JEAN-CHRISTOPHE (continued 3)
Reading edition
—Comme elle est laide!
Ce n'était pourtant pas juste; et il ne tarda pas à remarquer la beauté de ses cheveux, de ses mains, de sa bouche, de ses yeux,—aux rares instants où il lui arrivait de rencontrer ce regard, qui se dérobait toujours. Mais son jugement n'en était pas modifié. Par politesse, il s'obligeait à lui parler; il cherchait avec peine des sujets de conversation; elle ne l'aidait en rien. Deux ou trois fois, il essaya de l'interroger sur sa ville, sur son mari, sur elle-même: il n'en put rien tirer. Elle répondait des choses banales; elle faisait effort pour sourire; mais cet effort se sentait d'une façon désagréable; son sourire était contraint, sa voix sourde; elle laissait tomber chaque mot; chaque phrase était suivie d'un silence pénible. Christophe finit par lui parler le moins possible; et elle lui en sut gré. C'était un soulagement pour tous deux, quand le docteur rentrait. Il était toujours de bonne humeur, bruyant, affairé, vulgaire, excellent homme. Il mangeait, buvait, parlait, riait abondamment. Avec lui, Anna causait un peu; mais il n'était guère question, dans ce qu'ils disaient ensemble, que des plats qu'on mangeait et du prix de chaque chose. Parfois, Braun s'amusait à la taquiner sur ses œuvres pieuses et les sermons du pasteur. Elle prenait alors un air raide, et se taisait, offensée, jusqu'à la fin du repas. Plus souvent, le docteur racontait ses visites; il se complaisait à décrire certains cas répugnants, avec une joviale minutie qui mettait hors de lui Christophe. Celui-ci jetait sa serviette sur la table, et se levait, avec des grimaces de dégoût, qui faisaient la joie du narrateur. Braun cessait aussitôt, et apaisait son ami, en riant. Au repas suivant, il recommençait. Ces plaisanteries d'hôpital semblaient avoir le don d'égayer l'impassible Anna. Elle sortait de son silence par un rire brusque et nerveux, qui avait quelque chose d'animal. Peut-être n'éprouvait-elle pas moins de dégoût que Christophe pour ce dont elle riait.
L'après-midi, Christophe avait peu d'élèves. Il restait d'ordinaire à la maison, avec Anna, tandis que le docteur sortait. Ils ne se voyaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Au début, Braun avait prié Christophe de donner quelques leçons de piano à sa femme: elle était, suivant lui, assez bonne musicienne. Christophe demanda à Anna de lui jouer quelque chose. Elle ne se fit point prier, malgré le déplaisir qu'elle en avait; mais elle y apporta son manque de grâce habituel: elle avait un jeu mécanique, d'une insensibilité inimaginable; toutes les notes étaient égales; nul accent nulle part; ayant à tourner la page, elle s'arrêta froidement au milieu d'une phrase, ne se hâta point, et reprit à la note suivante. Christophe en fut si exaspéré qu'il eut peine à ne pas lui dire une grossièreté; il ne put s'en défendre qu'en sortant avant la fin du morceau. Elle ne s'en troubla point, continua imperturbablement jusqu'à la dernière note, et ne se montra ni mortifiée, ni blessée de cette impolitesse; à peine sembla-t-elle s'en être aperçue. Mais entre eux, il ne fut plus question de musique. Les après-midis où Christophe sortait, il lui arriva, rentrant à l'improviste, de trouver Anna qui étudiait au piano, avec une ténacité glaciale et insipide, répétant cinquante fois sans se lasser la même mesure, et ne s'animant jamais. Jamais elle ne faisait de musique, quand elle savait Christophe à la maison. Elle employait aux soins du ménage tout le temps qu'elle ne consacrait pas à ses occupations religieuses. Elle cousait, recousait; elle surveillait la domestique; elle avait le souci maniaque de l'ordre et de la propreté. Son mari la tenait pour une brave femme, un peu baroque,—«comme toutes les femmes», disait-il,—mais, «comme toutes les femmes», dévouée. Sur ce dernier point Christophe faisait in petto des réserves: cette psychologie lui semblait trop simpliste; mais il se disait qu'après tout, c'était l'affaire de Braun; et il n'y pensait plus.
On se réunissait le soir, après dîner. Braun et Christophe causaient. Anna travaillait. Sur les prières de Braun, Christophe avait consenti à se remettre au piano; et il jouait jusqu'à une heure avancée, dans le grand salon mal éclairé qui donnait sur le jardin. Braun était dans l'extase... Qui ne connaît de ces gens, passionnés pour des œuvres qu'ils ne comprennent point, ou qu'ils comprennent à rebours!—(C'est bien pour cela qu'ils les aiment!)—Christophe ne se fâchait plus; il avait déjà rencontré tant d'imbéciles, dans sa vie! Mais, à certaines exclamations d'un enthousiasme saugrenu, il cessait de jouer et il remontait dans sa chambre. Braun finit par en soupçonner la cause, et il mit une sourdine à ses réflexions. D'ailleurs, son amour pour la musique était vite repu; il n'en pouvait écouter avec attention plus d'un quart d'heure de suite: il prenait son journal, ou bien il somnolait, laissant Christophe tranquille. Anna, assise au fond de la chambre, ne disait mot; elle avait un ouvrage sur les genoux, et semblait travailler; mais ses yeux étaient fixes et ses mains immobiles. Parfois, elle sortait sans bruit au milieu du morceau, et on ne la revoyait plus.
Ainsi passaient les journées. Christophe reprenait ses forces. La bonté lourde, mais affectueuse de Braun, le calme de la maison, la régularité reposante de cette vie domestique, le régime de nourriture singulièrement abondant, à la mode germanique, restauraient son robuste tempérament. La santé physique était rétablie; mais la machine morale était toujours malade. La vigueur renaissante ne faisait qu'accentuer le désarroi de l'esprit, qui ne parvenait pas à retrouver son équilibre, comme une barque mal lestée qui sursaute, au moindre choc.
Son isolement était profond. Il ne pouvait avoir aucune intimité intellectuelle avec Braun. Ses rapports avec Anna se réduisaient presque aux saluts échangés le matin et le soir. Ses relations avec ses élèves étaient plutôt hostiles: car il leur cachait mal que ce qu'ils auraient eu de mieux à faire, c'était de ne plus faire de musique. Il ne connaissait personne. La faute n'en était pas uniquement à lui, qui depuis son deuil se terrait dans son coin. On le tenait à l'écart.
Il était dans une vieille ville, pleine d'intelligence et de force, mais d'orgueil patricien, renfermé en soi et satisfait de soi. Une aristocratie bourgeoise, qui avait le goût du travail et de la haute culture, mais étroite, piétiste, tranquillement convaincue de sa supériorité et de celle de la cité, se complaisait en son isolement familial. D'antiques familles aux vastes ramifications. Chaque famille avait son jour de réunion pour les siens. Pour le reste, elle s'entr'ouvrait à peine. Ces puissantes maisons, aux fortunes séculaires, n'éprouvaient nul besoin de montrer leur richesse. Elles se connaissaient: c'était assez; l'opinion des autres ne comptait point. On voyait des millionnaires, mis comme de petits bourgeois, et parlant leur dialecte rauque aux expressions savoureuses, aller consciencieusement à leur bureau, tous les jours de leur vie, même à l'âge où les plus laborieux s'accordent le droit au repos. Leurs femmes s'enorgueillissaient de leur science domestique. Point de dot donnée aux filles. Les riches laissaient leurs enfants refaire, à leur tour, le dur apprentissage qu'eux-mêmes ils avaient fait. Une stricte économie pour la vie journalière. Mais un emploi très noble de ces grandes fortunes à des collections d'art, à des galeries de tableaux, à des œuvres sociales; des dons énormes et continuels, presque toujours anonymes, pour des fondations charitables, pour l'enrichissement des musées. Un mélange de grandeur et de ridicules, également d'un autre âge. Ce monde, pour qui le reste du monde ne semblait pas exister,—(bien qu'il le connût fort bien, par la pratique des affaires, par ses relations étendues, par les longs et lointains voyages d'études auxquels ils obligeaient leurs fils),—ce monde, pour qui une grande renommée, une célébrité étrangère, ne comptait qu'à partir du jour où elle s'était fait accueillir et reconnaître par lui,—exerçait sur lui-même la plus rigoureuse des disciplines. Tous se tenaient, et tous se surveillaient. Il en était résulté une conscience collective qui recouvrait les différences individuelles,—plus accusées qu'ailleurs entre ces rudes personnalités,—sous le voile de l'uniformité religieuse et morale. Tout le monde pratiquait, tout le monde croyait. Pas un n'avait un doute, ou n'en voulait convenir. Impossible de se rendre compte de ce qui se passait au fond de ces âmes qui se fermaient d'autant plus hermétiquement aux regards qu'elles se savaient environnées d'une surveillance étroite, et que chacun s'arrogeait le droit de regarder dans la conscience d'autrui. On disait que même ceux qui étaient sortis du pays et se croyaient affranchis,—aussitôt qu'ils y remettaient les pieds, étaient ressaisis par les traditions, les habitudes, l'atmosphère de la ville: les plus incroyants étaient aussitôt contraints de pratiquer et de croire. Ne pas croire leur eût semblé contre nature. Ne pas croire était d'une classe inférieure, qui avait de mauvaises manières. Il n'était pas admis qu'un homme de leur monde se dérobât aux devoirs religieux. Qui ne pratiquait pas se mettait en dehors de sa classe et n'y était plus reçu.
Le poids de cette discipline n'avait pas encore paru suffisant. Ces hommes ne se trouvaient pas assez liés dans leur caste. À l'intérieur de ce grand Verein, ils avaient formé une multitude de petits Vereine, afin de se ligoter tout à fait. On en comptait plusieurs centaines; et leur nombre augmentait, chaque année. Il y en avait pour tout: pour la philanthropie, pour les œuvres pieuses, pour les œuvres commerciales, pour les œuvres pieuses et commerciales à la fois, pour les arts, pour les sciences, pour le chant, la musique, pour les exercices spirituels, pour les exercices physiques, pour se réunir, tout simplement, pour se divertir ensemble; il y avait des Vereine de quartiers, de corporations; il y en avait pour ceux qui avaient le même état, le même chiffre de fortune, qui pesaient le même poids, qui portaient le même prénom. On disait qu'on avait voulu former un Verein des Vereinlosen (de ceux qui n'appartenaient à aucun Verein): on n'en avait pas trouvé douze.
Sous ce triple corset, de la ville, de la caste, et de l'association, l'âme était ficelée. Une contrainte cachée comprimait les caractères. La plupart y étaient faits depuis l'enfance,—depuis des siècles; et ils la trouvaient saine; ils eussent jugé malséant et malsain de se passer de corset. À voir leur sourire satisfait, nul ne se fût douté de la gêne qu'ils pouvaient éprouver. Mais la nature prenait sa revanche. De loin en loin, sortait de là quelque individualité révoltée, un vigoureux artiste ou un penseur sans frein, qui brisait brutalement ses liens et qui donnait du fil à retordre aux gardiens de la cité. Ils étaient si intelligents que, quand le révolté n'avait pas été étouffé dans l'œuf, quand il était le plus fort, jamais ils ne s'obstinaient à le combattre:—(le combat eût risqué d'amener des éclats scandaleux):—ils l'accaparaient. Peintre, ils le mettaient au musée; penseur, dans les bibliothèques. Il avait beau s'époumoner à dire des énormités: ils affectaient de ne pas l'entendre. En vain, protestait-il de son indépendance: ils se l'incorporaient. Ainsi, l'effet du poison était neutralisé: c'était le traitement par l'homéopathie.—Mais ces cas étaient rares, la plupart des révoltes n'arrivaient pas au jour. Ces paisibles maisons renfermaient des tragédies inconnues. Il arrivait qu'un de leurs hôtes s'en allât, de son pas tranquille, sans explication, se jeter dans le fleuve. Ou bien l'on s'enfermait pour six mois, on enfermait sa femme dans une maison de santé, afin de se curer l'esprit. On en parlait sans gêne, comme d'une chose naturelle, avec cette placidité qui était un des beaux traits de la ville, et qu'on savait garder vis-à-vis de la souffrance et de la mort.
Cette solide bourgeoisie, sévère pour elle-même parce qu'elle savait son prix, l'était moins pour les autres parce qu'elle les estimait moins. À l'égard des étrangers qui séjournaient dans la ville, comme Christophe, des professeurs allemands, des réfugiés politiques, elle se montrait même assez libérale: car ils lui étaient indifférents. Au reste, elle aimait l'intelligence. Les idées avancées ne l'inquiétaient point: elle savait que sur ses fils elles resteraient sans effet. Elle témoignait à ses hôtes une bonhomie glacée, qui les tenait à distance.
