Front matter (continued 2)
Reading edition
Une fois que j’avais adressé la parole à Eitel et qu’il ne m’avait pas comprise, je lui dis :
— Mais cesse donc ton tapage…
Ils s’arrêtèrent en un couac. Le jeune homme riait, la figure dans les mains ; Eitel me regardait, consterné, mais se taisait. Je sentis que j’avais commis une énormité, mais en quoi ?… Est-ce que vraiment ce vacarme était quelque chose de beau, que je ne pouvais comprendre ?
Pendant des semaines, ils répétèrent le même morceau. J’en fredonnais des parties, et un soir j’allai dans la chambre à coucher exécuter des pas de danse sur cette musique. Il y avait un passage qui, un autre soir me fit me sauver pour sangloter et penser à ma petite sœur morte de faim.
Eux discutaient. Le mot « la septième » revenait souvent ; puis ils tapaient des deux mains sur les touches, quelquefois de toutes leurs forces, quelquefois délicatement comme s’ils touchaient du velours, et disaient : « Pour moi, c’est comme ça », ou « Je le sens ainsi ». Alors ils recommençaient.
Eitel ne me permettait pas de parler musique. Quand je lui demandais de m’expliquer ce qu’eux entendaient dans les morceaux qu’ils jouaient, il répondait, renfrogné :
— Cela ne s’explique pas, tu ne comprendras jamais.
— Parce que je ne l’ai pas appris, mais si je l’avais appris comme vous…
— Non, jamais tu n’aurais compris.
Je sentais nettement sa conviction que j’étais d’une autre espèce, sur laquelle rien d’élevé n’avait prise, bonne tout au plus à leur servir de passe-temps.
Dans ces moments-là, d’instinct, je cessais le tutoiement, comprenant qu’en effet nous étions des étrangers et le resterions. Et une rage envieuse s’emparait de moi, car je savais que, si l’on s’était occupé depuis mon enfance de m’enseigner ce qu’il avait appris, je lui aurais été supérieure…
Je le sentais médiocre quand il parlait de Jean-Jacques. Pour lui, une des tares de Jean-Jacques était d’avoir été domestique : « S’il n’avait pas été domestique, il n’aurait pas étalé ses plaies devant le monde… »
Je me mettais dans des colères à ne plus pouvoir parler et, la gorge serrée, je lui criais dans la face des injures inarticulées. Puis je me sauvais dans notre chambre, pleurant et embrassant frénétiquement les Confessions… J’étais sûre qu’une injustice abominable nous était faite à ce grand livre et à moi…
Ma rancune allait jusqu’à penser que, si cette musique qu’ils jouaient avait été vraiment belle, eux n’auraient pu la comprendre.
Après ces scènes, Eitel sortait se promener. En rentrant, il me levait le menton.
— Allons, dis que tu as encore été déraisonnable, dis que tu es une petite bestiole…
— Non, je ne suis pas une bestiole !
De temps en temps, j’éprouvais un besoin fou d’être parmi les miens. Mais mes parents m’inspiraient un tel éloignement que je me bornais à faire venir Naatje et Klaasje.
Ils arrivaient vers onze heures, dans leurs meilleurs habits. Ils suaient cependant l’enfant pauvre : Naatje surtout, avec sa tignasse brune et rêche, mal peignée, et son nez retroussé. A Klaasje, il ne manquait que de beaux vêtements pour être exquis : ses jolies boucles blondes et ses beaux yeux aux longs cils, son mince petit corps élancé, faisaient mon orgueil, et j’allais le montrer chez la propriétaire.
J’ajoutais pour cinquante centimes de jambon à notre déjeuner, et l’on faisait deux fois le café, la machine viennoise ne contenant que deux petites tasses. Entre le déjeuner et le goûter, je les lavais et les peignais : Naatje en avait le plus grand besoin, la vermine et elle sympathisaient étroitement… Puis nous goûtions de thé et, quand ils étaient bien bourrés de tartines, je sortais la surprise : des petits gâteaux… En les reconduisant un bout, j’achetais une livre de lard pour les parents.
Je restais debout à les voir s’éloigner : ils se retournaient à chaque instant pour me dire bonjour de la main.
J’avais le cœur gros : leurs petits êtres mal habillés m’étaient encore si chers, que souvent je faisais quelques pas en avant pour les rejoindre, pour leur demander pardon de les avoir abandonnés… Alors je me demandais si je ne ferais pas bien de rentrer avec eux et de recommencer l’ancienne vie… n’était-ce pas mon devoir ?…
Mais l’idée de sentir à nouveau l’haleine alcoolique de mon père et de voir ma mère ruser pour me soutirer le plus possible, me hérissait, et vite je rentrais, me sentant retrempée de les avoir vus et maniés, mais quand même avec la sensation d’avoir été privée pendant quelques heures d’une chose essentielle à ma vie…
Je m’enfouissais tout de suite dans mon fauteuil, et, comme gourmande, je me remettais à lire.
Eitel était employé volontaire chez un grand banquier, il recevait deux cents francs par mois de son père ; moi, je donnais le plus clair de mes gains chez nous. Notre appartement coûtait soixante francs par mois, le piano vingt-cinq : nous étions donc très serrés.
Eitel, avec sa garde-robe apportée de chez lui, avait toujours son air de prince creux et engoué de soi. Ce fils de famille était cependant courageux devant la ruine, et j’étais étonnée de voir comment ce jeune homme, élevé dans le luxe, savait diviser notre budget : autant pour le loyer, autant pour la nourriture, autant pour les vêtements et les distractions… Si mes parents avaient eu le dixième de cet ordre… Quelle bêtise je dis là ! quand il nous tombait du pain ou des pommes de terre, nous étions si affamés que nous étions hors d’état de penser qu’il nous faudrait manger aussi le lendemain…
Un ami d’Eitel lui procura une agence de renseignements commerciaux. Il recevait 1 fr. 50 par renseignement et j’en cherchais dix à douze par jour : avec mon air de demoiselle aisée et comme il faut, cela allait tout seul. C’est ainsi que j’appris à connaître la ville dans tous ses recoins et à l’aimer.
Eitel m’avait dit que je devais m’informer si les gens étaient estimés et solvables et si leur commerce marchait. J’allais dans le voisinage demander simplement ce que je désirais savoir. Il paraît que j’étais très adroite, car on nous envoyait des éloges sur la façon dont nous prenions les renseignements.
Il m’arrivait des choses très embarrassantes, d’où je me tirais comme je pouvais… Je devais prendre dans le quartier de la rue Haute des informations sur une marchande de soldes. J’entre, à deux maisons de la sienne, dans un petit estaminet où, du dehors, je n’avais pu voir les consommateurs. Mais à l’intérieur il y avait trois femmes attablées, et à une autre table un homme. Les femmes buvaient des liqueurs aux fruits. Comme je restais près du comptoir, attendant les cabaretiers, une des femmes me demanda de loin ce que je désirais, ajoutant qu’elle était la « Madame ». Je vais près d’elle et lui dis à voix basse que je voulais lui demander des renseignements sur madame *** la marchande de soldes de deux maisons plus loin.
— Ah ! mais adressez-vous à elle, la voilà…
Et elle me montra une des deux femmes attablées avec elle.
Fichtre !…
— C’est à moi que tu veux parler ? pourquoi ça est donc ?
C’était une formidable Bruxelloise, de cinquante ans environ, rouge de teint, avec de grands yeux gris injectés de sang. Elle avait les bras sur la table et y enfouissait à chaque instant la tête, comme quelqu’un tombant de sommeil. Ses mains trop courtes avaient des doigts comme des boudins, aux ongles bordés d’un bourrelet de chair. Elle se tourna un peu de côté, leva vers moi la tête et son regard endormi ; dans ce mouvement, la masse énorme de son corps eut un remous de gélatine qui tremblerait sous une couche de graisse.
Comme je ne pouvais détacher mon regard de son énorme corps :
— Tu te dis qu’on pourrait bien en couper trois, comme toi, dehors de moi ?
— Trois, non, fis-je naïvement, mais…
— Deux et demi, tu veux dire… que pèses-tu ?
— Quarante-huit kilos.
— Comme je disais : trois… j’en pèse cent quarante-cinq.
Son coup d’œil endormi me jaugeait avec un telle indifférence, et me disait si nettement que cela lui était bien égal ce que je lui voulais ou ce que je pensais d’elle, que je n’avais aucune importance… Aussi la moitié de mon embarras disparut.
— Mon Dieu, madame, lui dis-je carrément, « je suis tombée dedans », je ne savais pas que vous étiez ici.
— Pourquoi ça est donc ? répondit-elle.
— C’est un renseignement commercial que mon frère, qui habite l’Allemagne, me demande pour vous.
— D’Allemagne ? je n’ai rien commandé en Allemagne, ça est une « carabistouille »… J’achète mes marchandises sur place, chez les commerçants en faillite, ou bien en fin de saison. Comme voilà, de madame, je viens d’acheter un stock de corsets…
La femme qu’elle me montrait me dévisageai depuis le commencement.
— Avouez que c’est pour une maison de renseignements, fit elle, car, l’autre jour, vous êtes venue chez moi, vous informer sur la grande maison de fourrures d’en face. Je vous vois du reste battre la ville dans tous les sens. Moi, je suis toujours en route pour écouler mes stocks de corsets : quand on vous a vue une fois, avec vos bandeaux, on vous reconnaît…
Bah ! fit la brocanteuse, ça m’est égal ce que « Madameke » me veut… Puis-je t’offrir une cerise ou prune, c’est bon pour la digestion… ça ne m’inquiète pas pourquoi que tu viens.
Très embarrassée, je refusai, mais n’osai partir sans dépenser : je pris une tasse de thé. La marchande de soldes ne voulut pas me la laisser payer.
— Petite, tu as une jolie taille, mais, avec un corset, tu serais beaucoup plus chic : j’ai là ton affaire, une vraie occasion… demande à madame qui me les a livrés.
L’homme riait, en me regardant d’un air goguenard.
Pendant des années, j’ai fait ce métier. J’étais souvent fatiguée à ne pouvoir dormir. Après avoir posé toute la journée, je commençais mes pérégrinations, et, pendant trois à quatre heures, je marchais jusqu’aux confins de la ville, et d’un bout à l’autre sans prendre le tramway. Eitel m’avait dit que je pourrais mettre tous les jours vingt centimes dans ma tirelire, si je ne prenais plus de tramway.
Mais j’étais très contente et fière d’aider sérieusement à nous faire vivre.
Maintenant que je n’étais plus tiraillée par le besoin, que je n’avais plus le spectacle de nos enfants qui souffraient, de l’ivrognerie de mon père et de l’incurie de ma mère, mon caractère s’était beaucoup adouci, et, Eitel et moi, nous vivions très paisiblement ensemble. Il se plaignait bien de temps en temps de mon insoumission, quand je ne l’avais pas consulté pour acheter de mon propre argent une voilette ou une paire de gants. Il en était choqué et me trouvait indisciplinée, mais je voyais très clairement que, s’il n’insistait pas davantage, c’est qu’il se disait qu’en somme je ne lui étais rien.
Quant à moi, un peu plus d’abandon de sa part, et je lui aurais été toute acquise, mais voilà… Heureusement, nous avions tous les deux un grand stock de jeunesse à dépenser. Cela se manifestait chez moi par un vif besoin de câliner : je grimpais sur ses genoux, et l’embrassais et l’ébouriffais jusqu’à ce que j’en fusse saoule. Lui fermait les yeux comme un matou, et, par la fente allongée de ses paupières, son regard m’observait, curieux.
Cependant je n’étais pas dupe de moi-même et, après, je me demandais ce que j’aurais fait de plus si j’avais eu confiance, si j’avais osé me laisser aller à tout dire et à penser tout haut, devant lui, comme je faisais devant Naatje. Ceci, je ne le pouvais, mais mes élans étaient irrésistibles.
