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Jean-Christophe, Volume 4

JEAN-CHRISTOPHE

Reading edition

NOUVELLE ÉDITION

IV

LE BUISSON ARDENT LA NOUVELLE JOURNÉE

PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

LIBRAIRIE OLLENDORFF

50, CHAUSSÉE D'ANTIN

Tous droits réservés.

LE BUISSON ARDENT

Illustration from Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée

PREMIÈRE PARTIE

Calme du cœur. Les vents suspendus. L'air immobile......

Christophe était tranquille; la paix était en lui. Il éprouvait, quelque fierté de l'avoir conquise. Et secrètement, il en était contrit. Il s'étonnait du silence. Ses passions étaient endormies; il croyait, de bonne foi, qu'elles ne se réveilleraient plus.

Sa grande force, un peu brutale, s'assoupissait, sans objet, désœuvrée. Au fond, un vide secret, un: «à quoi bon», caché; peut-être le sentiment du bonheur qu'il n'avait pas su saisir. Il n'avait plus assez à lutter ni contre soi, ni contre les autres. Il n'avait plus assez de peine, même à travailler. Il était arrivé au terme d'une étape; il bénéficiait de la somme de ses efforts antérieurs; il épuisait trop aisément la veine musicale qu'il avait ouverte; et tandis que le public, naturellement en retard, découvrait et admirait ses œuvres passées, lui, s'en détachait, sans savoir encore s'il irait plus avant. Il jouissait, dans la création, d'un bonheur uniforme. L'art n'était plus pour lui, à cet instant de sa vie, qu'un bel instrument, dont il jouait en virtuose. Il se sentait, avec honte, devenir dilettante.

«Il faut, disait Ibsen, pour persévérer dans l'art, autre chose et plus qu'un génie naturel: des passions, des douleurs qui remplissent la vie et lui donnent un sens. Sinon, l'on ne crée pas, on écrit des livres.»

Christophe écrivait des livres. Il n'y était pas habitué. Ces livres étaient beaux. Il les eût préférés moins beaux et plus vivants. Cet athlète au repos, qui ne savait que faire de ses muscles, regardait, avec le bâillement d'un fauve qui s'ennuie, les années, les années de tranquille travail qui l'attendaient. Et comme, avec son vieux fonds d'optimisme germanique, il se persuadait volontiers que tout était pour le mieux, il pensait que c'était là sans doute le terme inévitable; il se flattait d'être sorti de la tourmente, d'être devenu son maître. Ce n'était pas beaucoup dire...

Enfin! On règne sur ce qu'on a, on est ce qu'on peut être....

Il se croyait arrivé au port.

Les deux amis n'habitaient pas ensemble. Quand Jacqueline était partie, Christophe avait pensé qu'Olivier reviendrait s'installer chez lui. Mais Olivier ne le pouvait point. Malgré le besoin qu'il avait de se rapprocher de Christophe, il sentait l'impossibilité de reprendre avec lui l'existence d'autrefois. Après les années passées avec Jacqueline, il lui eût semblé intolérable, et même sacrilège, d'introduire un autre dans l'intimité de sa vie,—cet autre l'aimât-il mieux et fût-il mieux aimé de lui que Jacqueline.—Cela ne se raisonne pas...

Christophe avait eu peine à comprendre. Il revenait à la charge, il s'étonnait, il s'attristait, il s'indignait... Puis, son instinct, supérieur à son intelligence, l'avertit. Brusquement, il se tut, et trouva qu'Olivier avait raison.

Mais ils se voyaient, chaque jour, et jamais ils n'avaient été plus unis. Peut-être n'échangeaient-ils pas dans leurs entretiens les pensées les plus intimes. Ils n'en avaient pas besoin. L'échange se faisait sans paroles, par la grâce des cœurs aimants.

Tous deux causaient peu, absorbés, l'un dans son art, et l'autre dans ses souvenirs. La peine d'Olivier s'atténuait; mais il ne faisait rien pour cela, il s'y complaisait presque: ce fut pendant longtemps sa seule raison de vivre. Il aimait son enfant; mais son enfant—un bébé vagissant—ne pouvait tenir grand place dans sa vie. Il y a des hommes qui sont plus amants que pères. Il ne servirait à rien de s'en scandaliser. La nature n'est pas uniforme; et il serait absurde de vouloir imposer à tous les mêmes lois du cœur. Nul n'a le droit de sacrifier ses devoirs à son cœur. Du moins, faut-il reconnaître au cœur le droit de n'être pas heureux, en faisant son devoir. Ce qu'Olivier aimait le plus en son enfant, c'était celle dont son enfant était la chair.

Jusqu'à ces derniers temps, il avait prêté peu d'attention aux souffrances des autres. Il était un intellectuel, qui vit trop enfermé en soi. Ce n'était pas égoïsme, c'était habitude maladive du rêve. Jacqueline avait encore élargi le vide autour de lui; son amour avait tracé entre Olivier et le reste des hommes un cercle magique, qui persistait après que l'amour n'était plus. Et puis, il était, de tempérament, un aristocrate. Depuis l'enfance, en dépit de son cœur tendre, il s'était tenu éloigné de la foule, par une délicatesse instinctive de corps et d'âme. L'odeur et les pensées publiques lui répugnaient.

Mais tout avait changé, à la suite d'un fait-divers banal, dont il venait d'être le témoin.

Il avait loué un appartement très modeste, dans le haut Montrouge, non loin de Christophe et de Cécile. Le quartier était populaire, la maison habitée par de petits rentiers, des employés, et quelques ménages ouvriers. En un autre temps, il eût souffert de ce milieu où il se trouvait un étranger; mais en ce moment, peu lui importait, ici ou là: il se trouvait partout un étranger. Il ne savait pas qui il avait pour voisins, et il ne voulait pas le savoir. Quand il revenait du travail—(il avait pris un emploi dans une maison d'éditions)—il s'enfermait avec ses souvenirs, et il n'en sortait que pour aller voir son enfant et Christophe. Son logement n'était pas le foyer: c'était la chambre noire où se fixent les images du passé; plus elle était noire et nue, plus nettement les images ressortaient. À peine remarquait-il les figures qu'il croisait sur l'escalier. À son insu pourtant, certaines se fixaient en lui. Il est des esprits qui ne voient bien les choses qu'après qu'elles sont passées. Mais alors, rien ne leur échappe, les moindres détails sont gravés au burin. Tel était Olivier: peuplé d'ombres des vivants. Au choc d'une émotion, elles surgissaient; et Olivier les reconnaissait sans les avoir connues, parfois tendait les mains pour les saisir... Trop tard!...

Un jour, en sortant, il vit un rassemblement devant la porte de sa maison, autour de la concierge qui pérorait. Il était si peu curieux qu'il eût continué son chemin sans s'informer; mais la concierge, désireuse de recruter un auditeur de plus, l'arrêta, lui demandant s'il savait ce qui était arrivé à ces pauvres Roussel. Olivier ne savait même pas qui étaient «ces pauvres Roussel»; et il prêta l'oreille, avec une indifférence polie. Quand il apprit qu'une famille d'ouvriers, père, mère et cinq enfants, venait de se suicider de misère, dans sa maison, il resta comme les autres à regarder les murs, en écoutant la narratrice qui ne se lassait pas de recommencer l'histoire. À mesure qu'elle parlait, des souvenirs lui revenaient, il s'apercevait qu'il avait vu ces gens; il posa des questions... Oui, il les reconnaissait: l'homme—(il entendait sa respiration sifflante dans l'escalier)—un ouvrier boulanger, au teint blême, le sang bu par la chaleur du four, les joues creuses, mal rasé; atteint d'une pneumonie, au commencement de l'hiver, il s'était remis à la tâche, insuffisamment guéri; une rechute était survenue; depuis trois semaines, il était sans travail et sans forces. La femme, traînant d'incessantes grossesses, percluse de rhumatismes, s'épuisait à faire quelques ménages, passait les journées en courses, pour tâcher d'obtenir de l'Assistance Publique de maigres secours qui ne se pressaient pas de venir. En attendant, les enfants venaient, et ils ne se lassaient point: onze ans, sept ans, trois ans,—sans compter deux autres qu'on avait perdus sur la route;—et pour achever, deux jumeaux qui avaient bien choisi le moment pour faire leur apparition: ils étaient nés, le mois passé!

—Le jour de leur naissance, racontait une voisine, l'aînée des cinq, la petite de onze ans, Justine—pauvre gosse!—s'est mise à sangloter, demandant comment elle viendrait à bout de les porter tous les deux...

Olivier revit sur-le-champ l'image de la fillette,—un front volumineux, des cheveux pâles tirés en arrière, les yeux gris trouble, à fleur de tête. On la rencontrait toujours portant les provisions, ou la sœur plus petite; ou bien elle tenait par la main le frère de sept ans, un garçon chétif, au minois fin, qui avait un œil perdu. Quand ils se croisaient dans l'escalier, Olivier disait, avec sa politesse distraite:

—Pardon, mademoiselle.

Elle ne disait rien; elle passait, raide, s'effaçant à peine; mais cette courtoisie illusoire lui faisait un secret plaisir. La veille au soir, à six heures, en descendant, il l'avait rencontrée pour la dernière fois; elle montait un seau de charbon de bois. La charge semblait bien lourde. Mais c'est chose naturelle, pour les enfants du peuple. Olivier avait salué, comme d'habitude, sans regarder. Quelques marches plus bas, levant machinalement la tête, il avait vu, penchée sur le palier, la petite figure crispée, qui le regardait descendre. Elle avait aussitôt repris sa montée. Savait-elle où cette montée la menait?—Olivier n'en doutait pas, et il était obsédé par la pensée de cette enfant, qui portait dans son seau trop lourd la mort,—la délivrance... Les malheureux petits, pour qui ne plus être voulait dire ne plus souffrir! Il ne put continuer sa promenade. Il rentra dans sa chambre. Mais là, savoir ces morts près de lui... Quelques cloisons l'en séparaient... Penser qu'il avait vécu à côté de ces angoisses!

Il alla voir Christophe. Il avait le cœur serré; il se disait qu'il est monstrueux de s'absorber, comme il avait fait, dans de vains regrets d'amour, lorsque tant d'êtres souffraient de malheurs mille fois pires, et qu'on pouvait les sauver. Son émotion était profonde; elle n'eut pas de peine à se communiquer. Christophe fut remué à son tour. Au récit d'Olivier, il déchira la page qu'il venait d'écrire, se traitant d'égoïste qui s'amuse à des jeux d'enfant... Mais ensuite, il ramassa les morceaux déchirés. Il était trop pris par sa musique; et son instinct lui disait qu'une œuvre d'art de moins ne ferait pas un heureux de plus. Cette tragédie de la misère n'était pour lui rien de nouveau; depuis l'enfance, il était habitué à marcher sur le bord de tels abîmes, et à n'y pas tomber. Même, il était sévère pour le suicide, à ce moment de sa vie où il se sentait en pleine force et ne concevait pas qu'on pût, pour quelque souffrance que ce fût, renoncer à la lutte. La souffrance et la lutte, qu'y a-t-il de plus normal? C'est l'échine de l'univers.

Olivier avait aussi passé par des épreuves semblables; mais jamais il n'avait pu en prendre son parti, ni pour lui, ni pour les autres. Il avait l'horreur de cette misère, où la vie de sa chère Antoinette s'était consumée. Après qu'il avait épousé Jacqueline, quand il s'était laissé amollir par la richesse et par l'amour, il avait eu hâte d'écarter le souvenir des tristes années où sa sœur et lui s'épuisaient à gagner, chaque jour, leur droit à vivre le lendemain, sans savoir s'ils y réussiraient. Ces images reparaissaient, à présent qu'il n'avait plus son égoïsme d'amour à sauvegarder. Au lieu de fuir le visage de la souffrance, il se mit à sa recherche. Il n'avait pas beaucoup de chemin à faire pour la trouver. Dans son état d'esprit, il devait la voir partout. Elle remplissait le monde. Le monde, cet hôpital... Ô douleurs, agonies! Tortures de chair blessée, pantelante, qui pourrit vivante! Supplices silencieux des cœurs que le chagrin consume! Enfants privés de tendresse, filles privées d'espoir, femmes séduites et trahies, hommes déçus dans leurs amitiés, leurs amours et leur foi, lamentable cortège des malheureux que la vie a meurtris!... Le plus atroce n'est pas la misère et la maladie; c'est la cruauté des hommes, les uns envers les autres. À peine Olivier eut-il levé la trappe qui fermait l'enfer humain que monta vers lui la clameur de tous les opprimés, prolétaires exploités, peuples persécutés, l'Arménie massacrée, la Finlande étouffée, la Pologne écartelée, la Russie martyrisée, l'Afrique livrée en curée aux loups européens, les misérables de tout le genre humain. Il en fut suffoqué; il l'entendait partout, il ne pouvait plus concevoir qu'on pensât à autre chose. Il en parlait sans cesse à Christophe. Christophe, troublé, disait:

—Tais-toi! laisse-moi travailler.

