LE RETOUR DU CROISÉ. (continued 2)
Albert Montémont translation
«Ces chiens de juifs! dit-il, ne pas plus faire attention à un membre libre d'une corporation, que si j'étais un esclave ou un Israélite circoncis comme eux. Ils auraient bien pu, il me semble, me jeter un ou deux mancus. Rien ne m'obligeait à leur apporter leur maudit griffonnage, et à courir le risque d'être ensorcelé, comme plus d'une personne m'en a averti. Je me soucie bien du morceau d'or que la jeune fille m'a donné, si, lorsque j'irai à confesse, à Pâques prochain, je dois être grondé par le prêtre, et si je suis obligé de lui donner le double pour me réconcilier avec lui, et peut-être encore recevoir le nom de Messager Boiteux du juif, par dessus le marché? Je crois réellement que j'ai été ensorcelé par cette fille, pendant que je me tenais près d'elle. Mais ç'a toujours été de même; soit juif, soit Gentil, toutes les fois qu'il y avait une commission à faire, personne ne pouvait rester en place; et, ma foi! moi-même, quand j'y pense, je donnerais outils, boutique, tout, pour lui sauver la vie.»
CHAPITRE XXXIX.
«Ô jeune fille! tout impitoyable que soit ton coeur, le mien ne le cède pas au tien pour la fierté.» SEWARD.
Vers la fin du jour où le jugement, si on peut l'appeler ainsi, avait eu lieu, on frappa doucement à la porte de la chambre qui servait de prison à Rébecca. Ce bruit ne dérangea nullement la captive, qui, dans ce moment, récitait la prière du soir prescrite par sa religion, et qu'elle termina en chantant l'hymne suivant:
Quand Israël, peuple chéri de Dieu, S'en retournait du pays d'esclavage, L'astre sauveur marchait devant l'Hébreu; Guide imposant, et qui sur ce rivage S'environna d'un nuage de feu. Durant le jour la colonne enflammée Avec lenteur, sur les peuples surpris, Suivait son cours voilé par la fumée, Tandis qu'au loin les sables d'Idumée Gardaient l'éclat de ses rayons chéris. Les hymnes saints s'élevaient dans les nues, Au son bruyant des clairons et des cors; Et de Sion les vierges ingénues, Aux chants guerriers unissaient leurs accords. Nos ennemis dédaignent les prodiges; Israël voit mourir ses faibles tiges; En refusant de suivre les sentiers, Nos fiers aïeux ont payé leurs prestiges, Et de leurs maux tu nous rends héritiers. Bien que présent, tu restes invisible, Quand brilleront de plus fortunés jours, Que ta mémoire offre un voile sensible, Contre des feux qui nous trompent toujours; Et quand la nuit, de ses noires ténèbres, Aura couvert nos riantes cités, Retiens tes coups dans ces momens funèbres, Et prête-nous tes divines clartés. À Babylone en silence et captives, Ont dû gémir nos harpes fugitives: Tout Israël est en proie aux tyrans. Sur nos autels plus de feux odorans; Et nos clairons et nos trompes sommeillent. Mais ta clémence a dit: qu'ils se réveillent! Le sang des boucs et la chair des béliers N'ont aucun prix où mon regard s'attache; D'humbles pensers, un coeur pur et sans tache, Me sont plus chers et non moins familiers.
Lorsque le silence eut succédé au chant expressif de la piété de Rébecca, on frappa de nouveau à la porte. «Entre, dit-elle, si tu es un ami: si tu es un ennemi, je n'ai pas les moyens de te refuser l'entrée.»--«Je suis, dit Brian de Bois-Guilbert en entrant dans l'appartement, un ami ou un ennemi, suivant le résultat de cette entrevue.»
Alarmée à la vue de cet homme, dont elle regardait la passion licencieuse comme la cause de ses malheurs, Rébecca, d'un air timide et réservé, quoique animée d'un sentiment de crainte réelle qu'elle ne manifesta point, se retira dans la partie la plus reculée de l'appartement, comme bien déterminée à s'éloigner autant qu'elle le pourrait, mais aussi à défendre son terrain le plus long-temps possible. Elle prit une attitude, non de défi, mais de résolution, comme quelqu'un qui voudrait éviter de provoquer une attaque, mais qui serait bien décidé à repousser de tout son pouvoir celle que l'on tenterait de diriger contre lui.
«Vous n'avez aucun motif de me craindre, Rébecca, dit le templier, ou, s'il faut que je m'exprime avec plus de précision, vous n'avez, du moins en ce moment, aucun motif de me redouter.»--«Je ne vous crains point, dit Rébecca, dont la respiration oppressée semblait démentir l'héroïsme du discours; ma confiance est ferme et je ne vous crains point.»
«Vous n'en avez pas de sujet, répondit Bois-Guilbert; vous n'avez pas maintenant à redouter que je renouvelle mes précédentes tentatives dictées par la démence. À quelques pas d'ici sont des gardes sur lesquels je n'ai aucune autorité. Ils sont chargés de vous conduire à la mort, Rébecca, et néanmoins ils ne souffriraient pas que vous fussiez insultée par qui que ce soit, même par moi, si ma démence, car c'est réellement une démence, pouvait me faire oublier à ce point.»
«Que le ciel soit loué! dit la juive; la mort est ce qui m'épouvante le moins dans ce repaire d'iniquité.»--«Sans doute, répliqua le templier, l'idée de la mort n'a rien d'effrayant pour une ame courageuse, lorsqu'elle se présente soudainement et ouvertement. Un coup porté par une lance ou par une épée, pour moi, serait peu de chose. Pour toi, sauter du haut d'une tour, te percer d'un poignard, n'inspire point de terreur; l'infamie, la perte de l'honneur, voilà ce que l'un et l'autre considérerait. Remarque bien, je te parle ainsi, parce que tu penses que mes idées et mes sentimens sur l'honneur sont différens des tiens; mais nous savons l'un et l'autre mourir pour lui.»
«Infortuné! dit la juive, es-tu donc condamné à exposer ta vie pour des principes dont tes propres réflexions et ton propre jugement ne reconnaissent point la solidité? Certes, c'est se dépouiller d'un trésor en échange d'une chose qui n'est pas du pain. Mais ne juge pas ainsi de moi. Ta résolution peut varier au gré des vagues agitées et inconstantes de l'opinion humaine, la mienne est ancrée sur le rocher des siècles.»
«Silence, jeune fille, répondit le templier, de pareils discours ne servent pas à grand'chose maintenant. Tu es condamnée à mourir, non d'une mort soudaine et douce, telle que le malheur la désire ou que le désespoir se la donne, mais d'une suite continue, lente, affreuse, prolongée, de tortures, organisées pour punir ce que la bigoterie diabolique de ces hommes appelle ton crime.»
«Et à qui, si tel doit être mon destin, dit Rébecca, à qui suis-je redevable de tout cela? Sûrement c'est à celui-là seul qui, pour un motif personnel et brutal, m'a traînée jusqu'ici, et qui maintenant, pour quelque autre motif secret, mais également personnel, s'efforce d'exagérer le sort épouvantable auquel lui-même m'a exposée.»--«Ne pense pas, dit le templier, que je t'aie exposée comme tu le dis; mon propre sein t'aurait servi de bouclier pour te garantir d'un tel danger, avec autant d'ardeur et d'abnégation que j'en ai mis à te garantir des traits qui sans cela t'auraient ôté la vie.»
«Si ton dessein eût été d'accorder une protection honorable à l'innocence, dit Rébecca, je t'aurais remercié de tes soins; mais comme il en est autrement, malgré les assertions contraires et souvent répétées, je te déclare que la vie n'est rien pour moi, si je devais la conserver au prix que tu voudrais exiger.»
«Fais trève à tes reproches, Rébecca, dit le templier; j'ai mes propres motifs de chagrin, et je ne supporterais pas que tu vinsses les aggraver.»--«Quel est donc ton dessein? sire chevalier, dit la juive. Dis-le en peu de mots. Si tu as quelque chose en vue, autre que d'être témoin du malheur dont tu es la cause, parle, et ensuite daigne, je t'en supplie, me laisser à moi-même; le passage du temps à l'éternité est court, mais il est terrible, et je n'ai que peu de momens pour m'y préparer.»
«Je m'aperçois, Rébecca, dit Bois-Guilbert, que tu continues à faire peser sur moi l'accusation des malheurs que j'aurais vivement désiré de pouvoir prévenir.»--«Sire chevalier, dit Rébecca, je voudrais éviter de faire des reproches; mais, comment peux-tu nier que je dois ma mort à ta passion effrénée?»
«C'est une erreur, c'est une erreur, s'écria précipitamment le templier; vous vous trompez si vous imputez à mes desseins ou à mes actions des circonstances que je ne pouvais ni prévoir ni empêcher. Pouvais-je deviner l'arrivée inattendue de ce vieil imbécille, que quelques éclairs de bravoure, et les louanges données aux stupides austérités d'un ascétique, ont élevé pour le moment à un rang bien au dessus de son mérite, au dessus du sens commun, au dessus de moi, au dessus de plusieurs centaines de chevaliers de notre ordre qui pensent et qui sentent comme des hommes exempts des sots et ridicules préjugés qui forment la base de ses opinions et de ses actions?»
«Et cependant, dit Rébecca, vous avez siégé comme mon juge, tout innocente, parfaitement innocente que j'étais, et que vous saviez que j'étais; vous avez participé à ma condamnation; bien plus, si je l'ai nettement compris, vous devez vous-même comparaître, en armes, pour soutenir l'accusation et assurer l'exécution de la sentence.»
«Patience, jeune fille, répliqua le templier, patience, je t'en supplie; il n'est pas de race qui sache aussi bien que la tienne céder à l'orage et gouverner sa barque de manière à tirer parti, même d'un vent contraire.»
«Déplorable, à jamais lamentable, dit Rébecca, l'heure à laquelle la maison d'Israël a été forcée d'avoir recours à cet art! Mais l'adversité courbe le coeur, comme le feu courbe l'acier indocile; et ceux qui ne se gouvernent plus par leurs propres lois, et qui ne sont plus habitans de leur état libre et indépendant, doivent se courber et s'humilier devant les étrangers. C'est une malédiction prononcée contre nous, sire chevalier, méritée sans doute en expiation de nos fautes et de celles de nos pères; mais vous, vous qui vous vantez de votre liberté comme d'un droit qui vous appartient dès votre naissance, combien n'est-il pas plus honteux pour vous de vous abaisser jusqu'à flatter et caresser les préjugés des autres, même en dépit de votre propre conviction?»
«Vos paroles sont amères, Rébecca, dit Bois-Guilbert en parcourant l'appartement avec un air d'impatience; mais je ne suis point venu pour faire assaut de reproches avec toi. Je veux que tu saches que Bois-Guilbert ne cède à homme quelconque, quoique les circonstances puissent l'engager pour un temps à apporter quelque changement à ses projets; sa volonté est comme le fleuve qui descend de la montagne, dont le cours peut bien être détourné pour quelques instans par un rocher, mais qui bientôt reprend sa direction vers l'océan. Ce billet qui t'a conseillé de réclamer le privilége d'un champion, de qui as-tu pu penser qu'il venait, si ce n'est de Bois-Guilbert? À quel autre individu as-tu pu inspirer de l'intérêt?»
«Répit bien court d'une mort instantanée, répliqua Rébecca, et qui me sera de bien peu d'utilité. Est-ce là tout ce que tu as pu faire pour une infortunée, sur la tête de qui tu as accumulé les chagrins, et que tu as conduite jusqu'au bord du tombeau?»
«Non, jeune fille, répondit Bois-Guilbert, ce n'est pas là tout ce que je m'étais proposé; sans la maudite intervention de ce vieux fanatique et de cet imbécille Goodalrick, lequel, bien que templier, affecte néanmoins de penser et de juger conformément aux lois ordinaires de l'humanité, l'office de champion défenseur était dévolu, non à un précepteur, mais à un compagnon de l'ordre. Alors moi-même, tel était mon projet au premier son de la trompette, je me serais présenté dans la lice comme ton champion, à la vérité sous le déguisement d'un chevalier errant qui va à la recherche des aventures, afin de prouver la bonté de son bouclier et de sa lance; et puis, que Beaumanoir eût choisi, non pas un, mais deux, trois des frères qui se trouvent maintenant ici, je n'avais pas le moindre doute que je ne leur eusse fait vider les étriers avec ma simple lance. C'est ainsi, Rébecca, que ton innocence aurait été prouvée, et je m'en serais remis à ta reconnaissance pour la récompense que tu m'aurais accordée comme vainqueur.»