Je sentais toujours chez lui, au milieu de mes abandons et de mes griseries les plus complètes, une réserve, une arrière-pensée de ne pas se laisser prendre. J’inspirais cependant une confiance illimitée, jamais il n’a cru que j’aurais pu le tromper, mais il voulait être libre au moment voulu : alors, il ne fallait pas trop se compromettre…
Notre lavabo était trop petit pour pouvoir s’y laver à deux : Eitel se levait avant moi pour faire sa toilette.
Un dimanche matin qu’il se lavait, tout nu, je l’observais de mon lit : les mouvements souples de ce beau corps de vingt-cinq ans, élancé et fin, m’intéressaient.
— Tu es bien beau, Eitel : si tu étais pauvre, tu pourrais poser chez les sculpteurs.
— Tu crois ?
— Ah ! oui… Eitel, prends donc la pose du « Gladiateur ».
Il prit la pose de face
— C’est ça… tourne-toi de profil… maintenant de derrière. Oui, c’est ça, tu es tout à fait le « Gladiateur » ; même la tête irait très bien : à ta figure, l’on ne voit pas non plus si tu es fâché ou content… Là, tu m’as bien fait plaisir : c’est très beau, le nu, surtout chez l’homme ; les rotondités de la femme me donnent toujours envie de taper dessus…
— Ah ! ma petite bête, tu me trouves beau… fit-il, en se recoulant sous les draps.
Il allait passer ce dimanche dans une maison de campagne, chez des compatriotes.
Moi, j’avais fait venir Naatje : j’avais une quantité de chaussettes à raccommoder. Eitel portait des chaussettes tricotées de coton blanc, marquées de deux grandes lettres rouges. La vieille gouvernante qui l’avait élevé les lui tricotait ; elles commençaient à s’user, et, après chaque lavage, je devais les ravauder. Mais, depuis un temps, j’avais eu beaucoup de renseignements à prendre, et le panier était plein de chaussettes qui devaient être revues.
Naatje et moi, nous nous mîmes à la besogne. A une heure, nous dînâmes et nous remîmes tout de suite après à notre tâche : à trois heures, toutes les chaussettes bien roulées étaient de nouveau dans le panier. Toute contente, je le posai sur une chaise pour qu’Eitel pût le voir en rentrant. C’est une des choses qu’il appréciait le plus en moi : d’aimer à coudre et à raccommoder…
Puis nous allâmes au concert du Parc. Naatje s’étonnait toujours de voir les hommes me dévisager, et les Belges ne vous l’envoient pas dire, s’ils vous trouvent à leur goût… Moi, j’y étais tellement faite que je ne le voyais plus ; mais, le jour où l’on ne m’a plus regardée, je m’en suis bien aperçue… Nous achetâmes quatre petits gâteaux et rentrâmes vers cinq heures. Je fis le thé et nous goûtâmes. Je commençais à m’habituer à la bonne nourriture, mais Naatje savourait avec délices.
— Tu es maintenant comme une dame, tu portes une robe à traîne, tu as un salon et tu manges de bonnes choses.
— Oui, mais souvent je ne digère pas la bonne nourriture, j’ai des maux de tête et des vomissements… Le docteur qui m’a soignée à l’hôpital dit que j’ai eu trop longtemps faim, que jamais je ne m’en remettrai.
Comme Naatje n’aimait pas à lire, nous regardâmes les anciennes gravures de modes.
— Tu vois, on portait des crinolines, mère en était encore affublée quand j’étais petite… Elle mettait, en sortant du lit, son énorme jupon à cerceau, puis descendait deux étages pour aller chercher de l’eau et remontait avec un seau plein dans chaque main. Sa crinoline se levait devant et derrière ; elle en a porté jusqu’en 1870.
Après le souper, je donnai un pas de conduite à Naatje ; en rentrant, je me couchai avec un livre : Le Père Goriot. A minuit, Eitel me trouva, les yeux encore étincelants d’un bonheur intense, d’avoir d’aussi belles choses à ma portée.
— Tu t’es amusé, Eitel ?… Regarde ce panier… toutes raccommodées… Puis j’ai lu : oh ! que c’est bon !… je n’aurais pour rien au monde voulu être aussi mauvaise que ces grandes dames. Comprends-tu ça, de mettre son vieux père sur la paille pour du luxe ? Une conduite semblable m’empêcherait de dormir pour le restant de mes jours.
Il se coucha.
— Mais tu ne dis rien… Est-ce que tu ne t’es pas amusé ?
— Oh ! si… Ecoute, Keetje, je t’ai toujours dit que nous devrions nous séparer. J’ai été toute la journée avec Mlle A…, j’ai vu qu’elle m’aime : son père est très riche, mais je suis de meilleure famille, elle sera enchantée de devenir ma femme… Je te demande donc, dans mon intérêt, de partir d’ici ; quand je serai marié, je te remettrai une somme d’argent.
Je ne pus répondre.
— Je te demande de faire cela pour moi.
— Et si je ne le fais pas ? demandai-je, suffoquée.
— Alors je te dirai que tu le dois.
— Eh bien, ne faisons pas de phrases…
Et je lui tournai le dos.
Je ne dormis pas une minute : je sentais la misère et l’ignominie me ressaisir. Puis une honte de devoir subir cela… Maintenant je me savais tout à fait jolie, je me savais aussi meilleure que beaucoup d’autres… alors pourquoi me traitait-on ainsi ?
Le lendemain, sans parler, nous allâmes chacun à notre besogne.
Chez le peintre, où je posais, je me mis à pleurer.
— Voyons, petite, qu’y a-t-il ?
Je le lui racontai.
— Peuh ! ne pleure pas pour cela, je vais commencer une grande toile avec toi… Tu veux louer une chambre garnie ; mais, si tu pouvais donner un acompte, tu t’achèterais des meubles au mois, et tu serais chez toi.
— J’ai cent quatre-vingts francs dans ma tirelire.
— Oh ! avec un acompte de cette importance, cela ira tout seul.
Et il me donna l’adresse d’un marchand, où un de ses amis, journaliste, s’était fourni pour mettre une petite femme dans ses meubles.
Le soir, je proposai à Eitel d’acheter des meubles dans ces conditions : il le trouva bien. J’allai avec lui chez le marchand, ce qui inspira confiance, et, avec mes cent quatre-vingts francs d’acompte et moyennant vingt-cinq francs à payer par mois, on me livra une chambre à coucher en noyer.
Huit jours après, je quittais l’appartement d’Eitel pour m’installer dans une petite chambre. Je pleurais, très angoissée, lorsque le premier soir il me quitta à dix heures. Mais, quand je regardai autour de moi ces beaux meubles tout neufs qui m’appartenaient et que je me disais que je pourrais lire jusqu’au matin Le Cousin Pons, sans devoir éteindre la lampe, quand je pensai qu’Eitel ne pourrait plus me défendre de faire venir mes petits frères et sœurs, alors je me sentis un peu plus tranquille… mais c’est égal, je sanglotais et appelais Eitel, en lui promettant de ne pas être un obstacle…
Pour faire croire qu’il m’avait quittée, il affectait de sortir seul. Un jeudi, il vint chez moi, les cheveux tout frisés.
— Quelle horreur ! fis-je, c’est trop…
— D’ici dimanche, ce sera atténué, l’ondulation paraîtra naturelle… Dimanche, je veux faire ma demande.
Le dimanche matin, il vint encore chez moi, jeune, pimpant, l’air radieux et sûr de lui. Je fus tellement choquée que, pour la première fois, je ressentis un mouvement de haine que j’eus grand’peine à réprimer… « Si je pouvais le prendre par la peau du cou et le flanquer par la fenêtre au milieu de ce tas d’ordures, quel régal !… » Mais, quand il fut parti, je pleurai encore amèrement, en tendant les bras vers la porte.
Toute la journée, je m’enfermai et, couchée sur le dos dans mon lit, je songeais… Cette effroyable misère, qui m’avait tenaillée pendant vingt ans, passait et repassait, avec toutes ses abjections, devant mon esprit angoissé… Puis voilà un an que je couchais toutes les nuits dans ses bras, qu’il m’appelait sa petite bête, que je lui faisais prendre le matin des poses de statue, et voilà que tout allait finir.
Je me levai et me fis une tasse de thé. Alors, assise dans mon pliant canné, je regardai autour de moi : les stores étaient baissés, une lumière rouge et jaune filtrait, mes meubles flambaient tout neufs, je buvais du thé dans une jolie tasse de faïence à ramages lilas.
« Tout cela est à moi, Eitel a promis de payer… Maintenant on me prête toujours des livres… les enfants grandissent et travaillent, je pourrai garder l’argent que je gagne, pour vivre… car ce serait immonde de me faire entretenir par l’argent que Mlle A… lui apportera : je ne le veux pas, criais-je, les poings tendus… En ce moment il doit être occupé à faire des simagrées : il est plus petite femme que moi… hein, si je pouvais entrer là et défaire mes cheveux, et lui dire : « Faquin, tu m’as prise avec de vrais cheveux ondulés ; chez toi, c’est artificiel, tu trompes sur la marchandise ; ne le prenez pas, mademoiselle, il est sec comme une peau de banane, c’est toujours moi qui l’embrasse… » Ah ! mon Dieu ! que peuvent-ils bien se dire en ce moment ? et moi qui suis ici à m’angoisser… Eitel, reviens, je serai ta petite bête encore plus câline… Comment vais-je savoir quelque chose ? »
J’attendis toute la nuit dans une grande anxiété, mais il ne vint pas.
Le lendemain, après son bureau, il entra chez moi, pâle, défait, et plus une frisette dans les cheveux.
— Hein ?
Il fit un mouvement de la main et se laissa tomber sur mon lit.
— Cette grue ne t’a pas voulu ?
— C’est à cause de toi, elle savait que j’ai une maîtresse.
Je grimpai sur le lit et le pris à bras le corps.
— Mon pauvre Eitel, je n’en peux rien, nous avons sans doute été imprudents… Tu ne lui as pas dit que nous n’étions plus ensemble ?
— Elle ne m’a pas laissé parler. J’ai fait ma demande dans le Parc : elle m’a brusquement quitté au vu de tout le monde et a rejoint les dames… Les hommes m’ont dit le pourquoi et les dames m’ont consolé.
— Eh bien, pour une demoiselle du monde, elle a du tact…
— Du monde… je lui faisais beaucoup d’honneur, ce sont des parvenus.
J’allais lui décocher une insolence, mais il me regarda.
— Que tu es jolie, ma bestiole, tes yeux sont comme des escarboucles…
Et, se mettant sur son séant :
— Fais-toi belle, nous allons dîner. M… sera surpris de nous voir arriver. Comme il s’étonnait de me rencontrer sans toi, je lui ai dit que nous n’étions plus ensemble : « Sapristi, m’a-t-il répondu, tu as quitté cette petite ? Eh bien, mon cher, tu as eu tort, elle est adorable, tu n’en trouveras plus comme ça… Si je l’avais su… »
Je mis ma robe mordorée à traîne, mon chapeau archiduc avec des plumes noires recourbées sur le devant, des gants de Suède jusqu’aux coudes, et, frémissante et grisée de joie, je sautai à son bras en montant la rue en pente… Je ne sais ce que j’avais ce soir-là sur moi, mais tous les hommes dans mon entourage m’auraient emportée s’ils avaient pu…
Après le dîner, nous allâmes en voiture découverte au Bois de la Cambre. J’avais la sensation d’avoir reconquis le monde.
Au retour, dans la voiture, le long de l’Avenue Louise, il m’enlaça la taille, je couchai ma tête sur son épaule et susurrai le lied de Schumann, que je lui avais souvent entendu chanter : « Ich grolle nicht wenn es herz auch bricht ».
J’étais tellement émue, quand nous arrivâmes chez moi, qu’il dut me porter jusqu’à l’étage.
Eitel était officier de réserve dans son pays ; il devait rentrer pour faire un service de deux mois. Il ne put me laisser aucun argent ; il m’abandonna sa garde-robe, très usagée, mais sans une tache, sans un faux pli ; au lieu de la passer à mes frères, je la vendis pièce par pièce et en fis un bon prix.
