Front matter (continued 4)
Reading edition
— La déclamation ! qu’est-ce que c’est ? Est-ce que cela existe, peut-on s’en faire une position ? car je n’ai pas de temps à perdre, je dois gagner de l’argent : j’ai encore une petite sœur et maman n’est plus bonne à rien.
— Mais certainement, les actrices de comédie, de drame et de tragédie sortent de la déclamation. Travaillez quelques années : avec votre allure et votre physionomie vous n’aurez alors qu’à partir pour Paris, et, sans que vous ayez ouvert la bouche, on vous y engagera… On y aime beaucoup les types de serre chaude comme le vôtre.
Quand elle en parla chez elle, j’eus toute la famille contre moi. Je voulais la crouler, j’étais jalouse de sa voix… Marthe avait beau dire que ma voix était incomparablement plus belle que la sienne, que, depuis que je lui avais parlé, elle avait comparé sa voix à d’autres et constaté qu’elle n’était pas douée d’un organe pour le théâtre… Personne ne voulait en démordre : c’était l’envie qui me poussait.
Mais elle tint bon et entra à la déclamation. Entre temps, j’avais eu mon explication avec le secrétaire ; je ne pouvais donc plus la suivre au Conservatoire, mais je la fis venir pour m’accompagner au piano, heureuse de pouvoir la soulager de cette façon. Et ce nous furent des après-midi exquis. Je chantais d’abord : tout Grieg y passa, et Brahm et Schumann.
— Quelle voix délicieuse ! s’exclamait-elle à chaque instant.
Ce m’étaient autant de chocs au cœur.
Après, je la faisais répéter. Son tempérament était encore renfermé, et elle ne savait pas donner ce qu’il fallait ; mais, un jour que je lui eus dit Andromaque comme je le comprenais, un rideau s’écarta de devant elle. Depuis elle vit clair.
Un après-midi de mars, nous regardions d’énormes bourgeons sur l’unique marronnier de mon jardin.
— Marthe, ils me font songer à la musique de Lohengrin.
— Hein… Quoi ?
— Mais, oui, Lohengrin… Son amour avec Elsa est tellement gros de désir, tellement tendu, qu’il est comme ces bourgeons que la sève fait palpiter et qui sont prêts à éclater…
— Grand Dieu ! pour quelqu’un qui sait aussi peu de musique, tu en as des sensations !
— Mais est-elle juste ?
— Je ne sais, je dois faire attention quand j’entendrai encore Lohengrin…
Et elle partait donner ses leçons, ses bottines prenant l’eau, le patelot trop mince, préoccupée, mais souriant quand même au soleil, à la vie, exhalant, elle aussi, un parfum de bourgeon, suivie des hommes qui lui soufflaient des propositions dans le cou… Ereintée, mais pleine de courage, elle revenait dîner chez moi, son foyer lui étant rendu impossible par sa mère.
J’aurais voulu qu’elle travaillât encore une année, mais elle n’en pouvait plus. Elle partit pour Paris avec son second prix. Elle se présenta chez un directeur de théâtre, qui l’engagea sans l’avoir entendue, sur son physique et son second prix. Puis il lui demanda si elle avait de quoi subsister : sur sa réponse qu’elle avait emprunté cent francs pour venir à Paris, il lui dit :
— Le théâtre pensera à vous.
Et il lui remit une somme d’argent au nom du théâtre.
Depuis qu’elle m’a raconté ce trait, j’ai voué un culte à cet homme : il a sauvé d’une perte certaine une femme qui est devenue une grande actrice.
— Qu’aurais-je fait ? me disait-elle. J’étais arrivée l’après-midi ; je vois qu’on donne Andromaque aux Français, je prends un balcon. Pendant les entr’actes, je me promenais au foyer ; des jeunes et des vieux tournaient autour de moi, un vieux s’était enhardi jusqu’à me parler. Ce soir-là, la frousse m’a fait me sauver, mais le lendemain, si ce directeur ne m’avait pas remis de quoi vivre, j’aurais bien dû accepter les propositions d’un de ses mâles.
Elle avait tout de même eu de la chance : d’abord de m’avoir rencontrée, moi qui l’ai poussée envers et contre tout dans sa vraie voie, puis ce directeur clairvoyant et bon… Et maintenant je n’entends plus parler d’elle que par les journaux… Je suis seule, seule… Comment faire des confidences à un homme, même quand on l’adore ? qu’est-ce que les hommes comprennent de la femme, en dehors de ce qui les attire directement ?…
Alors je dévore mes obsessions. Le passé me hante, des visions me font sursauter et courir dans la chambre pour les fuir.
C’est Kees, bébé, criant de faim et de froid, se fourrant obstinément les deux mains dans la bouche. Ma mère court les bureaux et les maisons de bienfaisance. Moi, je dois garder nos enfants. Hein est assis, silencieux et boudeur, sur un siège, presque aveugle d’anémie. Dirk joue tranquillement à terre, avec sa poupée sans tête ; il est comme devenu insensible à la faim et au froid. Naatje est têtue et bleue… Mais Kees, que je veux amadouer en le hochant dans mes bras, et en le retournant une fois sur le dos et une fois sur le ventre, Kees est intraitable et s’enfouit, en des cris rageurs, les menottes dans la bouche. Elles sont littéralement macérées d’être sucées et mordillées jour et nuit.
Ne sachant plus que faire, je m’assieds, Kees couché sur le dos dans mon giron. Il continue de pleurer et sucer ; ses larmes font deux sillons sur ses joues bouffies par les cris, et quelles larmes… alors déjà, elles me frappaient par leur grosseur et leur limpidité… Il continue de pleurer, il devient de plus en plus pâle, ses cris sont moins volontaires et finissent en un gémissement, mais ses mâchoires et ses lèvres sucent férocement quatre doigts, deux de chaque main.
Kees n’était pas un déchet de l’humanité : c’était un beau petit bougre, qui criait comme il riait, de toute son âme goulue.
Va-t’en ! va-t’en ! vision immonde ! Parce que j’ai passé par ces tortures, je ne peux plus jouir de la nature et de l’art, sans que vous vous interposiez entre moi et l’image enchanteresse. Toute mon enfance, toute ma prime jeunesse, ma santé, n’est-ce pas assez ? ou cela m’a-t-il ôté le droit de jouir de la vie ?
Dans les rues, je scrute les visages et les allures, pour découvrir la calamité qui a pu engendrer telle ou telle expression. Je sais quelle douleur ou quelle sensation provoque cette allure voûtée, la tête dans les épaules. Je sais que les souliers rétrécis par l’humidité donnent cette démarche, comme sur des œufs, et que la brise glacée, à travers les vêtements trop minces, raidit les jambes et fait rentrer le derrière. Je sais que cet homme a un clou qui lui entre dans la plante des pieds, celui-là se secoue parce que la vermine le harcèle, et cet autre parce que la saleté l’ankylose. Je sais que la figure jaune et émaciée de cette femme lui est venue d’être nourrie seulement de mauvais pain et d’eau de chicorée…
Quelle malédiction ! Aucun pauvre ne m’échappe, et je revis continuellement leur misère et leurs transes. Et la haine et l’amour s’entrechoquent dans ma tête, comme des inséparables… Tel vieux libidineux me donne envie de le pousser sous les roues du tramway, et je souhaite un empoisonnement du sang à telle obèse dame étouffant d’excès de table…
Quelle trépidation continuelle ! Je porte un mal en moi, et ce ne peut être que la misère et ses suites qui me l’ont donné…
« Ma meilleure Keetje, voilà des années que je ne t’ai vue. Naatje dit que tu es devenue une dame : elle m’a dit aussi que tu voudrais élever un enfant. J’en ai dix, et, si tu veux un de mes garçons, je t’offre mon petit Willem. Il a cinq ans, il est très solide, très bon et gai. Si cela te convient, tu n’as qu’à venir le chercher.
« Ton frère
« Hein. »
Cette lettre me bouleversa. Avoir un enfant ! J’en avais désiré ardemment, tout en ayant peur. Dans ma position, comment oser prendre sur soi cette responsabilité de mettre un être au monde ?… Je voulais courir chez André, mais je craignais les réflexions de sa mère qui nous aurait empêchés d’agir. Le soir, quand il vint, je lui traduisis la lettre.
— Mais c’est très grave d’élever un enfant… puis comment est-il ?
— Ah ! tu peux être tranquille, il doit être bien. Naatje m’a dit qu’il ressemble à Hein… Ma vie est ratée, je pourrais me dévouer à ce petit.
— Evidemment, c’est le but le plus admirable. Laisse-moi réfléchir jusqu’à demain.
Le lendemain, déjà tôt, il arriva chez moi.
— Va le chercher, nous ne pouvons nous dérober à un acte dont l’avenir d’un être peut dépendre… Si nous échouons, nous aurons toujours fait de notre mieux, et entre une vie de misère morale et physique et ce que nous sommes à même de lui donner, nous n’avons pas le droit d’hésiter.
Nous portâmes à deux le télégramme annonçant à mon frère mon arrivée à Amsterdam.
Je m’étais chargée d’un gros sac de bonbons, et d’un châle pour entourer le petit. Il gelait très fort ; la neige, dans les rues d’Amsterdam, s’était recouverte d’une couche de glace ; devant la cave de mon frère, la rue en était exhaussée. Quand j’ouvris la porte, dix gosses, dont l’aîné avait douze ans, s’interrompirent de se battre. Ils étaient à moitié nus, les cheveux en broussailles, les alentours du nez et de la bouche enflammés de saleté, des brûlures partout de s’être approchés trop près du feu et de jouer avec des tisonniers rougis. Ils grouillaient là tous, par terre, sur le plancher humide, sous lequel l’eau faisait « cloc cloc », quand on marchait. Une odeur d’urine et de moisissure, l’air surchauffé et confiné, me suffoquèrent.
— Je suis votre tante… Il faut que j’ouvre la porte ou j’étouffe…
Je l’ouvris. Le vent, cinglant comme des coups de fouet, envoya une grande motte de neige dans la cave.
— Voyez-vous, glapit l’aîné, en prenant la boule à bras le corps et la jetant sur le perron, voyez-vous, il ne faut pas ouvrir la porte, car, quand ces tourbes seront brûlées, il n’y en aura plus, et la nuit on gèle.
— Où sont vos parents ? Je suis votre tante, je viens chercher Willem. Qui est Willem ?
— C’est lui, firent-ils en chœur, en désignant un petit bonhomme assis par terre, n’ayant sur son petit corps bleu de froid qu’un haillon de chemise innommable.
Il me regardait, la bouche ouverte. Son nez épaté était tuméfié ; de très beaux yeux bleus clairs, un front énorme bombé, et un rayonnement frais et interrogateur sur toute la face. Etait-ce les yeux ou le front qui éclairaient ainsi cette figure bouffie et terreuse ?… Il avait des cheveux jaunes de pauvre, raides, remplis de vermine ; un corps court, des pieds et des menottes épais, et de solides petits membres en faisaient un curieux petit bougre.
— Alors c’est toi, Willem, fis-je ; où sont ton père et ta mère ?
— Mère est allée laver, et père chercher de l’ouvrage.
Ah ! quelle voix ! un vrai tintement de bronze et d’argent. Il doit avoir un beau rire… Je le levai de terre.
— Dieu, quel poids !
Il ne pouvait se tenir sur ses jambes.
— C’est l’humidité du plancher, expliqua la fillette. Quand il a marché un peu, cela s’en va.
Il marcha en se dandinant comme une oie.
— Ah ! mais j’oublie de vous donner des bonbons.
Ils les engloutirent presque sans les mâcher.
— Encore, madame.
— Je suis votre tante, tante Kee. Je ne vous en donne plus, si vous ne les mâchez pas.
Mon frère rentra.