«Tout ceci, sire chevalier, dit Rébecca, n'est que pure vanterie, une manière de vous faire un mérite de ce que vous auriez fait, si vous n'aviez pas trouvé convenable de faire autrement. Vous avez accepté mon gant; et mon champion, si une créature aussi abandonnée, aussi délaissée peut en trouver un, doit s'exposer aux coups de votre lance dans la lice; et vous voudriez, après cela, vous donner avec moi l'air d'un ami et d'un protecteur!»
«Votre ami et votre protecteur! dit gravement le templier: eh bien, je veux encore l'être; mais remarquez bien à quel risque, ou plutôt avec quelle certitude de déshonneur; et ensuite ne me blâmez pas si je stipule mes conditions avant d'exposer tout ce que j'aie eu jamais de plus cher jusqu'ici, pour sauver la vie à une jeune fille juive.»
«Parle, dit Rébecca, je ne te comprends point.»--«Eh bien! dit Bois-Guilbert, je vais te parler avec autant de franchise que jamais bigot pénitent a parlé à son père spirituel, au tribunal de la pénitence. Rébecca, si je ne comparais point dans la lice, je perds mon rang et ma réputation; je perds ce qui m'est plus cher que l'air que je respire, je veux dire l'estime dont mes frères m'honorent, et l'espoir que j'ai d'être un jour investi de cette suprême autorité, dont jouit aujourd'hui ce bigot barbon, Lucas de Beaumanoir. Voilà le sort inévitable qui m'attend, si je ne comparais point contre toi. Que maudit soit ce Goodalrick qui m'a dressé un pareil piége! et doublement maudit Albert Malvoisin, qui m'a détourné de la résolution que j'avais prise de jeter ton gant à la figure de ce fanatique vieillard, qui avait écouté une accusation aussi absurde, et contre une créature aussi noble et aussi aimable que tu l'es!»
«Mais à quoi sert maintenant tout ce jargon emphatique de flatterie? dit Rébecca; tu as déclaré ton choix entre faire répandre le sang d'une femme innocente, et conserver ton rang et tes espérances temporelles. À quoi sert de discuter? ton choix est fait.»
«Non, Rébecca, dit le chevalier d'un ton plus doux et en se rapprochant d'elle, mon choix n'est point fixé; je dis plus, écoute-moi bien, c'est à toi à le faire. Si je parais dans la lice, il faut que je soutienne ma renommée comme guerrier, et si je fais cela, que tu aies un champion ou non, tu meurs par le poteau et le fagot, car il n'existe pas un chevalier qui ait combattu contre moi à égalité, encore moins à supériorité de résultat, excepté Richard Coeur-de-Lion et son favori Ivanhoe. Ivanhoe, tu le sais fort bien, n'est pas en état de vêtir son corselet, et Richard est prisonnier en pays étranger. Ainsi donc, si je me présente dans la lice, tu meurs, quand bien même tes charmes engageraient quelque jeune écervelé à entrer en lice pour ta défense.»
«Mais à quoi bon me répéter cela si souvent?» demanda Rébecca.--«Il le faut, répondit le templier, parce qu'il est essentiel que tu envisages ton destin sous tous les rapports.»--«Eh bien! dit Rébecca, tourne la tapisserie et fais-moi voir l'autre côté.»
«Si je me présente dans la lice, dit Bois-Guilbert, tu meurs d'une mort lente et cruelle, accompagnée de tourmens égaux à ceux que l'on dit être destinés aux coupables dans l'autre vie. Mais, si je ne me présente point, je suis un chevalier dégradé et déshonoré, accusé de sorcellerie et de communiquer avec les infidèles; le nom illustre que je porte, et que j'ai rendu encore plus illustre par mes exploits, devient une dénomination de mépris et de reproche; je perds la réputation; je perds l'honneur; je perds la perspective d'une grandeur à laquelle les empereurs même auraient peine à s'élever; je sacrifie mes projets d'ambition; je détruis les plans que j'avais construits aussi haut que les montagnes, par le moyen desquelles les païens disent que leur ciel faillit être escaladé... Eh bien, Rébecca! ajouta-t-il en se jetant à ses pieds, cette grandeur, je la sacrifie; cette renommée, j'y renonce; ce pouvoir, je ne l'ambitionne plus, même en ce moment où je suis près de m'en saisir, si tu veux dire: Bois-Guilbert, je t'accepte pour mon amant.»
«Laissons là toutes ces folies, sire chevalier, répondit Rébecca, et hâtez-vous d'aller trouver le régent, le prince Jean; par honneur pour la couronne, on ne peut tolérer les procédés de votre grand-maître. C'est ainsi que vous me ferez jouir de votre protection, sans sacrifice de votre part, et sans présent, pour demander une récompense de la mienne.»
«Je n'ai point de rapports avec ces personnages, dit Bois-Guilbert tenant le bord de sa robe. C'est à toi seule que je m'adresse; et qu'est-ce qui peut contrarier ton choix? Penses-y bien; fussé-je un démon, le trépas est pire, et c'est le trépas que j'ai pour rival.»
«Je ne discute point sur la mesure de ces maux,» dit Rébecca qui craignait de provoquer le chevalier dont elle connaissait le caractère, mais qui était également déterminée à ne pas souffrir la passion ni même faire semblant de la souffrir. «Sois homme, sois chrétien. S'il est vrai que ta croyance vous recommande à tous cette charité que vous prêchez plus que vous ne pratiquez, sauve-moi de cette mort affreuse, sans stipuler une récompense qui transformerait ta magnanimité en vil trafic, en pure opération mercantile.»
«Tout cela, dit Rébecca, n'est qu'un rêve, un vain songe, une vision de la nuit; mais, fût-ce même une réalité, rien de tout cela ne me touche. Il me suffit de te dire que toute cette haute puissance à laquelle tu te proposes de t'élever, je ne veux point la partager avec toi. D'ailleurs je ne regarde pas avec assez d'indifférence tous les liens qui nous attachent à notre patrie et à notre foi religieuse pour accorder mon estime à celui qui, après avoir brisé ceux qui devaient le retenir dans le sein d'un ordre dont il fait partie, ne craint point d'y renoncer uniquement dans la vue de satisfaire sa passion désordonnée pour la fille d'un autre peuple. Ne mets point de prix à la liberté que tu veux me procurer, sire chevalier; ne vends point un acte de générosité; protége l'opprimée par esprit de charité et non pour ton avantage personnel. Va te mettre au pied du trône d'Angleterre; Richard écoutera mon appel de la sentence de ces hommes cruels.»
«Jamais, Rébecca! dit fièrement le templier. Si je dois renoncer à mon ordre, c'est pour toi seule que j'y renoncerai. Si tu rejettes mon amour, l'ambition me restera; il ne faut pas que je perde de tous les côtés. Moi! abaisser mon cimier devant Richard! Solliciter un don de ce coeur altier et orgueilleux! Jamais, Rébecca; jamais je ne placerai à ses pieds l'ordre du Temple en ma personne. Je puis renoncer à mon ordre; mais le dégrader, mais l'avilir, non, jamais!»
«Que Dieu, dans sa bonté, daigne me soutenir, dit Rébecca, car je n'ai guère de secours à espérer de la part des hommes.»--«C'est la vérité, dit Bois-Guilbert, car toute fière que tu es, ma fierté est égale à la tienne. Si j'entre dans la lice, la lance en arrêt, il n'est pas de considération humaine qui puisse m'empêcher de faire usage de toute la force de mon bras, et alors pense au sort qui t'attend. Périr de la mort des plus grands criminels; être consumée au milieu des flammes d'un bûcher; savoir que tes cendres seront dispersées à travers les élémens dont nos corps sont mystiquement composés; pas un atome ne restera de cette organisation, toute gracieuse que nous puissions la représenter dans son éclat de mouvement et de vie, Rébecca, il n'est pas au pouvoir de la femme de s'arrêter à une pareille idée; tu céderas à mes instances; tu écouteras mon amour.»
«Bois-Guilbert, répondit la juive, tu ne connais pas le coeur de la femme, ou tu n'as jamais conversé qu'avec celles qui avaient perdu leurs plus nobles sentimens. Je te dis, fier templier, que jamais, dans tes batailles les plus sanglantes, tu n'as fait preuve d'un courage comparable à celui qu'a déployé la femme, quand il était commandé par l'affection ou le devoir. Moi-même, je suis une femme élevée avec tous les soins de la tendresse, naturellement timide dans le danger, et impatiente dans la douleur; et cependant, lorsque nous entrerons l'un et l'autre dans la lice, toi pour combattre, et moi pour souffrir, je sens au dedans de moi l'assurance que mon courage surpassera le tien. Adieu; je n'ai plus de paroles à perdre avec toi. Le peu de temps qui reste à la fille de Jacob à passer sur la terre doit être employé différemment. Elle doit chercher le consolateur, qui peut bien détourner les yeux de dessus son peuple, mais dont l'oreille est toujours ouverte au cri de celui qui le cherche avec ferveur et vérité.»
«C'est donc ainsi que nous nous séparons? dit le templier après quelques momens de silence; plût à Dieu que nous ne nous fussions jamais rencontrés, ou que tu fusses née noble et chrétienne! Oui, lorsque je te regarde, et que je pense quand et comment nous nous rencontrerons de nouveau, je voudrais pouvoir être membre de ta race dégradée, ma main comptant des shekels et transportant des lingots, au lieu de porter la lance et le bouclier, courbant la tête devant le dernier des nobles, et ne prenant un air terrible que pour le débiteur pauvre et insolvable; voilà, Rébecca, ce que je désirerais et à quoi je consentirais, pour passer ma vie avec lui, et pour éviter la part épouvantable que je dois avoir à ta mort.»
«Tu as dépeint le juif, dit Rébecca, tel que l'a rendu la persécution de ceux qui te ressemblent. Le ciel dans sa colère la chassé de son pays; mais l'industrie lui a ouvert le seul chemin à l'opulence et au pouvoir que l'oppression n'a pu lui fermer. Lis l'histoire du peuple de Dieu, et dis-moi si ceux par qui Jéhovah a opéré tant de merveilles parmi les nations étaient alors un peuple d'avares et d'usuriers. Sache aussi, orgueilleux chevalier, que nous comptons parmi nous des noms auprès desquels votre noblesse la plus ancienne n'est que comme la citrouille comparée au cèdre; des noms qui remontent à ces temps reculés où la divine présence faisait trembler le propitiatoire entre les chérubins, et qui ne tirent leur splendeur d'aucun prince de la terre, mais de la voix céleste qui ordonna à leurs pères de s'approcher le plus de la congrégation de la vision. Tels furent les princes de la maison de Jacob.»
Les joues de Rébecca se coloraient pendant qu'elle se vantait ainsi de l'ancienne gloire de ses ancêtres; mais ces couleurs s'évanouirent en soupirant: «tels étaient les princes d'Israël; mais à présent, tels ils ne sont plus; ils sont foulés aux pieds comme l'herbe fauchée et mêlée à la boue des grands chemins. Cependant il s'en trouve encore parmi eux qui ne démentent pas leur antique origine, et tu verras que la fille d'Isaac, fils d'Adonikam, est de ce nombre. Adieu; je n'envie ni tes honneurs achetés par des flots de sang, ni les barbares ancêtres venus des landes boréales, ni ta foi, qui est toujours dans ta bouche, et jamais dans ton coeur ou dans tes actions.»
«De par le ciel, un sort est jeté sur moi, s'écria le templier; je suis porté à croire que ce squelette vivant, notre grand-maître, a dit la vérité, et le regret avec lequel je me sépare de toi a quelque chose de surnaturel. Créature enchanteresse! ajouta-t-il en s'approchant plus près d'elle, mais d'un air respectueux; si jeune et si belle, si affranchie des craintes de la mort, et pourtant condamnée à mourir de la manière la plus cruelle et la plus ignominieuse: qui pourrait ne pas pleurer sur ton sort déplorable? Les larmes, qui depuis vingt ans étaient inconnues à mes yeux, les remplissent aujourd'hui pour toi, et je les sens couler sur mes joues en te considérant. C'en est donc fait, rien ne peut maintenant te sauver. Toi et moi nous ne sommes que les aveugles instrumens d'une fatalité irrésistible qui nous poursuit, comme deux vaisseaux poussés devant l'orage, luttant l'un contre l'autre pour s'abîmer ensemble et périr dans les flots. Pardonne-moi donc, et séparons-nous du moins en amis. J'ai vainement essayé d'ébranler ta résolution, et la mienne est également fixée comme les arrêts immuables du destin.»