Je fus cependant très gênée cet été-là : les peintres travaillent plus à la campagne qu’à l’atelier, et je ne pouvais rien donner à la maison. Le passé n’existait plus pour moi ; aussi, quand un riche sculpteur, qui avait bien quarante ans, m’offrit deux mois de plaisir et de luxe, je lui répondis que je ne l’aimais pas, et je me demandai ce que « ce vieux » pensait de moi…
Eitel m’écrivit bientôt que son père avait remplacé sa garde-robe et lui avait remis une somme d’argent, que nous allions faire un petit voyage. Il m’envoya cent francs, me disant de le rejoindre à Cologne.
— Naatje, grand Dieu ! je vais faire un voyage ! Je vais pouvoir aller en chemin de fer pour mon plaisir ! je voyagerai en seconde ! Tu comprends, je ne peux pas descendre d’une troisième, quand lui, avec son allure de prince, m’attendra à la gare.
Ce fut, pendant quatre jours, une fièvre. Je battais, brossais, et repassais les robes qu’il me fallait emporter. Je m’achetai des gants frais, une voilette de gaze : je mis des faveurs bleues dans mes chemises, des nœuds bleus à mes pantalons. Je refrisai la plume d’un chapeau. Comme il me fallait prendre le train à six heures du matin et que la gare était à l’autre bout de la ville, je fis coucher Naatje avec moi ; la femme de journée devait passer la nuit dans mon fauteuil, mais elle préféra s’allonger par terre. Je ne fermai pas l’œil, et, à quatre heures, nous étions debout. Je m’habillai, grelottant d’émotion, et ne pus prendre qu’une tasse de thé.
J’avais une toilette exquise. Une jupe à grande tournure, en drap de dame écossais bleu marine et brun, avec des paniers bouffants sur les hanches, et très drapée derrière ; sur le devant, depuis la taille jusqu’au bas de la jupe, des nœuds de velours brun ; elle était plus courte derrière que devant. Le corsage à petites basques, en cachemire des Indes brun uni, froncé sur les épaules et au cou, les plis ramenés dans la taille, des petites manches très collantes dépassant à peine les coudes ; une ceinture en ruban Régence brun, à boucle dorée, enserrait ma taille de quarante-huit centimètres ; l’étroit col droit, fermé par une broche de pierre jaspée brune, laissait émerger mon long cou. Une petite capote, en paille de riz mordoré, très échancrée derrière, découvrait mon gros chignon blond à reflets fauves ; la passe devant se relevait en une pointe, pincée ; l’intérieur était garni d’une dentelle brune plissée ; sur le côté gauche de la calotte, une grande cocarde de nœuds de velours brun montée en aile d’oiseau ; des petites brides nouées de côté sous le menton encadraient ma figure à bande aux blonds ondulés. Aux pieds, des bas de fil brun à coins à jour et des souliers vernis. De longs gants de Suède et une ombrelle de soie, à reflets bruns et bleus, achevaient cette mise très à la mode de l’époque, et à laquelle j’avais donné ce cachet personnel qui marque les toilettes que l’on fait soi-même.
Deux jeunes gens, un jour, ont caractérisé en trois mots mon allure. Passant à côté de moi, ils murmurèrent : « Petit cheval anglais… »
A cinq heures, la voiture était là, et, accompagnée de Naatje, je me rendis à la gare. J’eus à attendre trois quarts d’heure. Enfin je montai en wagon ; moitié riant, moitié pleurant, je disais à Naatje :
— Je vais voir le Rhin ; les Allemands parlent aussi de leur Dôme… Je vais voir tout cela ! figure-toi ! figure-toi !
Quand le train se mit en marche, j’eus une secousse, par tout le corps, qui me coupa la respiration. Je criai encore des tas de choses à Naatje, par la portière.
Son regard me surprenait. Jusqu’alors je n’avais jamais songé qu’elle grandissait et aurait pu être jalouse. Elle avait tellement vécu dans mon ombre, je m’étais tant démenée pour leur procurer du pain, que je croyais que le reste m’était dû et qu’elle surtout, qui en profitait si largement, devait trouver tout simple que moi, Keetje, dont elle finissait les robes et les gants, j’eusse tout cela… Cependant son regard, ce jour-là, me fut une révélation.
Je passai le voyage à regarder par les fenêtres du wagon. Chez les peintres, j’entendais presque toujours deviser sur la figure. J’allais donc plus vers les tableaux de genre et le portrait. Dans mes rares excursions à la campagne j’avais surtout été frappée par le parfum, la pureté et la largeur de l’air que j’y respirais, et par les fleurs des champs. Mais, pour le paysage, il ne me disait grand’chose…
Et voilà que tout d’un coup, par les portières de mon wagon, le paysage se dévoila à moi en ses nuances changeantes : le ciel, les nuages et la rosée qui perlait aux brins d’herbe, les bêtes dans les prairies, les moulins, les paysans au labour, me saisirent et m’émurent en une joie, un bien-être que je n’avais jamais ressentis. « Peut-être, me disais-je, est-ce spécialement beau par ici ? » Et je me tournai vers les autres voyageurs, pour voir leur impression : plusieurs dormaient, d’autres lisaient des journaux ; un Juif, entre deux âges, me dévorait de ses yeux étincelants. Je me remis au paysage, et, de Bruxelles à Cologne, ce fut un enchantement.
A Verviers, il fallut descendre du train pour la manœuvre. Comme je regardais les livres à l’étalage de la salle d’attente, le Juif, en me frôlant de près, me demanda s’il pouvait m’en offrir. Je ne répondis pas. Je croyais lui échapper en montant dans un autre wagon, mais il y monta après moi, et, pendant le reste du parcours, son regard libidineux me distraya de la féerie nouvelle qui se déployait à l’extérieur.
A Cologne, Eitel m’attendait. Comme je sautais du wagon, fraîche et riante, comme ma toilette était de bon goût, et qu’à peine à terre hommes et femmes remarquaient mon exotique fragilité, il eut un mouvement d’orgueil et me baisa la main comme à une grande dame. A l’hôtel, il me prit dans ses bras :
— Ma petite bête, quand on ne t’a pas vue depuis un temps, ton allure de pensionnaire et de jeune fille du monde frappe, et jamais personne ne pourrait soupçonner ce que tu es…
Ce que je suis ! ! ! J’étais prête à pleurer… Tout avait été si beau… Enfin ! ! !
Nous visitâmes le Dôme. Il ne me disait rien : cette église toute neuve, avec ses bandes d’Anglais qui entraient et sortaient… Comment jouir de quoi que ce soit, entourée de bruissements de Bædecker qu’on compulse et de pas qui résonnent… et cette odeur confinée qui vous oppresse… Je préférais de beaucoup Sainte-Gudule et Notre-Dame du Sablon. Eitel en était indigné.
Je suis retournée deux fois à l’Aquarium pour voir un poisson couleur soleil, grand et gras comme une carpe, dont les évolutions dans l’eau me surprenaient. Par les jeux de lumière, il était tantôt en or battu, tantôt en beurre frais, puis orange : je ne pouvais m’en rassasier.
J’avais posé chez un ministre plénipotentiaire, qui faisait de la peinture d’amateur. Il savait que j’allais beaucoup au Musée.
— Et que regardez-vous de préférence ?
— Les maîtres hollandais… Devant un Pieter de Hoogh, je ressens tout le calme des grands canaux d’Amsterdam, et Rembrandt me remet dans le quartier juif.
— Et les gothiques, les regardez-vous ?
— Ils m’agacent : cette humanité est fausse, elle ne sent pas. Quand on lance des flèches dans le corps de saint Sébastien, sa figure ne bouge pas, et, sur des tableaux où l’on torture les gens, ceux qui les entourent parlent de leurs petites affaires… c’est crispant, c’est irréel.
— Vous vous trompez : l’humanité n’avait pas la sensibilité de maintenant ; puis ils croyaient en Dieu, le reste ne les touchait guère…
Il avait un tableau gothique dans son atelier.
— Venez ici, regardez cette Vierge avec l’enfant Jésus. Rien ne peut ébranler sa sérénité : pour elle Dieu est là, aussi palpable que moi ici. Palpez-moi pour voir si j’y suis… riait-il.
— Merci, je vous crois sur parole.
— Eh bien, elle aussi croyait sur parole.
Je la regardai longuement, mais n’arrivais pas à saisir cette beauté placide. « Pourquoi s’est-elle laissé faire un enfant ? me demandais-je ; quel intérêt pouvait-elle trouver à ce jeu ? » Même les mains me semblaient molles et bonnes à rien.
— N’importe, si vous ne saisissez pas maintenant, allez tout de même au Musée, voyez et revoyez-les : peut-être arriverez-vous à comprendre…
Je suivis le conseil et, avec Naatje, je visitais les salles gothiques, mais je ne pouvais aimer cet art. Etre ainsi confit en Dieu et ne pas sentir la vie qui se démène autour de soi, me semblait invraisemblable. Puis ces corps figés, cette étrange perspective me déroutaient…
A Cologne, comment cela se fit-il ? je fus éblouie devant les gothiques : la couleur délicate et forte, et justement cette paix inébranlable, me prirent entièrement.
— Tu es ridicule, fit Eitel, ces êtres contorsionnés ne peuvent être beaux : tu fais semblant, parce que tu poses chez des peintres, de t’y connaître… Ces tableaux sont grotesques.
Je n’aurais pu dire nettement pourquoi je les aimais maintenant, mais je me sentais pénétrée d’une vibration exquise et d’une gratitude qui m’envahit toujours devant de belles choses.
— Viens, je vais te montrer un beau tableau.
Et il me conduisit devant le portrait de la Reine de Prusse descendant un escalier. Elle porte un voile autour de la tête et du cou : Eitel me disait que c’était pour cacher ses écrouelles. Ecrouelles à part, que je jugeais être un malheur, je trouvais que le tableau comme la reine avaient l’air pécore…
J’entraînai à nouveau Eitel vers les salles gothiques.
— Non, laisse-moi tranquille, ces grosses têtes vulgaires sont insupportables : est-ce que Dieu et les Saints peuvent avoir cette expression abêtie ?
Et devant la Vierge à la Roseraie :
— C’est une image coloriée pour enfants.
— Le peintre N… a un vieux livre de prières, il m’en montre quelquefois les images, qu’il appelle des enluminures, en tenant lui-même le livre à la main de crainte que je ne l’abîme. Eh bien, les petits anges en robes jaunes et roses autour de la Vierge sont peints comme ces images ; leurs petites figures ont la même fraîcheur et, comment dirai-je, le même émaillé… Je trouve cela délicieux.
— C’est enfantin.
Devant une toute petite toile d’un maître hollandais inconnu, Die heilige familie beim mahle, qui m’attira comme par un aimant, il s’esclaffa encore.
— Regarde, fis-je, ils portent le bonheur sur leur visage, ils sont heureux d’être ensemble… et vois donc, là-haut, sur un meuble, cette cafetière en étain, et, sur cette étagère, le coffret et le livre de prières… Ce rouge brun des boiseries, je l’ai déjà vu sur un tableau, au Trippenhuis à Amsterdam : un tout autre tableau, mais il y avait ce rouge, le tableau était de… de… Pieter de Hoogh.
— Tu m’agaces, c’est un ménage de paysans, dépourvus de toute élévation d’esprit. Ces peintres ne comprenaient pas la grandeur de Dieu et des Saints.
— Mais Joseph était menuisier…
— C’est égal, l’art doit servir à nous montrer Dieu et les Saints comme des êtres au-dessus des autres… Puis des cafetières et des livres de prières, et cette table mise, sont ridicules : tout cela n’existait pas à l’époque du Christ. Si tu étais plus instruite, tu ne pourrais pas admirer ces choses abracadabrantes. Il n’y a aucun ordre dans la tête des artistes, ils sont ignorants ; sinon ils ne peindraient pas des anachronismes de ce genre.
Cela me la clouait. Cependant je pleurais presque d’émotion, et j’aurais voulu embrasser le petit tableau.