— Te voilà…
— Garçon, garçon, quelle dame tu es, tu vas intimider ma femme qui n’est à l’aise qu’avec la racaille…
— Naatje m’a dit cela ; vous autres garçons, vous en avez tous fait un choix, comme femmes…
— Que veux-tu ? nous étions mal habillés, pas d’argent en poche… Alors, nous n’osions pas nous adresser à d’autres filles : elles n’auraient pas voulu de nous.
— Ah ! c’est pour ça…
— Evidemment ! c’est pour ça… Tu as cru que c’était par goût ? J’ai quitté Bruxelles, écœuré de n’avoir jamais un repas chaud, jamais de boutons à ma chemise. Je tombe ici à Amsterdam ; je n’y connaissais plus personne. La servante de mon patron me souriait ; elle était laide, mais, le soir, je pouvais aller dans sa cuisine, elle m’avait gardé de son dîner des éperlans frits et des pommes de terre qu’elle faisait sauter dans l’huile ; la nuit, elle ravaudait mes chaussettes et lavait mon linge. Je croyais avoir trouvé une perle et je l’épousai… Elle m’apporta en dot cette fille.
Il me montra l’aînée des enfants.
— Ah c’est celle-là, fis-je, elle a l’air d’une bonne petite sœur.
— Oui, c’est mon enfant comme les autres… Mais le peu de bonheur que nous aurions pu avoir a sombré sous cette avalanche d’enfants. Comment faire vivre tout cela ? Ma femme va laver toute la semaine. Quand je travaille, cela marche, mais, ici comme ailleurs, il y a le chômage, et alors…
Un haussement d’épaules acheva sa pensée.
— Enfin, j’ai de beaux enfants… Comment trouves-tu le petit ?
— Ma foi, il n’est pas à son avantage en ce moment.
— Tu dis cela pour son nez retroussé… Crois-moi, c’est une exquise petite créature, tu en auras du plaisir.
La femme, le soir, ne disait pas grand’chose. La figure rusée, à l’expression malhonnête, me déplut.
Je leur dis à plusieurs reprises :
— Si vous me donnez cet enfant, il ne faut pas me le reprendre : ce serait terrible de le replonger dans la misère.
Quand mon frère me conduisit à mon hôtel, je renouvelai ma question : si c’était bien pour toujours qu’il voulait me céder son fils.
Le lendemain matin, j’allai acheter des vêtements pour Willem. Je le lavai, l’habillai. Il riait : j’avais eu raison, il avait un beau rire plein et sonore… La mère était de plus en plus silencieuse, et, quand elle vit son enfant transfiguré ainsi, je surpris dans ses yeux l’expression la plus inattendue : une expression d’envie intense, une expression de préférer voir son enfant dégénérer de misère avec elle que de le voir heureux chez les autres, une expression de tyran qui a droit de vie et de mort sur un être et choisit la mort, si c’est son bon plaisir.
J’eus tellement peur de cette femme que je lui dis que j’aimais mieux partir sans le petit, qu’ils me l’avaient offert, mais pas de bon cœur.
— Des bêtises, répondait Hein. Tu ne voudrais pas qu’elle rie au moment où un de ses enfants la quitte.
Il fut convenu que j’écrirais tous les mois et que, deux fois par an, le petit retournerait pendant huit jours chez eux.
Mon frère le porta jusqu’à la gare, m’installa dans un compartiment et nous partîmes. Je fus soulagée de ne plus voir le regard phosphorescent de ma belle-sœur.
En chemin de fer, une dame donna au petit une orange ; le pauvre gosse savait si peu ce que c’était qu’il y mordit en pleines dents. Mon Dieu, quelle grimace !… quand je l’eus pelée, il refusa d’en manger, de crainte qu’elle fût encore amère.
Il ne voulait pas se laisser essuyer le nez.
— Non, cela fait mal quand on pince.
— Mais je ne te pincerai pas !
J’eus toutes les peines du monde à le persuader, et, quand je l’eus essuyé sans lui faire mal, il me regarda tout surpris.
A l’arrivée à Bruxelles, il dormait. Je le donnai à un commissionnaire qui le porta dans un fiacre. Comme je m’excusais de ce que l’enfant avait fait pipi dans ses culottes :
— Oh ! madame, ce n’est rien, on sait bien ce que c’est que des gosses ! jusqu’à cinq à six ans, ils le font tous…
Comme il n’était que six heures quand j’arrivai chez moi, je ne pus m’empêcher de lui couper les cheveux ras, pour la vermine, de lui laver la tête au savon, de faire remplir mon tub d’eau chaude et de l’y savonner d’importance. Il trouvait cela exquis et, quand je le couchai tout nu entre mes draps blancs, il se roula et s’étira, les yeux luisants et l’eau à la bouche de bien-être.
— Oh ! tante, que c’est bon ! tante, que c’est bon !…
Et il jeta ses gros petits bras autour de mon cou et m’embrassa frénétiquement.
— Comme c’est beau ici, tante… est-ce que je peux rester ici ?
— Oui, chéri, c’est ta maison, et demain tu verras ton oncle.
— J’ai aussi un oncle ?
— Oui, un oncle avec une barbe.
— Père n’a qu’une moustache. Est-ce qu’il donne des coups de pied comme père ?
— Ah ! non, il t’embrassera.
— Alors c’est bien.
— Maintenant lève-toi ; tu dois te mettre sur le pot, parce que tu ne peux pas faire pipi dans ce beau lit.
— Mais, tante, je ne peux pas faire pipi là-dedans : il y a des fleurs.
— Allons, c’est fait pour ça.
— Et vous le gardez dans cette jolie petite armoire ? fit-il, en me voyant enfermer le vase dans la table de nuit.
Deux minutes après, il dormait.
Le lendemain, quand je me réveillai, il était assis à me regarder avec étonnement.
— Ah ! Wimpie, tu ne te rappelles pas ? tu es chez ta tante Keetje, tu demeures maintenant chez moi.
Il jubilait d’être remis dans l’eau chaude et d’être frotté.
— Ça sent bon, tante.
Puis, quand nous descendîmes et que je l’introduisis dans la salle à manger, il s’arrêta et contempla tout, ébahi.
— Encore une chambre, tante, est-ce qu’elle est à nous aussi ?
— Oui, ici nous mangerons.
Et je l’assis sur une chaise exhaussée de gros livres.
Le lait sucré, les tartines au pain d’épice, la jolie tasse, la jolie assiette, rien ne lui échappa, et sa figure et sa voix exprimaient une extase, comme s’il vivait un conte de fée. Après, je lui montrai le salon, puis la cuisine.
— Tante, es-tu sûre que je puis habiter là-dedans ?
— Oui, toujours.
— Et quand viendront Catootje et Keesje ? car ils doivent aussi avoir de tout cela.
— Sûrement. Ils viendront bientôt.
Je le conduisis au grenier. Il y avait là un vieux poêle ainsi que des tuyaux : tout de suite il les mania.
— Ah ! je pourrai travailler ici comme père. Je veux aussi être forgeron. Nous nous installâmes dans la chambre où j’avais mes livres, ma machine à coudre et mon mannequin à robes. Il dansa tout de suite sur le canapé, à rompre les ressorts.
Je craignais un peu le premier contact avec André : le petit, malgré ses deux lavages, était encore bien rugueux, bien un enfant négligé, et sa tête rasée n’ajoutait pas à sa beauté ; on ne voyait que son nez épaté et tuméfié.
En effet, André le considéra longuement.
— Ah ! sapristi, il n’est pas beau…
— Il changera ; si tu l’avais vu chez lui, tu ne l’aurais pas pris.
— A-t-il assez l’air enfant d’impasse…
— Oui, mon cher, voilà le cachet de la misère… j’ai été ainsi, mais maintenant je ne déteins pas à côté de toi.
— Allons, c’est la première impression. Je crois bien que cela ne paraît pas chez toi… ta peau et la sienne…
Puis il essaya de parler avec le petit.
— Qu’est-ce qu’il dit, tante ? mon oncle ne sait pas parler…
— Voilà encore une chose agréable : un enfant avec qui je ne pourrai pas échanger un mot…
— Mais ce sera une question de quelques mois, il parlera très vite le français.
Je confiai l’enfant à la servante et sortis avec André. Quand il me quitta, j’allai acheter pour Willem du linge, des bas et des tabliers, ainsi que de la serge bleue pour lui faire un costume, et une belle étoffe brune moelleuse pour un paletot.
J’achetai chez le boulanger des couques aux corinthes, à prendre avec le thé. En passant par le bazar, je choisis un cheval blanc, une charrette et une bêche, puis une poupée, et je me hâtai vers la maison. Dès que j’eus mis la clé dans la serrure, il accourut, Suzette, la chatte, gambadant à côté de lui, et cria :
— Tante, tante, c’est toi !…
Nous prîmes le thé dans ma chambre de travail. Je commençai à tailler une culotte et un blouson dans la serge bleue. Lui jouait, assis sur le tapis, tour à tour avec le cheval et la poupée, mais surtout avec la poupée qu’il appelait « Catootje ». Suzette, la chatte, était assise en face de lui, le considérant tranquillement… Non, mais fait-il délicieux ici, en ai-je un home à moi… Et je taillais et faufilais, enivrée de bien-être moral et physique, et quand je lui essayai sa culotte, qui bouffait autour de son petit derrière, j’aurais bien mordu dedans…
Le surlendemain, je l’habillai de son nouveau costume, de son beau paletot, d’un joli béret qu’il se planta lui-même de côté, et j’allai le présenter à la mère d’André.
— C’est une lourde charge que vous vous êtes attirée là, et vous n’allez plus aimer que cet enfant, et vous n’en serez pas récompensée. Si vous comptez sur la reconnaissance des gens, vous serez déçus.
— Mais non, je ne songe pas à de la reconnaissance, ni à être récompensée. J’ai pensé à l’enfant : si je puis en faire un homme… Je crois que je le pourrai, le fond est très bon.
— Est-ce qu’il est intelligent ? il ne sait que le flamand.
— Non, le hollandais, le flamand est un patois et le hollandais une langue…
— S’il est intelligent, il saura le français en quelques semaines. Mais les Flamands ne sont pas pour apprendre…
— Mais, madame, il n’est pas un Flamand : entre un Flamand et même un Belge, et un Hollandais, il y a de la marge. Les Hollandais, depuis la Réforme, s’instruisent dans toutes les classes de la société ; ils commentent journellement la Bible et, que ce soit la Bible ou l’Iliade, c’est toujours commenter un beau livre, c’est se cultiver, et ici l’on ne commente rien du tout.
— Mais vous n’étiez pas instruite cependant… André m’a dit qu’il vous a donné des professeurs.
— Justement, ma mère n’était pas Hollandaise, et on l’avait assise, dès l’âge de huit ans, sur un petit banc, avec un carreau à faire des dentelles sur les genoux ; et, comme culture intellectuelle, on lui faisait réciter le rosaire et chanter des litanies.
— Mais, ma mère, fit André, savoir le français en quelques semaines… vous savez bien que, moi, je n’ai pas pu, en combien d’années, apprendre l’allemand…
— Oh ! l’allemand ! fit-elle…
Quand nous fûmes dans la rue avec André…
— Tu ne vas pas te laisser monter la tête, et croire que Willem est bête, s’il ne sait pas le français en quelques semaines ; puis tu ne vas pas croire aussi que je ne t’aimerai plus parce que j’aimerai cet enfant.
— Mais non !… ma mère a des idées à elle… Nous nous aimerons tous les trois.
Sa figure, en ce moment, exprimait une telle bonté, il me regardait avec tant d’amour que je sentais comme une allégresse me pénétrer.
— André, si nous allions au Bois tous les trois… Wimpie n’a jamais vu la campagne, nous lui ferons boire du lait chaud à la Laiterie.
Et nous prîmes le tramway pour le bois de la Cambre.
