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Ivanhoe (4/4)

LE RETOUR DU CROISÉ. (continued 3)

Albert Montémont translation

«Et c'est là Wilfrid,» dit Cedric en tendant la main à son fils.--«Mon père! mon père! dit Ivanhoe en se jetant aux pieds de Cedric, accorde-moi ton pardon.»

«Tu l'as, mon fils, dit Cedric en le relevant. Le fils d'Hereward sait tenir sa parole, même quand il l'a donnée à un Normand. Mais je voudrais te voir prendre les vêtemens et le costume de tes ancêtres anglais; point de manteaux courts, de bonnets bizarres, de plumes fantastiques, dans ma maison, où je ne veux voir que la décence. Celui qui veut être le fils de Cedric doit se montrer le descendant d'ancêtres anglais. Tu voudrais me parler, ajouta-t-il en prenant un air grave, mais je devine le sujet. Lady Rowena doit porter le deuil pendant deux ans, comme si elle eût été fiancée à l'époux qui lui était destiné. Tous nos ancêtres saxons nous désavoueraient si nous songions à une nouvelle union avant que la tombe de celui auquel elle devait donner sa main, de celui qui, par sa naissance et par ses aïeux, était le plus digne d'elle, soit irrévocablement fermée. L'ombre d'Athelstane lui-même briserait son cercueil encore humide de son sang, et apparaîtrait devant nous pour nous défendre de déshonorer ainsi sa mémoire.»

On eût dit que les dernières paroles de Cedric avaient conjuré un spectre; car à peine les eut-il prononcées que la porte s'ouvrit et qu'Athelstane, couvert des enveloppes d'un mort, se présenta devant eux, le visage pale, les yeux hagards et comme une ombre qui sort du tombeau.

L'effet que cette apparition produisit sur les personnages présens fut épouvantable au delà de toute expression. Cedric recula jusqu'à ce que le mur de l'appartement ne lui permît pas d'aller plus loin; et s'y appuyant, comme ne pouvant plus se soutenir, porta ses regards sur la figure de son ami, dont les yeux paraissaient fixes et la bouche incapable de se fermer. Ivanhoe faisait des signes de croix, récitait des prières en saxon, en latin, en français, suivant que sa mémoire les lui fournissait, pendant que Richard disait Benedicite, et jurait Mort de ma vie!

En même temps on entendit un bruit horrible qui se faisait dans les appartemens inférieurs de la maison. Les uns criaient: «Saisissez ces traîtres de moines;» d'autres: «Jetez-les dans le cachot;» d'autres enfin: «Précipitez-les du haut des murailles.»--«Au nom de Dieu! dit Cedric s'adressant à celui qui lui semblait être le spectre de son ami mort, si tu es encore mortel, parle; si tu es une ame séparée de son corps, dis-moi pourquoi tu viens visiter de nouveau cette terre, et si je puis faire quelque chose pour ton repos. Vivant ou mort, noble Athelstane, parle à Cedric.»

«Je parlerai, dit le spectre d'un ton calme, lorsque j'aurai repris haleine et que vous m'en donnerez le temps. Vivant, dis-tu? Je le suis autant que peut l'être celui qui a été nourri de pain et d'eau pendant trois jours, qui m'ont paru trois siècles. Oui, de pain et d'eau, père Cedric. Par le ciel et par les saints qui s'y trouvent, meilleure nourriture n'a pas passé par mon gosier pendant trois grands jours, et c'est par un coup de la Providence que je suis ici pour vous le dire.»--«Mais, noble Athelstane, dit le chevalier noir, je vous ai vu moi-même renversé par le farouche templier vers la fin de l'assaut donné à Torquilstone; et comme je l'ai cru et comme Wamba l'a rapporté, vous aviez eu la tête fendue jusqu'aux dents.»

«Vous avez mal cru, sire chevalier, dit Athelstane, et Wamba a menti. Mes dents sont en bon ordre, et je vous en donnerai la preuve tout à l'heure en soupant. Toutefois ce n'est pas grace au templier, dont l'épée tourna dans sa main de manière que je ne fus frappé que du plat. Si j'avais eu mon casque d'acier sur la tête, je n'y aurais pas plus fait attention qu'à une paille, et je lui aurais appliqué une riposte qui lui aurait ôté tout espoir d'effectuer sa retraite. Mais enfin je fus renversé, étourdi à la vérité, mais non blessé. D'autres, tant de l'un que de l'autre parti, furent renversés et tués sur moi, en sorte que je ne repris mes sens que lorsque je me trouvai dans un cercueil qui, fort heureusement pour moi, était ouvert, placé devant l'autel de l'église de Saint-Edmond. J'éternuai plusieurs fois, je soupirai, je gémis, je m'éveillai, et j'étais au moment de me lever, lorsque le sacristain et l'abbé, tout pleins de terreur, accoururent au bruit, surpris sans doute, mais nullement satisfaits, de voir vivant un homme dont ils avaient espéré être eux-mêmes les héritiers. Je demandai du vin: on m'en donna; mais il avait sans doute été fortement drogué, car je m'endormis encore plus profondément qu'auparavant, et je ne me réveillai qu'au bout de plusieurs heures. Mes bras étaient étendus et enveloppés, mes pieds si fortement liés, que les chevilles m'en font mal seulement d'y penser; le lieu complétement noir, les oubliettes, je m'imagine, de ce maudit couvent, et, comme me le fit conjecturer l'odeur cadavéreuse, humide, étouffante, un caveau, un lieu de sépulture. Je me faisais déjà d'étranges idées sur ce qui venait de m'arriver, lorsque la porte de mon affreux donjon tourna en criant sur ses gonds, et je vis entrer deux scélérats de moines. Ne voulaient-ils pas me persuader que j'étais en purgatoire? Mais je connaissais trop bien la voix poussive, la respiration courte, du père abbé. Saint Jérémie! quelle différence de ce ton à celui avec lequel il me demandait une autre tranche de venaison! Ce chien-là a fait bombance avec moi depuis Noël jusqu'aux Rois.»

«Patience, noble Athelstane, dit le roi, reprenez haleine; racontez votre histoire à loisir; sur mon honneur, le récit de cette histoire est aussi intéressant que la lecture d'un roman.»--«C'est possible, dit Athelstane, mais, par la croix de Bromeholm, il ne s'agit pas ici de roman. Un pain d'orge et une cruche d'eau, voilà tout ce qu'ils m'ont donné, ces vilains scélérats que mon père et que moi-même avons enrichis, dans un temps où ils n'avaient pour toute ressource que les tranches de lard et les mesures de grain que, par leurs cajoleries, ils ont obtenues de pauvres et misérables serfs en échange de leurs prières. Repaire infâme de sales, ingrates, abominables vipères! un pain d'orge et une cruche d'eau pour moi, pour un bienfaiteur tel que moi! Mais je les enfermerai dans leur tanière, dussé-je être excommunié.»--«Mais, au nom de la sainte Vierge, noble Athelstane, dit Cedric, saisissant la main de son ami, comment es-tu échappé à ce péril imminent? Leurs coeurs se sont-ils laissé toucher?»

«Toucher! répéta Athelstane; le soleil peut-il fondre les rochers? J'y serais encore sans un mouvement dans le couvent, occasionné, à ce que je vois, par la procession des moines qui venaient pour assister au repas des funérailles, tandis qu'ils savaient fort bien où et comment ils m'avaient enterré tout vivant. J'entendis le chant rauque de leurs psaumes, ne me doutant guère qu'ils étaient occupés à prier pour le repos de l'ame de celui qu'ils faisaient mourir de faim. Ils partirent cependant, et j'attendis long-temps un renouvellement de nourriture, ce qui n'était pas fort étonnant parce que le goutteux sacristain s'occupait plus de sa cuisine que de la mienne. Il arriva enfin d'un pas chancelant, et exhalant autour de sa personne une forte odeur de vin et d'épices. La bonne chère avait attendri son coeur, car, au lieu de ma précédente provision, il me laissa une tranche de pâté et un flacon de vin. Je mangeai, je bus et me sentis fortifié; et pour surcroît de bonheur, le sacristain, trop vieux pour remplir convenablement les devoirs de sa place, ferma la porte à clef, à la vérité, mais de manière que le pêne resta en dehors de la gache, et que la porte resta entr'ouverte. La lumière, la nourriture, le vin, stimulèrent mon invention. L'anneau auquel mes chaînes étaient attachées était plus rouillé que le scélérat d'abbé ni moi-même n'avions supposé, car le fer même ne pouvait résister à l'action de l'humidité dans ce donjon infernal.»

«Reprends haleine, noble Athelstane, dit Richard, et goûte quelques rafraîchissemens avant de continuer ta narration.»--«Rafraîchissemens? dit Athelstane, j'en ai pris cinq fois aujourd'hui, et néanmoins une tranche de cet appétissant jambon ne ferait pas de mal à votre affaire. Voulez-vous bien, beau sire, me faire raison d'un coup de vin?»

