JEAN-CHRISTOPHE (continued 2)
Reading edition
Il n'avait pas beaucoup de temps pour s'y abandonner, dans l'échoppe du grand-père, qui ne restait pas un instant silencieux, sifflant, tapant, jabotant, du matin au soir. Mais il y a toujours place pour le rêve. Que de journées de songes on peut faire, debout, les yeux ouverts, en une seconde de vie!—Le travail de l'ouvrier s'accommode assez bien d'une pensée intermittente. Son esprit aurait peine à suivre, sans un effort de volonté, une chaîne un peu longue de raisonnements serrés; s'il parvient à le faire, il y manque, çà et là, quelques mailles; mais dans les intervalles des mouvements rythmés, les idées s'intercalent, les images surgissent; les gestes réguliers du corps les font jaillir, comme le soufflet de forge. Pensée du peuple! Gerbe de feu et de fumée, pluie d'étincelles qui s'éteignent, se rallument et s'éteignent! Mais parfois l'une d'elles, emportée par le vent, va mettre l'incendie aux riches meules bourgeoises...
Olivier réussit à faire entrer Emmanuel dans une imprimerie. C'était le vœu de l'enfant; et le grand-père ne s'y opposa point: il voyait volontiers son petit-fils plus instruit que lui; et il avait du respect pour l'encre d'imprimerie. Dans le nouveau métier, le travail était plus fatigant que dans l'ancien; mais parmi la foule des travailleurs, le petit se sentait plus libre de penser que dans l'échoppe, seul, à côté du grand-père.
Le meilleur moment était à l'heure du déjeuner. Loin du flot des ouvriers qui envahissait les petites tables sur le trottoir et les débits de vins du quartier, il s'échappait en clopinant vers le square voisin; et là, à cheval sur un banc, sous le dais d'un marronnier, près d'un faune de bronze qui dansait, une grappe à la main, il déballait son pain et le morceau de charcuterie enveloppé dans un papier gras; et il le savourait lentement, au milieu d'un cercle de moineaux. Sur la pelouse verte, de petits jets d'eau faisaient tomber leur fine pluie en réseau grésillant. Dans un arbre ensoleillé, des pigeons bleu d'ardoise, à l'œil rond, roucoulaient. Et tout autour, c'était le ronflement perpétuel de Paris, le grondement des voitures, la mer bruissante des pas, les cris familiers de la rue, le lointain flûteau rieur d'un raccommodeur de faïence, un marteau de terrassier tintant sur les pavés, la noble musique d'une fontaine,—enveloppe fiévreuse et dorée du rêve parisien...—Et le petit bossu, à cheval sur son banc, la bouche pleine, ne se pressant pas d'avaler, s'alanguissait dans une torpeur, où il ne sentait plus son échine douloureuse et son âme chétive; il était baigné d'un bonheur imprécis et grisant...
—«... Tiède lumière, soleil de la justice qui luira demain pour nous, déjà ne luis-tu pas? Tout est si bon, si beau! On est riche, on est fort, on se porte bien, on aime... J'aime, j'aime tous et tous m'aiment... Ah! qu'on est bien! Qu'on sera bien, demain!...»
Les sirènes d'usines sifflaient; l'enfant s'éveillait, avalait sa bouchée, buvait une longue gorgée à la Wallace voisine, et, rentré dans sa carapace bossue, il allait, de sa démarche sautillante et boiteuse, reprendre sa place à l'imprimerie, devant les casiers aux lettres magiques, qui écriraient un jour le Mane Thecel Pharès de la Révolution.
Le père Feuillet avait un vieil ami, Trouillot, le papetier, de l'autre côté de la rue. Une papeterie-mercerie, où l'on voyait, à la devanture, des bonbons roses et verts dans des bocaux, et des poupées en carton sans bras ni jambes. D'un trottoir à l'autre, l'un sur le pas de sa porte, l'autre dans son échoppe, ils échangeaient clignements d'yeux, hochements de tête, et pantomimes variées. À certaines heures, quand le savetier était las de taper et qu'il avait, disait-il, la crampe dans les fesses, ils se hélaient, La Feuillette de son gueuloir glapissant, Trouillot d'un mugissement de veau enroué; et ils allaient siroter un verre au comptoir voisin. Ils ne se pressaient pas de revenir. C'étaient de sacrés bavards. Ils se connaissaient depuis près d'un demi-siècle. Le papetier avait joué, lui aussi, son bout de rôle dans le grand mélodrame de 1871. On ne s'en serait pas douté, à voir ce gros homme placide, une toque noire sur la tête, vêtu d'une blouse blanche, avec sa moustache grise de vieux troupier, ses yeux vagues d'un bleu pâle striés de rouge, sous lesquels les paupières faisaient des poches, ses joues flasques et luisantes, toujours en transpiration, traînant la jambe, goutteux, le souffle court, la langue lourde. Mais il n'avait rien perdu de ses illusions d'antan. Réfugié en Suisse pendant quelques années, il y avait rencontré des compagnons de diverses nations, et notamment des Russes, qui l'avaient initié aux beautés de l'anarchie fraternelle. Là-dessus, il n'était pas d'accord avec La Feuillette, qui était un vieux Français, partisan de la manière forte et de l'absolutisme dans la liberté. Pour le reste, fermes croyants l'un et l'autre dans la révolution sociale et la Salente ouvrière de l'avenir. Chacun était épris d'un chef en qui il incarnait l'idéal de ce qu'il aurait voulu être. Trouillot était pour Joussier, et La Feuillette pour Coquard. Ils discutaient interminablement sur ce qui les divisait, estimant que leurs pensées communes étaient démontrées;—(peu s'en fallait qu'entre deux rasades ils ne les crussent réalisées).—Des deux, le plus raisonneur était le savetier. Il croyait, par raison; du moins, il s'en flattait: car Dieu sait que sa raison était d'une espèce singulière! Elle n'eût pu chausser d'autre pied que le sien. Cependant, moins expert en raison qu'en chaussures, il prétendait que les autres esprits se chaussassent à son pied. Le papetier, plus paresseux, ne se donnait pas la peine de démontrer sa foi. On ne démontre que ce dont on doute. Il ne doutait point. Son optimisme perpétuel voyait les choses comme il les désirait, et ne les voyait pas quand elles étaient autrement, ou il les oubliait. Les expériences fâcheuses glissaient sur son cuir, sans y laisser de traces.—Tous deux étaient de vieux enfants romanesques, qui n'avaient pas le sens de la réalité; la révolution, dont le nom seul les grisait, était pour eux une belle histoire qu'on se raconte et dont on ne sait plus très bien si elle arrivera jamais, ou si elle est arrivée. Et tous deux avaient foi dans l'Humanité-Dieu, par transposition de leurs habitudes héréditaires, pliées durant des siècles devant le Fils de l'Homme.—Inutile d'ajouter que tous deux étaient anticléricaux.
Le plaisant était que le bon papetier habitait avec une nièce fort dévote, qui faisait de lui ce qu'elle voulait. Cette petite femme très brune, grassouillette, aux yeux vifs, douée d'une volubilité de parole que relevait encore un fort accent de Marseille, était veuve d'un rédacteur au ministère du commerce. Restée seule sans fortune, avec une fillette, et recueillie par l'oncle, cette bourgeoise, qui avait des prétentions, n'était pas loin de croire qu'elle faisait une grâce à son parent le boutiquier, en vendant, à son magasin; elle trônait avec des airs de reine déchue, que, fort heureusement pour les affaires de l'oncle et pour la clientèle, tempérait son exubérance naturelle. Royaliste et cléricale, comme il convenait a une personne de sa distinction, Mme Alexandrine étalait ses sentiments avec un zèle indiscret, stimulé par le malin plaisir de taquiner le vieux mécréant chez qui elle s'était installée. Elle s'était constituée la maîtresse du logis, responsable de la conscience de toute la maisonnée; si elle ne pouvait convertir l'oncle—(et elle se jurait bien de l'attraper in extremis),—elle s'en donnait à cœur joie de tremper le diable dans l'eau bénite. Elle épinglait aux murs des images de Notre-Dame de Lourdes et de saint Antoine de Padoue; elle ornait la cheminée de fétiches peinturlurés sous des globes de verre; et, la saison venue, elle installait dans l'alcôve de sa fille une chapelle du mois de Marie, avec de petites bougies bleues. On ne savait ce qui l'emportait, dans sa dévotion agressive, d'une affection réelle pour l'oncle qu'elle souhaitait de convertir, ou de la joie qu'elle avait à l'embêter.
Le brave homme, apathique et un peu endormi, laissait faire; il ne se risquait pas à relever les provocations batailleuses de sa terrible nièce: avec une langue si bien pendue, impossible de lutter; avant tout, il voulait la paix, Une seule fois, il se fâcha, lorsqu'un petit saint Joseph tenta subrepticement de se glisser dans sa chambre, au-dessus de son lit; sur ce point, il eut gain de cause: car il faillit en avoir une attaque, et la nièce prit peur; l'expérience ne fut pas renouvelée. Pour tout le reste, il céda, affectant de ne pas voir; cette odeur de bon Dieu lui causait bien quelque malaise; mais il ne voulait pas y penser. Au fond, il admirait sa nièce, et il éprouvait un certain plaisir à être malmené par elle. Et puis, ils s'accordaient pour choyer la fillette, la petite Reine, ou Rainette.
Elle avait treize ans, et elle était toujours malade. Depuis des mois, une coxalgie la tenait étendue et captive, tout un côté du corps moulé dans une gouttière, comme une petite Daphné dans son écorce. Elle avait des yeux de biche blessée et le teint décoloré des plantes privées de soleil; une tête trop grosse, que ses cheveux blond pâle, très fins et très tirés, faisaient paraître encore plus grosse; mais un visage mobile et délicat, un vivant petit nez, et un bon sourire enfantin. La dévotion de la mère avait pris chez l'enfant souffrante et désœuvrée un caractère exalté. Elle passait des heures à réciter son chapelet de corail, que le pape avait bénit; et elle s'interrompait pour le baiser avec emportement. Elle ne faisait presque rien, de toute la journée; les travaux à l'aiguille la fatiguaient; Mme Alexandrine ne lui en avait pas donné le goût. À peine si elle lisait quelques Tracts insipides, quelque fade histoire miraculeuse, ont le style prétentieux et plat lui semblait la poésie même,—ou les récits des crimes avec illustrations coloriées dans les journaux du Dimanche, que sa stupide mère lui mettait dans les mains. À peine si elle faisait quelques mailles de crochet, en remuant les lèvres, moins attentive à son ouvrage qu'à la conversation qu'elle tenait avec une sainte de ses amies, ou même avec le bon Dieu. Car il ne faut pas croire qu'il soit nécessaire d'être une Jeanne d'Arc, pour avoir de ces visites; nous en avons tous reçu. Seulement, à l'ordinaire, les visiteurs célestes nous laissent parler seuls, assis à notre foyer; et ils ne disent mot. Rainette ne songeait pas à s'en formaliser: qui ne dit mot consent. D'ailleurs, elle avait tant à leur dire qu'à peine leur laissait-elle le temps de répondre: elle répondait pour eux. Elle était une bavarde silencieuse; elle tenait de sa mère la volubilité de langue; mais ce flot s'infiltrait en paroles intérieures, comme un ruisseau qui disparaît sous terre.—Naturellement, elle faisait partie de la conspiration contre l'oncle, afin de le convertir; elle se réjouissait de chaque pouce de la maison conquis sur l'esprit de ténèbres par les esprits de lumière; elle cousait des médailles saintes dans les doublures d'habit du vieux, ou bien elle lui glissait dans les poches un grain de chapelet, que l'oncle, pour faire plaisir à sa petite nièce, affectait de ne pas remarquer.—Cette mainmise des deux dévotes sur le mangeur de prêtres causait l'indignation et la joie du savetier. Il ne tarissait pas en grosses plaisanteries sur les femmes qui portent culotte; et il se gaussait de son ami, qui se laissait mettre sous la pantoufle. Il n'avait pas lieu de faire le malin: car lui-même avait été affligé pendant vingt ans d'une femme acariâtre et sobre, qui le traitait de pochard, et devant qui il baissait la crête. Il se gardait d'en faire mention. Le papetier, un peu honteux, se défendait mollement, professant d'une langue pâteuse une tolérance à la Kropotkine.