Et comme il avait peine à reprendre son équilibre, il s'irritait, jurait:

—Au diable! Ma journée est perdue! Te voilà bien avancé!

Olivier s'excusait.

—Mon petit, disait Christophe, il ne faut pas toujours regarder dans le gouffre. On ne peut plus vivre.

—Il faut tendre la main à ceux qui sont dans le gouffre.

—Sans doute. Mais comment? En nous y jetant aussi? Car c'est cela que tu veux. Tu as une propension à ne plus voir dans la vie que ce qu'elle a de triste. Que le bon Dieu te bénisse! Ce pessimisme est charitable, assurément; mais il est déprimant. Veux-tu faire du bonheur? D'abord, sois heureux!

—Heureux! Comment peut-on avoir le cœur de l'être, quand on voit tant de souffrances? Il ne peut y avoir de bonheur qu'à tâcher de les diminuer.

—Fort bien. Mais ce n'est pas en allant me battre à tort et à travers que j'aiderai les malheureux. Un mauvais soldat de plus, ce n'est guère. Mais je puis consoler par mon art, répandre la force et la joie. Sais-tu combien de misérables ont été soutenus dans leurs peines par la beauté d'une chanson ailée? À chacun son métier! Vous autres de France, en généreux hurluberlus, vous êtes toujours les premiers à manifester contre toutes les injustices, d'Espagne ou de Russie, sans savoir au juste de quoi il s'agit. Je vous aime pour cela. Mais croyez-vous que vous avanciez les choses? Vous vous y jetez en brouillons, et le résultat est nul,—quand il n'est pas pire... Et vois, jamais votre art n'a été plus fade qu'en ce temps où vos artistes prétendent se mêler à l'action universelle. Étrange, que tant de petits-maîtres dilettantes et roués s'érigent en apôtres! Ils feraient beaucoup mieux de verser à leur peuple un vin moins frelaté.—Mon premier devoir, c'est de faire bien ce que je fais, et de vous fabriquer une musique saine, qui vous redonne du sang et mette en vous du soleil.

Pour répandre le soleil sur les autres, il faut l'avoir en soi. Olivier en manquait. Comme les meilleurs d'aujourd'hui, il n'était pas assez fort pour rayonner la force, à lui tout seul. Il ne l'aurait pu qu'en s'unissant avec d'autres. Mais avec qui s'unir? Libre d'esprit et religieux de cœur, il était rejeté de tous les partis politiques et religieux. Ils rivalisaient tous entre eux, d'intolérance et d'étroitesse. Dès qu'ils avaient le pouvoir, c'était pour en abuser. Seuls, les opprimés attiraient Olivier. En ceci du moins il partageait l'opinion de Christophe, qu'avant de combattre les injustices lointaines, on doit combattre les injustices prochaines, celles qui nous entourent et dont nous sommes plus ou moins responsables. Trop de gens se contentent, en protestant contre le mal commis par d'autres, sans songer à celui qu'ils font.

Il s'occupa d'abord d'assistance aux pauvres. Son amie, madame Arnaud, faisait partie d'une œuvre charitable. Olivier s'y fit admettre. Dans les premiers temps, il eut plus d'un mécompte: les pauvres dont il dut se charger n'étaient pas tous dignes d'intérêt; ou ils répondaient mal à sa sympathie, ils se méfiaient de lui, ils lui restaient fermés. D'ailleurs, un intellectuel a peine à se satisfaire de la charité toute simple: elle arrose une si petite province du pays de misère! Son action est presque toujours morcelée, fragmentaire; elle semble aller au hasard, et panser les blessures, au fur et à mesure qu'elle en découvre; elle est, en général, trop modeste et trop pressée pour s'aventurer jusqu'aux racines du mal. Or, c'est là une recherche dont l'esprit d'Olivier ne pouvait se passer.

Il se mit à étudier le problème de la misère sociale. Il ne manquait point de guides. En ce temps, la question sociale était devenue une question de société. On en parlait dans les salons, dans les romans, au théâtre. Chacun avait la prétention de la connaître. Une partie de la jeunesse y dépensait le meilleur de ses forces.

À toute génération nouvelle il faut une belle folie. Même les plus égoïstes parmi les jeunes gens ont un trop-plein de vie, un capital d'énergie qui ne veut point rester improductif; ils cherchent à le dépenser dans une action, ou—(plus prudemment)—dans une théorie. Aviation ou Révolution. Le sport des muscles ou celui des idées. On a besoin, quand on est jeune, de se donner l'illusion qu'on participe à un grand mouvement de l'humanité, qu'on renouvelle le monde. On a des sens qui vibrent à tous les souffles de l'univers. On est si libre et si léger! On ne s'est pas encore chargé du lest d'une famille, on n'a rien, on ne risque guère. On est bien généreux, quand on peut renoncer à ce qu'on ne tient pas encore. Et puis, il est si bon d'aimer et de haïr, et de croire qu'on transforme la terre avec des rêves et des cris! Les jeunes gens sont comme des chiens aux écoutes: ils frémissent et ils aboient au vent. Une injustice commise, à l'autre bout du monde, les faisait délirer...

Aboiements dans la nuit. D'une ferme à l'autre, au milieu des grands bois, ils se répondaient sans répit. La nuit était agitée. Il n'était pas facile de dormir, en ce temps-là! Le vent charriait dans l'air l'écho de tant d'injustices!... L'injustice est innombrable; pour remédier à l'une, on risque d'en causer d'autres. Qu'est-ce que l'injustice?—Pour l'un, c'est la paix honteuse, la patrie démembrée. Pour l'autre, c'est la guerre. Pour celui-ci, c'est le passé détruit, c'est le prince banni; pour celui-là, c'est l'Église spoliée; pour ce troisième, c'est l'avenir étouffé, la liberté en danger. Pour le peuple, c'est l'inégalité; et pour l'élite, c'est l'égalité. Il y a tant d'injustices différentes que chaque époque choisit la sienne,—celle qu'elle combat, et celle qu'elle favorise.

À ce moment, le plus gros des efforts du monde étaient tournés contre les injustices sociales,—et visaient inconsciemment à en préparer de nouvelles.

Certes, ces injustices étaient lourdes et s'étalaient aux yeux, depuis que la classe ouvrière, croissant en nombre et en puissance, était devenue un des rouages essentiels de l'État. Mais en dépit des déclamations de ses tribuns et de ses bardes, la situation de cette classe n'était pas pire, elle était meilleure qu'elle n'avait été dans le passé; et le changement ne venait pas de ce qu'elle souffrait plus, mais de ce qu'elle était plus forte. Plus forte, par la force même du capital ennemi, par la fatalité du développement économique et industriel, qui avait rassemblé ces travailleurs en armées prêtes au combat et, par le machinisme, leur avait mis les armes à la main, avait fait de chaque contremaître un maître qui commandait à la lumière, à la foudre, à l'énergie du monde. De cette masse énorme de forces élémentaires, que des chefs depuis peu tâchaient d'organiser, se dégageaient une chaleur de brasier, des ondes électriques qui parcouraient le corps de la société humaine.

Ce n'était pas par sa justice, ou par la nouveauté et la force de ses idées que la cause de ce peuple remuait la bourgeoisie intelligente, bien qu'ils voulussent le croire. C'était par sa vitalité.

Sa justice? Mille autres justices étaient violées dans le monde, sans que le monde s'en émût. Ses idées? Des lambeaux de vérités, ramassées çà et là, ajustées à la taille d'une classe, aux dépens des autres classes. Des credo absurdes, comme tous les credo,—Droit divin des rois. Infaillibilité des papes, Règne du prolétariat, Suffrage universel, Égalité des hommes,—pareillement absurdes, si l'on ne considère que leur valeur de raison, et non la force qui les anime. Qu'importait leur médiocrité? Les idées ne conquièrent pas le monde, en tant qu'idées, mais en tant que forces. Elles ne prennent pas les hommes par leur contenu intellectuel, mais par le rayonnement vital, qui, à certaines heures de l'histoire, s'en dégage. On dirait un fumet qui monte: les odorats les plus grossiers en sont saisis. La plus sublime idée restera sans effet, jusqu'au jour où elle devient contagieuse, non par ses propres mérites, mais par ceux des groupes humains qui l'incarnent et lui transfusent leur sang. Alors la plante desséchée, la rose de Jéricho, soudainement fleurit, grandit, remplit l'air de son arôme violent.—Ces pensées, dont l'éclatant drapeau menait les classes ouvrières à l'assaut de la citadelle bourgeoise, étaient sorties du cerveau de rêveurs bourgeois. Tant qu'elles étaient restées dans les livres des bourgeois, elles étaient comme mortes: des objets de musée, des momies emmaillotées dans des vitrines, que personne ne regarde. Mais aussitôt que le peuple s'en était emparé, il les avait faites peuple, il y avait ajouté sa réalité fiévreuse, qui les déformait, et qui les animait, soufflant dans ces raisons abstraites ses espoirs hallucinés, un vent brûlant d'Hégire. Elle se propageait de l'un à l'autre. On en était touché, sans savoir ni par qui, ni comment elles avaient été apportées. Les personnes ne comptaient guère. L'épidémie morale continuait de s'étendre; et il se pouvait que des êtres bornés la communiquassent à des êtres d'élite. Chacun en était porteur, à son insu.

Ces phénomènes de contagion intellectuelle sont de tous temps et de tous pays; ils se font sentir même dans les États aristocratiques, où tâchent de se maintenir des castes fermées. Mais nulle part, ils ne sont plus foudroyants que dans les démocraties, qui ne conservent aucune barrière sanitaire entre l'élite et la foule. Celle-là est aussitôt contaminée. En dépit de son orgueil et de son intelligence, elle ne peut résister à la contagion: car elle est bien plus faible qu'elle ne pense. L'intelligence est un îlot, que les marées humaines rongent, effritent et recouvrent. Elle n'émerge de nouveau que quand le flux se retire.—On admire l'abnégation des privilégiés français qui abdiquèrent leurs droits, dans la nuit du 4 Août. Ce qui est le plus admirable sans doute, c'est qu'ils n'ont pu faire autrement. J'imagine que bon nombre d'entre eux, rentrés dans leur hôtel, se sont dit: «Qu'ai-je fait? J'étais ivre...» La magnifique ivresse! Loué soit le bon vin et la vigne qui le donne! La vigne, dont le sang enivra les privilégiés de la vieille France, ce n'étaient pas eux qui l'avaient plantée. Le vin était tiré, il n'y avait plus qu'à le boire. Qui le buvait, délirait. Même ceux qui ne buvaient point avaient le vertige, rien qu'à humer en passant l'odeur de la cuvée. Vendanges de la Révolution!... Du vin de 89, il ne reste plus à présent, dans des celliers de famille, que quelques bouteilles éventées; mais les enfants de nos petits-enfants se souviendront que leurs arrière-grands-pères en eurent la tête tournée.

C'était un vin plus âpre, mais non moins fort, qui montait au cerveau des jeunes bourgeois de la génération d'Olivier. Ils offraient leur classe en sacrifice au dieu nouveau, Deo ignoto:—le Peuple.

Certes, ils n'étaient pas tous également sincères. Beaucoup ne voyaient là qu'une occasion de se distinguer de leur classe, en affectant de la mépriser. Pour la plupart, c'était un passe-temps intellectuel, un entraînement oratoire, qu'ils ne prenaient pas tout à fait au sérieux. Il y a plaisir à croire que l'on croit à une cause, que l'on se bat pour elle, ou bien que l'on se battra,—du moins, qu'on pourrait se battre. Il n'est même pas mauvais de penser que l'on risque quelque chose. Émotions de théâtre.

Elles sont bien innocentes, quand on s'y livre naïvement, sans qu'il s'y mêle de calcul intéressé.—Mais d'autres, plus avisés, ne jouaient qu'à bon escient; le mouvement populaire leur était un moyen d'arriver. Tels les pirates Northmans, ils profitaient de la mer montante pour lancer leur barque à l'intérieur des terres; ils comptaient pénétrer au fond des grands estuaires, et rester agrippés aux villes conquises, tandis que la mer se retire. La passe était étroite, et le flot capricieux: il fallait être habile. Mais deux ou trois générations de démagogie ont formé une race de corsaires, pour qui le métier n'a plus de secrets. Ils passaient hardiment, et n'avaient même pas un regard pour ceux qui sombraient.