Ma vie se trouvait totalement modifiée. Quand je sonnais, le matin, Wimpie et Suzette se précipitaient dans l’escalier. La chatte bondissait sur le lit, prenait ma tête entre ses deux pattes, et me léchait la figure comme elle faisait avec ses petits. Willem gambadait autour du lit. Il avait souvent les menottes noires de suie.
— J’ai déjà travaillé aux tuyaux de poêle, pour les faire s’emboîter : c’est très difficile… tu vois, je suis noir, mais je ne peux pas travailler et être propre.
Et il frottait ses petites pattes noircies, l’une dans l’autre.
— On devra recommencer à te donner un bain.
— Mais non, tante, mais non, me laver les mains suffit, j’ai mis exprès un vieux tablier.
Il n’était plus question que je lise, car je voulais m’occuper seule de l’enfant.
Au bout de huit jours, je reçus une lettre de la mère disant qu’un de ses enfants avait tout et les autres rien, que cette comparaison lui était pénible. Elle demandait si je ne pouvais pas leur envoyer des vêtements et de l’argent. J’envoyai vingt francs.
Huit jours après, autre lettre pour le loyer : j’envoyai encore vingt francs.
Huit jours plus tard, nouvelle lettre : ils devaient déménager et donner un acompte sur le loyer ; j’envoyai dix francs. La semaine suivante, encore une lettre pour de l’argent !
Alors j’écrivis que je les avais soulagés d’un enfant qui serait à l’abri de la misère pendant toute sa vie, mais qu’il m’était impossible de faire plus, que moi-même je dépendais de quelqu’un. Par retour du courrier on me dit que j’avais à ramener le petit. Je répondis que je ne le ramènerais pas, qu’ils me l’avaient donné : que j’avais commencé à me dévouer à lui ; qu’il changeait et devenait très beau, qu’il était heureux, et chantait et dansait toute la journée, de joie de vivre ; qu’il était impossible qu’eux, ses parents, voulussent de sang-froid, parce qu’ils ne pouvaient m’exploiter à leur gré, le précipiter à nouveau dans la misère, dont un miracle l’avait tiré ; qu’ils devaient réfléchir ; que non seulement, lui, Willem, en était sorti pour la vie, mais encore sa postérité ; que c’était le seul Oldéma qui pourrait normalement développer ses facultés, que mon compagnon avait déjà fait un testament qui le mettait à l’abri, et que certainement il le traiterait toute sa vie comme son enfant à lui.
Ils répondirent qu’eux n’avaient rien de tout cela, et qu’il ne fallait pas qu’un frère eût tout et les autres rien ; que je devais rendre l’enfant.
Réponse : « Vous êtes des brutes, et je ne le rends pas. »
Je ne vivais plus, je m’attendais à chaque instant à les voir surgir. Ils n’avaient pas d’argent pour payer le train : mais, deux mois après, mon frère arriva à Bruxelles, et accompagné de Naatje, vint chez moi. Dès la porte je l’empoignai par les épaules et le secouai, ne pouvant articuler un mot, la gorge serrée comme dans un étau. Je pris l’enfant sur mes genoux, en l’entourant de mes bras. Je bégayais, en des sons rauques :
— Tu oses venir me l’enlever pour le replonger dans cette ignominie qu’est la misère. Vous avez osé vous servir de cet enfant comme appât, pour m’exploiter, et, parce que je ne peux pas me laisser faire, vous le reprenez, sans pitié. Regarde donc… ce qu’il est maintenant, et ce qu’il était…
— Mais il a maigri.
— Oui, il n’est plus lymphatique, il devient musclé, il est nerveux.
En un tour de main, je l’avais mis nu.
— Vois quelle peau, et ses cheveux et ses dents… Regarde quel adorable petit bonhomme, et vous allez en refaire le petit monstre d’avant.
Wimpie pleurait.
— Je ne veux pas partir, tante.
— Ma femme ne me laisse plus dormir, elle dépérit, elle pleure nuit et jour.
— C’est une comédie ! si elle pouvait me tondre, elle serait contente de me le laisser.
— Alors, évidemment, il y aurait une compensation…
— Mais la compensation est de le savoir heureux.
— Je ne peux plus vivre avec ma femme… Du reste, j’ai bien dû me passer de tout ce qu’il a ici, il le pourra également… Et voilà… Puis, c’est notre enfant… N’est-ce pas, Wimpie, tu veux bien venir avec ton père ?
Wimpie s’accrocha à moi.
Pendant trois jours, André et moi, nous fîmes tant et tant que Hein partit sans lui.
Je n’eus d’abord aucune nouvelle, mais bientôt je reçus une lettre de ma belle-sœur, disant qu’elle prendrait l’argent de son loyer pour venir chercher elle-même son enfant. Je lui envoyai cent francs, en la suppliant de me le laisser jusqu’après l’été : « Je lui ferai passer plusieurs mois à la mer : alors il aura pris des forces, et pourra mieux résister à l’existence qui l’attend ». Je n’eus point de réponse, mais elle ne vint pas.
Me voilà encore une fois dans des transes et des cauchemars… Cependant une vague espérance me fit prendre soin de l’éducation du petit, comme si son avenir en dépendait. Nous faisions de longues promenades, où j’attirais son attention sur tout ce que je croyais intéressant.
J’étais chaudement antimilitariste, et le petit, comme tous les enfants, était très attiré vers les soldats. Alors, en lui montrant les troupiers, je disais :
— Regarde, Wimpie, ce sont des hommes qu’on a tirés de leurs foyers pour les dresser à tuer leurs semblables.
Au bout d’un mois, il les eut en horreur.
Je n’avais pas l’amour de la patrie, je me disais que le prolétaire est exploité dans tous les pays. Mais, depuis, j’ai senti ce que la différence de race peut engendrer de heurts, qu’on ne peut être heureux que parmi les siens. Si j’avais donc aujourd’hui un enfant à élever, je lui dirais :
— Quand tu auras vingt ans, tu endosseras un costume semblable, et tu t’appliqueras à empêcher l’étranger de venir s’asseoir dans le fauteuil de ton grand-père et abâtardir ta race.
Nous nous arrêtions toujours devant une impasse du voisinage : il appelait les enfants dépenaillés « Catootje » et « Jan », comme ses frères et sœurs.
— Tante, vois donc, cette Catootje n’a pas de mouchoir : quel nez, mon Dieu !
— Donne-lui ton mouchoir, avec ces dix centimes.
Et il courait, baragouinant le français pour se faire comprendre de la petite.
Quand je revenais le soir avec lui de chez André, je lui montrais les étoiles, en disant que celles qui scintillaient étaient des soleils et les autres des terres, mais que les soleils n’étaient pas tous de la même couleur : qu’il y en avait des bleus, des orange, des jaunes, et encore d’autres couleurs que j’ignorais. Souvent il m’arrêtait, et, sa petite tête levée, il me montrait une étoile qui scintillait :
— Tante, c’est un soleil.
— Oui, il est bleu.
— Bleu, c’est comme ta robe ?
— Oui, ma robe est bleue, mais ce soleil est plutôt comme le ruban, sur le chapeau de dimanche de Mieke : bleu électrique.
— Et si nous avions deux soleils, ou trois soleils, comment ferait-il ?
— Si la terre avait plusieurs soleils, chacun l’attirerait vers lui, et, au lieu de tourner autour, elle pivoterait sur elle-même au milieu d’eux. Quand nous serions devant le soleil bleu, tout aurait un reflet bleu, même notre figure et nos mains ; puis, en approchant du soleil jaune, les deux couleurs se mêleraient, et je crois que nous serions, en ce moment-là, verts.
— Verts, tante ?
— Je pense que oui. J’ai, un jour, mis une cravate bleue dans l’eau avec du safran, et elle est devenue verte : alors je crois que, nous aussi, nous deviendrions verts… mais, en tournant encore, nous nous approcherions de plus en plus du soleil jaune, et nous aurions un reflet jaune : tu sais, comme le matin, quand tu dis que mes cheveux sont d’or…
— Tante ! tante ! comme je voudrais avoir tous ces soleils… je ne me coucherais plus, pour les regarder nuit et jour.
— Voilà où serait le danger : deux soleils seraient trop pour notre terre, il ferait clair nuit et jour, il n’y aurait plus de rosée, et nous ne trouverions pas assez de repos. Car, en dormant, tu grandis, et ton intelligence se rafraîchit : alors il faut dormir, beaucoup dormir… Viens, il est temps de te coucher.
— Oh ! tante, laisse-moi encore regarder… Comment sont les bêtes sur une terre avec un soleil bleu ?
— Comment veux-tu que je le sache ? on ne peut pas aller voir.
— Est-ce que les Wimpie y sont des tantes comme toi, et doit-on y apprendre le français ?
— Je te dis qu’on ne peut pas y aller voir, alors !…
Il restait grave, grave, à contempler le ciel. Je ne connais rien d’émouvant comme un petit enfant grave, qui cherche à comprendre.
Je n’avais pas baissés les stores, ni allumé la lampe. J’étais assise dans mon fauteuil, avec Wimpie sur mes genoux ; la lune était très claire, et de gros nuages chevauchaient devant elle. Je ne disais rien au petit, mais je regardais ce défilé fantastique. Il suivit mon regard.
— Voilà, tante, on la voit de nouveau, le nuage est parti, mais un autre tout noir avance. Qu’est-ce que c’est que la lune, tante ?
— C’est un anneau tombé de la terre, qui est resté suspendu entre la terre et le soleil… Non, ce n’est pas tout à fait ça, enfin elle roule avec nous autour du soleil, mais elle tourne toujours le même côté vers lui. Alors, cela chauffe et éclaire horriblement d’un côté ; mais, de l’autre côté, il fait toujours noir et très froid, plus froid que quand il gèle et qu’il y a deux pieds de neige ; et puis, on y étouffe.
— On ne peut pas y aller non plus, tante ?
— Non, impossible.
— Même pas avec le tramway à vapeur ?
— Non, avec rien.
— Elle est bien jolie, tante ; quel dommage qu’on ne peut pas y aller…
— Mais puisque tu étoufferais, et que tu serais rôti en allant dans une moitié, et gelé à te casser en petits morceaux dans l’autre moitié…
— Mais comment sais-tu tout cela, si tu n’y as jamais été ?
— Par les livres… tu verras, quand tu sauras lire, quelles belles choses tu apprendras.
— Je veux lire, tante.
— Le docteur trouve que tu es trop petit, que tu dois attendre.
— Alors, quand je serai plus grand, j’aurai des livres ?
— Oui, autant que tu voudras : ton oncle a, à la campagne, tous les livres, avec des images, dans lesquels il a appris, et il a promis qu’ils seraient tous pour toi.
— Je dois dormir pour grandir : alors, je vais me coucher.
— Nous devons encore souper.
Il se mit à genou sur mes genoux, prit ma tête entre ses petites menottes, et m’embrassa toute la figure.
— Tante, tu es mon Wimpie, et mon oncle est aussi mon Wimpie.
Comme Willem dormait plus longtemps que d’habitude, j’allai dans sa chambre. Il dormait avec une expression d’extase sur tout le visage. Bientôt il se réveilla. Il regarda autour de lui, un peu déçu.
— Tante, pourquoi as-tu enlevé toutes les fleurs ? Tantôt la chambre était remplie de fleurs.
— Je n’ai rien enlevé, tu as rêvé.
— Rêver, qu’est-ce que c’est ?
— C’est… je ne sais pas… Rêver, c’est voir ou faire des choses, pendant qu’on dort.
— Moi, je vois toujours des fleurs, toujours des fleurs, tante…
— Viens vite pour ton bain.
— Tante, raconte-moi quelque chose.
— Eh bien, écoute… Tu crois sans doute qu’il y a toujours eu des maisons, des gens et des bêtes sur la terre ?
— Mais oui, tante.