Les convives, bien que plongés encore dans le plus grand étonnement, burent à la santé de leur ami ressuscité, qui continua son récit. Ses auditeurs étaient maintenant plus nombreux que lorsqu'il avait commencé; car Édith, qui avait donné quelques ordres nécessaires pour arranger le château, avait suivi le mort-vivant jusqu'à l'appartement destiné aux étrangers, suivi du nombre de personnes, tant hommes que femmes, que la chambre avait pu contenir; tandis que d'autres, se pressant en foule sur l'escalier, recevaient une édition fautive de l'histoire, et la transmettaient encore plus inexactement à ceux qui étaient plus bas, lesquels la faisaient passer à la foule qui se trouvait au dehors, de manière à rendre le fait réellement méconnaissable.

Athelstane reprit ainsi le fil de sa narration: «Voyant que ma chaîne ne tenait plus à l'anneau, je me traînai au haut de l'escalier aussi bien que le peut un homme chargé de fers et affaibli par le jeûne; et après avoir marché long-temps à tâtons, le chant d'un gai couplet dirigea mes pas jusque dans un appartement où le digne sacristain, sauf respect, était occupé à dire la messe du diable avec un gros frère en froc et en capuchon, un drôle à larges épaules, qui avait plutôt l'air d'un voleur que d'un homme d'église. Je me précipitai au milieu d'eux; et le linceul qui me couvrait, et le bruit que faisaient mes chaînes en s'entrechoquant, me firent paraître plutôt comme un habitant de l'autre monde que de celui-ci. Tous les deux restèrent pétrifiés: mais lorsque j'eus renversé le sacristain d'un coup de poing, son compagnon m'allongea un coup d'un énorme bâton.»

«Je parierais la rançon d'un comte, dit Richard, que c'était notre frère Truck.»--«Qu'il soit le diable s'il veut, dit Athelstane; toujours est-il que fort heureusement il manqua son coup, et que, lorsque je m'approchai pour lutter avec lui, il s'enfuit à toutes jambes. Je ne perdis pas de temps à débarrasser les miennes au moyen de la clef du cadenas que je trouvai parmi celles du trousseau du sacristain; j'avais même quelque envie de lui casser la tête avec le paquet de clefs; mais le souvenir de la tranche de pâté et du flacon de vin que le drôle m'avait donnés dans mon cachot vint attendrir mon coeur, et, me contentant de lui allonger deux bons coups de pied, je le laissai étendu sur le plancher. Je mangeai un morceau de viande et bus quelques verres de vin faisant partie du régal que les deux vénérables frères avaient préparé. J'allai à l'écurie où je trouvai, dans un endroit séparé, un de mes meilleurs palefrois destiné probablement à l'usage particulier du père abbé. Je suis venu ici de toute la vitesse de mon cheval, hommes et femmes fuyant devant moi partout où je passais, me prenant pour un spectre, d'autant plus que, pour ne pas être reconnu, j'avais fait retomber le linceul sur mon visage. Je n'aurais même pu entrer dans mon propre château, si l'on ne m'eût pris pour le pierrot d'un jongleur, qui amuse la foule dans la cour du château, à l'occasion des funérailles de son seigneur. Le concierge a sans doute cru, d'après mon costume, que je devais jouer un rôle dans la farce du joueur de gobelets, et il m'a laissé entrer. Je n'ai fait que me découvrir à ma mère, manger un morceau à la hâte, et je suis venu vous chercher, mon noble ami.»

«Et vous m'avez trouvé, dit Cedric, prêt à reprendre notre noble projet de recouvrer l'honneur et la liberté. Je te dis que jamais jour plus favorable que celui de demain ne se lèvera pour délivrer la race saxonne.»--«Ne me parle pas de délivrer qui que ce soit, dit Athelstane; c'est bien assez que je me sois délivré moi-même. Ce qui m'occupe davantage, c'est de punir ce scélérat d'abbé. Je veux le faire pendre au haut du château de Coningsburgh avec sa chape et son étole; et si l'escalier est trop étroit pour laisser passer son énorme panse, je le ferai hisser au moyen d'une corde et d'une poulie.»--«Mais, mon fils, dit Édith, considère son sacré caractère.»

«Considérez mes trois jours de jeûne, répliqua Athelstane. Je veux qu'ils périssent tous, pas un d'excepté. Front-de-Boeuf a été brûlé vif pour un moindre sujet. Du moins, il tenait bonne table pour ses prisonniers; seulement il y avait trop d'ail dans le dernier plat de potage. Mais ces hypocrites, ingrats coquins, flatteurs parasites, qui sont venus si souvent s'asseoir à ma table sans y être invités, qui ne m'ont donné ni potage, ni ail! par l'ame d'Hengist, ils périront.»

«Mais le pape, mon noble ami, dit Cedric...»--«Mais le diable, mon noble ami, répondit Athelstane... Ils mourront, et il n'en sera plus question. Quand ils seraient les meilleurs de la terre, le monde ira tout aussi bien sans eux.»--«Fi! noble Athelstane, dit Cedric; oublie ces misérables dans un moment où une carrière de gloire s'ouvre devant toi. Dis à ce prince normand, Richard d'Anjou, que tout Coeur-de-Lion qu'il est, il ne montera pas sur le trône d'Alfred, sans qu'il lui soit disputé, tant qu'il existera un descendant mâle du saint confesseur.»

«Quoi! s'écria Athelstane, est-ce là le noble roi Richard?»--«C'est Richard Plantagenet lui-même, dit Cedric; néanmoins je n'ai pas besoin de te rappeler qu'étant venu ici de sa libre volonté, tu ne peux lui faire aucun mal, ni le retenir prisonnier. Tu sais fort bien quel est ton devoir envers lui comme son hôte.»

«Oui, par ma foi, dit Athelstane, et mon devoir comme son sujet en outre; car me voici prêt à lui rendre foi et hommage, de mon coeur et de ma main.»--«Mon fils, dit Édith, songe à tes droits.»--«Songe à la liberté de l'Angleterre, prince dégénéré, dit Cedric.»--«Ma mère, mon ami, dit Athelstane, trève, je vous prie, de représentations. Du pain et de l'eau, et un donjon, sont une puissance merveilleusement efficace pour modifier l'ambition, et je sors du tombeau plus sage que je n'y étais descendu. La moitié de ces vaines folies m'étaient soufflées à l'oreille par le perfide abbé Wolfram, et vous pouvez juger maintenant si c'était là un conseiller bien digne de confiance. Depuis que tous ces complots ont été mis en agitation, je n'ai eu que marches précipitées, indigestions, coups, meurtrissures, emprisonnement et famine; outre que tout cela ne peut s'effectuer que par le massacre de plusieurs milliers de gens qui n'en peuvent mais, et qui sans cela auraient été fort tranquilles. Je vous dis que je veux être roi seulement dans mes propres domaines, et que mon premier acte de souveraineté sera de faire pendre l'abbé.»

«Et ma pupille Rowena, dit Cedric, j'espère que vous n'avez pas l'intention de l'abandonner?»--«Père Cedric, dit Athelstane, soyez raisonnable. Lady Rowena ne veut pas de moi; elle aime le petit doigt du gant de mon cousin Wilfrid plus que ma personne tout entière: la voilà prête à en convenir. Ne rougis pas, ma belle parente; il n'y a pas de honte à préférer un chevalier qui a ses entrées à la cour, à un franklin qui habite les champs. Ah! il ne faut pas rire non plus, Rowena; car, Dieu sait, un costume de mort et un visage amaigri ne sont pas des objets propres à inspirer la gaîté. Au surplus, si tu veux absolument rire, je vais t'en fournir un meilleur sujet. Donne-moi ta main, ou plutôt prête-la-moi, car je ne te la demande qu'à titre d'amitié. Tiens, cousin Wilfrid d'Ivanhoe, je renonce et j'abjure en ta faveur... Eh bien! par saint Dunstan, notre cousin Wilfrid s'est éclipsé. Et cependant, à moins que mes yeux ne m'aient fait illusion par suite du long jeûne que j'ai souffert, je l'ai vu là il n'y a qu'un moment.»

Tous les regards se portèrent autour de l'appartement; on demanda des nouvelles d'Ivanhoe: il avait disparu. On apprit qu'un juif était venu le demander, et qu'après un court entretien il avait demandé Gurth et ses armes, et avait quitté le château.

«Belle cousine, dit Athelstane en s'adressant à Rowena, si je pouvais penser que cette disparition subite d'Ivanhoe ne fût pas occasionnée par les motifs les plus puissans, je reprendrais...»

Mais il n'avait pas plus tôt lâché la main de Rowena, en voyant qu'Ivanhoe avait disparu, que la belle lady, qui trouvait sa situation fort embarrassante, avait profité de cette occasion pour sortir de l'appartement. «Sûrement, dit Athelstane, de tous les êtres qui vivent, les femmes sont ceux à qui on doive le moins se fier, excepté toutefois les abbés et les moines. Je veux être un infidèle, si je ne m'attendais pas à un remerciement de sa part, peut-être même à un baiser par dessus le marché. Ces maudits vêtemens de mort sont sûrement ensorcelés; tout le monde me fuit. C'est donc à vous que je m'adresse, noble roi Richard, pour vous offrir de nouveau foi et hommage que, comme fidèle sujet...» Mais le roi Richard aussi avait disparu, et personne ne savait où il était allé. À la fin, on apprit qu'il était descendu en toute hâte dans la cour, qu'il avait fait venir le juif qui avait parlé à Ivanhoe, et qu'après un moment d'entretien il avait donné l'ordre de monter tout de suite à cheval, avait sauté lui-même sur le sien, forcé le juif à en prendre un autre, et était parti d'un train qui faisait dire à Wamba qu'il ne donnerait pas un sou de la peau du vieux juif.