«C'est ainsi, dit Rébecca, que les hommes rejettent sur le destin les suites de leurs violentes passions. Mais je vous pardonne, Bois-Guilbert, quoique vous soyez la cause de ma mort si prématurée. Il y a de grandes choses dont votre esprit était capable; mais c'est le jardin du paresseux, et l'ivraie s'y est mise pour étouffer la bonne semence.»
«Oui, Rébecca, dit le templier, je suis fier, indomptable; mais c'est ce qui m'a élevé au dessus des esprits vulgaires, des bigots et des lâches qui m'entourent. Je fus dès ma première jeunesse un enfant de la guerre, audacieux dans mes vues, ferme et invariable dans leur exécution: tel je serai toujours; impérieux, inébranlable et que rien ne pourrait faire dévier de ma route. L'univers en aura la preuve, mais tu m'as pardonné, n'est-ce pas, Rébecca?»--«Aussi librement que jamais victime pardonna à son bourreau.»--«Adieu donc, dit le templier,» et il quitta l'appartement.
«Tu es fou, répondit Malvoisin, c'est vouloir te ruiner sans pour cela conserver une seule chance de sauver cette juive qui te paraît si chère. Beaumanoir nommera un autre champion pour soutenir son jugement à ta place, et l'accusée ne périra pas moins que si tu eusses rempli le triste devoir qu'il t'impose.»--«Cela est faux, répliqua Bois-Guilbert, je prendrai moi-même les armes pour la défendre; et si je le fais, Malvoisin, je pense que tu ne connais pas un seul des chevaliers de notre ordre qui veuille se tenir sur la selle devant la pointe de ma lance.»
«Soit; mais tu oublies que tu n'auras ni le loisir, ni les moyens d'exécuter ce projet insensé. Va trouver Lucas de Beaumanoir, dis-lui que tu as renoncé à ton voeu d'obéissance, et tu verras combien de temps le vieux despote te laissera libre de ta personne. Tes paroles se seront à peine échappées de tes lèvres, que tu seras jeté à cent pieds sous terre, dans les cachots de la préceptorerie, pour subir un jugement comme chevalier félon; ou s'il continue à croire que tu es ensorcelé, tu n'auras plus pour lit que de la paille, du pain et de l'eau pour aliment, les ténèbres pour clarté, et des chaînes pour jouets dans quelque cellule de couvent, isolé, étourdi par les exorcismes, et noyé d'eau bénite pour chasser l'ennemi qui se sera emparé de toi. Il faut te présenter dans la lice, ou tu es un homme perdu et déshonoré.»
«Je fuirai, dit Bois-Guilbert, j'irai dans une contrée lointaine, où la folie et le fanatisme n'ont pas encore pénétré; aucune goutte du sang de cette créature angélique ne sera répandu de mon consentement.»--«Tu ne saurais fuir, lui dit le précepteur, ton délire a excité le soupçon, et l'on ne te permettra point de sortir de la commanderie. Essaie si tu veux; présente-toi à la porte et tu verras comment les sentinelles t'y recevront. Tu es surpris et blessé de pareilles précautions; mais si tu fuyais tu encourrais le déshonneur de ta race et ta propre dégradation, en même temps que tes exploits se trouveraient comme effacés du souvenir. Songe à cela. En quel lieu iront-ils cacher leurs têtes, ces compagnons d'armes qui te sont si dévoués, quand Bois-Guilbert, la meilleure lame de l'ordre, sera proclamé renégat et félon devant le peuple assemblé? Quel deuil pour la cour de France, quelle joie pour l'orgueilleux Richard, quand il apprendra que le chevalier qui sut lui tenir tête en Palestine, et dont la renommée éclipsa la sienne propre, a perdu toute sa gloire et son honneur pour le seul amour d'une juive qu'il n'a pu même sauver par un tel sacrifice!»
«Malvoisin, dit le chevalier, je te remercie; tu as touché la corde la plus sensible de mon coeur. Quoi qu'il arrive, jamais le titre de félon ne sera ajouté au nom de Bois-Guilbert. Plût à Dieu que Richard lui-même ou quelqu'un de ses favoris d'Angleterre, parût dans l'arène! Mais ils seront absens, aucun ne risquera de rompre une lance pour une fille innocente et persécutée.»--«Tant mieux pour toi, si cela est, dit le précepteur; si aucun champion ne se présente pour la défense de cette jeune infortunée, tu auras été étranger au sort fatal de Rébecca, tout le blâme retombera sur le grand-maître qui néanmoins s'en fera gloire.»
«Tu dis vrai, répondit Bois-Guilbert; si aucun champion ne paraît, je n'aurai rien à me reprocher, et je ne serai que témoin du spectacle, monté sur mon palefroi et couvert de mes armes au milieu de la lice; je ne prendrai aucune part à ce qui doit en résulter.»--«Pas la moindre, dit Malvoisin, pas plus que la bannière de saint-Georges, quand on la porte dans une procession.»--«Eh bien, ma résolution est prise. La juive m'a rebuté, méprisé, accablé de reproches; pourquoi lui sacrifierais-je l'estime que j'ai acquise de mes semblables? Oui, Malvoisin, je viendrai dans l'arène.»
À ces mots il sortit en hâte de l'appartement, et le précepteur le suivit pour le surveiller, et le confirmer dans son dessein; car il portait le plus vif intérêt à la réputation de Bois-Guilbert, espérant de grands avantages dans le cas où celui-ci deviendrait quelque jour grand-maître de l'ordre; ce qui lui permettrait alors de monter à un des premiers rangs. Il avait encore un motif bien puissant pour agir de la sorte, vu les promesses que lui avait prodiguées Conrad de Mont-Fichet, s'il contribuait à la condamnation de l'infortunée Israélite. Cependant, quoique, en combattant les sentimens de compassion de son ami, il eût sur lui tout l'avantage qu'une disposition vile, astucieuse et égoïste donne sur un homme agité par des passions violentes et opposées, il eut besoin d'employer toute sa ruse pour maintenir Bois-Guilbert dans la résolution qu'il lui avait fait adopter. Il fut contraint de le surveiller de très près, pour l'empêcher de reprendre ses projets de fuite, ou pour faire avorter son dessein de revoir le grand-maître, et d'en venir à une rupture ouverte avec son chef suprême. Enfin, il dut lui répéter fréquemment les mêmes argumens par lesquels il s'était efforcé de lui prouver qu'en paraissant dans la lice comme champion, en une telle circonstance, lui, Bois-Guilbert, sans hâter ni retarder le sort de Rébecca, suivrait uniquement la voie par laquelle il saurait mettre à couvert en même temps son honneur et sa renommée.
CHAPITRE XL.
«Spectres, loin d'ici! voilà Richard lui-même.» SHAKSPEARE. Richard III.
Lorsque le chevalier noir, car il est nécessaire de reprendre le cours de ses aventures, eut quitté le grand arbre qui avait servi de lieu de rendez-vous au brave Locksley, il se rendit en droite ligne à une maison religieuse du voisinage, peu vaste et peu riche, nommée le prieuré de Saint-Botolph, où Ivanhoe blessé avait été conduit après la prise du château, par les soins du fidèle Gurth et du magnanime Wamba. Il est inutile à présent de mentionner ce qui arriva dans l'intervalle, entre Wilfrid et son libérateur: il suffit de dire qu'après une longue et sérieuse conférence, des messages furent envoyés par le prieur dans plusieurs directions, et que, le lendemain matin, le chevalier noir se disposa à continuer son voyage, accompagné de Wamba qui lui servait de guide.
«Nous nous retrouverons à Coningsburgh, dit-il à Ivanhoe, puisque c'est là que ton père Cedric doit célébrer les funérailles de son noble parent. Je voudrais voir vos amis saxons, cher Wilfrid, et me lier avec eux; tu m'y joindras, et je me charge de te réconcilier avec ton père.» À ces mots il reçut un affectueux adieu d'Ivanhoe, qui lui exprima le plus vif désir d'accompagner son libérateur; mais le chevalier noir n'y voulut pas consentir. «Demeure ici aujourd'hui, tu auras à peine assez de force pour voyager demain; je ne veux d'autre guide que l'honnête Wamba, qui jouera près de moi le rôle de moine ou celui de fou, selon l'humeur où je me trouverai.»
«Et moi, dit Wamba, je vous suivrai très volontiers; je désire vivement assister au banquet des funérailles d'Athelstane; car, s'il n'est pas splendide et nombreux, le défunt sortira du tombeau pour venir se prendre de querelle avec le cuisinier, son intendant et l'échanson: ce serait, vous l'avouerez, un spectacle assez amusant. Toutefois, sire chevalier, je prie votre valeur de m'excuser, et je compte sur elle pour faire ma paix avec Cedric, si mon esprit vient à faillir.»
«Et que pourrait ma faible valeur, mon cher bouffon, si ton esprit venait à échouer? apprends-moi cela.»--«L'esprit, noble chevalier, répliqua le bouffon, peut faire beaucoup; c'est un fripon vif et intelligent qui voit le côté faible de son voisin, qui en profite et se tient à l'écart si l'orage des passions vient à gronder trop haut; mais le courage est un compagnon vigoureux qui brise tout: il rame à la fois contre vent et marée, et poursuit son chemin malgré tous les obstacles. Et moi, bon chevalier, si je prends soin du tempérament de notre noble maître dans le beau temps, j'espère que vous vous en chargerez durant la tempête.»
«Sire chevalier du cadenas, puisque tel est votre plaisir de vous faire donner ce nom, dit Ivanhoe, je crains que vous n'ayez pris pour guide un fou bien bavard et bien importun; mais il connaît tous les sentiers de nos bois aussi bien que le meilleur des gardes qui les fréquentent; et le pauvre diable, comme vous l'avez pu voir, est aussi fidèle que l'acier qui ne rompt point.»--«S'il a le don de montrer le chemin, dit le chevalier, je ne serai point fâché qu'il le rende agréable. Adieu, mon cher Wilfrid, je te recommande de ne pas songer à te mettre en voyage avant demain.»
Parlant ainsi, il présenta sa main à Ivanhoe, qui la pressa contre ses lèvres; et prenant congé du prieur, il monta à cheval et partit avec son guide Wamba. Ivanhoe les suivit des yeux, jusqu'à ce que les arbres de la foret les eussent dérobés à ses regards, et il retourna au couvent. Mais peu d'instans après Wilfrid demanda à voir le prieur. Le vieillard vint en hâte, et s'informa avec inquiétude de l'état des blessures du chevalier.
«Je me trouve mieux, dit ce dernier, que je ne l'espérais; ma blessure est moins profonde que je ne l'avais cru d'abord, d'après la faiblesse où m'avait mis la perte de mon sang: peut-être que le baume employé pour la guérir a été efficace. Je me sens presque assez fort déjà pour porter une armure, et je suis tellement bien, que mes pensées me poussent à ne plus rester dans l'oisiveté plus long-temps.»--«À Dieu ne plaise, dit le prieur, que le fils de Cedric s'en aille de mon couvent avant que ses blessures ne soient cicatrisées! Ce serait une honte pour la communauté si je le souffrais.»--«Je ne songerais point à quitter votre demeure hospitalière, vénérable prieur, si je ne me sentais point capable de supporter la fatigue du voyage, et si je n'étais pas forcé de l'entreprendre.»--«Et qui donc peut vous obliger à un si prompt départ?» dit le prieur.--«N'avez-vous donc jamais, mon digne père, lui répondit le chevalier, ressenti de fâcheux pronostics auxquels il vous était impossible d'assigner aucune cause? N'avez-vous jamais trouvé votre esprit tout obscurci par des nuages, comme les paysages fantastiques qui apparaissent tout à coup dans les airs sous les feux du soleil, et qui annoncent la tempête? Croyez-vous que de semblables pressentimens soient indignes de notre attention, et ne soient pas comme des inspirations de nos anges gardiens, qui nous avertissent de quelques dangers imprévus?»