Rainette et Emmanuel étaient amis. Depuis leur petite enfance, ils se voyaient chaque jour. Emmanuel osait rarement se glisser dans la maison. Mme Alexandrine le regardait d'un mauvais œil, comme petit-fils d'un mécréant et comme sale petit gniaf. Mais Rainette passait ses journées sur une chaise longue près de la fenêtre, au rez-de-chaussée. Emmanuel tambourinait aux carreaux, en passant; et, le nez écrasé contre la vitre, il grimaçait un bonjour. En été, quand la fenêtre restait ouverte, il s'arrêtait, les bras appuyés un peu haut sur la barre de la fenêtre;—(il s'imaginait que cette pose l'avantageait, que ses épaules remontées dans une attitude familière donnaient le change sur sa difformité).—Rainette, qui n'était pas gâtée par les visites, ne songeait plus à remarquer qu'Emmanuel fût bossu. Emmanuel, qui avait peur des filles, peur et dégoût, faisait exception pour Rainette. Cette petite malade, à demi pétrifiée, lui était quelque chose d'intangible et de lointain. Seulement le soir où la belle Berthe lui baisa la bouche, et encore le jour suivant, il s'écarta de Rainette, avec une répulsion instinctive; il longea la maison, sans s'arrêter, baissant la tête; et il rôdait à distance, méfiant, comme un chien sauvage. Puis, il revint. Elle était si peu une femme!... À la sortie de l'atelier, quand il passait, tâchant de se faire aussi petit que possible, au milieu des brocheuses dans leurs longues blouses de travail, telles que des chemises de nuit,—ces grandes filles rieuses, dont les yeux affamés vous déshabillaient en passant,—il détalait vers la fenêtre de Rainette. Il savait gré à son amie de ce qu'elle était infirme: il pouvait, vis-à-vis d'elle, se donner des airs de supériorité, et même de protection. Il racontait les événements de la rue; il s'y mettait en bonne place. Parfois, quand il était en veine de galanterie, il apportait à Rainette, en hiver, des marrons grillés, en été, un bouquet de cerises. Elle, de son côté, lui donnait de ces bonbons multicolores qui remplissaient les deux bocaux, à la devanture; et ils regardaient ensemble les cartes postales illustrées. C'étaient d'heureux moments; ils oubliaient tous deux le triste corps qui tenait en cage leur âme d'enfant.
Mais il arrivait aussi qu'ils se missent à discuter, comme les grands, des choses politiques et de la religion. Alors, ils devenaient aussi stupides que les grands. La bonne entente cessait. Elle, parlait de miracles, de neuvaines, ou de pieuses images bordées de dentelles en papier et de jours d'indulgences. Lui, disait que c'étaient des bêtises et des mômeries, comme il avait entendu dire à son grand-père. Mais quand il voulait à son tour raconter les réunions publiques où le vieux l'avait emmené, elle l'interrompait avec mépris et disait que tous ces gens-là étaient des soulards. La conversation s'aigrissait. Ils en venaient à parler de leurs parents; ils se répétaient, l'un sur le compte de la mère, l'autre sur celui du grand-père, les propos injurieux du grand-père et de la mère. Puis, ils parlaient d'eux-mêmes. Ils cherchaient à se dire des choses désagréables. Ils y arrivaient sans peine. Il disait les plus grossières. Mais elle savait trouver les mots les plus méchants. Alors, il s'en allait; et quand il revenait, il racontait qu'il avait été avec d'autres filles, et qu'elles étaient jolies, et qu'ils avaient bien ri ensemble, et qu'ils devaient se retrouver, le dimanche prochain. Elle, ne disait rien; elle faisait semblant de mépriser ce qu'il disait; et brusquement, elle se mettait en rage, elle lui lançait son crochet à la tête, en lui criant de partir, et qu'elle le détestait; et elle se cachait la figure dans ses mains. Il partait, pas fier de sa victoire. Il avait envie d'écarter les petites mains maigres, de dire que ce n'était pas vrai. Mais il se forçait, par orgueil, à ne pas revenir.
Un jour, Rainette fut vengée.—Il était avec ses camarades d'atelier. Ils ne l'aimaient guère, parce qu'il se tenait en dehors d'eux et qu'il ne parlait pas, ou qu'il parlait trop bien, d'une façon naïvement prétentieuse, comme un livre, ou plutôt comme un article de journal—(il en était farci).—Ce jour-là, ils s'étaient mis à causer de la révolution et des temps futurs. Il s'exaltait, et il était ridicule. Un camarade l'apostropha brutalement:
—D'abord, toi, n'en faut plus, tu es trop laid. Dans la société future, il n'y aura plus de boscos. On les fout à l'eau en naissant.
Cela le fit dégringoler, du haut de son éloquence. Il se tut, consterné. Les autres se tordaient de rire. De tout l'après-midi il ne desserra plus les dents. Le soir, il s'en retournait chez lui; il avait hâte d'être rentré, pour se cacher dans un coin, et pour souffrir seul. Olivier le rencontra; il fut frappé de son visage terreux.
—Tu as de la peine. Pourquoi?
Emmanuel ne voulait pas parler. Olivier insista affectueusement. Le petit persistait à se taire; mais sa mâchoire tremblait, comme s'il était près de pleurer. Olivier le prit par le bras et l'emmena chez lui. Bien qu'il éprouvât, lui aussi, pour la laideur et pour la maladie, cette répulsion instinctive et cruelle dont ne peuvent se défendre ceux qui ne sont pas nés avec des âmes de sœurs de charité, il n'en laissait rien voir.
—On t'a fait de la peine?
—Oui.
—Qu'est-ce qu'on t'a fait?
Le petit débonda son cœur. Il dit qu'il était laid. Il dit que ses camarades avaient dit que leur révolution n'était pas pour lui.
—Elle n'est pas pour eux non plus, mon petit, ni pour nous. Ce n'est pas l'affaire d'un jour. On travaille pour ceux qui viendront après nous.
Le petit était déçu que ce fût pour si tard.
—Est-ce que cela ne te fait pas plaisir de penser qu'on travaille pour donner le bonheur à des milliers de garçons comme toi, à des millions d'êtres?
Emmanuel soupira et dit:
—Ça serait pourtant bon, d'avoir un peu de bonheur, soi-même.
—Mon petit, il ne faut pas être un ingrat. Tu vis dans la plus belle ville, dans l'époque la plus riche en merveilles; tu n'es pas bête, et tu as de bons yeux. Pense à ce qu'il y a de choses à voir et à aimer autour de soi.
Il lui en montra quelques-unes.
L'enfant écoutait, hocha la tête et dit:
—Oui, mais on sera toujours enfermé dans cette peau!
—Mais non, tu en sortiras.
—Et alors, ce sera fini.
—Qu'est-ce que tu en sais?
Le petit fut stupéfait. Le matérialisme faisait partie du credo du grand-père; il pensait qu'il n'y avait que les calotins qui crussent à une vie éternelle. Il savait que son ami ne l'était point; et il se demanda si Olivier parlait sérieusement. Mais Olivier, le tenant par la main, lui parla longuement de sa foi idéaliste, de l'unité de la vie sans limites, qui n'a ni commencement ni fin, et dont les milliards d'êtres et les milliards d'instants ne sont que les rayons de l'unique soleil. Mais il ne le lui disait pas sous cette forme abstraite. D'instinct, en lui parlant, il s'adaptait à la pensée de l'enfant: les antiques légendes, les imaginations matérielles et profondes des vieilles cosmogonies lui revenaient à l'esprit; moitié riant, moitié sérieux, il parlait de la métempsycose et de la succession des formes innombrables où l'âme coule et se filtre, comme une source qui passe de bassins en bassins. Il y mêlait des ressouvenirs chrétiens et les images du soir d'été qui les baignait tous deux. Il était assis près de la fenêtre ouverte: le petit, debout près de lui, et la main dans sa main. C'était un samedi soir. Les cloches sonnaient. Les premières hirondelles, revenues depuis peu, rasaient les murs des maisons. Le ciel lointain riait au-dessus de la ville, qui s'enveloppait d'ombre. L'enfant, retenant son souffle, écoutait le conte de fées que lui disait son grand ami. Et Olivier, à son tour, réchauffé par l'attention de son petit auditeur, se laissait prendre à ses propres récits.
Il est, dans la vie, des secondes décisives où, de même que s'allument tout d'un coup dans la nuit d'une grande ville les lumières électriques, s'allume dans l'âme obscure la flamme éternelle. Il suffit d'une étincelle qui jaillisse d'une autre âme et transmette à celle qui attend, le feu de Prométhée. Ce soir de printemps, la tranquille parole d'Olivier alluma dans l'esprit que recélait le petit corps difforme, comme une lanterne bossuée, la lumière qui ne s'éteint plus. Aux raisonnements d'Olivier il ne comprenait rien, à peine les entendait-il. Mais ces légendes, ces images qui étaient pour Olivier de belles fables, des sortes de paraboles, en lui se faisaient chair, devenaient réalité. Le conte de fées s'animait, palpitait autour de lui. Et la vision qu'encadrait la fenêtre de la chambre, les hommes qui passaient dans la rue, les riches et les pauvres, et les hirondelles qui frôlaient les murs, et les chevaux harassés qui traînaient leur fardeau, et les pierres des maisons qui buvaient l'ombre du crépuscule, et le ciel pâlissant où mourait la lumière,—tout ce monde extérieur s'imprima brusquement en lui, comme un baiser. Ce ne fut qu'un éclair. Puis, cela s'éteignit. Il pensa à Rainette, et dit:
—Mais ceux qui vont à la messe, ceux qui croient au bon Dieu, c'est pourtant des toqués!
Olivier sourit:
—Ils croient, dit-il, comme nous. Nous croyons tous la même chose. Seulement, ils croient moins que nous. Ce sont des gens qui, pour voir la lumière, ont besoin de fermer leurs volets et d'allumer leur lampe. Ils mettent Dieu dans un homme. Nous avons de meilleurs yeux. Mais c'est toujours la même lumière que nous aimons.
Le petit retournait chez lui, par les rues sombres où les becs de gaz n'étaient pas encore allumés. Les paroles d'Olivier bourdonnaient dans sa tête. Il se disait qu'il est aussi cruel de se moquer des gens parce qu'ils ont de mauvais yeux que parce qu'ils sont bossus. Et il pensait à Rainette qui avait de jolis yeux; et il pensait qu'il les avait fait pleurer. Cela lui fut insupportable. Il revint sur ses pas, il alla à la maison du papetier. La fenêtre était encore entr'ouverte; il y coula doucement la tête et appela à voix basse:
—Rainette...
Elle ne répondit pas.
—Rainette! Je te dis pardon.
La voix de Rainette, dans l'ombre, dit:
—Méchant! Je te déteste.
—Pardon, répéta-t-il.
Il se tut. Puis, d'un élan soudain, il dit, plus bas encore, troublé, un peu honteux:
—Rainette, tu sais, je crois aussi à des bons Dieux, comme toi.
—C'est vrai?
—C'est vrai.
Il le disait surtout par générosité. Mais, après l'avoir dit, il y croyait un peu.
Ils restèrent sans parler. Ils ne se voyaient pas. La belle nuit, dehors! Le petit infirme murmura:
—Il fera bon, quand on sera mort!...
On entendait le souffle léger de Rainette.
Il dit:
—Bonne nuit, petite grenouille.
La voix attendrie de Rainette dit:
—Bonne nuit.
Il partit, allégé. Il était content que Rainette lui eût pardonné. Et, tout au fond de lui, il ne déplaisait pas au petit souffre-douleur qu'une autre eût souffert par lui.
Olivier était rentré dans sa retraite. Christophe ne tarda pas à l'y rejoindre. Décidément, leur place n'était pas dans le mouvement social révolutionnaire. Olivier ne pouvait pas s'enrôler avec ces combattants. Et Christophe ne le voulait pas. Olivier s'en écartait, au nom des faibles, opprimés; Christophe, au nom des forts, indépendants. Mais qu'ils se fussent retirés, celui-ci à la proue, celui-là à la poupe, ils n'en étaient pas moins sur le même bateau qui emportait l'armée des ouvriers et la société entière. Libre et sûr de sa volonté, Christophe contemplait, avec un intérêt provocant, la coalition des prolétaires; il aimait à se retremper dans la cuve populaire: cela le détendait; il en sortait plus gaillard et plus frais. Il continuait de voir Coquard et prenait ses repas, de temps en temps, chez Aurélie. Une fois là, il ne se surveillait guère, il s'abandonnait à son humeur fantasque; le paradoxe ne l'effrayait pas; et il trouvait un malin plaisir à pousser ses interlocuteurs jusqu'aux extrêmes conséquences de leurs principes, absurdes et enragées. On ne savait jamais s'il parlait ou non sérieusement: car il se passionnait en parlant, et il finissait par oublier son intention paradoxale du début. L'artiste se laissait griser par l'ivresse des autres. En un de ces moments d'émotion esthétique, il improvisa, dans l'arrière-boutique d'Aurélie, un chant révolutionnaire qui, aussitôt répété, dès le lendemain se répandit parmi les groupes ouvriers. Il se compromettait. La police le surveillait. Manousse, qui avait des intelligences au cœur de la place, fut averti par un de ses amis, Xavier Bernard, jeune fonctionnaire de la préfecture de police, qui se mêlait de littérature et se disait toqué de la musique de Christophe—(car le dilettantisme et l'esprit anarchique s'étaient glissés jusque parmi les chiens de garde de la troisième République).