Cette canaille-là est de tous les partis; grâce à Dieu, aucun parti n'en est responsable. Mais le dégoût que ces aventuriers inspiraient aux sincères et aux convaincus avait conduit certains à désespérer de leur classe. Olivier voyait de jeunes bourgeois riches et instruits, qui avaient le sentiment de la déchéance de la bourgeoisie et de leur inutilité. Il n'avait que trop de penchant à sympathiser avec eux. Après avoir cru d'abord à la rénovation du peuple par l'élite, après avoir fondé des Universités Populaires et y avoir dépensé beaucoup de temps et d'argent, ils avaient constaté l'échec de leurs efforts; l'espoir avait été excessif, le découragement l'était aussi. Le peuple n'était pas venu à leur appel, ou il s'était sauvé. Quand il venait, il entendait tout de travers, il ne prenait de la culture bourgeoise que les vices. Enfin, plus d'une brebis galeuse s'étaient glissées dans les rangs des apôtres bourgeois, et les avaient discrédités, en exploitant du même coup la peuple et las bourgeois. Alors, il semblait aux gens de bonne foi que la bourgeoisie était condamnée, qu'elle ne pouvait qu'infecter le peuple, et que le peuple devait à tout prix se libérer d'elle, faire pou chemin tout seul. Ils restaient donc sans antre action possible que d'annoncer un mouvement qui sa ferait sans eux et contre eux. Les uns y trouvaient une joie de renoncement, de sympathie humaine, profonde et désintéressée, qui se nourrit de son sacrifice. Aimer, se donner! La jeunesse est si riche de son propre fonds qu'elle peut sa passer d'être payée de retour; elle ne craint pas de rester dépourvue,—D'autres satisfaisaient là un plaisir de raison, une logique impérieuse; ils sa sacrifiaient non aux hommes, mais aux idées, C'étaient les plus intrépides. Ils éprouvaient une jouissance orgueilleuse à déduire de leurs raisonnements la fin fatale de leur classe. Il leur eût été plus pénible de voir leurs prédictions démenties que d'être écrasés sous le poids. Pans leur ivresse intellectuelle, ils criaient à ceux du dehors; «Plus fort! Frappez plus fort! Qu'il ne reste plus rien de nous!» Ils s'étaient faits les théoriciens de la violence.

De la violence des autres. Car, suivant l'habitude, ces apôtres de l'énergie brutale étaient presque toujours des gens débiles et distingués, Quelques-uns, fonctionnaires de cet État qu'ils parlaient de détruire, fonctionnaires appliqués, consciencieux et soumis. Leur violence théorique était la revanche de leur débilité, de leurs rancœurs et de la compression de leur vie. Mais elle était surtout l'indice des orages qui grondaient autour d'eux, Les théoriciens sont comme les météorologistes; ils disent, en termes scientifiques, le temps non pas qu'il fera, mais qu'il fait. Ils sont la girouette, qui marque d'où souffle le veut. Quand ils tournent, ils ne sont pas loin de croire qu'ils font tourner le vent.

Le vent avait tournée.

Les idées s'usent vite dans une démocratie: d'autant plus qu'elles se sont plus vite propagées. Combien de républicains en France s'étaient, en moins de cinquante ans, dégoûtés de la république, du suffrage universel, et de tant de libertés conquises avec ivresse! Après le culte fétichiste du nombre, après l'optimisme béat qui avait cru aux saintes majorités et qui en attendait le progrès humain, l'esprit de violence soufflait; l'incapacité des majorités à se gouverner elles-mêmes, leur vénalité, leur veulerie, leur basse et peureuse aversion de toute supériorité, leur lâcheté oppressive, soulevaient la révolte; les minorités énergiques—toutes les minorités—en appelaient à la force. Un rapprochement baroque, et cependant fatal, se faisait entre les royalistes de l'Action Française et les syndicalistes de la C. G. T. Balzac parle, quelque part, de ces hommes de son temps, «aristocrates par inclination, qui se faisaient républicains par dépit, uniquement pour trouver beaucoup d'inférieure parmi leurs égaux»... Maigre plaisir! Il faut contraindre ces inférieurs à se reconnaître tels; et pour cela, nul moyen qu'une autorité qui impose la suprématie de l'élite—ouvrière ou bourgeoise au nombre qui l'opprime. Les jeunes intellectuels, petits bourgeois orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par amour-propre froissé et par haine de l'égalité démocratique. Et les théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes girouettes, se dressaient au-dessus d'eux, oriflammes de la tempête.

Il y avait enfin la bande des littérateurs en quête d'inspiration,—de ceux qui savent écrire, mais ne savent quoi écrire: comme les Grecs à Aulis, bloqués par le calme plat, ils ne peuvent plus avancer, et guettent impatiemment le bon vent, quel qu'il soit, qui viendra gonfler leurs voiles.—On voyait là des illustres, de ceux que l'Affaire Dreyfus avait inopinément arrachés à leurs travaux de style et lancés dans les réunions publiques. Exemple trop suivi, au gré des initiateurs. Une foule de littérateurs s'occupaient maintenant de politique, et prétendaient régenter les affaires de l'État. Tout leur était prétexte à former des ligues, lancer des manifestes, sauver le Capitole. Après les intellectuels de l'avant-garde, les intellectuels de l'arrière: les uns valaient les autres. Chacun des deux partis traitait l'autre d'intellectuel, et se traitait lui-même d'intelligent. Ceux qui avaient la chance de posséder dans leurs veines quelques gouttes de sang du peuple, en étaient glorieux; ils y trempaient leur plume.—Tous, bourgeois, mécontents, et cherchant à reprendre l'autorité que la bourgeoisie avait, par son égoïsme, irrémédiablement perdue. Il était rare que ces apôtres soutinssent longtemps leur zèle apostolique. Au début, la cause leur valait des succès, qui n'étaient probablement pas dus à leurs dons oratoires. Leur amour-propre en était délicieusement flatté. Depuis, ils continuaient, avec moins de succès, et quelque peur secrète d'être un peu ridicules. À la longue, ce dernier sentiment tendait à l'emporter, doublé de la lassitude d'un rôle difficile à jouer, pour des hommes de leurs goûts distingués et de leur scepticisme. Ils attendaient, pour battre en retraite, que le vent le leur permît, et aussi leur escorte. Car ils étaient prisonniers et de l'une et de l'autre. Ces Voltaire et ces Joseph de Maistre des temps nouveaux cachaient sous leur hardiesse d'écrits une incertitude épeurée, qui tâtait le terrain, craignait de se compromettre auprès des jeunes gens, s'évertuait à leur plaire, à jouer les jouvenceaux. Révolutionnaires, ou contre-révolutionnaires, par littérature, ils se résignaient à suivre la mode littéraire qu'ils avaient contribué à fonder.

Le type le plus curieux qu'Olivier rencontra, dans cette petite avant-garde bourgeoise de la Révolution, fut le révolutionnaire par timidité.

L'échantillon qu'il en avait sous les yeux se nommait Pierre Canet. De riche bourgeoisie, et de famille conservatrice, hermétiquement fermée aux idées nouvelles: magistrats et fonctionnaires, qui s'étaient illustrés en boudant le pouvoir ou en se faisant révoquer; gros bourgeois du Marais, qui flirtaient avec l'Église et pensaient peu, mais bien. Il s'était marié, par désœuvrement, avec une femme au nom aristocratique, qui ne pensait pas moins bien, ni davantage. Ce monde bigot, étroit et arriéré, qui remâchait perpétuellement sa morgue et son amertume, avait fini par l'exaspérer,—d'autant plus que sa femme était laide et l'assommait. D'intelligence moyenne, d'esprit assez ouvert, il avait des aspirations libérales, sans trop savoir en quoi elles consistaient: ce n'était pas dans son milieu qu'il aurait pu apprendre ce qu'était la liberté. Tout ce qu'il savait, c'est qu'elle n'était point là; et il se figurait qu'il suffisait d'en sortir pour la trouver. Il était incapable de marcher seul. Dès ses premiers pas au dehors, il fut heureux de se joindre à des amis de collège, dont certains étaient férus des idées syndicalistes. Il se trouvait encore plus dépaysé dans ce monde que dans celui d'où il venait; mais il ne voulut pas en convenir: il lui fallait bien vivre quelque part; et des gens de sa nuance (c'est-à-dire sans nuance), il n'en pouvait trouver. Dieu sait pourtant que la graine n'en est pas rare en France! Mais ils ont honte d'eux-mêmes: ils se cachent, ou se teignent en l'une des couleurs politiques à la mode, voire en plusieurs.

Suivant l'habitude, il s'était attaché surtout à celui de ses nouveaux amis qui était le plus différent de lui. Ce Français, bourgeois français et provincial dans l'âme, s'était fait le fidèle Achate d'un jeune docteur juif, Manousse Heimann, un Russe réfugié, qui, à la façon de beaucoup de ses compatriotes, avait le double don de s'installer chez les autres comme chez lui, et de se trouver si parfaitement à l'aise dans toute révolution qu'on pouvait se demander si c'était le jeu, ou la cause qui l'intéressait en elle. Ses épreuves et celles des autres lui étaient un divertissement. Sincèrement révolutionnaire, ses habitudes d'esprit scientifique lui faisaient regarder les révolutionnaires (lui, compris), comme des sortes d'aliénés. Il observait cette aliénation, tout en la cultivant. Son dilettantisme exalté et son extrême inconstance d'esprit lui faisaient rechercher les milieux les plus opposés. Il avait des accointances parmi les hommes au pouvoir, et jusque dans le monde de la police; il furetait partout, avec cette curiosité inquiétante qui donne à tant de révolutionnaires russes l'apparence de jouer un double jeu, et qui parfois de cette apparence fait une réalité. Ce n'est pas trahison, c'est versatilité, souvent désintéressée. Que d'hommes d'action, pour qui l'action est un théâtre, où ils apportent les aptitudes de bons comédiens, honnêtes, mais toujours prêts à changer de rôles! À celui de révolutionnaire Manousse était fidèle, autant qu'il pouvait l'être: c'était le personnage qui s'accordait le mieux avec son anarchisme naturel et avec le plaisir qu'il avait à démolir les lois des pays où il passait. Malgré tout, ce n'était qu'un rôle. On ne savait jamais la part d'invention et celle de réalité qu'il y avait dans ses propos; lui-même finissait par ne plus le savoir très bien.

Intelligent et moqueur, doué de la finesse psychologique de sa double race, sachant lire à merveille dans les faiblesses des autres, comme dans les siennes, et habile à en jouer, il n'avait pas eu de peine à dominer Canet. Il trouvait plaisant d'entraîner ce Sancho Pança dans des équipées à la Don Quichotte. Il disposait sans façon de lui, de sa volonté, de son temps, de son argent,—non pour son propre compte (il n'avait pas de besoins, on ne savait de quoi il vivait),—mais pour les manifestations les plus compromettantes de la cause. Canet se laissait faire; il tâchait de se persuader qu'il pensait comme Manousse. Il savait très bien le contraire: ces idées l'effaraient; elles choquaient son bon sens. Et il n'aimait pas le peuple. De plus, il n'était pas brave. Ce gros garçon, grand, large et corpulent, à la figure poupine, complètement rasée, le souffle court, la parole affable, pompeuse et enfantine, qui avait des pectoraux d'Hercule Farnèse, et qui était d'une jolie force à la boxe et au bâton, était le plus timide des hommes. S'il s'enorgueillissait de passer parmi les siens pour un esprit subversif, il tremblait en secret devant la hardiesse de ses amis. Sans doute, ce petit frisson n'était pas trop désagréable, aussi longtemps qu'il ne s'agissait que d'un jeu. Mais le jeu devenait dangereux. Ces animaux-là se faisaient agressifs, leurs prétentions croissaient; elles inquiétaient Canet dans son égoïsme foncier, son sentiment enraciné de la propriété, sa pusillanimité bourgeoise. Il n'osait pas demander: «Où me menez-vous?» Mais il pestait tout bas contre le sans-gêne des gens qui n'aiment rien tant qu'à se casser le cou, sans s'inquiéter de savoir s'ils ne casseront pas en même temps le cou des autres.—Qui l'obligeait à les suivre? N'était-il pas libre de leur fausser compagnie? Le courage lui manquait. Il avait peur de rester seul, tel un enfant qu'on laisse en arrière sur la route et qui pleure. Il était comme tant d'hommes: ils n'ont aucune opinion, sinon qu'ils désapprouvent toutes les opinions exaltées; mais pour être indépendant, il faudrait rester seul; et combien en sont capables? Combien, même des plus clairvoyants, auront la témérité de s'arracher à l'esclavage de certains préjugés, de certains postulats qui pèsent sur tous les hommes d'une même génération? Ce serait mettre une muraille entre soi et les autres. D'un côté, la liberté dans le désert; de l'autre côté, les hommes. Ils n'hésitent point: ils préfèrent les hommes, le troupeau. Il sent mauvais, mais il tient chaud. Alors, ils font semblant de penser ce qu'ils ne pensent pas. Ce ne leur est pas très difficile: ils savent si peu ce qu'ils pensent!... «Connais-toi toi-même!»... Comment le pourraient-ils, ceux qui ont à peine un moi! Dans toute croyance collective, religieuse ou sociale, ils sont rares ceux qui croient, parce qu'ils sont rares ceux qui sont des hommes. La foi est une force héroïque; son feu n'a jamais brûlé que quelques torches humaines; elles-mêmes vacillent souvent. Les apôtres, les prophètes et Jésus ont douté. Les autres ne sont que des reflets,—sauf à certaines heures de sécheresse des âmes, où quelques étincelles tombées d'une grande torche embrasent toute la plaine; puis, l'incendie s'éteint, et l'on ne voit plus luire que des charbons sous la cendre. À peine quelques centaines de chrétiens croient réellement au Christ. Les autres croient qu'ils croient, ou bien ils veulent croire.