«Je ne saurais nier, dit le prieur en faisant un signe de croix, que le ciel n'ait ce pouvoir, et que de pareilles choses n'aient existé; mais alors de telles inspirations avaient un but visible et utile. Mais toi, blessé comme tu l'es, à quoi te servirait de suivre les pas de celui que tu ne peux aider, s'il était attaqué?»--«Prieur, dit Ivanhoe, vous vous trompez. Je me sens assez fort pour échanger un coup de lance contre quiconque voudrait me défier. Mais ne peut-il courir aucun autre péril où je pourrais le secourir autrement que par les armes? Il n'est que trop vrai que les Saxons n'aiment point la race normande. Et qui sait ce qui peut arriver s'il se présente au milieu d'eux, dans un moment où leurs coeurs sont irrités de la mort d'Athelstane, et où leurs têtes seront échauffées par les orgies du banquet funéraire? Je regarde cette apparition parmi eux comme très périlleuse, et je suis résolu de partager ou de prévenir le danger auquel il s'expose. Je te prie donc de me laisser partir sur un palefroi dont le pas soit plus doux que celui de mon destrier.»
«Assurément, dit le vénérable ecclésiastique, vous aurez ma propre haquenée; elle est accoutumée à l'amble, et son allure est aussi favorable au voyageur que la jument de l'abbé de Saint-Alban. Vous ne pourriez trouver une monture plus commode que Malkin, nom sous lequel je désigne ma bête, quand même vous prendriez le poulain du jongleur qui danse à travers les oeufs sans en briser aucun. Je la dois au prieur de Saint-Bees, et je vous promets que c'est un animal rempli d'intelligence, et qui ne souffrirait pas un fardeau incommode. J'empruntai un jour le Fructus temporum de l'abbé de Saint-Bees, et, je vous l'assure, elle ne voulut point franchir la porte du couvent que je n'eusse échangé l'énorme in-folio contre mon bréviaire.»--«Fiez-vous à moi, mon père, dit Ivanhoe, je ne l'accablerai point d'un trop lourd fardeau, et si Malkin me provoque au combat, je vous certifie que j'en saurai triompher.»
Gurth arriva dans ce moment, et attacha aux talons du chevalier une paire de grands éperons dorés propres à convaincre le cheval le plus rétif que le meilleur parti à prendre est de se conformer aux volontés du cavalier. Cette vue inspira des craintes au prieur pour sa chère monture, et il commença à se repentir intérieurement de sa courtoisie. «J'ai oublié, dit-il, de vous prévenir, sire chevalier, que ma mule se cabre au premier coup d'éperon. Il vaudrait mieux que vous prissiez dans la grange la mule de notre pourvoyeur. Je puis l'envoyer chercher, et elle sera prête en moins d'une heure. Elle ne saurait être que fort douce, ayant fait récemment toute notre provision de bois pour l'hiver, et ne recevant jamais un grain d'avoine.»--«Je vous remercie, révérend père, mais je m'en tiendrai à votre première offre, puisque déjà votre Malkin est sortie et a franchi la porte principale. Gurth portera mon armure, et pour le reste, soyez bien sûr que le dos de Malkin ne sera point chargé, et qu'elle n'aura aucune raison à alléguer pour lasser ma patience. Maintenant recevez mes adieux.»
Ivanhoe descendit l'escalier plus vite et plus aisément que sa blessure ne l'eût fait espérer, et il sauta lestement sur la mule, joyeux d'échapper à l'importunité du prieur qui le suivait aussi vite que son âge et son embonpoint le permettaient, tantôt chantant la louange de Malkin, tantôt recommandant au chevalier de ne la point trop fatiguer. «Elle est dans l'âge le plus dangereux pour les jumens comme pour les filles, dit le prieur en riant lui-même du bon mot; elle est dans sa quinzième année.»
Pendant ce temps, le chevalier noir et son guide parcouraient tranquillement l'obscurité de la forêt. Tantôt le bon chevalier fredonnait à demi-voix des chansons qu'il avait retenues de quelque troubadour amoureux, tantôt il encourageait par ses questions le penchant naturel de Wamba au babil, de manière que leur conversation était un mélange assez bizarre de chants et de quolibets. Nous essaierons d'en offrir une idée au lecteur. Il faut vous représenter ce chevalier comme nous l'avons déjà dépeint: haut de taille, vigoureusement constitué, ayant de larges épaules, et monté sur un cheval noir qui semblait avoir été choisi tout exprès pour le fardeau qu'il devait supporter; le cavalier avait levé la visière de son casque pour respirer plus librement, mais la mentonnière en était fermée, de façon qu'il eût été difficile de distinguer ses traits. On voyait pourtant des joues pleines et vermeilles, quoique brunies par le soleil de l'orient, et de grands yeux bleus qui étincelaient sous l'ombre formée par sa visière levée; du reste, toute la physionomie et la contenance du chevalier annonçaient une gaieté insouciante, une confiance affranchie de toute crainte, un esprit aussi peu fait à prévoir le danger que prompt à le défier quand il se présentait, et qu'il attendait sans étonnement, la principale de ses pensées ou de ses occupations ayant été la guerre et les aventures périlleuses.
Le bouffon portait ses vêtemens ordinaires; mais les derniers événemens dont il avait été témoin l'avaient déterminé à substituer à son sabre de bois une espèce de couteau de chasse bien affilé, et un petit bouclier, objets dont il s'était assez bien servi, malgré sa profession, dans la tour de Torquilstone, le jour de la ruine de ce château. Il est vrai que l'infirmité du cerveau de Wamba ne consistait guère qu'en une sorte d'impatience irritable qui ne lui permettait ni de rester long-temps dans la même posture, ni de suivre un certain cours d'idées, quoiqu'il sût s'acquitter à merveille de ce qui n'exigeait qu'une attention de quelques minutes, et qu'il saisît parfaitement tout ce qui fixait un moment son intelligence.
Dans la circonstance actuelle il changeait perpétuellement de situation sur son cheval; tantôt sur le cou, tantôt sur la croupe de l'animal; d'autres fois les deux jambes pendantes du même côté, ou la face tournée vers la queue; enfin remuant sans cesse, et tourmentant de mille façons la pauvre bête, qui finit par se cabrer et le jeter sur le gazon, accident qui n'eut d'autre suite que d'éveiller le rire du chevalier et de forcer son guide à demeurer plus tranquille.
LE CHEVALIER. Lève-toi, douce Anna-Marie, Déjà revient l'astre du jour; Il revient dorer la prairie, Et le brouillard fuit à son tour. Les oiseaux dans l'épais bocage Ont repris leur joyeux ramage; Debout, l'aurore est de retour. Du chasseur absent de sa couche Le cor sonne aux bois d'alentour, D'où le cerf effrayé débouche; Et l'écho charmé du désert Redit ce sauvage concert. Lève-toi donc, Anna-Marie, Sors de ta chaste rêverie, Et viens de ta maison chérie Folâtrer sur le gazon vert. WAMBA. Quel bruit résonne à mon oreille? Ô Tybalt, ne m'éveille pas; Sur le duvet quand je sommeille, Qu'un doux songe a pour moi d'appas! Que sont, près d'un rêve paisible, Les plaisirs du monde éveillé? Ô Tybalt, j'y suis peu sensible, Mon coeur en est peu chatouillé. Devant le brouillard qui s'enlève, Que l'oiseau répète ses chants; Que du cor, au milieu des champs, Le bruit aigu monte et s'achève: Des sons plus doux et plus touchans Me flattent pendant que je rêve; Mais ne crois pas qu'en ces momens Ton amour occupe mon rêve.
«Délicieuse chanson, dit Wamba quand ils l'eurent finie, et belle morale, je le jure par ma marotte. Il me souvient que je la chantais un jour à mon camarade Gurth qui, par la grâce de Dieu et de son maître, n'est pas moins aujourd'hui qu'un homme libre; et nous reçûmes tous deux la bastonnade pour être demeurés au lit jusqu'à deux heures après le soleil levé, pour répéter notre romance; rien qu'en songeant à l'air il me semble que le terrible jonc secoue mes épaules et m'arrache des cris. Cependant, pour vous obliger, noble chevalier, je n'ai point balancé à chanter la partie d'Anna-Marie.» Le bouffon passa ensuite à une autre chanson comique, dans laquelle le chevalier, saisissant le ton, l'accompagna comme on va le voir:
LA VEUVE DE WYCOMBE.
LE CHEVALIER ET WAMBA.
Trois preux galans de l'est, du nord et du couchant,
(Mes amis, chantons à la ronde),
Ensemble courtisaient certaine veuve blonde:
De qui la veuve a-t-elle écouté le penchant?
Se prétendait issu d'aïeux de grand renom;
Devant cette origine, ingénieux dédale,
La veuve dira-t-elle non?
Son orgueil égalait celui d'Agamemnon.
Elle lui dit: Ailleurs va conter ton martyre;
À tes voeux ma réponse est non.
WAMBA.
Celui du Nord jura sur son ame et sa race
Qu'il était gentilhomme et valeureux Gallois.
Elle lui dit: Grand bien vous fasse!
Je ne vivrai pas sous vos lois.
Il s'appelait David, Ap Tudor, Morgan, Rhice.
C'est trop de noms, lui dit-elle en riant;
Une veuve auprès d'eux aurait trop de service;
Offrez ailleurs votre soupir brûlant.
Mais du comté de Kent, un beau fermier arrive,
Chantant sa joyeuse chanson:
La veuve à son aspect cesse d'être rétive;
Il est riche et gaillard; elle ne dit plus non.
ENSEMBLE.
L'Écossais, le Gallois, rebutés de la belle,
Vont chercher un autre tendron;
Car au fermier de Kent, à sa rente annuelle,
Aucune veuve n'a dit non.
«Je voudrais, Wamba, dit le chevalier, que notre hôte du grand chêne, ou le joyeux moine son chapelain, entendissent cette chanson à la louange de notre yeoman fermier.»--«Pour moi, je ne m'en soucierais pas, dit le bouffon, si je ne voyais le cor suspendu à votre baudrier.»--«Oui, dit le chevalier, c'est un gage de l'amitié de Locksley, quoique je n'en aie apparemment nul besoin. Trois mots sur ce cor, et je suis sûr de voir accourir à notre aide une bande de braves archers.»
«Je dirais, à Dieu ne plaise que nous n'ayons leur visite, reprit Wamba, si ce beau présent n'était point là pour empêcher qu'ils n'exigeassent de nous un droit de passe.»--«Que veux-tu dire par là? Penses-tu que sans ce gage d'amitié ils oseraient nous attaquer?»--«Je ne dis rien, car ces arbres ont des oreilles comme les murailles. Mais répondez à votre tour, sire chevalier: quand vaut-il mieux avoir sa cruche et sa bourse pleines que vides?»--«Ma foi, jamais, je pense, dit le chevalier.»--«Vous ne méritez d'avoir pleine ni l'une ni l'autre pour m'avoir fait une semblable réponse. Il vaut mieux vider sa cruche avant de la passer à un Saxon, et laisser l'argent à la maison avant de s'aventurer dans un bois.»
«Vous prenez donc nos amis pour des voleurs,» dit le chevalier du cadenas.--«Je n'ai point dit cela, beau chevalier, reprit Wamba; mais un voyageur peut soulager son cheval en le déchargeant d'un fardeau inutile, et un homme soulager son semblable en lui ôtant ce qui est la source de tout mal. Je ne veux donc pas injurier ceux qui rendent de tels services; seulement je voudrais avoir laissé ma malle et ma bourse chez moi, si je rencontrais ces braves gens dans ma route, afin de leur éviter la peine de m'en débarrasser.»
«Nous devons prier pour eux, mon ami, nonobstant l'idée flatteuse que tu en donnes.»--«Je prierai pour eux de tout mon coeur, mais à la maison et non dans la forêt, comme l'abbé de Saint-Bees, qu'ils contraignirent à dire la messe dans le creux d'un arbre qui lui servit de stalle.»--«Quoi que tu puisses en penser, Wamba, ces yeomen ont rendu de grands services à Cedric au château de Torquilstone.»--«J'en conviens, mais c'était en guise de trafic avec le ciel.»
«De trafic avec ciel! Que veux-tu dire par là?»--«Rien de plus simple: ils font avec le ciel une balance de compte, suivant que notre vieil intendant le pratiquait dans ses écritures, suivant que l'établit le juif Isaac avec ses débiteurs: comme ce dernier, ils donnent peu et prennent beaucoup; calculant sans doute en leur faveur, à titre d'usure, sept fois la somme que la sainte Bible a promise sur les emprunts charitables.»