—Votre Krafft est en train de jouer un vilain jeu, lui avait dit Bernard. Il fait le fier à-bras. Nous savons ce qu'il en faut penser; mais on ne serait pas fâché, en haut lieu, de pincer un étranger—qui plus est, un Allemand—dans ces mic-mac révolutionnaires: c'est le moyen classique pour déconsidérer le parti et pour y jeter les soupçons. Si ce nigaud ne fait pas attention, nous allons être obligés de l'arrêter. C'est ennuyeux. Avertissez-le!
Manousse avertit Christophe; Olivier le supplia d'être prudent. Christophe ne prit pas l'avis au sérieux.
—Bah! dit-il, chacun sait que je ne suis pas dangereux. J'ai bien le droit de m'amuser! J'aime ces gens, ils travaillent comme moi, ils ont une foi comme moi. À la vérité, ce n'est pas la même, nous ne sommes pas du même camp... Très bien! On se battra donc. Ce n'est pas pour me déplaire... Que veux-tu? Je ne peux pas rester, comme toi, recroquevillé dans ma coquille. J'étouffe chez les bourgeois.
Olivier, qui n'avait pas des poumons aussi exigeants, se trouvait bien de son logis étroit et de la calme société de ses deux amies, encore que l'une d'elles, Mme Arnaud, se consacrât maintenant aux œuvres de bienfaisance, et que l'autre, Cécile, fût absorbée dans les soins de l'enfant, jusqu'à ne plus parler que de lui et avec lui, sur ce ton gazouillant, bêtifiant, qui tâche de se modeler sur celui de l'oiselet et de muer sa chanson informe en un parler humain.
De son passage dans les milieux ouvriers, il lui était resté deux connaissances. Deux indépendants, comme lui. L'un, Guérin, était tapissier. Il travaillait, à sa fantaisie, d'une façon capricieuse, mais adroite. Il aimait son métier, il avait pour les objets d'art un goût naturel, développé par l'observation, le travail, les visites dans les musées. Olivier lui avait fait réparer un meuble ancien: le travail était difficile, et l'ouvrier s'en était acquitté habilement; il y avait dépensé de la peine et du temps: il ne réclama à Olivier qu'un modeste salaire, tant il était heureux d'avoir réussi. Olivier, s'intéressant à lui, l'interrogea sur sa vie, tâcha de savoir ce qu'il pensait du mouvement ouvrier. Guérin n'en pensait rien; il ne s'en souciait pas. Il n'était pas de cette classe. Il n'était d'aucune classe. Il était lui. Il lisait peu. Toute sa formation intellectuelle s'était faite par les sens, l'œil, la main, le goût inné au vrai peuple de Paris. Il était un homme heureux. Le type n'en est pas rare dans la petite bourgeoisie ouvrière, qui est une des races les plus intelligentes de la nation: car elle réalise un bel équilibre du travail manuel et d'une activité saine de l'esprit.
L'autre connaissance d'Olivier était d'une espèce plus originale. C'était un facteur, qui se nommait Hurteloup. Bel homme, grand, les yeux clairs, petite barbe et moustache blondes, l'air ouvert et gai. Un jour qu'il apportait une lettre recommandée, il était entré dans la chambre d'Olivier. Pendant qu'Olivier signait, il faisait le tour de la bibliothèque, le nez sur les titres des volumes:
—Ha! ha! fit-il, vous avez les classiques...
Il ajouta:
—Moi, je collectionne les bouquins d'histoire sur la Bourgogne.
—Vous êtes Bourguignon? demanda Olivier.
—«Bourguignon salé, L'épée au côté, La barbe au menton, Saute y Bourguignon!»
répondit, en riant, le facteur. Je suis du pays d'Avallon. J'ai des papiers de famille qui datent de 1200 et quelque...
Olivier, intrigué, voulut en savoir davantage. Hurteloup ne demandait qu'à parler. Il appartenait en effet à une des plus vieilles familles de Bourgogne. Un de ses ancêtres était à la croisade de Philippe Auguste; un autre, secrétaire d'État sous Henri II. La décadence avait commencé, dès le XVIIe siècle. Au temps de la Révolution, la famille, ruinée et déchue, avait fait le plongeon dans la mare populaire. Maintenant, elle revenait à la surface, par le probe travail, la vigueur physique et morale du facteur Hurteloup, et sa fidélité à sa race. Son meilleur passe-temps était de réunir des documents historiques et généalogiques, se rapportant aux siens ou à leur pays d'origine. À ses heures de congé, il allait aux Archives copier de vieux papiers. Quand il ne les comprenait pas, il demandait l'explication à un de ses clients, Chartiste ou Sorbonnard. Son illustre ascendance ne lui tournait pas la tête; il en parlait, en riant, sans l'ombre de récrimination contre le mauvais sort. Il avait une gaieté insouciante et robuste, qui faisait plaisir à voir. Et Olivier, le regardant, pensait au va-et-vient mystérieux de la vie des races, qui coule à pleins bords pendant des siècles, pendant des siècles disparaît sous terre, puis ressurgit après avoir drainé au fond du sol des énergies nouvelles. Le peuple lui apparaissait un réservoir immense où se perdent les fleuves du passé et d'où ressortent les fleuves de l'avenir, qui, sous un autre nom, sont bien souvent les mêmes.
Guérin et Hurteloup lui plaisaient; mais ils ne pouvaient lui être une société; entre eux et lui, peu de conversation possible. Le petit Emmanuel l'occupait davantage; il venait chez lui presque chaque soir. Depuis l'entretien magique, une révolution s'était faite chez l'enfant. Il s'était jeté dans la lecture avec une fureur de savoir. Il sortait de ses livres, abruti. Il semblait moins intelligent qu'avant; il parlait à peine; Olivier n'arrivait plus à lui arracher que des monosyllabes; aux questions, Emmanuel répondait des âneries. Olivier se décourageait; il tâchait de n'en rien montrer; mais il croyait qu'il s'était trompé et que le petit était tout à fait stupide. Il ne voyait pas le travail formidable d'incubation fiévreuse, qui s'opérait dans cette âme. Il était un mauvais pédagogue, plus capable de jeter au hasard dans les champs les poignées de bon grain que de sarcler la terre et de creuser les sillons.—La présence de Christophe ajoutait au trouble. Olivier éprouvait une gêne à exhiber son petit protégé; il était honteux de la bêtise d'Emmanuel, qui devenait accablante quand Christophe était là. L'enfant se renfermait alors dans un mutisme farouche. Il haïssait Christophe, parce qu'Olivier l'aimait; il ne supportait pas qu'un autre eût place dans le cœur de son maître. Ni Christophe ni Olivier ne se doutait de la frénésie d'amour et de jalousie qui rongeait cet enfant. Cependant, Christophe avait passé par là, jadis! Mais il ne se reconnaissait pas en cet être, fabriqué d'un autre métal que le sien. En cet amalgame obscur d'hérédités malsaines, tout—l'amour et la haine et le génie latent—rendait un autre son.
Le premier Mai approchait.
Une rumeur inquiète parcourait Paris. Les matamores de la C. G. T. contribuaient à la répandre. Leurs journaux annonçaient le grand jour arrivé, convoquaient les milices ouvrières, et lançaient le mot d'épouvante qui atteint les bourgeois à l'endroit le plus sensible: au ventre... Feri ventrem!... Ils les menaçaient de la grève générale. Les Parisiens épeurés partaient pour la campagne, ou s'approvisionnaient comme pour un siège. Christophe avait rencontré Canet, dans son auto, rapportant deux jambons et un sac de pommes de terre; il était hors de lui; il ne savait plus au juste de quel parti il était; on le voyait tour à tour vieux républicain, royaliste, et révolutionnaire. Son culte de la violence était une boussole affolée, dont l'aiguille sautait du nord au midi et du midi au nord. En public, il continuait de faire chorus aux rodomontades de ses amis; mais il eût pris in petto le premier dictateur venu, pour balayer le spectre rouge.
Christophe riait de cette universelle poltronnerie. Il était convaincu qu'il ne se produirait rien. Olivier en était moins sûr. De sa naissance bourgeoise, il lui restait quelque chose de ce petit tremblement éternel que cause à la bourgeoisie le souvenir et l'attente de la Révolution.
—Allons donc! disait Christophe, tu peux dormir tranquille. Elle n'est pas pour demain, ta Révolution! Vous en avez tous peur. La peur des coups... Elle est partout. Chez les bourgeois, dans le peuple, par toute la nation, par toutes les nations d'Occident. On n'a plus assez de sang, on a peur de le perdre. Depuis quarante ans, tout se passe en paroles. Regarde un peu votre fameuse Affaire! Avez-vous assez crié: «Mort! Sang! Carnage!» ... Ô cadets de Gascogne! Que de salive et d'encre! Combien de gouttes de sang?
—Ne t'y fie pas, disait Olivier. Cette peur du sang, c'est l'instinct secret qu'au premier sang versé, la bête délirera; le masque du civilisé tombera, la brute montrera son mufle aux crocs féroces, et Dieu sait alors qui la pourra museler! Chacun hésite devant la guerre; mais quand la guerre éclatera, elle sera atroce...
Christophe haussait les épaules, et disait que ce n'était pas pour rien que l'époque avait pour héros Cyrano le hâbleur et le poulet fanfaron, Chantecler,—les héros qui mentent.
Olivier hochait la tête. Il savait qu'en France hâbler est le commencement d'agir. Toutefois, pour le premier Mai, il ne croyait pas plus que Christophe à la Révolution: on l'avait trop annoncée, et le gouvernement se tenait sur ses gardes. Il y avait lieu de croire que les stratèges de l'émeute remettraient le combat à un moment plus opportun.
Dans la seconde quinzaine d'avril, Olivier eut un accès de grippe; elle le reprenait, chaque hiver, à peu près vers la même date, et elle réveillait une bronchite ancienne. Christophe s'installa chez lui, deux ou trois jours. Le mal fut assez léger et passa rapidement. Mais il amena, comme à l'ordinaire, chez Olivier, une fatigue morale et physique qui persista quelque temps après que la fièvre fut tombée. Il restait au lit, étendu, pendant des heures, et il n'avait pas envie de bouger, il regardait. Christophe qui lui tournait le dos, travaillant à sa table.
Christophe s'absorbait dans son travail. Quand il était las d'écrire, il se levait brusquement et allait au piano; il jouait, non ce qu'il avait écrit, mais ce qui lui venait sous les doigts. Alors, se passait un phénomène étrange. Tandis que ce qu'il écrivait était conçu dans un style qui rappelait ses œuvres antérieures, ce qu'il jouait paraissait d'un autre homme. C'était un monde au souffle rauque et déréglé. Il y avait là un égarement, une incohérence violente ou brisée, ne rappelant en rien la puissante logique qui régnait dans le reste de sa musique. On eût dit que ces improvisations irréfléchies, qui échappaient à l'œil de la conscience, qui jaillissaient de la chair plus que de la pensée, comme un cri d'animal, révélassent un déséquilibre de l'âme, un orage se préparant, au fond de l'avenir. Christophe ne s'en apercevait pas; mais Olivier écoutait, regardait Christophe, et il était vaguement inquiet. Dans son état de faiblesse, il avait une pénétration singulière, lointaine: il apercevait des choses que nul ne remarquait.
Christophe, plaquant un dernier accord, s'arrêta en sueur, hagard; il promena autour de lui son regard encore trouble, rencontra le regard d'Olivier, se mit à rire, et retourna à sa table. Olivier demanda:
—Qu'est-ce que c'était, Christophe?
—Rien du tout, dit Christophe. Je remue l'eau, pour attirer le poisson.
—Est-ce que tu vas écrire cela?
—Cela? Quoi, cela?
—Ce que tu as dit.
—Et qu'est-ce que j'ai dit? Je ne me souviens déjà plus.
—Mais à quoi pensais-tu?
—Je ne sais pas, dit Christophe, se passant la main sur le front.
Il se remit à écrire. Le silence retomba dans la chambre des deux amis. Olivier continuait de regarder Christophe. Christophe sentait ce regard; et il se retourna. Les yeux d'Olivier le couvaient avec tant d'affection!
—Paresseux! dit-il gaiement.
Olivier soupira.
—Qu'as-tu? demanda Christophe.
—Ô Christophe! dire qu'il y a tant de choses en toi, là, près de moi, des trésors que tu donneras aux autres et dont je n'aurai pas ma part!...
—Es-tu fou? Qu'est-ce qui te prend?
—Quelle sera ta vie? Par quels dangers, par quelles épreuves passeras-tu encore?... Je voudrais être avec toi... Je ne verrai rien de tout cela. Je resterai stupidement en chemin.
—Pour stupide, tu l'es. Crois-tu, par hasard, que même si tu le voulais, je te laisserais en route?
—Tu m'oublieras, dit Olivier.