Christophe n'avait pas besoin qu'on insistât. Il se trouvait dans un état de sensibilité frémissante, où son cœur était à nu: il n'était que trop disposé à voir partout l'égoïsme, l'indifférence, et à se replier sur soi.
De plus, la clientèle de Braun, le cercle fort restreint, auquel appartenait sa femme, faisaient partie d'un petit monde protestant, particulièrement rigoriste. Christophe y était doublement mal vu, comme papiste d'origine et comme incroyant de fait. De son côté, il y trouvait beaucoup de choses qui le choquaient. Il avait beau ne plus croire, il portait la marque séculaire de son catholicisme, moins raisonné que poétique, indulgent à la nature, et qui ne se tourmentait pas tant d'expliquer ou de comprendre que d'aimer ou de n'aimer point; et il portait aussi les habitudes de liberté intellectuelle et morale, qu'il avait sans le savoir ramassées à Paris. Il devait fatalement se heurter à ce petit monde piétiste, où s'accusaient avec exagération les défauts d'esprit du calvinisme; un rationalisme religieux, qui coupait les ailes de la foi, et la laissait ensuite suspendue sur l'abîme: car il partait d'un a priori aussi discutable que tous les mysticismes: ce n'était plus de la poésie, ce n'était pas de la prose, c'était de la poésie mise en prose. Un orgueil intellectuel, une foi absolue, dangereuse, en la raison,—en leur raison. Ils pouvaient ne pas croire à Dieu, ni à l'immortalité; mais ils croyaient à la raison, comme un catholique croit au pape, ou un fétichiste à son idole. Il ne leur venait même pas à l'idée de la discuter. La vie avait beau la contredire, ils eussent nié plutôt la vie. Manque de psychologie, incompréhension de la nature, des forces cachées, des racines de l'être, de «l'Esprit de la Terre». Ils se fabriquaient une vie et des êtres enfantins, simplifiés, schématiques. Certains d'entre eux étaient gens instruits et pratiques; ils avaient beaucoup lu, beaucoup vu. Mais ils ne voyaient, ni ne lisaient aucune chose comme elle était; ils s'en faisaient des réductions abstraites. Ils étaient pauvres de sang; ils avaient de hautes qualités morales; mais ils n'étaient pas assez humains: et c'est le péché suprême. Leur pureté de cœur, très réelle souvent, noble et naïve, parfois comique, devenait malheureusement, en certains cas, tragique; elle les menait à la dureté vis-à-vis des autres, à une inhumanité tranquille, sans colère, sûre de soi, qui effarait. Comment eussent-ils hésité? N'avaient-ils pas la vérité, le droit, la vertu avec eux? N'en recevaient-ils pas la révélation directe de leur sainte raison? La raison est un soleil dur; il éclaire, mais il aveugle. Dans cette lumière sèche, sans vapeurs et sans ombres, les âmes poussent décolorées, le sang de leur cœur est bu.
Or, si quelque chose était en ce moment, pour Christophe, vide de sens, c'était la raison. Ce soleil-là n'éclairait, à ses yeux, que les parois de l'abîme, sans lui montrer les moyens d'en sortir, sans même lui permettre d'en mesurer le fond.
Quant au monde artistique, Christophe avait peu l'occasion et encore moins le désir de frayer avec lui. Les musiciens étaient en général d'honnêtes conservateurs de l'époque néo-schumannienne et «brahmine», contre laquelle Christophe avait jadis rompu des lances. Deux faisaient exception: l'organiste Krebs, qui tenait une confiserie renommée, brave homme, bon musicien, qui l'eût été davantage si, pour reprendre le mot d'un de ses compatriotes, «il n'eût été assis sur un Pégase auquel il donnait trop d'avoine»,—et un jeune compositeur juif, talent original, plein de sève vigoureuse et trouble, qui faisait le commerce d'articles suisses: sculptures en bois, chalets et ours de Berne. Plus indépendants que les autres, sans doute parce qu'ils ne faisaient pas de leur art un métier, ils eussent été bien aises de se rapprocher de Christophe; et, en un autre temps, Christophe eût été curieux de les connaître; mais à ce moment de sa vie, toute curiosité artistique et humaine était émoussée en lui; il sentait plus ce qui le séparait des hommes que ce qui l'unissait à eux.
Son seul ami, le confident de ses pensées, était le fleuve qui traversait la ville,—le même fleuve puissant et paternel, qui là-haut, dans le nord, baignait sa ville natale. Christophe retrouvait auprès de lui les souvenirs de ses rêves d'enfance... Mais dans le deuil qui l'enveloppait, ils prenaient, comme le Rhin, une teinte funèbre. À la tombée du jour, appuyé sur le parapet d'un quai, il regardait le fleuve fiévreux, cette masse en fusion, lourde, opaque, et hâtive, qui était toujours passée, où l'on ne distinguait rien que de grands crêpes mouvants, des milliers de ruisseaux, e courants, de tourbillons, qui se dessinaient, s'effaçaient; tel, un chaos d'images dans une pensée hallucinée; éternellement, elles s'ébauchent, et se fondent éternellement. Sur ce songe crépusculaire glissaient comme des cercueils des bacs fantomatiques, sans une forme humaine. La nuit s'épaississait. Le fleuve devenait de bronze. Les lumières de la rive faisaient luire son armure d'un noir d'encre, qui jetait des éclairs sombres. Reflets cuivrés du gaz, reflets lunaires des fanaux électriques, reflets sanglants des bougies derrière les vitres des maisons. Le murmure du fleuve remplissait les ténèbres. Éternel bruissement, plus triste que la mer, par sa monotonie...
Christophe aspirait, des heures, ce chant de mort et d'ennui. Il avait peine à s'en arracher; il remontait ensuite au logis par les ruelles escarpées aux marches rouges, usées dans le milieu; le corps et l'âme accablés, il s'accrochait aux rampes de fer, scellées au mur, luisantes, qu'éclairait le réverbère d'en haut sur la place déserte devant l'église vêtue de nuit...
Il ne comprenait plus pourquoi les hommes vivaient. Quand il se souvenait des luttes dont il avait été le témoin, il admirait amèrement cette humanité avec sa foi chevillée au corps. Les idées succédaient aux idées opposées, les réactions aux actions:—démocratie, aristocratie; socialisme, individualisme; romantisme, classicisme; progrès, tradition;—et ainsi, pour l'éternité. Chaque génération nouvelle, brûlée en moins de dix ans, croyait avec le même entrain être seule arrivée au faîte, et faisait dégringoler ses prédécesseurs, à coups de pierres; elle s'agitait, criait, se décernait le pouvoir et la gloire, dégringolait sous les pierres des nouveaux arrivants, disparaissait. À qui le tour?...
La création musicale n'était plus un refuge pour Christophe; elle était intermittente, désordonnée, sans but. Écrire? Pour qui écrire? Pour les hommes? Il passait par une crise de misanthropie aiguë. Pour lui? Il sentait trop la vanité de l'art, incapable de combler le vide de la mort. Seule, sa force aveugle le soulevait, par instants, d'une aile violente, et retombait, brisée. Il était une nuée d'orage qui gronde dans les ténèbres. Olivier disparu, rien ne restait,—rien. Il s'acharnait contre tout ce qui avait rempli sa vie, contre les sentiments, contre les pensées qu'il avait cru partager avec le reste de l'humanité. Il lui semblait aujourd'hui qu'il avait été le jouet d'une illusion: toute la vie sociale reposait sur un immense malentendu, dont le langage était la source... Tu crois que ta pensée peut communiquer avec les autres pensées? Il n'y a de rapports qu'entre des mots. Tu dis et tu écoutes des mots; pas un mot n'a le même sens dans deux bouches différentes. Et ce n'est rien encore: pas un mot, pas un seul, n'a tout son sens dans la vie. Les mots débordent la réalité vécue. Tu dis: amour et haine... Il n'y a pas d'amour, pas de haine, pas d'amis, pas d'ennemis, pas de foi, pas de passion, pas de bien, pas de mal. Il n'y a que de froids reflets de ces lumières qui tombent de soleils morts depuis des siècles... Des amis? Il ne manque pas de gens qui revendiquent ce nom!... Quelle fade réalité! Qu'est-ce que leur amitié, qu'est-ce que l'amitié, au sens du monde ordinaire? Combien de minutes de sa vie celui qui se croit un ami donne-t-il au pâle souvenir de l'ami? Que lui sacrifierait-il, non pas même de son nécessaire, mais de son superflu, de son oisiveté, de son ennui? Qu'ai-je sacrifié à Olivier?—(Car Christophe ne s'exceptait point, il exceptait Olivier seul du néant où il englobait tous les êtres humains.)—L'art n'est pas plus vrai que l'amour. Quelle place tient-il réellement dans la vie? De quel amour l'aiment-ils, ceux qui s'en disent épris?... La pauvreté des sentiments humains est inconcevable. En dehors de l'instinct de l'espèce, de cette force cosmique, qui est le levier du monde, rien n'existe qu'une poussière d'émotions. La plupart des hommes n'ont pas assez de vie pour se donner tout entiers dans aucune passion. Ils s'économisent, avec une prudente ladrerie. Ils sont de tout, un peu, et ne sont tout à fait de rien. Celui qui se donne sans compter, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il souffre, dans tout ce qu'il aime, dans tout ce qu'il hait, celui-là est un prodige, le plus grand qu'il soit accordé de rencontrer sur terre. La passion est comme le génie: un miracle. Autant dire qu'elle n'existe pas!....
Ainsi pensait Christophe; et la vie s'apprêtait à lui infliger un terrible démenti. Le miracle est partout, comme le feu dans la pierre: un choc le fait jaillir. Nous ne soupçonnons pas les démons qui dorment en nous...
... Pero non mi destar, deh! parla basso!...
Un soir que Christophe improvisait, au piano, Anna se leva et sortit, comme elle faisait souvent, lorsque Christophe jouait. Il semblait que la musique l'ennuyât. Christophe n'y prenait plus garde: il était indifférent à ce qu'elle pouvait penser. Il continua de jouer; puis, des idées lui venant qu'il désirait noter, il s'interrompit et courut chercher dans sa chambre les papiers dont il avait besoin. Comme il ouvrait la porte de la pièce voisine et, tête baissée, se jetait dans l'obscurité, il se heurta violemment contre un corps immobile et debout, à l'entrée. Anna... Le choc et la surprise arrachèrent un cri à la jeune femme. Christophe, craignant de lui avoir fait mal, lui prit affectueusement les deux mains. Les mains étaient glacées. Elle semblait grelotter,—sans doute de saisissement? Elle murmura une explication vague:
—Je cherchais dans la salle à manger...
Il n'entendit pas ce qu'elle cherchait; et peut-être qu'elle ne l'avait point dit. Il lui parut singulier qu'elle se promenât, sans lumière, pour chercher quelque chose. Mais il était si habitué aux allures bizarres d'Anna qu'il n'y prêta pas attention.
Une heure après, il était revenu dans le petit salon, où il passait la soirée avec Braun et Anna. Il était assis devant la table, sous la lampe, et il écrivait. Anna, au bout de la table, à droite, cousait, penchée sur son ouvrage. Derrière eux, dans un fauteuil bas, près du feu, Braun lisait une revue. Ils se taisaient tous trois. On entendait, par intermittences, le trottinement de la pluie sur le sable du jardin. Pour s'isoler tout à fait, Christophe, assis de trois quarts, tournait le dos à Anna. En face de lui, au mur, une glace reflétait la table, la lampe, et les deux figures baissées sur leur travail. Il sembla à Christophe que Anna le regardait. Il ne s'en inquiéta point d'abord; puis, l'insistance de cette idée finissant par le gêner, il leva tes yeux vers la glace, et il vit... Elle regardait, en effet. De quel regard! Il en resta pétrifié, retenant son souffle, observant. Elle ne savait pas qu'il l'observait. La lumière de la lampe tombait sur sa figure pâle, dont le sérieux et le silence habituels avaient un caractère de violence concentrée. Ses yeux—ces yeux inconnus, qu'il n'avait jamais pu saisir,—étaient fixés sur lui: bleu-sombre, avec de larges prunelles, au regard brûlant et dur; ils étaient attachés à lui, ils fouillaient en lui, avec une ardeur muette et obstinée. Ses yeux? Se pouvait-il que ce fussent ses yeux? Il les voyait, et il n'y croyait pas. Les voyait-il vraiment? Il se retourna brusquement... Les yeux étaient baissés. Il essaya de lui parler, de la forcer à le regarder en face. L'impassible figure répondit, sans lever de son ouvrage son regard abrité sous l'ombre impénétrable des paupières bleuâtres, aux cils courts et serrés. Si Christophe n'avait été sûr de lui-même, il aurait cru qu'il avait été le jouet d'une illusion. Mais il savait ce qu'il avait vu...
Cependant, son esprit étant repris par le travail et Anna l'intéressant peu, cette étrange impression ne l'occupa point longtemps.