«Et pourquoi cela? dit le chevalier; parce qu'alors ils éprouvent de la contrition et tâchent de rétablir l'équilibre, vu que cette balance ne penche jamais du bon coté; mais quand elle est de niveau, malheur à ceux qu'ils rencontrent. Les premiers voyageurs qu'ils trouveront après leur bonne action à Torquilstone, seront écorchés tout vifs. Et cependant, ajouta le bouffon en se rapprochant du chevalier, il y a dans les bois des compagnons encore plus dangereux que les outlaws.»
Le chevalier, pour satisfaire à la curiosité du Bouffon, détacha le cor de son baudrier et le remit à Wamba, qui aussitôt le pendit à son cou: tra-lira-la, dit-il en chuchotant les notes convenues. «Je connais ma gamme aussi bien qu'un autre.»--«Que veux-tu dire, faquin? rends-moi ce cor.»--«Contentez-vous, sire chevalier, de savoir que j'en aurai soin. Quand la valeur et la folie voyagent ensemble, la folie doit porter le cor, parce que c'est elle qui souffle le mieux.»--«Wamba, ceci passe les limites du respect, dit le chevalier noir, prends garde de mettre ma patience à bout.»--«Point de violence, sire chevalier, dit Wamba en s'écartant à une certaine distance du champion impatienté, ou la folie vous montrera qu'elle a une bonne paire de jambes, et laissera la valeur chercher toute seule sa route à travers la forêt.»
«Tu m'as vaincu, Wamba, reprit le chevalier; tu as fait vibrer une corde sensible; d'ailleurs, je n'ai pas le temps de me quereller avec toi: garde le cor, et poursuivons notre chemin.»--«Vous me promettez de ne point me maltraiter, sire chevalier, dit Wamba.»--«Je te le promets, faquin.»--«Foi de chevalier! continua Wamba en se rapprochant avec précaution.»--«Foi de chevalier! mais hâtons-nous.»--«Ainsi donc, voilà la valeur et la folie réconciliées encore une fois, dit le bouffon en se replaçant sans crainte auprès du chevalier noir; je n'eusse pas aimé un coup de poing comme celui que vous appliquâtes au moine, quand sa piété roula comme une quille sur le sol; et maintenant que la folie porte le cor, il est temps que la valeur se lève et secoue sa crinière; car si je ne me trompe, je vois là-bas de la compagnie qui nous attend.»
«Qu'est-ce qui te fait juger ainsi? dit le chevalier. Je viens de voir étinceler à travers le feuillage quelque chose qui ressemble à un morion. Si c'étaient d'honnêtes gens ils suivraient le sentier; mais cette broussaille est une chapelle choisie par les clercs de Saint-Nicolas.»--«Par ma foi, dit le chevalier en baissant sa visière, je crois que tu as raison.» Il la baissa bien à point; car à l'instant trois flèches lui arrivèrent au front, et l'une d'elles lui fût entrée dans la cervelle si le casque ne l'eût garantie; les deux autres furent parées par le bouclier qui pendait à son cou.»
«Grand merci, ma bonne armure. Wamba, il faut montrer de la vigueur,» dit le chevalier; et il se précipita vers le taillis. Il y fut entouré par sept individus qui se firent contre sa fougue un rempart de leurs lances. Trois de ces armes le touchèrent et se brisèrent comme si elles eussent rencontré une tour d'airain. Les yeux du chevalier noir semblaient lancer le feu à travers les ouvertures de sa visière. Il se leva sur ses étriers, et, avec une dignité singulièrement imposante, il s'écria: «Que signifie ceci, mes maîtres?» Les assaillans ne lui répondirent qu'en tirant leurs épées et en l'attaquant de toutes parts avec ce cri: «Mort au tyran!»--«Ah! saint Édouard! saint Georges! dit le chevalier noir en abattant un homme à chaque invocation, il y a donc ici des traîtres?»
Les agresseurs, quelque déterminés qu'ils fussent, se tenaient hors de la portée d'un bras qui à chaque coup donnait la mort; et il était à présumer que sa seule valeur allait mettre en fuite tous ceux qui l'assaillaient, quand un chevalier couvert d'armes bleues, qui jusqu'alors s'était tenu en arrière, fondit sur le noir fainéant; mais, au lieu de le frapper de sa lance, il la poussa contre le cheval que celui-ci montait, et qui tomba blessé à mort. «C'est le trait d'un lâche et d'un félon!» s'écria le chevalier noir en tombant avec son coursier.
En ce moment, le bouffon prit son cor dont le bruit soudain fit retirer un peu les assassins, et Wamba, quoique mal armé, ne balança point à voler au secours du chevalier noir. «Lâches! s'écria celui-ci, n'avez-vous pas honte de reculer au seul bruit d'un cor?» Animés par cette apostrophe, ils attaquèrent de nouveau le noir fainéant, qui n'eut d'autre ressource que de s'adosser contre un chêne et de se défendre l'épée à la main. Le chevalier félon, qui avait pris une autre lance, épiant le moment où son redoutable antagoniste était serré de plus près, galopa vers lui dans l'espoir de le clouer avec sa lance contre l'arbre, lorsque Wamba fit encore échouer ce projet. Le bouffon, suppléant à la force par l'agilité, et étant dédaigné par les hommes d'armes, occupés d'un objet plus important, voltigeait à quelque distance du combat, et il arrêta l'élan du chevalier bleu, en coupant les jarrets de son cheval d'un revers de son couteau de chasse. Le cheval et le cavalier mordirent aussitôt la poussière; mais la situation du chevalier du cadenas n'en était pas moins périlleuse, car il était assailli par plusieurs hommes complétement armés, et il commençait à s'épuiser par la violence de ses efforts réitérés sur tous les points, quand une flèche inconnue et soudaine étendit par terre celui des combattans qui le harcelait le plus; et presque au même instant une bande d'archers ayant à leur tête Locksley et le moine, sortirent du taillis et se ruèrent sur les marauds qu'ils tuèrent ou blessèrent tous dangereusement. Le chevalier noir remercia ses libérateurs avec une dignité qu'ils n'avaient pas remarquée jusqu'alors; car on le prenait plutôt pour un soldat courageux que pour un personnage de haut rang.
«Avant de vous témoigner ma reconnaissance, mes braves amis, leur dit-il, il importe que je sache quels sont ces ennemis que je n'avais point provoqués.» Wamba leva la visière du chevalier bleu qui paraît être le chef de ces bandits. Aussitôt le bouffon courut au chef des assassins, qui, froissé par sa chute et embarrassé sous son coursier blessé, ne pouvait ni fuir ni opposer aucune résistance.
«Venez, vaillant chevalier, lui dit Wamba, il faut que je sois votre armurier après avoir été votre écuyer. Je vous ai démonté, et je vais maintenant vous délivrer de votre casque.» En parlant ainsi, et sans cérémonie, il dénoua les cordons du casque qui, roulant sur le sol, montra au chevalier noir des traits qu'il était loin de présumer. «Waldemar Fitzurse! dit-il frappé de surprise; et quel motif a pu pousser un homme de ton rang et de ta naissance à une expédition aussi infâme?»
«Richard, lui répondit le chevalier captif en le regardant avec fierté, tu connais peu le coeur humain, si tu ne sais pas à quoi l'ambition et la vengeance peuvent entraîner un fils d'Adam.»--«La vengeance! dit le chevalier noir; je ne t'ai jamais fait aucun mal; tu n'as rien à venger sur moi.»--«Ma fille, Richard, dont tu as dédaigné l'alliance, n'était-ce pas une injure que ne peut pardonner un Normand, dont le sang est aussi noble que le tien?»--«Ta fille! reprit le chevalier noir, et telle est la cause de ton inimitié et qui te portait à vouloir me tuer!... Mes amis, éloignez-vous un peu, j'ai besoin de lui parler seul... Maintenant que personne ne nous entend, Waldemar, dis-moi la vérité: qui t'a porté à cet acte de scélératesse?»--«Le fils de ton père, répondit Waldemar, et en agissant ainsi, il vengeait à son tour ta désobéissance envers ton père.»
Les yeux de Richard, étincelèrent d'indignation, mais il reprit bien vite son sang-froid ordinaire. La main sur le front, il resta un moment à regarder Fitzurse dans les traits duquel éclataient l'orgueil et la honte à la fois. «Tu ne me demandes point grâce, Waldemar, dit le roi.»--«Celui qui est sous les griffes du lion n'ignore pas, dit Fitzurse, qu'il ne peut en attendre.»--«Reçois-la donc sans l'avoir demandée, répond Richard; le lion ne se repaît point de cadavres. Garde ta vie, mais à la condition que dans trois jours tu quitteras l'Angleterre, et tu iras cacher ton infamie dans ton château normand, et que tu ne citeras jamais le nom de Jean d'Anjou comme ayant quelque chose de commun avec ta félonie. Si tu foules encore le sol anglais après le temps que je t'ai accordé, attends-toi à mourir, ou si tu souffles un mot qui puisse porter atteinte à l'honneur de ma maison, de par saint Georges l'autel même ne te servirait pas de refuge; je te ferai pendre aux créneaux de ton propre château pour servir de pâture aux corbeaux. Qu'on donne un cheval à Locksley, car je vois que vos archers se sont emparés de ceux qui étaient libres, et qu'il parte sain et sauf.»--«Si je ne jugeais que la voix de celui qui me parle de droit à son obéissance, répondit Locksley, je lancerais à ce scélérat une flèche qui lui épargnerait la fatigue d'un plus long voyage.
«Tu portes un coeur anglais, Locksley, dit le chevalier noir, et tu as bien pensé en jugeant que j'avais droit à ton obéissance. Je suis Richard, roi d'Angleterre.» À ces mots prononcés avec le ton de majesté convenable au rang élevé et au caractère noble de Coeur-de-Lion, tous les archers mirent le genou en terre devant lui. Ils lui prêtèrent serment et implorèrent le pardon de leurs offenses. «Relevez-vous, mes amis, dit Richard d'un ton gracieux et les regardant d'un oeil dans lequel l'expression de sa bonté naturelle avait déjà fait place à celle du ressentiment, tandis que ses traits ne conservaient aucune trace de la lutte terrible, sinon que son teint était encore animé; relevez-vous, dit-il, mes amis; les fautes que vous avez pu commettre, soit dans les forêts, soit dans la plaine, sont effacées par les services importans que vous avez rendus à mes sujets opprimés devant les murs de Torquilstone, et le secours que vous venez de donner à votre monarque. Relevez-vous et soyez toujours des sujets fidèles. Et toi, brave Locksley...»--«Ne m'appelez plus Locksley, mon roi, connaissez-moi sous mon véritable nom. Déplorable sort! la renommée en est sans doute venue jusqu'à vous. Je suis Robin-Hood de la forêt de Sherwood.»
«Le roi des proscrits et le prince des bons enfans! dit le roi: et qui n'a pas entendu citer un nom qui a retenti jusque dans la Palestine! Va, je te promets, brave proscrit, que je ne me souviendrai contre toi d'aucun fait commis en mon absence pendant les temps orageux qui y ont donné sujet.»
«Le proverbe dit vrai,» répondit Wamba avec un peu moins de gaieté que de coutume:
«Quand les chats n'y sont pas, Les souris sont en danse.»
«Hé quoi! Wamba, te voilà, dit Richard, il y avait si long-temps que je n'avais entendu ta voix, que j'ai cru que tu avais pris la fuite.»
«Moi prendre la fuite! dit Wamba; et depuis quand la folie se séparerait-elle de la valeur; voilà le trophée de mon sabre. Le bon cheval gris que je voudrais bien revoir sur ses jambes, à condition que son maître resterait couché en sa place. Il est vrai que j'ai d'abord un peu lâché pied; car une jaquette n'est pas à l'épreuve des coups de lance comme une bonne armure d'acier; mais si je n'ai point combattu à la pointe de l'épée, convenez que j'ai bien sonné la charge.»
«Et fort à propos, honnête Wamba, dit le roi. Ce bon service ne sera pas oublié.»
«Confiteor, confiteor, s'écria d'un ton soumis une voix à côté du roi; je suis au bout de mon latin pour le moment; mais j'avoue ma haute trahison, et je demande l'absolution avant qu'on ne me mène à mort.»