«Par tout ce qu'il y a de plus saint! dit Athelstane, il n'est pas possible de douter que Zernebock ne se soit emparé de mon château pendant mon absence. Je reviens enveloppé d'un linceul, gage de la victoire que j'ai remportée sur mon tombeau, et tous ceux à qui je m'adresse disparaissent au seul son de ma voix. Mais tout ce que je dirais ne servirait de rien. Allons, mes amis, tous ceux qui sont restés autour de moi, veuillez me suivre à la salle de banquet, de crainte qu'il n'y ait encore quelque disparition. J'espère que nous trouverons encore le buffet assez bien garni pour célébrer les obsèques d'un noble saxon, et ne restons pas plus long-temps ici; car, qui sait si le diable ne viendrait pas aussi nous enlever notre souper?»

CHAPITRE XLIII.

«Puissent les crimes de Mowbray peser tellement sur son coeur, que le dos de son coursier fougueux soit rompu, brisé, cassé, et jeter le cavalier, tête la première, sur l'arène, comme un lâche poltron.» SHAKSPEARE. Richard II.

TRANSPORTONS NOUS maintenant à l'extérieur du château ou de la commanderie de Templestowe, vers l'heure à laquelle le sort, ou dé sanglant devait être jeté, pour décider de la vie ou de la mort de Rébecca. Tout était en émoi, tout était en mouvement. On eût dit que toutes les campagnes environnantes étaient demeurées désertes, et que leurs habitans s'étaient rendus à quelque fête de village, ou à quelque repas champêtre. Mais le plaisir inhumain de contempler le sang et la mort n'est nullement particulier à ces siècles d'ignorance, bien que dans les combats de gladiateurs, dans les duels, dans les tournois, on fût habitué au spectacle barbare de chevaliers renversés les uns par les autres. De même, de nos jours, où la science des moeurs est plus répandue et mieux comprise, l'exécution d'un criminel, un assaut entre deux boxeurs, un tumulte, une assemblée de réformateurs radicaux, attire, non sans un extrême danger de leur part, une foule immense de spectateurs qui n'ont absolument d'autre intérêt dans l'événement que celui de savoir quelle est la marche que l'on a adoptée, et si les héros du jour seront, comme le disent les tailleurs dans leurs insurrections, des pierres à fusil ou des tas de fumier.

Les regards de cette immense multitude assemblée étaient dirigés sur la porte de la commanderie de Templestowe, afin d'en voir sortir la procession, tandis qu'une foule encore plus nombreuse remplissait déjà les alentours de la lice appartenant à l'établissement. Cet enclos avait été fait sur un terrain adjacent à la commanderie, qu'on avait soigneusement nivelé pour servir aux exercices militaires et aux combats chevaleresques des templiers. Le terrain, qui formait une sorte d'amphithéâtre, était entouré de palissades: et comme les chevaliers étaient bien aises d'avoir des spectateurs de leurs faits d'armes, ils y avaient fait construire des galeries et des banquettes pour la commodité des spectateurs.

Dans la circonstance actuelle on avait placé à l'extrémité orientale un trône destiné au grand-maître, avec des siéges à l'entour pour les commandeurs et les chevaliers de l'ordre. Au dessus flottait l'étendard sacré, appelé le Baucéan, qui était l'enseigne de l'ordre, comme son nom était le cri de ralliement.

À l'autre extrémité de la lice s'élevait une pile de fagots, arrangés autour du poteau, profondément enfoncé dans la terre, de manière à laisser un espace pour que la victime destinée à être consumée pût entrer dans le cercle fatal, et être attachée au poteau avec les chaînes qui y étaient suspendues. À côté de cet appareil de mort se tenaient debout quatre esclaves noirs, dont la couleur et les traits africains, alors peu connus en Angleterre, frappaient de terreur la populace, qui les regardait comme des esprits infernaux occupés à leurs exercices diaboliques. Ces quatre hommes restaient immobiles, excepté que de temps en temps celui qui paraissait être leur chef leur donnait l'ordre de changer, ou de déplacer ce qui devait servir d'aliment à la flamme du bûcher. Ils ne regardaient point la multitude, et, dans le fait, ils semblaient ignorer qu'ils eussent des spectateurs, et ne penser à autre chose qu'à s'acquitter de leur devoir; et lorsqu'ils se parlaient les uns aux autres, et qu'ils ouvraient leurs grosses lèvres, faisant voir leurs dents blanches, comme s'ils souriaient déjà à l'idée de la tragédie qui allait avoir lieu, les paysans épouvantés pouvaient à peine s'empêcher de penser qu'ils étaient les esprits familiers avec lesquels la sorcière avait été en commerce, et qui, attendu que le temps de la société était expiré, se tenaient prêts à assister à son châtiment. Ils se parlaient tout bas les uns aux autres, et se racontaient les prouesses que Satan avait faites dans ces temps de trouble et d'agitation, sans manquer, comme on peut bien se l'imaginer, de lui donner plus que son dû.

«N'avez-vous pas entendu dire, père Dennet, dit un paysan à un vieillard, que le diable a emporté le corps du thane saxon Athelstane de Coningsburgh?»--«Oui, répondit le vieillard, mais aussi il a été obligé de le rapporter, grâce à Dieu et à saint Dunstan.»

«Comment cela?» dit un jeune éveillé vêtu d'un pourpoint vert, brodé en or, et ayant derrière lui un garçon robuste qui portait sa harpe et qui indiquait sa profession. Ce ménestrel paraissait être d'un rang au dessus du vulgaire; car, outre son vêtement brodé, il avait à son cou une chaîne d'argent, à laquelle était suspendu le wrest, ou la clef dont il se servait pour accorder sa harpe. À son bras droit était une plaque d'argent, sur laquelle, au lieu des armes ou de la devise de la famille à laquelle il était attaché, on lisait simplement le mot Sherwood qui y était gravé. «Que voulez-vous dire?» demanda-t-il en se mêlant à la conversation des paysans; «je suis venu chercher ici un sujet de ballade, je serai charmé d'en trouver deux.»

«C'est un fait bien avéré, dit le vieillard, que quatre semaines après la mort d'Athelstane de Coningsburgh....»--«Cela est impossible, dit le ménestrel, car je l'ai vu bien en vie, à l'assaut d'armes d'Ashby de la Zouche.»--«Mort cependant il était, dit le jeune paysan, et même on en a fait la translation, car j'ai entendu les moines de Saint-Edmond chanter pour lui l'office des morts; et, en outre, il y a eu, comme de raison, un superbe banquet d'obsèques, et fêtes de funérailles au château de Coningsburgh, et je m'y serais rendu, sans Mabel Parkins, qui...»

«Hélas! oui, dit le vieillard, Athelstane est mort, et c'est un grand malheur, car l'antique sang saxon...»--«Mais votre histoire, mes amis, votre histoire?» dit le ménestrel d'un air d'impatience.

«Oui, oui, raconte-nous cette histoire,» dit un gros moine, appuyé sur une perche qui tenait le milieu entre un bourdon de pèlerin et un gros bâton, et servait probablement, dans l'occasion, aux deux fins; «votre histoire, dit le moine joufflu, ne lambinez point; nous n'avons pas de temps à perdre.»

«Eh bien donc, plaise à votre révérence, dit Dennet; un ivrogne de prêtre vint rendre visite au sacristain de Saint-Edmond...»--«Il ne plaît pas à ma révérence, répondit l'homme d'église, qu'il existe un animal tel qu'un prêtre ivrogne, ou que, s'il en existait, un laïque se permette d'en parler. Sois honnête, mon ami, et suppose que le saint homme était absorbé dans ses méditations, ce qui rend la tête lourde et les jambes chancelantes, comme si l'estomac était surchargé de vin nouveau; je l'ai éprouvé moi-même.»

«Eh bien donc, reprit le père Dennet, un saint homme vint rendre visite au sacristain de Saint-Edmond; une espèce de prêtre braconnier, qui tue la moitié des daims qui sont volés dans la forêt, qui aime mieux le glouglou de la bouteille que le tintin de la cloche de l'office, et qui préfère une tranche de jambon à dix feuillets de son bréviaire; du reste un bon vivant, un joyeux convive, qui manie un bâton, tend un arc, et danse une ronde aussi bien que qui que ce soit dans l'Yorkshire.»

«Cette dernière phrase, Dennet, dit le ménestrel, t'a sauvé une côte ou deux.»--«Oh! je ne crains rien, dit Dennet; je suis vieux et un peu raide; mais, quand j'ai combattu à Doncaster pour le bélier et sa clochette...»

«Mais l'histoire, ton histoire, mon ami,» répéta le ménestrel.--«Eh bien! l'histoire, la voici, dit Dennet; c'est tout simplement qu'Athelstane de Coningsburgh a été enterré à Saint-Edmond.»--«C'est un mensonge, et un gros mensonge, dit le moine, car je l'ai vu porter à son château de Coningsburgh.»