Il en était ainsi de beaucoup de ces révolutionnaires. Le bon Canet voulait croire qu'il l'était: il le croyait donc. Et il était épouvanté de sa hardiesse.

Tous ces bourgeois se réclamaient de principes différents: les uns de leur cœur, les autres de leur raison, les autres de leur intérêt; ceux-ci rattachaient leur façon de penser à l'Évangile, ceux-là à M. Bergson, ceux-là à Karl Marx, à Proudhon, à Joseph de Maistre, à Nietzsche, ou à M. Georges Sorel. Il y avait les révolutionnaires par mode, par snobisme, il y avait ceux par sauvagerie; il y avait ceux par besoin d'action, par chaleur d'héroïsme; il y avait ceux par servilité, par esprit moutonnier. Mais tous, sans le savoir, étaient emportés par le vent. C'étaient les tourbillons de poussière qu'on voit fumer au loin, sur les grandes routes blanches, et qui annoncent que la bourrasque vient.

Olivier et Christophe regardaient venir le vent. Tous deux avaient de bons yeux. Mais ils ne voyaient pas, de la même façon. Olivier, dont le regard lucide pénétrait l'arrière-pensée des gens, était attristé par leur médiocrité; mais il apercevait la force cachée qui les soulevait; l'aspect tragique des choses le frappait davantage. Christophe était plus sensible à leur aspect comique. Les hommes l'intéressaient, nullement les idées. Il affectait envers elles une indifférence méprisante. Il se moquait des utopies sociales. Par esprit de contradiction et par réaction instinctive contre l'humanitarisme morbide qui était à l'ordre du jour, il se montrait plus égoïste qu'il n'était; l'homme qui s'était fait lui-même, le robuste parvenu, fier de ses muscles et de sa volonté, avait un peu trop tendance à traiter de fainéants ceux qui ne possédaient point sa force. Pauvre et seul, il avait pu vaincre: que les autres fissent de même!... La question sociale! Quelle question? La misère?

—Je la connais, disait-il. Mon père, ma mère, et moi, nous avons passé par là. Il n'y a qu'à en sortir.

—Tous ne le peuvent point, disait Olivier. Les malades, les malchanceux.

—Qu'on les aide, c'est tout simple. Mais de là à les exalter, comme on fait à présent, il y a loin. Naguère, on alléguait le droit odieux du plus fort. Ma parole, je ne sais pas si le droit du plus faible n'est pas plus odieux encore: il énerve la pensée d'aujourd'hui, il tyrannise et exploite les forts. On dirait que ce soit maintenant un mérite d'être maladif, pauvre, inintelligent, vaincu,—un vice d'être fort, bien portant, triomphant. Et le plus ridicule, c'est que les forts sont les premiers à le croire... Un beau sujet de comédie, mon ami Olivier!

—J'aime mieux faire rire de moi que faire pleurer les autres.

—Bon garçon! disait Christophe. Parbleu! Qui dit le contraire? Quand je vois un bossu, j'en ai mal dans mon dos. La comédie; c'est nous qui la jouons, ce n'est pas nous qui l'écrirons.

Il ne se laissait pas prendre aux rêves de justice sociale. Son gros bon sens populaire lui faisait opiner que ce qui avait été, serait.

—Si on te disait cela, en art, tu pousserais de beaux cris! observait Olivier.

—Peut-être bien. En tout cas, je ne m'y connais qu'en art. Et toi aussi. Je n'ai pas confiance dans les gens qui parlent de ce qu'ils ne connaissent pas.

Olivier n'avait pas non plus confiance. Les deux amis poussaient même un peu loin leur méfiance: ils s'étaient toujours tenus en dehors de la politique. Olivier avouait, non sans un peu de honte, qu'il ne se souvenait pas d'avoir usé de ses droits d'électeur; depuis dix ans, il n'avait pas retiré sa carte d'inscription à la mairie.

—Pourquoi m'associer, disait-il, à une comédie que je sais inutile? Voter? Pour qui voter? Je n'ai nulle préférence entre des candidats qui me sont également inconnus, et qui, j'ai trop de raisons de l'attendre, dès le lendemain de l'élection, trahiront également leur profession de foi. Les surveiller? Les rappeler au devoir? Ma vie s'y passerait, sans fruit. Je n'ai ni le temps, ni la force, ni les moyens oratoires, ni le manque de scrupules et le cœur cuirassé contre les dégoûts de l'action. Il vaut mieux m'abstenir. Je consens à subir le mal. Du moins, n'y pas souscrire!

Mais malgré sa clairvoyance excessive, cet homme qui répugnait au jeu régulier de l'action politique conservait un espoir chimérique dans une révolution. Il le savait chimérique; mais il ne l'écartait point. C'était un mysticisme de race. On n'appartient pas impunément au grand peuple destructeur d'Occident, au peuple qui détruit pour construire et construit pour détruire,—qui joue avec les idées et avec la vie, qui fait constamment table rase pour mieux recommencer le jeu, et pour enjeu verse son sang.

Christophe ne portait pas en lui ce Messianisme héréditaire. Il était trop germanique pour bien goûter l'idée d'une révolution. Il pensait qu'on ne change pas le monde. Que de théories, que de mots, quel bavardage inutile!

—Je n'ai pas besoin, disait-il, de faire une révolution—ou des palabres sur la révolution—pour me prouver ma force. Surtout je n'ai pas besoin, comme ces braves jeunes gens, de bouleverser l'État pour rétablir un roi ou un Comité de Salut public, qui me défende. Singulière preuve de force! Je sais me défendre moi-même. Je ne suis pas un anarchiste; j'aime l'ordre nécessaire, et je vénère les Lois qui gouvernent l'univers. Mais entre elles et moi, je me passe d'intermédiaire. Ma volonté sait commander, et elle sait aussi se soumettre. Vous qui avez la bouche pleine de vos classiques, souvenez-vous de votre Corneille: «Moi seul, et c'est assez!» Votre désir d'un maître déguise votre faiblesse, La force est pareille à la lumière; aveugle qui la nie! Soyez forts tranquillement, sans théories, sans violences: comme les plantes vers le jour, toutes les âmes des faibles se tourneront vers vous...

Mais tout en protestant qu'il n'avait pas de temps à perdre aux discussions politiques, il en était moins détaché qu'il ne voulait le paraître. Il souffrait, comme artiste, du malaise social. Dans sa disette momentanée de passions, il lui arrivait de regarder autour de lui et de se demander pour qui il écrivait. Alors, il voyait la triste clientèle de l'art contemporain, cette élite fatiguée, ces bourgeois dilettantes; et il pensait:

Quel intérêt y a-t-il à travailler pour ces gens-là?

Certes, il ne manquait point d'esprits distingués, instruits, sensibles au métier, et qui n'étaient même pas incapables de goûter la nouveauté ou—(c'est tout comme)—l'archaïsme de sentiments raffinés, Mais ils étaient blasés, trop intellectuels, trop peu vivants pour croire à la réalité de l'art; ils ne s'intéressaient qu'au jeu—des sonorités ou des idées; la plupart étaient distraits par d'autres intérêts mondains, habitués à se disperser entre des occupations multiples, dont aucune n'était «nécessaire». Il leur était à peu près impossible de pénétrer sous l'écorce de l'art, jusqu'au cœur; l'art n'était pas pour eux de la chair et du sang: c'était de la littérature. Leurs critiques érigeaient en théorie, d'ailleurs intolérante, leur impuissance à s'évader du dilettantisme. Quand par hasard quelques-uns étaient assez vibrants pour résonner aux puissants accords de l'art, ils n'avaient pas la force de le supporter, ils en restaient détraqués pour la vie. Névrose ou paralysie. Qu'est-ce que l'art venait faire dans cet hôpital?—Et cependant, il ne pouvait, dans la société moderne, se passer de ces anormaux: car ils avaient l'argent et la presse; eux seuls pouvaient assurer à l'artiste les moyens de vivre. Il fallait donc se prêter à cette humiliation: d'offrir comme divertissement—comme désennui plutôt, ou comme ennui nouveau—dans des soirées mondaines, à un public de snobs et d'intellectuels fatigués, l'intimité frémissante de son art, la musique où l'on a mis le secret de sa vie intérieure.

Christophe cherchait le vrai public, celui qui croit aux émotions de l'art comme de la vie, et qui les ressent avec une âme vierge. Et il était obscurément attiré par le nouveau monde promis,—le peuple. Les souvenirs de son enfance, de Gottfried et des humbles, qui lui avaient révélé la vie profonde, ou qui avaient partagé avec lui le pain sacré de la musique, l'inclinaient à croire que ses véritables amis étaient de ce côté. Comme d'autres naïfs jeunes hommes, il caressait de grands projets d'art populaire, de concerts et de théâtre du peuple, qu'il eût été bien embarrassé pour définir. Il attendait d'une révolution la possibilité d'un renouvellement artistique, et il prétendait que c'était pour lui le seul intérêt du mouvement social. Mais il se donnait le change: il était trop vivant pour ne pas être aspiré par Faction la plus vivante qui fût alors.

Ce qui l'intéressait le moins dans le spectacle, c'étaient les théoriciens bourgeois. Les fruits que portent ces arbres-là sont trop souvent des fruits secs; tout le suc de la vie s'est figé en idées. Entre ces idées, Christophe ne distinguait pas. Il n'avait pas de préférence, même pour les siennes, quand il les retrouvait, congelées en systèmes. Avec un mépris bonhomme, il restait en dehors des théoriciens de la force, et de ceux de la faiblesse. Dans toute comédie, le rôle ingrat est celui du raisonneur. Le public lui préfère non seulement les personnages sympathiques, mais les antipathiques. Christophe était public en cela. Les raisonneurs de la question sociale lui semblaient fastidieux. Mais il s'amusait à observer les autres, ceux qui croyaient et ceux qui voulaient croire, ceux qui étaient dupes et ceux qui cherchaient à l'être, voire les bons forbans qui font leur métier de rapaces, et les moutons qui sont faits pour être tondus. Sa sympathie était indulgente aux braves gens un peu ridicules, comme le gros Canet. Leur médiocrité ne le choquait pas autant qu'Olivier. Il les regardait tous, avec un intérêt affectueux et moqueur; il se croyait dégagé de la pièce qu'ils jouaient; et il ne s'apercevait pas que peu à peu il s'y laissait prendre. Il pensait n'être qu'un spectateur, qui voit passer le vent. Déjà le vent l'avait touché et l'entraînait dans son remous de poussière.

La pièce sociale était double. Celle que jouaient les intellectuels était la comédie dans la comédie: le peuple ne l'écoutait guère. La vraie pièce était la sienne. Il n'était pas facile de la suivre; lui-même n'arrivait pas très bien à s'y reconnaître. Elle n'en avait que plus d'imprévu.

Ce n'était pas qu'on n'y parlât beaucoup plus qu'on n'agissait. Bourgeois ou peuple, tout Français est gros mangeur de parole, autant que de pain. Mais tous ne mangent pas le même pain. Il y a une parole de luxe pour les palais délicats, et une plus nourrissante pour les gueules affamées. Si les mots sont les mêmes, ils ne sont pas pétris de la même façon; la saveur et l'odeur, le sens, est différent.

La première fois qu'Olivier, assistant à une réunion populaire, goûta de ce pain-là, il manqua d'appétit; les morceaux lui restèrent dans la gorge. Il était écœuré par la platitude des pensées, la lourdeur incolore et barbare de l'expression, les généralités vagues, la logique enfantine, cette mayonnaise mal battue d'abstractions et de faits sans liaison. L'impropriété du langage n'était pas compensée par la verve du parler populaire. C'était un vocabulaire de journal, des nippes défraîchies, ramassées au décrochez-moi-ça de la rhétorique bourgeoise. Olivier s'étonnait surtout du manque de simplicité. Il oubliait que la simplicité littéraire n'est pas naturelle, mais acquise: conquête d'une élite. Le peuple des villes ne peut pas être simple; il va toujours chercher, de préférence, les expressions alambiquées. Olivier ne comprenait pas l'action que ces phrases ampoulées pouvaient avoir sur l'auditoire. Il n'en possédait pas la clef. On nomme langues étrangères celles d'une autre race; mais, dans une même race, il y a presque autant de langues que de milieux sociaux. Ce n'est que pour une élite restreinte que les mots sont les voix de l'expérience des siècles; pour les autres, ils ne représentent que leurs propres expériences et celles de leur groupe. Tels de ces mots usés pour l'élite et méprisés par elle sont comme une maison vide, où, depuis son départ, se sont installées des énergies nouvelles. Si vous voulez connaître l'hôte, entrez dans la maison.