Richard se retourna et aperçut le joyeux frère à genoux répétant son rosaire, tandis que son gourdin, qui n'avait pas été oisif pendant le combat, était resté sur le gazon à côté de lui. Sa physionomie cherchait à exprimer la plus grande contrition; ses yeux étaient levés et les coins de sa bouche abaissés, ainsi que le disait Wamba, comme les coins de l'ouverture d'une bourse; néanmoins cette affectation de pénitence était risiblement démentie par un air plaisant qui perçait sur ses traits grossiers et semblait indiquer que sa crainte et son repentir n'étaient que de l'hypocrisie. «Pourquoi es-tu à genoux, fou de prêtre? as-tu peur que ton diocésain n'apprenne que tu sers bien la cause de Notre-Dame et de Saint-Dunstan? Ne crains rien, Richard d'Angleterre ne trahit pas les secrets qui passent sur le flacon.»--«Non, mon gracieux souverain, répondit l'ermite, bien connu des curieux dans l'histoire de Robin-Hood sous le nom de frère Truck, ce n'est pas la croix que je crains, c'est le sceptre; hélas! mon poing sacrilége s'est appesanti sur l'oreille de l'oint du Seigneur.»
«Ah, ah! dit Richard, le vent vient donc de ce côté? en vérité, j'avais oublié le soufflet, quoique l'oreille m'en ait sifflé toute la journée; mais si le coup a été bien donné, je m'en rapporte à ces braves gens pour savoir s'il n'a pas été bien rendu; et si tu penses que je te doive encore quelque chose, tu n'as qu'à t'apprêter pour un autre paiement.»--«Nullement, répondit le frère Truck, mon prêt a été bien rendu, et avec usure; puisse votre majesté toujours payer ses dettes aussi largement.»--«Si je pouvais les payer avec la même monnaie, répondit le roi, mes créanciers ne trouveraient jamais le trésor vide.»--«Et cependant, dit le frère reprenant son air hypocrite, je ne sais quelle pénitence m'imposer pour ce coup sacrilége.»--«N'en parlons plus, frère, dit le roi, après en avoir tant reçu des païens et des infidèles, il faudrait manquer de raison pour chercher querelle au soufflet d'un clerc aussi saint que l'est celui de Copmanhurst; cependant, honnête frère, je crois qu'il vaudrait mieux pour l'Église et pour toi que je te procurasse une licence pour te défroquer et te conserver en qualité d'archer de notre garde, attaché à notre personne, comme tu l'étais jadis à l'autel de saint Dunstan.»--«Mon seigneur, dit le frère, j'implore votre pardon, et vous me l'accorderiez facilement, si vous saviez seulement combien le péché de paresse s'est emparé de moi. Saint Dunstan puisse-t-il long-temps nous être favorable. Il reste tranquille dans sa niche, quoique j'oublie mes oraisons pour aller tuer un daim gras; je passe parfois la nuit hors de ma cellule, à faire je ne sais quoi, saint Dunstan ne se plaint jamais; c'est le maître le plus doux, le plus paisible qu'on ait jamais fabriqué en bois; mais devenir garde de mon souverain monarque, l'honneur est grand, sans doute; néanmoins s'il m'arrivait de m'écarter pour aller dans quelque coin consoler une veuve, ou dans quelque foret pour tuer un daim: où est ce chien de prêtre? dirait l'un; qui a vu ce maudit Truck? dirait l'autre; ce coquin de moine défroqué détruit plus de gibier que la moitié du comté, dirait un garde; il poursuit aussi toutes les daines timides du pays, dirait un second; enfin, mon bon seigneur, je vous prie de me laisser tel que vous m'avez trouvé; ou, pour peu qu'il vous plaise d'étendre votre bienveillance sur moi, veuillez ne me considérer que comme le pauvre clerc de la cellule de saint Dunstan de Copmanhurst, à qui la moindre donation sera des plus agréables.»
«Je t'entends, dit le roi, et j'accorde au révérend clerc la permission de prendre mon bois et de tuer mon gibier dans mes forêts de Warneliffe, mais je ne lui permets de tuer que trois daims chaque saison, et si, d'après ma permission, tu n'en tues pas trente, je ne suis ni chevalier chrétien ni vrai roi.»--«Je puis assurer à votre majesté, dit le frère, que, par la grâce de saint Dunstan, je trouverai le moyen de multiplier les dons de votre libéralité.»--«Je n'en doute pas, frère, dit le roi; mais comme le gibier altère, mon sommelier aura ordre de te pourvoir tous les ans d'un tonneau de vin sec ou de Malvoisin, et trois muids d'ale (bière) de première qualité; si tout cela ne suffit pas pour te désaltérer, tu viendras à ma cour et tu feras connaissance avec mon sommelier.»--«Et pour saint Dunstan, dit le moine, j'ajouterai une chape, une étole, et une nappe d'autel, continua le roi en faisant le signe de la croix. Mais ne donnons pas un ton sérieux à nos plaisanteries dans la crainte que Dieu ne nous punisse de penser à nos folies plus qu'à l'honorer et à le prier.»--«Je réponds de mon patron, dit le prêtre gaîment.»--«Réponds de toi-même, frère,» dit le roi Richard d'un ton sévère; mais aussitôt il tendit la main à l'ermite, et celui-ci, un peu honteux, s'agenouilla pour la baiser.--«Tu fais moins d'honneur à ma main ouverte que tu n'en fais à mon poing fermé, dit le monarque; tu ne fais que t'agenouiller devant l'une, et l'autre t'a étendu par terre.» Mais le frère craignant peut-être de commettre quelque nouvelle offense en continuant la conversation sur un ton trop plaisant (c'est ce que devraient éviter particulièrement tous ceux qui ont à parler avec des rois), fit un profond salut et se retira en arrière. En même temps deux autres personnages parurent en scène.
CHAPITRE XLI.
«Salut aux grands seigneurs, qui ne sont pas plus heureux, quoique plus puissans que nous. S'ils veulent voir nos passe-temps sous nos verts feuillages, ils seront bien venus dans nos bosquets joyeux.» MAC-DONALD.
Les nouveaux venus étaient Wilfrid d'Ivanhoe monté sur le palefroi du prieur de Botolph, et Gurth qui le suivait sur le cheval de guerre de son maître. L'étonnement d'Ivanhoe fut extrême quand il vit son roi couvert de sang et entouré de six ou sept cadavres, dans le petit taillis qui avait été le lieu du combat. Il ne fut pas moins surpris de voir Richard au milieu de tant d'habitans des bois qui lui paraissaient être les proscrits de la foret. Ce cortége lui semblait dangereux pour un prince. Il hésitait s'il devait s'adresser au roi comme au chevalier noir, et réfléchissait comment il devait se conduire envers lui. Richard vit son embarras. «Ne crains pas, Wilfrid, lui dit-il, de t'adresser à Richard Plantagenet; tu le vois entouré de véritables Anglais, quoiqu'ils aient peut-être été entraînés par un sang trop bouillant.»--«Sire Wilfrid d'Ivanhoe, lui dit le brave proscrit en s'avançant, mes protestations n'ajouteraient rien à celles de mon souverain. Cependant qu'il me soit permis de dire avec quelque orgueil que de tous les hommes qui ont souffert beaucoup, il n'a pas de sujets plus fidèles que ceux qui sont maintenant devant lui.»--«Je n'en puis douter, brave homme, dit Wilfrid, puisque tu es du nombre. Mais que signifient ces traces de carnage et de combats, ces hommes tués, et l'armure sanglante de mon prince?»--«La trahison nous suivait, Ivanhoe, dit le roi, mais grace à ces braves gens elle a trouvé son châtiment. Ah! maintenant j'y pense, toi aussi tu es un traître, continua Richard en souriant, un traître désobéissant: mes ordres n'étaient-ils pas positifs, ne devais tu pas te reposer à Saint-Botolph jusqu'à ce que ta blessure fût guérie.»--«Elle est guérie, dit Ivanhoe, elle ne vaut pas maintenant une piqûre d'épingle. Mais pourquoi, oh! pourquoi, noble prince, affliger ainsi les coeurs de vos fidèles sujets et exposer votre vie dans des aventures téméraires, comme si elle n'était pas plus précieuse que celle d'un simple chevalier errant, qui n'a d'autre intérêt sur terre que celui qui se trouve au bout de sa lance et de son épée.»
«Oui, Richard de Plantagenet, dit le roi, ne veut d'autre gloire que celle que lui procurent sa lance et son épée. Oui, Richard de Plantagenet est plus fier de mener à fin une aventure avec son épée et son bras, que s'il rangeait en bataille une armée de cent mille hommes.»--«Mais votre royaume, mon prince, dit Ivanhoe, votre royaume est menacé de guerre civile, vos sujets courent toute espèce de danger, s'il faut qu'ils soient tout à coup privés de leur souverain dans quelques unes de ces aventures que vous poursuivez journellement à votre bon plaisir; et en ce moment même je vois que votre salut tient du miracle.»--«Oh, Oh! mon royaume et mes sujets, répliqua Richard avec impatience; mais je te dirai, sire Wilfrid, que les meilleures d'entre eux sont prêts à me payer mes folies avec la même monnaie. Par exemple, mon très fidèle serviteur Wilfrid d'Ivanhoe n'obéit pas à mes ordres positifs, et cependant il vient faire un sermon à son roi, parce qu'il ne suit pas exactement ses conseils: lequel de nous d'eux a le plus de droit de sermonner l'autre. Quoi qu'il en soit, pardonnez-moi, mon fidèle Wilfrid, le temps que j'ai passé et que je dois encore passer incognito à Saint-Botolph, est comme je te l'ai déjà dit, très nécessaire, afin que mes amis et mes nobles dévoués aient le temps de rassembler leurs forces, afin que lorsque le retour de Richard sera annoncé, il se trouve à la tête d'une armée qui fasse trembler ses ennemis et anéantisse ainsi la trahison sans qu'on ait besoin de tirer l'épée du fourreau. Estoteville et Bohun ne sont pas assez en forces pour marcher sur York avant vingt-quatre heures d'ici. Il faut que j'aie des nouvelles de Salisbury au sud et de Beauchamp dans le Warwickshire, ainsi que de Multon et de Percy au nord. Il faut que le chancelier s'assure de Londres. Une apparition trop subite m'exposerait à d'autres dangers que ceux dont pourraient me tirer ma lance et mon épée, quoique secondées par l'arc du brave Robin, le gourdin du frère Truck et le cor du sage Wamba.
Wilfrid s'inclina d'un air soumis, il sentit qu'il était utile de combattre l'esprit chevaleresque qui portait souvent son maître à s'exposer à des dangers qu'il aurait évités facilement, ou plutôt qu'il lui était impardonnable de chercher. Wilfrid soupira et se tut, tandis que Richard s'applaudissait d'avoir imposé silence à son conseiller, quoiqu'au fond de son coeur il sentît la justice de ses observations. Il continua la conversation avec Robin-Hood. «Roi des proscrits, lui dit-il, n'auriez-vous rien à offrir à votre confrère en royauté, car ces misérables défunts m'ont donné de l'exercice et de l'appétit.»
«C'est bien pensé, brave Robin-Hood, dit le chevalier; et sachez de plus que ceux qui plaisantent avec la souveraineté, même dans ses momens d'abandon, ne font que jouer avec le lionceau, qui peut, à la moindre provocation, se servir de ses dents et de ses griffes.»--«Vous avez précisément la même appréhension que moi, dit le proscrit; mes hommes sont grossiers par état et par nature. Le roi est aussi fougueux qu'il est de bonne humeur; je ne puis deviner le moment où il se commettra quelque sujet d'offense, ni de quelle manière il serait reçu... Il est temps que ce repas finisse.»--«Tâchez donc d'y parvenir, vaillant archer, dit Ivanhoe, car pour moi, je crois que chaque mot que j'ai hasardé à ce sujet n'a servi qu'à le prolonger.»--«Faut-il que je risque d'une parole le pardon et la faveur de mon souverain, dit Robin-Hood; mais de par saint Christophe il le faut; je serais indigne de ses bonnes graces si je ne les aventurais pas pour son propre intérêt... Scathlock, retire-toi derrière ce taillis, et donne-moi sur ton cor un air normand, à l'instant même, au péril de ta vie!» Scathlock obéit à son capitaine, et en moins de cinq minutes les convives tressaillirent au son du cor.
«C'est le son du cor de Malvoisin, dit le meunier se dressant sur ses pieds et saisissant son arc; le frère laissa aller le flacon qu'il tenait et s'empara de son bâton à deux bouts; Wamba s'arrêta court au milieu de sa bouffonnerie, s'élança sur son sabre et saisit son bouclier. Tous les autres tenaient déjà leurs armes... Les hommes habitués à une vie précaire passent facilement des festins aux combats. Quant à Richard, ce changement était pour lui un nouveau plaisir; il demanda son casque et les parties les plus pesantes de son armure qu'il avait jetées de coté; et, tandis que Gurth lui aidait à s'en revêtir, il enjoignit strictement à Wilfrid, sous peine de sa plus grande disgrace, de faire partie de la lutte qu'il supposait devoir se préparer. «Tu as combattu cent fois pour moi, Wilfrid, cent fois j'en fus témoin: aujourd'hui c'est à ton tour à voir comment Richard se bat pour son ami et ses sujets.»