« L’artiste, me disais-je, qui ne savait pas quels ustensiles de ménage on avait à l’époque du Christ, a peint ceux qu’il voyait autour de lui, pour rendre le bonheur que cette Sainte Famille ressentait à se trouver chez elle, au milieu de ses objets intimes, après tous les embêtements de son voyage à Bethléem et les angoisses qu’Hérode lui avait fait endurer. Ils ne l’avaient pas volé, pensais-je, et Joseph est un homme, et la Vierge une femme : il n’y a que le petit Jésus qui soit autre chose… Cependant, à le voir là, avec le pain qu’il a pris sur la table, on dirait Klaasje quand il était petit… Joseph a été très chic en gardant la Vierge, bien qu’elle fût enceinte d’un autre, car, à ces histoires d’ange, je ne puis y croire… Eh bien, une fois toutes ces misères derrière eux, ils sont tellement heureux qu’ils sourient inconsciemment… Le peintre a voulu montrer leur vie intime, et zut pour les ustensiles de l’époque ! J’en aurais fait autant, et je suis peut-être si à l’aise avec les artistes parce qu’ils ne s’arrêtent pas à ces niaiseries-là… »
Je ne pouvais me détacher du petit tableau. Je le compris mieux que tous les autres tableaux de sainteté, et me rappelai combien nous étions heureux les rares fois qu’il faisait bon chez nous autour de la table : le jour, par exemple, que le loyer était payé et qu’il nous restait un peu d’argent pour un repas chaud ou du café avec des tartines beurrées. Alors j’avais Klaasje sur mes genoux ; mère, Katootje ; et les autres enfants étaient autour de nous, et père découpait le pain comme Joseph. Chaque fois j’en avais chaud au dedans de moi… « Si j’avais pu avoir un peu plus de ces bons moments, je ne serais pas ici en compagnie de ce monsieur instruit, mais avec qui je me sens si étrangère, si mal à l’aise… Sa reine de Prusse a une tête de bonne d’enfant. S’il trouve cette figure jolie, comment peut-il aimer la mienne ? Aussi il ne l’aime pas ; mais les autres me trouvent bien et ça le flatte. Quand on m’admire, c’est lui qui rougit d’aise ; tout son être exprime alors : « hein, c’est moi qui couche avec elle, et vous voudriez bien être à ma place… » Je ne l’ai vu ému qu’un jour de dégringolade de Bourse : alors de grosses larmes lui coulaient le long de ses joues, et il tremblait comme une feuille… »
A Bonn, nous traversâmes le Rhin en barquette et visitâmes les « Siebengebirge ». La campagne m’enivre, je m’y dilate et m’y sens prise de joie, d’amour, et d’une folie d’embrasser que rien d’autre ne peut me donner, et, quand lentement nous montâmes en voiture les routes étroites des montagnes, et que je vis tout le pays et le Rhin se déployer, je fus prise d’une exaltation qui me fit tout oublier.
— Eitel ! comme c’est beau ! comme je t’aime de me montrer tout cela !
Et je l’embrassai, en le prenant à bras le corps.
— Mon Dieu ! sois donc convenable, nous avons toute la nuit pour nous embrasser…
Le lendemain, nous continuâmes en bateau vers Bingen. Le Rhin me laissait assez calme : en somme, je ne l’ai trouvé très beau qu’entre Bingen et Saint-Goar, pendant un orage derrière lequel le soleil dorait la Lorelei.
Jamais la différence de nos goûts ne s’était affirmée comme pendant ce voyage. Même le Niersteiner et le Rüdesheimer, que nous allions déguster chez les vignerons, ne nous faisaient pas la même impression. Eitel le dégustait comme s’il accomplissait un rite, et il devenait mélancolique ; moi, ils me rendaient gaie et bavarde pendant une demi-heure, puis des maux de tête me suppliciaient.
Les petites truites aux pommes de terre cuites à l’eau et au beurre fondu avaient toute ma sympathie, j’en demandais à chaque repas, et les compotes aigres-douces me plaisaient infiniment comme goût… mais, comme digestion, ah ! mes enfants !
J’aimais beaucoup, dans les bourgs, les petites églises à deux et à quatre tours, qu’Eitel me disait être des églises romanes, plus anciennes que les gothiques. J’aimais aussi le regard honnête et franc des paysans que nous voyions travailler dans les vignes, et, quand le soir, assis sur les seuils des maisons, ils chantaient leurs Volkslieder, je me sentais leur sœur… Puis, le long des routes, les arbres fruitiers que tout le monde respecte, m’étonnaient. Essayez donc d’en planter, en Belgique, le long des chemins publics ! on les saccagerait quand les poires n’auraient encore que la grosseur d’une noisette…
Je suis revenue avec un lot de sensations dont, pendant des semaines, je me suis délectée, et, quand les peintres furent rentrés, j’étais fière de leur raconter que j’avais vu les gothiques de Cologne, qu’eux ne connaissaient que de réputation ou par des photographies.
Un peintre flamand trouvait même que c’était idiot que, moi, j’eusse pu aller voir ces merveilles, et pas lui ; mais que rien n’était juste dans notre ordre social ; que les femmes, du reste, portent un capital en elle, qui leur permet d’arriver à tout… J’étais tellement vexée que je sautai en bas du plateau, en disant qu’il regrettait sans doute de ne pas posséder semblable capital, mais que, s’il l’avait eu, il n’en aurait pas usé pour aller voir des tableaux, mais bien pour faire des dîners fins rue des Harengs. Je savais qu’il était goinfre et n’allait que dans les maisons où on l’invitait à dîner. Puis je le plantai là… J’en avais assez, à la fin, de tous ces lourdauds flamands et prussiens, dont je devais subir les mufleries…
Eitel avait trouvé un commanditaire et il s’était établi pour son compte ; mais il n’était pas homme à lâcher une affaire aussi bonne que les renseignements, qui nous rapportaient au moins trois cents francs par mois. Ils ne lui donnaient au reste d’autre besogne que le bulletin à rédiger, puisque je les cherchais tous.
Mes meubles étaient payés. En passant par chez le marchand, je vis, à vendre d’occasion un mobilier de Malines pour salle à manger. Que me passa-t-il par la tête ? J’entre et demande le prix.
— Trois cents francs pour le tout.
— Pourrai-je payer par mois ?
— Certainement, madame, des clientes qui paient comme vous sont rares.
— Alors je vous l’achète ; mais je n’ai pas d’appartement où le placer, je vais en chercher un.
Eitel était de mon avis, qu’il serait plus commode d’avoir plusieurs chambres, et comme les affaires marchaient… J’allai à la recherche d’un appartement. J’en trouvai un tout à fait à ma convenance : un grand salon à trois fenêtres sur le devant, une bonne chambre à coucher sur le jardin, une cuisine à l’annexe, une cave pour le charbon et les provisions, et une mansarde pour la bonne.
La bonne ?… Jusqu’à présent je m’étais contentée d’une femme de journée, mais, puisque j’avais une chambre de bonne, autant en prendre une…
Marie, la femme de journée, m’avait froissée. Elle était d’abord venue travailler, enceinte, puis son enfant à la mamelle : on le mettait dans mon lit pendant qu’elle rangeait le ménage. Après, elle venait avec deux enfants, l’un au sein, et l’autre trottinant à la main : je gardais les petits, et lui assurais qu’elle pourrait m’amener six gosses, s’il lui plaisait d’en avoir autant…
On avait, pendant que j’étais sortie, volé à la locataire principale, qui était blanchisseuse, toutes ses cuillers et ses fourchettes en étain ; étant venue bavarder avec Marie, elle avait prétendu que mes fourchettes et mes cuillers étaient à elle. Eh bien, Marie les lui avait remises ; elle ne m’avait rien dit, et je cherchais mes ustensiles. Comme je soupçonnais que c’étaient les gens de la maison qui m’avaient volée, chaque fois que je sortais, j’interpellais d’en bas Marie, lui recommandant de fermer la porte, puisque l’argenterie se sauvait. La blanchisseuse en était si ennuyée qu’un jour elle me rapporta le tout, en expliquant qu’elle avait bien cru que les fourchettes et les cuillers lui appartenaient, puisque Marie les lui avait laissé prendre.
Une autre fois, j’avais reçu des prunes encore vertes, que je mis dans mon buffet pour les laisser mûrir. Pendant que Marie rangeait le salon, je lui dis, de mon lit, de ne pas laisser sa petite manger de ces prunes, qu’elle aurait des coliques… Et Marie allait raconter chez les voisins que j’étais tellement chien, que j’avais peur que sa petite prît une prune…
Je faisais toujours manger la couturière à ma table. Quoi ! c’était une fille comme moi, je n’allais donc pas faire des manières avec elle… Quand j’étais sortie, elle et Marie buvaient le « Kirschenwasser » qu’Eitel avait rapporté de la Forêt Noire et qu’il dégustait avec des compatriotes.
Je ne comprenais rien à ces petites fourberies. Eitel m’ouvrit les yeux.
— Tu es bonne ! pour ces gens, tu es « Madame », et les domestiques sont les ennemis naturels des maîtres…
— Tu crois que c’est cela ?… mais non, j’ai été plus pauvre qu’eux, et je n’ai jamais trompé ceux qui avaient confiance en moi.
Sans que je le voulusse, une distance s’établissait entre ceux que j’avais regardés comme mes égaux et moi. Je n’avais jamais fermé une armoire, je me fis un trousseau de clefs ; et, quand le sucre avait disparu, je demandais ce qu’il était devenu. La brèche s’élargissait. Souvent encore j’avais honte de ne plus me sentir à l’aise avec eux, de ne plus avoir confiance, et de me rendre compte que, de jour en jour, je les aimais moins. Mais pourquoi me traitaient-ils en ennemie, et en patronne qu’on écorche le plus qu’on peut ?
« Alors ils ne me considèrent plus comme une des leurs, et ils vont me traiter en être suspect, parce que je ne suis plus pauvre ?… Les pauvres ne peuvent donc aimer que les pauvres, et les riches que les riches ?… »
Tout cela me fit longuement réfléchir ; j’en étais profondément affectée, mais je ne trouvais pas de solution : je n’étais plus comme eux, et ils me le faisaient bien voir…
* * *
Au rez-de-chaussée habitait en meublé une jeune femme de vingt-deux ans. Elle passait ses journées en jupon et en caraco blancs, les cheveux sur le dos. Un vieux docteur lui rendait visite deux fois par semaine, pendant que son équipage se promenait dans le quartier. Souvent, elle donnait le soir à souper : alors, c’était des jeunes gens qu’elle recevait. La blanchisseuse faisait la cuisine et se joignait aux convives. On chantait, on criait ; le souper fini, l’on cassait la vaisselle, et la jeune femme accompagnait chaque objet qui volait en éclats d’un rire en cascade.
Quand j’eus fait sa connaissance, je lui demandais pourquoi elle cassait sa vaisselle. Elle me répondit, en rougissant, qu’elle avait perdu, depuis bientôt deux ans, son amant qu’elle avait connu à l’âge de quinze ans ; qu’ils s’aimaient follement, et que, dans un accès de fièvre chaude, il s’était tué en se jetant par la fenêtre.
— Je ne savais même pas qu’il était malade, quand j’appris qu’il était mort. L’enterrement a passé sous mes fenêtres, avec les prêtres qui chantaient, pendant que les cloches de Sainte-Marie sonnaient le glas à toute volée. J’étais toute seule à hurler chez moi… Alors j’ai fait la connaissance du vieux… Je suis fille d’officier ; j’étais orpheline, j’ai été élevée en pension, mais n’ai rien appris qui pût me faire gagner ma vie… Quand le spleen me prend, je donne à souper, et je casse tout, et je ris… je ne ris ainsi que depuis qu’il est mort…
Elle allait toutes les semaines porter des fleurs sur sa tombe, et rentrait chancelante et défaite. Le même soir, elle donnait à souper et mettait tout en miettes. Je comprenais sa douleur et m’émouvait avec elle, mais je ne saisissais pas sa façon d’y remédier.
— Pourquoi délibérément commettre des actes avilissants ? La vie en impose déjà assez malgré nous.
Elle me regarda, effarée.
— Mon Dieu, je n’ai jamais pensé aussi loin… vous résumez cela en cinq sec.