C'est ce que fit Christophe.

Il fut mis en rapports avec les ouvriers par un voisin, employé aux chemins de fer de l'État. Homme de quarante-cinq ans, petit, vieilli avant l'âge, le crâne tristement déplumé, les yeux enfoncés dans l'orbite, les joues creuses, le nez proéminent, gros et recourbé, la bouche intelligente, les oreilles déformées aux lobes cassés: des traits de dégénéré. Il se nommait Alcide Gautier. Il n'était pas du peuple, mais de la moyenne bourgeoisie, d'une bonne famille qui avait dépensé à l'éducation du fils unique tout son petit avoir et qui même n'avait pu, faute de ressources, lui permettre de la poursuivre jusqu'au bout. Très jeune, il avait obtenu, dans une administration de l'État, un de ces postes qui semblent à la bourgeoisie pauvre le port, et qui sont la mort,—la mort vivante. Une fois entré là, il n'avait plus eu la possibilité d'en sortir. Il avait commis la faute—(c'en est une dans la société moderne)—de faire un mariage d'amour avec une jolie ouvrière, dont la vulgarité foncière n'avait pas tardé à s'épanouir. Elle lui avait donné trois enfants. Il fallait faire vivre ce monde. Cet homme, qui était intelligent et qui aspirait, de toutes ses forces, à compléter son instruction, se trouvait ligoté par la misère. Il sentait en lui des puissances latentes, que les difficultés de sa vie étouffaient; il ne pouvait en prendre son parti. Il n'était jamais seul. Employé à la comptabilité, il passait ses journées à des besognes mécaniques, dans une pièce qui lui était commune avec d'autres collègues, vulgaires et bavards; ils parlaient de choses ineptes, se vengeaient de l'absurdité de leur existence en médisant des chefs, et se moquaient de lui, à cause de ses visées intellectuelles, qu'il n'avait pas eu la sagesse de leur cacher. Quand il rentrait chez lui, il trouvait un logis sans grâce et mal odorant, une femme bruyante et commune, qui ne le comprenait pas, qui le traitait de feignant ou de fou. Ses enfants ne lui ressemblaient en rien, ressemblaient à la mère. Était-ce juste, tout cela? Était-ce juste? Tant de déboires, de souffrances, la gêne perpétuelle, le métier desséchant qui le tenait, du matin au soir, l'impossibilité de trouver jamais une heure de recueillement, une heure de silence, l'avaient jeté dans un état d'épuisement et d'irritation neurasthénique. Pour oublier, il recourait depuis peu à la boisson qui achevait de le détruire.—Christophe fut frappé du tragique de cette destinée: une nature incomplète, sans culture suffisante et sans goût artistique, mais faite pour de grandes choses, et que la malchance écrasait. Gautier s'accrocha aussitôt à Christophe, ainsi que font les faibles qui se noient, quand leur main rencontre le bras d'un bon nageur. Il avait pour Christophe un mélange de sympathie et d'envie. Il l'entraîna dans des réunions populaires et lui fit voir quelques chefs des partis révolutionnaires, auxquels il ne s'unissait que par rancune contre la société. Car il était un aristocrate manqué. Il souffrait amèrement d'être mêlé au peuple.

Christophe, beaucoup plus peuple que lui,—d'autant plus qu'il n'était pas forcé de l'être,—prit plaisir à ces meetings. Les discours l'amusaient. Il ne partageait pas les répugnances d'Olivier; il était peu sensible aux ridicules du langage. Pour lui, un bavard en valait un autre. Il affectait un mépris général de l'éloquence. Mais sans se donner la peine de bien comprendre cette rhétorique, il en ressentait la musique au travers de celui qui parlait et de ceux qui écoutaient. Le pouvoir de celui-là se centuplait de ses résonnances dans ceux-ci. D'abord, Christophe ne prit garde qu'au premier; et il eut la curiosité de connaître quelques-uns des parleurs.

Celui qui avait le plus d'action sur la foule était Casimir Joussier,—un petit homme brun et blême, de trente à trente-cinq ans, figure de Mongol, maigre, souffreteux, les yeux ardents et froids, les cheveux rares, la barbe en pointe. Son pouvoir tenait moins à sa mimique, pauvre, saccadée, rarement d'accord avec la parole,—il tenait moins à sa parole, rauque, sifflante, avec des aspirations emphatiques,—qu'à sa personne même, à la violence de certitude qui en émanait. Il ne semblait pas permettre qu'on pût penser autrement que lui; et comme ce qu'il pensait était ce que son public désirait penser, ils n'avaient pas de difficulté à s'entendre. Il leur répétait trois fois, quatre fois, dix fois, les choses qu'ils attendaient; il ne se lassait pas de frapper sur le même clou, avec une ténacité enragée; et tout son public frappait, frappait, entraîné par l'exemple, frappait jusqu'à ce que le clou s'incrustât dans la chair.—À cette emprise personnelle s'ajoutait la confiance qu'inspirait son passé, le prestige de multiples condamnations politiques. Il respirait une énergie indomptable; mais qui savait regarder démêlait, au fond, une lourde fatigue accumulée, le dégoût de tant d'efforts, et une colère contre sa destinée. Il était de ces hommes qui dépensent, chaque jour, plus que leur revenu de vie. Depuis l'enfance, il s'usait au travail et à la misère. Il avait fait tous les métiers: ouvrier verrier, plombier, typographe; sa santé était ruinée, la phtisie le minait; elle le faisait tomber dans des accès de découragement amer, de sombre désespoir, pour sa cause et pour lui; d'autres fois, elle l'exaltait. Il était un composé de violence calculée et de violence maladive, de politique et d'emportement. Il s'était instruit, tant bien que mal; il savait très bien certaines choses, de science, de sociologie, de ses divers métiers; il savait très mal beaucoup d'autres; et il était aussi sûr des unes que des autres; il avait des utopies, des idées justes, des ignorances, un esprit pratique, des préjugés, de l'expérience, une haine soupçonneuse pour la société bourgeoise. Cela ne l'empêcha point d'accueillir bien Christophe. Son orgueil était flatté de se voir recherché par un artiste connu. Il était de la race des chefs, et quoi qu'il fît, cassant pour les ouvriers. Bien qu'il voulût, de bonne foi, l'égalité parfaite, il la réalisait plus facilement avec ceux qui étaient au-dessus de lui qu'avec ceux qui étaient au-dessous.

Christophe rencontra d'autres chefs du mouvement ouvrier. Il n'y avait pas grande sympathie entre eux. Si la lutte commune faisait—difficilement—l'unité d'action, elle était loin de faire l'unité de cœur. On voyait à quelle réalité tout extérieure et transitoire correspondait la distinction de classes. Les vieux antagonismes étaient seulement ajournés et masqués; mais ils subsistaient tous. On retrouvait là les hommes du Nord et ceux du Midi, avec leur dédain foncier les uns pour les autres. Les métiers jalousaient mutuellement leurs salaires, et se regardaient entre eux, avec le sentiment non déguisé, chacun, qu'il était supérieur aux autres. Mais la grande différence était—sera toujours—celle des tempéraments. Les renards et les loups et le bétail cornu, les bêtes aux dents aiguës et celles aux quatre estomacs, celles qui sont faites pour manger et celles qui sont faites pour être mangées, se flairaient en passant dans le troupeau que le hasard de classe et l'intérêt commun avaient groupé; et ils se reconnaissaient; et leur poil se hérissait.

Christophe prit quelquefois ses repas dans un petit restaurant-crémerie, tenu par un ancien collègue de Gautier, Simon, employé des chemins de fer, révoqué pour faits de grève. La maison était fréquentée par des syndicalistes. Ils étaient cinq ou six, dans une salle du fond, qui donnait sur une cour intérieure, étroite et mal éclairée, d'où montait éperdument le chant intarissable de deux canaris en cage vers la lumière. Joussier venait avec sa maîtresse, la belle Berthe, une fille robuste et coquette, teint pâle, casque pourpre, les yeux égarés et rieurs. Elle traînait à ses jupes un joli garçon, bellâtre, intelligent et poseur, Léopold Graillot, ouvrier mécanicien: l'esthète de la bande. Tout en se disant anarchiste, et l'un des plus violents contre la bourgeoisie, il avait l'âme du pire bourgeois. Chaque matin, depuis des années, il absorbait les nouvelles érotiques et décadentes des journaux littéraires à un sou. Ces lectures lui avaient façonné une étrange caboche. Un raffinement cérébral dans ses imaginations du plaisir s'amalgamait chez lui à un manque absolu de délicatesse physique, à son indifférence à la propreté, à la grossièreté relative de sa vie. Il avait pris goût à ce petit verre d'alcool frelaté—alcool intellectuel du luxe, malsaines excitations des riches malsains. Ne pouvant avoir leurs jouissances dans la peau, il se les inoculait dans le cerveau. Ça fait la bouche mauvaise, ça vous casse les jambes. Mais on est l'égal des riches. Et on les hait.

Christophe ne pouvait le souffrir. Il avait plus de sympathie pour Sébastien Coquard, un électricien qui était, avec Joussier, l'orateur le plus écouté. Celui-là ne s'encombrait pas de théories. Il ne savait pas toujours où il allait. Mais il y allait tout droit. Il était bien Français. Un solide gaillard, d'une quarantaine d'années, grosse figure colorée, la tête ronde, le poil roux, une barbe de fleuve, le cou et la voix de taureau. Excellent ouvrier, comme Joussier, mais aimant rire et boire. Le malingre Joussier regardait cette santé indiscrète, avec des yeux d'envie; et bien qu'ils fussent amis, une hostilité intime couvait entre eux.

La patronne de la crèmerie, Aurélie, bonne femme de quarante-cinq ans, qui avait dû être belle, qui l'était encore malgré l'usure, s'asseyait auprès d'eux, un ouvrage à la main, les écoutait causer, avec un sourire cordial, remuant les lèvres tandis qu'ils parlaient; elle glissait à l'occasion son mot dans l'entretien, et scandait la mesure de ses paroles avec sa tête, en travaillant. Elle avait une fille mariée, et deux enfants de sept à dix ans—fillette et garçon—qui faisaient leurs devoirs d'école sur le coin d'une table poissée, en tirant la langue et attrapant au passage des bribes de conversations qui n'étaient pas faites pour eux.

Olivier essaya d'accompagner, deux ou trois fois, Christophe. Mais il ne se sentait pas à l'aise parmi ces gens. Quand ces ouvriers n'étaient pas tenus par une heure stricte d'atelier, par un appel d'usine au sifflet tenace, on ne pouvait s'imaginer combien ils avaient de temps à perdre, soit après le travail, soit entre deux travaux, soit flânerie, soit chômage. Christophe, qui se trouvait dans une de ces périodes de liberté désœuvrée, où l'esprit a terminé une œuvre et attend que s'en forme une nouvelle, n'était pas plus pressé qu'eux; il restait volontiers, les coudes sur la table, à fumer, boire et causer. Mais Olivier était choqué dans ses instincts bourgeois, dans ses habitudes traditionnelles de discipline d'esprit, de régularité de travail, de temps scrupuleusement économisé; et il n'aimait pas à perdre ainsi tant d'heures. Au reste, il ne savait ni causer, ni boire. Enfin, la gêne physique, l'antipathie secrète qui sépare les corps des races d'hommes différentes, l'hostilité de leurs sens qui s'oppose à la communion de leurs âmes, la chair qui se révolte contre le cœur. Quand Olivier était seul avec Christophe, il lui parlait, tout ému, du devoir de fraterniser avec le peuple; mais quand il se trouvait en présence du peuple, il était incapable d'en rien faire. Au lieu que Christophe, qui se moquait de ses idées, était, sans effort, le frère du premier ouvrier rencontré dans la rue. Olivier avait un vrai chagrin de se sentir éloigné de ces hommes, il tâchait d'être comme eux, de penser comme eux, de parler comme eux. Il ne le pouvait pas. Sa voix était sourde, voilée, ne sonnait pas comme la leur. Lorsqu'il essayait de prendre certaines de leurs expressions, les mots lui restaient dans la gorge ou détonnaient étrangement. Il s'observait, il se gênait, il les gênait. Et il le savait. Il savait qu'il était pour eux un étranger et un suspect, qu'aucun n'avait de sympathie pour lui, et que lorsqu'il s'en allait, tout le monde faisait: «Ouf!» Il surprenait, au passage, des regards durs et glacés, de ces coups d'œil ennemis que jettent sur les bourgeois les ouvriers aigris par la misère. Christophe en avait peut-être sa part; mais il n'envoyait rien.