Une semaine plus tard, il essayait au piano un lied qu'il venait de composer. Braun, qui avait la manie, par amour-propre de mari autant que par taquinerie, de tourmenter sa femme pour qu'elle chantât ou jouât, avait été particulièrement insistant, ce soir-là. D'ordinaire, Anna se contentait de dire un non très sec; après quoi, elle ne se donnait plus la peine de répondre aux demandes, prières, ou plaisanteries; elle serrait les lèvres, et ne semblait pas entendre. Cette fois, au grand étonnement de Braun et de Christophe, elle plia son ouvrage, se leva et vint près du piano. Elle chanta ce morceau qu'elle n'avait jamais lu. Ce fut une sorte de miracle:—le miracle. Sa voix, d'un timbre profond, ne rappelait en rien la voix un peu rauque et voilée qu'elle avait en parlant. Fermement posée dès la première note, sans une ombre de trouble, sans effort, elle donnait à la phrase musicale une grandeur émouvante et pure; et elle s'éleva à une violence de passion qui fit frémir Christophe: car elle lui parut la voix de son propre cœur. Il la regarda stupéfait, tandis qu'elle chantait, et il la vit pour la première fois. Il vit ses yeux obscurs, où s'allumait une lueur de sauvagerie, sa grande bouche passionnée aux lèvres bien ourlées, le sourire voluptueux, un peu lourd et cruel, de ses dents saines et blanches, ses belles et fortes mains, dont l'une s'appuyait sur le pupitre du piano, et la robuste charpente d'un corps étriqué par la toilette, amaigri par une vie trop réduite, mais qu'on devinait jeune, vigoureux, et harmonieux.
Elle cessa de chanter, et alla se rasseoir, les mains posées sur ses genoux. Braun la complimenta; mais il trouvait qu'elle avait chanté, sans moelleux. Christophe ne lui dit rien. Il la contemplait. Elle souriait vaguement, sachant qu'il la regardait. Il y eut, ce soir-là, un grand silence entre eux. Elle se rendait compte qu'elle venait de s'élever au-dessus d'elle-même, ou peut-être, qu'elle avait été «elle», pour la première fois. Elle ignorait pourquoi.
À partir de ce jour, Christophe se mit à observer attentivement Anna. Elle était retombée dans son mutisme, sa froide indifférence et sa rage de travail, qui agaçait jusqu'à son mari, et où elle endormait les pensées obscures de sa trouble nature. Christophe avait beau la guetter, il ne retrouvait plus en elle que la bourgeoise guindée des premiers temps. À des moments, elle restait absorbée, sans rien faire, les yeux fixes. On la quittait ainsi, on la retrouvait ainsi, un quart d'heure après: elle n'avait point bougé. Quand son mari lui demandait à quoi elle pensait, elle s'éveillait de sa torpeur, souriait, et disait qu'elle ne pensait à rien. Et elle disait vrai.
Rien n'était capable de la faire sortir de sa tranquillité. Un jour qu'elle faisait sa toilette, sa lampe à alcool éclata. En un instant, Anna fut entourée de flammes. La domestique s'enfuit, en hurlant au secours. Braun perdit la tête, s'agita, poussa des cris, et faillit se trouver mal. Anna arracha les agrafes de son peignoir, fit couler de ses hanches sa jupe qui commençait à brûler, et la mit sous ses pieds. Quand Christophe accourut affolé, avec une carafe qu'il avait stupidement saisie, il vit Anna, montée sur une chaise, en jupon et les bras nus, qui sans trouble éteignait les rideaux en feu avec ses mains. Elle se brûla, n'en parla point, et parut seulement dépitée qu'on l'eût vue en ce costume. Elle rougit, se cacha gauchement les épaules avec ses bras, et s'en fut, d'un air de dignité offensée, dans la chambre voisine. Christophe admira son calme; mais il n'aurait pu dire si ce calme prouvait plus son courage, ou son insensibilité. Il penchait pour la dernière explication. En vérité, cette femme semblait ne s'intéresser à rien, ni aux autres, ni à elle. Christophe doutait qu'elle eût un cœur.
Il n'eut plus aucun doute, après un fait dont il fut le témoin. Anna avait une petite chienne noire, aux yeux intelligents et doux, qui était l'enfant gâtée de la maison. Braun l'adorait. Christophe la prenait chez lui, quand il s'enfermait dans sa chambre pour travailler, et, la porte close, au lieu de travailler, souvent, il s'amusait avec elle. Lorsqu'il sortait, elle était là, sur le seuil, le guettant, et s'attachant à ses pas: car il lui fallait un compagnon de promenade. Elle courait devant lui, tricotant de ses quatre pattes qui grattaient la terre si vite qu'elles semblaient voltiger. De temps en temps, elle s'arrêtait, fière de son agilité; et elle le regardait, la poitrine en avant, bien cambrée. Elle faisait l'importante; elle aboyait furieusement à un morceau de bois; mais dès qu'elle apercevait au loin un autre chien, elle détalait et se réfugiait, tremblante, entre les jambes de Christophe. Christophe s'en moquait et l'aimait. Depuis qu'il s'éloignait des hommes, il se sentait plus rapproché des bêtes; il les trouvait pitoyables. Ces pauvres animaux, lorsqu'on est bon pour eux, s'abandonnent à vous avec tant de confiance! L'homme est si absolument le maître de leur vie et de leur mort que s'il maltraite ces faibles qui lui sont livrés, il commet un abus de pouvoir odieux.
Si aimante que la gentille bête fût pour tous, elle avait une préférence marquée pour Anna. Celle-ci ne faisait rien pour l'attirer; mais elle la caressait volontiers, la laissait se blottir sur ses genoux, veillait à sa nourriture, et paraissait l'aimer autant qu'elle était capable d'aimer. Un jour, la chienne ne sut pas se garer des roues d'une automobile. Elle fut écrasée, presque sous les yeux de ses maîtres. Elle vivait encore et criait lamentablement. Braun courut hors de la maison, nu-tête; il ramassa la loque sanglante, et il tâchait au moins de soulager ses souffrances. Anna vint, regarda sans se baisser, fit une moue dégoûtée, et s'en alla. Braun, les larmes aux yeux, assistait à l'agonie du petit être. Christophe se promenait à grands pas dans le jardin, et crispait les poings. Il entendit Anna qui donnait tranquillement des ordres à la domestique. Il lui dit:
—Cela ne vous fait donc rien, à vous?
Elle répondit:
—On n'y peut rien, n'est-ce pas? C'est mieux de n'y pas penser.
Il se sentit de la haine pour elle; puis, le burlesque de la réponse le frappa; et il rit. Il se disait qu'Anna devrait bien lui donner sa recette pour ne pas penser aux choses tristes, et que la vie était aisée à ceux qui ont la chance d'être dénués de cœur. Il songea que si Braun mourait, Anna n'en serait guère troublée, et il se félicita de n'être point marié. Sa solitude lui semblait moins triste que cette chaîne d'habitudes qui vous attache pour la vie à un être pour qui vous êtes un objet de haine, ou, (bien pire!) pour qui vous n'êtes rien. Décidément, cette femme n'aimait personne. Le piétisme l'avait desséchée.
Elle surprit Christophe, un jour de la fin d'octobre.—Ils étaient à table. Il causait avec Braun d'un crime passionnel, dont toute la ville était occupée. Dans la campagne, deux filles italiennes, deux sœurs, s'étaient éprises du même homme. Ne pouvant, l'une ni l'autre, se sacrifier de plein gré, elles avaient joué au sort qui des deux céderait la place. La vaincue devait se jeter dans le Rhin. Mais quand le sort eut parlé, celle qu'il n'avait pas favorisée montra peu d'empressement à accepter la décision. L'autre fut révoltée par un tel manque de foi. Des injures on en vint aux coups, même aux coups de couteau; puis, brusquement, le vent tourna; on s'embrassa en pleurant, on jura qu'on ne pourrait vivre l'une sans l'autre; et comme on ne pouvait cependant pas se résigner à partager le galant, on décida de le tuer. Ainsi fut fait. Une nuit, les deux amoureuses firent venir dans leur chambre l'amant enorgueilli de sa double bonne fortune; et tandis que l'une le liait passionnément de ses bras, l'autre passionnément le poignardait dans le dos. Ses cris furent entendus. On vint, on l'arracha en assez piteux état à l'étreinte de ses amies; et on les arrêta. Elles protestaient que cela ne regardait personne, qu'elles étaient seules intéressées dans l'affaire, et que du moment qu'elles étaient d'accord pour se débarrasser de ce qui était à elles, nul n'avait a s'en mêler. La victime n'était pas loin d'approuver ce raisonnement; mais la justice ne le comprit point. Et Braun, pas davantage.
—Elles sont folles, disait-il, folles à lier! il faut les enfermer dans un hospice d'aliénés... Je comprends qu'on se tue par amour. Je comprends même qu'on tue celui ou celle qu'on aime et qui vous trompe... C'est-à-dire, je ne l'excuse pas; mais je l'admets, comme un reste d'atavisme féroce; c'est barbare, mais logique: on tue qui vous fait souffrir. Mais tuer ce qu'on aime, sans rancune, sans haine, simplement parce que d'autres l'aiment, c'est de la démence... Tu comprends cela, Christophe?
—Peuh! fit Christophe, je suis habitué à ne pas comprendre. Qui dit amour dit déraison.
Anna, qui se taisait sans paraître écouter, leva la tête, et dit, de sa voix calme:
—Il n'y a là rien de déraisonnable. C'est tout naturel. Quand on aime, on veut détruire ce qu'on aime, afin que personne autre ne puisse l'avoir.
Braun regarda sa femme, stupéfait; il frappa sur la table, se croisa les bras, et dit:
—Où a-t-elle été pêcher cela?... Comment! il faut que tu dises ton mot, toi? Qu'est-ce que diable tu en sais?
Anna rougit légèrement, et se tut. Braun reprit:
—Quand on aime, on veut détruire?....Voilà une monstrueuse sottise! Détruire ce qui vous est cher, c'est se détruire soi-même... Mais, tout au contraire, quand on aime, le sentiment naturel est de faire du bien à qui vous fait du bien, de le choyer, de le défendre, d'être bon pour lui, d'être bon pour toutes choses! Aimer, c'est le paradis sur terre.
Anna, les yeux fixés dans l'ombre, le laissa parler, et, secouant la tête, elle dit froidement:
—On n'est pas bon quand on aime.
Christophe ne renouvelait pas l'épreuve d'entendre chanter Anna. Il craignait... une désillusion, ou quoi? Il n'eût pas su le dire. Anna avait la même crainte. Elle évitait de se trouver dans le salon, quand il commençait à jouer.
Mais un soir de novembre qu'il lisait auprès du feu, il vit Anna assise, son ouvrage sur ses genoux, et plongée dans une de ses songeries. Elle regardait le vide, et Christophe crut voir passer dans son regard des lueurs de l'ardeur étrange de l'autre soir. Il ferma son livre. Elle se sentit observée et se remit à coudre. Sous ses paupières baissées, elle voyait toujours tout. Il se leva et dit:
—Venez.
Elle fixa sur lui ses yeux ou flottait encore un peu de trouble, comprit, et le suivit.
—Où allez-vous? demanda Braun.
—Au piano, répondit Christophe.
Il joua. Elle chanta. Aussitôt, il la retrouva telle qu'elle lui était apparue, une première fois. Elle entrait de plain-pied dans ce monde héroïque, comme s'il était le sien. Il continua l'expérience, prenant un second morceau, puis un troisième plus emporté, déchaînant en elle le troupeau des passions, l'exaltant, s'exaltant; puis, arrivés au paroxysme, il s'arrêta net, et lui demanda, les yeux dans les yeux:
—Mais enfin, qui êtes-vous?
Anna répondit:
—Je ne sais pas.
Il dit brutalement;
—Qu'est-ce que vous avez dans le corps, pour chanter ainsi?
Elle répondit:
—J'ai ce que vous me faites chanter.
—Oui? Eh bien, il n'y est pas déplacé. Je me demande si c'est moi qui l'ai créé, ou si c'est vous. Vous pensez donc des choses comme cela, vous?
—Je ne sais pas. Je crois qu'on, n'est plus soi, quand on chante.
—Et moi, je crois que c'est alors seulement que vous êtes vous.
Ils se turent. Elle avait les joues moites d'une légère buée. Son sein se soulevait, en silence. Elle fixait la lumière des flambeaux, et grattait machinalement la bougie qui avait coulé sur le rebord du chandelier. Il tapotait les touches, en la regardant. Ils se dirent encore quelques mots gênés, d'un ton rude, puis essayèrent de paroles banales, et se turent tout à fait, craignant d'approfondir.