— Eh bien, non. La terre, qui est dure maintenant et où il pousse des fleurs, des arbres, des navets et des pommes de terre, et où l’homme construit des maisons et des boulevards, est une partie détachée du soleil, qui s’est mise à tournoyer dans le ciel sur elle-même et autour du soleil. C’était d’abord une bulle de gaz, comme qui dirait une bulle de savon, mais grande, grande comme le monde entier… Elle a brillé comme un soleil, puis comme une étoile, et elle a passé par plusieurs couleurs. Elle bouillonnait, crachait, et dégageait une noire vapeur autour d’elle. Mais, comme elle tourbillonnait follement, dans un grand vide, où il faisait effroyablement froid, une croûte s’est formée sur la masse poisseuse qu’elle était devenue et qui continue encore à brûler en dedans.
» Et au bout de très longtemps, quand toute la vapeur eut disparu et fut retombée pour former les mers, qui étaient alors tièdes, — tu verras la mer, cet été, — de grands morceaux de cette croûte se sont soulevés hors de l’eau ; ce sont les terres. Et encore très longtemps après, des plantes qui croissaient dans les mers out commencé à remuer doucement, sans bouger de place, et sont peu à peu devenues des bêtes ; et, quand les eaux se retiraient, car elles vont et viennent, ces plantes-bêtes ont dû s’habituer à vivre à sec. Beaucoup sont mortes sans doute, mais d’autres se sont acclimatées et se sont mises à ramper. Celles qui ne parvenaient pas à bouger sont devenues des arbres. Des herbes et des plantes ont aussi poussé sur les terres.
» Et, encore longtemps après, en place d’une grosse peau, ces bêtes se sont couvertes de poils et de plumes ; au lieu de ramper, elles ont soulevé leur ventre, et les voilà à quatre pattes… Elles ont marché, puis grimpé, et je crois que, pour voler comme les oiseaux, il a fallu très longtemps…
» Alors, les bêtes étaient énormes, plus grandes qu’une maison : en volant, elles jetaient de grandes ombres sur la terre et obscurcissaient le jour, comme un gros nuage noir ; et, en marchant, elles défonçaient la terre. Elles se dévoraient affreusement entre elles. Les arbres aussi étaient gigantesques : ceux du Bois de la Cambre sont des brindilles à côté.
» Il s’est créé à la longue des bêtes, les singes, plus malins que les autres, peut-être parce qu’ils étaient moins forts, et que, pour ne pas être mangés toujours, ils devaient inventer continuellement des moyens de se défendre et de se garer. Peu à peu ils se sont mis debout, et ils sont montés sur les arbres où ils ont vécu.
— Tante, je voudrais habiter dans un arbre. Le marronnier du jardin est assez grand : si nous bâtissions une maison sur ses branches… Ce serait bien amusant ; on y monterait avec l’échelle.
— Une maison, c’est impossible, chéri ; une cage, cela irait encore… Puis maintenant il nous faut des lits, des chaises, nous devons faire la cuisine. Comment nous y prendrions-nous, perchés sur les branches ?
— Et eux, tante, est-ce qu’ils ne mangeaient pas ?
— Si, mais des fruits sauvages et des racines tout crus, des glands de chêne… ils sont amers, tu n’aimes pas les choses amères… Et tout doucement, par son intelligence, ce singe est devenu l’homme ; mais il n’était pas encore aussi beau ni si blanc que maintenant. Comme il avait souvent froid, il s’habillait de branches feuillues ; au lieu de vivre sur les arbres, il s’abritait dans des trous de montagne. Puis il a construit une hutte avec de la terre, et, comme il ne trouvait à se nourrir que de ces fruits et des racines qu’il déterrait de ses mains, il a cherché autre chose, et, après encore un très long temps, il commença de se battre avec des animaux pour les tuer. Il mangeait leur chair toute crue et se vêtait de leur peau… Puis, encore longtemps après, il a pris des pierres, dont il a fait des couteaux et des haches : dès lors, au lieu de se battre avec les animaux qu’il voulait manger, il se servit de son couteau ou de sa hache pour les tuer.
— Mais, tante, s’il devait se battre avec ces bêtes sauvages, il a dû souvent être mordu ? J’ai été mordu par un grand chien, quand j’étais chez ma mère : cela faisait très mal.
— Il inventa aussi l’arc et la flèche et il tua les bêtes par surprise et au vol. C’était moins loyal, mais plus commode… Il trouva en outre le feu, et il put cuire la viande. Puis encore, longtemps après, il a semé. Alors, il fut un homme complet, qui était le maître de la terre et, au lieu de continuer à gratter la terre de ses mains, il inventa la bêche et la charrue… Il avait aussi capturé des bêtes sauvages qu’il a adoucies par l’habileté et la contrainte. Au lieu de laisser leur lait à leurs petits, il le prenait pour le boire lui-même. Mais, comme cela le fatiguait très fort de travailler la terre, seul, il a attelé avec des liens des chevaux et des vaches, noms qu’il avait donnés à des animaux apprivoisés, et ainsi il se faisait aider dans son travail.
» Et peu à peu l’homme a tout pris : ce qui se trouve au-dessus de la terre, sur la terre et dans la terre. Il n’a jamais assez. Il a bâti, il a démoli, il a inventé, il a fait et refait, il mange tout, il boit tout, il digère tout, il s’est débarrassé de tout ce qui le gênait… Et nous voilà !
— Et nous voilà ! fit Wimpie, tout étourdi.
Et c’était cette sensibilité en éveil, ce cerveau en éclosion, c’était ce petit bonhomme sensuel, au dos cambré et élancé, aux yeux large ouverts sur la vie, dont on allait refaire la larve bouffie et malodorante que j’avais ramenée six mois auparavant ! Et cela par envie haineuse, parce qu’on ne voulait qu’il eût plus que les autres, et cela par un pouvoir despotique… Parce qu’ils s’étaient accouplés un samedi soir, après des libations, ils avaient droit de vie et de mort sur le produit de cet accouplement ! Ces êtres inconscients, irresponsables par leur ignorance, ont le droit d’annihiler une créature humaine… Ah ! que c’est odieux, odieux !
Je m’agitais dans ma chambre, la fièvre aux pommettes. De temps en temps, j’allais à son lit le regarder dormir : il souriait, il voyait sans doute des fleurs, et les bêtes dont je lui avais parlé… Mon Wimpie, mon pauvre petit Wimpie, comment te soustraire à ce qui t’attend ?… Dans quelques mois, ça y est… Il n’y a pas à croire que c’est un mauvais rêve… tu seras de nouveau couvert de brûlures, le nez coulant, les cheveux hérissés remplis de vermine… Rien à faire, ils ont le droit, le droit de faire de toi une brute, une épave…
Sa main fit le mouvement de caresser ; son sourire s’élargissait, tandis que ses lèvres remuaient.
André entra. Je me jetai dans ses bras, et longuement nous pleurâmes, assis sur le lit du petit.
Au mois de juin, je partis avec lui pour l’île de Walcheren, où j’avais une petite maison de paysan au bord de la mer. Je lui avais confectionné des culottes avec blouse cousue à même, décolletée et sans manches, en coton bleu clair, et des tabliers de toile écrue. Le matin, quand je l’habillai de cette combinaison et d’un de ces tabliers, que je le chaussai rien que de souliers à semelle de caoutchouc, et le coiffai d’un chapeau blanc à large bord, il m’interrogea :
— Tante, on s’habille comme ça ici ? vais-je me promener ainsi à moitié nu ? toi, tu mets cependant des bas…
— Oh, mais ! je les ôterai à la plage. Tu verras, nous allons patauger dans la mer.
Je le chargeai d’une bêche et d’un seau, dans lequel je mis un essuie-mains. Je voulus qu’il vît la mer tout d’un coup dans toute sa grandeur. Pour cela nous grimpâmes par derrière une haute dune.
— Voilà ! fis-je, au sommet.
Il resta muet, respirant par saccades, puis :
— Ça ça ça, tante, c’est c’est c’est de l’eau… elle est bleue, elle est verte, et et encore autre chose.
— Mauve et violette, ajoutai-je. Maintenant descendons.
— Non, tante, non, on ne peut pas marcher là-dessus, elle viendra sur nous, elle avance.
— Elle recule aussi, regarde.
— Ah ! oui ! pourquoi ?
— Je te raconterai cela plus tard. Viens, nous irons sur le sable, puis, là entre ces pilots, nous chercherons des moules.
Nous descendîmes. Il était devenu précautionneux, dans la crainte que l’eau nous entraînerait.
Bientôt il jubilait en une joie délirante… le sable chaud, les coquillages… Entre les brise-lames, nous cherchâmes, sous les pierres, des moules dont nous remplissions le seau. Subitement il se redressa en criant et se mit sur la défensive, le dos contre un pilot, et une jambe levée comme pour donner un coup de pied.
— Tante ! Tante !
C’était un grand crabe qui, les ciseaux ouverts, s’avançait vers lui en sa marche latérale.
Je pris la bête et la déposai dans le seau.
— Tante, jette-la… Tante, est-ce une de ces bêtes sorties de la mer et qui sont devenues des hommes ?
J’avais envie de dire « oui »…
— Petite cruche, il ne faut pas avoir si peur. Cette bête n’est pas méchante, mais elle se défend, tu comprends… Nous allons la faire bouillir et la manger pour notre souper.
— Mais, tante, c’est infâme, fit-il, en français.
— Que dis-tu ? tu répètes les paroles de ton oncle.
Ce petit bougre a tout le temps raison, pensais-je.
— Viens, je vais te tremper dans l’eau.
J’ôtai mes bas et ma jupe ; je le mis nu. Nous marchions à petits pas dans la mer. Il avait confiance maintenant, il riait aux éclats, quand l’écume nous sautait au visage. Il bégayait de joie et d’émotion, et sa peau était si fine, ses cheveux si blonds, son regard si radieusement bleu, qu’il faisait corps avec le sable doré, l’eau argentée et l’atmosphère embuée d’un poudroiement de nacre. Il incarnait en ce moment la joie de vivre.
… Le bonheur m’est interdit dans ce monde, j’ai devant moi les éléments de la joie et de la beauté les plus pures, et ils ne me sont que des éléments de torture. Je dois assister à cet épanouissement d’une âme adorable, et dans trois mois… et je ne peux rien, rien.
Lui ne comprenait pas pourquoi, tout d’un coup, ma figure se contractait.
— Mais, tante, on dirait que tu es fâchée, je n’ai pas été méchant.
— Mon chéri à moi, tu es tout amour, mais j’ai mal à mon cœur.
Enfin, les quatre mois passèrent pour lui dans un éblouissement. Il bâtissait, avec les autres enfants, des forts et faisait des pâtés dans le sable. Pendant les vacances, avec André, nous allâmes en excursion par toute l’île, dans une charrette de paysan. Le bonheur de Wimpie était de s’asseoir à côté du paysan qui lui passait les guides, en lui tenant les bras. Mais, quand nous emmenions une petite fille zélandaise, alors, il voulait être à côté d’elle : elle pouvait porter son jouet, et il demandait à chaque instant des bonbons pour qu’elle en eût aussi. Nous rentrions toujours, tous enivrés d’air et de lumière. Quelquefois l’excès de grand air l’endormait, et ce m’était une douceur douloureuse de le bercer dans mes bras.
Cependant il fallait bien rentrer à Bruxelles, où je trouvai déjà une lettre : ils arriveraient cette fois à deux pour le prendre. Je répondis que je leur défendais de se présenter chez moi et chargeai Naatje de venir chercher Wimpie.
Je fis un gros paquet de ses vêtements — je ne gardai que son paletot de capucin — et Naatje, accompagnée de la bonne, le petit entre elles deux, remontèrent la rue. J’étais penchée hors de la fenêtre du rez-de-chaussée, et le vis s’éloigner. Avant la courbe, il se retourna et me salua du bras, en criant :
— Je vais revenir, tante, à tantôt… mais ne pleure donc pas, voyons, tu es mon Wimpie.
Et il fit quelques pas pour revenir. Naatje lui fit tourner le coin.