Elle rougissait encore, très gênée.
Un ami d’Eitel devint son amant. Nous sortions beaucoup à quatre, et elle ne cassa plus rien.
Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’elle était fille d’officier et avait été élevée dans un pensionnat.
* * *
L’ami d’Eitel se plaignait que la nourriture de restaurant le rendait malade. Eitel dînait chez moi ; il proposa à son ami de dîner avec nous.
— Il me payera trois francs par repas, et, comme j’ai acheté des vins de Moselle et du Rhin chers, je rentrerai un peu dans mes frais.
J’avais acheté un livre de cuisine ; la maîtresse d’un peintre m’avait expliqué quelques plats, et j’étais arrivée à savoir fricoter une excellente cuisine bourgeoise. Avec l’aide de ma petite bonne, je nous préparais de savoureux petits repas.
— Bah ! une personne de plus… je veux bien.
J’étais du reste bonne camarade avec Fritz ; nous nous appelions par notre petit nom, et je lui faisais souvent des tisanes pour son mauvais estomac.
Mais voilà qu’un jour, pendant que la bonne mettait la table et que j’étais à m’agiter autour du fourneau, je dis à Fritz qui entrait dans la cuisine :
— Venez, montez ce plat…
— Ah ! non, pour qui me prenez-vous ! Moi, monter des plats !…
— Mais je les monte bien.
— Oh ! vous !
— Ah ! moi !
Je ne dis plus rien, mais, quand il fut parti, je déclarai à Eitel que je ne voulais plus faire à dîner pour son ami.
— Je lui ai demandé cela sans réflexion, sans y attacher d’importance : je croyais que nous étions tous bons camarades ensemble. Chez les peintres, l’un moud le café, l’autre coupe le pain, sans faire de manières… Mais s’il me prend pour la cuisinière, il se trompe, et il ne mangera plus chez moi qu’invité.
— Mais voyons, nous y gagnons, il paie bien, c’est un malentendu.
— C’était un malentendu de ma part de croire que ce monsieur était un ami. Je ne veux plus ; un point, c’est tout.
— Quelle créature indisciplinée tu restes, Keetje : ton allure est distinguée, mais tu es une sauvage…
— Ça m’est égal.
— Et ce vin que j’ai acheté ?
— Tu n’as qu’à le boire, voilà.
* * *
Eitel de nouveau voulait se marier. Il avait encore fait croire qu’il m’avait quittée et ne venait me voir que le soir très tard.
J’avais ordinairement passé la soirée chez un peintre qui, depuis douze ans, vivait avec sa maîtresse que tout le monde appelait sa femme. En rentrant, je me couchais et lisais : c’est presque toujours lisant qu’Eitel me trouvait. Il en était agacé.
— Les femmes qui lisent se gâtent l’esprit : elles se faussent.
— Pourquoi ? cela ne m’empêche pas de savoir la cuisine, ni de faire ma toilette depuis la chemise jusqu’au chapeau, y compris le corset… il n’y a que mes gants, mes bas et mes bottines que je ne fabrique pas moi-même. Je t’ai confectionné des caleçons, et je raccommode depuis des années tes bas. Quant aux renseignements, tu dis toi-même qu’un employé ne s’en tirerait pas aussi bien. Alors, en quoi cela me nuit-il ?
— Je ne sais pas, les femmes qui lisent…
— Je le sais, moi, vous n’en faites pas ce que vous voulez.
— Tu deviens si insolente, Keetje…
— Ah ! tu m’horripiles, et je suis bien contente de ne pas vivre de toi.
— Comment ça ?
— Non ! ce que tu me donnes, je le gagne en cherchant des renseignements. Donc, je ne suis pas entretenue par toi, et nous ferions mieux, puisque tu veux te marier, de nous traiter en hommes d’affaires.
— Tu as trouvé cela toute seule ?
— Mais oui, j’y pense nuit et jour. Quand tu te marieras, tu devrais me laisser ces renseignements : c’est tout ce que je te demande. Je saurais parfaitement rédiger les bulletins, je fais bien le reste…
— Ces renseignements m’appartiennent, et, une fois marié, je verrai si tu es gentille… J’en pleurais de rage… Si j’avais ces renseignements à moi, je pourrais vivre sans lui, et maintenant, je voudrais tant le quitter…
Le peintre, chez qui je passais souvent la soirée, avait parmi ses élèves un étudiant en médecine, fils de famille, qui s’occupait de littérature et de peinture. Ce jeune homme venait également beaucoup le soir chez son professeur et souvent me reconduisait. Nous causions de nos lectures, il me prêtait des livres, et nous débattions surtout des idées humanitaires. Vous voyez d’ici, s’il s’agissait d’iniquités, comme je fulminais contre le bourgeois…
— Deux enfants naissent, maison contre maison : l’un sera entouré de dentelles, l’autre de guenilles ; l’un aura tout dans la vie, l’autre rien. C’est une infamie… un enfant est un enfant, et tous devraient être égaux, et souvent le plus pauvre est le meilleur et le plus intelligent… Un enfant de riche a mille chances contre une de devenir un gredin…
Ce langage me changeait de celui d’Eitel, pour qui les pauvres étaient infailliblement des imbéciles et des tarés. Je faisais donc chorus avec le jeune homme, et tous les deux, la tête en feu, les yeux étincelants d’enthousiasme humanitaire, et souvent les larmes aux yeux, mais toujours la gorge sèche à force de parler et de vouloir exprimer avant l’autre l’idée qui nous traversait la tête, nous prolongions notre promenade et faisions deux fois le tour des boulevards qui entourent la ville, sans pouvoir nous quitter ou nous taire.
Une fois, nous avions rencontré des amis d’Eitel ; pour ne pas être soupçonnée, je le lui dis le même soir.
— Je suis plutôt content qu’on t’ait vue avec un autre : on ne pourra plus aller dire à la jeune fille que je courtise que j’ai une maîtresse.
Le jeune homme ne me parlait pas d’amour.
Nous nous promenions ainsi depuis un an, quand il me demanda si je voulais l’accompagner à Bruges où il devait se rendre pour son père. J’acceptai avec joie.
En chemin de fer, nous parlions intarissablement. Le long des voies, les genêts en fleurs me mettaient en extase. Je n’en avais jamais vu : cela surprit si fort le jeune homme qu’il en fut tout ému.
— Tous les enfants devraient être élevés à la campagne et s’y ébattre librement…
Bruges me donna cette sensation de calme qui me fit tant aimer les canaux d’Amsterdam. Nous nous promenâmes sur ses quais, sans dire un mot, comme intimidés : mes idées humanitaires étaient loin…
Les pignons miroitaient dans l’eau. Les femmes avec leurs manteaux, le capuchon ramené sur la figure, marchaient d’un pas attardé, en cette nonchalance qui donne l’impression qu’elles pourraient aussi bien faire cette course le lendemain ou l’année suivante. En hésitant, elles dépêtraient une main blême de dessous leur manteau, pour sonner aux portes anciennes, laquées noir ou vert, craquelées par le soleil, que d’autres femmes, en des attitudes de religieuses, ouvraient précautionneusement sur de larges corridors dallés de pierres bleues et blanches, dégageant des odeurs de cire et de conserves, des parfums d’encens, des effluves d’enfermé, de rideaux clos…
Nous fûmes enlacés par la torpeur ambiante, et fîmes de longues haltes sur les bancs, devant l’eau grasse où les cygnes voguaient en laissant de grands cercles derrière eux.
Dans les ruelles, les dentellières au seuil de leurs portes, émaciées et jeunes, vêtues de guenilles, croisaient les fuseaux sur le carreau, et, sous les épingles, les dentelles se dessinaient somptueuses et aristocratiques. Elles nous ramenèrent à nos idées humanitaires, et notre indignation fut grande de voir les créatrices de tant de luxe raffiné être si lamentables. Et je lui contai comment ma mère s’était crevé les yeux à cet élégant métier ; comment, petite, quand je me réveillais la nuit, je la voyais toujours inclinée sur le coussin, ses doigts mêlant nerveusement les fuseaux, éclairée par une petite lampe à huile qu’on appelait « morveuse », parce qu’il fallait la moucher tout le temps…
Puis nous allâmes sur la Place prendre le café à une terrasse de restaurant. Des hommes et des jeunes gens, ne sachant visiblement aucun travail, poussant comme les mauvaises herbes entre les pavés des rues endormies, errant comme des quantités inutilisées et s’accroupissant au soleil au coin des carrefours, venaient nous demander du sucre. Je leur en donnais, avec dix centimes. Les uns allaient le dire aux autres, et bientôt il y en eut un tas, qui débordaient de joie quand ils recevaient deux sous. Les larmes me sautèrent aux yeux.
— Venez, mademoiselle, c’est épouvantable. Une société où il y a des êtres dans cet état, est infâme, elle sera chambardée un jour…
Nous grimpâmes sur le Beffroi. Au sommet, un savetier faisait son travail de raccommodage de chaussures. En regardant à distance par les ouvertures, mes genoux s’entrechoquèrent et je fus prise de vertige : mon camarade dut me prendre le bras pour descendre. Une fois dans la cour, nous nous attardâmes sur les degrés d’un perron, à nous délecter dans cette sensation d’autres âges, d’une autre vie, que tout Bruges dégage et que j’aime par-dessus tout.
Il m’appelait « mademoiselle », je l’appelais « monsieur », et nous avions chacun notre chambre.
Le lendemain, nous partîmes, en carriole, pour Damme. Le long du canal, il me parla d’Ulenspiegel et de Nele, de de Coster. J’avais posé pour Nele, chez un sculpteur qui m’en avait expliqué le caractère pour la pose à prendre, mais je n’avais eu de cesse que lorsque j’eus lu le gros livre et que j’eus bien compris Nele et son adorable amour. Le jeune homme disait :
— Ulenspiegel aimait Nele, mais il aimait la Flandre avant tout, c’est-à-dire l’idée, et il sacrifia son amour. Il partit à la recherche des Sept qui devaient sauver la Flandre… Quand un homme veut combattre pour ses idées, il ne doit pas s’encombrer de femme, dit mon père, un homme qui a une femme est mort pour la cause.
— Mais c’est Nele qui sauve Ulenspiegel de la pendaison, en le réclamant pour époux… Quant à votre père, il s’est marié…
— Oh ! à quarante ans.
— Alors, à quarante ans, on peut abandonner la cause ?
Cette réponse le dépita : son père, pour lui, était l’oracle.
— Mon père était jeune et beau, mais pauvre. Aucune femme ne l’a aimé. Quand il eut de la fortune, il n’eut qu’à choisir : elles lui couraient après.
Je sentais qu’il ne fallait pas toucher à ce que ses parents lui enseignaient ou lui disaient, et qu’il était même très pointilleux sur ce chapitre. Moi, j’étais prévenue contre les parents, et j’aurais pu le froisser en lui répondant ce que je pensais.
Nous avions le même âge, mais je me sentais beaucoup plus âgée : la vie m’avait mûrie. Lui était gavé de théories : on n’avait qu’à prendre tous les enfants, les bien élever, et tous auraient été des êtres d’élite… Je ne savais pas très bien, je disais comme lui, mais je sentais cependant que ce n’était pas ça…
Nous descendîmes de carriole pour cueillir des fleurs des champs ; nous en mîmes des brassées dans la voiture et fûmes bientôt à Damme. La carriole s’arrêta devant l’ancien Hôtel de Ville, où était le relais. Nous visitâmes d’abord la vieille petite ville, morte et abandonnée, n’ayant plus que quelques masures, dont les habitants, par-dessus les petits rideaux, nous regardaient, effarouchés. Je voulais avoir un bonnet flamand comme celui avec lequel j’avais posé ; mais il n’y avait aucun magasin dans la ville. On nous indiqua la maison de la femme qui les confectionnait. J’en trouvai un en indienne jaune à fleurettes rouges, je le mis tout de suite : il me seyait comme faisant partie de moi-même. La vieille femme s’extasiait :
— Il est vrai qu’aucune dame de la ville ne porte les cheveux comme vous, avec une raie et des ondulations, et les tresses tournées sur la nuque : c’est la coiffure des paysannes d’ici.