Le lendemain, ils se parlèrent à peine, ils se regardaient à la dérobée, avec une sorte de peur. Mais ils prirent l'habitude de faire, le soir, de la musique ensemble. Ils en firent même bientôt dans l'après-midi; et chaque jour, davantage. Toujours la même passion incompréhensible s'emparait d'elle, dès les premiers accords, la brûlait de la tête aux pieds, et faisait de cette bourgeoise piétiste, pour le temps que durait la musique, une Vénus impérieuse, l'incarnation de toutes les fureurs de l'âme.
Braun, étonné de l'engouement subit d'Anna pour le chant, n'avait pas pris la peine de chercher l'explication de ce caprice de femme; il assistait à ces petits concerts, marquait la mesure avec sa tête, donnait son avis, et était parfaitement heureux, quoiqu'il eût préféré une musique plus douce: cette dépense de forces lui paraissait exagérée. Christophe respirait dans l'air un danger; mais la tête lui tournait: affaibli par la crise qu'il venait de traverser, il ne résistait pas; il perdait conscience de ce qui se passait en lui, et il ne voulait pas savoir ce qui se passait dans Anna. Une après-midi, au milieu d'un morceau, débordant d'ardeurs frénétiques, elle s'interrompit et, sans explication, elle sortit de la pièce. Christophe l'attendit: elle ne reparut plus. Une demi-heure après, comme il passait dans le corridor, près de la chambre d'Anna, par la porte entr'ouverte il l'aperçut au fond, absorbée dans des prières mornes, la figure glacée.
Cependant, un peu, très peu de confiance s'insinuait entre eux. Il tâchait de la faire parler de son passé; elle ne disait que des choses banales; à grand'peine, il lui arrachait morceau par morceau quelques détails précis. Grâce à la bonhomie, facilement indiscrète, de Braun, il réussit à entrevoir le secret de sa vie.
Elle était née dans la ville. De son nom de famille, elle s'appelait Anna-Maria Senfl. Son père, Martin Senfl, appartenait à une vieille maison de marchands, séculaire et millionnaire, où l'orgueil de caste et le rigorisme religieux étaient montés en graine. D'esprit aventureux, il avait, comme beaucoup de ses compatriotes, passé plusieurs années au loin, en Orient, en Amérique du Sud; il avait même fait des explorations hardies au centre de l'Asie, où le poussaient à la fois les intérêts commerciaux de sa maison, l'amour de la science, et son propre plaisir. À rouler à travers le monde, non seulement il n'avait pas amassé mousse, mais il s'était défait de celle qui le couvrait, de tous ses vieux préjugés. Si bien que, de retour au pays, étant de tempérament chaud et d'esprit entêté, il épousa, aux protestations indignées des siens, la fille d'un fermier des environs, de réputation douteuse, qu'il avait commencé par prendre comme maîtresse. Ce mariage avait été le seul moyen qu'il eût trouvé pour garder à soi cette belle fille, dont il ne pouvait plus se passer. La famille, après avoir mis vainement son veto, se ferma tout entière à celui qui méconnaissait son autorité sacro-sainte. La ville,—tous ceux qui comptaient, se montrant, comme d'habitude, solidaires pour ce qui touchait à la dignité morale de la communauté, prirent parti en masse contre le couple imprudent. L'explorateur apprit à ses dépens qu'il n'y a pas moins de péril à contrecarrer les préjugés des gens, au pays des sectateurs du Christ que chez ceux du Grand Lama. Il n'était pas assez fort pour pouvoir se passer de l'opinion du monde. Il avait plus qu'entamé sa portion de fortune; il ne trouva d'emploi nulle part: tout lui était fermé. Il s'usa en colères inutiles contre les avanies de la ville implacable. Sa santé, minée par les excès et par les fièvres, n'y résista point. Il mourut d'un coup de sang, cinq mois après le mariage. Quatre mois plus tard, sa femme, bonne personne, mais faible et de peu de cervelle, qui depuis ses noces n'avait passé aucun jour sans pleurer, mourait en couches, jetant sur la rive qu'elle quittait la petite Anna.
La mère de Martin vivait. Elle n'avait rien pardonné, même sur le lit de mort, à son fils, ni à celle qu'elle n'avait pas voulu reconnaître pour sa bru. Mais quand celle-ci ne fut plus,—la vengeance divine étant assouvie,—elle prit l'enfant et la garda. C'était une femme d'une dévotion étroite; riche et avare, elle tenait un magasin de soieries dans une rue sombre de la vieille ville. Elle traita la fille de son fils moins comme sa petite-fille que comme une orpheline qu'on recueille par charité et qui vous doit en échange une demi-domesticité. Pourtant, elle lui fit donner une éducation soignée; mais elle ne se départit jamais envers elle d'une rigueur méfiante; il semblait qu'elle considérât l'enfant comme coupable du péché de ses parents et qu'elle s'acharnât à poursuivre le péché en elle. Elle ne lui permit aucune distraction; elle traquait la nature comme un crime, dans ses gestes, ses paroles, jusque dans ses pensées. Elle tua la joie dans cette jeune vie. Anna fut habituée, de bonne heure, à s'ennuyer au temple et à ne pas le montrer; elle fut environnée des terreurs de l'enfer; ses yeux d'enfant aux paupières sournoises les voyaient, chaque dimanche, à la porte du vieux Münster, sous la forme des statues immodestes et contorsionnées qu'un feu brûle entre les jambes et sur qui montent, le long des cuisses, des crapauds et des serpents. Elle s'accoutuma à refouler ses instincts, à se mentir à elle-même. Dès qu'elle fut d'âge à aider sa grand'mère, elle fut employée, du matin au soir, dans l'obscur magasin. Elle prit les habitudes qui régnaient autour d'elle, cet esprit d'ordre, d'économie morose, de privations inutiles, cette indifférence ennuyée, cette conception méprisante et maussade de la vie, conséquence naturelle des croyances religieuses chez ceux qui ne sont pas naturellement religieux. Elle s'absorba dans la dévotion, au point de paraître exagérée même à la vieille femme; elle abusait des jeûnes et des macérations; pendant un certain temps, elle s'avisa de porter un corset garni d'épingles qui s'enfonçaient dans sa chair, à chaque mouvement. On la voyait pâlir; on ne savait ce qu'elle avait. À la fin, comme elle défaillait, on fit venir un médecin. Elle refusa de se laisser examiner—(elle fût morte plutôt que de se déshabiller devant un homme);—mais elle avoua; et le médecin fit une scène si violente qu'elle promit de ne plus recommencer. La grand'mère, pour plus de sûreté, soumit dès lors sa toilette à des inspections. Anna ne trouvait pas à ces tortures, comme on aurait pu croire, une jouissance mystique; elle avait peu d'imagination, elle n'eût pas compris la poésie d'un François d'Assise ou d'une sainte Thérèse. Sa dévotion était triste et matérielle. Quand elle se persécutait, ce n'était pas pour les avantages qu'elle en attendait dans la vie future, c'était par un ennui cruel qui se retournait contre elle, trouvant un plaisir presque méchant au mal qu'elle se faisait. Par une exception singulière, cet esprit dur et froid, comme celui de l'aïeule, s'ouvrait a la musique, sans qu'elle sût jusqu'à quelle profondeur. Elle était fermée aux autres arts; elle n'avait peut-être jamais regardé un tableau; elle semblait n'avoir aucun sens de la beauté plastique, tant elle manquait de goût, par indifférence orgueilleuse; l'idée d'un beau corps n'éveillait en elle que l'idée de la nudité, c'est-à-dire, comme chez le paysan dont parle Tolstoy, un sentiment de répugnance; ce dégoût était d'autant plus fort chez Anna qu'elle percevait obscurément, dans ses rapports avec les êtres qui lui plaisaient, le sourd aiguillon du désir beaucoup plus que la tranquille impression de jugements esthétiques. Elle ne se doutait pas plus de sa beauté que de la force de ses instincts refoulés; ou plutôt, elle ne voulait pas le savoir, et, avec l'habitude du mensonge intérieur, elle réussissait à se donner le change.
Braun la rencontra, à un dîner de mariage où elle se trouvait, d'une façon exceptionnelle: car on ne l'invitait guère, à cause de la mauvaise réputation que continuait de lui faire l'indécence de son origine. Elle avait vingt-deux ans. Il la remarqua. Ce n'était point qu'elle cherchât à se faire remarquer. Assise à côté de lui, à table, raide et mal fagotée, elle ouvrit à peine la bouche pour parler. Mais Braun, qui ne cessa de causer avec elle, c'est-à-dire tout seul, pendant tout le repas, revint enthousiasmé. Avec sa pénétration ordinaire, il avait été frappé de la candeur virginale de sa voisine; il avait admiré son bon sens et son calme; il appréciait aussi sa belle santé et les solides qualités de ménagère qu'elle paraissait avoir. Il fit visite à la grand'mère, revint, fit sa demande, et fut agréé. Point de dot: Mme Senfl léguait à la ville, pour des missions commerciales, la fortune de sa maison.
À aucun moment, la jeune femme n'avait eu d'amour pour son mari: c'était là une pensée dont il ne lui semblait pas qu'il dût être question dans une vie honnête, et qu'il allait plutôt écarter comme coupable. Mais elle savait le prix de la bonté de Braun; elle lui était reconnaissante, sans le lui montrer, de ce qu'il l'avait épousée malgré son origine douteuse. Elle avait d'ailleurs un fort sentiment de l'honneur conjugal. Depuis sept ans qu'ils étaient mariés, rien n'avait troublé leur union. Ils vivaient l'un à côté de l'autre, ne se comprenaient point, et ne s'en inquiétaient point: ils étaient, aux yeux du monde, le type d'un ménage modèle. Ils sortaient peu de chez eux. Braun avait une clientèle assez nombreuse; mais il n'avait pas réussi à y faire agréer sa femme. Elle ne plaisait point; et la tache de sa naissance n'était pas encore tout à fait effacée. Anna, de son côté, ne faisait nul effort pour être admise. Elle gardait rancune des dédains qui avaient attristé son enfance. Puis, elle était gênée dans le monde, et ne se plaignait pas qu'on l'oubliât. Elle faisait et recevait les visites indispensables, qu'exigeait l'intérêt de son mari. Les visiteuses étaient de petites bourgeoises curieuses et médisantes. Leurs commérages n'avaient aucun intérêt pour Anna; elle ne prenait pas la peine de dissimuler son indifférence. Cela ne se pardonne point. Aussi, les visites s'espaçaient, et Anna restait seule. C'était ce qu'elle voulait: rien ne venait plus troubler le rêve qu'elle ruminait, et le bourdonnement obscur de sa chair.
Depuis quelques semaines, Anna semblait souffrante. Son visage se creusait. Elle fuyait la présence de Christophe et de Braun. Elle passait ses journées dans sa chambre; elle s'enfonçait dans ses pensées; elle ne répondait pas quand on lui parlait. Braun ne s'affectait pas trop, à l'ordinaire, de ces caprices de femme. Il les expliquait à Christophe. Comme presque tous les hommes destinés à être dupes des femmes, il se flattait de les connaître très bien. Et il les connaissait assez bien, en effet: ce qui ne sert à rien. Il savait qu'elles ont souvent des accès de rêverie têtue, de mutisme opiniâtre et hostile; et il pensait qu'il faut alors les laisser tranquilles, ne pas chercher à faire le jour, ni surtout à ce qu'elles le fassent dans le dangereux monde subconscient où baigne leur esprit. Néanmoins, il commençait à s'inquiéter pour la santé d'Anna. Il jugea que son étiolement venait de son genre de vie, éternellement renfermée, sans jamais sortir de la ville, à peine de la maison. Il voulut qu'elle se promenât. Il ne pouvait guère l'accompagner: le dimanche, elle était prise par ses devoirs de piété; les autres jours, il avait ses consultations. Quant à Christophe, il évitait de sortir avec elle. Une ou deux fois, ils avaient fait une courte promenade ensemble, aux portes de la ville: ils s'étaient ennuyés à périr. La conversation chômait. La nature semblait ne pas exister pour Anna; elle ne voyait rien; tous les pays étaient pour elle de l'herbe et des pierres; son insensibilité glaçait. Christophe avait tâché de lui faire admirer un beau site. Elle regarda, sourit froidement, et dit, faisant effort pour lui être agréable:
—Oh! oui, c'est mystique...
De la même façon qu'elle eût dit:
—Il y a beaucoup de soleil.
D'irritation, Christophe s'était enfoncé les ongles dans la paume des mains. Depuis, il ne lui demandait plus rien; et lorsqu'elle sortait, il trouvait un prétexte pour rester chez lui.
En réalité, il était faux qu'Anna fût insensible à la nature. Elle n'aimait pas ce qu'on est convenu d'appeler les beaux paysages: elle ne les distinguait pas des autres. Mais elle aimait la campagne, n'importe laquelle—la terre et l'air. Seulement, elle ne s'en doutait pas plus que de ses autres sentiments forts; et qui vivait avec elle s'en doutait encore moins.