«Eh bien! racontez donc l'histoire vous-même, dit Dennet, en se tournant d'un air de mauvaise humeur de se voir ainsi contrarié; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que son camarade et le ménestrel parvinrent à lui faire reprendre le fil de son histoire. Ces deux frères sobres, puisque le révérend père veut absolument qu'ils le fussent, dit-il, avaient passé une bonne partie de la journée à boire de l'eau, du vin, que sais-je? quand tout à coup ils entendirent un profond gémissement, un grand bruit de chaînes, et le spectre d'Athelstane dans l'appartement en disant: Ô vous, bergers infidèles...»

«C'est faux, dit le moine en l'interrompant, il n'a rien dit.»--«Oh, oh! frère Truck, dit le ménestrel en tirant le moine à part, vous venez de lancer un autre lièvre, à ce que je vois.»--«Je dis, Allan-a-dale, reprit l'ermite, que j'ai vu Athelstane de Coningsburgh aussi distinctement que les yeux d'un mortel peuvent voir un homme vivant. Il était couvert de son linceul, et exhalait une odeur de sépulcre. Un tonneau de vin des Canaries ne l'effacerait pas de ma mémoire.»

«Bah! dit le ménestrel, c'est pour te moquer de moi que tu me dis cela.»--«Dis que je suis un menteur, répliqua le moine, s'il n'est pas vrai que je lui ai porté un coup avec mon bâton, qui aurait suffi pour terrasser un boeuf, et que le bâton a passé à travers son corps comme si c'eût été une colonne de fumée.»--«Par saint Hubert! dit le ménestrel, voilà une histoire bien étonnante, et bien propre à être mise en ballade sur l'air ancien de: Quel chagrin pour un vieux moine!»

«Riez, si vous voulez, dit frère Truck; mais si jamais tu m'attrapes à chanter une pareille ballade, je consens qu'un nouveau spectre ou le diable m'emporte avec lui, tête première. Non, non, je pris tout de suite la résolution d'assister à quelque bonne oeuvre, comme de voir brûler une sorcière, ou un combat de jugement de Dieu, ou quelque autre acte méritoire.

Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, la grosse cloche de l'église de Saint-Michel de Templestowe, vénérable édifice, situé dans un hameau, à quelque distance de la commanderie, vint mettre fin à leurs discours. Ces sons lugubres parvenaient successivement à l'oreille, ne laissant qu'un intervalle suffisant pour que celui que l'on venait d'entendre se perdît dans le lointain, avant qu'il fût remplacé par un autre. Ce signal solennel, qui annonçait l'approche de la cérémonie, répandit la terreur dans toute l'assemblée, et tous les yeux se tournèrent vers la commanderie, s'attendant à voir paraître le grand-maître, le champion et la criminelle.

Enfin le pont-levis se baissa, les portes s'ouvrirent, et un chevalier, portant le grand étendard de l'ordre, sortit du château, précédé de six trompettes, et suivi des chevaliers commandeurs, marchant deux à deux. Venait ensuite le grand-maître, monté sur un superbe cheval, dont le harnais était de la plus grande simplicité. Derrière lui était Brian de Bois-Guilbert, armé de pied en cap, mais néanmoins sans lance, bouclier, ni épée, que portaient deux écuyers qui le suivaient. Son visage, quoique ombragé en partie par une longue plume qui flottait sur son casque, annonçait un coeur violemment agité de diverses passions, parmi lesquelles on pouvait distinguer l'orgueil qui combattait contre l'irrésolution. Il était empreint d'une pâleur extraordinaire comme un homme qui n'a pas dormi de plusieurs nuits. Néanmoins il conduisait son coursier avec l'aisance et la grâce ordinaire qui convenait à la meilleure lance de l'ordre du Temple. Dans son ensemble il avait l'air imposant; mais, en l'examinant avec attention, on lisait sur ses traits farouches quelque chose qui faisait involontairement détourner les yeux.

À ses côtés étaient Conrad de Mont-Fichet et Albert de Malvoisin, qui faisaient les fonctions de parrains du champion. Ils étaient en costume de paix, portant les vêtemens blancs de l'ordre. Après eux venaient les autres chevaliers compagnons du Temple, avec une longue suite d'écuyers et de pages, vêtus de noir, et qui aspiraient à l'honneur de devenir un jour chevaliers de l'ordre. Enfin ces néophytes étaient suivis d'une troupe de gardes portant la même livrée, et armés de pertuisanes, au milieu desquelles on apercevait la malheureuse accusée, pâle, et marchant lentement, mais avec fermeté, vers le lieu où devait se décider son destin. On l'avait dépouillée de tous ses ornemens, de peur qu'il ne s'y trouvât quelqu'une de ces amulettes que l'on supposait que Satan donnait à ses victimes, pour les priver du pouvoir de faire des aveux, même dans les douleurs de la torture. Une robe blanche, d'une étoffe grossière, avait été substituée à ses vêtemens orientaux; mais il y avait dans tout son air un mélange si exquis de courage et de résignation, que, même sous cet habillement, et sans autre parure que ses longues tresses de cheveux noirs, chaque oeil qui la regardait se remplissait de larmes, et que le bigot le plus endurci déplorait le sort qui avait changé une créature aussi intéressante en un vase de perdition, un objet de courroux et un esclave du démon.

Une foule de personnages appartenant à la commanderie suivaient la victime, tous marchant dans le plus grand ordre, les bras croisés sur la poitrine et les yeux fixés sur la terre. Cette procession s'avança lentement vers l'éminence au sommet de laquelle était le champ clos, et étant entrée dans la lice, en fit le tour, de droite à gauche, et après avoir complété le cercle, s'arrêta. Il s'éleva un tumulte momentané, pendant que le grand-maître descendait de cheval, ainsi que toute sa suite, à l'exception du champion et de ses parrains. Les chevaux furent emmenés hors de la lice par les écuyers qui étaient là pour cet objet.

L'infortunée Rébecca fut conduite au siége noir qui était placé près du bûcher. Au premier regard qu'elle jeta sur le lieu où se faisaient les apprêts effrayans d'une mort aussi épouvantable pour l'ame que douloureuse pour le corps, on la vit tressaillir et fermer les yeux, priant sans doute intérieurement, car elle remuait les lèvres, quoiqu'on n'entendît aucune parole. Au bout d'une minute elle ouvrit les yeux, les fixa sur le bûcher, comme pour familiariser son esprit avec cet objet terrible, et ensuite tourna lentement la tête, naturellement et sans effort.

Pendant ce temps-là le grand-maître s'était assis sur son trône; et lorsque les chevaliers de l'ordre se furent placés à ses cotés et derrière lui, chacun selon son rang, le son fort et prolongé des trompettes annonça que la séance était ouverte. Alors Malvoisin, comme parrain du champion, s'avança et déposa aux pieds du grand-maître le gant de la juive, qui était le gage du combat.

«Valeureux seigneur, éminentissime père, dit-il, voici le brave chevalier Brian de Bois-Guilbert, commandeur de l'ordre du Temple, qui, en acceptant le gage du combat que je dépose maintenant aux pieds de votre révérence, a pris l'engagement de faire son devoir au combat, ce jour, afin de soutenir que cette fille juive, nommée Rébecca, a justement mérité la sentence prononcée contre elle, en chapitre du très saint ordre du Temple de Sion, qui la condamne à mourir comme sorcière; le voici, dis-je, prêt à combattre honorablement, et en vrai chevalier, si tel est le plaisir de votre noble révérence.»

«A-t-il fait serment, demanda le grand-maître, que la querelle est juste et honorable? Faites apporter le crucifix et le te igitur.»--«Éminentissime père, répondit promptement Malvoisin, notre frère ici présent a déjà affirmé la vérité de son accusation entre les mains du brave chevalier Conrad de Mont-Fichet, et il ne doit pas être autrement assermenté, attendu que son adversaire est une infidèle, et que son serment ne saurait être admis.

Le grand maître se contenta de cette explication, à la grande satisfaction d'Albert; car le rusé chevalier avait prévu la grande difficulté, ou plutôt l'impossibilité d'amener Brian de Bois-Guilbert à prêter un pareil serment devant cette assemblée, et avait inventé cette excuse pour lui en éviter le devoir. Le grand-maître, après avoir admis l'excuse d'Albert Malvoisin, commanda au héros de s'avancer et de se mettre en action. Les trompettes sonnèrent de nouveau, et un héraut s'étant avancé fit à haute voix la proclamation suivante: Oyez! oyez! oyez! voici le brave chevalier Brian de Bois-Guilbert prêt à combattre tout chevalier de noble sang qui voudra soutenir la cause de la juive Rébecca, et se charger du privilége à elle accordé de combattre par champion en légitime essoine de son corps; et à tel champion le révérend et valeureux grand-maître ici présent assure le champ impartial, et égal partage de soleil et de vent, et tout ce qui autrement appartient à juste combat.»

Les trompettes sonnèrent de nouveau, et un profond silence régna pendant quelques minutes. «Aucun champion ne se présente pour l'appelante, dit le grand-maître. Héraut, va lui demander si elle attend quelqu'un pour combattre à sa place dans cette cause.»