Christophe se leva, et alla s'asseoir sur le lit, près d'Olivier; il lui prit les poignets, moites d'une sueur de faiblesse. Le col de la chemise s'était ouvert; on voyait la maigre poitrine, la peau frêle et tendue comme une voile qu'un souffle de vent gonfle et qui va se déchirer. Les robustes doigts de Christophe reboutonnèrent maladroitement le col. Olivier se laissait faire.
—Cher Christophe! dit-il tendrement, j'ai eu pourtant un grand bonheur dans ma vie!
—Ah! çà, qu'est-ce que ces idées? dit Christophe, tu vas aussi bien que moi.
—Oui, dit Olivier.
—Alors, pourquoi dis-tu des sottises?
—J'ai tort, fit Olivier, honteux et souriant. C'est cette grippe qui m'abat.
—Il faut se secouer. Houp! Lève-toi.
—Pas maintenant. Plus tard.
Il restait à rêver. Le lendemain, il se leva. Mais ce fut pour continuer de rêvasser, au coin du feu.
Avril était doux et brumeux. À travers le voile tiède des brouillards argentés, les petites feuilles vertes dépliaient leurs cocons, les oiseaux invisibles chantaient le soleil caché. Olivier dévidait le fuseau de ses souvenirs. Il se revoyait enfant, dans le train qui l'emportait de sa petite ville, au milieu du brouillard, avec sa mère qui pleurait. Antoinette était seule, à l'autre coin du wagon... De délicats profils, des paysages fins, se peignaient au fond de ses yeux. De beaux vers venaient d'eux-mêmes agencer leurs syllabes et leurs rythmes chantants. Il était près de sa table; il n'avait qu'à étendre le bras pour prendre sa plume et noter ces visions poétiques. Mais la volonté lui manquait; il était las; il savait que le parfum de ses rêves s'évaporerait dès qu'il voudrait les fixer. C'était toujours ainsi: le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer; son esprit était un vallon plein de fleurs; mais nul n'en avait l'accès; et dès qu'on les cueillait, les fleurs se flétrissaient. À peine quelques-unes avaient pu languissamment survivre, quelques frêles nouvelles, quelques pièces de vers, qui exhalaient une haleine suave et mourante. Cette impuissance artistique avait été longtemps un des plus gros chagrins d'Olivier. Sentir tant de vie en soi, que l'on ne peut pas sauver!...—Maintenant, il était résigné. Les fleurs n'ont pas besoin qu'on les voie, pour fleurir. Elles n'en sont que plus belles dans les champs où nulle main ne les cueille. Heureux, les champs en fleurs qui rêvent, au soleil!—De soleil, il n'y en avait guère; mais les rêves d'Olivier n'en fleurissaient que mieux. Que d'histoires, tristes, tendres, fantasques, il se raconta, ces jours-là! Elles venaient on ne sait d'où, voguaient comme des nuages blancs sur un ciel d'été, elles se fondaient dans l'air, d'autres leur succédaient; il en était peuplé. Parfois, le ciel restait vide; dans sa lumière, Olivier s'engourdissait, jusqu'au moment où de nouveau glissaient, leurs ailes éployées, les barques silencieuses du rêve.
Le soir, le petit bossu venait. Olivier était si plein de ses histoires qu'il lui en conta une, souriant et absorbé. Que de fois il parlait ainsi, regardant devant lui, sans que l'enfant soufflât mot! Il finissait par oublier sa présence... Christophe, qui arriva au milieu du récit, fut saisi de sa beauté, et demanda à Olivier de recommencer l'histoire. Olivier s'y refusa:
—Je suis comme toi, dit-il, je ne la sais déjà plus.
—Ce n'est pas vrai, dit Christophe; toi, tu es un diable de Français qui sait toujours tout ce qu'il dit et fait, tu n'oublies jamais rien.
—Hélas! fit Olivier.
—Recommence, alors.
—Cela me fatigue. À quoi bon?
Christophe était fâché.
—Ce n'est pas bien, dit-il. À quoi te sert ta pensée? Ce que tu as, tu le jettes. C'est perdu pour jamais.
—Rien n'est perdu, dit Olivier.
Le petit bossu sortit de l'immobilité ou il était resté pendant le récit d'Olivier,—tourné vers la fenêtre, les yeux vagues, la figure froncée, l'air hostile, sans qu'on pût deviner ce qu'il pensait. Il se leva et dit:
—Il fera beau, demain.
—Je parie, dit Christophe à Olivier, qu'il n'a même pas écouté.
—Demain, le premier Mai, continua Emmanuel, dont la figure maussade s'illuminait.
—C'est son histoire, à lui, dit Olivier. Tu me la conteras demain.
—Balivernes! dit Christophe.
Le lendemain, Christophe vint prendre Olivier, pour faire une promenade dans Paris. Olivier était guéri; mais il éprouvait toujours son étrange lassitude; il ne tenait pas à sortir, il avait une crainte vague, il n'aimait pas à se mêler à la foule. Son cœur et son esprit étaient braves; la chair était débile. Il avait peur des cohues, des bagarres, de toutes les brutalités; il savait trop qu'il était fait pour en être victime, sans pouvoir—sans vouloir—se défendre: car il avait horreur de faire souffrir, autant que de souffrir. Les corps maladifs répugnent plus que les autres à la souffrance physique, parce qu'ils la connaissent mieux, et que leur imagination la leur représente plus immédiate et plus saignante. Olivier rougissait de cette lâcheté de son corps que contredisait le stoïcisme de sa volonté, et il s'efforçait de la combattre. Mais, ce matin, tout contact avec les hommes lui était pénible, il eût voulu rester enfermé, tout le jour. Christophe le semonça, le railla, voulut à tout prix qu'il sortit, pour s'arracher à sa torpeur: depuis dix jours il n'avait pas pris l'air. Olivier faisait mine de ne pas entendre. Christophe dit:
—C'est bon, je m'en vais sans toi. Je vais voir leur premier Mai. Si je ne suis pas revenu ce soir, tu te diras que je suis coffré.
Il partit. Dans l'escalier, Olivier le rejoignit. Il ne voulait pas laisser son ami aller seul.
Peu de monde dans les rues. Quelques petites ouvrières, fleuries d'un brin de muguet. Des ouvriers endimanchés se promenaient, d'un air désœuvré. À des coins de rues, près des stations du Métro, des agents, par paquets, se tenaient dissimulés. Les grilles du Luxembourg étaient fermées. Le temps restait toujours brumeux et tiède. Il y avait si longtemps qu'on n'avait vu le soleil!... Les deux amis allaient au bras l'un de l'autre. Ils parlaient peu; ils s'aimaient bien. Quelques mots évoquaient des choses intimes et passées. Devant une mairie, ils s'arrêtèrent pour regarder le baromètre, qui avait une tendance à remonter.
—Demain, dit Olivier, je verrai le soleil.
Ils étaient tout près de la maison de Cécile. Ils pensèrent à entrer pour embrasser l'enfant.
—Non, ce sera pour le retour.
De l'autre côté de l'eau, ils commencèrent à rencontrer plus de monde. Des promeneurs paisibles, des costumes et des visages du dimanche; des badauds avec leurs enfants; des ouvriers qui flânaient. Deux ou trois portaient à la boutonnière l'églantine rouge; ils avaient l'air inoffensifs: c'étaient des révolutionnaires qui se forçaient à l'être; on sentait chez eux un cœur optimiste, qui se satisfaisait des moindres occasions de bonheur: qu'il fit beau ou simplement passable, en ce jour de congé, ils en étaient reconnaissants... ils ne savaient trop à qui... à tout ce qui les entourait. Ils allaient sans se presser, épanouis, admirant les bourgeons des arbres, les toilettes des petites filles qui passaient; ils disaient avec orgueil:
—Il n'y a qu'à Paris qu'on peut voir des enfants aussi bien habillés...
Christophe plaisantait le fameux mouvement prédit... Bonnes gens!... Il avait de l'affection pour eux, avec un grain de mépris.
À mesure qu'ils avançaient, la foule s'épaississait. De louches figures blêmes, des gueules crapuleuses, se glissaient dans le courant, aux aguets, attendant l'heure et la proie à happer. La bourbe était remuée. À chaque pas, la rivière se faisait plus trouble. Maintenant, elle coulait, opaque. Comme des bulles d'air venues du fond qui montent à la surface grasse, des voix qui s'appelaient, des coups de sifflet, des cris de camelots, perçaient le bruissement de cette multitude et en faisaient mesurer les couches amoncelées. Au bout de la rue, près du restaurant d'Aurélie, c'était un bruit d'écluses. La foule se brisait contre des barrages de police et de troupes. Devant l'obstacle, elle formait une masse pressée, qui houlait, sifflait, chantait, riait, avec des remous contradictoires... Rire du peuple, seul moyen d'exprimer mille sentiments obscurs, qui ne peuvent trouver un débouché par les mots!...
Cette foule n'était pas hostile. Elle ignorait ce qu'elle voulait. En attendant qu'elle le sût, elle s'amusait,—à sa façon, nerveuse, brutale, sans méchanceté encore,—à pousser et à être poussée, à insulter les agents, ou à s'apostropher. Mais peu à peu, elle s'énervait. Ceux qui venaient par derrière, impatientés de ne rien voir, étaient d'autant plus provocants qu'ils avaient moins à risquer, sous le couvert de ce bouclier humain. Ceux qui étaient devant, écrasés entre ceux qui poussaient et ceux qui résistaient, s'exaspéraient d'autant plus que leur situation devenait intolérable; la force du courant qui les pressait centuplait leur propre force. Et tous, à mesure qu'ils étaient plus serrés les uns contre les autres, comme un bétail, sentaient la chaleur du troupeau qui leur pénétrait la poitrine et les reins; il leur semblait qu'ils ne formaient qu'un bloc; et chacun était tous, et chacun était un géant Briarée. Une vague de sang refluait, par moments, au cœur du monstre à mille têtes; les regards se faisaient haineux, et les cris meurtriers. Des individus qui se dissimulaient, au troisième ou au quatrième rang, commencèrent à jeter des pierres. Aux fenêtres des maisons, des familles regardaient; elles se croyaient au spectacle; elles excitaient la foule, et attendaient, avec un petit frémissement d'impatience angoissée, que la troupe chargeât.
Au milieu de ces masses compactes, à coups de genoux et de coudes, Christophe se frayait son chemin, comme un coin. Olivier le suivait. Le bloc vivant s'entr'ouvrait, un instant, pour les laisser passer, et se refermait aussitôt derrière eux. Christophe jubilait. Il avait complètement oublié que, cinq minutes avant, il niait la possibilité d'un mouvement populaire. À peine avait-il mis la jambe dans le courant qu'il était happé: étranger à cette foule française et à ses revendications, il s'y était subitement fondu; peu lui importait ce qu'elle voulait: il voulait! Peu lui importait où il allait: il allait, respirant ce souffle de démence...
Olivier suivait, entraîné, mais sans joie, lucide, ne perdant jamais la conscience de soi, mille fois plus étranger que Christophe aux passions de ce peuple qui était le sien, et emporté pourtant par elles comme une épave. La maladie, qui l'avait affaibli, détendait ses liens avec la vie. Qu'il se sentait loin de ces gens!... Comme il était sans délire et que son esprit était libre, les plus petits détails des choses s'inscrivaient en lui. Il regardait avec délices la nuque dorée d'une fille devant lui, son cou pâle et fin. Et en même temps, l'âcre odeur qui fermentait de ces corps entassés l'écœurait.
—Christophe! supplia-t-il.
Christophe n'écoutait pas.
—Christophe!
—Hé?
—Rentrons.
—Tu as peur? dit Christophe.
Il continua son chemin. Olivier, avec un sourire triste, le suivit.
À quelques rangs devant eux, dans la zone dangereuse où le peuple refoulé formait comme une barre, il aperçut juché sur le toit d'un kiosque à journaux son ami le petit bossu. Accroché des deux mains, accroupi dans une pose incommode, il regardait en riant par delà la muraille des troupes; et il se retournait vers la foule, d'un air de triomphe. Il remarqua Olivier, et lui adressa un regard rayonnant; puis, il se mit de nouveau à épier là-bas, du côté de la place, avec des yeux élargis d'espoir, attendant... Quoi donc?—Ce qui devait venir... Il n'était pas le seul. Bien d'autres, autour de lui, attendaient le miracle! Et Olivier, regardant Christophe, vit que Christophe attendait aussi...
Il appela l'enfant, lui cria de descendre. Emmanuel fit mine de ne pas entendre, et ne regarda plus. Il avait vu Christophe. Il était bien aise de s'exposer dans la bagarre, en partie pour montrer son courage à Olivier, en partie pour le punir de ce qu'il était avec Christophe.