À force d'insister, Braun décida sa femme à faire une course d'une journée aux environs. Elle céda par ennui, afin d'avoir la paix. On arrangea la promenade pour un dimanche. Au dernier moment, le docteur, qui s'en faisait une joie enfantine, fut retenu par un cas de maladie urgente. Christophe partit avec Anna.
Beau temps d'hiver sans neige: air pur et froid, ciel clair, grand soleil, avec une bise glacée. Ils prirent un petit chemin de fer local, qui rejoignait une de ces lignes de collines bleues formant autour de la ville une lointaine auréole. Leur compartiment était plein; ils furent séparés l'un de l'autre. Ils ne se parlaient pas. Anna était sombre: la veille, elle avait déclaré, à la surprise de Braun, qu'elle n'irait pas au culte du lendemain. Pour la première fois de sa vie, elle y manquait. Était-ce une révolte?... Qui eût pu dire les combats qui se livraient en elle? Elle regardait fixement la banquette devant elle; elle était blême...
Ils descendirent du train. Leur froideur ennemie ne se dissipa point, durant le commencement de la promenade. Ils marchaient côte à côte; elle allait d'un pas ferme, ne faisant attention à rien; elle avait les mains libres; ses bras se balançaient; ses talons sonnaient sur la terre gelée.—Peu à peu, sa figure s'anima. La rapidité de sa marche rougissait ses joues pâles. Sa bouche s'entr'ouvrait pour boire la fraîcheur de l'air. Au détour d'un sentier qui montait en lacets, elle se mit a escalader la colline, en ligne droite, comme une chèvre; le long d'une carrière, au risque de tomber, elle s'accrochait aux arbustes. Christophe la suivit. Elle grimpait plus vite, glissant, se rattrapant, avec les mains, aux herbes. Christophe lui cria de s'arrêter. Elle ne répondit pas, et continua de monter, courbée à quatre pattes. Ils traversèrent les brouillards qui traînaient au-dessus de la vallée, comme une gaze argentée, se déchirant aux buissons; ils se trouvèrent dans le chaud soleil d'en haut. Arrivée au sommet, elle se retourna; sa figure s'était éclairée; sa bouche, ouverte, respirait. Elle regarda, ironique, Christophe qui gravissait la pente, enleva son manteau, le lui jeta au nez, puis, sans attendre qu'il soufflât, elle reprit sa course. Christophe lui fit la chasse. Ils prenaient goût au jeu; l'air les grisait. Elle se lança sur une pente rapide; les pierres roulaient sous ses pieds; elle ne trébuchait point, elle glissait, sautait, filait comme une flèche. De temps en temps, elle jetait un coup d'œil en arrière, pour mesurer l'avance qu'elle avait sur Christophe. Il se rapprochait d'elle. Elle se jeta dans un bois. Les feuilles mortes craquaient sous leurs pas; les branches qu'elle avait écartées le fouettaient au visage. Elle butta contre les racines d'un arbre. Il la saisit. Elle se débattit, luttant des pieds et des mains, lui donnant de forts coups, cherchant à le faire tomber; elle criait et riait. Sa poitrine haletait, appuyée contre lui; leurs joues se frôlèrent; il but la sueur qui mouillait les tempes d'Anna; il respira l'odeur de ses cheveux humides. D'une robuste poussée, elle se dégagea, et le regarda, sans trouble, de ses yeux qui le défiaient. Il était stupéfait de la force qui était en elle, et dont elle ne faisait rien dans la vie ordinaire.
Ils allèrent au prochain village, foulant allègrement le chaume sec, qui rebondissait sous leurs pas. Devant eux s'envolaient les corbeaux qui fouillaient les champs. Le soleil brûlait, et la bise mordait. Christophe tenait le bras d'Anna. Elle avait une robe peu épaisse; il sentait sous l'étoffe le corps moite et baigné de chaleur. Il voulut qu'elle remît son manteau; elle refusa et, par bravade, défit l'agrafe du col. Ils s'attablèrent à une auberge, dont l'enseigne portait l'image d'un «homme sauvage» (Zum wilden Mann). Devant la porte, poussait un petit sapin. La salle était décorée de quatrains allemands, de deux chromos, l'une sentimentale: Au printemps (Im Frühling), l'autre patriotique: La bataille de Saint-Jacques, et d'un crucifix avec un crâne au pied de la croix. Anna avait un appétit vorace, que Christophe ne lui connaissait pas. Ils burent gaillardement du petit vin blanc. Après le repas, ils repartirent à travers champs, comme deux bons compagnons. Nulle pensée équivoque. Ils ne songeaient qu'au plaisir de la marche, de leur sang qui chantait, de l'air qui les fouettait. La langue d'Anna s'était déliée. Elle ne se méfiait plus; elle disait, au hasard, tout ce qui lui venait à l'esprit.
Elle parla de son enfance: sa grand'mère l'emmenait chez une amie qui habitait près de la cathédrale; tandis que les vieilles dames causaient, on l'envoyait dans le grand jardin, sur lequel pesait l'ombre du Münster. Elle s'asseyait dans un coin et elle ne bougeait plus; elle écoutait les frémissements des feuilles, elle épiait le fourmillement des insectes; et elle avait plaisir et peur.—Elle omettait de dire qu'elle avait peur des diables: son imagination en était obsédée; on lui avait conté qu'ils rôdaient autour des églises, sans oser y entrer; et elle croyait les voir sous la forme des bêtes: araignées, lézards, fourmis, tout le petit monde difforme qui grouillait sous les feuilles, sur la terre, ou dans les fentes des murs.—Ensuite, elle parla de la maison où elle vivait, de sa chambre sans soleil; elle s'en souvenait avec plaisir; elle y passait des nuits sans dormir, à se raconter des choses...
—Quelles choses?
—Des choses folles.
—Racontez.
Elle secoua la tête, pour dire que non.
—Pourquoi?
Elle rougit, puis rit, et ajouta:
—Et aussi le jour, pendant que je travaillais.
Elle y pensa un moment, rit de nouveau, et conclut:
—C'étaient des choses folles, des choses mauvaises.
Il dit, en plaisantant:
—Vous n'aviez donc pas peur?
—De quoi?
—D'être damnée?
Sa figure se glaça.
—Il ne faut pas parler de cela, dit-elle.
Il détourna la conversation. Il admira la force qu'elle avait montrée tout à l'heure, en luttant. Elle reprit son expression confiante et raconta ses prouesses de fillette—(elle disait: «de garçon», car, lorsqu'elle était enfant, elle eût voulu se mêler aux jeux et aux batailles des garçons).—Une fois, se trouvant avec un petit camarade, plus grand qu'elle de la tête, elle lui avait brusquement lancé un coup de poing, espérant qu'il répondrait. Mais il s'était sauvé, en criant qu'elle le battait. Une autre fois, à la campagne, elle avait grimpé sur le dos d'une vache noire qui paissait; la bête effarée l'avait jetée contre un arbre; Anna avait failli se tuer. Elle s'avisa aussi de sauter par la fenêtre d'un premier étage, parce qu'elle s'était défiée elle-même de le faire; elle eut la chance d'en être quitte, avec une entorse. Elle inventait des exercices bizarres et dangereux, quand on la laissait seule à la maison; elle soumettait son corps à des épreuves étranges et variées.
—Qui croirait cela de vous, dit-il, quand on vous voit si grave?...
—Oh! dit-elle, si l'on me voyait, certains jours dans ma chambre, quand je suis seule?
—Quoi! encore à présent?
Elle rit. Elle lui demanda—sautant d'un sujet à l'autre—s'il chassait. Il protesta que non. Elle dit qu'elle avait une fois tiré un coup de fusil sur un merle et qu'elle l'avait touché. Il s'indigna.
—Bon! dit-elle, qu'est-ce que cela fait?
—Vous n'avez donc pas de cœur?
—Je n'en sais rien.
—Ne pensez-vous pas que les bêtes sont des êtres comme nous?
—Si, dit-elle. Justement, je voulais vous demander: est-ce que vous croyez que les bêtes ont une âme?
—Oui, je le crois.
—Le pasteur dit que non. Et moi, je pense qu'ils en ont une. D'abord, ajouta-t-elle avec un grand sérieux, je crois que j'ai été animal, dans une vie antérieure.
Il se mit à rire.
—Il n'y a pas de quoi rire, dit-elle. (Elle riait aussi.) C'est là une des histoires que je me racontais, lorsque j'étais petite. Je m'imaginais être chat, chien, oiseau, poulain, génisse. Je me sentais leurs désirs. J'aurais voulu être, une heure, dans leur poil ou leur plume; il me semblait que j'y étais. Vous ne comprenez pas cela?
—Vous êtes une étrange bête. Mais si vous vous sentez cette parenté avec les bêtes, comment pouvez-vous leur faire du mal?
—On fait toujours du mal à quelqu'un. Les uns me font du mal, je fais du mal à d'autres. C'est dans l'ordre. Je ne me plains pas. Il ne faut pas être si douillet, dans la vie! Je me fais bien du mal à moi, par plaisir!
—À vous?
—À moi. Regardez. Un jour, avec un marteau, je me suis enfoncé un clou dans cette main.
—Pourquoi?
—Pour rien.
(Elle ne disait pas qu'elle avait voulu se crucifier.)
—Donnez-moi la main, dit-elle.
—Qu'en voulez-vous faire?
—Donnez.
Il lui donna la main. Elle la saisit et la serra, à le faire crier. Ils jouèrent, comme deux paysans, à se faire le plus de mal possible. Ils étaient heureux, sans arrière-pensée. Tout le reste du monde, les chaînes de leur vie, les tristesses du passé, l'appréhension de l'avenir, l'orage qui s'amassait en eux, tout avait disparu.
Ils avaient fait plusieurs lieues; ils ne sentaient point la fatigue. Brusquement, elle s'arrêta, elle se jeta par terre, s'étendit sur les chaumes, ne dit plus rien. Couchée sur le dos, les bras derrière la tête, elle regardait le ciel. Quelle paix! Quelle douceur!... À quelques pas, une fontaine cachée sourdait, d'un jet intermittent, comme une artère qui bat, tantôt faible, tantôt plus forte. L'horizon était nacré. Une buée flottait sur la terre violette, d'où montaient les arbres nus et noirs. Soleil de fin d'hiver, jeune soleil blond pâle qui s'endort. Comme des flèches brillantes, des oiseaux fendaient l'air. Les voix gentilles des cloches paysannes s'appelaient, se répondaient, de village en village... Assis près d'elle, Christophe contemplait Anna. Elle ne songeait pas à lui. Sa belle bouche riait en silence. Il pensait:
—Est-ce bien vous? Je ne vous reconnais plus.
—Moi non plus, moi non plus. Je crois que je suis une autre. Je n'ai plus peur; je n'ai plus peur de Lui... Ah! comme Il m'étouffait, comme Il m'a fait souffrir! Il me semble que j'étais clouée dans mon cercueil.... Maintenant, je respire; ce corps, ce cœur est à moi. Mon corps. Mon libre corps. Mon libre cœur. Ma force, ma beauté, ma joie! Et je ne les connaissais pas, je ne me connaissais pas! Qu'aviez-vous fait de moi?...»
Ainsi, il croyait l'entendre soupirer doucement. Mais elle ne pensait à rien, sinon qu'elle était heureuse, et que tout était bien.
Le soir tombait déjà. Sous des rideaux de brume grise et lilas, dès quatre heures, le soleil, fatigué de vivre, disparaissait. Christophe se leva, et s'approcha d'Anna. Il se pencha sur elle. Elle tourna vers lui son regard, encore plein du vertige du grand ciel sur lequel elle était suspendue. Quelques secondes passèrent avant qu'elle le reconnût. Alors, ses yeux le fixèrent avec un sourire énigmatique, qui lui communiqua leur trouble. Afin d'y échapper, un instant il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, elle le regardait toujours; et il lui parut qu'il y avait des jours qu'ils se regardaient ainsi. Ils lisaient dans l'âme l'un de l'autre. Mais ils ne voulurent pas savoir ce qu'ils avaient lu.
Il lui tendit la main. Elle la prit, sans un mot. Ils revinrent au village, dont on voyait là-bas, dans le creux du vallon, les tours coiffées en as de pique; l'une d'elle portait sur le faîte de son toit de tuile moussue, comme une toque sur le front, un nid vide de cigogne. Au carrefour de deux chemins, près de l'entrée du village, ils passèrent devant une fontaine sur laquelle une petite sainte catholique, une Madeleine en bois, gracieuse, un peu mignarde, se tenait debout, tendant les bras. Répondant à son geste, Anna, d'un mouvement instinctif, lui tendit ses bras aussi, et, montant sur la margelle, elle remplit les mains de la jolie déesse avec des branches de houx et des grappes de sorbiers aux baies rouges, que le bec des oiseaux et le gel avaient épargnées.
