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Initiation philosophique

PREMIÈRE PARTIE L’ANTIQUITÉ

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CHAPITRE I AVANT SOCRATE

LES PHILOSOPHES EXPLICATEURS DE L’ENSEMBLE DES CHOSES, DE LA CRÉATION ET DE LA CONSTITUTION DU MONDE

La philosophie

La philosophie consiste à chercher l’explication de l’ensemble des choses. Elle cherche donc quelles sont les premières causes de tout et aussi comment toutes les choses sont et enfin pourquoi, dans quel dessein, faites en vue de quoi les choses sont. C’est pourquoi, prenant principe dans tous les sens du mot, on l’a appelée la science des premiers principes.

On a philosophé de tout temps. Les religions, toutes les religions sont des philosophies. Ce sont même les plus complètes. Mais, en dehors des religions, les hommes ont cherché les causes et les principes de tout et essayé d’avoir des idées générales. Ces recherches en dehors des dogmes religieux dans l’antiquité païenne, sont les seules dont nous nous occuperons ici.

L’école ionienne : Thalès

L’École ionienne est la plus ancienne école philosophique connue. Elle remonte au VIIe siècle avant Jésus-Christ. Thalès de Milet, physicien et astronome, comme nous dirions de nos jours, croyait que la matière, c’est-à-dire ce de quoi toutes les choses et tous les êtres sont faits, est en perpétuelle transformation et que ces transformations sont produites par des êtres puissants attachés à chaque portion de la matière. Ces êtres puissants étaient des dieux. Tout, donc, était plein de dieux. Sa philosophie était une mythologie. Il pensait, du reste, que l’élément essentiel de la matière était l’eau et que c’était l’eau, sous l’influence des dieux, qui se transformait en terre, en air et en feu et que d’eau, de terre, d’air et de feu tout ce qui est dans la nature est composé.

Anaximandre, Héraclite

Anaximandre de Milet, astronome lui aussi et géographe, croyait que le principe de toutes choses était l’indéterminé, une manière de chaos, où rien n’a de forme ni de figure, que du chaos sortent les choses et les êtres et qu’ils y retournent pour en sortir encore. Une de ses théories particulières était que les poissons étaient les plus anciens des animaux et que tous les animaux étaient sortis d’eux par transformations successives. Cette théorie a été remise en honneur, pour un temps, il y a environ un demi-siècle.

Héraclite d’Éphèse, très obscur du reste et cette épithète était restée attachée à son nom, voit toutes choses comme dans un écoulement perpétuel, dans un devenir indéfini. Les choses ne sont pas ; elles deviennent et sont destinées à devenir éternellement. Derrière elles, cependant, il y a un maître éternel qui ne change pas. Lui ressembler, autant que nous pouvons et c’est-à-dire autant qu’un singe peut ressembler à un homme est tout notre devoir. Rester toujours calmes, c’est-à-dire aussi immobiles que des êtres changeants peuvent l’être. La légende populaire veut qu’Héraclite « pleurât toujours » ; ce que nous savons de lui tend à établir seulement qu’il était grave et n’aimait pas les agités.

Anaxagore, Empédocle

Anaxagore de Clazomène, surtout physicien, vint s’établir à Athènes, vers 470 avant Jésus-Christ, fut le maître et l’ami de Périclès, fut sur le point d’être mis à mort, comme Socrate le fut plus tard, pour crime d’indifférence à la religion des Athéniens et dut se réfugier à Lampsaque, où il mourut. Comme Anaximandre il croyait que tout sort d’un je ne sais quoi indéterminé et confus ; mais il ajoutait que ce qui faisait sortir les choses de cet état, c’était l’intelligence organisatrice, l’esprit, comme chez l’homme c’est l’intelligence qui tire les pensées du flottement cérébral et fait d’une idée confuse une idée claire. Anaxagore a eu une influence presque incomparable sur la philosophie grecque des temps classiques.

Empédocle d’Agrigente qui fut une sorte de magicien et de grand-prêtre et pour ainsi dire de dieu, dont la vie et la mort sont du reste mal connues, semble avoir été un cerveau très encyclopédique. La doctrine des quatre éléments est de lui, et c’est-à-dire que les philosophes qui l’avaient précédé donnaient pour principe unique des choses, les uns l’eau, les autres l’air, les autres le feu, les autres la terre et que lui les considéra tous quatre comme, à titre égal, les éléments premiers de tout. Il croyait que le monde est mené par deux forces contraires : l’amour et la discorde, ce qui veut éternellement unir et ce qui veut éternellement séparer. A travers cette lutte un mouvement d’organisation se fait, sans cesse retardé par la discorde, sans cesse favorisé par l’amour et de ce mouvement sont sortis d’abord les végétaux, puis les animaux inférieurs, puis les animaux supérieurs, puis les hommes. Il y a dans Empédocle soit des souvenirs évidents de la religion du Persan Zoroastre (opposition perpétuelle des deux grands dieux, celui du bien et celui du mal) soit une coïncidence curieuse avec cette doctrine, qui se retrouvera plus tard chez les Manichéens.

Pythagore

Pythagore paraît être né vers 500 avant Jésus-Christ, dans l’île d’Élée, avoir beaucoup voyagé et s’être fixé enfin dans la Grande Grèce (Italie méridionale). Pythagore, comme Empédocle, fut une espèce de mage ou de dieu. Sa doctrine fut une religion, le respect dont il fut entouré un culte, les habitudes qu’il imposa à sa famille et à ses disciples des rites. Ce qu’il enseignait était que les véritables réalités, ce qui ne change pas, étaient les nombres. La réalité à la fois fondamentale et suprême est le un ; l’être qui est un est Dieu ; de ce nombre qui est un dérivent tous les autres nombres qui sont le fond même des êtres, leur raison intime, leur essence ; nous sommes des nombres plus ou moins parfaits ; chaque chose créée est un nombre plus ou moins parfait. Le monde, du reste, régi ainsi par des combinaisons de nombres a toujours existé et existera toujours. Il se développe, seulement, selon une série numérique dont nous n’avons pas la clef mais que nous pouvons soupçonner. Quant à la destinée humaine elle est celle-ci : nous avons été des êtres animés, hommes ou animaux ; selon que nous aurons bien ou mal vécu, nous revivrons dans les corps d’hommes supérieurs ou d’animaux plus ou moins inférieurs. C’est la doctrine de la métempsychose, qui a eu beaucoup de partisans chez les anciens, et même, d’une façon plus ou moins fantaisiste, chez les modernes.

On attribue à Pythagore un certain nombre de maximes en vers, que l’on a appelées les Vers dorés.

Xénophe, Parménide

Xénophe de Colophon est, lui aussi, un unitaire. Il n’admet qu’un Dieu et paraît être de tous les philosophes anciens, le plus opposé à la mythologie, à la croyance en des dieux multiples et ressemblant à des hommes, doctrine qu’il méprise comme immorale. Il y a un Dieu éternel, immuable, immobile, qui n’a pas besoin de se transporter d’un lieu à un autre, qui est sans lieu et qui gouverne tout par sa seule pensée.

Poussant plus loin, Parménide se dit que, si celui-là seul existe réellement qui est un et qui est éternel et qui ne change pas, tout le reste, non seulement lui est inférieur mais n’est qu’apparence et que nous tous, terre, ciel, végétaux, animaux, hommes, nous ne sommes qu’une grande illusion, que fantômes, que mirage, qui disparaîtraient, qui n’existeraient plus et qui n’auraient jamais existé si nous pouvions apercevoir l’être en soi.

Zénon, Démocrite

Zénon d’Élée, qu’il faut nommer surtout parce qu’il a été le maître de ce Gorgias dont Socrate fut l’adversaire, était surtout un subtil dialecticien en qui le sophiste apparaît déjà et qui embarrassait les Athéniens par des arguments captieux, au fond desquels du reste apparaît toujours ce grand principe : sauf l’Être éternel tout n’est qu’apparence ; sauf celui qui est tout, tout n’est rien.

Démocrite d’Abdère, disciple de Leucippe d’Abdère (de celui-ci on ne sait rien), est l’inventeur de la théorie des atomes. La matière est composée d’un nombre infini de petits corps indivisibles que l’on appellera les atomes ; les atomes, de toute éternité ou depuis le commencement des choses, sont doués de certains mouvements par lesquels ils s’accrochent les uns aux autres et s’agglomèrent ou se décrochent et se séparent et de là la formation de toutes choses et la destruction, qui n’est que désagrégation, de toutes choses. Notre âme elle-même n’est qu’une agrégation d’atomes particulièrement ténus et subtils. Il est probable que quand un certain nombre de ces atomes quittent notre corps c’est le sommeil, que quand presque tous le quittent, c’est la mort apparente (léthargie, catalepsie), que quand ils nous quittent tous c’est la mort. Nous sommes en relations avec le monde extérieur par l’afflux en nous d’atomes extrêmement subtils, reflets des choses, apparences des choses, qui viennent se mêler aux atomes constitutifs de notre âme. Il n’y a rien, du reste, dans notre intelligence qui n’y ait été apporté par nos sens, et notre intelligence n’est que la combinaison des atomes qui constituent notre âme avec les atomes que les choses extérieures envoient, pour ainsi parler, dans notre âme.

Nous retrouverons les doctrines de Démocrite dans Épicure et dans Lucrèce.

CHAPITRE II LES SOPHISTES

LOGICIENS ET PROFESSEURS DE LOGIQUE ET D’ANALYSE DES IDÉES ET DE DISCUSSION

Doctrine des sophistes

Les sophistes sont nés des Parménide et des Zénon d’Élée. Gorgias fut disciple de celui-ci. A force de penser que tout est apparence sauf l’Être suprême seul réel, on en vient très facilement à croire que tout est apparence et aussi cet être là ou du moins, ce qui ne laisse pas de revenir à peu près au même, que tout est apparence y compris l’idée que nous pouvons avoir de l’Être suprême. Ne croire rien et démontrer qu’il n’y a aucune raison de croire à quelque chose, c’est comme le point central de tous les sophistes. Alors, direz-vous, il n’y a qu’à se taire. Mais non, il y a à cultiver son esprit, seule chose de l’existence de quoi nous soyons sûrs, pour le rendre habile, adroit et fort. — Pourquoi ? — Pour être un penseur habile, ce qui en soi est une belle chose ; pour être aussi un homme considérable et écouté dans sa cité et arriver à la gouverner.

Aussi les sophistes donnent-ils surtout des leçons de psychologie, de dialectique et d’éloquence. Ils enseignent du reste la philosophie ; mais pour démontrer que toute philosophie est fausse et que, comme dira Pascal plus tard, se moquer de la philosophie est vraiment philosopher. Ils semblent avoir été extrêmement intelligents, extrêmement instruits, très sérieux malgré leur scepticisme et avoir rendu à la Grèce ce très grand service de faire une analyse pénétrante, la première, de notre faculté de connaître et des limites réelles, possibles ou probables, de notre faculté de connaître.

Protagoras, Gorgias, Prodicos

Ils furent très nombreux, le goût de leur art, que l’on pourrait appeler la critique philosophique, s’étant extrêmement répandu en Attique. On peut croire, d’après Platon, qu’il y en eut de très médiocres et cela est naturel ; mais il y en eut qui furent évidemment de très grands maîtres. Les plus illustres furent Protagoras, Gorgias et Prodicos de Céos. Protagoras paraît avoir été le plus philosophe d’entre eux, Gorgias le plus orateur et le plus professeur de rhétorique, Prodicos le plus moraliste et le plus poète. Protagoras repoussait toute métaphysique, c’est-à-dire toute recherche sur les causes premières et sur l’ensemble des choses ; et réduisait toute la philosophie à la science de se gouverner en vue du bonheur et de gouverner les autres en vue du bonheur. Comme Anaxagore, il fut banni de la cité à titre d’impie et ses livres furent brûlés publiquement.

Gorgias semble avoir soutenu les mêmes idées avec plus de modération et surtout moins de profondeur. Il prétendait surtout à former un bon orateur. C’est lui, d’après Platon, que Socrate a le plus rigoureusement poursuivi de ses sarcasmes.

Prodicos, que Platon lui-même a eu en estime, paraît avoir été le plus préoccupé du problème moral. Le fameux apologue est de lui qui représente Hercule ayant à choisir entre deux chemins dont l’un est celui de la vertu et l’autre celui du plaisir. Comme Socrate devait l’être plus tard, il fut en butte à la terrible accusation d’impiété et subit la peine capitale. Les sophistes sont la date la plus importante de l’histoire de la philosophie antique. Jusqu’à eux les systèmes philosophiques étaient de vastes poèmes sur l’ensemble de toutes les choses connues et inconnues. Les sophistes ont réagi contre ces généralisations ambitieuses et précipitées où l’imagination avait le plus de part et leur découverte a été de ramener la philosophie à son vrai point de départ en affirmant qu’au moins la première chose à faire, et avant tout autre, était de connaître notre esprit et le mécanisme de notre esprit. Leur tort a été peut-être, en disant que c’était la première chose à faire, de dire le plus souvent que c’était la seule ; reste encore qu’ils étaient tout à fait dans le vrai en assurant que c’était la première.

CHAPITRE III SOCRATE

LA PHILOSOPHIE RAMENÉE TOUT ENTIÈRE A LA MORALE ET LA MORALE CONSIDÉRÉE COMME LE BUT DE TOUTE ACTIVITÉ INTELLECTUELLE

La philosophie de Socrate

Nous ne savons rien de Socrate si ce n’est qu’il est né à Athènes, qu’il a beaucoup discuté dans les rues d’Athènes avec tout le monde et qu’il a souffert et qu’il est mort sous les Trente Tyrans. De ses idées nous ne savons rien parce qu’il n’a rien écrit et parce que ses disciples ont été beaucoup trop intelligents, par suite de quoi on ne peut toujours savoir si ce qu’ils ont dit comme ayant été pensé par lui, l’a été par lui ou par eux. Ce qui semble certain c’est que ni Aristophane ni les juges du procès de Socrate ne se sont complètement trompés en le prenant pour un sophiste ; car il procède d’eux. Il procède d’eux par réaction, il est vrai, car évidemment leur scepticisme universel l’a effrayé ; mais il procède très bien d’eux directement aussi, car comme eux il se défie extrêmement des anciens vastes systèmes philosophiques et à ces hommes qui prétendaient tout savoir, il oppose son mot très probablement authentique : « Je sais que je ne sais rien » ; car, comme les sophistes, il veut ramener la philosophie du ciel sur la terre, c’est-à-dire de la métaphysique à l’unique étude de l’homme ; car, comme les sophistes, il restreint le champ et le délimite avec une sorte de modestie rigoureuse et impérieuse qui ne laisse pas d’être méprisante à l’égard des audacieux ; car enfin, comme les sophistes, mais en ceci très analogue à bien des philosophes antérieurs aux sophistes, il n’a évidemment qu’un respect très modéré et très mêlé à l’égard de la religion de ses compatriotes.

D’après ce que nous savons de Socrate par Xénophon, le moins imaginatif sans doute de ses disciples, Socrate, comme les sophistes, réduisait la philosophie à l’étude de l’homme ; mais sa grande et incomparable originalité consistait en ce que les sophistes voulaient que l’homme s’étudiât pour être heureux, tandis que Socrate voulait qu’il s’étudiât pour être moral, pour être honnête, pour être juste, sans se soucier du bonheur. Tout, pour Socrate, devait converger vers la morale et concourir à la morale et être subordonné à la morale comme à son but, comme à sa dernière fin. Il s’appliquait sans relâche, dit Xénophon, à examiner et déterminer ce que c’est que le bien et le mal, le juste et l’injuste, la sagesse et la folie, le courage et la lâcheté, etc. Il s’appliquait infiniment, dit Aristote, et en cela il était vrai professeur de rhétorique autant que bon professeur de morale, à bien définir, à bien préciser le sens des mots, pour qu’on ne se payât point de termes vagues qui sont des illusions de pensée et pour que l’on disciplinât rigoureusement son esprit de manière à en faire un preneur de vrai.

Sa manière

Il avait des procédés de dialectique ou d’« art de conférer », comme dit Montaigne, plus ou moins heureux, qu’il avait très probablement empruntés aux sophistes, qui contribuèrent à le faire passer pour l’un d’entre eux et qui eurent après lui et longtemps après lui une grande vogue. Il « accouchait les esprits », comme il disait, c’est-à-dire il croyait ou affectait de croire que les vérités sont à l’état latent dans tous les esprits et qu’il ne s’agissait, patiemment, habilement, par des investigations adroites, que de les en faire sortir. D’autre part, il interrogeait d’une manière captieuse, de manière à mettre l’interlocuteur en contradiction avec lui-même et à lui faire avouer qu’il avait dit ce qu’il n’avait pas cru dire, accordé ce qu’il n’avait pas cru accorder ; et il triomphait malicieusement de ces confusions. Bref, il semble avoir été un Franklin spirituel et taquin et avoir enseigné la vraie sagesse en se moquant de tout le monde. Les peuples n’aiment jamais qu’on se moque d’eux et nul doute que le souvenir de ces railleries n’ait été pour beaucoup dans le jugement inique qui le frappa et que, du reste, jusqu’au dernier moment, il semble avoir provoqué.

Son influence

Son influence fut infinie. C’est à partir de lui que la morale devint comme l’objet même, le dernier et suprême objet de toute philosophie, devint la raison de la philosophie et, comme a dit Nietzsche, la Circé des philosophes, c’est-à-dire celle qui les enchante, qui leur dicte à l’avance ou qui modifie d’avance leurs systèmes en les effrayant sur ce que leurs systèmes pourraient avoir d’irrévérencieux à son égard ou de dangereux par rapport à elle. De Socrate à Kant et au delà, la morale a été la Circé des philosophes et la morale est comme la fille spirituelle de Socrate. D’autre part, son influence a été terrible pour la religion antique en inclinant tous les esprits vers cette idée que la morale est le seul digne objet de la connaissance et que les religions antiques étant immorales ou d’une moralité très douteuse doivent être abandonnées et méprisées des honnêtes gens. Le christianisme a combattu le paganisme avec les arguments mêmes des disciples de Socrate, avec des arguments socratiques. Philosophies et religions modernes sont toutes pénétrées de socratisme. Quand nous avons dit que les sophistes sont la date la plus importante de l’histoire de la philosophie antique, c’était parce qu’ils ont enseigné à Socrate de chercher une philosophie qui fût tout humaine et préoccupée uniquement du bonheur de l’homme, et cela devait amener un grand esprit, et à la suite de très grands esprits encore à diriger toute la philosophie et même toute la science humaine vers la recherche du bien, le bien étant considéré comme la condition du bonheur.

CHAPITRE IV PLATON

PLATON EST SURTOUT UN MORALISTE COMME SOCRATE MAIS IL REVIENT A DES CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L’ENSEMBLE DES CHOSES ET IL S’OCCUPE DE POLITIQUE ET DE LÉGISLATION

Platon disciple de Socrate

Platon était un élève de Socrate, comme Xénophon, mais Xénophon n’a voulu être que le greffier de Socrate et Platon a été un disciple à la fois très enthousiaste, très fidèle et très infidèle de Socrate. Il a été disciple très fidèle de Socrate en ce qu’il n’a jamais cessé de mettre la morale au tout premier rang des considérations philosophiques ; en cela il n’a pas varié. Il a été disciple infidèle de Socrate en ce que, imaginatif, poète et admirable poète, il a reporté la philosophie de la terre au ciel ; il ne s’est pas interdit, et tout au contraire, d’échafauder de grands systèmes sur l’ensemble des choses et d’envelopper l’univers dans ses vastes et audacieuses conceptions. Il a établi invinciblement la morale, la science du bien, comme la fin dernière de toute connaissance, dans ses brillants et charmants Dialogues socratiques ; il a fait de grands systèmes dans tous les ouvrages où il se donne comme parlant en son propre nom. Il était très savant, n’ignorant rien de tout ce qu’avaient écrit les philosophes antérieurs à Socrate, particulièrement Héraclite, Pythagore, Parménide, Anaxagore. Il repensait tout cela et il pensait par lui-même avec une force et une richesse d’esprit dont il semble bien qu’il n’y ait pas eu d’autre exemple au monde.

Les « Idées »

Cherchant, à son tour, quelles sont les causes premières de tout et ce qu’il y a d’éternellement réel derrière les apparences de ce monde changeant, il croit en un seul Dieu, comme bien d’autres avant lui ; mais dans le sein de ce Dieu, pour ainsi dire, il place, il croit voir des Idées, c’est-à-dire des types éternels de toutes les choses qui, en ce monde, sont changeantes, transitoires et périssables. On entend bien ce qu’il faisait par cette imagination toute nouvelle, si originale et si puissante. Il remplaçait l’olympe du peuple par un olympe spirituel, la mythologie matérielle par une mythologie idéaliste, le polythéisme par un polyidéisme, si je puis ainsi parler, les dieux par des types. Derrière tout phénomène, source, forêt, montagne, les Grecs voient un Dieu, un être matériel, semblable à eux, plus puissant qu’eux. Derrière tout phénomène, toute pensée, aussi, tout sentiment, toute institution, derrière quoi que ce soit, Platon voit une idée, immortelle, éternelle, indestructible, incorruptible qui vit dans le sein de l’Éternel, dont tout ce qui est sous nos yeux n’est que le reflet vacillant et trouble, et qui soutient, anime, conserve pour un temps tout ce qui est sous nos yeux. Or avoir quelque connaissance de ces Idées c’est toute la philosophie. Comment peut-on en avoir quelque connaissance ? En s’élevant du particulier au général, en distinguant dans chaque chose ce qui est son fond permanent, ce qu’elle a de moins changeant, de moins variable, de moins circonstanciel. Par exemple, un homme est un être bien complexe, il a mille sentiments divers, mille idées diverses, mille façons d’être et de vivre. Quel peut être son fond permanent ? C’est sa conscience, qui elle, ne varie pas, ne se transforme pas, dit toujours obstinément la même chose ; le fond de l’homme, l’idée éternelle dont chaque homme est ici le reflet, c’est la conscience du bien ; l’homme est une incarnation ici-bas de cette partie de Dieu qui est le vouloir du bien ; selon que de ce vouloir il s’écarte ou se rapproche, il est moins homme ou plus homme.

La dialectique et la morale platonique

Cette méthode, pour s’élever jusqu’aux idées, est ce que Platon appelle la dialectique, c’est-à-dire l’art de discerner. La dialectique discerne le fond du superficiel, le permanent du transitoire, l’indestructible du toujours détruit. Elle est la méthode philosophique par excellence qui contient toutes les autres ou à quoi toutes les autres se ramènent. Sur cette métaphysique et à l’aide de cette dialectique, Platon construisait une morale extrêmement pure qui était simplement (comme on a dit plus tard Imitation de Jésus-Christ) une Imitation de Dieu. Être aussi semblable à Dieu qu’il le pourra, c’est tout le devoir de l’homme. En Dieu résident les idées de vrai, de beau, de bien, de grand, de puissant, etc. Réaliser relativement ces idées que Dieu réalise absolument, c’est à quoi l’homme doit s’attacher. Dieu est le juste ou la justice est dans le sein de Dieu et c’est la même chose : l’homme ne peut pas être le juste ; mais il peut être un juste, et c’est tout dans un seul mot ; car la justice contient tout ou si l’on préfère est le caractère commun de tout ce qui vaut. La justice est le bien, la justice est belle, la justice est vraie, la justice est grande en ce qu’elle ramène tous les cas particuliers à une pensée générale, la justice est puissante étant la force qui maintient opposée à la force qui détruit, la justice est éternelle et invariable. Être un juste selon tous les sens de ce mot est le devoir de l’homme et est sa destination propre.

L’immortalité de l’âme

Pour ce qui est de l’immortalité de l’âme et des récompenses et peines d’outre-tombe, Platon est très réservé. Il n’y est ni opposé ni formellement favorable. On sent qu’il aime à y croire plus qu’il n’en est sûr. Il dit que « c’est une belle gageure à faire » et c’est-à-dire que, dût-on perdre, il vaut mieux croire à ce gain possible que n’y croire point. On peut du reste légitimement conclure et de certains passages des Lois et de la belle théorie de Platon sur la punition qui est une expiation et sur l’expiation qui est une médecine de l’âme et par conséquent un bien très désirable, que Platon, souvent, inclinait très fort vers la doctrine des peines et récompenses posthumes, laquelle suppose l’âme immortelle.

L’amour platonique

L’amour platonique dont on a tant parlé et dont par conséquent il faut dire un mot au moins pour le définir est une des applications de sa morale. Comme de toute chose l’idée de l’amour est en Dieu. Elle y est à l’état pur, sans mélange d’idée de plaisir, puisque le plaisir est essentiellement passager et périssable. L’amour en Dieu est simplement la contemplation passionnée de la beauté (physique et morale) ; nous ressemblerons à Dieu si nous aimons la beauté précisément de cette façon et sans excitation ni trouble des sens.

La politique

Une des originalités de Platon c’est qu’il s’est occupé de la politique, c’est qu’il a fait de la politique une partie de la philosophie, ce dont on s’était peu avisé avant lui (je dis peu seulement, parce que Pythagore a été législateur) et dont on devait toujours s’aviser après lui. Platon est aristocrate, sans doute parce que sa pensée générale est telle, indépendamment des circonstances, ensuite peut-être parce qu’il attribue les grands malheurs, auxquels il assiste, de sa patrie à la démocratie athénienne, ensuite peut-être encore parce que la démocratie athénienne a été violemment hostile et quelquefois cruelle aux philosophes et tout particulièrement à son maître. Pour Platon, de même que l’homme a trois âmes ou, si l’on veut, trois centres d’activité qui le gouvernent, l’intelligence dans la tête, le courage dans le cœur et l’appétit dans les entrailles, de même la cité est composée de trois classes : les sages et savants en haut, les guerriers au-dessous, les artisans et esclaves, plus bas. Les sages gouverneront ; aussi bien les peuples ne seront heureux que quand les philosophes seront rois ou quand les rois seront philosophes. Les guerriers combattront pour défendre la cité, jamais pour conquérir. Ils formeront une caste, pauvre, dure à elle-même et redoutable. Ils n’auront aucune propriété individuelle ; tout leur sera commun, habitations, meubles, armes, femmes même et enfants. Le peuple enfin vivant dans une stricte égalité, soit par partage égal des terres soit par terres cultivées en commun, sera maintenu rigoureusement dans la probité, l’honnêteté, la sévérité des mœurs, la sobriété et la soumission. Les arts, sauf la musique guerrière et les danses guerrières, seront éliminés de la cité. Elle n’a besoin ni de poètes, ni de peintres, ni de musiciens qui corrompent les mœurs en les amollissant et en faisant sentir à tous l’aiguillon secret de la volupté. Toutes les théories, d’une part aristocratiques, d’autre part tendant plus ou moins au communisme dérivent de la politique de Platon, ou en procèdent ou y ressortissent.

Le maître de la philosophie idéaliste

Platon est pour tous les penseurs, même pour ses adversaires, le plus grand nom de la philosophie humaine. Il est le grand maître de la philosophie idéaliste, c’est-à-dire de toute la philosophie qui croit que les idées gouvernent le monde et qui croit que le monde est un acheminement vers une perfection qui est quelque part et qui lui donne des ordres et qui l’attire ; pour ceux-là même qui ne sont pas de sa famille d’esprits, Platon est le plus prodigieux des penseurs qui ont uni la sagacité psychologique, la vigueur dialectique, la puissance d’abstraction et l’imagination créatrice, chez lui merveilleuse.

CHAPITRE V ARISTOTE

SAVANT ENCYCLOPÉDIQUE. COMME PHILOSOPHE SURTOUT MORALISTE ET LOGICIEN

Aristote élève de Platon

Aristote de Stagire fut un élève de Platon et il s’en est souvenu, comme font, d’ordinaire les meilleurs élèves, pour le combattre. Il fut quelques années le précepteur d’Alexandre, fils de Philippe, celui qui devait devenir Alexandre le Grand. Il enseigna longtemps à Athènes. Après la mort d’Alexandre, en butte, à son tour, à l’éternelle accusation d’impiété, il fut forcé de se retirer à Chalcis où il mourut. Aristote est surtout un savant. Il voulut embrasser la totalité des connaissances de son temps, ce qui était encore chose possible à la grande rigueur et il y réussit. Ses ouvrages, infiniment nombreux, sont le compte rendu de son savoir. Ils sont la somme de toutes les sciences de son époque. Nous n’avons à nous occuper ici que de ses idées proprement philosophiques. Pour Aristote comme pour Platon, mais plus précisément, l’homme est composé d’une âme et d’un corps. Le corps est un composé d’organes, une mécanique bien faite ; l’âme en est le but final ; le corps pour ainsi dire aboutit à l’âme, mais à son tour l’âme agit sur le corps et est en lui non son but, mais son moyen d’action sur les choses et le tout forme une harmonie pleine et continue. Les facultés de l’âme sont ses divers aspects et ses diverses manières d’agir ; car elle est une et indivisible. La raison c’est l’âme considérée comme pouvant concevoir ce qu’il y a de plus général et par conséquent elle est en nous quelque chose d’intermédiaire entre nous et Dieu. Dieu est unique ; il est éternel, il a de toute éternité donné le mouvement à la matière. Il est purement spirituel ; mais tout est matière sauf lui et il n’y a point, comme le voulait Platon, des idées, personnages immatériels vivants, résidant en son sein. On peut voir ici comme un progrès, en un certain sens, de Platon à Aristote, vers le monothéisme : l’olympe des idées dans Platon était encore un polythéisme, un polythéisme spirituel, mais encore un polythéisme ; il n’y a plus de polythéisme du tout dans Aristote.

Sa morale et sa politique

La morale d’Aristote tantôt se rapproche de celle de Platon, comme quand il pense que le souverain bonheur c’est le souverain bien et que le souverain bien est la contemplation de la pensée par la pensée, la pensée se suffisant à elle-même, ce qui est bien, à très peu près, l’imitation de Dieu que recommandait Platon ; tantôt est au contraire très pratique et presque médiocre, comme quand il la fait consister dans un milieu entre les extrêmes, dans une juste mesure, dans un certain tact, art plutôt que science et science pratique plutôt que conscience, qui saura faire distinguer quelles sont les pratiques convenables à l’honnête homme et homme bien né. Il est juste d’ajouter que dans le détail et quand il décrit l’honnête homme pour ainsi dire, c’est à des vertus, sinon sublimes du moins singulièrement élevées, tout compte fait, qu’il nous convie.

Sa politique, très confuse (le livre qui la contient ayant été, selon toute apparence, fait de pièces et de morceaux et de différentes parties de son cours après sa mort), est surtout une revue des diverses constitutions politiques qui existaient dans tout le monde grec. Les tendances, car il n’y a pas de conclusions, en sont très aristocratiques encore, mais moins radicalement aristocratiques que celles de Platon.

L’autorité d’Aristote

Aristote, à cause de son universalité, à cause aussi de ceci qu’il est plus clair que son maître, à cause aussi de ceci qu’il dogmatise, non pas toujours, mais le plus souvent au lieu de discuter et conférer, a eu à travers toute l’antiquité et tout le moyen âge une autorité plus grande que celle de Platon, une autorité qui était devenue (en dehors des matières de foi) comme despotique et comme sacro-sainte. A partir du XVIe siècle il a été remis à son rang qui est très beau encore et a été considéré comme un des esprits, sinon les plus puissants, du moins les plus vastes et du reste très loin encore d’être sans vigueur, qui aient paru parmi les hommes. Pour certains il est comme une transition entre le génie grec, extrêmement fin mais toujours poétique et toujours un peu oriental, et le génie romain plus positif, plus dépouillé, plus pratique, plus épris de réel et de science réelle.

CHAPITRE VI DIVERSES ÉCOLES

DÉVELOPPEMENT A TRAVERS DIVERSES ÉCOLES DES IDÉES GÉNÉRALES DE SOCRATE, PLATON ET ARISTOTE

L’école de Platon, Théophraste

L’école de Platon (en considérant Aristote comme n’étant pas précisément de cette école) fut continuée par Speusippe, Polémon, Xénocrate, Cratès, Crantor. Elle versa un peu, par un retour en arrière très différent du mouvement d’Aristote, dans les idées pythagoriciennes dont Platon avait été informé et aussi très amoureux souvent, mais non obsédé, et où il ne s’emprisonna jamais.

Le plus brillant élève d’Aristote fut Théophraste, naturaliste, botaniste et moraliste. Son grand titre de gloire pour la postérité, qui ne connaît de lui que cela, est le petit livre des Caractères qui a servi de modèle à La Bruyère et avant lui à des poètes comiques de l’antiquité et qui en effet est plein de finesse, de sel, et pour se servir d’un mot très moderne qui convient exactement à cet antique, d’humour.

Écoles de Mégare et d’Élis

Notons pour mémoire les écoles très célèbres, mais qui, manque de textes, nous sont inconnues, de Mégare, que l’on appela « la disputeuse » tant elle s’était marquée par son ardeur à la polémique, et d’Élis qui semble avoir versé dans les habitudes sophistiques de Zénon d’Élée et de Gorgias.

L’école cynique, Antisthène, Diogène

Bien plus considérable, parce qu’une école qui ne sera rien de moins que le stoïcisme en sortira ou paraîtra en sortir, est l’école cynique. Comme il est arrivé assez souvent, les vagues commencements du stoïcisme ressemblent très sensiblement à sa fin. Les stoïciens des derniers siècles de l’antiquité étaient des espèces de moines mendiants, mal vêtus, mal nourris, d’extérieur négligé, méprisant toutes les commodités de la vie ; les cyniques, au temps d’Alexandre furent cela même, professant que le bonheur est la possession de tous les biens et que la seule façon de posséder tous les biens est de savoir s’en passer. C’est Antisthène qui fonda cette école ou plutôt cet ordre. Il avait été l’élève de Socrate et il n’est pas douteux que son unique pensée fut celle-ci : imiter Socrate, en l’exagérant. Socrate avait été pauvre, avait méprisé la richesse, avait méprisé le plaisir et avait méprisé la science. Le culte de la pauvreté, le mépris des plaisirs, des honneurs, des richesses et la parfaite conviction que savoir quelque chose est parfaitement inutile à l’homme, c’est tout Antisthène. Cela mène très loin, du moins dans les esprits systématiques. Si tout est méprisable, sauf la vertu individuelle, c’est le retour à la vie solitaire et sauvage qui est préconisé ; plus de civilisation, plus de société, plus de patrie. Antisthène était dans ces idées où ses disciples et successeurs furent encore plus ; ils furent cosmopolites et anarchistes. Le plus illustre de cette école, illustre surtout par son excentricité, fut Diogène qui roulait sur les remparts de Corinthe le tonneau qui lui servait de maison, allumait sa lanterne en plein jour sous prétexte de « chercher un homme », se disait citoyen de l’Univers, était accusé d’avoir été chassé de Sinope par ses compatriotes et répondait : « C’est moi qui les ai condamnés à y rester », disait à Alexandre qui lui demandait ce qu’il pourrait faire pour lui : « Que tu t’ôtes de mon soleil ; tu me fais de l’ombre ».

Cratès, Ménippe, Aristippe

On cite encore Cratès de Thèbes, moins insolent et de meilleures manières, aussi contempteur des biens de ce monde, et Ménippe le faiseur de satires, dont Lucien, beaucoup plus tard, a fait le plus amusant interlocuteur de ses amusants dialogues. En sens inverse, à la même époque, élève de Socrate comme Antisthène, Aristippe fondait l’école du plaisir, assurait que la seule recherche digne de l’effort de l’homme était celle du bonheur et que se rendre heureux était son devoir ; qu’en conséquence, étant assez prouvé et même évident que le bonheur ne peut pas nous venir du dehors, mais doit être cherché en nous, il faut s’étudier, se bien connaître (et ceci est de Socrate) pour éprouver quels sont les états d’âme qui nous donnent une jouissance durable, solide, et s’il se peut permanente. Or la chercheuse et la trouveuse de plaisirs solides c’est la sagesse, ou plutôt, il n’y a pas d’autre sagesse que l’art de distinguer entre les plaisirs et de choisir avec une grande finesse de discernement ceux qui sont vrais. La sagesse consiste encore à dominer les malheurs par la maîtrise de soi pour qu’ils ne nous atteignent pas et même les plaisirs tout en en jouissant pour qu’ils ne nous dominent pas : « Possédons sans être possédés » était une de ses devises qu’Horace a traduite ainsi : « Je tâche à soumettre les choses à moi et non moi aux choses ». Cette sagesse toute pratique et qui n’est qu’un égoïsme bien entendu est celle d’Horace et de Montaigne et que Voltaire à son tour mettra en vers quelquefois heureux.

L’école de Cyrène

Aristippe eut pour successeur à la direction de son école sa fille Areté, puis son petit-fils. Les aristippistes ou cyrénaïques (l’école s’étant fixée à Cyrène) méprisaient franchement les dieux et les considéraient comme des inventions à effrayer les femmes et les petits enfants. L’un d’eux, Évhémère, inventa la théorie, en partie très fausse, en partie exacte, que tous les dieux sont simplement des héros, des rois, des grands, divinisés après leur mort par la reconnaissance ou la terreur des foules. Comme il arrive souvent, les théories philosophiques étant essentiellement plastiques et prenant la forme du tempérament qui les reçoit, tel cyrénaïque, Hégésias, a émis cette doctrine que le souverain bonheur de l’homme est le suicide. En effet si l’objet de l’homme est le bonheur, la vie donnant évidemment beaucoup moins de bonheur que de peines, la philosophie du bonheur est de se dérober à la vie et le seul bon parti est le suicide. Il ne paraît pas qu’Hégésias ait donné la seule preuve de sincérité de cette doctrine qu’on puisse donner quand on la professe.