Cependant, ils avaient retrouvé dans la foule quelques-uns de leurs amis,—Coquard à la barbe d'or, qui, lui, n'attendait rien que quelques bousculades, et qui, d'un œil expert, surveillait le moment où le vase allait déborder. Plus loin, la belle Berthe, qui échangeait des mots verts avec ses voisins, en se faisant peloter. Elle avait réussi à se glisser au premier rang, et elle s'enrouait à insulter les agents. Coquard s'approcha de Christophe. Christophe, en le voyant, retrouva sa gouaillerie:
—Qu'est-ce que j'avais dit? Il ne se passera rien du tout.
—Savoir! dit Coquard. Ne restez pas trop là. Ça ne tardera pas à se gâter.
—Quelle blague! fit Christophe.
À ce moment, les cuirassiers, lassés de recevoir des pierres, avancèrent pour déblayer les entrées de la place; les brigades centrales marchaient devant, au pas de course. Aussitôt, la débandade commença. Selon le mot de l'Évangile, les premiers furent les derniers. Mais ils s'appliquèrent à ne pas le rester longtemps. Pour se dédommager de leur déroute, les fuyards furieux huaient ceux qui les poursuivaient, et criaient: «Assassins!» avant que le premier coup eût été porté. Berthe filait entre les rangs, comme une anguille, et poussait des cris aigus. Elle rejoignit ses amis; à l'abri derrière le vaste dos de Coquard, elle reprit haleine, se serra contre Christophe, lui pinça le bras, par peur ou pour toute autre raison, décocha une œillade à Olivier, et montra le poing à l'ennemi, en glapissant. Coquard prit Christophe par le bras, et lui dit:
—Allons chez Aurélie.
Ils n'avaient que quelques pas à faire. Avec Graillot, Berthe les y avait précédés. Christophe allait entrer, suivi par Olivier. La rue était en dos d'âne. Du trottoir, devant la crèmerie, on dominait la chaussée, du haut de cinq à six marches. Olivier respirait, sorti du flot. Il répugna à l'idée de se retrouver dans l'atmosphère empestée du cabaret et les braillements de ces énergumènes. Il dit à Christophe:
—Je vais à la maison.
—Va, mon petit, dit Christophe, je te rejoindrai dans une heure.
—Ne t'expose plus, Christophe!
—Trembleur! fit Christophe, en riant.
Il entra dans la crèmerie.
Olivier allait tourner l'angle de la boutique. Quelques pas encore, et il était dans une ruelle transversale qui l'éloignait de la bousculade. L'image de son petit protégé lui traversa l'esprit. Il se retourna et le chercha des yeux. Il l'aperçut, à l'instant précis où Emmanuel, qui s'était laissé choir de son poste d'observation, roulait par terre, bousculé par la foule; les fuyards passaient dessus; les agents arrivaient. Olivier ne réfléchit point: il sauta en bas des marches, et courut au secours. Un terrassier vit le danger, les sabres dégainés, Olivier qui tendait la main à l'enfant pour le relever, le flot brutal des agents qui les renversaient tous deux. Il cria, et se précipita, à son tour. Des camarades le suivirent en courant. D'autres, qui étaient sur le seuil du cabaret. Puis, à leurs appels, les autres qui étaient rentrés. Les deux bandes se prirent à la gorge, comme des chiens. Et les femmes, restées en haut des marches, hululaient.—Ainsi, le petit bourgeois aristocrate déclencha le ressort de la bataille, que nul ne voulait moins que lui...
Christophe, entraîné par les ouvriers, s'était jeté dans la bagarre, sans savoir qui l'avait causée. Il était à cent lieues de penser qu'Olivier s'y trouvait mêlé. Il le croyait bien loin déjà, tout à fait à l'abri. Impossible de rien voir du combat. Chacun avait assez à faire de regarder qui l'attaquait. Olivier avait disparu dans le tourbillon: une barque qui coule au fond... Un coup de pointe, qui ne lui était pas destiné, l'avait atteint au sein gauche; il venait de tomber; la foule le piétinait. Christophe avait été balayé par un remous jusqu'à l'autre extrémité du champ de bataille. Il n'y apportait aucune animosité; il se laissait pousser et poussait avec allégresse, ainsi qu'à une foire de village. Il pensait si peu à la gravité des choses qu'il eut l'idée bouffonne, empoigné par un agent à la carrure énorme et l'empoignant à bras-le-corps, de lui dire:
—Un tour de valse, mademoiselle?
Mais un second agent lui ayant sauté sur le dos, il se secouait comme un sanglier, et il les bourrait de coups de poing tous les deux: il n'entendait pas se laisser prendre. L'un de ses adversaires, celui qui l'avait saisi par derrière, roula sur les pavés. L'autre, furieux, dégaina. Christophe vit la pointe du sabre à deux doigts de sa poitrine; il l'esquiva et, tordant le poignet de l'homme, il tâcha de lui arracher l'arme. Il ne comprenait plus; jusqu'à ce moment, ce lui avait semblé un jeu... Ils restaient là à lutter, et ils se soufflaient au visage. Il n'eut pas le temps de réfléchir. Il aperçut le meurtre dans les yeux de l'autre; et le meurtre s'éveilla en lui. Il vit qu'il allait être égorgé comme un mouton. D'un brusque mouvement, il retourna le poignet et le sabre contre la poitrine de l'homme; il enfonça, il sentit qu'il tuait, il tua. Et soudain, tout changea, à ses yeux; il était ivre, il hurla.
Ses cris produisirent un effet inimaginable. La foule avait flairé le sang. En un instant, elle devint une meute féroce. On tirait, de tous côtés. Aux fenêtres des maisons parut le drapeau rouge. Et le vieil atavisme des révolutions parisiennes fit surgir une barricade. La rue fut dépavée, des becs de gaz tordus, des arbres abattus, un omnibus renversé. On utilisa une tranchée ouverte depuis des mois pour les travaux du Métropolitain. Les grilles de fonte, autour des arbres, brisées en morceaux, fournirent des projectiles. Des armes sortaient des poches et du fond des maisons. En moins d'une heure, ce fut l'insurrection: tout le quartier en état de siège. Et sur la barricade, Christophe, méconnaissable, hurlait son chant révolutionnaire, que vingt voix répétaient.
Olivier avait été porté chez Aurélie. Il était sans connaissance. On l'avait déposé dans l'arrière-boutique sombre, sur un lit. Au pied, le petit bossu se tenait, atterré. Berthe avait eu d'abord une grosse émotion: elle avait cru, de loin, que Graillot était blessé, et son premier cri, en reconnaissant Olivier, avait été:
—Quel bonheur! Je croyais que c'était Léopold...
Maintenant apitoyée, elle embrassait Olivier, et lui soutenait la tête sur l'oreiller. Avec sa tranquillité habituelle, Aurélie avait défait les vêtements et appliquait un premier pansement. Manousse Heimann se trouvait là fort à propos, avec Canet, son inséparable. Par curiosité, comme Christophe, ils étaient venus regarder la manifestation; ils avaient assisté à la bagarre et vu tomber Olivier. Canet pleurait comme un veau; et en même temps, il pensait:
—Que suis-je venu faire dans cette galère?
Manousse examina le blessé; tout de suite il le jugea perdu. Il avait de la sympathie pour Olivier; mais il n'était pas homme à s'attarder sur l'irrémédiable; et il ne s'occupa plus de lui, pour songer à Christophe. Il admirait Christophe, comme un cas pathologique. Il savait ses idées sur la Révolution; et il voulait l'arracher au danger stupide que Christophe courait pour une cause qui n'était pas la sienne. Le risque de se faire casser la tête dans l'échauffourée n'était pas le seul: si Christophe était pris, tout le désignait à des représailles. On l'en avait prévenu depuis longtemps, la police le guettait; on lui ferait endosser non seulement ses sottises, mais aussi celles des autres. Xavier Bernard, que Manousse venait de rencontrer, rôdant parmi la foule, autant par amusement que par devoir professionnel, lui avait fait signe en passant, et lui avait dit:
—Votre Krafft est idiot. Croiriez-vous qu'il est en train de faire le joli cœur sur la barricade! Nous ne le raterons pas, cette fois. Nom de Dieu! Faites-le filer.
Plus facile à dire qu'à faire! Si Christophe venait à savoir qu'Olivier mourait, il deviendrait fou furieux, il tuerait, il serait tué. Manousse dit à Bernard:
—S'il ne part pas sur-le-champ, il est perdu. Je vais l'enlever.
—Comment?
—Dans l'auto de Canet, qui est là, au coin de la rue.
—Mais pardon, pardon... dit Canet, suffoqué.
—Tu le mèneras à Laroche, continua Manousse. Vous arriverez à temps pour l'express de Pontarlier. Tu l'emballeras pour la Suisse.
—Il ne voudra jamais.
—Il voudra. Je vais lui dire que Jeannin l'y rejoindra, qu'il est déjà parti.
Sans écouter les objections de Canet, Manousse alla chercher Christophe sur la barricade. Il n'était pas fort brave, il faisait le gros dos, chaque fois qu'il entendait un coup de feu; et il comptait les pavés sur lesquels il marchait,—(nombre pair ou impair)—pour savoir s'il serait tué. Mais il ne recula pas, il alla jusqu'au bout. Quand il arriva, Christophe, juché sur une roue de l'omnibus renversé, s'amusait à tirer en l'air des coups de revolver. Autour de la barricade, la tourbe de Paris, vomie des pavés, avait grossi comme l'eau sale d'un égout après une forte pluie. Les premiers combattants étaient noyés par elle. Manousse héla Christophe, qui lui tournait le dos. Christophe n'entendit pas. Manousse grimpa vers lui, le tira par la manche. Christophe le repoussa, faillit le faire tomber. Manousse, tenace, de nouveau se hissa, et cria:
—Jeannin...
Dans le vacarme, le reste de la phrase se perdit. Christophe se tut brusquement, laissa tomber son revolver, et, dégringolant de son échafaudage, il rejoignit Manousse, qui l'entraîna.
—Il faut fuir, dit Manousse.
—Où est Olivier?
—Il faut fuir, répéta Manousse.
—Pourquoi diable? dit Christophe.
—Dans une heure, la barricade sera prise. Ce soir, vous serez arrêté.
—Et qu'est-ce que j'ai fait?
—Regardez vos mains... Allons!... Votre affaire est claire, on ne vous épargnera pas. Tous vous ont reconnu. Pas un instant à perdre.
—Où est Olivier?
—Chez lui.
—Je vais le rejoindre.
—Impossible. La police vous attend, à la porte. Il m'envoie vous prévenir. Filez.
—Où voulez-vous que j'aille?
—En Suisse. Canet vous enlève dans son auto.
—Et Olivier?
—Nous n'avons pas le temps de causer...
—Je ne pars pas sans le voir.
—Vous le verrez là-bas. Il vous retrouvera demain. Il prend le premier train. Vite! Je vous expliquerai.
Il empoigna Christophe. Christophe, étourdi par le bruit et par le vent de folie qui venait de souffler en lui, incapable de comprendre ce qu'il avait fait et ce qu'on demandait de lui, se laissa entraîner. Manousse le prit par un bras, de l'autre main prit Canet, qui n'était pas ravi du rôle qu'on lui attribuait dans l'affaire; et il les installa dans l'auto. Le bon Canet eût été navré que Christophe fût pris; mais il eût préféré que ce fût un autre que lui qui le sauvât. Manousse le connaissait. Et comme sa poltronnerie lui inspirait des doutes, sur le point de les quitter, au moment où l'auto s'ébrouait pour partir, il se ravisa soudain, et monta auprès d'eux.
Olivier n'avait pas repris connaissance. Il n'y avait plus dans la chambre qu'Aurélie et le petit bossu. La triste chambre, sans air et sans lumière! Il faisait presque nuit... Olivier, un instant, émergea de l'abîme. Sur sa main il sentit les lèvres et les larmes d'Emmanuel. Il sourit faiblement, et mit avec effort sa main sur la tête de l'enfant. Comme sa main était lourde!... Il disparut de nouveau...
Près de la tête du mourant, sur l'oreiller, Aurélie avait placé un petit bouquet du premier Mai, quelques brins de muguet. Un robinet mal fermé s'égouttait dans la cour, sur un seau. Des images tremblèrent, une seconde, au fond de la pensée, comme une lumière qui va s'éteindre... Une maison de province, des glycines aux murs; un jardin, où un enfant jouait: il était couché sur une pelouse; un jet d'eau s'égrenait dans la vasque de pierre. Une petite fille riait...
DEUXIÈME PARTIE
Ils sortirent de Paris. Ils traversèrent les vastes plaines ensevelies dans le brouillard. C'était par un soir semblable que Christophe, dix ans avant, était arrivé à Paris. Il fuyait alors, déjà, comme aujourd'hui. Mais alors, l'ami vivait, l'ami qui l'aimait; et Christophe, sans le savoir, alors, fuyait vers lui...