Nous allâmes au cimetière : un vieux fossoyeur creusait une tombe.
— Mais c’est effrayant, il n’y a que des vieux dans cette masure de ville… où sont les autres ? ont-ils quitté, en abandonnant les vieillards ?
A l’Hôtel de Ville, encore une vieille femme au buffet.
Nous montâmes dans le clocher par des escaliers branlants, et trouvâmes encore un vieil homme, astiquant les cloches qu’il disait sonner depuis soixante ans.
— Ecoutez, allons-nous-en, c’est peut-être un sort qu’on leur a jeté…
Et voilà que juste à côté de moi, à toute volée, une grosse cloche se mit à sonner onze heures. Je fus si saisie que je dégringolai l’escalier à toutes jambes, sentant à mes trousses toutes les sorcelleries de Ulenspiegel. Mon compagnon me suivait, pas plus rassuré que moi, mais riant cependant de ma frousse.
La vieille, au comptoir, nous observait de son œil méfiant, tout en tricotant des bas de laine violette.
— Partons, je vous en prie, je donnerais tout pour rencontrer un visage jeune…
Dans la carriole, je me repris : nous descendîmes à nouveau dans les prairies, cueillir des fleurs, et en remplîmes la carriole. Puis, nous regardant, tout frémissants, dans nos yeux bleus et heureux de nous sentir et de nous voir jeunes, nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Ce fut une frénésie de baisers, un paroxysme de sensations… et dire que nous étions dans une carriole, avec un cocher devant nous…
Nous arrivâmes à Bruges comme deux chiffes molles… Ah ! le bon déjeuner !…
L’après-midi nous errâmes encore par la ville, mais nous ne vîmes plus rien. Même le Lac d’Amour et le Moulin échappaient à nos sens : il n’y avait plus maintenant que nous deux.
Le soir, dans ma chambre, je fis glisser furtivement le petit verrou de la porte de communication. Lui, sous prétexte de prendre un mouchoir, ouvrit la porte et ne la referma pas.
Nous nous assîmes sur la fenêtre ouverte. Un jardin aux grands arbres en fleurs, dégageant tous les parfums du printemps, s’étendait dans l’obscurité. Deux chats se mirent à miauler éperdument.
— Mon Dieu, quelle hideuse façon de s’aimer, fis-je, on dirait qu’on les étripe…
Mon compagnon, songeur, ne répondait pas.
— Ecoutez, je dois vous parler, nous ne pouvons plus reculer. J’avais rêvé une amitié : une femme jolie et intelligente, qui m’aurait compris, qui m’aurait aimé pour l’idée, qui m’aurait aidé dans la lutte que j’ai entreprise contre les iniquités sociales. Vous qui avez souffert, vous pouviez le mieux me comprendre, et voilà que nous avons tout gâté… Vous allez m’empêcher d’agir, vous serez l’entrave, car un homme qui a une femme est un homme paralysé. Mon père le dit toujours : le danger, c’est la femme… elles sont toutes mesquines et vaniteuses.
— Cependant, depuis un an que nous nous promenons, vous avez pu me juger…
— Oui, si je n’avais pas rencontré chez vous cet amour de l’humanité, si je n’avais pu échanger avec vous des pensées, vous auriez pu être encore plus jolie, vous ne m’auriez pas retenu… Mais je ne vous épouserai jamais, je ne veux pas d’entrave dans ma vie, et, le jour où je devrai aller à l’autre bout du monde pour la défense de mes convictions, je n’hésiterai pas un instant, je partirai.
— Vous pourriez m’emmener avec vous.
— Vous voyez, m’encombrer, me paralyser, gêner la marche en avant !
— Mais non, Nele s’est engagée comme fifre sur le navire des Gueux de mer, et depuis elle a marché et lutté avec Ulenspiegel…
— Oh ! les Nele n’existent plus de nos jours.
— Puis, je croyais que vous m’aimiez…
— Voilà ! incapable de comprendre… L’amour, c’est ça : l’idée, le sacrifice n’existent pas pour la femme. La femme se laisse aller à ses sensations directes : j’ai faim, je dois manger ; j’ai sommeil, je dois dormir.
— J’ai envie d’embrasser, j’embrasse, fis-je ; il est évident que je n’irai pas faire tout cela quand je n’en ai pas envie.
— En 48, quand mon père était jeune, on se sacrifiait à la cause de l’humanité… Ils étaient quatre amis qui avaient banni la femme de leur vie. Ils auraient réalisé de grandes choses, mais l’un s’est marié, puis l’autre, et ainsi tous ont été mis hors de combat.
— Eh bien, il n’est pas trop tard pour éviter cela. Voilà votre chambre…
Il me regardait, surpris et désappointé, mais rentra dans sa chambre.
Je me couchai, étouffant mes sanglots. « Qu’ai-je donc sur moi, pour qu’on m’aime si peu ? depuis mon enfance, cela me poursuit : jamais une chose complète, tout m’est toujours gâté, pourquoi ? pourquoi ?… »
Il m’entendit pleurer ; il vint.
— Voyons, comprends donc, je t’aime, mais je ne voudrais pas avilir cette amitié exquise… cependant avoir une femme jolie, intelligente serait l’idéal… mais je n’ose pas. Je n’ai jamais connu de femme, je sens que je ne suis pas fait pour elles…
— Alors pourquoi êtes-vous venu à moi ? ce n’est pas moi qui vous ai cherché.
— J’ignorais le danger que je courais avec vous, car la femme est le danger.
Je l’embrassais, je lui promettais de ne pas l’empêcher de suivre sa route. Eh bien, non, quelque chose était cassé…
Etait-ce les angoisses subies, était-ce son inexpérience ? ce ne fut pas la nuit d’amour que j’avais rêvée… ma première nuit d’amour !…
Je l’aimais éperdument : sa voix chaude et musicale, son rire épanoui, ses longues mains qu’il mouvait en parlant, ses exquises naïvetés, tout son être frêle et fin enfin, et voilà qu’il m’avait humiliée avec ses méfiances et ses craintes…
Maintenant, moi, je réfléchissais, et je fus étonnée qu’il ne m’eût pas encore parlé de ma position, qu’il connaissait parfaitement.
Le lendemain nous fûmes à l’hôpital et dans les églises, voir les œuvres d’art, mais je m’en moquais, de la peinture et de la sculpture, et ni la Vierge à l’Enfant de Michel-Ange, ni les femmes éplorées de Memling ne m’impressionnèrent : j’avais de bien autres préoccupations.
Puis, le voir si entièrement repris par l’art, ne pensant plus à nos explications pénibles de la nuit… Ce qui me tranquillisait un peu, c’était le ton sur lequel il s’était exprimé, comme un petit garçon qui répète une leçon : j’avais la vague sensation que tout cela n’était que collé sur lui par des mains prudentes… Cependant il est là à frémir devant ces peintures, qui représentent des sensations d’il y a quatre siècles…
— Mais vous ne voyez rien…
Vous !
— Cela ne vous dit rien ?
Vous !
— Non, cela m’est indifférent.
Au retour, en chemin de fer, il essaya de me faire oublier, mais je ne pus, et je rentrai chez moi toute penaude… Eitel n’avait pas remarqué mon absence.
Je ne connaissais pas Dostoïevsky. André me prêta Crime et Châtiment.
J’avais tant souffert, tant lutté, tant eu à me défendre contre la vie et la vilenie des hommes, que je compris ce livre comme l’expression même de l’injustice. Rien ne m’échappa. Le ridicule de Catherine Ivanovna, quand elle danse mourante de faim et délirante, dans la rue avec ses enfants, le grotesque lamentable de cette scène, me fit plus pleurer et bondir de honte qu’aucun autre passage… Oui, la misère vous abreuve de ridicule : que de fois j’avais été en butte aux quolibets, à cause de mes souliers éculés ou de mon chapeau sordide… Et n’avais-je pas eu moi-même le ridicule d’étaler sur mon dos ma chevelure blonde, soyeuse et bouclée, vraie parure de reine, comme elle étalait son éducation et ses manières de dame. Une pauvresse qui ose étaler son trésor !…
Quant à Sonia, je croyais que c’était moi : sa timidité devant les hommes, je l’avais eue — je l’avais encore, mais je la cachais — et son geste fut identique au mien : nous nous étions sacrifiées consciemment, sachant et voyant dans quelle bourbe nous nous enfoncions, d’où personne ne nous aurait tirées, au contraire… Tant pis pour nous, il le fallait, et c’était cependant en pure perte, disait Dostoïevsky… En pure perte ? Je ne sais. Ils ne sont pas devenus de grands seigneurs, mais ils ne sont pas morts de faim !…
Elle avait de l’éducation : moi, je n’en avais pas, et nos façons d’agir furent cependant pareilles… Etrange… Comment cela se fait-il ?
J’avais déjà beaucoup lu, beaucoup causé avec les peintres et avec André, et surtout beaucoup songé et ruminé. Je savais parfaitement apprécier ce livre, et fus bouleversée : mon cas était donc si fréquent que des grands hommes comme cet écrivain s’en étaient inspirés… J’avais toujours cru que mon cas était exceptionnel : que cette honte était tombée sur moi parce que j’étais une créature infime, qui ne comptait pas, et que je n’avais eu qu’à l’accepter comme une chose pour laquelle j’étais née. Et voilà que cette dame et cette demoiselle nobles, qui connaissaient la musique et parlaient le français, avaient dû passer par où moi et les miens avions été traînés depuis toujours…
Je n’y comprenais plus rien. Je pensais que, si j’avais eu de l’éducation, personne n’aurait osé me traiter de la sorte… Ce n’était donc pas encore ça ? Avec de l’éducation, on n’arrivait pas non plus à gagner honnêtement sa vie, et, si vous avez de l’éducation et pas d’argent, l’on vous traite quand même avec goujaterie…
Ah ! mais, attendez ! Si Eitel ose encore me manquer !… Et même André, consentirait-il à ce partage si je possédais de l’argent ?… Lui en a cependant… Voilà ! qu’est-ce que c’est que tout cela ?… moi, je ne le partagerais avec personne.
J’étais crispée, de me rendre ainsi compte de tout et de me torturer. Je croyais à une anomalie de mon esprit, car je voyais autour de moi hommes et femmes se mouvoir, avec aisance et agrément, dans les situations les plus équivoques…
Je voulus en avoir le cœur net et savoir ce qu’une autre femme, en chair et en os, pensait. Je pris avec moi Crime et Châtiment, chez une demoiselle où j’allais poser et qui m’aimait beaucoup, disait-elle. Elle avait trente ans, et appartenait à la bonne bourgeoisie ; elle avait des frères et sœurs plus jeunes qu’elle, dont elle me parlait avec amour. Je lui lus les passages se rapportant à la prostitution de Sonia.
— Qu’auriez-vous fait, mademoiselle ?
— Oh ! je ne me serais pas dégradée ainsi.
— Mais qu’auriez-vous fait ? Vous n’auriez cependant pas laissé mourir de faim vos petits frères et sœurs…
— J’aurais travaillé.
— Mais si vous n’aviez pas connu de travail assez lucratif ? Le travail d’une pauvre fille n’est pas suffisamment payé : pas moyen de nourrir sept à huit personnes…
— Alors comme alors, mon honneur avant tout !
— Vous ne pourriez cependant pas les laisser mourir de faim, si vous possédiez n’importe quel moyen de salut.
— Ce moyen-là n’existe pas pour une honnête femme, et Dieu ne me les a pas donnés à garder.
— Ah ! si, mademoiselle, du moment que vous comprendriez que, sans votre intervention, eux, les petits, mourraient de faim, n’importe quel moyen, il faudrait l’employer pour les sauver.
— Jamais de la vie ! ma vertu est à moi, et je ne dois la sacrifier à personne.
— C’est comme les gens qui disent qu’ils ne sacrifieraient pas leur âme…
— Evidemment pas.
— Eh bien, si, moi, je croyais à l’âme, elle y passerait comme le reste.
Elle haussa les épaules.