Pendant ce temps Robin-Hood avait envoyé plusieurs de ses compagnons de divers côtés, comme s'il eût voulu reconnaître l'ennemi. Voyant alors que tous les convives étaient dispersés, il s'approcha de Richard qui était complétement armé, et, mettant un genou en terre, il supplia son roi de lui pardonner. «Et pourquoi? brave archer, dit Richard d'un air impatient; ne t'ai-je point accordé le pardon de toutes les fautes que tu as pu commettre? penses-tu que ma parole soit une plume que le vent chasse et pourchasse entre nous deux? D'ailleurs, tu ne peux pas m'avoir offensé de nouveau.»--«Il n'est que trop vrai! répondit l'archer, si toutefois c'est offenser mon prince que de le tromper à son avantage. Le cor que vous avez entendu n'est pas celui de Malvoisin; c'est par mon ordre qu'on l'a sonné pour faire cesser un banquet qui usurpait sur des momens trop chers pour qu'on en abusât.»
Il se releva, et croisant ses mains sur sa poitrine d'un air plutôt respectueux que soumis, il attendit la réponse du roi comme quelqu'un qui sait qu'il a pu commettre une offense, mais qui se sent fort de sa louable intention. La colère fit monter le sang aux joues de Richard, mais ce ne fut qu'une émotion passagère; le sentiment de la justice l'eut bientôt remplacée. «Le roi de Sherwood, dit-il, est avare de son gibier et de son vin pour le roi d'Angleterre! C'est bien, brave Robin; mais quand vous viendrez me voir dans notre joyeuse ville de Londres, je ne serai pas un hôte aussi économe. Tu as raison, mon brave ami... Vite à cheval, et partons. Aussi bien Wilfrid est impatient depuis une heure. Dis-moi, brave Robin, as-tu un ami dans ta troupe, qui, non content de te donner des avis, veuille encore diriger jusqu'à tes mouvemens, et ne soit pas content quand tu veux faire ta volonté plutôt que la sienne?»--«Tel est mon lieutenant Petit Jean, dit Robin, il est maintenant en expédition sur la terre d'Écosse, et j'avoue que je suis quelquefois contrarié de la liberté de ses conseils; mais, après avoir un peu réfléchi, je ne puis garder de rancune contre celui qui n'a d'autre motif d'inquiétude que l'intérêt de son maître.»--«Tu as raison, brave archer, dit Richard, et si j'avais d'un côté Ivanhoe pour me donner de graves avis et les recommander par la triste gravité de son front, et toi de l'autre pour me forcer par la ruse à faire ce que tu croirais m'être avantageux, je serais aussi peu maître de ma volonté qu'aucun roi de la chrétienté ou du paganisme. Mais, allons, messieurs, partons gaiement pour Coningsburgh et n'y pensons plus.»
Robin-Hood lui assura qu'il avait envoyé un parti en avant sur le chemin qu'il devait traverser; que s'il existait quelque embuscade, il ne manquerait pas de la découvrir, et qu'il le préviendrait: de sorte qu'il ne doutait pas que la route ne fût sûre, et que dans tous les cas il en aurait avis à temps, afin qu'il attendît une forte troupe d'archers qu'il se proposait de conduire lui-même sur la même route. Ces sages et prudentes dispositions qu'on prenait pour sa sûreté touchèrent sensiblement Richard, et effacèrent entièrement tout souvenir de la petite ruse du capitaine braconnier. Il lui tendit encore une fois la main, l'assura de son pardon et de sa faveur future, ainsi que de la ferme résolution de restreindre les droits tyranniques de la chasse, en changeant des lois trop rigoureuses qui avaient poussé tant d'archers anglais à la rébellion. Mais la mort prématurée de Richard rendit nulles ses bonnes intentions, et l'on arracha des mains de Jean la charte des forêts, quand il succéda à son vaillant frère. Le reste de la vie de Robin-Hood, ainsi que l'histoire de la trahison dont il fut victime, tout cela se retrouvait dans ces petits livres qu'on payait jadis un sou, et qui sont maintenant à bon marché, lors même qu'on en donne leur pesant d'or.
Le proscrit avait dit vrai, et le roi suivi d'Ivanhoe, de Gurth et de Wamba, arriva sans nul accident devant Coningsburgh avant le coucher du soleil. Il existe en Angleterre peu de vues plus belles et plus imposantes que celles du voisinage de cette antique forteresse saxonne. La rivière paisible du Don traverse un amphithéâtre dans lequel les plaines sont richement entrecoupées de collines et de bois; il est sur une montagne qui s'élève non loin de la rivière qu'on aperçoit. Cet ancien édifice, environné de murailles et de tranchées, ainsi que l'indique son nom saxon, servait avant la conquête d'habitation aux rois d'Angleterre: les murs extérieurs semblent avoir été construits par les Normands, mais le donjon porte l'empreinte d'une haute antiquité. Il est situé sur une côte dans un angle de la cour intérieure, et forme un cercle complet d'environ vingt-cinq pieds de diamètre; le mur est d'une épaisseur énorme, et est soutenu par six arcs-boutans qui partent de la demi-lune, et flanquent la tour qu'ils paraissent supporter. Les arcs-boutans massifs sont creux vers le sommet, et se terminent par des espèces de tourelles qui communiquent avec l'intérieur de la tour morne. Vu à une certaine distance, cet énorme édifice avec son bizarre entourage offre autant de charmes aux yeux d'un amateur du pittoresque, que l'intérieur du château présente d'intérêt à l'antiquaire avide dont l'imagination se transporte aux temps de l'heptarchie. On montre dans le voisinage du château un monticule qui passe pour être le tombeau du célèbre Hengist. D'autres monumens de la plus grande antiquité, et tous dignes de curiosité, existent dans le cimetière voisin.
Quand Richard Coeur-de-Lion et sa suite approchèrent de cet édifice, d'une architecture grossière mais imposante, il n'était pas comme aujourd'hui entouré de fortifications extérieures; l'architecte saxon avait épuisé son art pour défendre la tour principale: le reste ne consistait qu'en une barrière de palissades.
Une énorme bannière noire, qui flottait au sommet d'une tour, annonçait qu'on était encore occupé à célébrer les obsèques de son dernier maître; elle ne portait aucun emblème de la qualité ni du rang du défunt: car les armoiries étaient encore très nouvelles parmi les chevaliers normands, et tout-à-fait inconnues des Saxons; mais au dessus de la grille on voyait une autre bannière qui portait la figure grossièrement peinte d'un cheval blanc, indiquant la nation et le rang du défunt par le symbole bien connu de Hengist et de ses guerriers. Les environs du château offraient une scène animée: car à cette époque d'hospitalité des banquets funéraires préparés en grand nombre, invitaient à s'y asseoir quiconque se présentait, puisque non seulement les parens les plus éloignés, mais encore tous les passans avaient droit d'y prendre part. Les richesses et la grandeur d'ame d'Athelstane décédé faisaient qu'on observait cette coutume dans toute sa plénitude.
On voyait donc des troupes nombreuses monter et descendre la colline sur laquelle le château était situé; et quand le roi et sa suite pénétrèrent dans les barrières ouvertes et sans garde, ils furent témoins d'une scène qui ne s'accordait guère avec la cause de ce rassemblement: d'un côté, c'étaient des cuisiniers occupés à faire rôtir des boeufs énormes et des moutons gras; de l'autre, des muids d'ale ou bière étaient placés à la disposition de tous les arrivans. On voyait des groupes de toute espèce dévorant les alimens et buvant la liqueur qu'an abandonnait à leur discrétion; le serf saxon, à moitié nu, oubliait sa demi-année de faim et de soif dans une journée de voracité et d'ivresse; le bourgeois, mieux nourri, choisissait son morceau et discutait sur le talent du brasseur et la qualité de la boisson; quelques uns des plus pauvres parmi la noblesse normande se faisaient aussi reconnaître à leur menton ras et à leurs casaques écourtées autant qu'à l'affectation qu'ils mettaient à se tenir ensemble, jetant de temps en temps un oeil de mépris sur la cérémonie, tout en daignant prendre leur part de tant de libéralité.
Les mendians, bien entendu, y étaient par centaines, parmi lesquels on distinguait quelques soldats errans qui se disaient arriver de la Palestine. Des colporteurs offraient leurs marchandises, des ouvriers demandaient de l'ouvrage, des pèlerins vagabonds, des prêtres de toute sorte, des ménestrels saxons, des bardes errans du pays de Galles, murmuraient des prières et arrachaient quelque hymne de leurs harpes et autres instrumens. L'un dans un panégyrique lamentable faisait entendre les louanges d'Athelstane, un autre dans un long poème généalogique en vers saxons, citait les noms durs et désagréables de ses nobles ancêtres. Les jongleurs, les bouffons, ne manquaient pas, et la cause de cette réunion ne paraissait pas devoir interrompre l'exercice de leur profession: au fait, les idées des Saxons sur ce sujet étaient aussi naturelles que grossières; si le chagrin altérait, il fallait boire; s'il affamait, il fallait manger; s'il attristait, il fallait s'égayer, ou au moins se distraire. Les assistans ne manquaient pas de profiter de tous ces moyens de consolation; seulement de temps à autre comme s'ils se fussent rappelé la cause de leur réunion, les hommes poussaient des gémissemens, et les femmes qui étaient en grand nombre élevaient la voix pour imiter des cris de douleur.
Telle était la scène qui se passait dans la cour du château de Coningsburgh au moment où Richard y arrivait avec sa suite. Le sénéchal, qui ne daignait pas s'occuper des hôtes subalternes qui entraient et sortaient continuellement, fut frappé du maintien du monarque et d'Ivanhoe, surtout il lui semblait que les traits de ce dernier lui étaient connus. D'ailleurs la présence de deux chevaliers, car tel l'indiquait leur costume, était un événement assez rare dans une solennité Saxonne, pour être considéré comme un honneur rendu au défunt et à sa famille. Dans son habit de deuil et tenant à la main la baguette blanche, marque de son office, l'important personnage fit ranger les convives de toute classe, conduisant ainsi Richard et Ivanhoe jusqu'à l'entrée de la tour; Gurth et Wamba y eurent bientôt trouvé des connaissances, et ne se permirent pas d'avancer plus loin jusqu'à ce que leur présence devînt nécessaire.
CHAPITRE XLII.
«Je les vis suivre le corps de Marcello, et il y avait une mélodie solennelle dans les chants, les larmes et les élégies, comme on en remarque au lit de mort des grands.» Ancienne comédie.
La manière d'entrer dans la grande tour du château de Coningsburgh est toute particulière et tient de la rustique simplicité des temps reculés où fut construit cet édifice. Les marches raides et étroites conduisent à une petite porte du côté du sud, par laquelle l'antiquaire explorateur peut encore, ou du moins pouvait, il y a peu d'années, gagner un escalier pratiqué dans l'épaisseur du gros mur de la tour et conduisant au troisième étage; car les deux premiers n'étaient que des donjons ou cachots qui ne recevaient ni air, ni jour, si ce n'est par un trou carré dans le troisième étage, d'où il paraît que l'on communiquait avec une échelle. On montait aux appartemens supérieurs, c'est-à-dire au quatrième ou dernier étage, par des escaliers pratiqués dans les arcs-boutans extérieurs.
Ce fut par cette entrée difficile et compliquée que le bon roi Richard suivi de son fidèle Ivanhoe pénétra dans la grande salle en rotonde, formant la totalité du troisième étage. Le dernier eut le temps de se couvrir la figure avec son manteau, comme il avait été convenu, afin de ne se faire reconnaître de son père que lorsque le roi lui en donnerait le signal.
Là se trouvaient rassemblés autour d'une grande table en bois de chêne environ douze représentans les plus distingués des familles saxonnes des contrées adjacentes; tous vieillards ou du moins hommes mûrs; car la plupart des jeunes gens, au grand déplaisir de leurs pères, avaient, comme Ivanhoe, rompu les barrières qui séparaient depuis un demi-siècle les Normands vainqueurs des Saxons vaincus. L'air grave et triste de ces hommes vénérables, leur silence étudié, formait un contraste frappant avec le bruit des orgies qu'on célébrait dans la cour extérieure. Leurs cheveux blancs, leur longue barbe, leur tunique modelée sur des coutumes antiques, et leurs grands manteaux noirs, avaient une singulière analogie avec le lieu dans lequel ils se trouvaient, et leur donnaient l'air d'une troupe des adorateurs de Wodin, rappelés à la vie pour pleurer la décadence de leur gloire nationale.