Pendant la première heure, Christophe était encore dans l'excitation de la lutte; il parlait beaucoup et fort; il racontait, d'une façon saccadée, ce qu'il avait vu et fait; il était fier de ses prouesses. Manousse et Canet parlaient aussi pour l'étourdir. Peu à peu, la fièvre tomba, et Christophe se tut; ses deux compagnons continuèrent seuls de parler. Il était ahuri par les aventures de l'après-midi, mais nullement abattu. Il se souvint du temps où il s'était enfui d'Allemagne. Fuir, toujours fuir... Il rit. C'était sans doute sa destinée! Quitter Paris ne lui causait pas de peine: la terre est vaste; les hommes sont partout les mêmes. Où qu'il fût, ce ne lui importait guère, pourvu qu'il fût avec son ami. Il comptait le rejoindre, le matin suivant...
Ils arrivèrent à Laroche. Manousse et Canet ne le quittèrent point qu'ils ne l'eussent vu dans le train qui partait. Christophe se fit répéter l'endroit où il devait descendre, et le nom de l'hôtel, et la poste où il trouverait des nouvelles. Malgré eux, en le quittant, ils avaient des mines funèbres. Christophe leur serra gaiement la main.
—Allons, leur cria-t-il, ne faites pas ces figures d'enterrement. On se reverra, que diable! Ce n'est pas une affaire! Nous vous écrirons demain.
Le train partit. Ils le regardèrent s'éloigner.
—Pauvre diable! dit Manousse.
Ils remontèrent dans l'auto. Ils se taisaient. Au bout de quelque temps, Canet dit à Manousse:
—Je crois que nous venons de commettre un crime.
Manousse ne répondit rien d'abord, puis il dit:
—Bah! les morts sont morts. Il faut sauver les vivants.
Avec la nuit qui était venue, l'excitation de Christophe tomba tout à fait. Rencogné dans un angle de son compartiment, il méditait, dégrisé et glacé. En regardant ses mains, il y vit du sang, qui n'était pas le sien. Il eut un frisson de dégoût. La scène du meurtre reparut. Il se rappela qu'il avait tué; et il ne savait plus pourquoi. Il recommença à se raconter la scène de la bataille; mais il la voyait, cette fois, avec d'autres yeux. Il ne comprenait plus comment il y avait été mêlé. Il reprit le récit de la journée, depuis l'instant où il était sorti de la maison avec Olivier; il refit avec lui le chemin à travers Paris, jusqu'au moment où il avait été aspiré dans le tourbillon. À ce moment, il cessait de comprendre; la chaîne de ses pensées se rompait: comment avait-il pu crier, frapper, vouloir avec ces hommes dont il ne partageait pas la foi? Ce n'était pas lui!... Éclipse de sa conscience et de sa volonté!... Il en était stupéfait et honteux. Il n'était donc pas son maître? Et qui était son maître?... Il était emporté par l'express dans la nuit; et la nuit intérieure où il était emporté n'était pas moins sombre, ni la force inconnue moins vertigineuse..... Il secoua son trouble; mais ce fut pour changer de souci. À mesure qu'il approchait du but, il pensait davantage à Olivier; et il commençait à ressentir une inquiétude, sans raison.
Au moment d'arriver, il regarda par la portière si, sur le quai de la gare, la chère figure connue... Personne. Il descendit, regardant toujours autour de lui. Une ou deux fois, il eut l'illusion... Non, ce n'était pas «lui». Il alla à l'hôtel convenu. Olivier n'y était point. Christophe n'avait pas lieu d'en être surpris: comment Olivier l'y eût-il devancé?... Mais dès lors, l'angoisse de l'attente commença.
C'était le matin. Christophe monta dans sa chambre. Il redescendit. Il déjeuna. Il flâna dans les rues. Il affectait d'avoir l'esprit libre; il regardait le lac, les étalages des boutiques; il plaisantait avec la fille du restaurant, il feuilletait les journaux illustrés... Il ne s'intéressait à rien. La journée se traînait, lente et lourde. Vers sept heures du soir, Christophe qui, ne sachant que faire, avait dîné plus tôt et de mauvais appétit, remonta dans sa chambre, en priant qu'aussitôt que viendrait l'ami qu'il attendait, on le conduisît chez lui. Il s'assit devant sa table, le dos tourné à la porte. Il n'avait rien pour l'occuper, aucun bagage, aucun livre; seulement un journal, qu'il venait d'acheter; il se forçait à le lire; son attention était ailleurs: il écoutait le bruit des pas dans le corridor. Tous ses sens étaient surexcités par la fatigue d'une journée d'attente et d'une nuit sans sommeil.
Brusquement, il entendit qu'on ouvrait la porte. Un sentiment indéfinissable fit qu'il ne se retourna pas d'abord. Il sentit une main s'appuyer sur son épaule. Alors, il se retourna, et vit Olivier, qui souriait. Il ne s'en étonna pas, il dit:
—Ah! te voilà enfin!
Le mirage s'effaça...
Christophe se leva violemment, repoussant la table et sa chaise, qui tomba. Ses cheveux se hérissaient. Il resta un moment, livide, claquant des dents...
À partir de cette minute,—(il avait beau ne rien savoir, et se répéter: «Je ne sais rien»)—il savait tout. Il était sûr de ce qui allait venir.
Il ne put rester dans sa chambre. Il sortit dans la rue, il marcha pendant une heure. À son retour, dans le vestibule de l'hôtel, le portier lui remit une lettre. La lettre. Il était sûr qu'elle serait là. Sa main tremblait, en la prenant. Il remonta chez lui pour la lire. Il l'ouvrit, il vit qu'Olivier était mort. Et il s'évanouit.
La lettre était de Manousse. Manousse disait qu'en lui cachant ce malheur, la veille, pour hâter son départ, ils n'avaient fait qu'obéir au vœu d'Olivier, qui voulait que son ami fût sauvé,—qu'il n'eût servi de rien à Christophe de rester, sinon pour se perdre aussi,—qu'il lui fallait se conserver pour la mémoire de son ami, et pour ses autres amis, et pour sa propre gloire... etc... etc... Aurélie avait ajouté trois lignes de sa grosse écriture tremblée, pour dire qu'elle prendrait bien soin du pauvre petit monsieur...
Quand Christophe revint à lui, il eut une crise de fureur. Il voulait tuer Manousse. Il courut à la gare. Le vestibule de l'hôtel était vide, les rues désertes; dans la nuit, les rares passants attardés ne remarquèrent pas cet homme aux yeux tous, qui haletait. Il était cramponné à son idée fixe, comme un bouledogue qui mord: «Tuer Manousse! Tuer!...» Il voulut revenir à Paris. Le rapide de nuit était parti, une heure avant. Il fallait attendre au lendemain matin. Impossible d'attendre! Il prit le premier train qui partait dans la direction de Paris. Un train qui s'arrêtait à toutes les stations. Seul, dans le wagon, Christophe criait:
—Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!
À la deuxième station après la frontière française, le train s'arrêta tout à fait; il n'allait pas plus loin. Christophe, frémissant de rage, descendit, demandant un autre train, questionnant, se heurtant à l'indifférence des employés à demi endormis. Quoi qu'il fit, il arriverait trop tard. Trop tard pour Olivier. Il ne parviendrait même pas à rejoindre Manousse. Il serait arrêté avant. Que faire? Que vouloir? Continuer? Revenir? À quoi bon? À quoi bon?... Il songea à se livrer à un gendarme qui passait. Un obscur instinct de vivre le retint, lui conseilla de retourner en Suisse. Aucun train ne partait plus, dans l'une ou l'autre direction, avant deux ou trois heures. Christophe s'assit dans la salle d'attente, ne put rester, sortit de la gare, prit une route au hasard dans la nuit. Il se trouva au milieu de la campagne déserte,—des prairies, coupées ça et là de bouquets de sapins, avant-garde d'une forêt. Il s'y enfonça. À peine y eut-il fait quelques pas qu'il se jeta par terre, et cria:
—Olivier!
Il se coucha en travers de la route, et sanglota.
Longtemps après, un sifflet de train, au loin, le fit se relever. Il voulut retourner à la gare. Il se trompa de chemin. Il marcha, toute la nuit. Que lui importait, ici ou là? Marcher pour ne pas penser, marcher jusqu'à ce qu'on ne pense plus, jusqu'à ce qu'on tombe mort. Ah! si l'on pouvait être mort!...
À l'aube, il se trouva dans un village français, très loin de la frontière. Toute la nuit, il s'en était éloigné. Il entra dans une auberge, mangea voracement, repartit, marcha encore. Dans la journée, il s'écroula au milieu d'un pré, il y resta jusqu'au soir, endormi. Lorsqu'il se réveilla, une nouvelle nuit commençait. Sa fureur était tombée. Il ne lui restait plus qu'une douleur atroce, irrespirable. Il se traîna jusqu'à une ferme, demanda un morceau de pain, une botte de paille pour dormir. Le fermier le dévisagea, lui coupa une tranche de miche, le conduisit dans l'étable, l'enferma. Couché dans la litière, près des vaches à l'odeur fade, Christophe dévorait son pain. Son visage ruisselait de larmes. Sa faim et sa douleur ne pouvaient s'apaiser. Cette nuit encore, le sommeil le délivra, pour quelques heures, de ses peines. Il se réveilla le lendemain, au bruit de la porte qui s'ouvrait. Il resta étendu, sans bouger. Il ne voulait plus revivre. Le fermier s'arrêta devant lui, et le regarda longuement; il tenait à la main un papier sur lequel il jeta les yeux. Enfin, l'homme fit un pas, et mit sous le nez de Christophe un journal. Son portrait, en première page.
—C'est moi, dit Christophe. Livrez-moi.
—Levez-vous, dit le fermier.
Christophe se leva. L'homme lui fit signe de le suivre. Ils passèrent derrière la grange, prirent un sentier qui tournait, au milieu des arbres fruitiers. Arrivés à une croix, le fermier montra un chemin à Christophe, et lui dit:
—La frontière est par là.
Christophe reprit sa route, machinalement. Il ne savait pourquoi il marchait. Il était brisé de corps et d'âme; il avait envie de s'arrêter, à chaque pas. Mais il sentait que s'il s'arrêtait, il ne pourrait plus repartir de l'endroit où il serait tombé. Il marcha, tout le jour encore. Il n'avait plus un sou pour acheter du pain. D'ailleurs, il évitait de traverser les villages. Par un sentiment bizarre qui échappait à sa raison, cet homme qui voulait mourir avait peur d'être pris; son corps était comme un animal traqué qui fuit. Ses misères physiques, la fatigue, la faim, une terreur obscure qui se levait de son être épuisé, étouffaient pour l'instant sa détresse morale. Il aspirait seulement à trouver un asile, où il lui fût permis de s'enfermer avec elle et de s'en repaître.
Il passa la frontière. Au loin, il vit une ville que dominaient des tours aux clochetons effilés et des cheminées d'usines, dont les longues fumées, comme des rivières noires, monotones, coulaient, toutes dans le même sens, sous la pluie, dans l'air gris. Il était près de tomber. À cet instant, il se rappela qu'il connaissait dans cette ville un docteur de son pays, un certain Erich Braun, qui lui avait écrit, l'an passé, après un de ses succès, pour se rappeler à lui. Si médiocre que fût Braun et si peu qu'il eût été mêlé à sa vie, Christophe, par un instinct de bête blessée, fit un suprême effort pour aller tomber chez quelqu'un qui ne lui fût pas tout à fait un étranger.
Sous le voile de fumées et de pluie, il entra dans la ville grise et rouge. Il marcha au travers, sans rien voir, demandant son chemin, se trompant, revenant sur ses pas, errant au hasard. Il était à bout de forces. Par une dernière tension de sa volonté bandée, il lui fallut gravir des ruelles escarpées, des escaliers qui montaient au sommet d'une étroite colline, chargée de maisons, serrées autour d'une église sombre. Soixante marches en pierre rouge, groupées par trois ou par six. Entre chaque groupe de marches, une plateforme exiguë pour la porte d'une maison. À chacune, Christophe reprenait haleine, en chancelant. Là-haut, au-dessus de la tour, des corbeaux tournoyaient.
Enfin, il lut sur une porte le nom qu'il cherchait. Il frappa.—La ruelle était dans la nuit. De fatigue, il ferma les yeux. Nuit noire en lui.... Des siècles passèrent...
La porte étroite s'entr'ouvrit. Sur le seuil parut une femme. Son visage était dans l'ombre; mais sa silhouette se détachait sur le fond clair d'un petit jardin, que l'on apercevait au bout du long corridor, au couchant. Elle était grande, se tenait droite, sans parler, attendant qu'il parlât. Il ne voyait pas ses yeux; il sentait leur regard. Il demanda le docteur Erich Braun, et se nomma. Les mots sortaient avec peine de sa gorge. Il était épuisé de fatigue, de soif et de faim. Sans un mot, la femme rentra; et Christophe la suivit dans une pièce aux volets clos. Dans l'obscurité, il se heurta contre elle; ses genoux et son ventre pressèrent ce corps silencieux. Elle sortit et ferma la porte sur lui, le laissant seul, sans lumière. Il restait immobile, de crainte de renverser quelque chose, appuyé au mur, le front contre la paroi lisse; ses oreilles bourdonnaient; dans ses yeux, les ténèbres dansaient.