— Vous ne pouvez comprendre, Keetje. Vous ne devriez pas lire des livres malsains, qui posent des questions qui ne devraient jamais être posées.
— Le livre ne pose pas la question ; moi, je la pose.
— Vous divaguez…
Nous nous tûmes, toutes les deux de mauvaise humeur.
Cette conversation m’avait mise hors de moi, mais fortifiée dans ma conviction que Sonia et moi avions bien fait. Je me sentais cependant marquée pour toujours, et je savais que cela me poursuivrait, que toutes mes impressions et appréciations sur la vie subiraient le contre-coup de cette souillure que j’avais dû subir… Maintenant que je me rendais compte, j’étais secouée d’amour et de haine pour l’humanité.
Je ne voulus plus aller poser chez cette demoiselle, et changeais de trottoir quand je la rencontrais. « Dieu ne me les a pas donnés à garder… » Quel monstre !
Je dévorai tout Dostoïevsky, mais aucun de ses livres, que j’aime tous, ne me fit l’impression de Crime et Châtiment… J’aurais tant voulu savoir si Sonia, après avoir suivi Raskolnikof en Sibérie, se torturait comme moi ; si, malgré sa conviction qu’elle avait bien agi, elle se sentait aussi cette tache au front, qui la désignait, ne fût-ce qu’à elle-même, la classait à part, et la faisait se sentir mal à l’aise partout et avec tout le monde.
Par mes conversations avec André, je commençais à comprendre que les temps avaient changé, qu’on s’analysait davantage, qu’on s’occupait plus de soi-même, et que sans doute, pour cela, je ne pouvais accepter, avec la résignation de Sonia, ma déchéance. J’étais sûre cependant que j’aurais recommencé s’il l’avait fallu, que je n’avais rien à racheter ; mais je me révoltais, et sans cesse je recommençais à ruminer le tout…
Sonia s’est enveloppé la tête d’un mouchoir en drap de dame, et a tourné sa figure du côté du mur, pendant que ses épaules étaient secouées de frissons. Sa belle-mère s’est agenouillée devant elle, et elles se sont endormies dans les bras l’une de l’autre… Cela a de l’allure…
Chez nous, les petits mangèrent, comme des requins, les victuailles que j’avais rapportées, et, quand la lumière fut éteinte, je pleurai doucement sur mon vieux canapé, la tête sous la couverture pour ne pas être entendue, et jusqu’au matin je ne fus distraite que par le ronflement de mon père, ivre…
Sonia a pardonné à son père. Moi… mon père, mourant à l’hôpital, avait chargé Naatje de me dire, à moi toute seule, qu’il voudrait me voir, qu’il avait quelque chose à me demander… Dans l’agonie, il s’informait à chaque instant, auprès de la sœur infirmière, si sa fille Keetje n’était pas encore là… Je n’y suis pas allée.
Comme Sonia agit simplement, sans phrases, en se résignant devant l’inévitable ! Comme elle est belle, comme elle est grande !… Moi, je gueule, je trépigne, et, chaque fois que je vois ma mère, je mets tout sens dessus dessous, et je fais pleurer et trembler cette jolie petite créature. Je sais cependant qu’elle y a consenti, comme moi, le couteau sur la gorge… Voilà, je sais cela, et, au lieu de l’aimer, je la hais, comme si elle, plus que moi, aurait eu le droit de les laisser mourir de faim…
Elle connaissait mon adoration pour nos enfants : sur qui pouvait-elle mieux compter que sur moi ? Elle croyait que, après, je l’aurais aimée plus, comme elle m’en aimait davantage, et voilà que j’ai creusé cette brèche infranchissable entre nous… Chaque fois, je lui fais sentir son infamie, au point qu’elle a fini par tout nier ; et je sais que je la torture, et je sais que c’est injuste et inqualifiable…
Après ces scènes, quand j’ai fait claquer la porte et que je suis sur l’escalier, je veux retourner, la prendre dans mes bras, lui dire qu’elle peut toujours compter sur moi, que je recommencerais pour elle toute seule, et que je lui demande pardon à genoux… à genoux, mère, à genoux, nus, parce que cela me fait très mal d’être à genoux… Mais je n’ai pas besoin de faire tant de chichis : un regard suffirait, et elle me mettrait sur son cœur, comme sa préférée que j’ai toujours été…
Dans la rue, en levant la tête vers la croisée, où je la sais tout éplorée, je la regarde encore méchamment. Quelle vilaine créature je suis… il y a de la marge entre Sonia et moi…
Mais qu’avais-je ? Mes cheveux tombaient, des maux de gorge me harcelaient, j’avais des poches sous les yeux, je souffrais tous les mois de douleurs atroces ; j’étais irritable et incommensurablement triste ; des peurs et des transes m’obsédaient… puis je souffrais moralement. Comment André, qui m’aimait, pouvait-il tolérer ce partage ? J’étais à bout et décidée à lui parler. Mais de quelle façon aborder ce chapitre que nous évitions ?
Le soir, quand il vint, j’étais très abattue.
— Il ne fait pas gai chez toi, Keetje, tu as perdu toute ta vivacité, tu es là sans énergie…
— Je suis malade, je ne sais ce que j’ai… Quand je vais chez les peintres, ils me disent : « Quelle tête tu as, il faut te soigner… » De quelle nature était ta piqûre anatomique ?
— J’avais demandé à mon chef de service ; il m’a dit en ricanant : « Ça y est, tu crèveras de syphilis… » Mais, comme il me détestait, à cause de mes idées, et parce que je distribuais aux malades mes appointements d’interne, j’ai cru à une méchanceté. Plus tard, quand je t’ai connue, je suis allé consulter M… ; il m’a assuré que c’était une piqûre sans importance. Je lui ai demandé s’il n’y avait aucun danger pour la femme ; il m’a répondu très sérieusement : « Aucun. »
— Ce n’est donc pas ça…
Et, la tête sur la table, je me mis à sangloter.
— André, je ne peux plus vivre ainsi, je ne peux plus me partager. C’est odieux ! c’est odieux ! Comment supportes-tu cette situation ? Est-ce parce que je t’ai raconté ma vie ? A toi, je croyais devoir tout dire.
— Oh ! Keetje ! pour moi tu es pure : comment te rendrais-je responsable des crimes de la société ? Tu es une de ses victimes…
— Victime de la société… ici, je le suis des hommes… et toi, pour combattre la société, tu n’es pas obligé de m’infliger ce partage de moi-même.
— Le jour où la cause que je défends aura besoin de moi, je dois être libre.
— Si tu ne me méprises pas et si tu m’aimes, tu n’as pas le droit de m’imposer semblable torture.
— Je n’aurais pas dû te rencontrer, je ne suis pas fait pour la femme : c’est un ami que je devrais avoir, avec qui marcher. Je n’hésiterais pas un instant entra l’amitié et ce que la femme nous offre.
— Avec ça que tu me donnerais pour l’amitié de L… ?
— L… est un à peu près, mais le vrai ami, avec qui on lutte, doit avoir la première place dans notre vie.
— Eh bien, pas pour moi : tu es mon premier bien… peut-être jadis, quand il s’agissait des petits…
— Ce que je lutte de puis que je te connais, pour ne pas me laisser envahir par ce sentiment inférieur qui est l’amour de la femme, tu n’en as pas d’idée… mais tu ne peux pas comprendre. La femme croit qu’elle n’a qu’à se donner pour abolir tous les autres devoirs de la vie. Elle ne veut pas qu’on vive pour une cause, pour une idée… Mon père…
— Ton père s’est marié, a fait des enfants, et a gagné plus d’argent qu’il ne lui en fallait pour vivre.
— Il a compris que, sans argent, on est esclave du bourgeois, et, comme il a dû gagner sa vie, au lieu de pouvoir se vouer à la cause de l’humanité, il a voulu que j’eusse de l’argent pour être indépendant et pouvoir agir en toute liberté.
— C’est très beau… Cependant ton père ne voulait pas que tu parles aux domestiques : c’est aimer le prolétaire un peu à distance…
— Nous devons les affranchir sans leur concours : ils ne savent pas, ce sont des salariés à la merci de ceux qui les emploient.
— Ils ne savent pas ! Je ne sais pas non plus sans doute ?… André, ce n’est pas tout ça… Ma vie est intolérable : si tu ne peux pas me laisser une petite place dans la tienne, séparons-nous… Ne crois pas que j’y apporte de la roublardise, que je veuille t’accuser parce que je sais que tu m’aimes ; non, mais je ne peux plus, je me sens plus misérable qu’avant… Je suis sans doute vouée à l’abjection, pour que même toi, tu m’y laisses pour des théories… A la fin vous me rendrez folle. L’un doit me quitter pour épouser une dot, l’autre pour ses idées humanitaires. Va encore pour ce piètre personnage, mais toi… Non, ce n’est pas tout ça !… ce n’est pas tout ça !… La souffrance humaine est faite de cas particuliers et, sous prétexte de travailler pour la masse, créer de la douleur autour de soi est de la dureté ou de l’hypocrisie… Tu n’es ni dur ni hypocrite, tu es faussé… Grand Dieu, André, regarde donc à côté de toi ; tu es toujours dans des théories, ou tu fais joliment partie de cette société que tu conspues… tu n’es pas affranchi de ses préjugés, voilà toute l’affaire.
— C’est bien ça… mon père a raison : la femme est incapable d’un sacrifice, elle ne pense qu’à elle.
— Il est joli, le sacrifice que tu m’imposes… Du reste, tu m’as déjà dit tout cela la nuit de nos noces…
J’essuyai mes yeux.
— Restons-en là : moi, je n’ai jamais assez vécu dans les nuages pour ne pas être gênée des ordures qui m’entourent, quoique j’aie dû y marcher à pleins pieds… Je suis plus méprisable qu’avant, si je continue cette existence malpropre… Ce qu’il y a de plus navrant dans tout cela, fis-je, en me remettant à pleurer, c’est que mon bel amour est gâché, et que, quoi qu’il arrive, les deux années de torture que je viens de passer, ne me sortiront jamais de la mémoire.
J’arpentais la chambre, me tenant la tête à deux mains.
— Ecoute, Keetje, je n’ai au monde que mes deux vieux parents et toi ; je t’aime complètement, mais il y a tant à faire dans l’état social actuel, qu’on n’a pas le droit de penser exclusivement à soi. Tu me donnes le bonheur le plus pur, le plus complet ; quand je suis avec toi, il m’arrive d’oublier tout et de n’aimer qu’à te regarder et à t’écouter… Puis-je me laisser aller à cela et abandonner ceux qui souffrent ? car le bonheur absorbe, rend égoïste…
Je ne savais plus que dire : il avait raison et il avait tort, comment en sortir ?… Ah ! zut ! nous avons bien le droit d’avoir une part de bonheur et de nous aimer, sans équivoque entre nous… Moi surtout, je ne dois pas oublier ceux qui sont lésés… Si l’on monte des barricades, je suis sûre de les escalader avant lui… Que ce doit être bon de se faire tuer pour une belle cause, et la plus belle cause est celle de l’humanité : on peut bien être deux pour cela…
Vit-il ce qui se passait dans ma tête enfiévrée ? Il m’enferma dans ses bras.
— Keetje, ma femme ! garde-moi toujours…
J’ai lu à cette époque tous les Zola qui avaient paru. Il ne m’émouvait pas. J’avais la sensation de je ne sais quelle peinture superficielle, d’une réalité inventée ou observée en surface ; il me semblait qu’il s’était trop fié à son intuition, surtout quand il s’agissait du peuple… L’intuition ne vous livrera jamais l’âme de cet être malodorant qui déambule là devant vous…
Je me disais bien que j’étais ignorante ; mais étais-je ignorante ?… Ma foi, je suis certaine que je connais autrement bien cela que Zola… Mieux encore, je sentais que je n’aurais jamais compris ni pénétré les gens d’une autre classe que celle dont j’étais sortie. Même, si dorénavant tout contact entre ceux de ma classe et moi devait cesser, je les avais dans la moelle, et je ne m’assimilerais jamais l’âme des autres. Alors Zola… D’où leur vient la prétention de nous connaître si facilement ? Nous ne pensons pas connaître ceux d’une autre classe : de là notre contrainte devant eux ; nous ne savons jamais ce qu’ils nous réservent, et d’avance nous avons peur, comme de l’inconnu.
