s’inclinait, mais qu’il valait mieux ne pas encore en parler à mon père.
— Mon Dieu, André, avec leurs préjugés… puis, si j’allais ne pas lui plaire… maintenant personne ne s’occupe de nous.
— Voilà, jamais contente… mon père a raison, vous êtes toutes impossibles.
— Mais je ne t’ai rien demandé.
Je n’étais pas pressée du tout de faire la connaissance de sa mère. Sa silhouette de bourgeoise bornée et sèche m’était restée dans les yeux, et je craignais qu’elle n’eût consenti à me recevoir que pour chercher mes tares et les indiquer à André… et elle devait surtout croire me faire un grand honneur… « Elle va me regarder comme une personne qui a l’habitude de marcher sur la tête… elle attendra avec impatience la gaffe, mais elle sera indulgente… »
Dès le matin, j’avais une angoisse et une vibration interne qui me faisaient à chaque instant m’étreindre la poitrine en un gros soupir. Je m’habillai comme d’habitude d’une robe de coton bleu très sobre, d’une petite capote de paille bleue garnie de choux de velours, et de gants de Suède. Je pris le tramway et, juste devant la rue d’André, un jeune homme, en sautant avant l’arrêt, fut lancé contre le réverbère et rejeté sous la voiture. Les chevaux arrêtés, on le retira et on l’emporta, couvert de boue et de sang. Je montai la rue en chancelant et sonnai chez André, à moitié évanouie. En entrant au salon, je me mis à trembler et à pleurer.
— Un jeune homme est tombé sous le tramway, haletais-je, un jeune homme comme André.
— Calmez-vous… Vous connaissiez ce jeune homme ?
— Non… On l’a emporté, plein de boue et de sang.
— Je croyais que vous le connaissiez, pour être aussi émotionnée… Il ne faut pas vous mettre dans des états semblables pour des inconnus.
André entra.
— Qu’y a-t-il ?
— Mademoiselle est dans cet état d’avoir vu un jeune homme tomber sous le tramway. Il ne faut pas être aussi impressionnable, voyons… Allons déjeuner, cela vous remettra…
Mon Dieu ! cette voix claire et froide… et cet accent ne la quitte donc jamais… Et André qui a la voix la plus prenante, la plus chaude et aristocratique que je connaisse… de qui la tient-il ?… car son plus grand charme est sa voix et ce qu’il y met.
— C’est à la fortune du pot. Mettez-vous, vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce pas ?
Comme je ne répondais point, elle répéta :
— Vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce pas ?
— C’est comme vous voulez, fis-je.
La fortune du pot était : de grosses crevettes qu’on mangeait avec de délicieuses petites tartines fortement beurrées ; du saumon sauce hollandaise et des pommes de terre nouvelles ; une croûte aux champignons et un poulet avec de la salade ; un fromage à la crème, puis un monceau de petits gâteaux. Trois vins, du Marco Bruner, du Pontet-Canet, et un Bourgogne presque orange, tant il était vieux. Le café était servi dans des tasses premier empire, blanches à fleurs d’or. Les nappes et les serviettes, ainsi que la vaisselle, étaient très communes : je ne comprenais pas… Nous ne causâmes guère, nous étions tous guindés. Sa mère et moi, nous nous méfiions l’une de l’autre.
En me reconduisant, André me dit que lui avait acheté, dans une vente, ce vieux service et les quelques meubles anciens qui garnissaient leur maison.
— Ma mère n’est pas sensible aux belles choses.
— Mais bien aux bonnes… quel exquis déjeuner, et quel cordon bleu vous devez avoir… nous n’avons jamais dîné comme cela au restaurant. Pourquoi dit-elle « à la fortune du pot » ?
— Ma mère aime la table : nous mangeons tous les jours ainsi, c’est une habitude de notre pays wallon.
— Fichtre, je comprends que tu ne veuilles jamais déjeuner chez moi ; moi, qui ne suis guère sortie de mes choux et d’un morceau de viande…
André me dit le soir :
— Ma mère ne veut pas croire que tu es toujours aussi simplement mise, elle est persuadée que tu as fait une toilette de circonstance : puis elle a la sensation que tu ne l’aimes pas.
— Enfin, elle a déjà pensé que j’ai joué la comédie de la simplicité, pour faire croire que je ne te ruinerais pas.