À l'étage au-dessus, une chaise remuée, des exclamations de surprise, une porte fermée avec fracas. De lourds pas descendirent l'escalier.
—Où est-il? demandait une voix connue.
La porte de la chambre se rouvrit.
—Comment! On l'a laissé dans l'obscurité! Anna! Sacre-bleu! Une lumière!
Christophe était si faible, il se sentait si perdu que le son de cette voix bruyante, mais cordiale, lui fit du bien, dans sa misère. Il saisit les mains qu'on lui tendait. La lumière était venue. Les deux hommes se regardèrent. Braun était petit; il avait la figure rouge avec une barbe noire, dure et mal plantée, de bons yeux qui riaient derrière des lunettes, un large front bosselé, ridé, tourmenté, inexpressif, des cheveux soigneusement collés au crâne et divisés par une raie qui descendait jusqu'à la nuque. Il était parfaitement laid; mais Christophe éprouvait un bien-être à le regarder et à serrer ses mains. Braun ne cachait pas sa surprise.
—Bon Dieu! qu'il est changé! Dans quel état!
—Je viens de Paris, dit Christophe. Je me suis sauvé.
—Je sais, je sais, nous avons vu dans le journal, on disait que vous étiez pris. Dieu soit loué! Nous avons bien pensé à vous, Anna et moi.
Il s'interrompit, et montrant à Christophe la figure silencieuse qui l'avait accueilli dans la maison:
—Ma femme.
Elle était restée à l'entrée de la chambre, une lampe à la main. Un visage taciturne, au fort menton. La lumière tombait sur ses cheveux bruns aux reflets roux et sur ses joues, d'un teint mat. Elle tendit la main à Christophe, d'un geste raide, le coude serré au corps; il la prit sans regarder. Il défaillait.
—Je suis venu... essaya-t-il d'expliquer. J'ai pensé que voudriez bien... si je ne vous gêne pas trop... me recevoir, un jour...
Braun ne le laissa pas achever.
—Un jour!... Vingt jours, cinquante, autant qu'il vous plaira. Tant que vous serez dans ce pays, vous logerez dans notre maison; et j'espère que ce sera longtemps. C'est un honneur et un bonheur pour nous.
Ces affectueuses paroles bouleversèrent Christophe. Il se jeta dans les bras de Braun.
—Mon bon Christophe, mon bon Christophe, disait Braun... Il pleure... Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?.... Anna! Anna!... Vite! Il s'évanouit...
Christophe s'était affaissé dans les bras de son hôte. La syncope qu'il sentait venir depuis quelques heures l'avait terrassé.
Quand il rouvrit les yeux, il était couché dans un grand lit. Une odeur de terre humide montait par la fenêtre ouverte. Braun était penché sur lui.
—Pardon, balbutia Christophe, entachant de se relever.
—Mais il meurt de faim! cria Braun.
La femme sortit, revint avec une tasse, le fit boire. Braun lui soutenait la tête. Christophe reprenait vie; mais la fatigue était plus forte que la faim; à peine la tête remise sur l'oreiller, il s'endormit. Braun et sa femme le veillèrent; puis, voyant qu'il n'avait besoin que de repos, ils le laissèrent.
C'était un de ces sommeils qui semblent durer des années, sommeil accablé, accablant, comme du plomb au fond d'un lac. On est la proie de la lassitude amoncelée et des hallucinations monstrueuses qui rôdent éternellement aux portes de la volonté. Il voulait s'éveiller, brûlant, brisé, perdu dans cette nuit inconnue; il entendait des horloges sonner d'éternelles demies; il ne pouvait respirer, ni penser, ni bouger; il était ligoté, bâillonné, comme un homme que l'on noie, il voulait se débattre et retombait au fond.—L'aube arriva enfin, l'aube tardive et grise d'un jour pluvieux. L'intolérable chaleur qui le consumait tomba; mais son corps gisait sous une montagne. Il se réveilla. Réveil terrible...
—Pourquoi rouvrir les yeux? Pourquoi me réveiller? Rester, comme mon pauvre petit, qui est couché sous la terre...
Étendu sur le dos, il ne faisait pas un mouvement, bien qu'il souffrît de sa position dans le lit; ses bras et ses jambes étaient lourds comme pierre. Il était dans un tombeau. Lumière blafarde. Quelques gouttes de pluie frappaient les carreaux. Un oiseau dans le jardin poussait de petits cris plaintifs. Ô misère de vivre! Inutilité cruelle!...
Les heures s'écoulèrent. Braun entra. Christophe ne tourna pas la tête. Braun, lui voyant les yeux ouverts, l'interpella joyeusement; et comme Christophe continuait de fixer le plafond, d'un regard morne, il entreprit de secouer sa mélancolie; il s'assit sur le lit et bavarda bruyamment. Ce bruit était insupportable à Christophe. Il fit un effort, qui lui sembla surhumain, pour dire:
—Je vous en prie, laissez-moi.
Le brave homme changea de ton, aussitôt.
—Vous voulez être seul? Comment donc! Certainement. Restez bien tranquillement. Reposez-vous, ne parlez pas, on vous montera les repas, personne ne dira rien.
Mais il lui était impossible d'être bref. Après d'interminables explications, il quitta la chambre sur le bout de ses gros souliers qui faisaient craquer le parquet. Christophe resta de nouveau seul, enfoncé dans sa lassitude mortelle. Sa pensée se diluait dans un brouillard de souffrance. Il s'épuisait à comprendre... «Pourquoi l'avait-il connu? Pourquoi l'avait-il aimé? À quoi avait-il servi qu'Antoinette se dévouât? Quel sens avaient toutes ces vies, toutes ces générations,—une telle somme d'épreuves et d'espoirs!—qui aboutissaient à cette vie et s'étaient engouffrées avec elle dans le vide?»... Non-sens de la vie. Non-sens de la mort. Un être raturé, toute une race disparue, sans qu'il en reste aucune trace. On ne sait ce qui l'emporte, de l'odieux ou du grotesque. Il lui venait un rire mauvais, de désespoir et de haine. Son impuissance d'une telle douleur, sa douleur d'une telle impuissance, le tuaient. Il avait le cœur broyé....
Nul bruit dans la maison, que les pas du docteur, sortant pour ses visites. Christophe avait perdu toute notion du temps, lorsque Anna parut. Elle portait le dîner sur un plateau. Il la regarda sans faire un mouvement, sans même remuer les lèvres, pour remercier; mais dans ses yeux fixes, qui semblaient ne rien voir, l'image de la jeune femme se grava avec une netteté photographique. Longtemps après, quand il la connut mieux, c'est ainsi qu'il continua de la voir; les images plus récentes ne parvinrent pas à effacer ce premier souvenir. Elle avait des cheveux épais, tirés en lourd chignon, le front bombé, de larges joues, le nez court et droit, les yeux obstinément baissés, ou qui, lorsqu'ils rencontraient d'autres yeux, se dérobaient avec une expression peu franche et sans bonté, les lèvres un peu grosses, serrées l'une contre l'autre, l'air butté, presque dur. Elle était grande, elle semblait robuste et bien faite, mais étriquée dans ses vêtements et raide dans ses mouvements. Elle alla sans parole et sans bruit, posa le plateau sur la table près du lit, et repartit, les bras collés au corps, le front baissé. Christophe ne songea pas à s'étonner de cette apparition étrange et un peu ridicule; il ne toucha pas au dîner, et continua de souffrir en silence.
Le jour passa. Le soir revint, et de nouveau Anna avec de nouveaux plats. Elle trouva intacts ceux qu'elle avait apportés, le matin; et elle les remporta, sans une observation. Elle n'eut pas un de ces mots affectueux que toute femme trouve, d'instinct, pour s'adresser à un malade. Il semblait que Christophe n'existât pas pour elle, ou qu'elle existât à peine. Christophe éprouvait une sourde hostilité, en suivant, avec impatience cette fois, ses mouvements gauches et guindés. Pourtant, il lui était reconnaissant de ne pas essayer de parler.—Il le fut encore plus, quand il eut à subir, après son départ, l'assaut du docteur, qui venait de s'apercevoir que Christophe n'avait pas touché à son premier repas. Indigné contre sa femme de ce qu'elle ne l'eût pas fait manger de force, il voulait y contraindre Christophe. Pour avoir la paix, Christophe dut avaler quelques gorgées de lait. Après quoi, il lui tourna le dos.
La seconde nuit fut plus calme. Le lourd sommeil recouvrit Christophe de son néant. Plus trace de l'odieuse vie...—Mais le réveil fut encore plus asphyxiant. Il se remémorait tous les détails de la fatale journée, la répugnance d'Olivier à sortir de la maison, ses instances pour rentrer, et il se disait avec désespoir:
—C'est moi qui l'ai tué....
Impossible de rester seul, enfermé, immobile, sous la griffe du sphinx aux yeux féroces, qui continuait de lui souffler au visage le vertige de ses questions et son souffle de cadavre. Il se leva, fiévreux; il se traîna hors de la chambre, il descendit l'escalier; il avait le besoin instinctif et peureux de se serrer contre d'autres hommes. Et dès qu'il entendit une autre voix, il eût voulu s'enfuir.
Braun était dans la salle à manger. Il accueillit Christophe avec ses démonstrations d'amitié ordinaires. Tout de suite, il se mit a l'interroger sur les événements parisiens. Christophe lui saisit le bras:
—Non, dit-il, ne me demandez rien. Plus tard... Il ne faut pas m'en vouloir. Je ne puis pas. Je suis las à mourir, je suis las...
—Je sais, je sais, dit Braun affectueusement. Les nerfs sont ébranlés. Ce sont les émotions des jours précédents. Ne parlez pas. Ne vous contraignez en rien. Vous êtes libre, vous êtes chez vous. On ne s'occupera pas de vous.
Il tint parole. Pour éviter de fatiguer son hôte, il tomba dans l'excès opposé: il n'osait plus causer, devant lui, avec sa femme; on parlait à voix basse, on marchait sur le bout des pieds; la maison devint muette. Il fallut que Christophe, agacé par cette affectation de silence chuchotant, priât Braun de continuer à vivre comme par le passé.
Les jours suivants, on ne s'occupa donc plus de Christophe. Il restait assis, pendant des heures, dans le coin d'une chambre, ou bien il circulait à travers la maison, comme un homme qui rêve. À quoi pensait-il? Il n'aurait pu le dire. À peine s'il avait encore la force de souffrir. Il était anéanti. La sécheresse de son cœur lui faisait horreur. Il n'avait qu'un désir: être enterré avec «lui», et que tout fût fini.—Une fois, il trouva la porte du jardin ouverte, et il sortit. Mais ce lui fut une sensation si pénible de se retrouver dans la lumière qu'il revint précipitamment et se barricada dans sa chambre, volets clos. Les jours de beau temps le torturaient. Il haïssait le soleil. La nature l'accablait de sa brutale sérénité. À table, il mangeait en silence ce que Braun lui servait, et, les yeux fixés sur la table, il restait sans parler, Braun lui montra, un jour, dans le salon, un piano; Christophe s'en détourna avec terreur. Tout bruit lui était odieux. Le silence, le silence, et la nuit!... Il n'y avait plus en lui que le vide et le besoin du vide. Fini de sa joie de vivre, de ce puissant oiseau de joie qui jadis s'élevait, par élans emportés, en chantant! Des journées, assis dans sa chambré, il n'avait d'autre sensation de vivre que le pouls boiteux de l'horloge, dans la chambre voisine, qui lui semblait battre dans son cerveau. Et pourtant, le sauvage oiseau de joie était encore en lui, il avait de brusques envolées, il se cognait aux barreaux; et c'était au fond de l'âme un affreux tumulte de douleur,—«le cri de détresse d'un être demeuré seul dans une vaste étendue dépeuplée...»
La misère du monde est qu'on n'y a presque jamais un compagnon. Des compagnes peut-être, et des amis de rencontre. On est prodigue de ce beau nom d'ami. En réalité, on n'a guère qu'un ami dans la vie. Et bien rares ceux qui l'ont. Mais ce bonheur est si grand qu'on ne sait plus vivre, quand on ne l'a plus. Il remplissait la vie, sans qu'on y eût pris garde. Il s'en va: la vie est vide. Ce n'est pas seulement l'aimé qu'on a perdu, c'est toute raison d'aimer, toute raison d'avoir aimé. Pourquoi a-t-il vécu? Pourquoi a-t-on vécu?...