André préférait A Rebours, de Huysmans : c’était au-dessus de ma portée. J’ignorais que la vie mène aussi les riches de la terre et peut les conduire aux agissements les plus étranges : je n’avais aucune pitié d’eux. Pour moi, des Esseintes était un vicieux impardonnable. « Quand on avait tout pour être honnête… », telle était ma théorie éternelle. La beauté du style n’existait pas encore pour moi.
André me parlait aussi des Saint-Simoniens, de Fourier, de l’abbé de Lamennais — ils m’étaient lettre morte — du Phalanstère… Ah ! l’horreur ! Tout en commun, ne pas être chez soi… Comment se recueillir et suivre une pensée ? J’éprouvais une antipathie insurmontable pour le Phalanstère, et j’aurais préféré le désert.
André était un assez beau théoricien. Je commençais donc à connaître ce côté factice de l’homme ; mais, chez lui, il y avait aussi une réelle et grande bonté. Victor Hugo et Michelet étaient ses dieux : il me les fit lire. Michelet, dans La Femme, m’horripilait : il fallait ramasser, sur un banc du boulevard, une femme et l’introduire dans son foyer… Notre-Dame de Paris m’avait étourdie. Cependant j’aurais voulu connaître une mère dans le cas de la Lépreuse, quand on lui eut ravi sa fille, pour voir si elle aurait pu, dans sa douleur, débiter toutes ces belles phrases…
Je me souvenais d’une voisine d’impasse qui avait perdu une petite fille aux boucles blondes : elle me faisait souvent venir, parce que je lui rappelais sa petite. Elle tournait mes boucles sur ses doigts et, quand elle me levait la tête par le menton, je remarquais sa surprise que ce ne fût pas la figure de son enfant qu’elle avait devant elle. Tout en vaquant à son ménage, sa bouche se contractait, et deux sillons de larmes lui coulaient le long des joues et tombaient sur son corsage. Elle ne disait rien et continuait sa besogne ; puis elle me prenait par la main et me faisait sortir ; la porte fermée, j’entendais un « han » prolongé… Je disais à André que cette femme sentait profondément sa douleur, puisque, petite fille, elle me la communiquait et me faisait me jeter au cou de ma mère, en sanglotant ; mais que Hugo pouvait me chanter tout ce qu’il voulait, cela ne m’émouvait pas…
— Ah ! misère ! illettrée, tu veux juger des cerveaux semblables !
— Leurs cerveaux, non ; leur cœur, oui. Ils connaissent la chanson, mais ne savent pas donner le ton.
Il me regardait avec ahurissement.
— Tu te figures maintenant être une femme qui sait discuter avec moi ; tu crois être une intelligence, mais ton cerveau est grand comme ça…
Et il montrait un petit bout de son doigt.
— Toucher à Victor Hugo et à Michelet, il faut ton ignorance pour l’oser. Ne me parle plus, tu m’horripiles.
— Ah ! tu m’embêtes à la fin : si je suis si stupide, taisons-nous et regardons les arbres, je les préfère du reste à du Victor Hugo.
Les deux bras levés, écumant de colère, il fonçait sur moi, puis s’arrêtait, la bouche large ouverte.
— Tais-toi, ignarde, sotte… piteuse pécore.
Et il allait secouer un arbre.
— Bah ! c’est bon, touche-moi seulement…
Ces discussions et attrapades se passaient ordinairement dans la forêt de Soignes, que nous traversions au moins trois fois par semaine pour aller dîner à Groenendael. Nous marchions, après ces altercations, chacun de notre côté ; puis je me rapprochais de lui.
— André… voyons…
Et, avec de vraies larmes aux yeux, il me disait :
— C’est lamentable ! il n’y a rien à faire avec les femmes : tu as déjà tant lu, et tu parles de Hugo comme la plus ignorante ou la moins compréhensive des créatures. Je croyais qu’en causant comme nous faisons, tu aurais fini par sentir la grandeur de ce poète unique.
— En causant… Crois-tu que cela t’est venu en causant, à toi ? Tu as eu des professeurs pour tout, depuis l’âge de quatre ans… En causant… tu te moques de moi… oui, si j’avais ta base, mais je n’ai que mes impressions… Je comprends cependant Jean-Jacques et Dostoïevsky : ils me font tressaillir de haut en bas, mais Hugo… il me donne la sensation d’une machine très perfectionnée qu’on déclenche…
Il jetait violemment son cigare.
— Ah ! non ! Enfin, tu ne seras jamais qu’un à peu près.
— Si je suis pour toi un à peu près, je m’en vais, je ne veux pas, je veux être tout.
— Tout ! mince !…
— Tout… tout ou rien.
Et, à mon tour, j’éclatais en sanglots.
— Mon Dieu, ne pleure pas, tu n’y peux rien. Je suis une brute…
— Ah ! non ! Ah ! non ! pas ça… je ne veux pas de ta pitié : mon cerveau vaut le tien.
— Ah, par exemple… Tu te figures ça, toi qui ne sais rien, qui n’as rien appris.
— Tantôt tu disais que cela devait me venir en causant… Du reste, je n’ai pas appris ce que tu as appris, mais j’ai vu beaucoup plus dans la vie que toi, et cela m’a fait comprendre des choses que tu ne comprendras jamais, parce qu’il faut les avoir vécues pour les sentir. Tu sais une chose, moi une autre… Mais nous ne devrions pas nous fâcher ainsi, j’ai trop peur de te perdre.
— Oh ! non, quelle idée…
Et, nous tenant par la taille, nous continuions à travers la forêt, ne pensant plus qu’à nous câliner.
Le soir, en revenant dans l’obscurité, nous clabaudions gaîment sur les gros bourgeois, que nous avions vus s’empiffrer.
Puis il grimpait sur un poteau indicateur pour voir si nous étions dans la bonne voie, pendant que je me haussais sur la pointe des pieds, une allumette flambante levée vers lui. Il glissait en bas, m’entourait la taille et, sous ses baisers, m’inclinait dans la neige ou sur les feuilles mortes. Nous rentrions souvent à deux heures du matin, courbaturés, mais apaisés et heureux, avec tous les parfums de la forêt sur nous.
— Keetje, tu ne dois pas rester ainsi : tu parles un jargon impossible, avec un accent anglais qui déconcerte chez une Hollandaise. Tes lettres sont très bien, tu y mets toute ton âme, mais quelle orthographe ! Voici l’adresse d’une institutrice qui enseigne la grammaire, je l’ai prise sur une pancarte affichée à sa fenêtre ; va donc t’informer.
J’y fus et commençai bientôt les leçons. L’institutrice était une demoiselle de quatre à cinq ans plus jeune que moi ; elle dut m’expliquer ce qu’était un verbe, un adjectif, un substantif… Au commencement, je ne compris pas mon infériorité : je ne savais pas que ces premiers éléments étaient les mêmes dans toutes les langues. Mais quand je me fus rendu compte, ma gêne devint si forte que la demoiselle s’en aperçut, et, pour me mettre à l’aise, elle me raconta qu’elle donnait les mêmes leçons, dans le grand monde, à des dames mariées dont l’éducation avait été négligée à cause de leur santé ou pour d’autres motifs, et que beaucoup comprenaient moins vite que moi. Je lui sus gré de vouloir me mettre à l’aise, mais n’en sentais pas moins ma piteuse ignorance.
Au bout d’un an, quand je pus me débrouiller, André trouva que maintenant je devrais également prendre un professeur d’histoire et de géographie. J’en eus un d’un grand lycée de garçons. Il m’expliqua d’abord, sur une carte de géographie, ce que signifiaient les petites lignes en zigzags, que les unes représentaient des montagnes, les autres des fleuves, etc. Je n’en croyais pas mes yeux, mais ne disais rien. Quand j’eus compris, il commença par le commencement, et il déploya devant moi toute l’histoire de l’Egypte, puis des Mèdes et des Perses. Tout en me racontant, il me faisait suivre sur les cartes, pour que je me misse bien en tête où les événements s’étaient passés.
Ce fut la plus grande révélation de ma vie. L’orthographe, en somme, m’ennuyait, mais, ici, je m’emballai et partis à fond de train. A mesure que tout me devint clair, je vis devant moi les pays, avec leurs habitants vivant leur vie, avec les bêtes et les choses… L’inondation du Nil me fit crier avec eux : « Ça y est, il envahit tout… » Les passerelles et les petites digues me transportèrent en Hollande, et je clapotais, pieds nus, dans l’eau limoneuse… Mais les cadavres qu’on mettait pendant six semaines dans la saumure, comme des morues, et dont on tirait le cerveau avec des crochets par les narines, et toute l’horrible préparation qu’ils devaient subir avant d’être à point pour l’emmaillotement, me donnaient de véritables cauchemars.
André riait de l’impression que tout cela me faisait.
— Il t’en restera plus qu’à moi : nous autres, on nous serine ces choses quand nous sommes trop jeunes, alors qu’on veut jouer aux billes, et l’impression est nulle.
— C’est égal, si j’avais pu apprendre jeune, je pourrais maintenant m’occuper de choses moins élémentaires, car je vois bien que, si l’on veut savoir, la vie suffit à peine.
Quand nous en arrivâmes à la Bible, j’étais plus à l’aise : je la connaissais très bien, mais on me l’avait enseignée comme la parole de Dieu, et mon bon sens s’était révolté contre ce Dieu qui disait : « Je vous ai fait commettre cette iniquité pour me venger de vous, car je suis le Dieu vengeur. » A présent, qu’on me la représentait comme l’histoire et la littérature d’un peuple, elle m’intéressait beaucoup.
Ma mentalité changea complètement : je voyais plus loin, je découvris des beautés et des laideurs nouvelles, et je commençais à comprendre que si la misère est la plus grande de toutes les calamités, il y a aussi d’autres douleurs que celles du ventre qui crie, et que ce n’est pas tout que d’avoir les pieds au chaud.
Avant mes études, tout se manifestait à moi par des sensations, sur lesquelles je ne parvenais pas à mettre des mots, et, quand j’en trouvais, je n’osais les dire, me croyant bête et absurde… Maintenant j’arrivais à exprimer nettement mes idées, à savoir faire la part des choses, à prendre possession de moi-même, et à ne plus craindre de me voir ridiculiser, ainsi qu’auparavant Eitel avait l’habitude de le faire. Je parlais déjà tout autrement, je choisissais mes termes, mais André trouvait que mon accent restait trop étranger, et il avait peur que je ne prisse l’accent belge.
— Tu devrais aller au Conservatoire, mais il ne faut pas que l’on connaisse ta position. Tu diras que tu es une étrangère, venue à Bruxelles pour apprendre le français ; avec ton allure d’« english lady », cela passera. Mais il faut, avant, prendre quelques leçons particulières pour faciliter ton admission. Je connais une ancienne élève, du temps où j’y étudiais le violon, — car, tu ne sais pas, j’ai voulu devenir violoniste, mais mes parents s’y sont opposés, — cette ancienne élève est monitrice, elle est méchante comme une gale, mais elle te donnera de bonnes leçons, elle connaît bien le métier. Cela s’arrangea tout de suite. Je devais acheter un Merlet et nous commençâmes par des lectures à haute voix. Pas un son n’était exact, mais j’articulais bien. Puis, elle me fit syllaber et travailler avec des boules dans la bouche, pour assouplir l’élocution et me faire prononcer des lèvres. Je devais dire « mmme… nnne… pppe… » Je m’y mis avec une fougue à en avoir des bâillements de fatigue des mâchoires, et le sang à la tête, et la vue voilée. Je croyais pouvoir forcer la nature, rattraper les années perdues. Mes progrès furent immenses, et, au bout de quelques mois, mon professeur me présenta au Conservatoire, comme une jeune fille venue en Belgique pour compléter ses études : j’étais déjà plus dégrossie que des élèves de deuxième année.