Maintenant la mesure est-elle pleine ?… que peut-il encore m’arriver ?… est-ce assez, est-ce assez maintenant ?… et lui, mon glorieux petit garçon !…
André n’avait pas voulu assister à son départ, mais la bonne l’aperçut qui les guettait ; quand il les vit arriver, il se sauva et vint chez moi.
Nous ne dîmes rien. Le soir je dînai chez lui, où sa mère m’assura que cela valait mieux ainsi, que je n’aurais recueilli aucune reconnaissance.
— Cela vous fait pleurer ? Du reste, pourquoi vous auraient-ils donné leur enfant ?
— Mais, madame, pour qu’il ne reste pas dans cette effroyable misère qui est la leur… André et moi, nous en aurions fait un homme.
— Peuh !… Quand, moi, je veux obtenir quelque chose des gens, je commence par les acheter. Pourquoi feraient-ils quelque chose pour vous ? Il faut les acheter, il n’y a que cela…
André avait le nez dans son assiette, et une main crispée autour de sa cuiller.
— Qu’as-tu, André ? tu ne man-ges pas… J’ai envie de te faire chercher des huîtres…
Et elle appuya le pied sur le bouton de la sonnette, placé sous la table. Elle sonna comme si le feu était à la maison. Philomène accourut.
— Philomène, courez donc chercher une douzaine d’huîtres pour monsieur, il ne sait pas man-ger…
— Mais non, ma mère, je ne veux pas d’huîtres.
— Si ! si ! En voulez-vous aussi ? oui da ! cela vous fera oublier votre chagrin. Une douzaine et demie, Philomène.
— Mais non, mais non ! ma mère, nous ne voulons pas d’huîtres… Ce que l’on mange dans cette maison !
Il ne voulut pas en prendre. J’en pris quatre, se mère mangea les autres.
Dans la rue, nous marchions comme gênés, et tout doucement il souffla :
— Voyons, que veux-tu que j’y fasse ? on ne choisit pas sa mère.
Quand André m’eut quittée, je repris la lecture de Heine, à la page où je l’avais abandonnée l’année précédente. Mais ce fut en vain, son amertume ne s’accordait pas avec la mienne.
J’avais pris ma petite chienne Bézy, un adorable griffon singe, sous mon grand manteau de loutre. Rien que son museau charbonné, au nez retroussé et aux yeux flamboyants, sortait de dessous ce lourd vêtement. Il faisait beau, quoique humide, et, comme elle passe l’hiver dans l’appartement, je voulais lui faire respirer un peu d’air frais. Chemin faisant, en m’entretenant avec ma petite bête qui avait peur de tout, je vis une charrette à bras, chargée de sable, attelée de trois chiens crottés, hâves et farouches ; ils avaient le cou tendu vers une maison où un boucher délivrait de la viande ; à côté de la charrette, une femme, aussi crottée et hagarde que ses bêtes.
Je dis à Bézy, en lui montrant les chiens :
— Regarde, ils meurent de faim…
La femme m’avait entendue, et, poussant furieusement la charrette et excitant les chiens contre moi, elle me suivit en m’invectivant :
— Oui, belle madame, nous mourons de faim : moi, que tu ne comptais pas, aussi bien que mes bêtes, et, si tu veux savoir depuis quand nous n’avons pas mangé, c’est depuis hier midi. A six heures du matin, eux et moi nous étions attelés à la charrette, et nous ne parvenons pas à vendre un seau de sable… Encore si c’étaient des moules, pourrions-nous manger notre marchandise, mais du sable… Oui, nous mourons de faim, bonne madame, à quoi sert-il que tu le constates ? pas pour nous aider sûrement, et, quand tu nous aides, ce n’est jamais bien lourd… Ah ! une petite caille comme toi leur conviendrait tout à fait, et ils ne laisseraient rien sur tes os mignons… Et même le singe que tu portes sous ton manteau, de cinq cents francs pour le moins, nous ferait grand plaisir : il y passerait, poil et tout, et j’en réclamerais bien une côtelette…
Elle continuait d’exciter ses chiens ; les passants me dévisageaient, amusés. Bézy, terrifiée, montrait néanmoins bravement les dents ; moi, j’étais moins fière, et je hâtais le pas vers la maison. Pendant que j’attendais qu’on m’ouvrît, elle ne cessait de m’interpeller :
— Une belle maison comme une belle dame… il doit faire chaud et moelleux là-dedans…
Ses sarcasmes s’entrecoupaient de hoquets : les chiens s’étaient affalés dans la boue.
— Virginie, donnez quelque chose à manger à ces bêtes, et deux francs à la femme.
— Madame n’y songe pas, c’est une soularde : dix centimes suffisent.
La femme continuait de fulminer.
— Virginie, faites-la taire ou allez chercher la police… non ! non ! pas ça, mais faites-la taire.
— C’est cependant le seul moyen, madame, de se débarrasser de cette mégère.
— C’est bon, laissez-moi.
Ah ! larbine, tu es digne de moi, comme je suis digne de toi… « Ton manteau de cinq cents francs », a-t-elle dit… Il en a coûté le quadruple, mais cinq cents francs lui semblaient une fortune… Et pourquoi ai-je fait cette réflexion : « ils meurent de faim… » Je n’en continuerai pas moins à avoir, dans le fond d’un tiroir, de l’argent pour m’acheter des fanfreluches et offrir des colifichets à des amies qui n’en ont pas besoin… « Ils meurent de faim »… Pourquoi cet apitoiement stérile ? Pourquoi cette larme à l’œil ?… Ah ! au diable, quand vais-je donc me ficher la paix ?
Nous avions pris le tramway pour aller déjeuner au Bois. J’avais compté nous y promener avant le repas, pour me délecter des arbres au feuillage doré, cuivré, bronzé ; mais André, à peine descendu du tramway, se livra à une marche si accélérée que je trottais littéralement à côté de lui.
— André, pourquoi courons-nous ainsi ? regarde donc autour de toi, c’est admirable.
Il s’arrêta brusquement, regarda, et répéta, comme un cliché, ce qu’il m’avait déjà dit pendant une promenade, quelques jours auparavant :
— Oui, c’est beau, les feuilles sont comme forgées en métal, c’est beau… quelle opulence… Asseyons-nous…
— Je n’ose pas, je suis en nage tant tu m’as fait courir.
Il se tourna vers moi, étonné :
— Je t’ai encore fatiguée et, ce soir, tu aura ton mal… Ma pauvre amie, je ne commets que des absurdités, je m’en rends compte et ne puis m’empêcher de recommencer. Comme de te reprocher un jour d’être gaie et, le lendemain, d’être triste… Que se passe-t-il en moi ?… Je suis toujours d’une maladresse navrante avec toi. Tu avais la plus jolie nature qu’on pût rencontrer, et je t’ai abîmée en dénigrant toujours la femme. Il faut me pardonner, j’étais trop jeune pour comprendre tout ce qu’il y avait en toi de sensibilité et de bonté spontanée. J’aurais eu besoin moi-même d’être guidé. Je t’ai abîmée…
— Mais, André, qu’aurais-je été sans toi ? tu m’as admirablement conseillée, tu m’as toujours aimée comme je voulais l’être, en homme, et toutes les théories de tes parents contre la femme et le mariage n’ont rien pu y changer. Pourquoi te fais-tu des reproches ?
— C’est quand je te vois si maigre et le regard si inquiet, comme un pauvre être harcelé, qui ne sait plus si ce qu’il fait est bien ou mal… Pardonne-moi, si tu savais ce que je souffre… Mon rêve d’adolescent, de produire une œuvre qui aurait apporté une idée pour l’affranchissement de l’humanité, s’est effrité, je me suis senti incapable de le réaliser. J’ai trente-cinq ans, et je n’ai rien fait, et je ne ferai rien… Il y a des jours où je ne parviens pas à nouer deux idées. Alors je vais chez toi, et, au lieu de prendre ce qu’il y a en toi d’amour qui ne demande qu’à se donner, je te harcèle comme un taon. Comment as-tu pu résister ? tu devrais me haïr…
— Moi, te haïr !…
Je ne sais ce que j’avais dans mon regard.
— Et c’est ce regard-là que j’ai rendu craintif c’est ce regard-là que j’ai mis sur la défensive et que j’ai fait douter de moi…
— Jamais je n’ai douté de toi, je n’ai jamais oublié que, depuis ta piqûre anatomique, tu souffrais, que sans elle tu aurais pu travailler. Aussi je ne t’en ai jamais voulu sérieusement… tu m’as donné tout le bonheur que j’ai connu, tu as veillé sur moi : si je comprends toute cette beauté autour de nous, c’est grâce à toi. Sans toi je ne serais jamais sortie de ma gangue : je te dois tout, tout, et j’ai eu ton jeune amour en plus… Sois tranquille, j’ai eu le meilleur de toi… Mais tu ne m’as jamais parlé de tout cela et, pour un peu de fatigue que je ressens, tu te fais des reproches. Cela n’en vaut pas la peine.
— Depuis un temps, je sens que j’ai trop souvent été injuste envers toi.
— Allons, tu n’es pas bien portant : c’est toi qui es fatigué de t’absorber toujours dans des livres et quels livres… de vieux philosophes rancis… Colins !… comment peux-tu avaler cela ? Sais-tu quoi ? Allons passer l’hiver à Domburg dans notre petite maison ; la mer te remettra, nous ne prendrons pas un livre, nous ferons des excursions autour de l’île, habillés en Esquimaux…
Mais il ne m’écoutait plus, et ses yeux erraient, absents.
Nous allâmes vers le restaurant. Sa marche s’accélérait à nouveau, il n’avait pas l’air de me savoir là. J’étais tellement heureuse, qu’il aurait pu me faire galoper ainsi jusqu’à la Hulpe sans que je me fusse plainte…
Je commandai le déjeuner. Il mangea si précipitamment qu’il avala de travers et, avec de grosses larmes dans les yeux de s’être étranglé, il se mit à rire longuement de sa maladresse. A peine sorti, il reprit sa course : il ne m’entendait même pas quand je parlais de prendre le tramway, et, le long de l’Avenue Louise, nous eûmes l’air de deux poursuivis. J’arrivai chez moi, transsudante ; lui continua son chemin presque sans me regarder.
J’étais encore à me demander avec anxiété ce qui se passait en lui, quand un de ses amis, médecin, vint pour me parler.
— Je voulais vous entretenir d’André : je vous ai vus courir le long de l’Avenue ; l’autre jour, je l’ai encore aperçu, courant ainsi avec sa mère qui est tombée… Puis, il est toujours congestionné : vous devriez l’empêcher de s’occuper exclusivement de travaux intellectuels.
— Mais je ne peux pas ; chez lui, on l’obsède pour qu’il écrive un livre d’économie sociale. Il m’a parlé de son chagrin de se sentir fatigué et inapte au travail.
— Si chez lui on le pousse à cela, il faut le faire partir. Allez passer l’hiver dans le Midi, et en tous cas supprimez toute occupation intellectuelle.
J’allai chez sa mère. Quand je parlai du Midi :
— Ah ! vous avez envie de faire un voyage…
— Pas le moins du monde, madame, mais André en a besoin. Ne voyez-vous pas qu’il est si surexcité et si je ne sais comment…
— Ce n’est rien, il a toujours été ainsi.
— Mais non, il n’est plus comme avant, il a des absences.
— Des absences, mon fils ? Nous avons le cerveau trop bien fait : aucune défaillance ne peut nous arriver de ce côté-là.
Rien à faire, elle croyait que j’avais envie de faire un voyage, et que j’inventais n’importe quoi pour arriver à mes fins.
L’ami médecin vint lui-même persuader le père, et nous partîmes.