De toute la compagnie, les seuls qui fussent disposés à se lier avec Olivier étaient les enfants d'Aurélie. Ceux-là n'avaient certes pas la haine du bourgeois. Le petit garçon était fasciné par la pensée bourgeoise; il était assez intelligent pour l'aimer, pas assez pour la comprendre; la fillette, fort jolie, qu'Olivier avait conduite une fois chez Mme Arnaud, était hypnotisée par le luxe; elle éprouvait un ravissement muet à s'asseoir dans de beaux fauteuils, à toucher de belles robes; elle avait un instinct de petite grue, qui aspire à s'évader du peuple vers le paradis du confort bourgeois. Olivier ne se sentait nullement le goût de cultiver ces dispositions; et ce naïf hommage rendu à sa classe ne le consolait pas de la sourde antipathie de ses autres compagnons. Il souffrait de leur malveillance. Il avait un désir si ardent de les comprendre! Et en vérité, il les comprenait, trop bien peut-être, il les observait trop, et ils en étaient irrités. Il n'y apportait pas de curiosité indiscrète, mais son habitude d'analyse des âmes.

Il ne tarda pas à voirie drame secret de la vie de Joussier: le mal qui le minait, et le jeu cruel de sa maîtresse. Elle l'aimait, elle était fière de lui; mais elle était trop vivante; il savait qu'elle lui échapperait; et il était dévoré de jalousie. Elle s'en amusait; elle agaçait les mâles, elle les enveloppait de ses œillades, de sa luxure: c'était une enragée frôleuse. Peut-être le trompait-elle avec Graillot. Peut-être se plaisait-elle à le laisser croire. En tout cas, si ce n'était pour aujourd'hui, ce serait pour demain. Joussier n'osait lui interdire d'aimer qui lui plaisait. Ne professait-il pas, pour la femme, comme pour l'homme, le droit d'être libre? Elle le lui rappela, avec une insolence narquoise, un jour qu'il l'injuriait. Une lutte torturante se livrait en lui entre ses libres théories et ses instincts violents. Parle cœur, il était encore un homme d'autrefois, despotique et jaloux; par la raison, un homme de l'avenir, un homme d'utopie. Elle, elle était la femme d'hier et de demain, de toujours.—Et Olivier, qui assistait à ce duel caché, dont il connaissait par expérience la férocité, était plein de pitié pour Joussier, en voyant sa faiblesse. Mais Joussier devinait qu'Olivier lisait en lui; et il était loin de lui en savoir gré.

Une autre suivait aussi ce jeu de l'amour et de la haine, d'un regard indulgent. La patronne, Aurélie. Elle voyait tout, sans en avoir l'air. Elle connaissait la vie. Cette brave femme, saine, tranquille, rangée, avait mené une libre jeunesse. Fleuriste, elle avait eu un amant bourgeois; elle en avait eu d'autres. Puis, elle s'était mariée avec un ouvrier. Elle était devenue une bonne mère de famille. Mais elle comprenait toutes les sottises du cœur, aussi bien la jalousie de Joussier que cette «jeunesse» qui voulait s'amuser. En quelques mots affectueux, elle tâchait de les mettre d'accord:

—«Faut être conciliants! ça ne vaut pas la peine de se faire du mauvais sang pour si peu...»

Elle ne s'étonnait pas que ce qu'elle disait ne servît à rien...

—«Ça ne sert jamais à rien. Faut toujours qu'on se tourmente...»

Elle avait la belle insouciance populaire, sur qui les malheurs semblent glisser. Elle en avait eu sa part. Trois mois avant, elle avait perdu un garçon de quinze ans qu'elle aimait... Gros chagrin... À présent, elle était de nouveau active et riante. Elle disait:

—Si on se laissait aller à y penser, on ne pourrait pas vivre.

Et elle n'y pensait plus. Ce n'était pas égoïsme. Elle ne pouvait pas faire autrement, sa vitalité était trop forte; le présent l'absorbait: impossible de s'attarder au passé. Elle s'accommodait de ce qui était, elle s'accommoderait de ce qui serait. Si la révolution venait et mettait à l'endroit ce qui était à l'envers et à l'envers ce qui était à l'endroit, elle saurait toujours se trouver sur ses pieds, elle ferait ce qu'il y aurait à faire, elle serait à sa place partout où elle serait placée. Au fond, elle n'avait dans la révolution qu'une croyance modérée. De foi, elle n'avait guère en quoi que ce fût. Inutile d'ajouter qu'elle se faisait tirer les cartes, dans les moments de perplexité, et qu'elle ne manquait jamais de faire le signe de croix, au passage d'un mort. Très libre et tolérante, elle avait le scepticisme sain du peuple de Paris, qui doute, comme on respire, allègrement. Pour être la femme d'un révolutionnaire, elle n'en témoignait pas moins d'une maternelle ironie pour les idées de son homme et de son parti,—et des autres partis,—comme pour les bêtises de la jeunesse,—et de l'âge mûr. Elle ne s'émouvait pas de grand chose. Mais elle s'intéressait à tout. Et elle était prête à la bonne comme à la mauvaise fortune. En somme, une optimiste.

—«Pas se faire de bile!... Tout s'arrangera toujours, pourvu qu'on se porte bien...»

Celle-là devait s'entendre avec Christophe. Ils n'avaient pas eu besoin de beaucoup de paroles pour voir qu'ils étaient de la même famille. De temps en temps, ils échangeaient un sourire de bonne humeur, tandis que les autres discouraient et criaient. Mais plus souvent, elle riait toute seule, en regardant Christophe qui se laissait à son tour entraîner dans ces discussions, où il apportait aussitôt plus de passion que tous les autres.

Christophe ne remarquait pas l'isolement et la gêne d'Olivier. Il ne cherchait pas à lire ce qui se passait au fond des gens. Mais il buvait et mangeait avec eux, il riait et il se fâchait. Ils ne se défiaient pas de lui, quoiqu'ils se disputassent rudement. Il ne leur mâchait pas les mots. Dans le fond, il eût été embarrassé pour dire s'il était avec eux ou contre eux. Il ne se le demandait pas. Sans doute, si on l'eût forcé de choisir, il eût été syndicaliste contre le socialisme et toute doctrine d'État,—l'État, cette entité monstrueuse, qui fabrique des fonctionnaires, des hommes-machines. Sa raison approuvait le puissant effort des groupements corporatifs, dont la hache à double tranchant frappe à la fois l'abstraction morte de l'État socialiste et l'individualisme infécond, cet émiettement d'énergies, cette dispersion de la force publique en faiblesses particulières,—la grande misère moderne, dont la Révolution française est en partie responsable.

Mais la nature est plus forte que la raison. Lorsque Christophe se trouvait en contact avec les syndicats,—ces coalitions redoutables des faibles,—son vigoureux individualisme se cabrait. Il ne pouvait s'empêcher de mépriser ces hommes qui avaient besoin de s'enchaîner ensemble, pour marcher au combat; et s'il admettait qu'ils se soumissent à cette loi, il déclarait qu'elle n'était pas pour lui. Ajoutez que si les faibles opprimés sont sympathiques, ils cessent de l'être quand ils deviennent oppresseurs. Christophe, qui criait naguère aux braves gens isolés: «Unissez-vous!» eut une sensation désagréable, quand il se vit, pour la première fois, au milieu de ces unions de braves gens, mêlés à d'autres qui étaient moins braves, tous remplis de leurs droits, de leur force, et prêts à en abuser. Les meilleurs, ceux que Christophe aimait, les amis qu'il avait rencontrés dans la Maison, à tous les étages, ne profitaient nullement de ces associations de bataille. Ils étaient trop délicats de cœur et trop timides pour ne pas s'en effaroucher; ils étaient destinés à être, des premiers, écrasés par elles. Ils se trouvaient, vis-à-vis du mouvement ouvrier, dans la situation d'Olivier. Sa sympathie allait aux travailleurs qui s'organisent. Mais il avait été élevé dans le culte de la liberté: or, c'était ce dont les révolutionnaires se souciaient le moins. Qui, d'ailleurs, aujourd'hui se soucie de la liberté? Une élite sans action sur le monde. La liberté traverse des jours sombres. Les papes de Rome proscrivent la lumière de la raison. Les papes de Paris éteignent les lumières du ciel[1]. Et M. Pataud, celles des rues. Partout l'impérialisme triomphe: impérialisme théocratique de l'Église romaine; impérialisme militaire des monarchies mercantiles et mystiques, impérialisme bureaucratique des républiques capitalistes; impérialisme dictatorial des comités révolutionnaires Pauvre liberté, tu n'es pas de ce monde!... Les abus de pouvoir, que les révolutionnaires prêchaient et pratiquaient, révoltaient Christophe et Olivier. Ils n'avaient point d'estime pour les ouvriers jaunes qui refusent de souffrir pour la cause commune. Mais ils trouvaient odieux qu'on prétendît les y contraindre par la force.—Cependant, il faut prendre parti. Dans la réalité, le choix n'est pas aujourd'hui entre un impérialisme et la liberté, mais entre un impérialisme et un impérialisme. Olivier disait:

—Ni l'un ni l'autre. Je suis pour les opprimés.

Christophe ne haïssait pas moins la tyrannie des oppresseurs. Mais il était entraîné dans le sillage de la force, à la suite de l'armée des travailleurs révoltés.

Il ne s'en doutait guère. Il déclarait à ses compagnons de table qu'il n'était pas avec eux.

—Tant qu'il ne s'agira pour vous, disait-il, que d'intérêts matériels, vous ne m'intéressez pas. Le jour où vous marcherez pour une foi, alors je serai des vôtres. Autrement, qu'ai-je à faire entre deux ventres? Je suis artiste, j'ai le devoir de défendre l'art, je ne dois pas l'enrôler au service d'un parti. Je sais qu'en ces derniers temps, des écrivains ambitieux, poussés par un désir de popularité malsaine, ont donné le mauvais exemple. Il ne me semble pas qu'ils aient beaucoup servi la cause qu'ils défendaient ainsi; mais ils ont trahi l'art. Sauver la lumière de l'intelligence: c'est notre rôle, à nous. Qu'on n'aille pas la mêler à vos luttes aveugles! Qui tiendra la lumière, si nous la laissons tomber? Vous serez bien aises de la retrouver intacte, après la bataille. Il faut qu'il y ait toujours des travailleurs occupés à entretenir le feu de la machine, tandis qu'on se bat sur le pont du navire. Tout comprendre, ne rien haïr. L'artiste est la boussole qui, pendant la tempête, marque toujours le Nord...

Ils le traitaient de phraseur, ils disaient qu'en fait de boussole, il avait perdu la sienne; et ils se donnaient le luxe de le mépriser amicalement. Pour eux, un artiste était un malin qui s'arrangeait de façon à travailler le moins et le plus agréablement possible.

Il répondait qu'il travaillait autant qu'eux, qu'il travaillait plus qu'eux, et qu'il avait moins peur du travail. Rien ne le dégoûtait autant que le sabotage, le gâchage du travail, la fainéantise érigée en principe.

—Tous ces pauvres gens, disait-il, qui craignent pour leur précieuse peau!... Bon Dieu! Moi, depuis l'âge de dix ans, je travaille sans répit. Vous, vous n'aimez pas le travail, vous êtes, au fond, des bourgeois... Si seulement vous étiez capables de détruire le vieux monde! Mais vous ne le pouvez pas. Vous ne le voulez même pas. Non, vous ne le voulez pas! Vous avez beau gueuler, menacer, faire celui qui va tout exterminer. Vous n'avez qu'une pensée: mettre la main dessus, vous coucher dans le lit tout chaud de la bourgeoisie. En dehors de quelques centaines de pauvres bougres de terrassiers qui sont toujours prêts â se faire crever la peau, ou à crever celle des autres, sans savoir pourquoi,—pour le plaisir,—pour la peine, la peine séculaire,—les autres ne pensent qu'à foutre le camp, à filer dans les rangs des bourgeois, à la première occasion. Ils se font socialistes, journalistes, conférenciers, hommes de lettres, députés, ministres... Bah! ne criez pas contre celui-là! Vous ne valez pas mieux. C'est un traître, vous dites?... Bon. À qui le tour? Vous y passerez tous. Pas un de vous qui résiste à l'appât! Comment le pourriez-vous? Il n'y a pas un de vous qui croie à l'âme immortelle. Vous êtes des ventres, je vous dis. Des ventres vides qui ne pensent qu'à s'emplir.

Là-dessus, ils se fâchaient, et ils parlaient tous à la fois. Et tout en se disputant, il arrivait que Christophe, entraîné par sa passion, fût plus révolutionnaire que les autres. Il avait beau s'en défendre: son orgueil intellectuel, sa conception complaisante d'un monde purement esthétique, fait pour la joie de l'esprit, rentraient sous terre, à la vue d'une injustice. Esthétique, un monde où huit hommes sur dix vivent dans le dénuement ou dans la gêne, dans la misère physique ou morale? Allons donc! Il faut être un impudent privilégié, pour le prétendre. Un artiste comme Christophe, en son for intérieur, ne pouvait pas ne pas être du parti des travailleurs. Qui a, plus que le travailleur de l'esprit, à souffrir de l'immoralité des conditions sociales, de l'inégalité scandaleuse des fortunes? L'artiste meurt de faim, ou devient millionnaire, sans autre raison que les caprices de la mode et de ceux qui spéculent sur elle. Une société qui laisse périr son élite, ou qui la rémunère d'une façon extravagante, est un monstre: elle doit être détruite. Chaque homme, qu'il travaille ou non, a droit au pain quotidien. Chaque travail, qu'il soit bon ou médiocre, doit être rémunéré, au taux non de sa valeur réelle—(Qui en est le juge infaillible?)—mais des besoins légitimes et normaux du travailleur. À l'artiste, au savant, à l'inventeur qui l'honorent, la société peut et doit assurer une pension suffisante pour leur garantir le temps et les moyens de l'honorer davantage. Rien de plus. La Joconde ne vaut pas un million. Il n'y a aucun rapport entre une somme d'argent et unes œuvre d'art; l'œuvre n'est pas au-dessus, ni au-dessous: elle est en dehors. Il ne s'agit pas de la payer; il s'agit que l'artiste vive. Donnez-lui de quoi manger et travailler en paix! La richesse est de trop: c'est un vol qu'on fait aux autres. Il faut le dire crûment: tout homme qui possède plus qu'il n'est nécessaire à sa vie, à la vie des siens, et au développement normal de son intelligence, est un voleur. Ce qu'il a en plus, d'autres l'ont en moins. Nous sourions tristement, quand nous entendons parler de la richesse inépuisable de la France, de l'abondance des fortunes, nous, le peuple des travailleurs, ouvriers, intellectuels, hommes et femmes qui, depuis notre enfance, nous épuisons à la tâche pour gagner de quoi ne pas mourir de faim, et qui souvent voyons les meilleurs succomber à la peine,—nous qui sommes les forces vives de la nation! Mais vous qui êtes gorgés des richesses du monde, vous êtes riches de nos souffrances et de nos agonies. Cela ne vous trouble point, vous ne manquerez jamais de sophismes qui vous rassurent: droits sacrés de la propriété, saine guerre pour la vie, intérêts supérieurs du Progrès, ce monstre fabuleux, ce mieux problématique auquel on sacrifie le bien,—le bien des autres!—Il n'en reste pas moins ceci: que vous avez trop. Vous avez trop pour vivre. Nous n'avons pas assez. Et nous valons mieux que vous. Si l'inégalité vous plaît, gare que demain elle ne se retourne contre vous!

Ainsi, les passions qui entouraient Christophe, lui montaient à la tête. Ensuite, il s'étonnait de ces accès d'éloquence. Mais il n'y attachait pas d'importance. Il s'amusait de cette excitation, qu'il attribuait à la bouteille. Il regrettait seulement que la bouteille ne fût pas meilleure; et il vantait ses vins du Rhin. Il continuait de se croire détaché des idées révolutionnaires Mais il se produisait ce phénomène singulier que Christophe apportait à les discuter une passion croissante, tandis que celle de ses compagnons semblait, par comparaison, décroître.

Ils avaient moins d'illusions que lui. Même les meneurs violents, ceux qui étaient redoutés par la bourgeoisie, étaient incertains au fond et diablement bourgeois. Coquard, avec son rire d'étalon qui hennit, faisait la grosse voix et des gestes terribles; mais il ne croyait qu'à demi à ce qu'il vociférait: il était un hâbleur de la violence. Il perçait à jour la lâcheté bourgeoise, et il jouait à la terroriser, en se montrant plus fort qu'il n'était; il ne faisait pas de difficultés pour en convenir, en riant, avec Christophe. Graillot critiquait tout, tout ce qu'on voulait faire: il faisait tout avorter. Joussier affirmait toujours, il ne voulait jamais avoir tort. Il voyait très bien le vice de son argumentation; il ne s'en obstinait que davantage; il eût sacrifié la victoire de sa cause à l'orgueil de ses principes. Mais il passait d'accès de foi têtue à des accès de pessimisme ironique, où il jugeait amèrement le mensonge des idéologies et l'inutilité de tous les efforts.

La plupart des ouvriers étaient de même. Ils tombaient, en un moment, de la soûlerie des paroles au découragement. Ils avaient des illusions immenses; mais elles ne reposaient sur rien; ils ne les avaient pas conquises et créées eux-mêmes; ils les avaient reçues toutes faites, par cette loi du moindre effort, qui les menait dans leurs distractions à l'assommoir et au beuglant. Paresse de penser incurable, qui n'avait que trop d'excuses: c'est la bête harassée qui ne demande qu'à se coucher et ruminer en paix sa pâture, ses rêves. Mais ces rêves cuvés, il n'en restait plus rien qu'une lassitude pire et la gueule de bois. Sans cesse, ils s'enflammaient pour un chef; et peu de temps après, le soupçonnaient, le rejetaient. Le plus triste était qu'ils n'avaient point tort: les chefs étaient attirés, l'un après l'autre, par l'appât du succès, de la richesse, de la vanité; pour un Joussier, que préservait de la tentation la phtisie qui le minait, la mort à brève échéance, que d'autres trahissaient, ou se lassaient! Ils étaient victimes de la plaie qui rongeait alors les hommes politiques de tous les partis: la démoralisation par la femme ou par l'argent, par la femme et par l'argent—(les deux fléaux n'en font qu'un).—On voyait, dans le gouvernement comme dans l'opposition, des talents de premier ordre, des hommes qui avaient l'étoffe de grands hommes d'État—(en d'autres temps, ils l'eussent été peut-être);—«mais ils étaient sans foi, sans caractère; le besoin, l'habitude, la lassitude de la jouissance les avait énervés; elle leur faisait commettre, au milieu de vastes projets, des actes incohérents, ou brusquement tout jeter là, les affaires en cours, leur patrie ou leur cause, pour se reposer et jouir. Ils étaient assez braves pour se faire tuer dans une bataille; mais bien peu de ces chefs eussent été capables de mourir à la tâche, sans vaine forfanterie, immobiles à leur poste, le poing au gouvernail.

La conscience de cette faiblesse foncière coupait les jarrets à la révolution. Ces ouvriers passaient leur temps à s'accuser mutuellement. Leurs grèves échouaient toujours, par les dissentiments perpétuels entre les chefs ou entre les corps de métier, entre les réformistes et les révolutionnaires—par la timidité profonde sous les menaces fanfaronnes,—par l'hérédité moutonnière qui, à la première sommation légale, faisait rentrer sous le joug ces révoltés,—par le lâche égoïsme et la bassesse de ceux qui profitaient de la révolte des autres pour se pousser auprès des maîtres, en faisant payer cher leur fidélité intéressée. Sans parler du désordre inhérent aux foules, de leur esprit anarchique. Ils voulaient bien faire des grèves corporatives qui eussent un caractère révolutionnaire; mais ils ne voulaient pas qu'on les traitât en révolutionnaires. Ils n'avaient aucun goût pour les baïonnettes. Ils eussent voulu battre l'omelette sans casser d'œufs. En tout cas, ils aimaient mieux que les œufs cassés fussent ceux du voisin.

Olivier regardait, observait, et il ne s'étonnait point. Il avait reconnu combien ces hommes étaient inférieurs à l'œuvre qu'ils prétendaient réaliser; mais il avait aussi reconnu la force fatale qui les entraînait; et il s'apercevait que Christophe, à son insu, suivait le fil de l'eau. Pour lui, qui n'eût demandé qu'à se laisser emporter, le courant ne voulait pas de lui. Il restait au rivage et regardait l'eau passer.

C'était un fort courant: il soulevait une masse énorme de passions, d'intérêts et de foi, qui se heurtaient, se fondaient, avec des bouillonnements d'écume et des remous contradictoires. Les chefs étaient en tête, les moins libres de tous, car ils étaient poussés, et peut-être de tous, ceux qui croyaient le moins: ils avaient cru jadis, ils étaient comme ces prêtres qu'ils avaient tant raillés, enfermés dans leurs vœux, dans la foi qu'ils avaient eue et qu'ils étaient forcés de professer jusqu'à la fin. Derrière eux, le gros du troupeau était brutal, incertain, et de vue courte. Le plus grand nombre croyaient par hasard, parce que le courant allait maintenant à ces utopies; ils n'y croiraient plus, ce soir, parce que le courant aurait changé. Beaucoup croyaient par besoin d'action, par désir d'aventures. D'autres, par logique raisonneuse, dénuée de sens commun. Quelques-uns par bonté. Les avisés ne se servaient des idées que comme d'armes pour la bataille, ils luttaient pour un salaire précis, pour un nombre réduit d'heures de travail. Les forts appétits couvaient l'espoir secret de revanches grossières d'une vie misérable.

Mais le courant qui les portait était plus sage qu'eux tous; il savait où il allait. Qu'importait qu'il dût momentanément se briser contre la digue du vieux monde! Olivier prévoyait que la Révolution sociale serait aujourd'hui écrasée. Mais il savait aussi qu'elle n'atteindrait pas moins ses fins par la défaite que par la victoire: car les oppresseurs ne font droit aux demandes des opprimés que lorsque ces opprimés leur font peur. Ainsi, l'injuste violence des révolutionnaires ne servait pas moins leur cause que la justice de leur cause. L'une et l'autre faisaient partie du plan de la force aveugle et sûre qui mène le troupeau humain...

«Considérez ce que vous êtes, vous que le Maître a appelés. Selon la chair, il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages, ni beaucoup de forts, ni beaucoup de nobles. Mais il a choisi les choses folles de ce monde pour confondre les sages; et il a choisi les choses faibles de ce monde pour confondre les fortes; et il a choisi les choses viles de ce monde et les choses méprisées et celles qui ne sont point pour abolir celles qui sont...»

Cependant, quel que fût le Maître qui gouvernait les choses,—(Raison ou Déraison),—et bien que l'organisation sociale préparée par le syndicalisme constituât pour l'avenir un progrès relatif, Olivier ne pensait pas qu'il valût la peine, pour Christophe et pour lui, d'absorber toute leur force d'illusion et de sacrifice dans ce combat terre à terre, qui n'ouvrirait pas un monde nouveau. Son espoir mystique de la révolution était déçu. Le peuple n'était pas meilleur, et guère plus sincère que les autres classes; surtout, il n'était pas assez différent.

Au milieu du torrent des intérêts et des passions boueuses, le regard et le cœur d'Olivier étaient attirés par des îlots d'indépendants, les petits groupes de vrais croyants, qui émergeaient çà et là, comme des fleurs sur l'eau. L'élite a beau vouloir se mêler à la foule: elle va toujours à l'élite,—l'élite de toutes les classes et de tous les partis,—ceux qui portent le feu. Et son devoir sacré, c'est de veiller à ce que le feu ne s'éteigne point.

Olivier avait déjà fait son choix.

À quelques maisons de la sienne, était une échoppe de savetier, un peu en contre-bas de la rue,—quelques planches clouées ensemble, avec des vitres et des carreaux de papier. On y descendait par trois marches, et il fallait baisser le dos pour s'y tenir debout. Il y avait juste la place pour un rayon de savates et deux escabeaux. Tout le jour, on entendait, selon la tradition du savetier classique, le maître de céans chanter. Il sifflait, tapait ses semelles, braillait d'une voix enrouée des gaudrioles et des chansons révolutionnaires, ou interpellait à travers son bocal les voisines qui passaient. Une pie à l'aile cassée, qui se promenait sur le trottoir en sautillant, venait d'une loge de concierge lui rendre visite. Elle se posait sur la première marche, à l'entrée de l'échoppe, et regardait le savetier. Il s'interrompait un moment pour lui dire des grivoiseries, d'un ton flûté, ou il lui sifflait l'Internationale. Elle restait, le bec levé, écoutant gravement; de temps en temps, elle faisait un plongeon, le bec en avant comme pour saluer, elle battait gauchement des ailes pour retrouver son équilibre; puis, elle virait soudain, plantant là son interlocuteur au milieu d'une phrase, et d'une aile et d'un aileron s'envolait sur le dossier d'un banc, d'où elle narguait les chiens du quartier. Alors, le gniaf se remettait à battre ses empeignes; et la fuite de son auditrice ne l'empêchait pas de continuer jusqu'au bout le discours interrompu.