Ils croisaient sur la route des groupes de paysans et de paysannes endimanchés. Des femmes à la peau très brune, aux joues très colorées, avec d'épais chignons, enroulés en coquilles, robes claires, chapeaux fleuris. Elles avaient des gants blancs et des poignets rouges. Elles chantaient des chants honnêtes, avec des voix aiguës, placides, pas très justes. À l'intérieur d'une étable, une vache meuglait. Un enfant qui avait la coqueluche toussait dans une maison. D'un peu plus loin venaient des sons de clarinette nasillarde et de cornet à piston. On dansait sur la place du village, entre le cabaret et le cimetière. Juchés sur une table, quatre musiciens jouaient. Anna et Christophe s'assirent devant l'auberge et regardèrent les danseurs. Les couples se heurtaient et s'apostrophaient à grand bruit. Les filles poussaient des cris, pour le plaisir de crier. Les buveurs marquaient la mesure sur les tables, avec leurs poings. En un autre temps, cette joie lourde eût dégoûté Anna; ce soir, elle en jouissait; elle avait ôté son chapeau, et regardait, la figure animée. Christophe pouffait de la gravité burlesque de la musique et des musiciens. Il chercha dans ses poches, prit un crayon et, sur l'envers d'une note d'auberge, il se mit à tracer des barres et des points: il écrivait des danses. La feuille fut bientôt remplie; il en demanda d'autres, qu'il couvrit, comme la première, de sa grosse écriture impatiente et maladroite. Anna, la joue près de la sienne, lisait par-dessus son épaule, chantonnant à mi-voix; elle tâchait de deviner la fin des phrases, et elle battait des mains, quand elle avait deviné, ou quand ses prévisions étaient déroutées par une saillie inattendue. Après avoir fini, Christophe porta aux musiciens ce qu'il venait d'écrire. C'étaient de braves Souabes, qui savaient leur métier: ils déchiffrèrent sans broncher. Les airs avaient un humour sentimental et burlesque, avec des rythmes heurtés, comme ponctués d'éclats de rire. Impossible de résister à leur impétueuse bouffonnerie: les jambes dansaient malgré soi. Anna se jeta dans la ronde, elle saisit au hasard deux mains, elle tourna comme une folle; une épingle d'écaille sauta de ses cheveux; des boucles se défirent et tombèrent sur ses joues. Christophe ne la quittait pas des yeux; il admirait ce bel animal robuste, qu'une discipline impitoyable avait condamné jusque-là au silence et à l'immobilité; elle lui apparaissait comme nul ne l'avait vue, comme elle était réellement sous le masque emprunté: une Bacchante, ivre de force. Elle l'appela. Il courut à elle et l'empoigna. Ils dansèrent, jusqu'à ce qu'ils allassent se jeter, en tournant, contre un mur. Ils s'arrêtèrent, étourdis. La nuit était complète. Ils se reposèrent un moment, puis prirent congé de la compagnie. Anna, d'ordinaire si roide avec les gens du peuple, par gêne ou par mépris, tendit la main gentiment aux musiciens, à l'hôte, aux garçons du village, à côté de qui elle était dans la ronde.
Ils se retrouvèrent seuls, sous le ciel brillant et glacé, refaisant à travers champs le chemin qu'ils avaient suivi le matin. Anna était encore tout animée. Peu à peu, elle parla moins, puis elle cessa de parler, prise par la fatigue ou par l'émotion mystérieuse de la nuit. Elle s'appuyait affectueusement sur Christophe. En redescendant la pente qu'elle avait grimpée, quelques heures avant, elle soupira. Ils arrivaient à la station. Près de la première maison, il s'arrêta pour la regarder. Elle le regarda aussi, et lui sourit avec mélancolie.
Dans le train, même foule qu'en venant. Ils ne purent causer. Assis en face d'elle, il la couvait des yeux. Elle avait les yeux baissés; elle les leva vers lui; puis elle les détourna, et il ne parvint plus à les attirer de son côté. Elle regardait dehors, dans la nuit. Un vague sourire flottait sur ses lèvres, avec un peu de fatigue aux coins. Puis, le sourire disparut. L'expression devint morne. Il crut qu'elle s'endormait dans le rythme du train, et il essaya de lui parler. Elle répondit froidement, d'un mot, sans tourner la tête. Il tâcha de se persuader que la fatigue était cause de ce changement; mais il savait bien que la raison était autre. À mesure qu'on se rapprochait de la ville, il voyait le visage d'Anna se figer, la vie s'éteindre, ce beau corps à la grâce sauvage rentrer dans sa gaine de pierre. En descendant du wagon, elle ne s'appuya pas sur la main qu'il lui tendait. Ils revinrent en silence.
Quelques jours après, vers quatre heures du soir, ils étaient seuls ensemble. Braun était sorti. Depuis la veille, la ville était enveloppée dans un brouillard vert pâle. Le grondement du fleuve invisible montait. Les éclairs des trams électriques éclataient dans la brume. La lumière du jour s'éteignait, étouffée; elle ne semblait plus d'aucun temps: c'était une de ces heures où se perd toute conscience du réel, une heure qui est hors des siècles. Après la brise mordante des jours précédents, l'air humide, subitement adouci, était devenu tiède et mou. La neige gonflait le ciel, qui ployait sous le poids.
Ils étaient seuls ensemble, dans le salon dont le goût froid et étriqué reflétait celui de la maîtresse. Ils ne disaient rien. Il lisait. Elle cousait. Il se leva et alla à la fenêtre; il appuya sa grosse figure contre les carreaux, et resta à rêver; cette lumière blafarde qui se répercutait du ciel sombre à la terre livide lui causait un étourdissement; sa pensée était inquiète; il essayait de la fixer: elle lui échappait. Une angoisse l'envahit: il se sentait engloutir; et dans le vide de son être, du fond des ruines amoncelées, un vent brûlant se levait en lents tourbillons. Il tournait le dos à Anna. Elle ne le voyait pas, elle s'absorbait dans sa tâche; mais un frisson lui passait par le corps; elle se piqua plusieurs fois avec son aiguille, elle ne le sentit point. Ils étaient tous les deux fascinés par l'approche du danger.
Il s'arracha de son engourdissement et fit quelques pas à travers la chambre. Le piano l'attirait et lui faisait peur. Il évitait de le regarder. En passant à côté, sa main ne put résister; elle toucha une note. Le son vibra comme une voix. Anna tressaillit et laissa tomber son ouvrage. Déjà Christophe s'était assis et jouait. Il perçut, sans la voir, qu'Anna s'était levée, qu'elle venait, qu'elle était là. Avant de se rendre compte de ce qu'il faisait, il reprit l'air religieux et passionné qu'elle avait chanté, la première fois qu'elle s'était révélée à lui; il improvisa sur le thème de fougueuses variations. Sans qu'il eût dit un mot, elle commença à chanter. Ils perdirent le sentiment de ce qui les entourait. La frénésie sacrée de la musique les emporta dans ses serres....
Ô musique, qui ouvres les abîmes de l'âme! Tu ruines l'équilibre habituel de l'esprit. Dans la vie ordinaire, les âmes ordinaires sont des chambres fermées. Se fanent, au dedans, les forces sans emploi, les vertus et les vices dont l'usage nous gêne; la sage raison pratique, le lâche sens commun, tiennent les clefs de la chambre. Ils n'en montrent que quelques placards, bourgeoisement rangés. Mais la musique tient le magique rameau qui fait tomber les serrures. Les portes s'ouvrent. Les démons du cœur paraissent. Et l'âme se voit nue...—Tant que chante la sirène, le dompteur tient sous son regard les fauves. La puissante raison d'un grand musicien fascine les passions qu'il déchaîne. Mais quand la musique s'est tue, quand le dompteur n'est plus là, les passions qu'il a réveillées rugissent dans la cage ébranlée, et elles cherchent leur proie...
La mélodie finit. Silence... Elle avait, en chantant, appuyé sa main sur l'épaule de Christophe. Ils n'osaient plus remuer; et ils tremblaient... Soudain—ce fut un éclair—elle se pencha sur lui, il se leva vers elle; leurs bouches se joignirent; son souffle entra en lui...
Elle le repoussa et s'enfuit. Il resta sans bouger, dans l'ombre. Braun rentra. Ils se mirent à table. Christophe était incapable de penser. Anna semblait absente; elle regardait «ailleurs». Peu après le souper, elle alla dans sa chambre. Christophe, qui n'aurait pu rester seul avec Braun, se retira aussi.
Vers minuit, le docteur, déjà couché, fut appelé auprès d'un malade. Christophe l'entendit descendre l'escalier et sortir. Il neigeait depuis six heures. Les maisons et les rues étaient ensevelies. L'air comme rembourré d'ouate. Ni pas, ni voitures au dehors. La ville semblait morte. Christophe ne dormait pas. Il sentait une terreur, qui croissait de minute en minute. Il ne pouvait bouger: cloué dans son lit, sur le dos, les yeux ouverts. Une clarté métallique, qui sortait de la terre et des toits blancs, frottait les parois de la chambre.... Un bruit imperceptible le fit tressaillir. Il fallait son oreille fiévreuse pour l'entendre. Un frôlement sur le plancher du couloir. Christophe se dressa dans son lit. Le bruit léger se rapprocha, s'arrêta; une planche craqua. On était derrière la porte; on attendait.... Immobilité complète, pendant plusieurs secondes, plusieurs minutes peut-être... Christophe ne respirait plus, il était baigné de sueur. Des flocons de neige, au dehors, effleuraient la vitre, comme une aile. Une main tâtonna sur la porte, qui s'ouvrit. Sur le seuil, une blancheur apparut, s'avança lentement; à quelques pas du lit, fit une pause. Christophe ne distinguait rien; mais il l'entendait respirer, et son propre cœur qui battait... Elle vint près du lit. Elle s'arrêta encore. Leurs visages étaient si près que leurs haleines se mêlaient. Leurs regards se cherchaient, sans se trouver, dans l'ombre.... Elle tomba sur lui. Ils s'étreignirent en silence, sans un mot, avec rage....
Une heure, deux heures, un siècle après. La porte de la maison s'ouvrit. Anna se détacha de l'étreinte qui les nouait, glissa du lit, et quitta Christophe, sans une parole, comme elle était venue. Il entendit ses pieds nus s'éloigner, frôlant le parquet de leur toucher rapide. Elle regagna sa chambre, où Braun la trouva couchée, paraissant dormir. Ainsi, elle resta toute la nuit, les yeux ouverts, sans un souffle, immobile, dans le lit étroit, près de Braun endormi. Que de nuits elle avait déjà passées ainsi!
Christophe ne dormit pas non plus. Il était désespéré. Cet homme apportait aux choses de l'amour et surtout du mariage un sérieux tragique. Il haïssait la légèreté de ces écrivains, dont l'art se fait un piment de l'adultère. L'adultère lui inspirait une répulsion, où se combinaient sa brutalité plébéienne et sa hauteur morale. Il éprouvait tout ensemble un respect religieux et un dégoût physique pour la femme qui appartient à un autre. La promiscuité de chiens où vit une certaine élite européenne lui soulevait le cœur. L'adultère, consenti par le mari, est une ordure; à l'insu du mari, c'est un mensonge ignoble de valet crapuleux, qui se cache pour trahir et pour salir son maître. Que de fois il avait méprisé sans pitié ceux qu'il avait vus coupables de cette lâcheté! Il avait rompu avec des amis qui s'étaient ainsi déshonorés à ses yeux... Et voici qu'à son tour, il s'était souillé de la même ignominie! Les circonstances de son crime le rendaient plus odieux. Il était venu dans cette maison, malade et misérable. Un ami l'avait recueilli, secouru, consolé. Jamais sa bonté ne s'était démentie. Rien ne l'avait lassée. Il lui devait de vivre encore. Et en reconnaissance, il venait de lui voler son honneur et son bonheur, son humble bonheur domestique! Il l'avait trahi bassement, et avec qui? Avec une femme qu'il ne connaissait pas, qu'il ne comprenait pas, qu'il n'aimait pas... Qu'il n'aimait pas? Tout son sang se révolta. L'amour était un mot trop faible pour exprimer le torrent de feu qui le brûlait, dès qu'il pensait à elle. Ce n'était pas de l'amour, et c'était mille fois plus que l'amour... Il passa la nuit dans une tempête. Il se levait, il se trempait la figure dans l'eau glacée, il étouffait et il frissonnait. La crise se termina par un accès de fièvre.
Quand il se leva, brisé, il pensa combien elle devait être, plus encore que lui, accablée de honte. Il alla à sa fenêtre. Le soleil brillait sur la neige éblouissante. Dans le jardin, Anna étendait du linge sur une corde. Attentive à sa tâche, rien ne semblait la troubler. Elle avait une dignité de démarche et de gestes qui lui était nouvelle et qui lui faisait trouver, sans y penser, des mouvements de statue.
Au dîner de midi, ils se revirent. Braun était absent, pour toute la journée. Jamais Christophe n'eût supporté de se rencontrer avec lui. Il voulait parler à Anna. Mais ils n'étaient pas seuls: la domestique allait et venait; ils devaient se surveiller. Christophe cherchait en vain le regard d'Anna. Elle ne le regardait pas. Nul indice de trouble, et toujours dans ses moindres mouvements, cette assurance et cette noblesse inhabituelles. Après dîner, il espéra qu'ils pourraient enfin causer; mais la domestique s'attardait à desservir; et lorsqu'ils passèrent dans la chambre voisine, elle s'arrangea de façon à les y suivre; elle avait toujours quelque chose à prendre ou à rapporter; elle furetait dans le corridor, près de la porte entr'ouverte, qu'Anna ne se pressait point de fermer: on eût dit qu'elle les épiait. Anna s'assit près de la fenêtre, avec son éternel ouvrage. Christophe, enfoncé dans un fauteuil, le dos tourné au jour, avait un livre ouvert, qu'il ne lisait pas. Anna, qui pouvait l'entrevoir de profil, aperçut d'un coup d'œil son visage tourmenté, qui regardait le mur; et elle sourit, cruelle. Du toit de la maison, de l'arbre du jardin, la neige qui fondait s'égouttait sur le sable avec un tintement fin. Au loin, des rires d'enfants qui se poursuivaient dans la rue, à coup de boules de neige. Anna semblait assoupie. Le silence torturait Christophe; il eût crié de souffrance.
Enfin, la domestique descendit à l'étage au-dessous, et sortit de la maison. Christophe se leva, il se tourna vers Anna, il allait dire:
—Anna! Anna! qu'avons-nous fait?
Anna le regardait; ses yeux, obstinément baissés, venaient de se rouvrir; ils posaient sur Christophe leur feu dévorant. Christophe reçut le choc dans ses yeux, et chancela; tout ce qu'il voulait dire fut raturé, d'un trait. Ils allèrent l'un à l'autre, et de nouveau ils se saisirent...
L'ombre du soir se répandait. Leur sang grondait encore. Elle était allongée sur le lit, sa robe arrachée, les bras étendus, sans même faire un geste pour recouvrir son corps. Il s'était enfoncé la figure dans l'oreiller, et gémissait. Elle se souleva vers lui, elle lui prit la tête, lui caressant les yeux, la bouche avec ses doigts; elle approcha son visage, elle plongea son regard dans le regard de Christophe. Ses yeux avaient une profondeur de lac; ils souriaient, indifférents aux peines. La conscience s'effaça. Il se tut. Des frissons les remuaient comme de grandes ondes...
Cette nuit-là, seul, rentré dans sa chambre, Christophe songea à se tuer.
Le jour suivant, à peine levé, il chercha Anna. C'était lui maintenant, dont les yeux évitaient les yeux de l'autre. Dès qu'il les rencontrait, ce qu'il avait à dire fuyait de sa pensée. Il fit effort pourtant et commença à parler de la lâcheté de leur acte. À peine eut-elle compris qu'elle lui ferma violemment la bouche avec sa main. Elle s'écarta de lui, les sourcils contractés, les lèvres serrées, avec une expression mauvaise. Il continua. Elle jeta par terre l'ouvrage qu'elle tenait, et ouvrit la porte, voulut sortir. Il lui empoigna les mains, il referma la porte, il dit amèrement qu'elle était bien heureuse de pouvoir effacer de son esprit l'idée du mal commis. Elle se débattait furieusement, et elle cria avec colère:
—Tais-toi!... Lâche! Tu ne vois donc pas que je souffre!... Je ne veux pas que tu parles. Laisse-moi!
Sa figure s'était creusée, son regard était haineux et peureux, comme une bête à qui l'on a fait mal; s'ils avaient pu, ses yeux l'auraient tué.—Il la lâcha. Elle courut, pour se mettre à l'abri, à l'autre coin de la pièce. Il n'avait pas envie de la poursuivre. Il avait le cœur serré d'amertume et d'effroi. Braun rentra. Ils le regardaient, stupides. Hors leur souffrance, rien n'existait.
Christophe sortit. Braun et Anna se mirent à table. Au milieu du dîner, Braun se leva brusquement pour ouvrir la fenêtre: Anna s'était évanouie.
Christophe disparut, pour quinze jours, de la ville, prétextant un voyage. Anna resta, toute la semaine, enfermée dans sa chambre, sauf aux heures des repas. Elle était reprise par sa conscience, ses habitudes, toute cette vie passée dont elle s'ôtait crue dégagée, dont on ne se dégage jamais. Elle avait beau se fermer les yeux. Chaque jour, le souci cheminait davantage, allait plus loin dans le cœur; il finit par s'y installer. Le dimanche suivant, elle refusa encore d'aller au temple. Mais le dimanche d'après, elle y retourna, et elle ne le quitta plus. Elle était, non soumise, mais vaincue. Dieu était l'ennemi,—un ennemi dont elle ne pouvait se délivrer. Elle allait à lui, avec la sourde colère d'un esclave, forcé d'obéir. Son visage, pendant le culte, ne laissait voir qu'une froideur hostile; mais dans les profondeurs de l'âme, toute sa vie religieuse était une lutte farouche, d'une exaspération muette, contre le Maître, dont le reproche la persécutait. Elle feignait de ne pas l'entendre. Il fallait qu'elle l'entendît; et elle discutait âprement avec Dieu, les mâchoires serrées, le front barré d'une ride entêtée, le regard dur. Elle pensait à Christophe avec haine. Elle ne lui pardonnait pas de l'avoir un instant arrachée à la prison de l'âme, et de l'y laisser retomber, en proie à ses bourreaux. Elle ne dormait plus; elle ressassait, jour et nuit, les mêmes pensées torturantes; elle ne se plaignait pas; elle allait, obstinée, continuant de diriger tout dans la maison, de faire toute sa tâche, et gardant jusqu'au bout le caractère intraitable et têtu de sa volonté dans la vie quotidienne, dont elle accomplissait les besognes avec une régularité de machine. Elle s'amaigrissait, elle semblait rongée par un mal intérieur. Braun l'interrogea, avec une affection inquiète; il voulut l'ausculter. Elle le repoussa rageusement. Plus elle avait de remords envers lui, plus elle se montrait dure.
Christophe avait résolu de ne plus revenir. Il se brisait de fatigues. Il faisait de grandes courses, des exercices pénibles, il ramait, il marchait, il grimpait des montagnes. Rien ne parvenait â éteindre le feu.
Il était livré à la passion. Elle est, chez les génies, une nécessité de la nature. Même les plus chastes, Beethoven, Bruckner, il faut qu'ils aiment constamment; toutes les forces humaines en eux sont exaltées; et comme en eux les forces sont captées par l'imagination, leur cerveau est la proie de passions perpétuelles. Ce sont, le plus souvent, des flammes passagères; l'une détruit l'autre; et toutes sont absorbées dans l'incendie de l'esprit créateur. Mais que l'ardeur de la forge cesse de remplir l'âme, et l'âme sans défense est livrée aux passions dont elle ne peut se priver; elle les veut, elle les crée; il faut qu'elles la dévorent...—Et puis, avec l'âpre désir qui laboure la chair, il y a le besoin de tendresse qui pousse l'homme meurtri et déçu par la vie vers les bras maternels de la consolatrice. Un grand homme est plus enfant qu'un autre; plus qu'un autre, il a besoin de se confier à une femme, de reposer son front sur la paume des mains douces, dans le creux de la robe tendue entre les genoux...
Mais Christophe ne comprenait pas... Il ne croyait pas à la fatalité de la passion,—cette bêtise des romantiques! Il croyait au devoir et au pouvoir de lutter, à la force de sa volonté... Sa volonté! Où était-elle? Il n'en restait plus trace. Il était possédé. L'aiguillon du souvenir le harcelait, jour et nuit. L'odeur du corps d'Anna enfiévrait sa bouche et ses narines. Il était une lourde barque, désemparée, sans gouvernail, livrée au vent. En vain, il s'épuisait à fuir: il se retrouvait toujours ramené à la même place; et il criait au vent:
—Brise-moi donc! Que veux-tu de moi?
Pourquoi, pourquoi cette femme?... Pourquoi l'aimait-il? Pour ses qualités de cœur et d'esprit? Il ne manquait pas d'autres plus intelligentes et meilleures. Pour sa chair? Il avait eu d'autres maîtresses, que ses sens préféraient. Alors? qu'est-ce qui le tenait?—«On aime, parce qu'on aime.»—Oui, mais il y a une raison, même si elle dépasse la raison ordinaire! Folie? c'est ne rien dire. Pourquoi cette folie?
Parce qu'il y a une âme cachée, des puissances aveugles, des démons, que chaque homme porte emprisonnés en lui. Tout l'effort humain, depuis que l'homme existe, a été d'opposer à cette mer intérieure les digues de sa raison et de ses religions. Mais que se lève une tempête (et les âmes plus riches sont plus sujettes aux tempêtes), que les digues aient cédé, que les démons aient le champ libre, qu'ils se heurtent à d'autres âmes soulevées par de semblables démons... Ils se jettent l'un sur l'autre, et s'étreignent. Haine? Amour? Fureur de destruction mutuelle?...—La passion, c'est l'âme de proie.
Après quinze jours d'efforts inutiles pour fuir, Christophe revint dans la maison d'Anna. Il ne pouvait plus vivre loin d'elle. Il étouffait.
Cependant, il continuait de lutter. Le soir de son retour, ils trouvèrent des prétextes pour ne pas se voir, pour ne pas dîner ensemble; la nuit, ils s'enfermèrent à clef, peureusement, chacun dans sa chambre.—Mais ce fut plus fort que tout. Au milieu de la nuit, elle accourut, pieds nus, elle vint frapper à sa porte; il ouvrit; elle entra dans son lit, et, contre lui, elle s'étendit, glacée. Elle pleurait tout bas. Christophe, sur sa joue, sentait couler ces pleurs. Elle tachait de s'apaiser; mais sa peine l'emportant, elle sanglota, ses lèvres sur le cou de Christophe. Bouleversé par cette douleur, il oubliait la sienne; il tentait de la calmer, en disant des mots tendres. Elle gémissait:
—Je suis malheureuse, je voudrais être morte...
Ses plaintes lui perçaient le cœur. Il voulut l'embrasser. Elle le repoussa:
—Je vous hais!... Pourquoi êtes-vous venu?
Elle s'arracha de ses bras, se jeta de l'autre côté du lit. Le lit était étroit. Malgré leurs efforts pour s'éviter, ils se touchaient. Anna tournait le dos à Christophe et tremblait de rage et de douleur. Elle le haïssait jusqu'à la mort. Christophe se taisait, atterré. Dans le silence, Anna entendit son souffle oppressé; elle se retourna brusquement, de ses bras lui enlaça le cou:
—Pauvre Christophe! dit-elle, je te fais souffrir...
Pour la première fois, il lui entendait cette voix de pitié.
—Pardonne-moi, dit-elle.
—Pardonnons-nous.
Elle se souleva, comme si elle ne pouvait plus respirer. Assise dans le lit, courbant le dos, accablée, elle dit:
—Je suis perdue... Dieu l'a voulu. Il m'a livrée... Que puis-je contre Lui?
Elle resta ainsi longtemps, puis elle se recoucha, et elle ne bougea plus. Une faible lueur annonça l'aube. Dans le demi-jour, il vit le douloureux visage qui touchait le sien. Il murmura:
—Le jour.
Elle ne fit pas un mouvement.
Il dit:
—Soit. Qu'importe?
Elle rouvrit les yeux, sortit du lit, avec une expression de lassitude mortelle. Assise sur le bord, elle regardait le plancher. D'une voix sans couleur, elle dit:
—J'ai pensé le tuer, cette nuit.
Il eut un sursaut d'effroi.
—Anna! dit-il.
Elle fixait la fenêtre, d'un air sombre.
—Anna! répéta-il. Au nom du ciel!... Pas lui!... Il est le meilleur!...
Elle répéta.
—Pas lui. Oui.
Ils se regardèrent.
Il y avait longtemps qu'ils le savaient. Ils savaient quelle était la seule issue. Ils ne pouvaient supporter de vivre dans le mensonge. Et jamais ils n'avaient envisagé même la possibilité de s'enfuir ensemble. Ils n'ignoraient pas que cela ne résoudrait rien: car la pire souffrance n'était pas dans les obstacles extérieurs qui les séparaient, mais en eux, dans leurs âmes différentes. Il leur était aussi impossible de vivre ensemble que de ne pas vivre ensemble. Aucune issue.
À partir de ce moment, ils ne se touchèrent plus: l'ombre de la mort était sur eux; ils étaient sacrés l'un pour l'autre.
Mais ils évitaient de se fixer un délai. Ils se disaient: «Demain, demain...» Et de ce demain ils détournaient les yeux. L'âme puissante de Christophe avait des sursauts de révolte; il ne consentait pas à la défaite; il méprisait le suicide, et il ne pouvait se résigner à cette conclusion piteuse et écourtée d'une grande vie. Quant à Anna, comment eût-elle accepté sans y être contrainte l'idée d'une mort qui menait à la mort éternelle? Mais la nécessité meurtrière les traquait, et le cercle se resserrait autour d'eux.
Ce matin, pour la première fois depuis sa trahison, Christophe se trouva seul avec Braun. Jusque-là, il avait réussi à l'éviter. Cette rencontre lui était intolérable. Il lui fallut trouver un prétexte pour ne pas donner la main à Braun. Il lui fallut trouver un prétexte pour ne pas manger, à table, assis à ses côtés: les morceaux lui restaient dans la gorge. Serrer sa main, manger son pain, le baiser de Judas!... Le plus odieux n'était pas le mépris qu'il éprouvait pour lui-même, c'était l'angoisse de la souffrance de Braun, s'il venait à apprendre... Cette pensée le crucifiait. Il savait trop bien que le pauvre Braun ne se vengerait jamais, qu'il n'aurait peut-être pas même la force de les haïr; mais quel écroulement!... De quels yeux le regarderait-il! Christophe se sentait incapable d'affronter le reproche de ces yeux.—Et il était fatal que tôt ou tard Braun fût averti. Déjà, ne soupçonnait-il rien? En le revoyant après une absence de quinze jours, Christophe fut frappé du changement: Braun n'était plus le même. Sa gaieté avait disparu, ou elle avait quelque chose de contraint. À table, il jetait à la dérobée des regards sur Anna, qui ne parlait pas, qui ne mangeait pas, qui se consumait comme une lampe. Avec des prévenances timides et touchantes, il essaya de s'occuper d'elle; elle repoussa ses attentions, âprement; alors, il baissa le nez sur son assiette et se tut. Au milieu du repas, Anna, qui étouffait, jeta sa serviette sur la table, et sortit. Les deux hommes achevèrent en silence de diner, ou ils firent semblant; ils n'osaient pas lever les yeux. Quand ce fut fini, Christophe allait partir, Braun lui prit brusquement un bras avec ses deux mains.
—Christophe!... dit-il.
Christophe, troublé, le regarda.
—Christophe, répéta Braun,—(sa voix tremblait),—sais-tu ce qu'elle a?
Christophe se sentit transpercé; il fut un moment sans répondre. Braun le regardait timidement; très vite, il s'excusait:
—Tu la vois souvent, elle a confiance en toi...
Christophe fut sur le point d'embrasser les mains de Braun, de lui demander pardon. Braun vit le visage bouleversé de Christophe; et aussitôt, terrifié, il ne voulut plus voir; le suppliant du regard, il bredouilla précipitamment, il lui souffla:
—Non, n'est-ce pas? tu ne sais rien?
Christophe, accablé, dit:
—Non.
Ô douleur de ne pouvoir s'accuser, s'humilier, puisque ce serait déchirer le cœur de celui qu'on a outragé! Douleur de ne pouvoir dire la vérité, quand on lit dans les yeux de celui qui vous la demande, qu'il ne veut pas, il ne veut pas savoir la vérité!...
—Bien, bien, merci, je te remercie... fit Braun.
Il restait, les mains accrochées à la manche de Christophe, comme s'il voulait lui demander encore quelque chose, n'osant pas, évitant ses yeux. Puis, il le lâcha, soupira, et s'en alla.
Christophe était écrasé par son nouveau mensonge. Il courut chez Anna. Il lui raconta, en bégayant de trouble, ce qui s'était passé. Anna écouta, d'un air morne, et dit:
—Eh bien, qu'il sache! Qu'importe?
—Comment peux-tu parler ainsi? cria Christophe. À aucun prix, à aucun prix, je neveux qu'il souffre!
Anna s'emporta.
—Et quand il souffrirait! Est-ce que je ne souffre pas, moi? Qu'il souffre aussi!
Ils se dirent des paroles amères. Il l'accusa de n'aimer qu'elle. Elle lui reprocha de penser plus à son mari qu'à elle.
Mais un moment après, quand il lui dit qu'il ne pouvait plus vivre ainsi, qu'il allait tout avouer à Braun, ce fut elle à son tour qui le traita d'égoïste, criant qu'elle se souciait peu de la conscience de Christophe, mais que Braun ne devait rien savoir.
Malgré ses dures paroles, elle pensait à Braun, autant que Christophe. Sans avoir pour son mari d'affection véritable, elle lui était attachée. Elle avait le respect religieux des liens sociaux et des devoirs qu'ils établissent. Elle ne pensait peut-être pas que l'épouse eût le devoir d'être bonne et d'aimer son mari; mais elle pensait qu'elle était obligée de remplir scrupuleusement les charges du ménage et de rester fidèle. Il lui semblait ignoble d'avoir manqué à cette obligation.
Et mieux que Christophe, elle savait que Braun apprendrait tout bientôt. Elle avait quelque mérite à le cacher à Christophe, soit qu'elle ne voulût pas ajouter à son trouble, soit plutôt par fierté.
Si fermée que fût la maison de Braun, si secrète que restât la tragédie bourgeoise qui s'y jouait, quelque chose en avait transpiré, au dehors.
Dans cette ville, nul ne peut se flatter de cacher sa vie. C'est étrange. Dans les rues, personne ne vous regarde; les portes des maisons et les volets sont clos. Mais il y a des miroirs accrochés au coin des fenêtres; et l'on entend, quand on passe, le bruit sec des persiennes qui s'entrouvrent et se referment. Personne ne se soucie de vous; il semble qu'on vous ignore; mais vous vous apercevez qu'aucune de vos paroles, aucun de vos gestes n'a été perdu: on sait ce que vous avez fait, ce que vous avez dit, ce que vous avez vu, ce que vous avez mangé; on sait même, on se flatte de savoir ce que vous avez pensé. Une surveillance occulte, universelle, vous enveloppe. Domestiques, fournisseurs, parents, amis, indifférents, passants inconnus, tous collaborent, d'un consentement tacite, à cet espionnage instinctif dont les éléments dispersés se centralisent, on ne sait comment. On n'observe pas seulement vos actes, on scrute votre cœur. Dans cette ville, nul n'a le droit de réserver le secret de sa conscience; et chacun a le droit de se pencher sur elle, de fouiller dans vos pensées intimes, et, si elles choquent l'opinion, de vous en demander compte. L'invisible despotisme de l'âme collective pèse sur l'individu; il est, toute sa vie, un enfant en tutelle; rien de lui n'est à lui: il appartient à la ville.
Il avait suffi qu'Anna, deux dimanches de suite, s'abstint de paraître à l'église, pour éveiller les soupçons. En temps ordinaire, nul ne semblait remarquer sa présence au culte; elle vivait à l'écart, et la ville, eût-on dit, oubliait qu'elle existât.—Le soir du premier dimanche où elle n'était pas venue, son absence était partout connue, consignée dans le souvenir. Le dimanche suivant, aucun des pieux regards qui suivaient les paroles saintes dans le Livre, ou sur les lèvres du pasteur, ne parut distrait de sa grave attention; aucun n'avait omis de constater à l'entrée, de vérifier à la sortie que la place d'Anna était demeurée vide. Le lendemain, Anna commençait à recevoir la visite de personnes qu'elle n'avait point vues depuis plusieurs mois; elles venaient, sous des prétextes variés, les unes craignant qu'elle ne fût malade, les autres prenant un intérêt nouveau à ses affaires, à son mari, à sa maison; quelques-unes se montraient singulièrement bien informées de ce qui se passait chez elle; aucune ne fit allusion—(par une maladroite adresse)—à son abstention de deux dimanches au culte. Anna se dit souffrante, parla de ses occupations. Les visiteuses l'écoutaient attentives, approuvaient: Anna savait qu'elles n'en croyaient pas un mot. Leur regard se promenait autour d'elles, dans la chambre, fouillait, notait, enregistrait. Elles ne se départaient pas de leur bonhomie froide, au débit bruyant et affecté; mais on voyait dans leurs yeux la curiosité indiscrète qui les dévorait. Deux ou trois demandèrent, avec une indifférence exagérée, des nouvelles de M. Krafft.
Quelques jours après,—(c'était pendant l'absence de Christophe),—le pasteur vint lui-même. Bel homme, et bonhomme, de santé florissante, affable, avec la tranquillité imperturbable que donne la conscience d'avoir à soi la vérité, toute la vérité. Il s'enquit avec sollicitude de la santé de sa cliente, écouta poli et distrait les excuses qu'elle lui donna, et qu'il ne demandait pas, accepta une tasse de thé, plaisanta agréablement, à propos de boisson émit l'opinion que le vin dont mention est faite dans la Bible n'était pas une boisson alcoolisée, fit quelques citations, raconta une anecdote, et, au moment de partir, eut une allusion obscure au danger des mauvaises compagnies, à certaines promenades, à l'esprit d'impiété, à l'impureté de la danse, aux sales convoitises. Il paraissait s'adresser au siècle en général, non à Anna. Il se tut un moment, toussa, se leva, chargea Anna de ses compliments cérémonieux pour monsieur Braun, fit une plaisanterie en latin, salua et sortit.—Anna resta glacée par l'allusion. Était-ce une allusion? Comment aurait-il pu savoir la promenade de Christophe et d'Anna? Ils n'avaient rencontré là-bas personne qui les connût. Mais tout ne se sait-il pas, dans cette ville? Le musicien aux traits caractéristiques et la jeune femme en noir qui dansaient à l'auberge s'étaient fait remarquer; leur signalement avait été donné; et comme tout se répète, le bruit en était venu en ville, où la malveillance éveillée n'avait pas manqué de reconnaître Anna. Sans doute, ce n'était encore là qu'un soupçon, mais singulièrement attirant; et s'y ajoutaient les renseignements fournis par la domestique d'Anna. La curiosité publique était maintenant aux aguets, attendant qu'ils se compromissent, les épiant par mille yeux invisibles. La ville silencieuse et sournoise les traquait, comme un chat à l'affût.
Malgré le danger, Anna n'eût peut-être pas cédé; peut-être le sentiment de cette lâche hostilité l'eût-elle poussée à la provoquer rageusement, si elle n'avait porté en elle l'esprit pharisaïque de cette société qui lui était ennemie. L'éducation avait asservi sa nature. Elle avait beau juger la tyrannie et la niaiserie de l'opinion: elle la respectait; elle souscrivait à ses arrêts, même quand ils la frappaient; s'ils avaient été en opposition avec sa conscience, elle eût donné tort à sa conscience. Elle méprisait la ville; et le mépris de la ville lui eût été impossible à supporter.
Or, le moment venait où l'occasion allait s'offrir à la médisance publique de s'épancher. Le carnaval était proche.
Le carnaval, dans cette ville, avait gardé jusqu'au temps où se déroule cette histoire—(il a changé, depuis)—un caractère de licence et d'âpreté archaïque. Fidèle à ses origines, où il était une détente au dévergondage de l'esprit humain asservi, volontairement ou non, au joug de la raison, nulle part il n'eut plus d'audace qu'aux époques et dans lés pays où pesaient lourdement les mœurs et les lois, gardiennes de la raison. Aussi, la ville d'Anna devait-elle rester une de ses terres d'élection. Plus le rigorisme moral y paralysait les gestes, y bâillonnait les voix, plus durant quelques jours les gestes étaient hardis et les voix affranchies. Tout ce qui s'amassait dans les bas-fonds de l'âme: jalousies, haines secrètes, curiosité impudique, instincts de malveillance inhérents à la bête sociable, crevaient d'un coup avec le fracas et la joie d'une revanche. Chacun avait le droit de descendre dans la rue et, masqué prudemment, de clouer au pilori, en pleine place publique, celui qu'il détestait, d'étaler aux passants tout ce que lui avait appris un an d'efforts patients, tout son trésor de secrets scandaleux, goutte à goutte amassés. Tel en faisait la parade sur des chars. Tel promenait des lanternes transparentes, où s'affichait en inscriptions et en images l'histoire secrète de la ville. Tel osait même se faire le masque de son ennemi, si facilement reconnaissable que les polissons du ruisseau le désignaient de son nom. Des journaux de médisances paraissaient pendant ces trois jours. Des gens de la société se mêlaient sournoisement à ce jeu de Pasquino. Nul contrôle exercé, sauf pour les allusions politiques,—cette âpre liberté ayant été la cause, à diverses reprises, de contestations entre le gouvernement de la ville et les représentants des États étrangers. Mais rien ne protégeait les citoyens contre les citoyens; et cette appréhension de l'outrage public, constamment suspendue, ne devait pas peu contribuer à maintenir dans les mœurs l'apparence impeccable dont la ville s'honorait.