Cedric, assis sur le même rang que ses compatriotes, semblait néanmoins, par un consentement unanime, agir comme chef de l'assemblée. À l'aspect de Richard, qu'il ne connaissait que sous le nom de valeureux chevalier du cadenas, il se leva gravement et le salua suivant l'usage des Saxons, en prononçant les mots de waes hael, votre santé, et en levant en même temps une coupe à la hauteur de sa tête. Le roi qui n'ignorait pas les usages de ses sujets anglais, répondit au salut par les mots drink hael, je bois à votre santé, et il prit la coupe que lui offrit l'échanson. Cedric usa de la même courtoisie envers Ivanhoe, qui répondit à son père en inclinant seulement la tête, de peur que sa voix ne le fît reconnaître.
Lorsque fut terminée cette cérémonie préliminaire, Cedric se leva, et présentant sa main à Richard le conduisit dans une petite chapelle rustique près d'un des arcs-boutans. Comme il n'y avait d'autre ouverture qu'une étroite barbacane, le lieu eût été environné de ténèbres, si deux grossiers flambeaux n'y eussent répandu un peu de lumière au milieu d'un nuage de fumée, et à l'aide de laquelle on apercevait un toit formé en voûte, des murailles nues, un petit autel en pierres non polies, et un crucifix également en pierre.
Devant cet autel était placée une bière, à chaque côté de laquelle on voyait trois prêtres à genoux, un chapelet à la main, et qui murmuraient des prières avec tous les signes de la plus grande dévotion extérieure. C'étaient des moines du couvent de Saint-Edmond, en faveur desquels la mère du défunt avait fait un legs considérable, en échange de prières promises par eux pour le repos de l'aine de son fils Athelstane. Aussi presque tout le couvent se trouvait là réuni, excepté le frère sacristain, vu qu'il était boiteux. Les moines se relevaient d'heure en heure autour de la bière, et pendant que six d'entre eux priaient, les autres se livraient dans la cour aux sensualités de la gastronomie. En exerçant cette pieuse garde, les bons moines avaient bien soin de ne pas interrompre leurs hymnes un seul instant, de peur que Zernebock, l'ancien appollyon, ou démon des Saxons, ne saisît ce moment pour s'emparer de l'ame du pauvre Athelstane. Ils ne veillaient pas moins à ce qu'aucun laïque ne s'avisât de toucher au poêle qui couvrait la bière, lequel ayant été employé aux funérailles de Saint-Edmond, se fût trouvé profané par un semblable attouchement. Si toutes ces attentions dévotes pouvaient être de quelque utilité au défunt, il avait droit de les attendre des moines de Saint-Edmond, puisque outre cent marcs d'or que sa mère leur avait payés pour la rançon de l'ame de son fils, elle avait annoncé l'intention de laisser après le décès de ce dernier tous ses biens à ce couvent, pour assurer à son fils, à son mari et à elle-même des prières perpétuelles.
Richard et Wilfrid suivirent le saxon Cedric dans la chambre du mort, où, comme leur guide leur indiquait d'un air solennel la bière d'Athelstane moissonné avant le temps, ils suivirent son exemple en s'agenouillant et en faisant le signe de la croix, et une courte prière pour le repos de l'ame du défunt.
Cet acte de pieuse charité accompli, Cedric leur fit signe de le suivre, et montant quelques marches d'un pas grave et sans bruit, il ouvrit avec une grande précaution la porte d'un petit oratoire adjacent à la chapelle. C'était une pièce carrée d'environ huit pieds, éclairée par deux barbacanes, où descendaient alors les derniers rayons du soleil couchant, qui leur firent apercevoir une femme dont la figure respectable offrait encore des traces de sa première beauté. Sa longue robe de deuil et son voile flottant de crêpe noir relevaient la blancheur de sa peau, et la beauté de sa chevelure aux tresses d'or, où le temps n'avait pu encore mêler son empreinte argentée. Sa contenance exprimait le plus profond chagrin, uni pourtant à la résignation. Sur une table de pierre, devant elle, on voyait un crucifix en ivoire, et un missel dont les marges étaient richement enluminées et ornées d'agrafes d'argent avec les coins de même métal.
«Noble Edith, dit le Saxon Cedric après avoir gardé un moment le silence, comme pour donner à Richard et à Wilfrid le temps de considérer la dame de ce château, voilà de dignes étrangers qui viennent prendre part à tes chagrins, et celui-ci spécialement est le vaillant chevalier qui combattit si vaillamment pour la délivrance de celui que nous pleurons en ce jour.»
«Je prie sa valeur d'agréer mes remerciemens, répondit la dame, quoiqu'il ait plu à Dieu que cette valeur ne pût sauver mon fils; je remercie également l'étranger et son compagnon de la courtoisie qui les a portés à visiter la veuve d'Adeling, la mère d'Athelstane dans un moment de deuil et de lamentations. En remettant ces hôtes à vos soins hospitaliers, mon digne parent, je suis certaine qu'ils seront bien accueillis dans cette demeure.»
Les deux hôtes saluèrent humblement la mère affligée, et ils se retirèrent avec leur guide. Celui ci les fit monter par un escalier tournant dans un autre appartement au dessus de la chapelle et de même grandeur. Avant que la porte fût ouverte, un chant mélancolique et lent se fit entendre. C'était un hymne que lady Rowena et trois autres jeunes filles chantaient pour le repos de l'ame du défunt. En voici quelques strophes, les seules qui aient été conservées:
L'homme n'est que poussière, Dans l'horreur des tombeaux Sa dépouille grossière Va terminer ses maux, Et nourrir dans la bière L'avide fourmilière Des rampans vermisseaux. Ton ame est envolée En des lieux inconnus, Et sera consolée Au séjour des vertus; Elle oubliera ses peines Et les terrestres haines Au milieu des élus. Par ta grâce, ô Marie! Abrège notre vie Qu'assiégent les tourmens; Jusqu'à ce que l'aumône, Et quelques voeux fervens, Nous gagnent la couronne Qu'à leur trépas Dieu donne Aux vertueux vivans.
Tandis que l'on chantait cet hymne à voix demi-basse et triste, Cedric s'avança, et les deux autres se trouvèrent devant une vingtaine de jeunes Saxonnes appartenant à d'illustres familles, et dont les unes travaillaient à broder, autant que leur habileté et leur goût le permettaient, un grand poêle de soie destiné à couvrir le cercueil d'Athelstane, pendant que les autres, recueillant des fleurs dans des paniers placés devant elles, en formaient des guirlandes de deuil. L'extérieur de ces jeunes filles était décent, s'il n'annonçait pas une profonde affliction: parfois un chuchotement ou un sourire attirait à quelques unes la réprimande de matrones plus graves; et quelques autres semblaient plus attentives à examiner leurs guirlandes qu'à réfléchir sur cette pompe funéraire. Enfin, si nous devons dire toute la vérité, la venue de deux étrangers causa des distractions à ces belles Saxonnes, qui jetèrent sur eux plus d'une oeillade à la dérobée. Lady Rowena, trop fière pour être vaine, les salua d'un air imposant et gracieux à la fois. Sa physionomie était sérieuse sans annoncer l'abattement; il peut se faire que la jeune Saxonne eût une tristesse profonde, mais alors il est probable que l'incertitude où elle était sur le destin d'Ivanhoe n'y avait pas moins de part que la mort d'Athelstane son parent.
Quant à Cedric, dont l'esprit n'était pas toujours bien clairvoyant, il crut lire cependant sur la figure de sa pupille un chagrin plus grand que sur celle de ses autres compagnes, et il jugea convenable d'en expliquer la cause aux deux étrangers, en leur disant que sa main avait été promise au noble Athelstane. Il est probable qu'une pareille confidence n'augmenta point l'affliction de Wilfrid à l'égard du deuil que célébrait Cedric.
Ayant ainsi introduit en forme ses hôtes dans les divers appartemens où l'on célébrait les obsèques d'Athelstane, Cedric les conduisit dans une salle destinée, comme il le déclara, aux personnes de distinction qui assisteraient à ces funérailles, et qui n'ayant eu que de légères liaisons avec le défunt, ne pouvaient naturellement manifester le même regret que ses parens et ses amis. Il les assura qu'on ne leur laisserait manquer de rien, et il était au moment de se retirer quand le chevalier noir le retint par la main.
«Je désire vous rappeler, noble thane, lui dit-il, que lorsque nous nous séparâmes dernièrement, vous me promîtes de m'accorder une faveur en reconnaissance du service que j'avais eu l'avantage de vous rendre.»--«Il est accordé d'avance, noble chevalier, dit Cedric, quoique dans un moment si triste...»--«J'y ai de même pensé, dit le roi; mais le temps presse, et l'occasion ne me semble pas si mal choisie qu'on pourrait le croire....; car en fermant la tombe du noble Athelstane, nous devrions y déposer certains préjugés et de certaines opinions.»--«Sire chevalier du cadenas, répondit Cedric le visage coloré de honte, et en interrompant le monarque à son tour, je me flatte que le don que vous avez à réclamer de moi vous regarde, et personne autre; car en ce qui concerne l'honneur de ma maison, il paraîtrait peu convenable, selon moi, qu'un étranger s'en occupât.»
«Aussi ne veux-je m'en occuper, dit le roi avec douceur, qu'autant que vous me regarderez comme partie intéressée. Jusqu'ici vous ne m'avez connu que sous le nom de chevalier noir ou du cadenas; reconnaissez maintenant en moi Richard Plantagenet.»--«Richard d'Anjou!» s'écria Cedric en reculant et dans la plus grande surprise.--«Non, noble Cedric, dit le roi, Richard d'Angleterre, dont le plus cher intérêt, le plus ardent désir, est de voir tous ses enfans unis ensemble et ne faisant qu'un seul peuple. Eh bien, noble thane, ton genou ne pliera-t-il point devant ton prince?»--«Jamais il n'a fléchi devant le sang humain,» répondit Cedric.
«Eh bien! réserve ton hommage, dit le monarque, jusqu'à ce que j'aie prouvé que j'y ai des droits par la protection que j'accorderai aux Normands et aux Anglais.»--«Prince, répliqua Cedric, j'ai toujours rendu justice à ta bravoure et à ton mérite. Je n'ignore pas non plus tes droits à la couronne, comme descendant de Mathilde, nièce d'Edgar Atheling, et fille de Malcolm d'Écosse. Mais Mathilde, quoique du sang royal saxon, n'était pas héritière de la monarchie.»
«Je ne veux pas discuter mon titre avec toi, noble thane, dit Richard; mais jette les yeux autour de toi, et dis-moi si tu en vois quelque autre qui puisse être mis dans la balance avec le mien.»--«Et tes pas errans t'ont-ils donc conduit jusqu'ici, prince, pour me parler ainsi? dit Cedric. Me reprocher la ruine de ma race avant que la tombe se soit fermée sur le dernier rejeton de la royauté saxonne.» Sa figure s'animait à mesure qu'il parlait. «C'est un acte d'audace!... de témérité!»--«Non, par la sainte croix! répliqua le roi, j'ai agi avec cette confiance franche qu'un homme brave peut mettre dans un autre, sans l'ombre la plus légère de danger.»
«Tu dis bien, sire roi, dit Cedric, car roi je te reconnais, et roi tu seras, en dépit de ma faible opposition. Je n'ose employer le seul moyen que j'aurais de l'empêcher, quoique tu m'aies donné une forte tentation d'en faire usage, et que ce moyen soit à ma portée.»
«Parlons maintenant, dit le roi, du don que j'ai à te demander, et que je ne te demanderai pas avec moins de confiance, quoique tu aies contesté la légitimité de ma souveraineté. Je requiers de toi, comme homme qui gardes ta parole sous peine d'être tenu pour un homme sans foi, parjure et nidering, de pardonner et rendre ton affection paternelle au brave chevalier Wilfrid d'Ivanhoe. Tu conviendras que j'ai un grand intérêt dans cette réconciliation, celui du bonheur de mon ami, celui de mettre fin à toute dissension entre mes fidèles et loyaux sujets.»