Le coup de cette mort était d'autant plus terrible pour Christophe qu'elle le frappait à un moment où son être se trouvait déjà secrètement ébranlé. Il est, dans la vie, des âges où s'opère, au fond de l'organisme, un sourd travail de transformation; alors, le corps et l'âme sont plus livrés aux atteintes du dehors; l'esprit se sent affaibli, une tristesse vague le mine, une satiété des choses, un détachement de ce qu'on a fait, une incapacité de voir encore ce qu'on pourra faire d'autre. Aux âges où se produisent ces crises, la plupart des hommes sont liés par les devoirs domestiques: sauvegarde pour eux, qui leur enlève, il est vrai, la liberté d'esprit nécessaire pour se juger, s'orienter, se refaire une forte vie nouvelle. Que de tristesses cachées, que d'amers dégoûts!... Marche! Marche! Il te faut passer outre... La tâche obligée, le souci de la famille dont on est responsable, tiennent l'homme ainsi qu'un cheval qui dort debout et continue d'avancer, harassé, entre les brancards.—Mais l'homme tout à fait libre n'a rien qui le soutienne, à ces heures de néant, et qui le force à marcher. Il va, par habitude; il ne sait où il va. Ses forces sont troublées, sa conscience obscurcie. Malheur à lui si, dans ce moment où il est assoupi, un coup de tonnerre vient interrompre sa marche de somnambule! Il s'écroule...
Quelques lettres de Paris, qui finirent par le joindre, arrachèrent pour un instant Christophe à son apathie désespérée. Elles venaient de Cécile et de madame Arnaud. Elles lui apportaient des consolations. Pauvres consolations! Consolations inutiles.... Ceux qui parlent sur la douleur ne sont pas ceux qui souffrent.... Elles lui apportaient surtout un écho de la voix disparue... Il n'eut pas le courage de répondre; et les lettres se turent. Dans son abattement, il cherchait à effacer sa trace. Disparaître... La douleur est injuste: tous ceux qu'il avait aimés n'existaient plus pour lui. Un seul être existait: celui qui n'existait plus. Pendant des semaines, il s'acharna à le faire revivre; il conversait avec lui; il lui écrivait:
—«Mon âme, je n'ai pas reçu ta lettre aujourd'hui. Où es-tu? Reviens, reviens, parle-moi, écris-moi!...»
Mais la nuit, malgré ses efforts, il ne parvenait pas à le revoir en rêve. On rêve peu à ceux qu'on a perdus, tant que leur perte nous déchire. Ils reparaissent plus tard, quand l'oubli vient.
Cependant, la vie du dehors s'infiltrait peu à peu dans ce tombeau de l'âme. Christophe commença par réentendre les divers bruits de la maison et s'y intéresser sans qu'il s'en aperçût. Il sut à quelle heure la porte s'ouvrait et se fermait, combien de fois dans la journée, et de quelles façons différentes, suivant les visiteurs. Il connut le pas de Braun; il s'imaginait voir le docteur, au retour de ses visites, arrêté dans le vestibule, et accrochant son chapeau et son manteau, toujours de la même manière méticuleuse et maniaque. Et lorsqu'un des bruits accoutumés cessait de se faire entendre dans l'ordre prévu, il cherchait malgré lui la raison du changement. À table, il se mit à écouter machinalement la conversation. Il s'aperçut que Braun parlait presque toujours seul. Sa femme ne lui faisait que de brèves répliques. Braun n'était pas troublé du manque d'interlocuteurs; il racontait, avec une bonhomie bavarde, les visites qu'il venait de faire et les commérages recueillis. Il arriva que Christophe le regardât, tandis que Braun parlait; Braun en était tout heureux, il s'ingéniait à l'intéresser.
Christophe tâcha de se reprendre à la vie... Quelle fatigue! Il se sentait vieux, vieux comme le monde!... Le matin, quand il se levait, quand il se voyait dans la glace, il était las de son corps, de ses gestes, de sa forme stupide. Se lever, s'habiller, pourquoi?... Il fit d'immenses efforts pour travailler: c'était à vomir! À quoi bon créer, puisque tout est destiné au néant? La musique lui était devenue impossible. On ne juge bien de l'art—(comme du reste)—que par le malheur. Le malheur est la pierre de touche. Alors seulement, on connaît ceux qui traversent les siècles, les plus forts que la mort. Bien peu résistent. On est frappé de la médiocrité de certaines âmes sur lesquelles on comptait—(des artistes qu'on aimait, des amis dans la vie).—Qui surnage? Que la beauté du monde sonne creux sous le doigt de la douleur!
Mais la douleur se lasse, et sa main s'engourdit. Les nerfs de Christophe se détendaient. Il dormait, dormait sans cesse. On eût dit qu'il ne parviendrait jamais à assouvir cette faim de dormir.
Et une nuit enfin, il eut un sommeil si profond qu'il ne s'éveilla que dans l'après-midi suivante. La maison était déserte. Braun et sa femme étaient sortis. La fenêtre était ouverte, l'air lumineux riait. Christophe se sentait déchargé d'un poids écrasant. Il se leva et descendit au jardin. Un rectangle étroit, enfermé dans de hauts murs, à l'aspect de couvent. Quelques allées sablées, entre des carrés de gazon et de fleurs bourgeoises; un berceau où s'enroulaient une treille et des roses. Un filet d'eau minuscule s'égouttait d'une grotte en rocaille; un acacia adossé au mur penchait ses branches odorantes sur le jardin voisin. Par delà s'élevait la vieille tour de l'église, en grès rouge. Il était quatre heures du soir. Le jardin se trouvait déjà dans l'ombre. Le soleil baignait encore la cime de l'arbre et le clocher rouge. Christophe s'assit sous la tonnelle, le dos tourné au mur, la tête renversée en arrière, regardant le ciel limpide parmi les entrelacs de la vigne et des roses. Il lui semblait s'éveiller d'un cauchemar. Un silence immobile régnait. Au-dessus de sa tête, une liane de roses languissamment pendait. Soudain, la plus belle s'effeuilla, expira; la neige de ses pétales se répandit dans l'air. C'était comme une belle vie innocente qui mourait. Si simplement!... Dans l'esprit de Christophe, cela prit une signification d'une douceur déchirante. Il suffoqua; et, se cachant la figure dans ses mains, il sanglota...
Les cloches de la tour sonnèrent. D'une église à l'autre, d'autres voix répondirent... Christophe n'eut pas conscience du temps qui s'écoula. Quand il releva la tête, les cloches s'étaient tues, le soleil avait disparu. Christophe était soulagé par ses larmes; son esprit était lavé. Il écoutait en lui sourdre un filet de musique, et regardait le fin croissant de lune glisser dans le ciel du soir. Un bruit de pas qui rentraient l'éveilla. Il remonta dans sa chambre, s'enferma à double tour, et il laissa couler la fontaine de musique. Braun l'appela pour dîner, il frappa à la porte, il essaya d'ouvrir: Christophe ne répondit pas. Braun, inquiet, regarda par la serrure, et se rassura, en voyant Christophe à demi couché sur sa table, au milieu de papiers qu'il noircissait.
Quelques heures après, Christophe, épuisé, descendit, et trouva dans la salle du bas le docteur qui l'attendait patiemment, en lisant. Il l'embrassa, lui demanda pardon de ses façons d'agir depuis son arrivée, et, sans que Braun l'interrogeât, il se mit à lui raconter les dramatiques événements des dernières semaines. Ce fut la seule fois qu'il lui en parla; encore n'était-il pas sûr que Braun eût bien compris: car Christophe discourait sans suite, la nuit était avancée, et malgré sa curiosité, Braun mourait de sommeil. À la fin,—(deux heures sonnaient)—Christophe s'en aperçut. Ils se dirent bonne nuit.
À partir de ce moment, l'existence de Christophe se réorganisa. Il ne se maintint pas dans cet état d'exaltation passagère; il revint à sa tristesse, mais à une tristesse normale, qui ne l'empêchait pas de vivre. Revivre, il le fallait bien! Cet homme qui venait de perdre ce qu'il aimait le plus au monde, cet homme que son chagrin minait, qui portait la mort en lui, avait une telle force de vie, abondante, tyrannique, qu'elle éclatait en ses paroles de deuil, elle rayonnait de ses yeux, de sa bouche, de ses gestes. Mais au cœur de cette force, un ver rongeur s'était logé. Christophe avait des accès de désespoir. C'étaient des élancements. Il était calme, il s'efforçait de lire, ou il se promenait: brusquement, le sourire d'Olivier, son visage las et tendre... Un coup de couteau au cœur... Il chancelait, il portait la main à sa poitrine, en gémissant. Une fois, il était au piano, il jouait une page de Beethoven, avec sa fougue d'autrefois... Tout à coup, il s'arrêtait, il se jetait par terre et, s'enfonçant la figure dans les coussins d'un fauteuil, il criait:
—Mon petit!...
Le pire était l'impression du «déjà vécu»: il l'avait, à chaque pas. Incessamment, il retrouvait les mêmes gestes, les mêmes mots, le retour perpétuel des mêmes expériences. Tout lui était connu, il avait tout prévu. Telle figure qui lui rappelait une figure ancienne allait dire—(il en était sûr d'avance)—disait les mêmes choses qu'il avait entendu dire à l'autre; les êtres analogues passaient par des phases analogues, se heurtaient aux mêmes obstacles, et s'y usaient de même. S'il est vrai que «rien ne lasse de la vie, comme le recommencement de l'amour», combien plus le recommencement de tout! C'était à devenir fou.—Christophe tâchait de n'y pas penser, puisqu'il était nécessaire de n'y pas penser pour vivre, et puisqu'il voulait vivre. Hypocrisie douloureuse, qui ne veut point se connaître, par honte, par piété même, invincible besoin de vivre qui se cache! Sachant qu'il n'est point de consolation, il se crée des consolations. Convaincu que la vie n'a point de raisons d'être, il se forge des raisons de vivre. Il se persuade qu'il faut qu'il vive, alors que personne n'y tient que lui. Au besoin, il inventera que le mort l'encourage à vivre. Et il sait qu'il prête au mort les paroles qu'il veut lui faire dire. Misère!...
Christophe reprit sa route; son pas sembla retrouver l'ancienne assurance; sur sa douleur la porte du cœur se referma; il n'en parlait jamais aux autres; lui-même, il évitait de se trouver seul avec elle: il paraissait calme.
«Les peines vraies, dit Balzac, sont en apparence tranquilles dans le lit profond qu'elles se sont fait, où elles semblent dormir, mais où elles continuent à corroder l'âme.»
Qui eût connu Christophe et l'eût bien observé, allant, venant, causant, faisant de la musique, riant même—(il riait maintenant!)—eût senti qu'il y avait dans cet homme vigoureux, aux yeux brûlants de vie, quelque chose de détruit, au plus profond de la vie.
Du moment qu'il était rivé à la vie, il devait s'assurer les moyens de vivre. Il ne pouvait être question pour lui de quitter la ville. La Suisse était l'abri le plus sûr; et où aurait-il trouvé hospitalité plus dévouée?—Mais son orgueil ne pouvait s'accommoder de l'idée de restera la charge d'un ami. Malgré les protestations de Braun, qui ne voulait rien accepter, il ne fut pas tranquille jusqu'à ce qu'il eût quelques leçons de musique qui lui permissent de payer une pension régulière à ses hôtes. Ce ne fut pas facile. Le bruit de son équipée révolutionnaire s'était répandu; et les familles bourgeoises répugnaient à introduire chez elles un homme qui passait pour dangereux, ou en tout cas pour extraordinaire, par conséquent pour peu «convenable». Cependant, sa renommée musicale et les démarches de Braun réussirent à lui ouvrir l'accès de quatre ou cinq maisons moins timorées, ou plus curieuses, peut-être désireuses par snobisme artistique de se singulariser. Elles ne furent pas les moins attentives à le surveiller et à maintenir entre maître et élèves des distances respectables.
La vie s'arrangea chez Braun sur un plan méthodiquement réglé. Le matin, chacun allait à ses affaires: le docteur à ses visites, Christophe à ses leçons, Mme Braun au marché et à ses œuvres édifiantes. Christophe rentrait vers une heure, d'habitude avant Braun, qui défendait qu'on l'attendît; et il se mettait à table avec la jeune femme. Ce ne lui était point agréable: car elle ne lui était pas sympathique, et il ne trouvait rien à lui dire. Elle ne se donnait aucun mal pour combattre cette impression, dont il était impossible qu'elle n'eût pas conscience; elle ne se mettait en frais ni de toilette, ni d'esprit; jamais elle n'adressait la parole à Christophe, la première. La disgrâce de ses mouvements et de son habillement, sa gaucherie, sa froideur, eussent éloigné tout homme, sensible comme Christophe à la grâce féminine. Quand il se rappelait la spirituelle élégance des Parisiennes, il ne pouvait s'empêcher, en regardant Anna, de penser: