JEAN-CHRISTOPHE (continued 5)
Reading edition
Elle ne devait plus rester que quelques jours dans le pays; et elle ne retarda pas d'une heure son départ, sans qu'il osât le lui demander, ni s'en plaindre. Le dernier jour, ils se promenèrent seuls, avec les enfants; à un moment, il était si plein d'amour et de bonheur qu'il voulut le lui dire; mais d'un geste très doux, elle l'arrêta, en souriant:
—Chut! Je sens tout ce que vous pouvez dire.
Ils s'assirent, au détour du chemin où ils s'étaient rencontrés. Elle regardait, souriante toujours, la vallée à ses pieds; mais ce n'était pas la vallée qu'elle voyait, il contemplait le suave visage où les tourments avaient laissé leur marque; dans l'épaisse chevelure noire, partout des fils blancs se montraient. Il ressentait une adoration pitoyable et passionnée pour cette chair qui s'était imprégnée des souffrances de l'âme. L'âme était partout visible en ces blessures du temps.—Et il demanda, à voix basse et tremblante, comme une faveur précieuse, qu'elle lui donnât... un de ses cheveux blancs.
Elle partit. Il ne pouvait comprendre pourquoi elle ne voulait pas qu'il l'accompagnât. Il ne doutait point de son amitié; mais sa réserve le déconcertait. Il ne put rester deux jours dans le pays; il partit dans une autre direction. Il tâcha d'occuper son esprit en voyages, en travaux. Il écrivit à Grazia. Elle lui répondit, deux ou trois semaines après, de courtes lettres, où se montrait une amitié tranquille, sans impatience, sans inquiétude. Il en souffrait et il les aimait. Il ne se reconnaissait pas le droit de lui en faire un reproche; leur affection était trop récente, trop récemment renouvelée! Il tremblait de la perdre. Et pourtant, chaque lettre qui lui venait d'elle respirait un calme loyal qui aurait dû le rassurer. Mais qu'elle était différente de lui!...
Ils avaient convenu de se retrouver à Rome, vers la fin de l'automne. Sans la pensée de la revoir, ce voyage aurait eu pour Christophe peu de charme. Son long isolement l'avait rendu casanier; il n'avait plus de goût à ces déplacements inutiles, où se complaît l'oisiveté fiévreuse d'aujourd'hui. Il avait peur d'un changement d'habitudes, dangereux pour le travail régulier de l'esprit. D'ailleurs, l'Italie ne l'attirait point. Il ne la connaissait que par l'infâme musique des «véristes» et par les airs de ténor que la terre de Virgile inspire périodiquement aux littérateurs en voyage. Il éprouvait pour elle l'hostilité méfiante d'un artiste d'avant-garde, qui a trop souvent entendu invoquer le nom de Rome par les pires champions de la routine académique. Enfin, ce vieux levain d'antipathie instinctive, qui couve au fond des cœurs du Nord pour les hommes du Midi, ou du moins pour le type légendaire de jactance oratoire qui représente, aux yeux des hommes du Nord, les hommes du Midi. Rien que d'y penser, Christophe faisait sa lippe dédaigneuse... Non, il n'avait nulle envie de faire plus ample connaissance avec le peuple sans musique.—(Ainsi le nommait-il, avec son outrance coutumière: «Car que comptent, disait-il, dans la musique de l'Europe actuelle, ses grattements de mandoline et ses vociférations de mélodrames hâbleurs?»)—Mais à ce peuple pourtant, Grazia appartenait. Pour la retrouver, jusqu'où et par quels chemins Christophe ne fût-il pas allé? Il en serait quitte pour fermer les yeux, jusqu'à ce qu'il l'eût rejointe.
Fermer les yeux, il y était habitué. Depuis tant d'années, ses volets étaient clos sur sa vie intérieure! Dans cette fin d'automne, c'était plus nécessaire que jamais. Trois semaines de suite, il avait plu sans répit. Et depuis, une calotte grise d'impénétrables nuées pesait sur les vallées de Suisse, grelottantes et mouillées. Les yeux avaient perdu le souvenir de la saveur du soleil. Pour en retrouver en soi l'énergie concentrée, il fallait commencer par faire nuit complète, et, sous les paupières closes, descendre au fond de la mine, dans les galeries souterraines du rêve. Là dormait dans, la houille le soleil des jours morts. Mais à passer sa vie, accroupi, à creuser, on sortait de là brûlé, l'échine et les genoux raides, les membres déformés, le regard trouble, avec des yeux d'oiseau de nuit. Bien des fois, Christophe avait rapporté de la mine le feu péniblement extrait, qui réchauffe les cœurs transis. Mais les rêves du Nord sentent la chaleur du poêle. On ne s'en doute pas, lorsqu'on vit, dedans; on aime cette tiédeur lourde, on aime ce demi-jour et les songes entassés dans la tête pesante. On aime ce qu'on a. Il faut bien s'en contenter!...
Lorsqu'au sortir de la barrière alpestre, Christophe, assoupi dans un coin de son wagon, aperçut le ciel immaculé et la lumière qui coulait sur les pentes des monts, il lui sembla rêver. De l'autre côté du mur, il venait de laisser le ciel éteint, le jour crépusculaire. Si brusque était le changement qu'il en sentit d'abord plus de surprise que de joie. Il lui fallut quelque temps avant que l'âme, engourdie, peu à peu se détendit, fendît l'écorce qui l'emprisonnait, et que le cœur se dégageât des ombres du passé. Mais à mesure que la journée s'avançait, la lumière moelleuse l'entourait de ses bras; et, perdant le souvenir de tout ce qui avait été, il buvait avidement la volupté de voir.
Plaines du Milanais. Œil du jour qui se reflète dans les canaux bleutés, dont le réseau de veines sillonne les rizières duvetées. Arbres d'automne, à la souple maigreur, au squelette élégant d'un dessin contourné, avec des touffes de duvet roux. Montagnes de Vinci, Alpes neigeuses à l'éclat adouci, dont la ligne orageuse encercle l'horizon, frangée d'orange, d'or vert et d'azur pâle. Soir qui tombe sur l'Apennin. Descente sinueuse le long des monts abrupts, aux courbes serpentines, dont le rythme se répète et s'enchaîne, en une farandole.—Et soudain, au bas de la pente, comme un baiser, l'haleine de la mer, aux orangers mêlée. La mer, la mer latine et sa lumière d'opale, où dorment, suspendues, des barques par volées, aux ailes repliées...
Sur le bord de la mer, à un village de pécheurs, le train restait arrêté. On expliquait aux voyageurs qu'à la suite des grandes pluies, un éboulement s'était produit dans un tunnel, sur la voie de Gênes à Pise; tous les trains avaient des retards de plusieurs heures. Christophe, qui avait pris un billet direct pour Rome, fut ravi de cette malchance qui soulevait les protestations de ses compagnons. Il sauta sur le quai et profita de l'arrêt pour courir vers la mer, dont le regard l'attirait. Il fut si bien attiré qu'une ou deux heures après, quand siffla le train qui reparlait, Christophe était dans une barque, et, le voyant passer, lui cria: «Bon voyage!» Sur la mer lumineuse, dans la nuit lumineuse, il se laissait bercer, longeant les promontoires bordés de cyprès enfantins. Il s'installa dans le village, il y passa cinq jours dans une joie perpétuelle. Il était comme un homme qui sort d'un long jeûne, et qui dévore. De tous ses sens affamés, il mangeait la splendide lumière.... Lumière, sang du monde, fleuve de vie, qui, par nos yeux, nos narines, nos lèvres, tous les pores de la peau, t'infiltres dans la chair, lumière plus nécessaire à la vie que le pain,—qui te voit dévêtue de tes voiles du Nord, pure, brûlante et nue, se demande comment il a jamais pu vivre sans te posséder, et sait qu'il ne pourra plus jamais vivre sans te désirer.
Cinq jours, Christophe se plongea dans une soulerie de soleil. Cinq jours, il oublia—pour la première fois—qu'il était musicien. La musique de son être s'était muée en lumière. L'air, la mer et la terre: symphonie du soleil! Et de cet orchestre, avec quel art inné l'Italie sait user! Les autres peuples peignent d'après la nature; l'Italien collabore avec elle; il peint avec le soleil. Musique des couleurs. Tout est musique, tout chante. Un mur du chemin, rouge, craquelé d'or; au-dessus, deux cyprès à la toison crêpelée; le ciel d'un bleu avide, autour. Un escalier de marbre, blanc et raide, qui monte entre des murs roses, vers une façade bleue. Des maisons multicolores, abricot, citron, cédrat, qui luisent parmi les oliviers, fruits merveilleux, dans le feuillage... La vision italienne est une sensualité; les yeux jouissent des couleurs, comme la langue d'un fruit juteux et parfumé. Sur ce régal nouveau, Christophe se jetait, avec gourmandise; il prenait sa revanche de l'ascétisme des visions grises auxquelles il avait été jusque-là condamné. Son abondante nature, étouffée par le sort, prenait soudain conscience des puissances de jouir dont il n'avait rien fait; elles s'emparaient de la proie qui leur était offerte: odeurs, couleurs, musique des voix, des cloches et de la mer, voluptueuses caresses de l'air et de la lumière.... Christophe ne pensait à rien. Il était dans la béatitude. Il n'en sortait que pour faire part de sa joie à ceux qu'il rencontrait; à son batelier, un vieux pêcheur, aux yeux vifs et plissés, coiffé d'une toque rouge de sénateur vénitien;—à son unique commensal, un Milanais, qui mangeait du macaroni, en roulant des yeux d'Othello, atroces, noirs de haine furieuse, homme apathique;—au garçon de restaurant, qui, pour porter un plateau, ployait le cou, tordait les bras et le torse, comme un ange de Bernin;—au petit saint Jean, dardant des œillades coquettes, qui mendiait sur le chemin, en offrant une orange avec la branche verte. Il interpellait les voiturins, vautrés, la tête en bas au fond de leurs chariots, et poussant, par accès intermittents, les mille et un couplets d'un chant nasillard. Il se surprenait à fredonner Cavalliera rusticana! Le but de son voyage était oublié. Oubliée, sa hâte d'arriver au but, de rejoindre Grazia....
Jusqu'au jour où l'image aimée se réveilla. Fut-ce au choc d'un regard, rencontré sur la route, ou d'une inflexion de voix, grave et chantante? Il n'en eut pas conscience. Mais une heure vint où, de tout ce qui l'entourait, du cercle des collines couvertes d'oliviers, et des hautes arêtes polies de l'Apennin, que sculptent l'ombre épaisse et le soleil ardent, et des bois d'orangers, et de la respiration profonde de la mer, rayonna la figure souriante de l'amie. Par les yeux innombrables de l'air, les yeux de Grazia le regardaient. Elle fleurissait de cette terre, comme une rose d'un rosier.
Alors, il reprit le train pour Rome, sans s'arrêter nulle part. Rien ne l'intéressait des souvenirs italiens, des villes d'art du passé. De Rome il ne vit rien, il ne chercha à rien voir; et ce qu'il en aperçut, au passage, d'abord, des quartiers neufs sans style, des bâtisses carrées, ne lui inspira pas le désir d'en connaître davantage.
Aussitôt arrivé, il alla chez Grazia. Elle lui demanda:
—Par quel chemin êtes-vous venu? Vous êtes-vous arrêté à Milan, à Florence?
—Non, dit-il. Pourquoi faire?
Elle rit.
—Belle réponse! Et que pensez-vous de Rome?
—Rien, dit-il, je n'ai rien vu.
—Mais encore?
—Rien. Pas un monument. Au sortir de l'hôtel, je suis venu chez vous.
—Il suffit de dix pas, pour voir Rome... Regardez ce mur, en face... Il n'y a qu'à voir sa lumière.
—Je ne vois que vous, dit-il.
—Vous êtes un barbare, vous ne voyez que votre idée. Et quand êtes-vous parti de Suisse?
—Il y a huit jours.
—Qu'avez-vous donc fait, depuis?
—Je ne sais pas. Je me suis arrêté, par hasard, dans un pays près de la mer. J'ai à peine fait attention au nom. J'ai dormi pendant huit jours. Dormi, les yeux ouverts. Je ne sais pas ce que j'ai vu, je ne sais pas ce que j'ai rêvé. Je crois que j'ai rêvé de vous. Je sais que c'était très beau. Mais le plus beau, c'est que j'ai tout oublié...
—Merci, dit-elle.
(Il n'écouta pas.)
—... Tout, reprit-il, tout ce qui était alors, tout ce qui était avant. Je suis comme un homme nouveau, qui recommence à vivre.
—C'est vrai, dit-elle, en le regardant avec ses yeux riants. Vous avez changé, depuis notre dernière rencontre.
Il la regardait aussi, et ne la trouvait pas moins différente de celle qu'il se rappelait. Non pas qu'elle eût changé pourtant, depuis deux mois. Mais il la voyait avec des yeux tout neufs. Là-bas, en Suisse, l'image des jours anciens, l'ombre légère de la jeune Grazia s'interposait entre son regard et l'amie présente. Maintenant, au soleil d'Italie, les rêves du Nord s'étaient fondus; il voyait dans la clarté du jour l'âme et le corps réels de l'aimée. Qu'elle était loin de la chevrette sauvage prisonnière à Paris, loin de la jeune femme au sourire de saint Jean, qu'il avait retrouvée un soir, peu après son mariage, pour la reperdre aussitôt! De la petite madone Ombrienne avait fleuri une belle Romaine:
Color verus, corpus solidum et succi plenum.
Ses formes avaient pris une harmonieuse plénitude; son corps était baigné d'une fière langueur. Le génie du calme l'entourait. Elle avait cette gourmandise du silence ensoleillé, de la contemplation immobile, cette jouissance voluptueuse de la paix de vivre, que les âmes du Nord ne connaîtront jamais bien. Ce qu'elle avait conservé surtout du passé, c'était sa grande bonté, qui se mêlait à tous ses autres sentiments. Mais on lisait des choses nouvelles dans son lumineux sourire: une indulgence mélancolique, un peu de lassitude, une pointe d'ironie, un paisible bon sens. L'âge l'avait voilée d'une certaine froideur, qui l'abritait contre les illusions du cœur; elle se livrait rarement; et sa tendresse se tenait en garde, avec un sourire clairvoyant, contre les emportements de passion que Christophe avait peine à réprimer. Avec cela, des faiblesses, des moments d'abandon au souffle des jours, une coquetterie qu'elle raillait elle-même, mais qu'elle ne combattait point. Nulle révolte contre les choses, ni contre soi: un fatalisme très doux, dans une nature toute bonne et un peu fatiguée.
Elle recevait beaucoup, et sans beaucoup choisir,—du moins en apparence;—mais comme ses intimes appartenaient, en général, au même monde, respiraient la même atmosphère, avaient été façonnés par les mêmes habitudes, cette société formait une harmonie assez homogène, très différente de celles que Christophe avait entendues, en Allemagne et en France. La plupart étaient de vieille race italienne, vivifiée çà et là par des mariages étrangers; il régnait parmi eux un cosmopolitisme de surface, où se mêlaient avec aisance les quatre langues principales et le bagage intellectuel des quatre grandes nations d'Occident. Chaque peuple y apportait son appoint personnel, les Juifs leur inquiétude et les Anglo-Saxons leur flegme; mais le tout, aussitôt fondu dans le creuset italien. Quand des siècles de grands barons pillards ont gravé dans une race tel profil hautain et rapace d'oiseau de proie, le métal peut changer, l'empreinte reste la même. Certaines de ces figures qui semblaient le plus italiennes, un sourire de Luini, un regard voluptueux et calme de Titien, fleurs de l'Adriatique ou des plaines lombardes, s'étaient épanouies sur des arbustes du Nord transplantés dans le vieux sol latin. Quelles que soient les couleurs broyées sur la palette de Rome, la couleur qui ressort est toujours le romain.
Christophe, sans pouvoir analyser son impression, admirait le parfum de culture séculaire, de vieille civilisation, que respiraient ces âmes, souvent assez médiocres, et, quelques-unes même, au-dessous du médiocre. Impalpable parfum, qui tenait à des riens, une grâce courtoise, une douceur de manières qui savait être affectueuse, tout en gardant sa malice et son rang, une finesse élégante de regard, de sourire, d'intelligence alerte et nonchalante, sceptique, diverse et aisée. Rien de raide et de rogue. Rien de livresque. On n'avait pas à craindre de rencontrer ici un de ces psychologues de salons parisiens, embusqué derrière son lorgnon, ou le caporalisme de quelque docteur allemand. Des hommes, tout simplement, et des hommes très humains, tels que l'étaient déjà les amis de Térence et de Scipion l'Emilien...
Homo sum...
Belle façade! La vie était plus apparente que réelle. Par dessous, l'incurable frivolité, commune à la société mondaine de tous les pays. Mais ce qui donnait à celle-ci ses caractères de race, c'était son indolence. La frivolité française s'accompagne d'une fièvre nerveuse, un mouvement perpétuel du cerveau, même quand il se meut à vide. Le cerveau italien sait se reposer. Il ne le sait que trop. Il est doux de sommeiller à l'ombre chaude, sur le tiède oreiller d'un mol épicurisme et d'une intelligence ironique, très souple, assez curieuse, et prodigieusement indifférente, au fond.
Tous ces hommes manquaient d'opinions décidées. Ils se mêlaient à la politique et a l'art, avec le même dilettantisme. On voyait là des natures charmantes, de ces belles figures italiennes de patriciens aux traits fins, aux yeux intelligents et doux, aux manières tranquilles, qui aimaient d'un cœur affectueux la nature, les vieux peintres, les fleurs, les femmes, les livres, la bonne chère, la patrie, la musique... Ils aimaient tout. Ils ne préféraient rien. On avait le sentiment parfois qu'ils n'aimaient rien. L'amour tenait pourtant une large place dans leur vie; mais c'était à condition qu'il ne la troublât point. Il était indolent et paresseux, comme eux; même dans la passion, il prenait volontiers un caractère familial. Leur intelligence, bien faite et harmonieuse, s'accommodait d'une inertie où les contraires de la pensée se rencontraient, sans heurts, tranquillement associés, souriants, émoussés, rendus inoffensifs. Ils avaient peur des croyances entières, des partis excessifs, et se trouvaient à l'aise dans les demi-solutions et les demi-pensées. Ils étaient d'esprit conservateur-libéral. Il leur fallait une politique et un art à mi-hauteur: des stations climatiques, où l'on ne risque pas d'avoir le souffle coupé et des palpitations. Ils se reconnaissaient dans le théâtre paresseux de Goldoni, ou dans la lumière égale et diffuse de Manzoni. Leur aimable nonchaloir n'en était pas inquiété. Ils n'eussent pas dit, comme leurs grands ancêtres: «Primum vivere...», mais plutôt: «Dapprima, quieto vivere.»
Vivre tranquille. C'était le vœu secret, la volonté de tous, même des plus énergiques, de ceux qui dirigeaient l'action politique. Tel petit Machiavel, maître de soi et des autres, le cœur aussi froid que la tête, l'intelligence lucide et ennuyée, sachant, osant se servir de tous moyens pour ses fins, prêt à sacrifier toutes ses amitiés à son ambition, était capable de sacrifier son ambition à une seule chose: le sacrosaint quieto vivere. Ils avaient besoin de longues périodes d'anéantissement. Quand ils sortaient de là, ainsi que d'un bon sommeil, ils étaient frais et dispos; ces hommes graves, ces tranquilles madones, étaient pris brusquement d'une fringale de parole, de gaieté, de vie sociale: il leur fallait se dépenser en une volubilité de gestes et de mots, de saillies paradoxales, d'humour burlesque: ils jouaient l'opera buffa. Dans cette galerie de portraits italiens, on eût trouvé rarement l'usure de la pensée, cet éclat métallique des prunelles, ces visages flétris par le travail perpétuel de l'esprit, comme on en voit, au Nord. Pourtant il ne manquait pas, ici comme partout, d'âmes qui se rongeaient et qui cachaient leurs plaies, de désirs, de soucis qui couvaient sous l'indifférence et, voluptueusement, s'enveloppaient de torpeur. Sans parler, chez certains, d'étranges échappées, baroques, déconcertantes, indices d'un déséquilibre obscur, propre aux très vieilles races,—comme les failles qui s'ouvrent dans la Campagne Romaine.
Il y avait bien du charme dans l'énigme nonchalante de ces âmes, de ces yeux calmes et railleurs, où dormait un tragique caché. Mais Christophe n'était pas d'humeur à le reconnaître. Il enrageait de voir Grazia entourée de gens du monde. Il leur en voulait, et il loi en voulait. Il la bouda, de même qu'il boudait Rome. Il espaça ses visites, il se promit de repartir.
Il ne repartit pas. Il commençait de sentir, malgré lui, l'attrait de ce monde italien, qui l'irritait.
Pour le moment, il s'isola. Il flâna dans Rome, et autour. La lumière romaine, les jardins suspendus, la Campagne, que ceint, comme une écharpe d'or, la mer ensoleillée, lui révélèrent peu à peu le secret de la terre enchantée. Il s'était juré de ne pas faire un pas pour aller voir ces monuments morts, qu'il affectait de dédaigner; il disait en bougonnant qu'il attendrait qu'ils vinssent le trouver. Ils vinrent: il les rencontra, au hasard de ses promenades, dans la Ville au sol onduleux. Il vit, sans l'avoir cherché, le Forum rouge, au soleil couchant, et les arches à demi écroulées du Palatin, au fond desquelles l'azur profond se creuse, gouffre de lumière bleue. Il erra dans la Campagne immense, près du Tibre rougeâtre, gras de boue, comme de la terre qui marche,—et le long des aqueducs ruinés, gigantesques vertèbres de monstres antédiluviens. D'épaisses masses de nuées noires roulaient dans le ciel bleu. Des paysans à cheval poussaient, à coups de gaule, à travers le désert, des troupeaux de grands bœufs gris perle à longues cornes; et, sur la voie antique, droite, poussiéreuse et nue, des pâtres chèvre-pieds, les cuisses recouvertes de peaux velues, cheminaient en silence, avec des théories de petits ânes et d'ânons. Au fond de l'horizon, la chaîne de la Sabine, aux lignes olympiennes, déroulait ses collines; et sur l'autre rebord delà coupe du ciel, les vieux murs de la ville, la façade de Saint-Jean, surmontée de statues qui dansaient, profilaient leurs noires silhouettes... Silence... Soleil de feu... Le vent passait sur la plaine... Sur une statue sans tête, au bras emmailloté, battue par les flots d'herbe, un lézard, dont le cœur paisible palpitait, s'absorbait, immobile, dans son repas de lumière. Et Christophe, la tête bourdonnante de soleil (et quelquefois aussi de vin des Castelli), près du marbre brisé, assis sur le sol noir, souriant, somnolent et baigné par l'oubli, buvait la force calme et violente de Rome.—Jusqu'à la nuit tombante.—Alors, le cœur étreint d'une angoisse, il fuyait la solitude funèbre où la lumière tragique s'engloutissait... Ô terre, terre ardente, terre passionnée et muette! Sous ta paix fiévreuse, j'entends sonner encore les trompettes des légions. Quelles fureurs de vie grondent dans ta poitrine! Quel désir du réveil!
Christophe trouva des âmes, où brûlaient des tisons du feu séculaire. Sous la poussière des morts, ils s'étaient conservés. On eût pensé que ce feu se fût éteint, avec les yeux de Mazzini. Il revivait. Le même. Bien peu voulaient le voir. Il troublait la quiétude de ceux qui dormaient. C'était une lumière claire et brutale. Ceux qui la portaient,—de jeunes hommes (le plus âgé n'avait pas trente-cinq ans), libres intellectuels, qui différaient, entre eux, de tempérament, d'éducation, d'opinions et de foi—étaient unis dans le même culte pour cette flamme de la nouvelle vie. Les étiquettes de partis, les systèmes de pensée ne comptaient point pour eux: la grande affaire était de «penser avec courage». Être francs, et oser! Ils secouaient rudement le sommeil de leur race. Après la résurrection politique de l'Italie, réveillée de la mort à l'appel des héros, après sa toute récente résurrection économique, ils avaient entrepris d'arracher du tombeau la pensée italienne. Ils souffraient, comme d'une injure, de l'atonie paresseuse et peureuse de l'élite, de sa lâcheté d'esprit, de sa verbolâtrie. Leur voix retentissait dans le brouillard de rhétorique et de servitude morale, accumulé depuis des siècles sur l'âme de la patrie. Ils y soufflaient leur réalisme impitoyable et leur intransigeante loyauté. Ils avaient la passion de l'intelligence claire, que suit l'action énergique. Capables, à l'occasion, de sacrifier les préférences de leur raison personnelle au devoir de discipline que la vie nationale impose à l'individu, ils réservaient pourtant leur autel le plus haut et leurs plus pures ardeurs à la vérité. Ils l'aimaient, d'un cœur fougueux et pieux. Insulté par ses adversaires, diffamé, menacé, un chef de ces jeunes hommes[2] répondait, avec une calme grandeur:
«Respectez la vérité! Je vous parle, à cœur ouvert, libre de toute rancune. J'oublie le mal que j'ai reçu de vous et celui que je puis vous avoir fait. Soyez vrais! Il n'est pas de conscience, il n'est pas de hauteur de vie, il n'est pas de capacité de sacrifice, il n'est pas de noblesse, là où n'existe pas un religieux, rigide et rigoureux respect de la vérité. Exercez-vous dans ce devoir difficile. La fausseté corrompt celui qui en use, avant de vaincre celui contre qui on en use. Que vous y gagniez le succès immédiat, qu'importe? Les racines de votre âme seront suspendues dans le vide, sur le sol rongé par le mensonge. Je ne vous parle plus en adversaire. Nous sommes sur un terrain supérieur à nos dissentiments, même si dans votre bouche votre passion se pare du nom de patrie. Il est quelque chose de plus grand que la patrie, c'est la conscience humaine. Il est des lois que vous ne devez pas violer, sous peine d'être de mauvais Italiens. Vous n'avez plus devant vous qu'un homme qui cherche la vérité; vous devez entendre son cri. Vous n'avez plus devant vous qu'un homme qui désire ardemment vous voir grands et purs, et travailler avec vous. Car, que vous le veuillez ou non, nous travaillons tous en commun avec tous ceux dans le monde qui travaillent avec vérité. Ce qui sortira de nous (et nous ne pouvons le prévoir) portera notre marque commune, si nous avons agi avec vérité. L'essence de l'homme est là: dans sa merveilleuse faculté de chercher la vérité, de la voir, de l'aimer, et de s'y sacrifier.—Vérité, qui répands sur ceux qui te possèdent le souffle magique de ta puissante santé!...»
La première fois que Christophe entendit ces paroles, elles lui semblèrent l'écho de sa propre voix; et il sentit que ces hommes et lui étaient frères. Les hasards de la lutte des peuples et des idées pouvaient les jeter, un jour, les uns contre les autres, dans la mêlée; mais amis ou ennemis, ils étaient, ils seraient toujours de la même famille humaine. Ils le savaient, comme lui. Ils le savaient avant lui. Il était connu d'eux, avant qu'il les connût. Car ils étaient déjà les amis d'Olivier. Christophe découvrit que les œuvres de son ami—(quelques volumes de vers, des essais de critique),—qui n'étaient à Paris lues que d'un petit nombre, avaient été traduites par ces Italiens et leur étaient familières.
Plus tard, il devait découvrir les distances infranchissables qui séparaient ces âmes de celle d'Olivier. Dans leur façon de juger les autres, ils restaient uniquement Italiens, enracinés dans la pensée de leur race. De bonne foi, ils ne cherchaient dans les œuvres étrangères que ce que voulait y trouver leur instinct national; souvent, ils n'en prenaient que ce qu'ils y avaient mis d'eux-mêmes, à leur insu. Critiques médiocres et piètres psychologues, ils étaient trop entiers, pleins d'eux-mêmes et de leurs passions, même quand ils étaient épris de la vérité. L'idéalisme italien ne sait pas s'oublier; il ne s'intéresse point aux rêves impersonnels du Nord; il ramène tout à soi, à ses désirs, à son orgueil de race, qu'il transfigure. Consciemment ou non, il travaille toujours pour la terza Roma. Il faut convenir que, pendant des siècles, il ne s'est pas donné grand mal pour la réaliser! Ces beaux Italiens, bien taillés pour l'action, n'agissent que par passion, et se lassent vite d'agir; mais quand la passion souffle, elle les soulève plus haut que tous les autres peuples: on l'a vu par l'exemple de leur Risorgimento.—C'était un de ces grands vents qui commençait à passer sur la jeunesse italienne de tous les partis: nationalistes, socialistes, néo-catholiques, libres idéalistes, tous Italiens irréductibles, tous, d'espoir et de vouloir, citoyens de la Rome impériale, reine de l'univers.
Tout d'abord, Christophe ne remarqua que leur généreuse ardeur et les communes antipathies qui l'unissaient à eux. Ils ne pouvaient manquer de s'entendre avec lui, dans le mépris de la société mondaine, à laquelle Christophe gardait rancune des préférences de Grazia. Ils haïssaient plus que lui cet esprit de prudence, cette apathie, ces compromis et ces arlequinades, ces choses dites à moitié, ces pensées amphibies, ce subtil balancement entre toutes les possibilités, sans se décider pour aucune. Robustes autodidactes, qui s'étaient faits de toutes pièces, et qui n'avaient pas eu les moyens ni le loisir de se donner le dernier coup de rabot, ils outraient volontiers leur rudesse naturelle et leur ton un peu âpre de contadini mal dégrossis. Ils voulaient être entendus. Ils voulaient être combattus. Tout, plutôt que l'indifférence! Ils eussent, pour réveiller les énergies de leur race, consenti joyeusement à en être les premières victimes.
En attendant, ils n'étaient pas aimés et ils ne faisaient rien pour l'être. Christophe eut peu de succès, quand il voulut parler à Grazia de ses nouveaux amis. Ils étaient déplaisants à cette nature éprise de mesure et de paix. Il fallait bien reconnaître avec elle qu'ils avaient une façon de soutenir les meilleures causes, qui donnait envie parfois de s'en déclarer l'ennemi. Ils étaient ironiques et agressifs, d'une dureté de critique qui touchait à l'insulte, même avec des gens qu'ils ne voulaient point blesser. Ils étaient trop sûrs d'eux-mêmes, trop pressés de généraliser, d'affirmer brutalement. Arrivés à l'action publique avant d'être arrivés à la maturité de leur développement, ils passaient d'un engouement à l'autre, avec la même intolérance. Passionnément sincères, se donnant tout entiers, sans rien économiser, ils étaient consumés par leur excès d'intellectualisme, par leur labeur précoce et forcené. Il n'est pas sain pour de jeunes pensées, au sortir de la gousse, de s'exposer au soleil cru. L'âme en reste brûlée. Rien ne se fait de fécond qu'avec le temps et le silence. Le temps et le silence leur avaient manqué. C'est le malheur de trop de talents italiens. L'action violente et hâtive est un alcool. L'intelligence qui y a goûté a peine ensuite à s'en déshabituer; et sa croissance normale risque d'en rester faussée pour toujours.
Christophe appréciait la fraîcheur acide de cette verte franchise, par contraste avec la fadeur des gens du juste milieu, des vie di mezzo, qui ont une peur éternelle de se compromettre et un subtil talent de ne dire ni oui ni non. Mais bientôt, il dut convenir que ces derniers, avec leur intelligence calme et courtoise, avaient aussi leur prix. L'état de perpétuel combat où vivaient ses amis était lassant. Christophe croyait de son devoir d'aller chez Grazia, afin de les défendre. Il y allait parfois, afin de les oublier. Sans doute, ils lui ressemblaient. Ils lui ressemblaient trop, lia étaient aujourd'hui ce qu'il avait été, à vingt ans. Et le cours de la vie ne se remonte pas. Au fond, Christophe savait bien qu'il avait dit adieu, pour son compte, à ces violences, et qu'il s'acheminait vers la paix, dont les yeux de Grazia semblaient tenir le secret. Pourquoi donc se révoltait-il contre elle?... Ah! c'est qu'il eût voulu, par un égoïsme d'amour, être seul à en jouir. Il ne pouvait souffrir que Grazia en dispensât les bienfaits à tout venant, qu'elle fût prodigue envers tous de son charmant accueil.
Elle lisait en lui; et, avec son aimable franchise, elle lui dit, un jour:
—Vous m'en voulez d'être comme je suis? Il ne faut pas m'idéaliser, mon ami. Je suis une femme, je ne vaux pas mieux qu'une autre. Je ne cherche pas le monde; mais j'avoue qu'il m'est agréable, de même que j'ai plaisir à aller quelquefois à des théâtres pas très bons, à lire des livres insignifiants, que vous dédaignez, mais qui me reposent et qui m'amusent. Je ne puis me refuser à rien.
—Comment pouvez-vous supporter ces imbéciles?
—La vie m'a enseigné à n'être pas difficile. On ne doit pas trop lui demander. C'est déjà beaucoup, je vous assure, quand on a affaire à de braves gens, pas méchants, assez bons... (naturellement, à condition de ne rien attendre d'eux! Je sais bien que si j'en avais besoin, je ne trouverais plus grand monde...) Pourtant, ils me sont attachés; et quand je rencontre un peu de réelle affection, je fais bon marché du reste. Vous m'en voulez, n'est-ce pas? Pardonnez-moi d'être médiocre. Je sais faire du moins la différence de ce qu'il y a de meilleur et de moins bon en moi. Et ce qui est avec vous, c'est le meilleur.
—Je voudrais tout, dit-il, d'un ton boudeur.
Il sentait bien, pourtant, qu'elle disait vrai. Il était si sûr de son affection qu'après avoir hésité pendant des semaines, un jour il lui demanda:
—Est-ce que vous ne voudrez jamais...?
—Quoi donc?
—Être à moi.
Il se reprit:
—... que je sois à vous?
Elle sourit:
—Mais vous êtes à moi, mon ami.
—Vous savez bien ce que je veux dire.
Elle était un peu troublée; mais elle lui prit les mains et le regarda franchement:
—Non, mon ami, dit-elle avec tendresse.
Il ne put parler. Elle vit qu'il était affligé.
—Pardon, je vous fais de la peine. Je savais que vous me diriez cela. Il faut nous parler en toute vérité, comme de bons amis.
—Des amis, dit-il tristement. Rien de plus?
—Ingrat! Que voulez-vous de plus? M'épouser?... Vous souvenez-vous d'autrefois, lorsque vous n'aviez d'yeux que pour ma belle cousine? J'étais triste alors que vous ne compreniez pas ce que je sentais pour vous. Toute notre vie aurait pu être changée. Maintenant, je pense que c'est mieux, ainsi; c'est mieux que nous n'ayons pas exposé notre amitié à l'épreuve de la vie en commun, de cette vie quotidienne, où ce qu'il y a de plus pur finit par s'avilir...
—Vous dites cela, parce que vous m'aimez moins.
—Oh! non, je vous aime toujours autant.
—Ah! c'est la première fois que vous me le dites.
—Il ne faut plus qu'il y ait rien de caché entre nous. Voyez-vous, je ne crois plus beaucoup au mariage. Le mien, je le sais, n'est pas un exemple suffisant. Mais j'ai réfléchi et regardé autour de moi. Ils sont rares, les mariages heureux. C'est un peu contre nature. On ne peut enchaîner ensemble les volontés de deux êtres qu'en mutilant l'une d'elles, sinon toutes les deux; et ce ne sont même point là, peut-être, des souffrances où l'âme ait profit à être trempée.
—Ah! dit-il, j'y vois une si belle chose, au contraire, l'union de deux sacrifices, deux âmes mêlées en une!
—Une belle chose, dans votre rêve. En réalité, vous souffririez plus que qui que ce soit.
—Quoi! vous croyez que je ne pourrai jamais avoir une femme, une famille, des enfants?... Ne me dites pas cela! Je les aimerais tant! Vous ne croyez pas ce bonheur possible pour moi?
—Je ne sais pas. Je ne crois pas... Peut-être avec une bonne femme, pas très intelligente, pas très belle, qui vous serait dévouée, et ne vous comprendrait pas.
—Que vous êtes mauvaise!... Mais vous avez tort de vous moquer. C'est bon, une bonne femme, même qui n'a pas d'esprit.
—Je crois bien! Voulez-vous que je vous en trouve une?
—Taisez-vous, je vous prie, vous me percez le cœur. Comment pouvez-vous parler ainsi?
—Qu'est-ce que j'ai dit?
—Vous ne m'aimez donc pas du tout, pas du tout, pour penser à me marier avec une autre?
—Mais c'est au contraire parce que je vous aime, que je serais heureuse de faire ce qui pourrait vous rendre heureux.
—Alors, si c'est vrai...
—Non, non, n'y revenez pas! Je vous dis que ce serait votre malheur...
—Ne vous inquiétez pas de moi. Je jure d'être heureux! Mais dites la vérité: vous croyez que vous, vous seriez malheureuse avec moi?
—Oh! malheureuse? mon ami, non. Je vous estime et je vous admire trop, pour être jamais malheureuse avec vous... Et puis, je vous dirai: je crois bien que rien ne pourrait me rendre tout à fait malheureuse, à présent. J'ai vu trop de choses, je suis devenue philosophe... Mais à parler franchement,—(n'est-ce pas? vous me le demandez, vous ne vous fâcherez pas?)—eh bien, je connais ma faiblesse, je serais peut-être assez sotte, au bout de quelques mois, pour n'être pas tout à fait heureuse avec vous; et cela, je ne le veux pas, justement parce que j'ai pour vous la plus sainte affection; et je ne veux pas que rien au monde puisse la ternir.
Lui, tristement:
—Oui, vous dites ainsi, pour m'adoucir la pilule. Je vous déplais. Il y a des choses, en moi, qui vous sont odieuses.
—Mais non, je vous assure! N'ayez pas l'air si penaud. Vous êtes un bon et cher homme.
—Alors, je ne comprends plus. Pourquoi ne pourrions-nous pas nous convenir?