Le héraut s'approcha de la sellette sur laquelle Rébecca était assise, et Bois-Guilbert tourna subitement la tête de son cheval vers cette partie de la lice, malgré les observations de Malvoisin et de Mont-Fichet, et se trouva à côté de la juive Rébecca en même temps que le héraut «Ceci est-il régulier et conforme aux lois du combat?» demanda Malvoisin au grand-maître.--«Oui, Albert de Malvoisin, répondit Beaumanoir, parce que dans l'appel au jugement de Dieu, nous ne devons pas empêcher les parties d'avoir entre elles des communications qui peuvent tendre à la manifestation de la vérité.»

Cependant le héraut s'adressant à Rébecca, lui dit: «Jeune fille, l'honorable et éminentissime grand-maître demande si tu es préparée à fournir un champion qui veuille combattre en ce moment pour ta défense, ou si tu te reconnais justement condamnée au sort que tu as mérité.»--«Dis au grand-maître, répondit Rébecca, que je maintiens mon innocence et que je ne me reconnais point justement condamnée, ne voulant pas me rendre moi-même coupable de ma mort. Dis-lui que je réclame le délai que les lois lui permettent de m'accorder, pour voir si Dieu, qui accorde à l'homme son secours à la dernière extrémité, me suscitera un libérateur; et lorsque le plus long délai sera passé, que sa volonté soit accomplie.» Le héraut se retira pour porter cette réponse au grand-maître.

«À Dieu ne plaise, dit Lucas de Beaumanoir, que juif ou païen puisse nous accuser d'injustice. Jusqu'à ce que les ombres passent de l'occident à l'orient, nous attendrons pour voir s'il se présente un champion à cette femme infortunée. Lorsque le jour sera arrivé à ce point, qu'elle se prépare à la mort.» Le héraut communiqua les paroles du grand-maître à Rébecca, qui baissa la tête d'un air de soumission, croisa les bras sur sa poitrine, et levant les yeux au ciel, parut attendre d'en haut le secours qu'elle ne pouvait guère se promettre de la part des hommes. Pendant cette pause solennelle, la voix de Bois-Guilbert vint frapper son oreille; ce n'était qu'un murmure, et cependant il la fit tressaillir plus que n'avait paru le faire ce que le héraut lui avait dit.

«Rébecca, dit le templier, m'entends-tu?»--«Je n'ai rien de commun avec toi, homme dur et cruel, répondit l'infortunée.»--«Oui, mais tu comprends mes paroles, dit le templier, car le son de ma voix m'épouvante moi-même. Je sais à peine sur quel terrain nous sommes et dans quel but on nous a amenés ici. Cette lice, cette chaise, ce bûcher! Oui, je sais à quel dessein, et cependant cela me paraît comme une chose qui n'est pas réelle; une vision effrayante qui abuse mes sens par des fantômes hideux, et ne peut convaincre ma raison.»

«Mon esprit et mes sens sont parfaitement libres, répondit Rébecca, et me disent également que ce bûcher est destiné à consumer mon corps terrestre et à m'ouvrir un douloureux mais court passage dans un monde meilleur.»--«Songes, Rébecca, songes frivoles! répliqua le templier, vaines visions, que vos sadducéens, plus sages, rejettent eux-mêmes. Écoute-moi, Rébecca, continua-t-il d'un ton animé; tu as une chance de sauver ta vie et ta liberté dont ces coquins et ce vieux scélérat ne se doutent nullement. Monte derrière moi sur mon coursier, sur Zamor, cet excellent cheval qui n'a jamais bronché sous son cavalier. Je l'ai gagné en combat singulier contre le sultan de Trébisonde. Monte, te dis-je, derrière moi. En moins d'une heure nous serons à l'abri de toute poursuite; un nouveau monde de plaisirs s'ouvre pour toi, pour moi une nouvelle carrière de gloire. Qu'ils prononcent contre moi une sentence que je méprise, qu'ils effacent le nom de Bois-Guilbert de la liste de leurs esclaves monastiques, je laverai avec leur sang toutes les taches qu'ils oseront faire sur mon écusson.»

«Tentateur, dit Rébecca, retire-toi! Quoiqu'à ma dernière heure, tu ne pourrais me faire bouger de l'épaisseur d'un cheveu de ce siége fatal. Entourée comme je le suis d'ennemis, je te regarde comme le plus cruel et le plus féroce. Retire-toi, au nom de Dieu!» Albert Malvoisin, impatient et alarmé de la durée de cette conférence, s'approcha alors pour l'interrompre.

«L'accusée a-t-elle avoué son crime? demanda-t-il à Bois-Guilbert, ou est-elle résolue à le nier?»--«Elle est véritablement résolue, répondit Bois-Guilbert.»--«En ce cas, dit Malvoisin, il faut, mon noble frère, que tu reprennes ta place pour attendre le résultat. Les ombres tournent sur le cercle du cadran. Viens, brave Bois-Guilbert, viens, espoir de notre ordre, et bientôt son chef.»

En parlant ainsi d'un ton doux et flatteur, il porta la main à la bride du cheval du templier comme pour le ramener à son poste. «Vilain scélérat, s'écria Bois-Guilbert d'un ton furieux, comment oses-tu porter la main sur les rênes de mon cheval?» Forçant son compagnon à lâcher prise, il retourna à l'autre extrémité de la lice.

«Il y a encore de la chaleur en lui, dit Malvoisin à part à Mont-Fichet, si elle était bien dirigée; mais c'est comme le feu grégeois qui brûle tout ce qu'il touche.» Les juges étaient depuis deux heures dans l'attente, mais en vain, qu'un champion se présentât.

«Et on a raison, dit le frère Truck, considérant que c'est une juive. Et néanmoins, par mon ordre! il est dur de voir périr une aussi jeune et aussi belle créature sans qu'il y ait un seul coup de donné pour sa défense. Fût-elle dix fois sorcière, si elle était un peu chrétienne, mon bâton sonnerait douze heures sur le casque d'acier de ce féroce templier là-bas avant qu'il remportât ainsi la victoire.»

Cependant l'opinion générale était que personne ne pouvait ou ne voulait se présenter pour une juive accusée de sorcellerie, et les chevaliers, excités par Malvoisin, se disaient tout bas les uns aux autres qu'il était temps de déclarer que le gage de Rébecca n'avait pas été relevé. En ce moment, on vit dans la plaine un chevalier accourant de toute la vitesse de son cheval et s'avançant vers la lice. L'air retentit des cris: Un champion! un champion! et, en dépit des préventions et des préjugés de la multitude, il fut accueilli par les acclamations unanimes en entrant dans la lice. Un second coup d'oeil néanmoins parut détruire l'espoir que son heureuse arrivée avait fait naître. Son cheval, épuisé par une course vive et rapide de plusieurs milles, paraissait ne pouvoir se soutenir, et le cavalier, bien qu'il se présentât avec avidité dans l'arène, soit faiblesse, soit fatigue, semblait à peine avoir la force de se maintenir sur la selle.

À la demande que lui fit le héraut de son nom, de son rang et du but de son voyage, l'étranger répondit promptement et hardiment: «Je suis bon chevalier et noble, et je viens soutenir, à la lance et à l'épée, la juste cause de Rébecca, fille d'Isaac d'York; je viens maintenir que la sentence prononcée contre elle est fausse et dénuée de vérité, et défier le sire Brian de Bois-Guilbert comme traître, meurtrier et menteur; et je le prouverai dans ce champ clos, avec mon corps contre le sien, avec l'aide de Dieu, de Notre-Dame et de monseigneur saint Georges le bon chevalier.»

«L'étranger doit, avant tout, prouver, dit Malvoisin, qu'il est bon chevalier et de noble lignage. Le Temple ne permet pas à ses champions de combattre contre des hommes sans nom.»--«Malvoisin, dit le chevalier levant la visière de son casque, mon nom est plus connu, mon lignage plus pur que le tien. Je suis Wilfrid d'Ivanhoe.»--«Je ne combattrai point contre toi, s'écria Bois-Guilbert d'une voix sourde et altérée. Fais guérir tes blessures, procure-toi un meilleur cheval, alors peut-être daignerai-je consentir à te châtier et à rabaisser ce ton de bravade déplacé dans un jeune homme.»

«Quoi donc! orgueilleux templier, as-tu oublié que deux fois tu as été renversé par cette lance? Souviens-toi du tournoi d'Acre; souviens-toi de la passe d'armes à Ashby; souviens-toi du défi que tu me portas dans le château de Rotherwood, et du gage de ta chaîne d'or contre mon reliquaire que tu combattrais avec Wilfrid d'Ivanhoe, afin de recouvrer l'honneur que tu avais perdu. C'est par ce reliquaire et par la sainte relique qu'il contient, que je te proclamerai comme un lâche dans toutes les cours de l'Europe et dans toutes les commanderies de ton ordre, si sans plus de délai tu ne combats contre moi.»