Ce voyage fut presque une galopade ; il n’y eut qu’à Nîmes où André consentit à rester deux jours. Il était du reste très bien, la tête dégagée de se trouver toute la journée au grand air, par un temps pur et splendide. Nous exultâmes d’enthousiasme dans les Arènes, mais il me fit passer par les affres de la peur, en se promenant tout en haut, sur le bord extrême des gradins, avec le vide à côté. Je n’osais rien dire, car il aurait continué exprès… Les Bains nous impressionnèrent fort : nous pensions aux beaux Romains nus qui s’étaient promenés là à la même place.
Mais la Maison Carrée ! ! !… André récitait des vers en grec ou en latin, je ne sus pas bien : il était transfiguré. Nous passâmes une demi-journée à tourner autour de ce temple, et autant à l’intérieur. Le soir, il ne voulut pas sortir, pour rester sous cette impression. Nous fîmes servir le café dans notre chambre. Il récitait encore des vers grecs ou latins. Nous nous couchâmes tôt. Il regrettait de n’avoir pas emporté un livre ancien pour me le lire. Parmi les quelques volumes qu’il avait pris, se trouvait un Laforgue. Il le feuilleta et me lut la Femme, puis il le jeta.
— L’homme n’agit jamais confraternellement avec la femme, fit-il tout d’un coup, amer.
— Mais, André, cela devient une obsession ; tu m’as déjà parlé ainsi au Bois.
— Ah !… je ne me souviens pas… Cela m’obsède, comme tu dis. J’ai mal agi envers toi : quand un ami me disait que tu étais jolie, j’éprouvais une sale sensation de mâle vaniteux. Je t’ai beaucoup plus aimée pour ta figure et ta ligne que pour ce qu’il y avait de vraiment supérieur en toi : tu sais t’oublier et faire abstraction de toi-même.
— Est-ce une supériorité ? Si je vaux quelque chose, ai-je le droit de le sacrifier… à une Naatje, disons ?
— Ce sont des raisonnements, mais ton geste va droit au but nécessaire, et, si demain tu te trouvais devant une difficulté inextricable, ton instinct te montrerait sans une hésitation ce qu’il y aurait à faire, et tu le ferais… Mais les épreuves sont finies pour toi, nous sommes encore jeunes et nous allons avoir de longues années de bonheur ensemble : plus un chagrin ne te viendra de moi, plus aucune influence n’aura prise sur moi.
— Comment peux-tu te mettre en tête que tu as mal agi ? Moi aussi, je t’ai aimé pour ton rire et pour les gestes de tes mains.
— Voilà, tu me donnes raison, mes gestes et mon rire font partie de ma mentalité… Toujours la femme, même quand elle aime un imbécile, lui attribuera des qualités supérieures d’intelligence et de moralité, tandis que nous !… J’ai cru faire beaucoup en te donnant quelques professeurs, mais je n’ai pas fait la moitié de ce que j’aurais dû. Je te laissais pendant des mois seule à la campagne, et, quand je venais te voir, je recevais des lettres de ma mère, disant qu’il me fallait revenir pour tenir compagnie à mon père ; et je repartais, te laissant encore seule, toi qui as tant besoin de communiquer tes sensations… Puis, dans quelle position équivoque te mettais-je, jeune et jolie comme tu étais ? toute bourgeoise m’aurait trompée… Pourquoi ne t’ai-je pas prise dans ma vie ? nous aurions dû vivre ensemble depuis longtemps.
— Je te répète, cela devient une idée fixe. J’ai souvent été seule, mais puisque tu te devais à tes parents…
— Oui, ce sont mes parents qui m’ont fait commettre cette iniquité. Ils ont procréé un enfant pour eux, et, eût-il soixante ans, il ne pourrait avoir de personnalité… Je dois penser comme eux, je dois agir comme eux, je dois manger comme eux, et mon père dit que, si son fils ne devait pas partager ses idées, il léguerait toute sa fortune à n’importe qui pensant comme lui… Ils n’ont pas insisté quand j’ai abandonné la médecine, pour mieux me garder sous leur dépendance… Ma mère a vécu dans la terreur que mon père ne me déshérite, et, quand il devait revenir de voyage, elle me chauffait d’avance : il ne fallait pas le contrarier, il avait travaillé toute son existence pour m’acquérir l’indépendance, je ne pouvais lui causer cette peine de montrer que je pensais autrement que lui, ce serait détruire tout l’idéal et le but même de sa vie… Surtout je ne devais pas lui parler de la femme, puisqu’il ne les supporte pas… Alors, quand il rentrait, j’étais comme un petit garçon : au lieu de discuter mes idées, il fallait acquiescer aux siennes ; au lieu de pouvoir parler de la femme comme d’une compagne, il fallait en parler comme d’une inférieure… Quant aux questions d’art, c’étaient des balivernes… Si je déviais aussi peu que ce fût des préjugés de mon père, je voyais le regard terrifié de ma mère m’implorer…
» Ainsi je n’ai jamais osé lui parler de toi : il sait très bien que tu existes, mais il ne veut pas que tu occupes une place dans ma vie, moins par préjugé contre toi que contre la femme et le mariage… Ma mère ne t’a admise que pour me faire croire qu’elle est mon esclave, et parce qu’un mariage bourgeois m’aurait éloigné d’eux… je suis leur toton… mais le jour où je voudrais te quitter, c’est elle qui se chargerait de te le dire… Tu sais, elle regrette que tu n’aies pas d’enfant…
— C’est ça, je t’ai toujours dit qu’elle me saperait n’importe comment.
— Comme ce livre de sociologie, ils m’ont élevé pour l’écrire… Si jamais j’écris un livre, ce sera un livre de vie : le reste des phrases… Mon père s’est emparé de l’idée du « Surhomme » ; c’est homme qu’il faut être, mais, pour eux, être homme, équivaut à s’abandonner à toutes ses mauvaises tendances… non, être homme, c’est les combattre et essayer de devenir le meilleur possible…
— Mais, André, tu les juges si sévèrement… Pourquoi, les devinant si bien, t’es-tu laissé annihiler ainsi ? Cela m’a souvent étonnée, et je me suis quelquefois demandé si tu m’aimais complètement.
— Tu vois, je t’ai fait douter de moi.
— Non pas, mais j’ai cru que tes parents et tes idées humanitaires passaient avant.
— Jadis, j’ai pu croire que la femme était un obstacle, mais depuis longtemps je vois qu’elle peut et doit marcher avec nous. En tous cas, arrive que pourra, je veux que désormais tu vives et luttes avec moi. Tu es ma femme, il n’y a que le mariage devant la loi qui soit contraire à mes convictions… Mon père fera ce qu’il voudra.
— Ecoute, ne cassons pas les vitres, et, puisqu’il va s’installer à la campagne pour sa santé, attendons qu’il y soit… Et ta mère ?
— Je lui dirai que, si elle ne veut pas que tu viennes chez moi, je m’installerai chez toi.
D’un geste câlin, il se glissa plus bas sous les couvertures, la tête sur ma poitrine. Alors je sentis que tout son corps était brûlant… Il s’endormit bientôt. Ses paupières battaient et une sueur l’inondait… Grand Dieu, comment le protéger contre ce qui nous attend ? car quelque chose de sinistre nous attend… Comment faire pour que rien ne puisse l’atteindre ?… Il tousse : peut-être est-il tuberculeux. Il faut, quoi qu’il arrive, qu’il guérisse… Il est riche, nous dépenserons jusqu’au dernier centime pour le guérir, je le soignerai nuit et jour… Qu’est-ce qui nous attend ? De l’aide, mon Dieu, de l’aide !…
J’étais prête à crier au secours ; je m’enfonçai le drap dans ma bouche, pour ne pas l’éveiller par mes soupirs. La chaleur de son corps me mit dans un malaise insupportable, mais le mouvement de sa tête sur ma poitrine était si confiant, ses mains aux doigts écartés pour chercher de la fraîcheur étaient si touchantes, que jusqu’au milieu de la nuit je le gardai enlacé. Puis il se dégagea de lui-même et se remit à me parler de notre vie future.
C’est la dernière causerie où il put lucidement développer ses pensées, et ce fut pour m’exprimer sou amour.
Nous rentrâmes au bout de trois semaines. Il informa tout de suite sa mère qu’il voulait habiter avec moi. Elle s’écria :
— Mais je croyais plutôt que cela allait finir entre vous deux…
Il pâlit et, les lèvres tremblantes, il lui annonça qu’il s’installerait chez moi, si elle croyait qu’il n’y avait pas de place pour moi dans leur maison.
— Oh ! je ne dis pas ça, je ne dis pas ça… Du reste, je dois aller avec ton père à la campagne, et il te faudra tout de même quelqu’un ici.
Nous vécûmes plusieurs semaines, très tranquilles. Il était un peu agité, mais charmant. Puis, tout d’un coup, une nuit, il se leva, alluma le gaz dans toute la maison, remonta toutes les pendules et voulut sortir. Je parvins à le persuader d’attendre, puis doucement je le fis se recoucher. Il avait déjà oublié, et riait en me montrant le bon feu qu’il y avait encore dans sa chambre.
Que se prépare-t-il, grand Dieu, que se prépare-t-il ?
Maintenant il s’asseyait dans un coin de la chambre sans dire un mot, comme sous l’impression d’un narcotique. Son ami médecin voulait absolument consulter un spécialiste, mais nous n’osions en parler à André. Nous convînmes qu’on le ferait passer pour un journaliste qui venait lui parler de son livre.
Il vint. André était comme inconscient de ce qui se passait autour de lui. Il répondit doucement et par monosyllabes. Le médecin ne s’attarda pas. Il me prit à part, me dit que son état était très grave et la maladie déjà très avancée, qu’il marchait vers la paralysie générale.
— Je sais qu’il s’est fait une piqûre anatomique, tâchez de savoir si elle était syphilitique.
— Un de ses professeurs a dit qu’elle l’était, un autre a prétendu le contraire.
— Bien, j’irai moi-même chez eux : ils doivent se rappeler.
— Et, si c’est la paralysie générale, y a-t-il espoir de le guérir ?
— Non, aucun : il peut y avoir une rémission de quelques mois, d’un an peut-être… mais, après, le mal reprend et suit son cours jusqu’à la fin.
Je fis venir sa mère, disant qu’André était malade. Quand je lui parlai du médecin :
— Comment, vous avez fait venir un médecin ? mais vous êtes dangereuse… un homme livré aux médecins est un homme perdu, nous guérissons tout avec les purgatifs et les vomitifs Leroi… Les médecins sont des ignorants.
— Ce docteur a demandé si la piqûre anatomique n’était pas syphilitique…
— Oui, elle l’était… J’ai fait analyser ses urines.
— Et il ne s’est pas soigné ? et vous avez laissé cette maladie l’empoisonner ?
— Il a pris cent doses de purgatifs et de vomitifs : aucune maladie ne résiste à cela. Il était guéri. Quant à admettre que mon fils puisse devenir fou, non, notre tête est trop bien faite.
— Comment, madame, vous saviez que cette piqûre était syphilitique et vous ne m’avez rien dit ! Et vous auriez voulu que j’eusse des enfants ? Ah !…
Une haine féroce passa sur sa figure.
— Oh ! je ne l’aurais, même le sachant, pas quitté ; nous nous aimions trop complètement pour ne pas accepter n’importe quoi l’un de l’autre…
Un vacarme épouvantable nous fit nous précipiter sur les escaliers. C’était André qui avait jeté bas les rayons de sa bibliothèque ; les livres gisaient à terre pêle-mêle avec les planches et des platras.
— Des étrangers ont osé signer mes livres, je vais les brûler et en faire imprimer d’autres, signés de mon nom.
Et il s’assit en riant.
Alors elle comprit qu’il se passait quelque chose d’atroce avec son enfant, et elle courut chez le médecin.