— Elle croit cependant que tu attaches une grande importance à la beauté, et tes ongles en amande l’ont étonnée. Je lui ai dit que le tub jouait un grand rôle dans ta vie.
— Et elle ne t’a pas répondu par la réflexion des de Goncourt ?
— Si… Comment sais-tu cela ?
— Parce qu’elle est de la même époque, et cette génération ne s’est jamais habituée aux grandes eaux. Il est bien dommage que je n’aie pas de chambre de bain : ce serait, je t’assure, la chambre que j’occuperais le plus. Quelle mentalité étrange avait la génération de nos parents… croire que l’habitude du tub a pu donner aux femmes une tendance à se dévêtir trop facilement !
— Ma mère raconte qu’en pension elle se baignait en chemise.
— Mais, pour s’essuyer, il fallait cependant bien qu’elle l’ôtât… Enfin, ta mère a cité cette réflexion des de Goncourt quand il s’agissait de moi. — Elle est bien tombée : je ne connais pas le corps de Naatje ni elle le mien… Je n’aime pas les impudeurs, mais que dirais-tu si je restais toujours couverte d’une manière quelconque ?
— Ah ! zut ! non ! j’aime trop ta charpente flexible.
— Tu ne dis pas : ta chair… le fait est que je ne dois pas en avoir dix kilos sur tout le corps. Je mange de la soupe pour engraisser, mais ça ne prend pas.
— Engraisser… ce serait dommage. Du reste, il n’y a pas de danger, un paquet de nerfs comme toi ! Enfin, ma mère et toi, vous ne vous emboîterez jamais, je le sens.
Et c’était vrai, nous ne nous sommes jamais emboîtées. Les parents d’André ne tapaient ainsi sur les femmes que pour garder leur fils pour eux ou lui donner une femme de leur choix. Sa mère recevait des jeunes filles d’une laideur accomplie et incolores à souhait.
A présent que je n’avais plus l’attrait et le travail du Conservatoire, je passais de longs après-midi dans mon fauteuil, à songer. J’étais devenue quasi étrangère à ma famille : nos chemins avaient été si différents…
Naatje n’avait jamais compris pourquoi, maintenant que j’avais de l’argent, ma vie n’était pas une longue fête, et pourquoi je ne « m’amusais pas ». S’amuser, c’était, pour elle, des sorties en bande, les promenades en ville, additionnées d’un succulent goûter, les petits théâtres, et les bals de petites sociétés. Comme André ne voulait plus qu’elle vécût pour ainsi dire chez moi, j’avais dû le lui dire, et, quand je lui parlai d’un métier, elle m’avait déclaré net que je n’avais pas à m’occuper de son avenir, qu’elle se débrouillerait très bien sans moi…
Je ne pouvais plus, les jours d’angoisse et de nostalgie, me retremper près d’eux, les manier, les gourmander et les aimer tout plein. J’avais André : notre amour était resté, après des années, debout et entier ; nous nous désirions comme dans les premiers jours, et nos âmes s’accordaient mieux : mes études m’avaient rapprochée de lui. Mais il n’avait pas souffert des choses qui m’avaient torturée. Il prétendait, n’ayant jamais eu de douleurs physiques, qu’elles étaient question de volonté. Quand j’avais le ventre tenaillé par d’indicibles souffrances, il venait me lire du Victor Hugo pour me les faire oublier. Comme ces lectures me donnaient presque des crises de nerfs, il disait que je n’avais pas de cervelle, que les intellectuels vainquaient la douleur par la pensée, que je ne savais que geindre. « On a mal, mais on n’embête pas les autres… » Et il partait, furieux.
Je l’adorais à genoux et ne savais qu’aggraver mon état en m’agitant. J’envoyais la bonne chez lui, porter une lettre éplorée où je jurais que, dorénavant, je vaincrais mon mal et ne l’ennuierais plus de mes misères. Alors il accourait en se traitant de brute ; mais c’était plus fort que lui, la femme souffrante l’horripilait.
Puis qu’avait-il, André ? ses idées ne se renouvelaient plus ; il répétait souvent, avec les mêmes paroles, ce que nous avions discuté des centaines de fois ; j’avais la sensation encore très fugitive d’un arrêt dans son intelligence. Et quelle marche étrange… On eût dit que ses jambes devenaient raides. Puis des colères sans raison, et, l’instant d’après, il parlait comme si de rien n’était.