Bois-Guilbert se tourna avec un air d'irrésolution vers Rébecca, puis lançant à Ivanhoe un regard farouche: «Chien de Saxon, s'écria-t-il, prends ta lance, et prépare-toi à recevoir la mort que tu t'es attirée.»--«Le grand-maître m'octroie-t-il le combat, demanda Ivanhoe.»--«Je ne puis refuser ce que vous avez réclamé, dit le grand-maître, pourvu que la jeune fille vous accepte pour son champion. Néanmoins je désirerais bien que vous fussiez plus en état de combattre. Tu as toujours été ennemi de notre ordre, cependant je voudrais en agir honorablement avec toi.»

«Comme cela, comme je suis, et non autrement, dit Ivanhoe; c'est le jugement de Dieu; je mets en lui ma confiance. Rébecca, dit-il en s'approchant de la sellette fatale, m'acceptes-tu pour ton champion?»--«Oui, je t'accepte; oui, répondit-elle avec une émotion que la crainte de la mort n'avait pu produire en elle; je t'accepte comme le champion que Dieu m'a envoyé. Et cependant non, non; tes blessures ne sont pas guéries; ne combats point contre cet orgueilleux. Pourquoi voudrais-tu périr aussi?»

Mais Ivanhoe était déjà à son poste, avait baissé la visière de son casque et pris sa lance; Bois-Guilbert en fit autant; mais son écuyer remarqua, en fermant sa visière, que son visage qui, malgré les diverses émotions qui l'avaient agité, avait été pendant toute la journée extrêmement pâle, s'était subitement couvert d'une rougeur très foncée.

Alors le héraut, voyant chacun des champions à sa place, éleva la voix, et répéta trois fois: Faites votre devoir, preux chevaliers! Après le troisième cri, il se retira de côté, et proclama de nouveau qu'il était défendu à qui que ce pût être, sous peine d'être mis à mort à l'instant même, d'oser, par un mot, par un cri, ou par un geste, apporter aucune sorte d'interruption ou de trouble dans ce champ impartial de bataille. Le grand-maître, qui tenait dans sa main le gage du combat, le gant de Rébecca, le jeta dans la lice, et donna le fatal signal en disant: Laissez aller.

Les trompettes se firent entendre, et les chevaliers s'élancèrent l'un contre l'autre au grand galop. Le cheval fatigué d'Ivanhoe, et son cavalier non moins épuisé, ne purent, ainsi que tout le monde s'y était attendu, résister au choc de la lance bien dirigée et au vigoureux coursier de Bois-Guilbert. Mais quoique la lance d'Ivanhoe ne fît, en comparaison, que toucher le bouclier de Bois-Guilbert, ce fier champion, au grand étonnement de tout les spectateurs, chancela, vida les étriers et tomba sur l'arène.

Ivanhoe, se dégageant de son cheval, fut bientôt relevé, et se hâta de chercher à réparer cet accident au moyen de son épée: mais Bois-Guilbert ne se releva point. Wilfrid, lui posant un pied sur la poitrine et la pointe de son épée sur la gorge, lui commanda de s'avouer vaincu s'il ne voulait recevoir le coup de la mort. Bois-Guilbert ne répondit point--«Ne le tuez pas, sire chevalier, s'écria le grand-maître, sans confession ni absolution; ne tuez point l'ame et le corps: nous le reconnaissons vaincu.»

Il descendit dans l'arène, et ordonna qu'on détachât le casque du champion vaincu. Ses yeux étaient fermés; son visage était encore fortement coloré. Tandis qu'on le regardait avec étonnement, ses yeux se rouvrirent, mais ils étaient fixes et ternes. La couleur disparut, et fit place à la pâleur de la mort. Ce n'était point la lance de son ennemi qui avait causé son trépas: il périt victime de ses passions.--«C'est véritablement le jugement de Dieu, dit le grand-maître en levant les yeux au ciel: Fiat voluntas tua!

CHAPITRE XLIV ET DERNIER.

«Cela finit donc comme un conte de vieille femme?» WEBSTER.

Quand le premier moment de surprise fut passé, Wilfrid Ivanhoe demanda au grand-maître, comme juge du champ-clos, s'il avait agi avec justice et honneur dans le combat.--«Tout a été fait avec honneur et justice, répondit le grand-maître. Je déclare la jeune fille innocente et libre. Les armes et le corps du chevalier qui a perdu la vie sont au vainqueur.»--«Je ne veux pas le dépouiller de son armure, dit le chevalier d'Ivanhoe, ni livrer ses restes à l'infamie; il a combattu pour la chrétienté; c'est le bras de Dieu et non une main terrestre qui aujourd'hui lui a fait mordre la poussière: seulement, que ses obsèques ne soient que celles d'un homme qui est mort pour une injuste cause. Quant à cette jeune fille.....» Il fut interrompu par le bruit occasionné par des pieds de chevaux dont le nombre et la rapidité faisaient trembler la terre devant eux, et à la tête desquels le chevalier noir entra dans la lice: une troupe d'hommes d'armes le suivait, et chaque cavalier était armé de pied en cap.--«Je viens trop tard, dit-il, promenant ses regards autour de lui: ce Bois-Guilbert m'appartenait. Était-ce à toi, Ivanhoe, de te charger de cette aventure; à toi, qui te tiens à peine sur tes arçons? Le ciel, ô mon souverain! répliqua Ivanhoe, a frappé ce superbe; il eût été trop honoré de mourir de votre main.»--«Que la paix soit avec lui! dit Richard en regardant le corps gisant sur le sable; c'était un courtois chevalier, et comme un chevalier il est mort dans son armure. Mais le temps presse: Bohun, fais ton devoir!» Un des chevaliers qui composait la suite du roi s'avança, et, mettant la main sur l'épaule de Malvoisin: «Je t'arrête, dit-il; tu es accusé de haute-trahison.»

Dès que le comte d'Essex vit leur contenance et leur phalange serrée, il piqua son cheval de bataille, et courut à toute bride se mettre à la tête de sa troupe pour faire front à cette masse formidable. Richard, comme s'il était fier du danger que provoquait sa présence, s'avança seul, et galopant sur la ligne des templiers, il criait à voix haute: «Sires chevaliers, parmi tant de braves que vous êtes, s'en trouve-t-il un qui veuille rompre une lance avec Richard? Milice du Temple saint, vos dames ont le teint bien hâlé, s'il n'en est point une seule qui soit digne d'une lance brisée en son honneur.»

«Les frères du Temple saint, dit le grand-maître poussant son cheval en avant, ne combattent point pour une cause si futile et si profane; Richard d'Angleterre ne trouvera pas un templier qui, en ma présence, croisera sa lance avec la sienne. Le pape et les princes de l'Europe seront les juges de notre querelle, et c'est à eux seuls que nous nous en remettrons, pour savoir si un prince chrétien a bien agi en s'attachant à la cause que tu viens d'embrasser. Ne nous attaque point, et nous sommes prêts à nous retirer sans vous attaquer. Nous laissons à ton honneur le soin des armes et des biens de notre ordre, que nous abandonnons, et à ta conscience le scandale et l'injure dont la chrétienté t'est redevable aujourd'hui.» À ces mots, et sans attendre de réponse, le grand-maître donna le signal du départ. Les trompettes sonnèrent une marche orientale, d'un caractère sauvage, dont se servaient ordinairement les templiers en campagne. Ils rompirent la ligne, puis se formèrent en colonne; ils partirent à pas lents et serrés, autant qu'il était possible aux chevaux, comme pour montrer que, s'ils se retiraient, c'était pour obéir à l'ordre de leur grand-maître, et non par crainte. «Par l'éclat du front de Notre-Dame! dit le roi Richard, c'est dommage que ces templiers ne soient pas si sûrs qu'ils sont vaillans et disciplinés.» La foule, comme un roquet timide qui attend pour aboyer que l'objet de sa frayeur ait disparu, poursuivit de ses clameurs les templiers qui s'éloignaient.

Durant le tumulte qui accompagna leur retraite, Rébecca ne vit et n'entendit rien, dans les bras de son vieux père qui la serrait contre son sein, privée de ses sens, égarée, et n'étant point encore sûre du changement de scène qui venait d'avoir lieu; mais un mot d'Isaac la rendit bientôt à elle.

«Allons, dit-il, ma chère fille, trésor que je viens de recouvrer, allons nous jeter aux pieds du bon jeune homme.»--«Non, repartit Rébecca, non, non, non; je n'oserais lui parler en ce moment. Hélas! je lui dirais peut-être plus que... Non, mon père, fuyons sur l'heure ce lieu dangereux.»--«Quoi! ma fille, dit Isaac, quitter si brusquement celui qui, la lance à la main, et le bouclier au bras, a volé comme le brave des braves à ta délivrance, ne faisant nul cas de la vie, toi la fille d'un peuple étranger! C'est un service digne d'une reconnaissance éternelle.»