… Aucun espoir de guérison, mais tous les jours vous constaterez un progrès nouveau dans la maladie… Ils sont les maîtres, ils vont m’éloigner de lui. Eux sont incapables de le soigner, ce seront donc des étrangers qui manieront de leurs mains mercenaires cet être si fin… Ah ! je le tuerai plutôt, et moi avec lui… Nous allons bien voir si, parce que nous ne nous sommes pas inclinés devant la loi, je n’ai pas de droits… Comment ? quinze années d’amour ne donneraient aucun droit, et trois minutes devant le maire les donneraient tous… Je ne demande qu’à pouvoir le soigner et le garder le plus longtemps possible… Aucun moyen de guérison, aucun… Alors, d’ici un temps, André sera fou ! fou ! !… Et je sais cela, et je vais assister à cela !… Les parents n’y croient pas… est-ce bêtise ou vanité ?… vanité… cela ne peut pas leur arriver, c’est bon pour les autres !… Maladie honteuse… quelle stupidité ! ! il était vierge quand il s’est fait cette piqûre anatomique…
De là venaient donc son découragement, sa faiblesse à subir des influences en contradiction avec sa nature. Je me suis souvent demandé comment il se faisait qu’il n’évoluait plus, qu’il en restait aux idées de 48, qu’on lui avait inculquées, adolescent… Ah ! mon pauvre adoré, comme il a dû souffrir — car cela s’est préparé depuis longtemps — lui qui croyait qu’il allait écrire le plus beau livre qu’on eût écrit ! Je le vois devant le papier blanc, impuissant à matérialiser ses pensées, ses rêves d’un monde meilleur, plus harmonieux, fait d’amour et d’entraide. Quelles utopies ! mais comme ce livre aurait été beau, car il y eût mis toute son exquise sensibilité…
Et voilà… perdu… et rien, rien à faire… Allons, Keetje, du courage ! avale encore celle-là… Ah ! celle-là va m’étrangler… soit, mais aussi longtemps qu’il aura besoin de toi, tu ne t’étrangleras pas… Cette couleuvre-là sera longue à passer, mais tu la supporteras : que deviendrait-il ?… Lui vaut bien les petits…
Sa mère me dit qu’elle allait l’emmener à la campagne, que je ne pouvais pas les accompagner, qu’elle me conseillait de ne rien dire à André ; cela pourrait l’exciter et lui faire beaucoup de mal.
Le lendemain, on le fit partir. Je sentis qu’elle me le prenait et que je ne le verrais peut-être plus. Je dus retourner dans ma maison, qu’heureusement je n’avais pas encore déménagée. Je la parcourais, comme une bête fauve, écrivant lettre sur lettre à sa mère, la suppliant de me le laisser soigner. Le troisième jour, je reçus un télégramme me disant de les rejoindre.
Il était au jardin. Quand il me vit, il fit « han », me prit par la main et partit avec moi.
— Ils t’ont lâchée, ou t’es-tu évadée ?
Puis, se parlant à lui-même :
— Keetje Oldéma… elle était si jolie et si pauvre, et si pauvre, fit-il, en se tournant vers moi. Ils l’ont mise en prison.
— Mais je suis ici, je ne pars plus.
— Tu resteras avec moi. Quelle idée de te mettre en prison, parce que je suis anarchiste… Mais, toi, tu n’as rien fait, c’est parce que tu es pauvre…
Je sus qu’il avait hurlé nuit et jour après moi, croyant qu’on m’avait emprisonnée.
Le père maintenant m’acceptait d’emblée… Je suis sûre que c’était encore la mère qui avait tout exagéré, pour intimider André… Il fut convenu que je m’installerais avec lui à la campagne, près de la ville pour les facilités. Eux, les parents, craignaient trop les émotions.
Je trouvai, aux portes de Bruxelles, une ancienne maison de campagne, au milieu d’un grand jardin entoure d’un mur, où je pouvais lui laisser toute liberté. Il n’a jamais voulu que de moi, pendant sa maladie, ou de Naatje qu’il prenait souvent pour moi, bien qu’elle fût brune. Après quelques jours de vacances que le docteur m’avait imposés et où il était resté avec elle, il se fâcha en regardant mes cheveux qui avaient fort blanchi dans les derniers temps.
— Comment, je t’avais fait une chevelure brune, et tu es de nouveau grise ?…
Il voulut me frapper, mais il fut si effrayé de son geste, qu’il me prit les mains.
— Allons, c’est bon, tu as au moins remis ton joli nez…
Dans ses courses autour de la maison, il me prenait par la main quand je me trouvais sur son chemin, et, sans un mot, m’emmenait avec lui. Quand il était agité, je glissais son bras sous le mien et, en nous promenant au jardin, je chantais doucement la gloire du grand écrivain André : cela le calmait toujours.
Un jour, il fut lucide et se rendit compte de son état. Ce fut atroce ; il se prit la tête à deux mains et haleta :
— Je deviens fou, mon cerveau chavire, qu’y a-t-il ? que m’arrive-t-il ? Je ne peux plus travailler, plus penser, je fais des choses insensées. Aide-moi, Keetje, dis-moi ce qu’il y a.
— Rien, cher, rien, tu es fatigué, tu ne peux pas travailler maintenant, c’est tout.
— Ta figure est trop décomposée pour que ce ne soit rien ; qu’y a-t-il ? dis-le-moi… je deviens fou… si… si… je le sais, je le sens.
Il tremblait comme la feuille et, les deux mains sur mes épaules, son regard m’interrogeait, terrifié. Puis, comme une bête traquée, il regarda autour de lui, en me tenant toujours par les épaules.
— Où sommes-nous ici ? Ce n’est pas notre maison… Fou ! je deviens fou, et, toi, que deviendras-tu ? J’ai déposé pour toi chez le notaire… Fou, André devient fou… mon cerveau, mon cerveau… Fou… fou… fou…
Il m’entoura de ses bras, et, la tête sur ma poitrine, bégaya :
— Fou, André est fou…
Je l’assis sur le divan et m’agenouillai devant lui. Puis, je ne sais plus quel discours j’ai tenu : j’ai parlé, parlé, le persuadant sur tous les tons qu’il avait toute son intelligence, mais, à part moi, je faisais le vœu, si ce retour de conscience ne pouvait être définitif, que cette lueur s’éteignît afin qu’il ne souffrît plus.
En m’écoutant, tout doucement l’expression terrifiée disparut, pour faire place, hélas ! à l’égarement le plus absolu.
Il y avait des jours où j’avais soif de me remémorer l’André de jadis. Alors, je laissais l’André malade avec Naatje, et je courais m’enfermer dans ma chambre, et, avec ses portraits et ses lettres, je le refaisais. Nous nous promenions dans la forêt, il me parlait de sa jolie voix chaude et claire, son beau regard cherchait les réponses dans mes yeux : il m’expliquait, ses grandes mains fines gesticulant, combien il serait facile de rendre l’humanité heureuse, et, quand je ne comprenais pas, il recommençait, disant qu’il expliquait mal… Puis nous cueillions des fleurs et apportions en ville d’immenses bouquets de genêts ou de sainfoin. En hiver, nous nous amusions à nous jeter des boules de neige, et il riait, la bouche large ouverte, et se protégeait d’un bras la figure.
Et fini… Sa belle voix, il ne sait plus la gouverner, son regard est hagard, il branle sur ses jambes… Cependant je voudrais le garder, et rester toute ma vie à côté de lui pour le soigner… pourvu que je puisse le garder… il y avait alors déjà des choses très pénibles pour moi, mais, puisqu’il ne s’en rendait pas compte, je les acceptais : une mère a aussi les langes de son enfant, et elle doit aussi le faire manger… pourvu que je puisse le garder… Mais, quand vint la gangrène ! ! et que je vis dans la plaie du talon l’os, et dans les plaies des cuisses les veines et artères tendues, d’un bord de la plaie à l’autre, comme des cordes sur un violon, alors ma tête faillit éclater aussi, et je souhaitai qu’il fût mis fin à son martyre.
Je demandai au docteur d’où il venait que beaucoup d’aliénés détestaient surtout leur femme.
— André, quand sa mère vient le voir, n’a pas l’air de se rendre compte de sa présence, mais tous ses gestes doux et bons vont vers moi : moi seule, je sais le calmer.
— Les aliénés, madame, se souviennent mécaniquement, et cette prédilection est la preuve qu’il n’y a jamais eu de heurts ou de choses pénibles entre vous. Ceux qui sont méchants l’étaient déjà avant leur maladie, mais alors ils avaient la raison pour se contrôler. Chez André, rien de semblable, tout indique un être foncièrement bon.
Ce m’était une grande consolation de savoir qu’au moins le souvenir, même inconscient, de notre amour ne lui suggérait que des gestes et des regards d’affection.
Cependant, tous les jours, comme le docteur m’en avait prévenue, je voyais le mal progresser, jusqu’au déséquilibre le plus complet, où il n’eut plus aucun contrôle sur ses fonctions et ses agissements. Mais, même alors, ses mains se tendaient toujours vers moi.
Aucun de ses amis n’est jamais venu le voir ou n’a fait demander de ses nouvelles ; les rares connaissances que je rencontrais quelquefois me disaient que je n’avais pas le droit de m’annihiler, que je me devais à moi-même ; d’autres me faisaient entendre que je devais être bien sèche pour assister à cette déchéance, qu’eux en mourraient ; d’autres, que je devrais prendre des infirmiers, que cela valait mieux pour le malade, et qu’au moins je ne me sacrifierais pas en pure perte…
Des infirmiers, j’en avais essayé au commencement, quand j’ignorais devant quoi j’allais me trouver, mais j’étais tombée sur des brutes qui voulaient régenter mon doux agneau : je les avais flanqués à la porte. Quant à moi… j’avais eu ses beaux jours de jeunesse et d’amour, et, maintenant qu’il avait tout perdu, j’aurais dû l’abandonner à des mercenaires, j’aurais dû demander pour quelque argent à ces indifférents de faire ce que, moi, je ne parvenais pas à faire avec tout mon amour et toute ma reconnaissance ; j’aurais dû laisser manier cet être délicat, aux manières restées aristocratiques, par des paysans flamands qui quittent la charrue pour devenir domestiques d’hôpital et, au bout de six mois, aguichés par le gain, se placent comme infirmiers… Ah ! non ! plutôt y rester…
Sa mère venait de six en six mois, aussi parce que sa sensibilité en souffrait trop ; son mari était du reste malade, et elle me dit un jour qu’elle aurait préféré qu’André mourût avant son mari, « pour des questions d’argent ».
— Car il vous a sans doute donné toute la fortune qu’il héritera de son père…
— Je ne sais, madame ; André a dit qu’il avait fait un dépôt pour moi.
— Et vous voulez me faire croire que vous ne savez pas combien il vous donne ! Laissez-moi voir ce testament, je vous dirai s’il est valable.
— André m’a dit qu’il est chez un notaire.
— Alors c’est sérieusement fait… et chez quel notaire ?
— Je ne sais pas.
Cela dura quatre ans, avec la gangrène pendant les derniers six mois. Le médecin me disait que nulle part les plaies n’étaient aussi bien soignées et bandées.
Son père mourut entre temps. Sa mère ne vint plus pendant les derniers six mois.
Quand j’eus enseveli André, je commandai les funérailles et je fus seule avec Naatje à l’enterrer. Je n’avais pas cru nécessaire de prévenir qui que ce fût. Pendant quatre années personne ne s’était informé de lui : la pudeur m’interdisait de les déranger.
Maintenant je ne savais plus… Avais-je du chagrin ?… il y avait si longtemps qu’il était mort… J’étais abrutie… Je n’avais plus de mémoire… Je ne dormais plus… Je vomissais tout le temps… J’étais surtout insensible… Mon avocat arrangea mes affaires. Le médecin m’envoya en Suisse.
Je n’ai plus revu la mère d’André.