—Parce que nous sommes trop différents, d'un caractère trop accusé, tous deux, trop personnels.
—C'est pour cela que je vous aime.
—Moi aussi. Mais c'est aussi pour cela que nous nous trouverions en conflit.
—Mais non!
—Mais si! Ou bien, comme je sais que vous valez plus que moi, je me reprocherais de vous gêner, avec ma petite personnalité; et alors, je l'étoufferais, je me tairais, et je souffrirais.
Les larmes viennent aux yeux de Christophe.
—Oh! cela, je ne veux point. Jamais! J'aime mieux tous les malheurs, plutôt que vous souffriez par ma faute, pour moi.
—Mon ami, ne vous affectez pas... Vous savez, je dis ainsi, je me flatte peut-être... Peut-être que je ne serais pas assez bonne pour me sacrifier à vous.
—Tant mieux!
—Mais alors, c'est vous que je sacrifierais, et c'est moi qui me tourmenterais, à mon tour... Vous voyez bien, c'est insoluble, d'un côté comme de l'autre. Restons comme nous sommes. Est-ce qu'il y a quelque chose de meilleur que notre amitié?
Il hoche la tête, en souriant avec un peu d'amertume.
—Oui, tout cela, c'est qu'au fond vous n'aimez pas assez.
Elle sourit aussi, gentiment, un peu mélancolique. Elle dit, avec un soupir:
—Peut-être. Vous avez raison. Je ne suis plus toute jeune, mon ami. Je suis lasse. La vie use, quand on n'est pas très fort, comme vous... Oh! vous, il y a des moments, quand je vous regarde, vous avez l'air d'un gamin de dix-huit ans.
—Hélas! avec cette vieille tête, ces rides, ce teint flétri!
—Je sais bien que vous avez souffert, autant que moi, peut-être plus. Je le vois. Mais vous me regardez quelquefois, avec des yeux d'adolescent; et je sens sourdre de vous un flot de vie toute fraîche. Moi, je me suis éteinte. Quand je pense, hélas! a mon ardeur d'autrefois! Comme dit l'autre, c'était le bon temps alors, j'étais bien malheureuse! À présent, je n'ai plus assez de force pour l'être. Je n'ai qu'un filet de vie. Je ne serais plus assez téméraire pour oser l'épreuve du mariage. Ah! autrefois, autrefois!... Si quelqu'un que je connais m'avait fait signe!...
—Eh bien, eh bien, dites...
—Non, ce n'est pas la peine...
—Ainsi, autrefois, si j'avais... Oh! mon Dieu!
—Quoi! si vous aviez? Je n'ai rien dit.
—J'ai compris. Vous êtes cruelle.
—Eh bien, autrefois, j'étais folle, voilà tout.
—Ce que vous dites là est encore pis.
—Pauvre Christophe! Je ne puis dire un mot qui ne lui fasse du mal. Je ne dirai donc plus rien.
—Mais si! Dites-moi... Dites quelque chose!...
—Quoi?
—Quelque chose de bon.
Elle rit.
—Ne riez pas.
—Et vous, ne soyez pas triste.
—Comment voulez-vous que je ne le sois pas?
—Vous n'en avez pas de raison, je vous assure.
—Pourquoi?
—Parce que vous avez une amie qui vous aime bien.
—C'est vrai?
—Si je vous le dis, ne le croyez-vous pas?
—Dites-le encore!
—Vous ne serez plus triste, alors? Vous ne serez plus insatiable? Vous saurez vous contenter de notre chère amitié?
—Il faut bien!
—Ingrat, ingrat! Et vous dites que vous aimez? Au fond, je crois que je vous aime plus que vous ne m'aimez.
—Ah! si cela se pouvait!
Il dit cela, d'un tel élan d'égoïsme amoureux qu'elle rit. Lui aussi. Il insistait:
—Dites!
Un instant, elle se tut, le regarda, puis soudain approcha son visage de celui de Christophe, et l'embrassa. Cela fut si inattendu! Il en fut bouleversé d'émotion. Il voulut la serrer dans ses bras. Déjà, elle s'était dégagée. À la porte du salon, elle le regarda, un doigt sur ses lèvres, faisant: «Chut!»—et disparut.
À partir de ce jour, il ne lui reparla plus de son amour, et il fut moins gêné dans ses relations avec elle. À des alternatives de silence guindé et de violences mal comprimées succéda une intimité simple et recueillie. C'est le bienfait de la franchise en amitié. Plus de sous-entendus, plus d'illusions ni de craintes. Ils connaissaient, chacun, le fond de la pensée de l'autre. Lorsque Christophe se retrouvait avec Grazia dans la société de ces indifférents qui l'irritaient, quand l'impatience le reprenait d'entendre son amie échanger avec eux de ces choses un peu niaises, qui sont l'ordinaire es salons, elle s'en apercevait, le regardait, souriait. C'était assez, il savait qu'ils étaient ensemble; et la paix redescendait en lui.
La présence de ce qu'on aime arrache à l'imagination son dard envenimé; la fièvre du désir tombe; l'âme s'absorbe dans la chaste possession de la présence aimée.—Grazia rayonnait d'ailleurs sur ceux qui l'entouraient le charme silencieux de son harmonieuse nature. Toute exagération, même involontaire, d'un geste ou d'un accent, la blessait, comme quelque chose qui n'était pas simple et qui n'était pas beau. Par là, elle agit à la longue sur Christophe. Après avoir rongé le frein mis à ses emportements, il y gagna peu à peu une maîtrise de soi, une force d'autant plus grande qu'elle ne se dépensait plus en vaines violences.
Leurs âmes se mêlaient. Le demi-sommeil de Grazia, souriante en son abandon à la douceur de vivre, se réveillait au contact de l'énergie morale de Christophe. Elle se prit, pour les choses de l'esprit, d'un intérêt plus direct et moins passif. Elle, qui ne lisait guère, qui relisait plutôt indéfiniment les mêmes vieux livres avec une affection paresseuse, elle commença d'éprouver la curiosité d'autres pensées et bientôt leur attrait. La richesse du monde d'idées modernes, qu'elle n'ignorait pas, mais où elle n'avait aucun goût à s'aventurer seule, ne l'intimidait plus, maintenant qu'elle avait, pour l'y guider, un compagnon. Insensiblement, elle se laissait amener, tout en s'en défendant, à comprendre cette jeune Italie, dont les ardeurs iconoclastes lui avaient longtemps déplu.
Mais le bienfait de cette mutuelle pénétration des âmes était surtout pour Christophe. On a souvent observé qu'en amour, le plus faible des deux est celui qui donne le plus: non que l'autre aime moins; mais plus fort, il faut qu'il prenne davantage. Ainsi, Christophe s'était enrichi déjà de l'esprit d'Olivier. Mais son nouveau mariage mystique était bien plus fécond: car Grazia lui apportait en dot le trésor le plus rare, que jamais Olivier n'avait possédé: la joie. La joie de l'âme et des yeux. La lumière. Le sourire de ce ciel latin, qui baigne la laideur des plus humbles choses, qui fleurit les pierres des vieux murs, et communique à la tristesse même son calme rayonnement.
Elle avait pour allié le printemps renaissant. Le rêve de la vie nouvelle couvait dans la tiédeur de l'air engourdi. La jeune verdure se mariait aux oliviers gris d'argent. Sous les arcades rouge sombre des aqueducs ruinés, fleurissaient des amandiers blancs. Dans la Campagne réveillée ondulaient les flots d'herbe et les flammes des pavots triomphants. Sur les pelouses des villas coulaient des ruisseaux d'anémones mauves et des nappes de violettes. Les glycines grimpaient autour des pins parasols; et lèvent qui passait sur la ville apportait le parfum des roses du Palatin.
Ils se promenaient ensemble. Quand elle consentait à sortir de sa torpeur d'Orientale, où elle s'absorbait pendant des heures, elle devenait tout autre; elle aimait à marcher: grande, les jambes longues, la taille robuste et flexible, elle avait la silhouette d'une Diane de Primatice.—Le plus souvent, ils allaient à une de ces villas, épaves du naufrage où la splendide Rome du settecento a sombré sous les flots de la barbarie piémontaise. Ils avaient une prédilection pour la villa Mattei, ce promontoire de la Rome antique, au pied duquel viennent mourir les dernières vagues de la Campagne déserte. Ils suivaient l'allée de chênes, dont la voûte profonde encadre la chaîne bleue, la suave chaîne Albaine, qui s'enfle doucement comme un cœur qui palpite. Rangées le long du chemin, des tombes d'époux romains montraient, à travers le feuillage, leurs faces mélancoliques et la fidèle étreinte de leurs mains. Ils s'asseyaient au bout de l'allée, sous un berceau de roses, adossés à un sarcophage blanc. Devant eux, le désert. Paix profonde. Le chuchotement d'une fontaine aux gouttes lentes, qui semblait expirer de langueur... Ils causaient à mi-voix. Le regard de Grazia s'appuyait avec confiance sur celui de l'ami. Christophe disait sa vie, ses luttes, ses peines passées; elles n'avaient plue rien de triste. Près d'elle, sous son regard, tout était simple, tout était comme cela devait être... À son tour, elle racontait. Il entendait a peine ce qu'elle disait; mais nulle de ses pensées n'était perdue pour lui. Il épousait son âme. Il voyait avec ses yeux. Il voyait partout ses yeux, ses yeux tranquilles où brûlait un feu profond; il les voyait dans les beaux visages mutilés des statues antiques et dans l'énigme de leurs regards muets; il les voyait dans le ciel de Rome, qui riait amoureusement autour des cyprès laineux et entre les doigts des lecci, noirs, luisants, criblés des flèches du soleil.
Par les yeux de Grazia, le sens de l'art latin s'infiltra dans son cœur. Jusque-là, Christophe était demeuré indifférent aux œuvres italiennes. L'idéaliste barbare, le grand ours qui venait de la forêt germanique, n'avait pas encore appris à goûter la saveur voluptueuse des beaux marbres dorés, comme un rayon de miel. Les antiques du Vatican lui étaient franchement hostiles. Il avait du dégoût pour ces têtes stupides, ces proportions efféminées ou massives, ce modelé banal et arrondi, ces Gitons et ces gladiateurs. À peine quelques statues-portraits trouvaient-elles grâce à ses yeux; et leurs modèles étaient sans intérêt pour lui. Il n'était pas beaucoup plus tendre pour les Florentins blêmes et leurs grimaces, pour les madones malades, les Vénus préraphaélites, pauvres de sang, phtisiques, maniérées et rongées. Et la stupidité bestiale des matamores et des athlètes rouges et suants, qu'a lâchés sur le monde l'exemple de la Sixtine, lui semblait de la chair à canon. Pour le seul Michel-Ange, il avait une piété secrète, pour ses souffrances tragiques, pour son mépris divin, et pour le sérieux de ses chastes passions. Il aimait d'amour pur et barbare, comme fut celui du maître, la religieuse nudité de ses adolescents, ses vierges fauves et farouches, telles des bêtes traquées, l'Aurore douloureuse, la Madone, aux yeux sauvages, dont l'enfant mord le sein, et la belle Lia, qu'il eût voulue pour femme. Mais dans l'âme du héros tourmenté, il ne trouvait rien de plus que l'écho magnifié de la sienne.
Grazia lui ouvrit les portes d'un monde d'art nouveau. Il entra dans la sérénité souveraine de Raphaël et de Titien. Il vit la splendeur impériale du génie classique, qui règne, comme un lion, sur l'univers des formes conquis et maîtrisé. La foudroyante vision du grand Vénitien, qui va droit jusqu'au cœur et fend de son éclair les brouillards incertains dont se voile la vie, la toute puissance dominatrice de ces esprits latins, qui savent non seulement vaincre, mais se vaincre soi-mêmes, qui s'imposent, vainqueurs, la plus stricte discipline, et, sur le champ de bataille, savent parmi les dépouilles de l'ennemi terrassé choisir exactement et emporter leur proie,—les portraits olympiens et les Stanze de Raphaël, remplirent le cœur de Christophe d'une musique plus riche que celle de Wagner. Musique des lignes sereines, des nobles architectures, des groupes harmonieux. Musique qui rayonne de la beauté parfaite du visage, des mains, des pieds charmants, des draperies et des gestes. Intelligence. Amour. Ruisseau d'amour qui sourd des âmes et des corps de ces adolescents. Puissance de l'esprit et de la volupté. Jeune tendresse, ironique sagesse, odeur obsédante et chaude de la chair amoureuse, sourire lumineux où les ombres s'effacent, où la passion s'endort. Forces frémissantes de la vie qui se cabrent et que dompte, comme les chevaux du Soleil, la main calme du maître...
Et Christophe se demandait:
—«Est-il donc impossible d'unir, comme ils ont fait, la force et la paix romaines? Aujourd'hui, les meilleurs n'aspirent à l'une des deux qu'au détriment de l'autre. De tous, les Italiens semblent avoir le plus perdu le sens de cette harmonie, que Poussin, que Lorrain, que Gœthe ont entendue. Faut-il, une fois déplus, qu'un étranger leur en révèle le prix?... Et qui l'enseignera à nos musiciens? La musique n'a pas eu encore son Raphaël. Mozart n'est qu'un enfant, un petit bourgeois allemand, qui a les mains fiévreuses et l'âme sentimentale, et qui dit trop de mots et qui fait trop de gestes, et qui parle et qui pleure et qui rit, pour un rien. Et ni Bach le gothique, ni le Prométhée de Bonn, qui lutte avec le vautour, ni sa postérité de Titans qui entassent Pélion sur Ossa et invectivent contre le ciel, n'ont jamais entrevu le sourire du Dieu...»
Depuis qu'il l'avait vu, Christophe rougissait de sa propre musique; ses agitations vaines, ses passions boursouflées, ses plaintes indiscrètes, cet étalage de soi, ce manque de mesure, lui paraissaient à la fois pitoyables et honteux. Un troupeau sans berger, un royaume sans roi.—Il faut être le roi de l'âme tumultueuse...
Durant ces mois, Christophe semblait avoir oublié la musique. Il n'en sentait pas le besoin. Son esprit, fécondé par Rome, était en gestation. Il passait les journées dans un état de songe et de demi-ivresse. La nature, comme lui, était en ce premier printemps, où se mêle à la langueur du réveil un vertige voluptueux. Elle et lui, ils rêvaient, enlacés, ainsi que des amants qui, dans le sommeil, s'étreignent. L'énigme fiévreuse de la Campagne ne lui était plus hostile; il s'était rendu maître de sa beauté tragique; il tenait dans ses bras Déméter endormie.
Au cours du mois d'avril, il reçut de Paris la proposition de venir diriger une série de concerts. Sans l'examiner davantage, il allait refuser; mais il crut devoir en parler d'abord à Grazia. Il éprouvait une douceur à la consulter sur sa vie; il se donnait ainsi l'illusion qu'elle la partageait.
Elle lui causa, cette fois, une grande déception. Elle se fit expliquer bien posément l'affaire; puis, elle lui conseilla d'accepter. Il en fut attristé; il y vit la preuve de son indifférence.
Grazia n'était peut-être pas sans regrets de donner ce conseil. Mais pourquoi Christophe le lui demandait-il? Puisqu'il s'en remettait à elle de décider pour lui, elle se jugeait responsable des actes de son ami. Par suite de l'échange qui s'était fait entre leurs pensées, elle avait pris à Christophe un peu de sa volonté; il lui avait révélé le devoir et la beauté d'agir. Du moins, elle avait reconnu ce devoir pour son ami; et elle ne voulait pas qu'il y manquât. Mieux que lui, elle connaissait le pouvoir de langueur que recèle le souffle de cette terre italienne, et qui, tel l'insidieux poison de son tiède scirocco, se glisse dans les veines, endort la volonté. Que de fois elle en avait senti le charme maléfique, sans avoir l'énergie de résister! Toute sa société était plus ou moins atteinte de cette malaria de l'âme. De plus forts qu'eux, jadis, en avaient été victimes; elle avait rongé l'airain de la louve romaine. Rome respire la mort: elle a trop de tombeaux. Il est plus sain d'y passer que d'y vivre. On y sort trop facilement du siècle: c'est un goût dangereux pour les forces encore jeunes qui ont une vaste carrière à remplir. Grazia se rendait compte que le monde qui l'entourait n'était pas un milieu vivifiant pour un artiste. Et quoiqu'elle eût pour Christophe plus d'amitié que pour tout autre... (osait-elle se l'avouer?)... elle n'était pas fâchée, au fond, qu'il s'éloignât. Hélas! il la fatiguait, partout ce qu'elle aimait en lui, par ce trop-plein d'intelligence, par cette abondance de vie accumulée pendant des années et qui débordait: sa quiétude en était troublée. Et il la fatiguait aussi, peut-être, parce qu'elle sentait toujours la menace de cet amour, beau et touchant, mais obsédant, contre lequel il fallait rester en éveil; il était plus prudent de le tenir à distance. Elle se gardait bien d'en convenir avec elle-même; elle ne croyait avoir en vue que l'intérêt de Christophe.
Les bonnes raisons ne lui manquaient pas. Dans l'Italie d'alors, un musicien avait peine à vivre; l'air lui était mesuré. La vie musicale était comprimée. L'usine du théâtre étendait ses cendres grasses et ses fumées brûlantes sur ce sol, dont naguère les fleurs de musique embaumaient toute l'Europe. Qui refusait de s'enrôler dans l'équipe des vociférateurs, qui ne pouvait ou ne voulait entrer dans la fabrique, était condamné à l'exil ou à vivre étouffé. Le génie n'était nullement tari. Mais on le laissait stagner et se perdre. Christophe avait rencontré plus d'un jeune musicien, chez qui revivait l'âme des maîtres mélodieux de la race et cet instinct de beauté qui pénétrait l'art savant et simple du passé. Mais qui se souciait d'eux? Ils ne pouvaient ni se faire jouer, ni se faire éditer. Nul intérêt pour la pure symphonie. Point d'oreilles pour la musique qui n'a pas le museau graissé de fard!... Alors, ils chantaient pour eux-mêmes, d'une voix découragée, qui finissait par s'éteindre. À quoi bon? Dormir...—Christophe n'eût pas demandé mieux que de les aider. En admettant qu'il l'eût pu, leur amour-propre ombrageux ne s'y prêtait pas. Quoi qu'il fît, il était pour eux un étranger; et pour des Italiens de vieille race, malgré leur accueil affectueux, tout étranger reste, au fond, un barbare. Ils estimaient que la misère de leur art était une question qui devait se régler en famille. Tout en prodiguant à Christophe les marques d'amitié, ils ne l'admettaient pas dans leur famille.—Que lui restait-il? Il ne pouvait pourtant pas rivaliser avec eux et leur disputer leur maigre place au soleil!...
Et puis, le génie ne peut se passer d'aliment. Le musicien a besoin de musique,—de musique à entendre, de musique à faire entendre. Une retraite temporaire a son prix pour l'esprit, qu'elle force au recueillement. À condition qu'il en sorte. La solitude est noble, mais mortelle pour l'artiste qui n'aurait plus la force de s'y arracher. Il faut vivre de la vie de son temps, même bruyante et impure; il faut incessamment donner et recevoir, et donner, et donner, et recevoir encore... L'Italie, du temps de Christophe, n'était plus ce grand marché de l'art qu'elle fut autrefois, qu'elle redeviendra peut-être. Les foires de la pensée, où s'échangent les âmes des nations, sont au Nord, aujourd'hui. Qui veut vivre doit y vivre.
Christophe, livré à lui-même, eût répugné à rentrer dans la cohue. Mais Grazia sentait plus clairement le devoir de Christophe. Et elle exigeait plus de lui que d'elle. Sans doute parce qu'elle l'estimait plus. Mais aussi, parce que ce lui était plus commode. Elle lui déléguait l'énergie. Elle gardait la quiétude.—Il n'avait pas le courage de lui en vouloir. Elle était comme Marie, elle avait la meilleure part. À chacun son rôle, dans la vie. Celui de Christophe était d'agir. Elle, il lui suffisait d'être. Il ne lui demandait rien de plus...
Rien, que de l'aimer un peu moins pour lui et un peu plus pour elle. Car il ne lui savait pas beaucoup de gré d'être, dans son amitié, dénuée d'égoïsme, au point de ne penser qu'à l'intérêt de l'ami,—qui ne demandait qu'à n'y pas penser.
Il partit. Il s'éloigna d'elle. Il ne la quitta point. Comme dit un vieux trouvère, «l'ami ne quitte son amie que quand son âme y consent».
DEUXIÈME PARTIE
Le cœur lui faisait mal, quand il arriva à Paris. C'était la première fois qu'il y rentrait, depuis la mort d'Olivier. Jamais il n'avait voulu revoir cette ville. Dans le fiacre qui l'emportait de la gare à l'hôtel, il osait à peine regarder par la portière; il passa les premiers jours dans sa chambre, sans se décider à sortir. Il avait l'angoisse des souvenirs, qui le guettaient, à la porte. Mais quelle angoisse, au juste? S'en rendait-il bien compte? Était-ce, comme il voulait croire, la terreur de les voir ressurgir, avec leur visage vivant? Ou celle, plus douloureuse, de les retrouver morts?... Contre ce nouveau deuil, toutes les ruses à demi inconscientes de l'instinct s'étaient armées. C'était pour cette raison—(il ne s'en doutait peut-être pas)—qu'il avait choisi son hôtel dans un quartier éloigné de celui qu'il habitait jadis. Et quand, pour la première fois, il se promena dans les rues, quand il dut diriger à la salle de concerts ses répétitions d'orchestre, quand il se retrouva en contact avec la vie de Paris, il continua quelque temps à se fermer les yeux, à ne pas vouloir voir ce qu'il voyait, à ne voir obstinément que ce qu'il avait vu jadis. Il se répétait d'avance:
«Je connais cela, je connais cela...»
En art comme en politique, la même anarchie intolérante, toujours. Sur la place, la même Foire. Seulement, les acteurs avaient changé de rôles. Les révolutionnaires de son temps étaient devenus des bourgeois; les surhommes, des hommes à la mode. Les indépendants d'autrefois essayaient d'étouffer les indépendants d'aujourd'hui. Les jeunes d'il y a vingt ans étaient à présent plus conservateurs que les vieux qu'ils combattaient naguère; et leurs critiques refusaient le droit de vivre aux nouveaux venus. En apparence, rien n'était différent.
Et tout avait changé...
* * *
«Mon amie, pardonnez-moi! Vous êtes bonne de ne pas m'en avoir voulu de mon silence. Votre lettre m'a fait un grand bien. J'ai passé quelques semaines dans un terrible désarroi. Tout me manquait. Je vous avais perdue. Ici, le vide affreux de ceux que j'ai perdus. Tous les anciens amis dont je vous ai parlé, disparus. Philomèle—(vous vous souvenez de la voix qui chantait, en ce soir triste et cher où, errant parmi la foule d'une fête, je revis dans un miroir vos yeux qui me regardaient)—Philomèle a réalisé son rêve raisonnable; un petit héritage lui est venu; elle est en Normandie; elle possède une ferme, qu'elle dirige. M. Arnaud a pris sa retraite; il est retourné avec sa femme dans leur province, une petite ville du côté d'Angers. Des illustres de mon temps beaucoup sont morts ou se sont effondrés; seuls, quelques vieux mannequins, qui jouaient il y a vingt ans les jeunes premiers de l'art et de la politique, les jouent encore aujourd'hui, avec le même faux visage. En dehors de ces masques, je ne reconnaissais personne. Ils me faisaient l'effet de grimacer sur un tombeau. C'était un sentiment affreux.—De plus, les premiers temps après mon arrivée, j'ai souffert physiquement de la laideur des choses, de la lumière grise du Nord, au sortir de votre soleil d'or; l'entassement des maisons blafardes, la vulgarité de lignes de certains dômes, de certains monuments, qui ne m'avait jamais frappé jusque-là, me blessait cruellement. L'atmosphère morale ne m'était pas plus agréable.
«Pourtant, je n'ai pas à me plaindre des Parisiens. L'accueil que j'ai trouvé ne ressemble guère à celui que je reçus autrefois. Il parait que, pendant mon absence, je suis devenu une manière de célébrité. Je ne vous en parle pas, je sais ce qu'elle vaut. Toutes les choses aimables que ces gens disent ou écrivent sur moi me touchent; je leur en suis obligé. Mais que vous dirai-je? Je me sentais plus près de ceux qui me combattaient autrefois que de ceux qui me louent aujourd'hui... La faute en est à moi, je le sais. Ne me grondez pas! J'ai eu un moment de trouble. Il fallait s'y attendre. Maintenant, c'est fini. J'ai compris. Oui, vous avez eu raison de me renvoyer parmi les hommes. J'étais en train de m'ensabler dans ma solitude. Il est malsain de jouer les Zarathustrâ. Le flot de la vie s'en va, s'en va de nous. Vient un moment, où l'on n'est plus qu'un désert. Pour creuser jusqu'au fleuve un nouveau chenal dans le sable, il faut bien des journées de fatigues.—C'est fait. Je n'ai plus le vertige. J'ai rejoint le courant. Je regarde et je vois...
«Mon amie, quel peuple étrange que ces Français! Il y a vingt ans, je les croyais finis... Ils recommencent. Mon cher compagnon Jeannin me l'avait bien prédit. Mais je le soupçonnais de se faire illusion. Le moyen d'y croire, alors! La France était, comme leur Paris, pleine de démolitions, de plâtras et de trous. Je disais: «Ils ont tout détruit... Quelle race de rongeurs!»—Une race de castors. Dans l'instant qu'on les croit acharnés sur des ruines, avec ces ruines mêmes ils posent les fondations d'une ville nouvelle. Je le vois à présent que les échafaudages s'élèvent de tous côtés...
«Wenn ein Ding geschehen, Selbst die Narren es verstehen...[3]
«À la vérité, c'est toujours le même désordre français. Il faut y être habitué pour reconnaître, dans la cohue qui se heurte en tous sens, les équipes d'ouvriers qui vont chacune à sa tâche. Ce sont des gens, comme vous savez, qui ne peuvent rien faire, sans crier sur les toits ce qu'ils font. Ce sont aussi des gens qui ne peuvent rien faire, sans dénigrer ce que les voisins font. Il y a de quoi troubler les têtes les plus solides. Mais quand on a vécu, ainsi que moi, près de dix ans chez eux, on n'est plus dupe de leur vacarme. On s'aperçoit que c'est leur façon de s'exciter au travail. Tout en parlant, ils agissent; et, chacun des chantiers bâtissant sa maison, il se trouve qu'à la fin la ville est rebâtie. Le plus fort, c'est que l'ensemble des constructions n'est pas trop discordant. Ils ont beau soutenir des thèses opposées, ils ont tous la caboche faite de même. De sorte que, sous leur anarchie, il y a des instincts communs, il y a une logique de race qui leur tient lieu de discipline, et que cette discipline est peut-être, au bout du compte, plus solide que celle d'un régiment prussien.
«C'est partout le même élan, la même fièvre de bâtisse: en politique, où socialistes et nationalistes travaillent à l'envi à resserrer les rouages du pouvoir relâché; en art, dont les uns veulent refaire un vieil hôtel aristocratique pour des privilégiés, les autres un vaste hall ouvert aux peuples, où chante l'âme collective: reconstructeurs du passé, constructeurs de l'avenir. Quoi qu'ils fassent d'ailleurs, ces ingénieux animaux refont toujours les mêmes cellules. Leur instinct de castors ou d'abeilles leur fait, à travers les siècles, accomplir les mêmes gestes, retrouver les mêmes formes. Les plus révolutionnaires sont peut-être, à leur insu, ceux qui se rattachent aux traditions les plus anciennes. J'ai trouvé dans les syndicats et chez les plus marquants des jeunes écrivains, des âmes du moyen âge.
«Maintenant que je me suis réhabitué à leurs façons tumultueuses, je tes regarde travailler, avec plaisir. Parlons franc: je suis un trop vieil ours, pour me sentir jamais à l'aise dans aucune de leurs maisons; J'ai besoin de l'air libre. Mais quels bons travailleurs! C'est leur plus haute vertu. Elle relève les plus médiocres et les plus corrompus. Et puis, chez leurs artistes, quel sens de la beauté! Je le remarquais moins autrefois. Vous m'avez appris à voir. Mes yeux se sont ouverts, à la lumière de Rome. Vos hommes de la Renaissance m'ont fait comprendre ceux-ci. Une page de Debussy, un torse de Rodin, une phrase de Suarès, sont de la même lignée que vos cinquecentisti.
Ce n'est pas que beaucoup de choses ne me déplaisent ici. J'ai retrouvé mes vieilles connaissances de la Foire sur la Place, qui m'ont jadis causé tant de saintes colères. Ils n'ont guère changé. Mais moi, hélas! j'ai changé. Je n'ose plus être sévère. Quand je me sens l'envie de juger durement l'un d'entre eux, je me dis: «Tu n'en as pas le droit. Tu as fait pis que ces hommes, toi qui te croyais fort.» J'ai appris aussi à voir que rien n'existait d'inutile, et que les plus vils ont leur rôle dans le plan de la tragédie. Les dilettantes dépravés, les fétides amoralistes, ont accompli leur tâche de termites: il fallait démolir la masure branlante, avant de réédifier. Les Juifs ont obéi à leur mission sacrée, qui est de rester, à travers les autres races, le peuple étranger, le peuple qui tisse, d'un bout à l'autre du monde, le réseau de l'unité humaine. Ils abattent les barrières intellectuelles des nations, pour faire le champ libre à la Raison divine. Les pires corrupteurs, les destructeurs ironiques qui ruinent nos croyances du passé, qui tuent nos morts bien-aimés, travaillent, sans le savoir, à l'œuvre sainte, à la nouvelle vie. C'est de la même façon que l'intérêt féroce des banquiers cosmopolites, au prix de combien de désastres! édifie, qu'ils le veuillent ou non, l'Unité future du monde, côte à côte avec les révolutionnaires qui les combattent, et bien plus sûrement que les niais pacifistes.
«Vous le voyez. Je vieillis. Je ne mords plus. Mes dents sont usées. Quand je vais au théâtre, je ne suis plus de ces spectateurs naïfs qui apostrophent les acteurs et insultent le traître.
«Grâce tranquille, je ne vous parle que de moi; et pourtant, je ne pense qu'à vous. Si vous saviez combien mon moi m'importune! Il est oppressif et absorbant. C'est un boulet, que Dieu m'a attaché au cou. Comme j'aurais voulu le déposer à vos pieds! Mais le triste cadeau!... Vos pieds sont faits pour fouler la terre douce et le sable qui chante sous les pas. Je les vois, ces chers pieds, nonchalamment qui passent sur les pelouses parsemées d'anémones... (Êtes-vous retournée à la villa Doria?)... Les voici déjà las! Je vous vois maintenant à demi étendue dans votre retraite favorite, au fond de votre salon, accoudée, tenant un livre que vous ne lisez pas. Vous m'écoutez avec bonté, sans faire bien attention à ce que je vous dis: car je suis ennuyeux; et, pour prendre patience, de temps en temps, vous retournez à vos propres pensées; mais vous êtes courtoise et, veillant à ne pas me contrarier, lorsqu'un mot par hasard vous fait revenir de très loin, vos yeux distraits se hâtent de prendre un air intéressé. Et moi, je suis aussi loin que vous de ce que je dis; moi aussi, j'entends à peine le bruit de mes paroles; et tandis que j'en suis le reflet sur votre beau visage, j'écoute au fond de moi de tout autres paroles, que je ne vous dis pas. Celles-là, Grâce tranquille, tout au rebours des autres, vous les entendez bien; mais vous faites semblant de ne pas les entendre.
«Adieu. Je crois que vous me reverrez, sous peu. Je ne languirai pas ici. Qu'y ferais-je, à présent que mes concerts sont donnés?—J'embrasse vos enfants, sur leurs bonnes petites joues. L'étoffe en est la vôtre. Il faut bien se contenter!...
CHRISTOPHE.»
* * *
«Grâce tranquille» répondit:
«Mon ami, j'ai reçu votre lettre dans le petit coin du salon, que vous vous rappelez si bien; et je vous ai lu, comme je sais lire, en laissant de temps en temps votre lettre reposer, et en faisant comme elle. Ne vous moquez pas! C'était afin quelle durât plus longtemps. Ainsi, nous avons passé toute une après-midi. Les enfants m'ont demandé ce que je lisais toujours. J'ai dit que c'était une lettre de vous. Aurora a regardé le papier, avec commisération, et elle a dit: «Comme ça doit être ennuyeux d'écrire une si longue lettre!» J'ai tâché de lui faire comprendre que ce n'était pas un pensum que je vous avais donné, mais une conversation que nous avions ensemble. Elle a écouté sans mot dire, puis elle s'est sauvée avec son frère, pour jouer dans la chambre voisine; et, quelque temps après, comme Lionello était bruyant, j'ai entendu Aurora qui disait: «Il ne faut pas crier; maman fait la conversation avec signor Christophe.»
«Ce que vous me dites des Français m'intéresse, et ne me surprend pas. Vous vous souvenez que je vous ai reproché d'être injuste envers eux. On peut ne pas les aimer. Mais quel peuple intelligent! Il y a des peuples médiocres, que sauve leur bon cœur ou leur vigueur physique. Les Français sont sauvés par leur intelligence. Elle lave toutes leurs faiblesses. Elle les régénère. Quand on les croit tombés, abattus, pervertis, ils retrouvent une nouvelle jeunesse dans la source perpétuellement jaillissante de leur esprit.
«Mais il faut que je vous gronde. Vous me demandez pardon de ne me parler que de vous. Vous êtes un ingannatore. Vous ne me dites rien de vous. Rien de ce que vous avez fait. Rien de ce que vous avez vu. Il a fallu que ma cousine Colette—(pourquoi n'allez-vous pas la voir?)—m'envoyât sur vos concerts des coupures de journaux, pour que je fusse informée de vos succès. Vous ne m'en dites qu'un mot, en passant. Êtes-vous si détaché de tout?... Ce n'est pas vrai. Dites-moi que cela vous fait plaisir!... Cela doit vous faire plaisir, d'abord parce que cela me fait plaisir. Je n'aime pas à vous voir un air désabusé. Le ton de votre lettre était mélancolique. Il ne faut pas... C'est bien, que vous soyez plus juste pour les autres. Mais ce n'est pas une raison pour vous accabler, comme vous faites, en disant que vous êtes pire que les pires d'entre eux. Un bon chrétien vous louerait. Moi, je vous dis que c'est mal. Je ne suis pas un bon chrétien. Je suis une bonne Italienne, qui n'aime pas qu'on se tourmente avec le passé. Le présent suffi bien. Je ne sais pas au juste tout ce que vous avez pu faire jadis. Vous m'en avez dit quelques mots, et je crois avoir deviné le reste. Ce n'était pas très beau; mais vous ne m'en êtes pas moins cher. Pauvre Christophe, une femme n'arrive pas à mon âge, sans savoir qu'un brave homme est bien faible souvent! Si on ne savait sa faiblesse, on ne l'aimerait pas autant. Ne pensez plus à ce que vous avez fait. Pensez à ce que vous ferez. Ça ne sert à rien de se repentir. Se repentir, c'est revenir en arrière. Et en bien comme en mal, il faut toujours avancer. Sempre avanti, Savoia!... Si vous croyez que je vais vous laisser revenir à Rome! Vous n'avez rien à faire ici. Restez à Paris, créez, agissez, mêlez-vous à la vie artistique. Je ne veux pas que vous renonciez. Je veux que vous fassiez de belles choses, je veux qu'elles réussissent, je veux que vous soyez fort, pour aider les jeunes Christophes nouveaux, qui recommencent les mêmes luttes et passent par les mêmes épreuves. Cherchez-les, aidez-les, soyez meilleur pour vos cadets que vos aînés n'ont été pour vous.—Et enfin, je veux que vous soyez fort, afin que je sache que vous êtes fort: vous ne vous doutez pas de la force que cela me donne à moi-même.
«Je vais presque chaque jour, avec les petits, à la villa Borghèse. Avant-hier, nous avons été, en voiture, à Ponte Molle, et nous avons fait à pied le tour de Monte Mario. Vous calomniez mes pauvres jambes. Elles sont fâchées contre vous.—«Qu'est-ce qu'il dit, ce monsieur, que nous sommes tout de suite lasses, pour avoir fait dix pas, à la villa Doria? Il ne nous connaît point. Si nous n'aimons pas trop à nous donner de la peine, c'est que nous sommes paresseuses, ce n'est pas que nous ne pouvons pas...» Vous oubliez, mon ami, que je suis une petite paysanne...
«Allez voir ma cousine Colette. Lui en voulez-vous encore? C'est une bonne femme, au fond. Et elle ne jure plus que par vous. Il paraît que les Parisiennes sont folles de votre musique. Il ne tient qu'à mon ours de Berne d'être un lion de Paris. Avez-vous reçu des lettres? Vous a-t-on fait des déclarations? Vous ne me parlez d'aucune femme. Seriez-vous amoureux? Racontez-moi. Je ne suis pas jalouse.
Votre amie G.»
* * *
—«Si vous croyez que je vous sais gré de votre dernière phrase! Plut à Dieu, Grâce moqueuse, que vous fussiez jalouse! Mais ne comptez pas sur moi, pour vous apprendre à l'être. Je n'ai aucun béguin pour ces folles Parisiennes y comme vous les appelez. Folles? Elles voudraient bien l'être. C'est ce qu'elles sont le moins. N'espérez pas qu'elles me tournent la tête. Il y aurait peut-être plus de chances pour cela, si elles étaient indifférentes à ma musique. Mais, il est trop vrai, elles l'aiment; et le moyen de garder des illusions! Lorsque quelqu'un vous dit qu'il vous comprend, c'est alors qu'on est sûr qu'il ne vous comprendra jamais...
«Ne prenez pas trop au sérieux mes boutades. Les sentiments que j'ai pour vous ne me rendent pas injuste pour les autres femmes. Je n'ai jamais eu plus de vraie sympathie pour elles que depuis que je ne les regarde plus avec des yeux amoureux. Le grand effort qu'elles font, depuis trente ans, pour s'évader de la demi-domesticité dégradante et malsaine, où notre stupide égoïsme d'hommes les parquait, pour leur malheur et pour le nôtre, me semble un des hauts faits de notre époque. Dans une ville comme celle-ci, on apprend à admirer cette nouvelle génération de jeunes filles qui, en dépit de tant d'obstacles, se lancent avec une ardeur candide à la conquête de la science et des diplômes,—cette science et ces diplômes, qui doivent, pensent-elles, les affranchir, leur ouvrir les arcanes du monde inconnu, les faire égales aux hommes!...
«Sans doute, cette foi est illusoire et un peu ridicule. Mais le progrès ne se réalise jamais de la façon qu'on espérait; il ne s'en réalise pas moins, par de tout autres voies. Cet effort féminin ne sera pas perdu. Il fera des femmes plus complètes, plus humaines, comme elles furent, aux grands siècles. Elles ne se désintéresseront plus des questions vivantes du monde: ce qui était monstrueux, car il n'est pas tolérable qu'une femme, même la plus soucieuse de ses devoirs domestiques, se croie dispensée de songer à ses devoirs dans la cité moderne. Leurs arrière-grand'mères, des temps de Jeanne d'Arc et de Catherine Sforza, ne pensaient pas ainsi. La femme s'est étiolée. Nous lui avons refusé l'air et le soleil. Elle nous les reprend, de vive force. Ah! les braves petites!... Naturellement, de celles qui luttent aujourd'hui, beaucoup mourront, beaucoup seront détraquées. C'est un âge de crise. L'effort est trop violent pour des forces trop amollies. Quand il y a longtemps qu'une plante est sans eau, la première pluie risque de la brûler. Mais quoi! C'est la rançon de tout progrès. Celles qui viendront après, fleuriront de ces souffrances. Les pauvres petites vierges guerrières d'à présent, dont beaucoup ne se marieront jamais, seront plus fécondes pour l'avenir que les générations de matrones qui enfantèrent avant elles: car d'elles sortira, au prix de leurs sacrifices, la race féminine d'un nouvel âge classique.
«Ce n'est pas dans le salon de votre cousine Colette qu'on a chance de trouver ces laborieuses abeilles. Quelle rage avez-vous de m'envoyer chez cette femme? Il m'a fallu vous obéir; mais ce n'est pas bien! Vous abusez de votre pouvoir. J'avais refusé trois de ses invitations, laissé sans réponse deux lettres. Elle est venue me relancer à une de mes répétitions d'orchestre—(on essayait ma sixième symphonie).—Je l'ai vue, pendant l'entracte, arriver, le nez au vent, humant l'air, criant: «Ça sent l'amour! Ah! comme j'aime cette musique!...»
«Elle a changé, physiquement; seuls sont restés les mêmes ses yeux de chatte à la prunelle bombée, son nez fantasque qui grimace et a toujours l'air en mouvement. Mais la face élargie, aux os solides, colorée, renforcie. Les sports l'ont transformée. Elle s'y livre, à corps perdu. Son mari, comme vous savez, est un des gros bonnets de l'Automobile-Club et de l'Aéro-Club. Pas un raid d'aviateurs, pas un circuit de l'air, ou de la terre, ou de l'eau, auquel les Stevens-Delestrade ne se croient obligés d'assister. Ils sont toujours par voies et par chemins. Nulle conversation possible; il n'est question, dans leurs entretiens, que de Racing, de Rowing, de Rugby, de Derby. C'est une race nouvelle de gens du monde. Le temps de Pelléas est passé pour les femmes. La mode n'est plus aux âmes. Les jeunes filles arborent un teint ronge, halé, cuit par les courses à l'air et les jeux au soleil; elles vous regardent avec des yeux d'homme; elles rient, d'un rire un peu gros. Le ton est devenu plus brutal et plus cru. Votre cousine dit parfois, tranquillement, des choses énormes. Elle est grande mangeuse, elle qui mangeait à peine. Elle continue de se plaindre de son mauvais estomac, afin de n'en pas perdre l'habitude; mais elle n'en perd pas non plus un bon coup de fourchette. Elle ne lit rien. On ne lit plus, dans ce monde. Seule, la musique a trouvé grâce. Elle a même profité de la déroute de la littérature. Quand ces gens sont éreintés, la musique leur est un bain turc, vapeur tiède, massage, narguilé. Pas besoin de penser. C'est une transition entre le sport et l'amour. Et c'est aussi un sport. Mais le sport le plus couru, parmi les divertissements esthétiques, est aujourd'hui la danse. Danses russes, danses grecques, danses suisses, danses américaines, on danse tout à Paris: les symphonies de Beethoven, les tragédies d'Eschyle, le Clavecin bien tempéré, les antiques du Vatican, Orphée, Tristan, la Passion, et la gymnastique. Ces gens ont le vertigo.
«Le curieux est de voir comment votre cousine concilie tout ensemble: son esthétisme, ses sports et son esprit pratique (car elle a hérité de sa mère son sens des affaires et son despotisme domestique). Tout cela doit former un mélange incroyable; mais elle s'y trouve à l'aise; ses excentricités les plus folles lui laissent l'esprit lucide, de même qu'elle garde toujours l'œil et la main sûrs dans ses randonnées vertigineuses en auto. C'est une maîtresse femme; son mari, ses invités, ses gens, elle mène tout, tambour battant. Elle s'occupe aussi de politique; elle est pour «Monseigneur»: non que je la croie royaliste; mais ce lui est un prétexte de plus à se remuer. Et quoiqu'elle soit incapable de lire plus de dix pages d'un livre, elle fait des élections Académiques.—Elle a prétendu me prendre sous sa protection. Vous pensez que cela n'a pas été de mon goût. Le plus exaspérant, c'est que, du fait que je suis venu chez elle afin de vous obéir, elle est convaincue maintenant de son pouvoir sur moi... Je me venge, en lui disant de dures vérités. Elle ne fait qu'en rire; elle n'est pas embarrassée pour répondre. «C'est une bonne femme, au fond...» Oui, pourvu qu'elle soit occupée. Elle le reconnaît elle-même: si la machine n'avait plus rien à broyer, elle serait prête à tout, à tout, pour lui fournir de l'aliment.—J'ai été deux fois chez elle. Je n'irai plus, maintenant. C'est assez pour vous prouver ma soumission. Vous ne voulez pas ma mort? Je sors de là brisé, moulu, courbaturé. La dernière fois que je l'ai vue, j'ai eu, dans la nuit qui a suivi, un cauchemar affreux: je rêvais que j'étais son mari, toute ma vie attaché à ce tourbillon vivant... Un sot rêve, et qui ne doit certes pas tourmenter le vrai mari: car, de tous ceux qu'on voit dans le logis, il est peut-être celui qui reste le moins avec elle; et quand ils sont ensemble, ils ne parlent que de sport. Ils s'entendent très bien.
«Comment ces gens-là ont-ils fait un succès à ma musique? Je n'essaie pas de comprendre. Je suppose qu'elle les secoue, d'une façon nouvelle. Ils lui savent gré de les brutaliser. Ils aiment, pour le moment, l'art qui a un corps bien charnu. Mais l'âme qui est dans ce corps, ils ne s'en doutent même pas; ils passeront de l'engouement d'aujourd'hui à l'indifférence de demain, et de l'indifférence de demain au dénigrement d'après-demain, sans l'avoir jamais connue. C'est l'histoire de tous les artistes. Je ne me fais pas d'illusion sur mon succès, je n'en ai pas pour longtemps, et ils me le feront payer.—En attendant, j'assiste à de curieux spectacles. Le plus enthousiaste de mes admirateurs est... (je vous le donne en mille)... notre ami Lévy-Cœur. Vous vous souvenez de ce joli monsieur, avec qui j'eus autrefois un duel ridicule? Il fait aujourd'hui la leçon à ceux qui ne m'ont pas compris naguère. Il la fait même très bien. De tous ceux qui parlent de moi, il est le plus intelligent. Jugez de ce que valent les autres. Il n'y a pas de quoi être fier, je vous assure!
«Je n'en ai pas envie. Je suis trop humilié, lorsque j'entends ces ouvrages, dont on me loue. Je m'y reconnais, et je ne me trouve pas beau. Quel miroir impitoyable est une œuvre musicale, pour qui sait voir! Heureusement qu'ils sont aveugles et sourds. J'ai tant mis dans mes œuvres de mes troubles et de mes faiblesses qu'il me semble parfois commettre une mauvaise action, en lâchant dans le monde ces volées de démons. Je m'apaise, quand je vois le calme du public: il porte une triple cuirasse; rien ne saurait l'atteindre: sans quoi, je serais damné... Vous me reprochez d'être trop sévère pour moi. C'est que vous ne me connaissez pas, comme je me connais. On voit ce que nous sommes. On ne voit pas ce que nous aurions pu être; et l'on nous fait honneur de ce qui est bien moins l'effet de nos mérites que des évènements qui nous portent et des forces qui nous dirigent. Laissez-moi vous conter une histoire.
«L'autre soir, j'étais entré dans un de ces cafés où l'on fait d'assez bonne musique, quoique d'étrange façon: avec cinq ou six instruments, complétés d'un piano, on joue toutes les symphonies, les messes, les oratorios. De même, on vend à Rome, chez des marbriers, la chapelle Médicis, comme garniture de cheminée. Il paraît que cela est utile à l'art. Pour qu'il puisse circuler à travers tes hommes, il faut bien qu'on en fasse de la monnaie de billon. Au reste, à ces concerts, on ne vous trompe pas sur le compte. Les programmes sont copieux, les exécutants consciencieux. J'ai trouvé là un violoncelliste, avec qui je me suis lié; ses yeux me rappelaient étrangement ceux de mon père. Il m'a fait le récit de sa vie. Petit-fils de paysan, fils d'un petit fonctionnaire, employé de mairie, dans un village du Nord. On voulut faire de lui un monsieur, un avocat; on le mit au collège de la ville voisine. Le petit, robuste et rustaud, mal fait pour ce travail appliqué de petit notaire, ne pouvait tenir en cage; il sautait par-dessus les murs, vaguait à travers les champs, faisait la cour aux filles, dépensait sa grosse force dans des rixes; le reste du temps, flânait, rêvassait à des choses qu'il ne ferait jamais. Une seule chose l'attirait: la musique. Dieu sait comment! Nul musicien, parmi les siens, à l'exception d'un grand-oncle, un peu toqué, un de ces originaux de province, dont l'intelligence et les dons, souvent remarquables, s'emploient, dans leur isolement orgueilleux, à des niaiseries de maniaques. Celui-là avait inventé un nouveau système de notation—(un de plus!)—qui devait révolutionner la musique; il prétendait même avoir une sténographie qui permettait de noter à la fois les paroles, le chant et l'accompagnement; il n'était jamais parvenu lui-même à la relire correctement. Dans la famille, on se moquait du bonhomme; mais on ne laissait pas d'en être fier. On pensait: «C'est un vieux fou. Qui sait? Il a peut-être du génie...»—Ce fut de lui sans doute que la manie musicale se transmit au petit-neveu. Quelle musique pouvait-il bien entendre, dans sa bourgade?... Mais la mauvaise musique peut inspirer un amour aussi pur que la bonne.
«Le malheur était qu'une telle passion ne semblait pas avouable y dans ce milieu; et l'enfant n'avait pas la solide déraison du grand-oncle. Il se cachait pour lire les élucubrations du vieux maniaque, qui constituèrent le fond de sa baroque éducation musicale. Vaniteux, craintif devant son père et devant l'opinion, il ne voulait rien dire de ses ambitions, à moins d'avoir réussi. Brave garçon, écrasé par la famille, il fit comme tant de petits bourgeois français, qui n'osant, par faiblesse, tenir tête à la volonté des leurs, s'y soumettent en apparence et vivent dans une cachotterie perpétuelle. Au lieu de suivre son penchant, il s'évertua sans goût au travail qu'on lui avait assigné: incapable d'y réussir, comme d'y échouer avec éclat. Tant bien que mal, il parvint à passer les examens nécessaires. Le principal avantage qu'il y voyait était d'échapper à la double surveillance provinciale et paternelle. Le droit l'assommait; il était décidé à rien pas faire sa carrière. Mais tant que son père vécut, il n'osa déclarer sa volonté. Peut-être n'était-il point fâché de devoir attendre encore, avant de prendre parti. Il était de ceux qui, toute leur existence, se leurrent sur ce qu'ils feront plus tard, sur ce qu'ils pourraient faire. Pour le moment, il ne faisait rien. Désorbité, grisé par sa vie nouvelle à Paris, il se livra, avec sa brutalité de jeune paysan, à ses deux passions: les femmes et la musique; affolé par les concerts, non moins que par le plaisir. Il y perdit des années, sans profiter des moyens qu'il aurait eus de compléter son instruction musicale. Son orgueil ombrageux, son mauvais caractère indépendant et susceptible, l'empêchèrent de suivre aucune leçon, de demander aucun conseil.
«Quand son père mourut, il envoya promener Thémis et Justinien. Il se mit à composer, sans avoir eu le courage d'acquérir la technique nécessaire. Des habitudes invétérées de flânerie paresseuse et le goût du plaisir l'avaient rendu incapable de tout effort sérieux. Il sentait vivement; mais sa pensée, comme sa forme, lui échappait; en fin de compte, il n'exprimait que des banalités. Le pire était qu'il y avait réellement chez ce médiocre quelque chose de grand. J'ai lu deux de ses anciennes compositions. Çà et là, des idées saisissantes, restées à l'état d'ébauches, aussitôt déformées. Des feux follets sur une tourbière... Et quel étrange cerveau! Il a voulu m'expliquer les sonates de Beethoven. Il y voit des romans enfantins et saugrenus. Mais une telle passion, un sérieux si profond! Les larmes lui viennent aux yeux, quand il en parle. Il se ferait tuer pour ce qu'il aime. Il est touchant et burlesque. Dans le moment que fêtais près de lui rire au nez, j'avais envie de l'embrasser... Une honnêteté foncière. Un robuste mépris pour le charlatanisme des cénacles parisiens et pour les fausses gloires,—tout en ne pouvant se défendre d'une naïve admiration de petit bourgeois pour les gens à succès...
«Il avait un petit héritage. En quelques mois, il le mangea; et, se trouvant sans ressources, il eut, comme nombre de ses pareils, l'honnêteté criminelle d'épouser une fille sans ressources, qu'il avait séduite; elle avait une belle voix et faisait de la musique, sans amour de la musique. Il fallut vivre de sa voix et du médiocre talent qu'il avait acquis à jouer du violoncelle. Naturellement, ils ne tardèrent pas à voir leur commune médiocrité et à ne plus se supporter. Une fille leur était venue. Le père reporta sur l'enfant son pouvoir d'illusions; il pensa qu'elle serait ce qu'il n'avait pu être. La fillette tenait de sa mère: c'était une pianoteuse, qui n'avait pas ombre de talent; elle adorait son père et s'appliquait à sa tâche, pour lui plaire. Pendant plusieurs années, ils coururent les hôtels des villes d'eaux, ramassant plus d'affronts que de monnaie. L'enfant, chétive et surmenée, mourut. La femme, désespérée, devint plus acariâtre, chaque jour. Et ce fut la misère sans fond, sans espoir d'en sortir, avivée par le sentiment d'un idéal que l'on se sait incapable d'atteindre...
«Et je pensais, mon amie, en voyant ce pauvre diable de raté, dont la vie n'a été qu'une suite de déboires: «Voilà ce que j'aurais pu être. Nos âmes d'enfants avaient des traits communs, et certaines aventures de notre vie se ressemblent; j'ai même trouvé quelque parenté dans nos idées musicales; mais les siennes se sont arrêtées en chemin. À quoi a-t-il tenu que je n'aie pas sombré, comme lui? Sans doute, à ma volonté. Mais aussi aux hasards de ta vie. Et même, à ne prendre que ma volonté, est-ce uniquement à mes mérites que je la dois? N'est-ce pas plutôt à ma race, à mes amis, à Dieu qui m'a aidé?...» Ces pensées fendent humble. On se sent fraternel à tous ceux qui aiment l'art et qui souffrent pour lui. Du plus bas au plus haut, la distance n'est pas grande...
«Là-dessus, j'ai songé à ce que vous m'écriviez. Vous avez raison: un artiste n'a pas le droit de se tenir à l'écart, tant qu'il peut venir en aide à d'autres. Je resterai donc, je m'obligerai à passer quelques mois par année, soit ici, soit à Vienne ou à Berlin, quoique j'aie peine à me réhabituer à ces villes. Mais il ne faut pas abdiquer. Si je ne réussie pas à être d'une grande utilité, comme j'ai des raisons de le craindre, ce séjour me sera peut-être utile à moi-même. Et je me consolerai en pensant que vous l'avez voulu. Et puis,... (je neveux pas mentir)... je commence à y trouver du plaisir. Adieu, tyran. Vous triomphez. J'en arrive, non seulement à faire ce que vous voulez que je fasse, mais à l'aimer.
CHRISTOPHE.»
* * *
Ainsi, il resta, en partie pour lui plaire, mais aussi parce que sa curiosité d'artiste, réveillée, se laissait reprendre an spectacle de l'art renouvelé. Tout ce qu'il voyait et faisait, il l'offrait en pensée à Grazia; il le lui écrivait. Il savait bien qu'il se faisait illusion sur l'intérêt qu'elle y pouvait trouver; il la soupçonnait d'un peu d'indifférence. Mais il lui était reconnaissant de ne pas trop la lui montrer.
Elle lui répondait régulièrement, une fois par quinzaine. Des lettres affectueuses et mesurées, comme l'étaient ses gestes. En lui contant sa vie, elle ne se départait pas d'une réserve tendre et fière. Elle savait avec quelle violence ses mots se répercutaient dans le cœur de Christophe. Elle aimait mieux lui paraître froide que le pousser à une exaltation, où elle, ne roulait pas le suivre. Mais elle était trop femme pour ignorer le secret de ne point décourager l'amour de son ami et de panser aussitôt, par de douces paroles, la déception intime que des paroles indifférentes avaient causée. Christophe ne tarda pas à deviner cette tactique; et, par une ruse d'amour, il s'efforçait à son tour de contenir ses élans, d'écrire des lettres plus mesurées, afin que les réponses de Grazia s'appliquassent moins à l'être.
À mesure qu'il prolongeait son séjour à Paris, il s'intéressait davantage à l'activité nouvelle qui remuait la gigantesque fourmilière. Il s'y intéressait d'autant plus qu'il trouvait chez les jeunes fourmis moins de sympathie pour lui. Il ne s'était pas trompé: son succès était une victoire à la Pyrrhus. Après une disparition de dix ans, son retour avait fait sensation dans le monde parisien. Mais par une ironie des choses, qui n'est point rare, il se trouvait patronné, cette fois, par ses vieux ennemis les snobs, les gens à la mode; les artistes lui étaient sourdement hostiles, ou se méfiaient de lui. Il s'imposait par son nom qui était déjà du passé, par son œuvre considérable, par son accent de conviction passionnée, par la violence de sa sincérité. Mais si l'on était contraint de compter avec lui, s'il forçait l'admiration ou l'estime, on le comprenait mal et on ne l'aimait point. Il était en dehors de l'art du temps. Un monstre, un anachronisme vivant. Il l'avait toujours été. Ses dix ans de solitude avaient accentué le contraste. Durant son absence, c'était accompli en Europe, et surtout à Paris, comme il l'avait bien vu, un travail de reconstruction. Un nouvel ordre naissait. Une génération se levait, désireuse d'agir plus que de comprendre, affamée de possession plus que de vérité. Elle voulait vivre, elle voulait s'emparer de la vie, fût-ce au prix du mensonge. Mensonges de l'orgueil,—de tous les orgueils: orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de religion, orgueil de culture et d'art,—tous lui étaient bons, pourvu qu'ils fussent une armature de fer, pourvu qu'ils lui fournissent l'épée et le bouclier, et qu'abritée par eux, elle marchât à la victoire. Aussi lui était-il désagréable d'entendre la grande voix tourmentée, qui lui rappelait l'existence du doute et de la douleur: ces rafales, qui avaient troublé la nuit à peine enfuie, qui continuaient, en dépit de ses dénégations, à menacer le monde, et qu'elle voulait oublier. Impossible de ne pas entendre; on en était trop près. Alors, ces jeunes gens se détournaient avec dépit et ils criaient à tue-tête, afin de s'assourdir. Mais la voix parlait plus fort. Et ils lui en voulaient.
Au contraire, Christophe les regardait avec amitié. Il saluait l'ascension du monde vers une certitude et un ordre, à tout prix. Ce qu'il y avait de volontairement étroit dans cette poussée ne l'affectait point. Quand on veut aller droit au but, il faut regarder droit devant soi. Pour lui, assis au tournant d'un monde, il jouissait de voir, derrière lui, la splendeur tragique de la nuit et, devant, le sourire de la jeune espérance, l'incertaine beauté de l'aube fraîche et fiévreuse. Il était au point immobile de l'axe du balancier, tandis que le pendule recommençait à monter. Sans le suivre dans sa marche, il écoutait avec joie battre le rythme de vie. Il s'associait aux espoirs de ceux qui reniaient ses angoisses passées. Ce qui serait serait, comme il l'avait rêvé. Dix ans avant, Olivier, dans la nuit et la peine,—pauvre petit coq gaulois,—avait, de son chant frêle, annoncé le jour lointain. Le chanteur n'était plus; mais son chant s'accomplissait. Dans le jardin de France, les oiseaux s'éveillaient. Et, dominant les autres ramages, Christophe entendit soudain, plus forte, plus claire, la voix d'Olivier ressuscité.
Il lisait distraitement, à un étalage de libraire, un livre de poésies. Le nom de l'auteur lui était inconnu. Certains mots le frappèrent; il resta attaché. À mesure qu'il continuait de lire entre les feuilles non coupées, il lui semblait reconnaître une voix, des traits amis... Impuissant à définir ce qu'il sentait, et ne pouvant se décider à se séparer du livre, il l'acheta. Rentré chez lui, il reprit sa lecture. Aussitôt, son obsession le reprit. Le souffle impétueux du poème évoquait, avec une précision de visionnaire, les âmes immenses et séculaires,—ces arbres gigantesques, dont les hommes sont les feuilles et les fruits,—les Patries. De ces pages surgissait la figure surhumaine de la Mère,—celle qui fut avant les vivants d'aujourd'hui, celle qui sera après, celle qui trône, pareille aux Madones byzantines, hautes comme des montagnes, au pied desquelles prient les fourmis humaines. Le poète célébrait le duel homérique de ces grandes Déesses, dont les lances s'entrechoquent, depuis le commencement de l'histoire: cette Iliade millénaire, qui est à celle de Troie ce que la chaîne alpestre est aux collines grecques.
Une telle épopée d'orgueil et d'action guerrière était loin des pensées d'une âme européenne, comme celle de Christophe. Et pourtant, par lueurs, dans cette vision de l'âme française,—la vierge pleine de grâce, qui porte l'égide, Athéna aux yeux bleus qui brillent dans les ténèbres, la déesse ouvrière, l'artiste incomparable, la raison souveraine, dont la lance étincelante terrasse les barbares tumultueux,—Christophe apercevait un regard, un sourire qu'il connaissait, et qu'il avait aimés. Mais au moment de la saisir, la vision s'effaçait. Et tandis qu'il s'irritait a la poursuivre en vain, voici qu'en tournant une page, il entendit un récit, que, peu de jours avant sa mort, lui avait fait Olivier.
Il fut bouleversé. Il courut chez l'éditeur, il demanda l'adresse du poète. On la lui refusa, comme c'est l'usage. Il se fâcha. Inutilement. Enfin, il s'avisa qu'il trouverait le renseignement dans un annuaire. Il le trouva en effet, et aussitôt il alla chez l'auteur. Ce qu'il voulait, il le voulait bien; jamais il n'avait su attendre.
Dans le quartier des Batignolles. À un dernier étage. Plusieurs portes donnaient sur un couloir commun. Christophe frappa à celle qu'on lui indiqua. Ce fut la porte voisine qui s'ouvrit. Une jeune femme point belle, très brune, les cheveux sur le front, le teint brouillé—une figure crispée aux yeux vifs—demanda ce qu'on voulait. Elle avait l'air soupçonneux. Christophe exposa l'objet de sa visite, et, sur une nouvelle question, il donna son nom. Elle sortit de sa chambre et ouvrit l'autre porte, avec une clef qu'elle avait sur elle. Mais elle ne fit pas entrer Christophe tout de suite. Elle lui dit d'attendre dans le corridor, et elle pénétra seule, lui fermant la porte au nez. Enfin Christophe eut accès dans le logement bien gardé. Il traversa une pièce à moitié vide, qui servait de salle à manger: quelques meubles délabrés; près de la fenêtre sans rideaux, une douzaine d'oiseaux piaillaient dans une volière. Dans la pièce voisine, sur un divan râpé, un homme était couché. Il se souleva pour recevoir Christophe. Ce visage émacié, illuminé par l'âme, ces beaux yeux de velours où brûlait une flamme de fièvre, ces longues mains intelligentes, ce corps mal fait, cette voix aiguë qui s'enrouait... Christophe reconnut sur-le-champ... Emmanuel! Le petit ouvrier infirme, qui avait été la cause innocente... Et Emmanuel, brusquement debout, avait aussi reconnu Christophe.