Et à son tour, pressant sa fille de sortir, il s'en alla avec elle; et comme il l'avait déjà prévu, il la conduisit dans la maison du rabbin Nathan. Les événemens de la journée, dont la juive n'avait point rempli la moindre partie, avaient à peine attiré l'attention de la populace, qui ne s'aperçut point de son départ, tout occupée qu'elle était du chevalier noir. La foule remplissait les airs de ces cris: «Vive Richard Coeur-de-Lion! Mort aux templiers usurpateurs!» «Malgré toute cette apparence de loyauté, dit Ivanhoe au comte d'Essex, le roi a fort bien fait de prendre ses précautions en gardant auprès de lui ta personne, et en s'entourant de tes fidèles compagnons.» Le comte sourit et secoua la tête. «Brave Ivanhoe, toi qui connais si bien notre maître, dit-il, penses-tu que ce soit lui qui ait pris cette précaution? Je marchais sur York, ayant eu connaissance que le prince Jean y avait rassemblé le gros de ses partisans, lorsque je rencontrai le roi Richard qui, de même qu'un véritable chevalier errant, arrivait au galop pour terminer l'aventure du templier et de la juive, et cela par la seule force de son bras; et je l'accompagnai avec ma troupe, bien qu'il ne le voulût pas.»

«Et qu'y a-t-il de nouveau à York, brave comte? dit Ivanhoe. Les rebelles s'attendent-ils à nous y voir?»--«Pas plus que la neige de décembre n'attend le soleil de juillet, dit le comte; ils sont dispersés; et qui pensez-vous qui nous apporta cette nouvelle? ce fut Jean lui-même.»--«Le traître! l'ingrat! l'insolent traître! dit Ivanhoe; Richard n'a-t-il pas donné des ordres pour qu'on l'arrête?»--«Il l'a reçu, répondit le comte, comme s'il l'eût rencontré après une partie de chasse; mais remarquant les regards d'indignation que nous attachions sur le prince: «Tu vois, mon frère, dit-il, que j'ai avec moi des hommes exaspérés. Tu feras bien d'aller trouver notre mère, de lui porter les témoignages de ma respectueuse affection, et de rester auprès d'elle jusqu'à ce que les esprits soient un peu pacifiés.»--«Et c'est là tout ce qu'il a dit? répliqua Ivanhoe. Ne dirait-on pas que ce prince appelle la trahison par sa clémence?»

«Oui, sans doute, dit le comte, comme celui-là appelle la mort, qui se présente au combat avec une blessure qui n'est pas encore guérie.»--«Fort bien répliqué, dit Ivanhoe; rappelez-vous cependant que ce n'est que ma vie que je hasardais, au lieu que Richard compromettait le bien-être de ses sujets.»

«Ceux qui se montrent aussi insoucians à l'égard de leurs propres intérêts, répondit d'Essex, font rarement attention à ceux des autres. Mais hâtons-nous de nous rendre au château, car Richard se propose de punir quelques uns des agens subalternes de la conspiration, quoiqu'il ait pardonné à celui qui en était le chef.»

D'après les procédures qui eurent lieu à cette occasion, et qui sont rapportées tout au long dans le manuscrit de Wardour, il paraît que Maurice de Bracy passa la mer, et entra au service de Philippe de France. Quant à Philippe de Malvoisin, et à son frère Albert, ils furent exécutés, tandis que Waldemar Fitzurse, qui avait été l'ame de la conspiration, n'encourut d'autre peine que celle du bannissement, et que le prince Jean, en faveur de qui elle avait été organisée, ne reçut même pas de reproches de la part de son frère. Au reste, personne ne plaignit les deux Malvoisin, qui subirent une mort qu'ils n'avaient que trop justement méritée par plusieurs actes de fausseté, de cruauté et d'oppression.

Peu de temps après le combat judiciaire, le Saxon Cedric fut mandé à la cour de Richard, qui la tenait alors à York, dans la vue de rétablir l'ordre au sein des comtés où il avait été troublé par l'ambition de son frère. Cedric pesta et tempêta plus d'une fois en recevant ce message; néanmoins il ne refusa pas de se rendre. Au fait, le retour de Richard avait mis fin à toutes les espérances qu'il avait conçues de rétablir la dynastie saxonne sur le trône d'Angleterre; car quelque force qu'ils eussent pu parvenir à organiser, en supposant qu'une guerre civile eût éclaté, il était évident qu'il n'y avait aucun heureux résultat à espérer dans un moment où la couronne ne pouvait être disputée à Richard, jouissant de la plus grande popularité, tant par ses qualités personnelles que par ses exploits militaires, quoique les rênes de son gouvernement fussent tenues avec une insouciance et une légèreté qui se rapprochaient tantôt d'un excès d'indulgence, tantôt d'un odieux despotisme.

D'ailleurs il n'avait pu échapper à l'observation de Cedric, quelque révoltante qu'elle lui parût, que son projet d'une union complète et absolue entre les individus qui composaient la nation saxonne, par le mariage de Rowena et d'Athelstane, était maintenant devenue impossible à cause du renoncement des deux parties intéressées. D'ailleurs, c'était là un événement que, dans son zèle ardent pour la cause saxonne, il n'avait ni prévu ni pu prévoir; et même lorsque l'espèce d'éloignement de l'un pour l'autre se fut manifesté d'une manière aussi claire, et pour ainsi dire aussi publique, il pouvait à peine se figurer qu'il fût possible que deux personnes saxonnes de nation pussent ne pas sacrifier leurs sentimens personnels, et ne pas former une alliance aussi nécessaire au bien général de la nation. Mais le fait n'en était pas moins certain. Rowena avait toujours témoigné une sorte d'aversion pour Athelstane, et maintenant celui-ci ne s'était pas expliqué moins positivement en déclarant qu'il ne donnerait plus de suite à la demande qu'il avait formée de la main de Rowena. Ainsi l'obstination naturelle de Cedric céda à de pareils obstacles, et recula devant l'idée d'avoir à conduire à l'autel, tenant l'un et l'autre de chaque main, deux êtres qui ne se laissaient traîner qu'avec la plus grande répugnance. Il fit néanmoins une dernière et vigoureuse attaque contre Athelstane; mais il trouva ce rejeton ressuscité de la royauté saxonne occupé, comme le sont de nos jours certains gentilshommes campagnards, à une guerre furieuse et opiniâtre avec le clergé.

Il ne restait plus, entre Cedric et la détermination que les deux amans avaient prise, qu'à lever deux obstacles: d'abord, l'obstination du tuteur de la belle, et puis son inimitié contre la race normande. Le premier sentiment s'affaiblissait par degrés au moyen des caresses de sa pupille, et en songeant à l'orgueil qu'il pouvait tirer de la renommée de son fils; d'ailleurs, il n'était pas insensible à l'honneur d'allier son sang à celui d'Alfred, lorsque la race d'Édouard le confesseur abjurait pour jamais la couronne. L'aversion de Cedric contre la dynastie des rois normands diminuait aussi; d'abord en considérant l'impossibilité d'en délivrer l'Angleterre, sentiment qui donnait de la loyauté au sujet; ensuite par les égards personnels du roi Richard, qui, suivant le manuscrit de Wardour, flatta si bien l'humeur sauvage de Cedric, qu'avant que celui-ci eût passé une semaine à sa cour, il avait donné son consentement au mariage de sa pupille Rowena avec son fils Wilfrid d'Ivanhoe.

L'union de notre héros, ainsi approuvée par son père, fut célébrée dans le plus auguste des temples, la noble cathédrale d'York. Le roi lui-même y assista, et la bienveillance qu'il témoigna en cette occasion, ainsi que dans plusieurs autres, à ses sujets saxons, jusqu'ici opprimés, leur donna plus d'espoir d'être traités moins sévèrement et de voir leurs droits enfin respectés, sans être de nouveau exposés aux chances d'une guerre civile. Le clergé romain déploya toutes ses pompes en cette mémorable solennité.

Gurth demeura attaché en qualité d'écuyer à son jeune maître, qu'il avait servi avec tant de fidélité; et le courageux Wamba, paré d'un nouveau bonnet de fou et d'une plus ample garniture de sonnettes d'argent, passa de même au service d'Ivanhoe, avec le consentement du père de ce dernier. Le gardeur de pourceaux et le jovial bouffon, ayant tous deux partagé les périls et l'adversité de Wilfrid, demeurèrent près de lui pour aussi partager les avantages de sa prospérité.

Outre cette faveur accordée aux gens de Cedric, on invita les Normands et les Saxons de haut parage à la célébration de cette brillante alliance; et, depuis cette époque, les deux races se sont tellement mêlées et identifiées, qu'il ne serait plus possible de les distinguer. Cedric vécut assez long-temps pour voir cette fusion accomplie; car, à mesure que les deux peuples se mirent davantage en rapport et formèrent des liens de parenté, les Normands affaiblirent leur orgueil et les Saxons devinrent plus civilisés. Ce ne fut néanmoins que cent ans après, c'est-à-dire sous le règne d'Édouard III, que la nouvelle langue, nommée anglaise, fut parlée à la cour de Londres, et que toute distinction hostile de Normand et de Saxon disparut entièrement.

Le surlendemain de cet heureux hyménée, lady Rowena fut informée par sa suivante Elgitha, qu'une damoiselle demandait à être admise en sa présence, et désirait lui parler sans témoin. Rowena étonnée, balança d'abord; mais ensuite, emportée par la curiosité, elle finit par ordonner que l'étrangère fût introduite, et que toutes les suivantes demeurassent à l'écart un moment.

La jeune personne entra: sa figure était noble et imposante; un long voile blanc la couvrait sans la cacher, et relevait l'élégance de sa parure, ainsi que la majesté de son maintien. Elle se présenta d'un air mêlé de respect et d'une assurance réservée, sans paraître chercher à gagner la faveur de celle à qui elle venait parler. Rowena, toujours disposée à accueillir les réclamations et à écouter les voeux des autres, se leva, et eût conduit la belle étrangère à un siége voisin, si un coup d'oeil jeté sur Elgitha, seule témoin jusqu'alors de la conférence, n'eût invité celle-ci, à avancer le siége, et puis à se retirer; ce qui eut lieu sur-le-champ, bien qu'un peu à regret. Ce fut alors que l'inconnue, à la grande surprise de lady Rowena, fléchit un genou devant elle, baissa le front et le pressa de ses mains; puis, malgré la résistance de la pupille de Cedric, lui baisa le pan de sa tunique éblouissante.

«Que signifie cela, dit la nouvelle épouse, et pourquoi me rendez-vous l'objet d'un respect si étrange?»--«Parce que c'est à vous, digne compagne d'Ivanhoe, dit Rébecca en se relevant, et reprenant la dignité tranquille de ses manières; parce que c'est à vous que je puis, légalement et sans crainte de reproches, offrir le tribut de reconnaissance que je dois à votre digne époux. Je suis... oubliez la hardiesse avec laquelle je suis venue vous présenter l'hommage de mon pays... je suis une juive infortunée pour qui le nouveau compagnon de votre destinée a exposé sa vie en champ clos, à Templestowe.»

«Damoiselle, repartit Rowena, Wilfrid, en ce jour de glorieuse mémoire, n'a fait que payer à demi la dette que vos soins charitables l'avaient induit à contracter lorsqu'il était blessé et malheureux. Parlez, y a-t-il quelque chose en quoi lui et moi nous puissions vous servir?»--«Rien, dit Rébecca dans un calme enchanteur; à moins qu'il ne vous plaise de lui transmettre mon adieu plein de reconnaissance.»--«Vous quittez donc l'Angleterre,» dit Rowena revenue à peine de la surprise que lui avait causée cette visite inattendue.--«Oui, noble dame, et avant que la lune change: mon père a un frère puissant auprès de Mahomet-Boaldi, roi de Grenade; nous allons le retrouver, certains de vivre en paix et protégés, en payant le tribut que les Moslems exigent du peuple hébreux.»

«Ce discours est beau, noble dame, et votre proposition plus belle encore. Mais je ne puis l'accepter; il existe entre nous un abîme que nous ne saurions franchir: notre éducation, notre foi, tout s'oppose à ce qu'il soit comblé. Adieu, mais avant que je vous quitte accordez-moi une grace; levez ce voile, qui me dérobe vos traits dont la renommée parle si haut.»--«Ils ne méritent point d'arrêter les regards, dit Rowena; mais espérant la même faveur de celle qui me visite, je me découvrirai pour elle.»

Elle souleva effectivement son voile, et, soit par timidité, soit par le sentiment intime de sa beauté, la jeune princesse rougit, et cette rougeur se manifesta à la fois sur ses joues, son front, son cou et son sein virginal. Rébecca rougit également, mais ce ne fut qu'un instant; et maîtrisée par de plus fortes émotions, cette sensation s'évanouit comme le nuage pourpré qui change de couleur quand le soleil descend sous l'horizon.

«Il est impossible, dit Rowena en voulant rendre la cassette, que j'accepte un présent d'un si grand prix.»--«Conservez-le, noble dame, répondit Rébecca; vous possédez le pouvoir, la grace, le crédit, l'influence; nous n'avons pour nous que la richesse, source de notre force et de notre faiblesse. La valeur de ces bagatelles multipliée dix fois n'aurait pas le même empire que le moindre de vos souhaits. Le présent est donc peu de chose pour vous et moins encore pour moi qui m'en vais. Permettez-moi de penser que vous ne partagez point les injustes préjugés de votre nation à l'égard de mes coreligionnaires. Croyez-vous que je prise ces pierres brillantes plus que ma liberté, ou que mon père les estime plus que la vie et l'honneur de sa fille? Acceptez-les, noble dame; elles n'ont aucune valeur pour moi, qui ne porterai plus de semblables joyaux.»

«Vous êtes donc malheureuse, dit Rowena frappée du ton avec lequel Rébecca venait de prononcer ces dernières paroles. Oh! demeurez avec nous, les avis d'hommes pieux vous tireront de votre croyance et vous feront renoncer à votre loi si funeste: alors je deviendrai une soeur pour vous.»--«Non, dit Rébecca avec cette mélancolie tranquille et douce qui régnait dans ses accens et sur ses traits angéliques: je ne saurais quitter la foi de mes pères, comme un vêtement non approprié au climat où je veux habiter; cependant je ne serai pas malheureuse; celui à qui je consacre désormais ma vie deviendra mon consolateur, si je remplis sa volonté.»--«Votre nation a-t-elle donc des couvens, et vous proposez-vous de vous y retirer?» lui demanda Rowena.--«Non, certes, noble dame, reprit la juive; mais parmi nous, depuis le temps d'Abraham jusqu'à nos jours, nous avons eu de saintes femmes qui ont élevé toutes leurs pensées vers le ciel, et se sont dévouées au soulagement de l'humanité en soignant les malades, secourant les nécessiteux et consolant les affligés. Rébecca ira se mêler parmi elles; dites-le à votre noble époux, s'il lui arrive de s'enquérir du sort de celle qui lui sauva la vie.»

On remarqua un tremblement involontaire dans la voix de Rébecca, et une expression de tendresse qui en disait peut-être plus qu'elle ne voulait en faire entendre. Elle se hâta de prendre congé de la princesse. «Adieu, dit-elle: puisse le père commun des juifs et des chrétiens répandre sur vous ses plus saintes bénédictions: le navire qui nous attend lèvera l'ancre avant que nous puissions gagner le port.»

Elle sortit de l'appartement, laissant la belle Saxonne étonnée, comme si elle avait eu quelque vision, comme si une ombre avait passé devant ses yeux. Rowena fit part de ce singulier entretien à son époux, qui en garda une vive impression. Il vécut long-temps heureux avec sa digne compagne, car ils étaient unis l'un à l'autre par une tendre affection, qui s'augmenta encore avec leurs années, et prit une nouvelle force par le souvenir des obstacles qu'ils avaient eus à surmonter. Cependant ce serait porter trop loin la curiosité, que de demander si le souvenir de la beauté et des généreux soins de Rébecca s'offrit plus fréquemment à la pensée d'Ivanhoe que la noble descendante d'Alfred ne l'aurait désiré.

Wilfrid se distingua au service de Richard, et fut comblé des faveurs du monarque. Il se serait probablement encore élevé plus haut sans la mort prématurée de l'héroïque monarque devant le château de Chaluz près de Limoges. Avec ce prince généreux, mais téméraire et romanesque, s'évanouirent tous les projets que son ambition avait conçus; et on peut lui appliquer, avec un léger changement, ce que Johnson a dit de Charles XII: Son sort fut d'aller se faire tuer par une main vulgaire au pied d'une petite forteresse en pays étranger; il laissa un nom qui fit trembler le monde, pour ne servir qu'à donner une haute leçon de morale, ou bien à figurer dans un roman.

FIN.

IMPRIMERIE ET FONDERIE DE RIGNOUX, RUE DES FRANCS-BOURGEOIS-S.-MICHEL, N° 8.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 26: (retour) Il me semble que M. Defauconpret n'a pas bien rendu cette phrase si caractéristique, en lui substituant l'expression commuNote 2 · Le grand-maître jusqu'alors était resté immobile d'étonnement à l'aspect de cette troupe de guerriers; il se remit, et la parole lui revint:Note 3 · Note 27: (retour) Cette belle comparaison est omise dans la traduction de M. Defauconpret.A. M.Note 4 · Le grand-maître prononça ces mots avec autant de dignité qu'en eût mis le roi d'Angleterre lui-même, et inspira du courage à ses compagnons Note 5 · Note 28: (retour) Image charmante et biblique omise par M. Defauconpret. L'aimable Rachel jetée dans le fond de ce tableau y produit le plusNote 6 · «C'est, c'est... une reconnaissance éternelle... sans bornes, une reconnaissance.... Il recevra mes remerciemens au delà... mais pas à préseNote 7 · Note 29: (retour) Il n'est peut-être pas inutile d'expliquer à ceux de nos lecteurs qui ne le sauraient point, que le mot saxon ConingsburghNote 8 · Il paraît qu'après toutes les menaces contre l'abbaye de Saint-Edmond, l'esprit de vengeance d'Athelstane, cédant partie à son arrogance natNote 9 · Note 30: (retour) She who nursed the sick bed of Ivanhoe, est une si heureuse, quoique hardie, métaphore, que nous croyons devoir la hasardeNote 10 · «Ne trouveriez-vous pas le même appui en Angleterre? dit Rowena. Mon époux possède la faveur du roi, et le roi lui-même est juste et généreuNote 11 · Note 31: (retour) Le premier interprète met ici un «vase de terre,» au lieu de la forme terrestre de la femme. Nous croyons que c'est affaibNote 12 · «Noble dame, dit-elle à lady Rowena, les traits que vous avez daigné me montrer vont demeurer long-temps dans ma mémoire. La douceur et la b
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