Il avait cinquante-six ans, l'air jovial et bourru, de petits yeux rieurs sous d'énormes sourcils, le crâne chauve au sommet qui s'élevait comme un œuf au-dessus d'un nid de cheveux, des oreilles poilues, une gueule noire et brèche-dents qui s'ouvrait comme un puits, dans des accès de rire, une barbe hirsute et malpropre, où il fourrageait à pleines mains, de ses pinces volumineuses et noires de cirage. Il était connu dans le quartier sous le nom de père Feuillet, dit Feuillette, dit papa La Feuillette—on disait La Fayette, pour le faire enrager: car le vieux, en politique, arborait des opinions écarlates; tout jeune il avait été mêlé à la Commune, condamné à mort, finalement déporté; il était fier de ses souvenirs et associait dans ses rancunes Badinguet, Galliffet et Foutriquet. Il était assidu aux meetings révolutionnaires, et enthousiaste de Coquard, pour l'idéal vengeur que celui-ci prophétisait avec une si belle barbe et une voix de tonnerre. Il ne manquait pas un de ses discours, il buvait ses paroles, riait de ses plaisanteries à mâchoire déployée, écumait de ses invectives, jubilait des combats et du paradis promis. Le lendemain, à l'échoppe, il relisait dans son journal le résumé des discours; il le relisait tout haut, pour lui et pour son apprenti; afin de mieux le savourer, il se le faisait lire et calottait l'apprenti quand il sautait une ligne. Aussi, n'était-il pas souvent exact à livrer l'ouvrage, aux dates promises; en revanche, c'était de l'ouvrage solide: il usait les pieds, mais il était inusable.

Le vieux avait avec lui un petit-fils de treize ans, bossu, malingre et rachitique, qui lui servait d'apprenti. La mère, à dix-sept ans, avait fui sa famille, pour filer avec un mauvais ouvrier, devenu apache, qui ne tarda pas à être pris, condamné, et disparut. Restée seule avec l'enfant, rejetée par les siens, elle éleva le petit Emmanuel. Elle avait reporté sur lui l'amour et la haine qu'elle avait pour son amant. C'était une femme d'un caractère violent, maladivement jaloux. Elle aimait son enfant avec emportement, le malmenait brutalement, puis, quand il était malade, elle était folle de désespoir. Dans ses jours de mauvaise humeur, elle le couchait sans dîner, sans un morceau de pain. Quand elle le traînait par la main dans les rues, s'il était fatigué, s'il ne voulait plus avancer et se laissait choir par terre, elle le relevait d'un coup de pied. Elle avait un langage incohérent, et passait des larmes à une excitation de gaieté hystérique. Elle était morte. Le grand-père avait recueilli le petit, alors âgé de six ans. Il l'aimait bien; mais il avait sa manière de le lui témoigner: elle consistait à rudoyer l'enfant, à le nommer d'injures variées, à lui allonger les oreilles, à le claquer, du matin au soir, afin de lui apprendre son métier: et il lui inculquait en même temps son catéchisme social et anticlérical.

Emmanuel savait que le grand-père n'était pas méchant; mais il était toujours prêt à lever le coude pour parer les gifles; le vieux lui faisait peur, surtout les soirs de ribote. Car le père la Feuillette n'avait pas volé son surnom: il se pochardait deux ou trois fois par mois; alors, il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le faraud, et cela finissait par quelques bourrades au petit. Plus de bruit que de mal. Mais l'enfant était craintif; son état souffreteux le rendait plus sensible; il avait une intelligence précoce, et tenait de sa mère un cœur farouche et déréglé. Il était bouleversé par les brutalités du grand-père, comme par ses déclamations révolutionnaires. Tout résonnait en lui des impressions du dehors, comme l'échoppe qui tremblait au passage des lourds omnibus. Dans son imagination affolée se mêlaient, en des vibrations de clocher, ses sensations journalières, ses grandes douleurs d'enfant, les lamentables souvenirs d'une expérience prématurée, les récits de la Commune, des bribes de cours du soir, de feuilletons de journaux, de discours de meetings, et les instincts sexuels, troubles et torrentueux, qui lui venaient des siens. Le tout formait ensemble un monde de rêve, monstrueux, marécage dans la nuit, d'où se détachaient des jets d'espoir éblouissant.

Le savetier traînait son apprenti au cabaret, chez Aurélie. Ce fut là qu'Olivier remarqua le petit bossu qui avait une voix d'hirondelle. Parmi ces ouvriers avec qui il ne causait guère, il avait eu tout le temps d'étudier la figure maladive de l'enfant, au front proéminent, son air sauvage et humilié; il avait assisté aux grossièretés joviales qu'on lui disait, et dont les traits du petit se crispaient en silence. Il avait vu, à certaines palabres révolutionnaires, ses yeux de velours marron rayonner de l'extase chimérique du bonheur futur,—ce bonheur qui, même s'il devait se réaliser jamais, ne changerait pas grand chose à sa chétive destinée. À ces instants, son regard illuminait son visage ingrat, le faisait oublier. La belle Berthe elle-même en fut frappée; un jour, elle le lui dit, et, sans crier gare, le baisa sur la bouche. L'enfant sursauta, pâlit de saisissement, et se rejeta en arrière, avec dégoût. La fille n'eut pas le temps de le remarquer: elle était déjà occupée à se quereller avec Joussier. Seul, Olivier s'aperçut du trouble d'Emmanuel: il suivait des yeux le petit, qui s'était reculé dans l'ombre, les mains tremblantes, le front baissé, regardant en dessous, jetant de côté sur la fille des coups d'œil ardents et irrités. Il se rapprocha de lui, il lui parla doucement, poliment, l'apprivoisa... Quel bien peut faire la douceur de manières à un cœur sevré d'égards! C'est une goutte d'eau qu'une terre aride boit avidement. Il ne fallut que quelques mots, un sourire, pour que, dans le secret de son cœur, le petit Emmanuel se donnât à Olivier et décidât qu'Olivier était à lui. Après, quand il le rencontra dans la rue et découvrit qu'ils étaient voisins, ce lui fut un signe mystérieux du destin qu'il ne s'était pas trompé. Il guettait le passage d'Olivier devant l'échoppe, pour lui adresser le bonjour; et s'il arrivait qu'Olivier, distrait, ne regardât pas de son côté, Emmanuel en était froissé.

Il eut un grand bonheur, le jour qu'Olivier entra chez le père Feuillette, pour une commande. L'ouvrage terminé, Emmanuel le porta chez Olivier; il avait guetté son retour à la maison, afin d'être sûr de le trouver. Olivier, absorbé, fit peu attention à lui, paya, ne disait rien; l'enfant semblait attendre, regardait à droite, à gauche, s'en allait à regret. Olivier, avec sa bonté, devina ce qui se passait en lui; il sourit, et essaya de lier conversation, malgré la gêne qu'il avait toujours à causer avec quelqu'un du peuple. Cette fois, il sut trouver les mots simples et directs. Une intuition de souffrances lui faisait voir dans l'enfant—(d'une façon trop simpliste)—un petit oiseau blessé par la vie, comme lui, et qui se consolait, la tête sous son aile, recroquevillé en boule sur son perchoir, en rêvant de vols fous dans la lumière. Un sentiment analogue de confiance instinctive rapprochait de lui l'enfant; il subissait l'attraction de cette âme silencieuse, qui ne criait point, qui ne disait point de paroles rudes, où l'on était à l'abri des brutalités de la rue; et la chambre, peuplée de livres, paroles magiques des siècles, lui inspirait un respect religieux. Aux questions d'Olivier il répondait volontiers, avec de brusques sursauts de sauvagerie orgueilleuse; mais l'expression lui manquait. Olivier démaillotait avec précaution cette âme obscure et bégayante; il arrivait à y lire peu à peu sa foi ridicule et touchante dans le renouvellement du monde. Il n'avait pas envie d'en rire, sachant qu'elle rêvait de l'impossible et qu'elle ne changerait pas l'homme. Les chrétiens aussi ont rêvé de l'impossible; et ils n'ont pas changé l'homme. De l'époque de Périclès à celle de Monsieur Fallières, où est-il le progrès moral?... Mais toute foi est belle; et quand pâlissent celles dont le cycle est révolu, il faut saluer les nouvelles qui s'allument: il n'y en aura jamais trop. Olivier regardait avec une curiosité attendrie la lueur incertaine qui brûlait dans le cerveau de l'enfant. Quel étrange caboche!... Olivier ne parvenait pas à suivre le mouvement de cette pensée, incapable d'un effort de raison continue, qui allait par saccades, et, quand on lui parlait, restait loin derrière vous, arrêtée, agrippée à une vision surgie, on ne savait comment, d'un mot dit tout à l'heure, puis soudain vous rejoignait, vous dépassait d'un saut, faisant jaillir d'une pensée de tout repos, d'une prudente parole bourgeoise, tout un monde enchanté, un credo héroïque et dément. Cette âme, qui somnolait, avec des réveils bondissants, avait un besoin puéril et puissant d'optimisme; à tout ce qu'on lui disait, art ou science, elle ajoutait une fin de mélodrame complaisant qui répondait au vœu de ses chimères.

Olivier fit, par curiosité, quelques lectures au petit, le dimanche. Il croyait l'intéresser avec des récits réalistes et familiers; il lui lut les Souvenirs d'enfance de Tolstoy. Le petit n'en était pas frappé; il disait:

—Ben oui, on sait ça.

Et il ne comprenait pas qu'on se donnât tant de mal pour écrire des choses réelles.

—Un gosse, c'est un gosse, disait-il dédaigneusement.

Il n'était pas plus sensible a l'intérêt de l'histoire; et la science l'ennuyait; elle était pour lui une préface fastidieuse à un conte de fées: les forces invisibles, mises au service de l'homme, tels des génies terribles et terrassés. À quoi bon tant d'explications? Quand on a trouvé quelque chose, on n'a pas besoin de dire comment on l'a trouvé, mais ce qu'on a trouvé. L'analyse des pensées est du luxe bourgeois. Ce qu'il faut aux âmes du peuple, c'est la synthèse, des idées toutes faites, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, mais qui mènent à l'action, des réalités grosses de vie et chargées d'électricité. De la littérature qu'Emmanuel connaissait, ce qui le toucha le plus, ce fut le pathos épique de Victor Hugo et la rhétorique fuligineuse de ces orateurs révolutionnaires, qu'il ne comprenait pas bien, et qui, non plus que Hugo, ne se comprenaient pas toujours eux-mêmes. Le monde était pour lui, comme pour eux, non pas un assemblage cohérent de raisons ou de faits, mais un espace infini, noyé d'ombre et tremblant de lumière, où passaient dans la nuit de grands coups d'aile ensoleillés. Olivier essayait en vain de lui communiquer sa logique bourgeoise. L'âme rebelle et ennuyée lui échappait des mains; et elle se complaisait dans le vague et le heurt de ses sensations hallucinées, comme une femme en amour, qui se livre, les yeux fermés.

Olivier était à la fois attiré et déconcerté par ce qu'il sentait chez l'enfant de si proche de lui: solitude, faiblesse orgueilleuse, ardeur idéaliste,—et de si différent:—ce déséquilibre, ces désirs aveugles et effrénés, cette sauvagerie sensuelle qui n'avait aucune idée du bien et du mal, tels que les définit la morale ordinaire. Il ne faisait qu'entrevoir une partie de cette sauvagerie. Jamais il ne se douta du monde de passions troubles qui grondaient dans le cœur de son petit ami. Notre atavisme bourgeois nous a trop assagis. Nous n'osons même pas regarder en nous. Si nous disions le centième des rêves que fait un honnête homme, ou des étranges ardeurs qui passent dans le corps d'une femme chaste, on crierait au scandale. Silence aux monstres! Fermons la grille. Mais sachons qu'ils existent, et que dans les âmes neuves, ils sont prêts à sortir.—Le petit avait tous les désirs érotiques, que l'on regarde comme pervers; ils l'étreignaient à l'improviste, par rafales; ils étaient exaspérés par sa laideur qui l'isolait. Olivier n'en savait rien. Devant lui, Emmanuel avait honte. Il subissait la contagion de cette paix. L'exemple d'une telle vie lui était un dompteur. L'enfant ressentait pour Olivier un amour violent. Ses passions comprimées se ruaient en rêves tumultueux: bonheur humain, fraternité sociale, miracles de la science, aviation fantastique, poésie enfantine et barbare,—tout un monde héroïque d'exploits, de niaiseries, de luxures, de sacrifices, où, sa volonté ivre cahotait dans la flânerie et dans la fièvre.

Notes in this chapter

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