CHAPITRE VII L’ÉPICURISME

L’ÉPICURISME CROIT QUE LE DEVOIR DE L’HOMME EST DE RECHERCHER LE BONHEUR ET QUE LE BONHEUR CONSISTE DANS LA SAGESSE

La philosophie morale

Continuant de sentir la forte impulsion que lui a donnée Socrate, la philosophie va continuer longtemps à être presque exclusivement philosophie morale. Seulement elle se bifurque très nettement. Antisthène et Aristippe sont tous deux élèves de Socrate. D’Antisthène sont nés les cyniques ; d’Aristippe sont nés les philosophes du plaisir. Des cyniques vont naître les stoïciens, des philosophes du plaisir les épicuriens et ces deux grandes écoles vont presque se partager toute l’antiquité. Commençons par les épicuriens, qui, chronologiquement, se placent un peu avant les stoïques.

Épicure

Épicure, né à Athènes un peu après la mort de Platon, élevé à Samos par ses parents qui avaient dû s’expatrier par suite de revers de fortune, revenu à Athènes vers 305 avant Jésus-Christ, y fonda une école. C’était personnellement un vrai sage, sobre, scrupuleux, contempteur du plaisir, rigoureux pour lui-même, pratiquement un stoïcien. Comme vue générale sur le monde il enseignait à très peu près la doctrine de Démocrite : le monde est composé d’une multitude d’atomes doués de certains mouvements qui s’accrochent les uns aux autres et se combinent les uns aux autres et il n’y a pas autre chose dans le monde. N’y a-t-il pas un premier moteur, un être qui a mis tous ces atomes en mouvement bref un Dieu ? Épicure n’y croit pas ; Y a-t-il des dieux, comme le croient les gens du peuple ? Épicure le croit ; mais il estime que les dieux sont des créatures supérieures, brillantes, heureuses, qui ne s’occupent pas du monde, n’y interviennent pas et s’occupent encore moins, s’il est possible, de l’humanité. Ils n’ont pas créé le monde, du reste, car pourquoi l’auraient-ils créé ? Par bonté, a dit Platon ; mais il y a tant de mal dans le monde que s’ils l’ont créé par bonté ils se sont trompés et ce sont des sots ; et s’ils ont permis volontairement le mal ce sont des méchants ; et donc il est charitable à leur égard de penser qu’ils ne l’ont pas créé.

La morale épicurienne

Au point de vue de la morale, Épicure se rattache certainement à Aristippe ; mais avec la différence qu’il y a entre le plaisir et le bonheur, Aristippe disait que le but de la vie est le plaisir intelligent, Épicure dit que le but de la vie est le bonheur. Or le bonheur est-il dans les plaisirs ou au contraire les exclut-il ? Épicure est parfaitement persuadé qu’il les exclut. Il dirait, comme lord Beakonsfield : « La vie serait à peu près supportable, n’étaient les plaisirs ». Le bonheur pour Épicure est dans le « flegme » comme dirait Philinte ; il est dans le calme de l’esprit qui s’est rendu inaccessible à tout mouvement de passion, qui ne s’irrite jamais, ne s’émeut jamais, ne se chagrine jamais, ne désire jamais, ne redoute jamais. Pourquoi, par exemple, craindrions-nous la mort ? Tant que nous la craignons elle n’est pas, dès qu’elle est nous ne la craignons plus ; dès lors en quoi est-elle un mal ? — Mais, pendant la vie elle-même, les souffrances ? — Nous les augmentons beaucoup à nous en plaindre, à nous apitoyer sur nous-mêmes. Si nous faisions le contraire, si quand elles nous torturent nous nous rappelions les plaisirs passés et songions aux plaisirs à venir elles seraient infiniment atténuées. — Mais de quels plaisirs peut parler un homme qui met le bonheur dans l’exclusion des plaisirs ? Les plaisirs du sage sont les satisfactions qu’il éprouve à s’assurer du bonheur. Il a un plaisir quand il a dompté une passion pour se ramener au calme ; il a un plaisir quand il converse avec ses amis sur la nature du vrai bonheur ; il a un plaisir quand il a détourné un jeune homme des folies passionnelles ou du désespoir et l’a ramené au repos d’esprit, etc. — Mais que direz-vous des souffrances après la mort ? — Qu’elles n’existent pas. Il n’y a point de Tartare, parce qu’il n’y a pas d’immortalité de l’âme. L’âme est matérielle comme le corps et meurt avec lui.

On dira peut-être que cette morale, très grave, très austère se rapproche plus du stoïcisme que de l’aristippisme. Cela est si vrai que quand Horace confesse en souriant qu’il revient à la morale du plaisir, il ne dit point, comme nous dirions : « Je sens que je deviens épicurien », il dit : « Je retombe aux préceptes d’Aristippe » ; cela est si vrai que Sénèque, stoïcien professionnel, cite à peu près aussi souvent, dans ses leçons, Épicure que Zénon. Il ne faut pas tout à fait dire, mais on pourrait dire sans se tromper très fort, que l’épicurisme est un stoïcisme souriant et le stoïcisme un épicurisme renfrogné. Nous avons changé dans l’usage courant de la langue le sens du mot épicurien en lui faisant dire : adonné aux plaisirs. Il faut être averti qu’il n’y a pas de contresens plus violent.

La vogue de l’épicurisme

L’épicurisme eut une vogue immense dans l’antiquité. Les principaux professeurs d’épicurisme à Athènes furent Métrodore, Hernachus, Polystrate, Apollodore. Pénétrant en Italie, l’épicurisme eut pour son représentant le plus éclatant Lucrèce, qui du système fit un poème, l’admirable De natura rerum, puis Atticus, Horace, Pline le Jeune, cent autres. Il devint même une opinion politique : les césariens étaient épicuriens, les stoïciens étaient républicains. Quand le christianisme parut, l’épicurisme se trouva en opposition directe avec lui — et le stoïcisme aussi ; mais beaucoup moins. Au temps moderne l’épicurisme a eu une renaissance, que nous verrons.

CHAPITRE VIII LE STOÏCISME

LES PASSIONS SONT DES MALADIES QUE L’ON PEUT EXTIRPER ET QU’IL FAUT EXTIRPER

La logique stoïcienne

Le stoïcisme existait comme en germe dans le cynisme (et du reste dans Socrate) comme l’épicurisme dans Aristippe. Zénon fut élève de Cratès. Très jeune il ouvrit une école à Athènes au Pécile. Le Pécile était un portique ; portique en grec se dit stoa, d’où le nom de stoïque. Zénon professa trente ans ou un peu plus ; puis, aux approches de la vieillesse, se donna la mort. Zénon pensait, comme Épicure, comme Socrate, que la philosophie ne doit être que la science de la vie et que la science de la vie c’est la sagesse. La sagesse consiste à penser juste et à agir bien ; mais à ne penser juste que pour agir bien, ce qui est tout à fait dans l’esprit de Socrate et ce qui élimine toute science de curiosité, toute recherche sur la constitution du monde et l’ensemble et même le détail des choses. En cela le stoïcisme est plus étroit que l’épicurisme.

Par suite il faut à l’homme une logique (les stoïciens sont les premiers qui emploient ce mot) très nette, très ferme et très rigoureuse. Armé de cet instrument et ne l’employant que pour se connaître et pour se gouverner l’homme se fait sage. Le « sage » pour les stoïciens est une espèce de saint, de surhomme comme on a dit depuis, et très analogue à son Dieu. Il met tout son effort à assurer, à dompter et à supprimer ses passions qui ne sont pas autre chose que « des maladies de l’âme ». Du côté du monde extérieur, il méprise tous les « fortuits », c’est-à-dire tout ce qui ne dépend pas de la volonté humaine et il les considère comme n’existant pas : les maladies du corps, les douleurs, les souffrances, les malheurs, les humiliations, ne sont pas des maux, ce sont des choses indifférentes. Au contraire, les crimes et les fautes sont tellement des maux qu’ils sont également exécrables et que le sage doit se reprocher la moindre faute à l’égal du plus grand crime, doctrine paradoxale qui a excité la verve des adversaires, même respectueux, des stoïciens et particulièrement de Cicéron.

Maximes des stoïciens

Leur maxime la plus fréquemment répétée était : « Abstiens-toi et supporte » ; abstiens-toi de tout mal, souffre toute agression et tout prétendu malheur sans te révolter et sans te plaindre. Ils ont une autre devise très répandue chez eux et par eux : « Vivre conformément à la nature » qui ressemble singulièrement à une maxime épicurienne. Il faut s’entendre. Cette maxime dans leur esprit a pour sens : adhérer librement et respectueusement à l’ordre universel. Le monde est un Dieu qui vit selon des lois qu’il s’est faites et dont nous ne sommes pas juges. Ces lois nous entourent et nous emportent ; elles nous blessent quelquefois. Il faut les respecter et y adhérer, les vouloir même contre nous avec une sorte de piété, vivre conformément à elles avec respect. Ainsi compris, le vivre conformément à la nature n’est pas autre chose qu’un aspect du supporte.

Principaux stoïciens

Les principaux adeptes et les principaux maîtres du stoïcisme furent avec et après Zénon, Cléanthe, Chrysippe, Ariston, Herillus en Grèce, à Rome Caton, Brutus, un peu Cicéron, Thraséas, Épictète (grec du reste et qui écrivait en grec), Sénèque, et enfin l’empereur Marc-Aurèle. Le stoïcisme devint assez vite une religion ayant ses rites, ses obédiences, ses pratiques ascétiques, ses directeurs de conscience, son examen de conscience, et ses adeptes ayant un costume traditionnel, longue barbe et long manteau. Il eut une influence considérable, comparable (comparable seulement) au christianisme, mais qui ne pénétra que les classes élevées et les classes moyennes de la société antique, sans aller, ou infiniment peu, jusqu’au peuple. Comme l’épicurisme, le stoïcisme eut une renaissance aux temps modernes par opposition au christianisme, renaissance dont nous nous occuperons plus loin.

CHAPITRE IX ÉCLECTIQUES ET SCEPTIQUES

PHILOSOPHES QUI VOULURENT N’APPARTENIR A AUCUNE ÉCOLE. PHILOSOPHES QUI DÉCRIÈRENT TOUTES LES ÉCOLES ET TOUTES LES DOCTRINES

Les deux tendances

Comme il devait arriver et comme il arrive toujours la multiplicité des sectes devait amener deux tendances, l’une qui consiste à prendre un peu arbitrairement dans chaque secte ce que l’on y trouve de meilleur et cela s’appelle éclectisme ; l’autre qui consiste à penser qu’aucune école n’a saisi le vrai et que le vrai est insaisissable et cela s’appelle le scepticisme.

Les éclectiques. Plutarque

Les éclectiques qui ne forment pas une école, ce qui serait difficile avec l’esprit qui les dirigeait, avaient ceci seulement de commun qu’ils vénéraient les penseurs de l’ancienne Grèce et qu’ils avaient ou s’efforçaient d’avoir des respects et des condescendances pour toutes les religions. Ils vénéraient Socrate, Platon, Aristote, Épicure, Zénon, Moïse, Jésus, saint Paul et aimaient à se figurer qu’ils étaient chacun une révélation partielle de la grande pensée divine et ils s’essayaient à concilier, en procédant par grandes lignes et par vues d’ensemble, ces diverses révélations. Ils s’appelaient Moderatus, Nicomaque, Nemesius, etc. Le plus illustre, sans qu’il soit le plus profond, mais son talent littéraire l’a maintenu en lumière, est Plutarque. Son principal effort, à lui, bien souvent renouvelé depuis, a été de concilier la raison et la foi, je parle de la foi polythéiste. Voyant dans la mythologie des allégories ingénieuses, il démontrait qu’à titre d’allégories recouvrant et contenant des idées profondes, la raison d’un platonicien, d’un aristotélicien, d’un stoïcien pouvait accepter tout le polythéisme. Les éclectiques n’eurent pas beaucoup d’influence et ne plurent qu’à deux familles d’esprits : à ceux qui aiment savoir plutôt qu’avoir une conviction et qui trouvaient dans l’éclectisme une agréable variété de points de vue ; à ceux qui aiment croire un peu à tout et qui ont l’esprit naturellement hospitalier et très peu ferme et qui ne sont pas éloignés d’être sceptiques et que j’appellerai des sceptiques affirmatifs par opposition aux sceptiques négatifs, des sceptiques disant : « Mon Dieu, oui » par opposition aux sceptiques disant toujours : « Plutôt non ».

Les sceptiques. Pyrrhon

Les sceptiques proprement dits remontaient chronologiquement plus haut. Le premier sceptique célèbre est contemporain d’Aristote. Il suivit Alexandre dans sa grande expédition d’Asie. C’est Pyrrhon. Il tint école assez obscurément, semble-t-il, à Athènes et eut pour successeur Timon. Ces philosophes comme tant d’autres cherchaient le bonheur et ils affirmaient qu’il était dans l’abstention de juger, dans l’esprit restant en suspens, dans le ne rien dire (aphasie). Pyrrhon ayant accoutumé de dire qu’il était indifférent de vivre ou d’être mort, si on lui demandait : Alors pourquoi vis-tu ? » répondait : « Mais précisément parce qu’il est indifférent de vivre ou d’être mort ». Comme on peut croire, leur jeu favori était d’opposer les écoles entre elles, de battre les unes par les autres, de montrer qu’elles étaient toutes fortes dans ce qu’elles niaient et faibles dans ce qu’elles affirmaient et de les renvoyer dos à dos.

La Nouvelle Académie

Le scepticisme, mais atténué, adouci et surtout moins agressif se retrouva dans une école qui s’intitulait la Nouvelle Académie. Elle prétendait se rattacher à Socrate, non sans quelque raison puisque Socrate avait assuré que la seule chose qu’il sût était qu’il ne savait rien et elle tenait essentiellement à ne rien affirmer. Seulement les Académiciens croient qu’il y a des choses probables, plus probables que d’autres et ils sont les fondateurs du probabilisme, qui n’est pas autre chose que la conviction accompagnée de modestie. Ils étaient plus ou moins modérés, selon leur tempérament personnel. Arcésilas l’était beaucoup et se bornait à développer le sens critique chez son élève. Carnéade était plus négateur et en arrivait ou revenait à être un sceptique et un sophiste pur et simple. Cicéron, avec un certain fonds de stoïcisme, a été l’élève des plus modérés, des nouveaux académiciens.

Énésidème, Agrippa, Empiricus

D’autres se fondaient sur l’expérience même, sur l’incertitude de nos sensations et observations, sur tout ce qui peut nous « piper » et nous faire illusion pour faire éclater combien la connaissance humaine est relative et misérablement partielle. Tel Énésidème, qu’on croirait que Pascal a lu, tant Pascal, quand il n’est pas dans la foi et quand il prend position de sceptique précisément pour établir qu’il faut se réfugier dans la foi, donne exactement toutes les raisons d’Enésidème. Tel encore Agrippa ; tel encore Sextus Empiricus, si souvent critique de la science qui démontre, comme, un peu, de nos jours M. Henri Poincaré, que toutes les sciences et même les plus orgueilleuses de leur certitude comme la mathématique et la géométrie reposent sur des conventions et des « commodités » intellectuelles.

CHAPITRE X LE NÉOPLATONISME

RETOUR A LA MÉTAPHYSIQUE. MÉTAPHYSICIENS IMAGINATIFS A LA MANIÈRE DE PLATON MAIS AVEC EXCÈS

L’alexandrinisme

La métaphysique au milieu de tout cela, c’est-à-dire l’effort pour comprendre l’ensemble des choses, semble un peu bas. Elle a une renaissance au IIIe siècle de notre ère avec des Alexandrins (de là le nom d’École alexandrine) qui vinrent professer à Rome avec le plus grand éclat. L’alexandrinisme c’est un néoplatonisme, c’est-à-dire un platonisme renouvelé et, dans la pensée de ses auteurs, agrandi.

Plotin

Plotin enseignait ceci : il y a Dieu et la matière, Dieu un, la matière multiple et divisible. Dieu est inintelligible en soi et n’est compris que dans ses manifestations. On s’élève, non pas à la connaissance de lui mais au sentiment de lui, par une série de degrés qui sont comme la purification progressive de la croyance et qui nous amènent à une sorte d’union avec lui, comme serait celle d’un être avec un autre être qu’il ne verrait pas mais de la présence duquel il ne douterait point. La matière et c’est-à-dire tout l’univers est une émanation de Dieu, comme le parfum est émanation d’une fleur. Tout n’est pas Dieu et il n’y a que Dieu qui soit Dieu, mais tout est divin, tout participe de Dieu comme toute pensée de nous participe de notre âme. Or si tout émane de Dieu, tout, aussi, tend à y revenir, comme les corps nés de la terre, nourris par la terre, mus par les forces qui leur viennent de la terre tendent à revenir à la terre. C’est ce qui fait l’harmonie du monde. La loi des lois c’est que tout morceau de l’univers venu de Dieu retourne à Dieu et veut retourner à lui. L’univers est une émanation du parfait et un effort vers la perfection. L’univers est un Dieu en exil qui a la nostalgie de lui-même. L’univers est une dégradation de Dieu qui tend à sa réintégration.

Comment se fait cette émanation de Dieu devenant matière ? C’est un mystère ; mais on peut supposer qu’elle se fait par degrés successifs, De Dieu émane l’intelligence, l’intelligence impersonnelle, qui n’est ni l’intelligence de vous ou de moi, mais l’intelligence universelle, répandue dans le monde entier et l’animant. De l’intelligence émane l’âme, l’âme qui peut s’unir à un corps et devenir une personne. L’âme est moins divine que l’intelligence qui elle-même était moins divine que Dieu, mais elle l’est encore. De l’âme émane le corps auquel elle s’unit. Le corps est moins divin que l’âme qui était moins divine que l’intelligence, qui était moins divine que Dieu ; mais il l’est encore, car il a une forme, une figure, un dessin, marque et empreinte de l’intelligence divine. Et enfin la matière sans forme est la plus lointaine des émanations de Dieu et la plus basse des dégradations de Dieu. Dieu est en lui ; il pense de pensée pure dans l’intelligence ; il pense de pensée mêlée et confuse dans l’âme ; il sent dans le corps ; il dort dans la matière informe. Et le but de la matière informe c’est d’avoir une forme, c’est-à-dire un corps ; et le but du corps c’est d’avoir une âme ; et le but de l’âme c’est de s’unir à l’intelligence et le but de l’intelligence c’est de se confondre avec Dieu.

Les âmes non unies à des corps contemplent l’intelligence et ont un bonheur absolu. D’autres âmes non unies à des corps, mais sollicitées par un certain instinct à s’unir à des corps, sont d’une nature ambiguë très haute encore. Enfin les âmes unies à des corps (les nôtres) sont très dégradées mais peuvent se relever et se purifier par la contemplation de l’intelligence éternelle et par leur union relative avec elle. Cette contemplation a plusieurs degrés, pour ainsi dire, d’intensité, degrés que Plotin appelait des hypostases. Par la perception nous entrevoyons les idées, par la dialectique nous les pénétrons ; par une dernière hypostase qui est l’extase, nous pouvons quelquefois nous unir immédiatement à Dieu, vivre en lui.

Les élèves de Plotin

Plotin eut pour élèves et successeurs Porphyre, Jamblique, d’autres encore. Porphyre ne fait guère qu’exposer la doctrine de son maître et n’a d’originalité que comme logicien. Avec Jamblique et son école nous assistons à un effort très intéressant pour relever le paganisme épuisé et expirant, pour constituer un paganisme philosophique. Les philosophes de l’école de Jamblique sont du reste des magiciens, des spirites, des faiseurs de miracles, des hommes aussi antipositivistes que possible. Quant à Jamblique lui-même, il essaie de concilier le polythéisme avec le néoplatonisme en mettant au centre de tout un Dieu suprême, un Dieu pour ainsi dire essentiel, dont il fait sortir une foule de dieux secondaires et de troisième ordre et de quatrième ordre, etc., depuis ceux qui sont purement immatériels jusqu’à ceux qui sont inhérents à la matière. Les subtiles divagations du néoplatonisme continuèrent, obscurément, dans l’École d’Athènes, jusqu’au moment où elle fut fermée et pour jamais, en 529, par l’empereur Justinien comme hostile à la religion de l’Empire qui était à cette époque le christianisme.

CHAPITRE XI LE CHRISTIANISME

IDÉES PHILOSOPHIQUES QUE LE CHRISTIANISME ACCUEILLE, ADOPTE OU CRÉE. COMMENT IL DOIT DONNER UN TOUR NOUVEAU A TOUTE PHILOSOPHIE MÊME ÉTRANGÈRE A LUI

La philosophie et la morale chrétiennes

Le Christianisme se répandit dans l’Empire par la propagande des apôtres et tout particulièrement de saint Paul à partir de l’année 40 environ. Ses succès furent extrêmement rapides, surtout parmi les hommes et les femmes du peuple et gagna peu à peu les classes supérieures. Comme philosophie générale, le christianisme primitif n’apportait absolument que les dogmes hébraïques : unité de Dieu, Dieu providentiel, c’est-à-dire intervenant directement dans les événements humains ; immortalité de l’âme et récompenses et peines d’outre-tombe (idée récente chez les Juifs, mais cependant antérieure au christianisme). Comme morale il apportait quelque chose de tout nouveau et de si beau qu’il n’est pas très probable que l’humanité le dépasse jamais et qui peut, incomplètement et imparfaitement, se résumer ainsi : amour de Dieu ; il ne faut pas seulement craindre Dieu, comme les païens et comme les anciens Juifs ; il faut l’aimer, il faut l’aimer passionnément comme un fils son père et tout faire pour cet amour et en considération de cet amour ; — tous les hommes sont frères comme fils de Dieu et ils doivent s’aimer comme des frères ; aimez votre prochain comme vous-même, aimez celui qui ne vous aime pas ; aimez vos ennemis ; ne soyez pas avide des biens de ce monde, ni ambitieux, ni orgueilleux ; car Dieu aime les petits, les humbles, les souffrants et les misérables et il exaltera les petits et il déprimera les superbes.

Rien de pareil n’avait été dit dans toute l’antiquité et il faut des prouesses d’ingéniosité, du reste intéressantes, pour trouver dans les sages anciens quelques linéaments seulement de cette doctrine.

Enfin comme politique, si l’on peut parler ainsi, le christianisme apportait cette nouveauté : il y a deux empires, l’empire de Dieu et l’empire humain ; vous ne devez pas tout à l’empire humain ; vous ne lui devez très fidèlement que ce qu’il lui faut pour qu’il soit fort et conserve la Société ; en dehors de lui et cela fait, vous êtes sujet de Dieu et ne devez compte qu’à Dieu de vos pensées, de vos croyances, de votre conscience et sur cette partie de vous même l’État n’a aucun droit, ni aucune autorité, si ce n’est usurpée et tyrannique ; et il y avait dans cette parole comme la charte de la liberté individuelle, comme la charte des droits de l’homme.

Comme élément de sensibilité, enfin, le christianisme apportait l’histoire d’un jeune Dieu, infiniment bon et doux, qui n’avait jamais maudit, qui avait été infiniment aimé, qui avait été persécuté, qui avait été trahi, qui avait pardonné à ses bourreaux et qui était mort dans de grandes souffrances et qu’il fallait imiter (d’où est venue la soif du martyre). Et cette histoire n’était pas en soi plus touchante que celle de Socrate, mais elle était celle d’un jeune martyr et non d’un martyr vieux et il y a là pour l’imagination et la sensibilité des foules une très sensible différence.

Les succès du christianisme

La prodigieuse rapidité des succès du christianisme s’explique assez aisément. Le polythéisme n’avait plus une grande influence sur les foules et aucune doctrine philosophique n’avait trouvé le chemin des foules, ni même ne l’avait cherché ; le christianisme, essentiellement populaire, aimant les humbles, aimant les petits, ayant tendance à les préférer aux grands de la terre et à les considérer plus que ceux-ci comme enfants de Dieu, fut reçu par les foules comme la seule doctrine pouvant remplacer le polythéisme vermoulu et elles virent dans le christianisme la religion qu’elles attendaient et dans les chefs du christianisme leurs protecteurs et défenseurs.

Son évolution

Le christianisme évolua très rapidement et de grande doctrine morale avec un minimum de métaphysique rudimentaire, devint, peut-être à tort, une philosophie rendant compte ou voulant rendre compte de toutes choses ; pour ainsi parler il s’adjoignit une métaphysique qu’il emprunta en grande partie à la philosophie grecque, en grande partie à la tradition hébraïque. Il eut ses idées sur l’origine des choses et assura que Dieu était éternel, mais que la matière ne l’était pas et que Dieu l’avait créée de rien. Il eut ses idées sur l’essence de Dieu et le vit en trois personnes ou hypostases, l’une aspect de Dieu comme puissance, l’autre aspect de Dieu comme amour, et l’autre aspect de Dieu comme intelligence. Il eut ses idées sur l’incarnation et l’humanisation de Dieu, Dieu s’étant fait homme sans cesser d’être Dieu, en Jésus-Christ. Il eut ses idées sur les rapports de l’homme avec Dieu, l’homme ayant quelque puissance en lui d’épuration et de perfectionnement, mais ayant toujours besoin d’un secours de Dieu pour se perfectionner (théorie de la grâce) ce qu’il est nécessaire que l’homme croie ; car sans cela il serait d’une superbe insolente dans le sentiment de sa liberté. Il eut ses idées sur l’existence du mal sur la terre, disant pour « justifier Dieu » d’avoir permis le mal sur la terre que la terre était un lieu d’épreuve et que le mal n’était qu’une manière de mettre l’homme à l’épreuve et de savoir quels sont ses mérites. Il eut ses idées sur les récompenses et peines d’outre-tombe et à l’enfer pour les méchants et le ciel pour les bons qu’avait connus l’antiquité, il ajouta le purgatoire, lieu à la fois de punition et de purification par la punition, idée toute platonicienne que Platon a pu inspirer mais n’avait pas eue. Enfin il fut toute une philosophie répondant et du reste d’une façon souvent admirable à toutes les questions que se pose ou peut se poser l’humanité.

Et cela, comme il arrive si fréquemment, lui a été une faiblesse et une force : une faiblesse parce que, l’embarrassant de questions subtiles, compliquées, inextricables dans lesquelles le genre humain se débattra toujours, cela l’engageait dans des discussions sans fin où les raisons mauvaises ou faibles données par tel ou tel fidèle compromettaient l’ensemble de l’œuvre ; une force parce que quiconque apporte une règle de vie est à peu près obligé de l’étayer d’idées générales portant sur l’ensemble des choses, de la situer dans une vue générale du inonde, sans quoi il semble impuissant, débile, disqualifié pour donner cette règle de vie elle-même, incapable de répondre aux pourquoi ? que cette règle de vie soulève ; et finalement manque d’autorité.

Schismes et hérésies

A tort ou à raison, et il est difficile et bien hasardeux de trancher la question, le christianisme fut toute une philosophie, ce pourquoi il eut ses schismes et ses hérésies, un certain nombre de chrétiens très sincères ne résolvant pas les questions métaphysiques comme la majorité. Les hérésies furent innombrables ; je ne citerai que les deux qui intéressent éminemment l’histoire de la philosophie. Manès, arabe, et l’Arabie était alors province persique, ressuscita la vieille doctrine zoroastrique des deux principes du bien et du mal et voyait dans le monde deux Dieux en lutte, celui de la perfection et celui du péché, et donnait pour devoir à l’homme d’aider le Dieu du bien, pour que son règne arrivât et pour qu’il y eût destruction du mal dans le monde. Procédèrent de lui les manichéens, qui eurent une grande influence et qui furent condamnés par maints conciles jusqu’à ce que leur secte s’éteignît pour renaître ou sembler renaître assez souvent, au moyen âge et aux temps modernes.

Arius niait la Trinité, ne croyait qu’en un Dieu, non seulement unique, mais en une seule personne et par conséquent niait la divinité de Jésus. Il vécut toujours en controverses et en polémiques, soutenu par quelques évêques, combattu par la plupart. Après sa mort sa doctrine se propagea étrangement. Elle fut étouffée en Orient par Théodose, mais fut très généralement adoptée par les « Barbares » d’Occident (Goths, Vandales, Burgondes, Lombards). On la vit renaître plus ou moins précise, après la Réforme, chez les Sociniens.

Rome et le christianisme

Les rapports du christianisme avec le gouvernement de Rome furent, comme on le sait assez, très tragiques. Il y eut dix persécutions sanglantes et dont quelques-unes furent atroces. On s’est souvent demandé la cause de cette animosité contre les chrétiens, de la part d’un gouvernement qui tolérait toutes les religions et toutes les philosophies. On s’est dit que les persécutions sont naturelles à Athènes, où la démocratie, obstinément attachée aux divinités du pays, traite en ennemis du pays ceux qui font abstraction des dieux du pays ; que les persécutions sont naturelles de la part d’un Calvin ou d’un Louis XIV, qui confondent en eux les deux pouvoirs et qui n’admettent pas que personne ait dans l’État une autre façon de penser que celle du chef de l’État, qu’elles sont incompréhensibles, de la part d’un gouvernement qui admettait tous les cultes et toutes les doctrines. L’explication est peut-être d’abord que le christianisme était essentiellement populaire et que le gouvernement voyait en lui le plébéianisme, toujours inquiétant, et une organisation du plébéianisme, chose plus inquiétante encore. L’administration de la religion avait toujours été chose aristocratique, les pontifes romains étaient des patriciens, l’Empereur était le souverain pontife ; obéir, encore que ce ne fût que spirituellement à des prêtres particuliers, c’était désobéir à l’aristocratie romaine, à l’Empereur lui-même et c’était proprement une révolte.

L’explication est peut-être encore que chaque religion nouvelle qui s’introduisait à Rome ne contrariait point et ne contredisait point le polythéisme, le principe du polythéisme étant précisément qu’il y a beaucoup de dieux, tandis que le christianisme, niant tous les dieux, affirmant qu’il n’y en a qu’un et qu’il faut mépriser tous les autres comme n’existant pas, contredisait, niait et ruinait ou prétendait détruire l’essence même du polythéisme. Il n’était pas une variante, il était une hérésie ; il était plus qu’hérétique, il était anarchique ; il condamnait non seulement telle ou telle religion, mais la tolérance même avec laquelle le gouvernement romain acceptait toutes les religions. Et dès lors, il est assez naturel qu’il ait été combattu à outrance par tous les empereurs, à bien peu près, depuis les plus exécrables comme Néron, jusqu’aux meilleurs comme Marc-Aurèle.

Le christianisme et les philosophes

Les rapports du christianisme avec la philosophie furent confus. L’immense majorité des philosophes le repoussa, se croyant supérieurs à lui et du reste, le sentant redoutable, s’arma contre lui de tout ce qu’elle pouvait trouver de beau ou de spécieux ou d’expédient dans l’ancienne philosophie, et l’ardeur du néo-platonisme que nous avons considéré vient en partie précisément de cet instinct de rivalité et de lutte. Il y eut à cette époque une foule d’Ernest Havet opposant l’hellénisme au christianisme et Ernest Havet n’est qu’un néo-platonicien du XIXe siècle.

Un certain nombre de philosophes cependant, soit du côté judéo-chrétien, soit du côté hellénique, essayèrent de quelque conciliation, et soit, juifs, firent comme des avances à l’hellénisme soit, grecs, admirent qu’il y avait quelque chose d’acceptable du côté de Sion. Aristobule, juif (antérieur à Jésus-Christ), semble avoir tenté d’accommoder Moïse avec Platon ; Philon, juif (contemporain de Jésus-Christ et qui lui a survécu, non chrétien), que nous connaissons mieux, poursuivit toute sa vie le dessein de montrer toutes les ressemblances qu’il pouvait y avoir entre Platon et l’Ancien Testament, à peu près comme de nos jours quelques-uns se sont efforcés de démontrer l’accord surprenant entre la théorie darwinienne et la Genèse. On l’appelait le Platon juif, et l’on disait à Alexandrie : « Philon imite Platon ou Platon imite Philon ».

De leur côté, plus tard, certains Grecs éclectiques que nous avons nommés, Moderatus, Nicomaque, Nemesius, poussèrent la bienveillance jusqu’à tenir compte sinon de Jésus du moins de Moïse et d’admettre la pensée israélite dans l’histoire de la philosophie et de la sagesse humaine. Mais en général, c’est dans les écoles de philosophie et dans le monde, de plus en plus restreint, se piquant de philosophie, que le christianisme était particulièrement repoussé, écarté et méconnu.

Les philosophes chrétiens

Les chrétiens ne laissèrent pas d’avoir (sans parler de beaucoup d’autres qui appartiennent plutôt à l’histoire de l’Église qu’à celle de la philosophie) deux très grands philosophes qui s’imposent à notre attention : Origène et saint Augustin.

Origène

Origène était alexandrin, de la fin du IIe siècle, élève de saint Clément d’Alexandrie. Chrétien et platonicien, pour se permettre et pour s’excuser de concilier les deux doctrines, il alléguait que les apôtres n’ont donné de la parole chrétienne que ce que la foule pouvait en comprendre et que les doctes pouvaient l’entendre d’une manière plus subtile, plus profonde et plus complète. Cette précaution prise, il exposait son système qui est celui-ci : Dieu est un pur esprit. Il se dégrade déjà dans des esprits qui sont ses émanations. Ces esprits sont capables du bien et du mal. Quand ils inclinent au mal ils se revêtent de matière et deviennent des âmes dans des corps. C’est ce que nous sommes. Il y a du reste plus bas que nous. Il y a des esprits impurs qui ont revêtu des corps immondes ; ce sont les démons. Or, frères déchus des anges, nous sommes libres, moins qu’eux, mais libres encore. Par cette liberté, nous pouvons en cette vie ou nous relever ou nous abaisser. Mais cette liberté ne suffit pas : il nous faut un peu d’aide. Cette aide nous vient des esprits qui sont restés esprits purs. L’aide qu’ils nous donnent est combattue par les efforts des esprits entièrement déchus qui sont plus bas que nous dans l’échelle. Lutter contre les esprits immondes, aider les esprits purs qui nous aident, les aider à nous aider, tel est notre devoir dans cette vie qui est une médecine, la médecine de Platon, c’est-à-dire une punition, stérile quand elle n’est pas acceptée de nous, salutaire quand acceptée de nous avec reconnaissance, elle est expiation et par conséquent purification. Le rôle du Rédempteur dans tout cela est le même que celui des esprits, mais plus grand et plus décisif. Roi des esprits, esprit des esprits, il éclaire par la révélation notre intelligence trop confuse et fortifie contre la tentation notre volonté trop débile.

Saint Augustin

Saint Augustin de Thagaste (Afrique) longtemps païen, exerçant la profession de professeur de rhétorique, devint chrétien et fut évêque d’Hippone. C’est lui qui a fixé, de la façon la plus conforme et la plus accessible aux intelligences occidentales, la doctrine chrétienne. Au lieu de la confondre, plus ou moins intentionnellement, plus ou moins par mégarde, avec le philosophisme, il s’est de toutes ses forces, qui étaient grandes, attaché à l’en distinguer avec la dernière précision possible. Les philosophes ont toujours envisagé le monde comme une émanation de Dieu. Dès lors tout est Dieu. Ne raisonnons pas ainsi. Il n’y a pas émanation, il y a création ; Dieu a créé le monde et est resté distinct de lui. Il l’habite de telle sorte que nous vivons en lui ; in eo vivimus, movemur et sumus ; il l’habite tout entier, mais il n’est pas tout ; il est partout, il n’est pas tout. Dieu a créé le monde. Donc dira-t-on, avant que le monde fût créé Dieu est resté un temps immense sans rien faire. Point du tout, parce que le temps n’a commencé que du moment où le monde a été créé. Dieu est en dehors du temps, L’éternel c’est l’absence de temps. Dieu n’a donc pas été un instant avant la création du monde. Ou, si voulez, il a été une éternité avant la naissance du monde. Mais c’est la même chose ; car l’éternité c’est le temps n’existant pas.

Certains entendent Dieu en trois personnes par trois Dieux. Ce polythéisme, ce paganisme est à rejeter. Mais comment comprendre ? Comment ? Vous sentez-vous plusieurs âmes ? Non. Et cependant il y a plusieurs facultés de l’âme. Les trois personnes de Dieu sont les trois facultés divines. L’homme est une âme et un corps. On ne doit pas douter de l’âme ; car douter c’est déjà penser et penser c’est être ; nous sommes avant tout des êtres pensants. Mais qu’est-ce que l’âme ? Quelque chose d’immatériel à coup sûr, puisqu’elle conçoit des choses immatérielles, ligne, point, surface, espace. Il est aussi nécessaire que l’âme soit immatérielle pour saisir l’immatériel, qu’il est nécessaire que la main soit matérielle pour saisir une pierre.

D’où vient l’âme ? De l’âme des ancêtres par transmission ? Ce n’est pas probable ; car c’est la considérer comme matérielle. De Dieu par émanation ? Ce n’est pas admissible ; c’est la même erreur que de croire le monde émanation de Dieu. Là aussi il y a non émanation, mais création. Dieu crée les âmes en destination des corps qui, eux, naissent par hérédité. Le corps détruit, que devient l’âme ? Elle ne doit pas périr ; car la pensée ne dépendant point des sens, il n’y a pas de raison pour qu’elle disparaisse quand les sens disparaissent.

La liberté humaine est chose certaine ; nous sommes libres de faire le bien ou de faire le mal. Mais alors Dieu n’a pu savoir d’avance ce que je ferais aujourd’hui et par conséquent, voilà que Dieu, du moins en sa puissance de savoir, est limité, n’est pas tout-puissant. Saint Augustin répond confusément (car cette question est sans doute insoluble) que nous avons une illusion de liberté, une illusion que nous sommes libres, qui suffit pour que nous ayons du mérite si nous faisons bien et du démérite si nous faisons mal, et que cette illusion de liberté est une liberté relative, mais qui laisse absolue la prescience de Dieu et par conséquent sa toute-puissance. L’homme du reste est extrêmement faible, débile et incapable du bien à cause du péché originel, du péché de notre premier père et de notre première mère, lequel s’est transmis par hérédité jusqu’à nous, et nous paralyse. Mais Dieu nous aide et c’est ce qui s’appelle la grâce. Il nous aide gratuitement comme l’indique le mot grâce, et s’il veut et quand il veut et dans la mesure qu’il veut. La doctrine de la prédestination, par laquelle on est d’avance destiné à être sauvé ou perdu, naîtra de là.

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