Tout cela, je le remâchais dans mes longues solitudes, car je ne voyais littéralement personne que lui. Marthe habitait Paris et ne m’écrivait plus : depuis qu’elle était de la « grande ville », j’étais devenue trop « pompier » pour elle…
Marthe était une camarade du Conservatoire, la seule avec qui je me fusse liée. La première fois que je la vis, je fus littéralement saisie de sa beauté attirante : moi qui étais toujours allée vers la fraîcheur du corps et d’âme, je me trouvais sous le charme de cette créature un peu faisandée. Grande et mince, la démarche ondulée, comme un palmier qui se balance ; des yeux noirs énormes, la bouche naïve, les narines qui vibraient quand elle parlait, le teint brouillé et une expression enthousiaste qui faisait s’épanouir tout son être ; les pieds et les mains fins et impeccables de forme, la voix un peu voilée. Je n’osais presque pas la présenter à André, tant sa beauté troublante m’inquiétait, mais j’étais aussi fière de la montrer. Elle m’avait remplacé Naatje.
Elle sortait du couvent et avait une éducation parfaite ; étant excellente musicienne, elle vivait de donner des leçons de piano. Je l’avais entrevue au chant, un peu avant de demander un congé de santé ; quand je revins six mois après, elle était toute changée. Une grande douleur, me semblait-il, avait modifié surtout la physionomie. Je demandai aux élèves si elle avait été malade, bien que sa figure exprimât autre chose. Au chant, je m’assis à côté d’elle ; je l’entendis dire : « J’ai des ennuis domestiques odieux… »
La voix, l’accent n’étaient pas comme ceux des filles de la petite bourgeoisie bruxelloise qui fréquentent le Conservatoire. Chaque fois, je me mettais à côté d’elle, et un jour je lui demandai carrément si elle avait eu un chagrin. Etonnée, les larmes dans le regard, elle fit oui de la tête. Nous sortîmes bras dessus bras dessous, mais je ne lui en demandai pas plus long cette fois. Nous nous cherchions à tous les cours. Un jour, elle tomba dans mes bras et, la voix étouffée, elle me raconta que j’avais vu juste, qu’un grand malheur leur était arrivé.
— Maman est veuve, elle ne pouvait plus payer notre pension, alors elle nous a fait revenir. Moi et la plus jeune devions nous perfectionner au piano pour le professorat ; mais je préfère le théâtre, je suis entrée au chant. Les autres aidaient maman dans le commerce.
Puis sa voix s’étrangla.
— Voyons, ne me dis rien, mais soulage-toi, pleure.
Et je l’embrassai.
— Rose, la plus jolie de nous, s’est laissé séduire par un monsieur de la noblesse et est partie avec lui. Toute la famille est sur pied, mais on ne parvient pas à les découvrir. Je suis allée chez le père du jeune homme : le vieux misérable m’a offert de m’entretenir… Il n’y a plus moyen de vivre avec maman, elle est devenue soupçonneuse et nous rend la vie intolérable.
Je l’emmenai déjeuner chez moi.
— Alors vous voudriez devenir chanteuse ?
— Ah ! oui, le plus vite possible… les courses à travers la ville pour les leçons de piano sont tuantes et ne rapportent presque rien. Il y a une dame qui m’a offert soixante-quinze centimes et le goûter, par leçon, elle habite à une bonne heure de chez moi. Puis je vais chez une cocotte qui s’est fait passer pour la femme d’un capitaine de navire toujours en voyage. Mon Dieu, si maman savait… Par celle-là, j’ai eu encore une leçon chez une autre femme galante ; là, je ne suis plus retournée. Un jour, j’arrive chez elle, elle achevait de déjeuner avec un monsieur ; elle me demanda de leur faire de la musique, je n’ai pas voulu et suis partie.
— Pourquoi donnez-vous des leçons dans ces milieux, s’ils vous répugnent tant ?
— Mais nous sommes dans une purée noire ; maman ne fait plus rien depuis notre malheur.
— Alors vous croyez pouvoir gagner votre vie au théâtre avec votre voix ?
— Ma voix ?
— Ecoutez, vous voyez bien que je vous aime : ce que je vais vous dire n’est pas pour vous faire de la peine, mais votre voix n’est pas assez belle pour le théâtre. Pourquoi n’entrez-vous pas à la déclamation ?