Les quatre mois où je fus en Suisse, je les passai presque tout le temps au lit. Le peu que je pus voir du pays m’horripilait : toujours une montagne devant soi… Pendant le voyage de retour, une fois en Belgique, je ne détournai pas la tête de la portière : je ne pouvais assez me rassasier de nos petites maisons blanches aux toits rouges, de nos flèches d’église, de nos champs découpés comme des gâteaux, de nos prairies, des bois, des grands horizons, de la qualité savoureuse de la verdure et de la lumière argentée et enveloppante… Ah ! non, je suis du Nord : il ne m’en faut pas, ni de la Suisse, ni du Midi, je n’y respire littéralement pas à l’aise.
Rentrée à Bruxelles, j’y fus comme perdue. Je n’y avais personne. J’errais dans les rues où j’avais habité et où avait habité André ; j’y retournais comme un chien à son ancien gîte. Il me semblait que ces quartiers, ces maisons, les gens, devaient cependant m’avoir adoptée un peu. La Montagne de la Cour était démolie ; l’Université, où j’allais l’attendre, se trouvait dans un bas fond ; tout le quartier aux alentours était défoncé : plus aucune rue dans ce bas de la ville, où je pusse m’orienter. Où était-ce donc que je m’étais promenée avec André, pleine de jeunesse et d’orgueil d’avoir pu fixer un homme comme lui ? Ah, Dieu, je n’ai plus un point de repère, même pour y pleurer… Je m’en vais, je vais à Amsterdam : peut-être que là je pourrai me refaire une vie.
Je m’installai sur le Canal des Empereurs, dans un appartement meublé, je battis la ville dans tous les sens. J’allai dans les ruelles et sur les canaux puants du Jordaan, revoir toutes les impasses, toutes les caves, toutes les masures que nous avions habitées : la plupart étaient fermées, avec une pancarte sur la porte : « Inhabitable pour insalubrité » ; d’autres avaient été démolies pour la même raison.
Puis quoi ?… quel moi a vécu là ? pas le moi de maintenant… Est-ce que les mêmes joies et les mêmes douleurs me causeraient encore les mêmes impressions ? La Keetje d’alors, la Keetje d’il y a vingt ans, et la Keetje d’aujourd’hui, qu’avaient-elles de commun ?… et laquelle était la plus misérable ?…
La nouvelle ville ne m’intéresse pas. Je me promène inlassablement sur les quais de la vieille ville, m’adossant aux arbres pour mieux pouvoir regarder le haut des maisons. J’ai peur, en reculant, de tomber à l’eau, ce qui montre bien que je ne suis plus de la ville : quand j’étais petite, je jouais aux osselets sur les dalles en granit qui bordent les canaux. Comme je passe et repasse tous les jours devant les mêmes maisons, les bonnes appellent leurs maîtresses pour me montrer. Le vieux monsieur avec la vieille dame se soulèvent de leurs fauteuils pour me regarder, et je vois à leurs bouches qu’ils se disent : « Voilà encore cette dame étrangère… » La jeune bonne, que j’ai prise à mon service, vient aussi me raconter combien les fournisseurs s’informent comment mange, boit et parle la dame étrangère… C’est bien ça : étrangère partout ! je n’ai de racines nulle part, et personne pour se soucier de moi…
Ah ! je ne reste pas ici, je pars pour Paris : ce foyer d’art et d’aspirations vers le meilleur doit offrir des compensations.
Marthe était dans la joie de me voir. Je déjeunai chez elle ; elle me parla de ses succès et de ses ennuis. Nous allâmes en automobile chez Redfern, chez son coiffeur, puis elle me déposa aux Tuileries. Elle avait tant et tant à faire… et ne me demanda même pas si je quittais Paris ou si j’allais y rester.
Je me gorgeai du Louvre, je me gorgeai des Français, des ballets russes, et même des Music Hall… Puis je rentrais seule à mon hôtel : pas un chat, pas un chien, pour venir vers moi.
Cette vie me conduira au suicide ; j’ai cependant des rentes maintenant… Ah ! je voudrais être née dans un petit village que je n’aurais jamais quitté, et où tout le monde serait mon cousin. Je n’aime que les figures que j’ai toujours vues : je puis les lire, je crois que je leur suis quelque chose, et elles me sont beaucoup. Je suis toujours fière quand on me traite familièrement et qu’on me demande un service : alors c’est que je ne leur suis pas indifférente, pas étrangère surtout…
… Je revois continuellement nos enfants petits, quand nous appartenions à la même nichée et qu’ils faisaient un avec moi… Puis André, qui est venu dans ma vie comme le Prince Charmant, que je ne croyais exister que sur les images : il a illuminé ma vie, comme d’une torche éclairant toujours, et montrant le chemin à suivre… Puis Wimpie, avec ses beaux yeux, son front clair et ses grosses petites pattes : il m’était comme nos enfants, mais avec l’idée en plus de le perfectionner par l’étude, et à l’abri du besoin… Et Suzette, l’adorable chatte qui me léchait comme un de ses jeunes, et dont les yeux d’or diaprés d’émeraude et la robe fauve, soyeuse, m’attiraient comme vers un objet précieux plein de mystère…
Tous disparus ! Comment et par quoi les remplacer ? Ils étaient mon âme : est-ce qu’on remplace son âme !… Ce n’est certes pas parmi ces gens pressés qui se bousculent ici que je trouverai aucun intérêt pour moi… c’est comme un courant qui déferle, et un autobus me passerait dessus qu’il ne pourrait se détourner.
Je m’en vais !… où ?…
Cinq ans après…
La vie errante m’était devenue odieuse. Un été j’avais échoué ici, village perdu dans les bruyères. Le terrain y était pour rien. J’ai acheté, sur une colline, avec la vallée ouverte devant, et les pineraies derrière, deux hectares de prairies, entourés de champs de blé. Mon lopin de terre était divisé par un massif large de dix mètres, où les houx cinquantenaires et de gros chênes s’enchevêtrent. J’y ai pratiqué des ouvertures.
J’ai bâti au beau milieu du champ, face à la vallée, une petite maison en briques, badigeonnée de blanc, à larges baies et à volets oranges. J’ai laissé tout le jardin devant la maison à découvert, j’y ai semé de grandes pelouses avec des corbeilles de roses ; derrière la maison et le massif, un verger bordé des plate-bandes de dahlias, de tournesols et d’asters. A côté du verger, j’ai planté un petit bois de bouleaux, traversé de chemins sinueux. J’ai clôturé le tout de fils de fer, et les champs de blé où travaille le paysan et les prairies où paissent les vaches jusque contre ma clôture, sont comme un prolongement de mon jardin.
Je m’y suis installée, un printemps, avec une petite bonne du pays à qui j’apprends la cuisine, Dick, mon berger de Malines, et deux petits griffons bruxellois.
J’ai quarante-cinq ans. Depuis quatre ans que je suis ici, mes douleurs m’ont quittée ; j’ai engraissé de dix kilos, j’en pèse maintenant soixante. Je suis très fraîche de teint, mes cheveux sont tout blancs, mais je vous assure que ce n’est pas laid, des cheveux blancs ondulés.
Il n’y a aucun bourgeois dans mon village, tous des cultivateurs ; le brasseur est bourgmestre ; deux épiceries et deux auberges.
Le matin, je fais une grande promenade avec mes chiens à travers bois, ou dans les bruyères, ou aux mares. Quand je rentre, Caroline me demande, avant de le servir, de goûter le plat qu’elle m’a préparé. Pendant que je dîne, elle me conte les nouvelles.
— Madame, la femme de Jef est venue demander si vous ne pourriez pas le guérir : il est raide de rhumatismes et beugle nuit et jour. Le docteur l’a vu, il y a cinq jours, et a dit que ça devait passer tout seul. Voilà une semaine qu’il ne travaille pas.
— Mais je ne suis pas guérisseuse.
— Allez-y quand même, madame.
Après le déjeuner, je prends un gant de crin et la cruche d’eau-de-vie de Hasselt « du vieux Système », et je vais chez Jef.
— Ah ! Dieu de Dieu, madame, ah ! nom de Dieu, avec votre permission, que j’ai mal…
— Comment est-ce venu ?
— J’étais en transpiration, et je m’ai mis dans le courant d’air : c’était délicieux, mais le lendemain je n’ai pu me lever.
— Allons, Anneke, donne-moi encore une couverture de laine et aide-moi.
Je découvre le torse de Jef et, avec le gant de crin imbibé d’alcool, je le trotte, devant et derrière, jusqu’à ce qu’il soit rouge feu.
— Madame, quel dommage… ce bon genièvre, de le gaspiller ainsi… Si je le buvais plutôt…
— Mon vieux, vous n’en aurez pas une goutte en dedans ; mais pour l’extérieur, je n’y regarde pas.
— C’est un péché vraiment, madame, il me fera plus de bien en dedans.
Le bougre a un regard si sincère que j’en suis touchée.
— Non, vous n’en aurez pas.
Et je frotte.
— Maintenant les couvertures. Viens, Anneke, on va l’emmailloter.
Je le roule dans trois couvertures, que j’attache avec des épingles de sûreté.
— Voilà, maintenant il faut suer.
Je prends la cruche et vais vers la porte. Son regard éploré s’attache à la cruche et dit naïvement : « Comment, elle va l’emporter sans m’en donner une goutte… »
— Allons, Anneke, passe-moi un verre, je lui en verserai un peu : mais c’est pour mieux suer.
— Oui, c’est pour mieux suer, fait-il, comme un enfant.
Je lui en donne un bon verre.
Il sua et le lendemain retourna au travail.
Un autre jour :
— Madame, la petite femme, en couches de son huitième, est levée. C’est le troisième jour, et elle trait déjà les vaches, mais elle n’est pas bien du tout.
J’y vais et la couche de force. Je démaillote le petit et envoie la marmaille dehors, pour laisser dormir la mère.
— Madame, ce monsieur et cette dame sont encore revenus ; ils disent que, dans le village, on leur a assuré que vous n’êtes pas en voyage.
— Ah ! bien, Caroline, s’ils insistent encore, lâche Dick.
— Tiens, oui, je n’y avais pas songé…
— Madame ! Madame ! je l’ai réussie !…
C’est Caroline qui accourt, les yeux flamboyants, les lèvres humides, ses frisettes noires au vent.
— Ah ! voyons ça.
— Il est monté, haut comme ça, il est doré et luisant, comme verni, et je l’ai fait toute seule.
— Ah ! il est beau, vraiment… c’est d’une grande cuisinière… Quel beau gâteau aux corinthes !
— J’ai fait exactement comme vous m’aviez expliqué, et voilà… Les femmes du village disent que j’arriverai bien à faire la cuisine de tous les jours, mais jamais de la pâtisserie.
— Eh bien, tu vas leur montrer qu’elles se trompent. Tantôt, quand il sera refroidi, nous le couperons en deux, nous partagerons une moitié en trois parts, que tu porteras chez Anneke, chez Siska, et chez Wantje, pour prendre avec leur café ; et elles verront bien que tu sais faire autre chose que la cuisine de tous les jours. L’autre moitié, nous lui ferons honneur cet après-midi avec le thé. Ce gâteau est ton chef-d’œuvre, Caroline, et tu peux en être fière.
Le samedi après-midi, il n’y a pas de classe. Alors, on m’envoie une demi-douzaine d’enfants, à têtes couvertes de croûtes et de poux. Je coupe les cheveux par places, pour mieux pouvoir nettoyer, et, à grandes savonnées, je les lave, je tresse les cheveux restants, et j’explique aux petites comment leurs mères doivent le lendemain défaire les tresses et faire bouffer les cheveux pour cacher les places vides…
— Tu vois, ainsi… et l’on ne remarquera rien, à l’église.
Au commencement de mon installation, j’allais de temps en temps en ville pour entendre un concert, ou j’achetais un beau livre. Mais le pays m’a tellement pénétrée, que je vis maintenant de son parfum, de son atmosphère, de sa lumière, de la vie intense de ses champs, de ses pineraies, de ses bruyères.
Une promenade avec mes chiens, aux mares, me fait revoir tous les Turner de Londres.