TABLE DES MATIÈRES
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PRÉFACE Pages.
CHAPITRE PREMIER
La Guerre de Trente ans.—Les marchés d'hommes.—La bonne aventure 1
Les marchés d'hommes 2
Gustave-Adolphe 3
Waldstein 4
La loterie, le jeu 6
CHAPITRE II
La situation de Richelieu. 1629 13
Il vécut d'expédients 14
Son allocution au roi 17
Changement de sa politique en 1629 19
Il rallie le clergé. Sa police de capucins 24
CHAPITRE III
La France ne peut sauver Mantoue. 1629-1630 28
Le Pas de Suse, 6 mars 1629 31
Paix des huguenots 32
Les impériaux en Italie. Sac de Mantoue. 18 juillet 1630 33
CHAPITRE IV
Richelieu contre les deux reines. 1630 42
Le roi. La maladie du roi 46
Il est à la mort (1er octobre). Intrigues des reines 50
Joseph traite à Ratisbonne 54
Mazarin sauve l'armée espagnole 58
CHAPITRE V
Journée des Dupes.—Victoire de Richelieu. 1630-1631 61
Mademoiselle de Hautefort 62
La journée des Dupes ne décida rien (10 novembre), mais Richelieu saisit les lettres des reines (décembre) 67
Fuite de Gaston et de la reine mère. 1631 75
CHAPITRE VI
Gustave-Adolphe. 1631 78
Tristesse de Cervantès et de Shakespeare 79
Joie héroïque de Gustave et de Galilée 80
Gustave comme juste juge 82
Son maître Jacques de la Gardie, créateur de la guerre moderne 84
Richelieu s'entend avec Gustave, peu, tard et mal 87
24 juin 1631, Gustave débarque en Allemagne 89
7 septembre, sa victoire à Leipzig, délivrance de l'Allemagne 92
CHAPITRE VII
Richelieu profite des victoires de Gustave. 1632 95
Gustave ne pouvait sauver l'Allemagne qu'en s'y établissant 99
Richelieu envahit la Lorraine 101
Richelieu bat et décapite Montmorency 107
Son amour, sa maladie 111
CHAPITRE VIII
Richelieu chef des protestants.—Ses revers.—La France envahie. 1635-1636 115
Mort de Gustave, 16 novembre 1632 117
Mort de Waldstein, 1634 118
Richelieu eut-il une vraie notion de l'Équilibre? 121
Il est forcé de succéder à Gustave, 1633 123
Il veut rompre avec l'Espagne et renvoyer la reine. 124
Échecs de 1635. 128
La France envahie, 1636. 131
CHAPITRE IX
La trilogie diabolique sous Louis XIII.—Religieuses de Loudun. 1633-1639. 137
De la direction des mystiques. 139
Le diable et les couvents. 141
Procès et mort d'Urbain Grandier. 149
CHAPITRE X
Les Carmélites.—Succès du Cid. 1636-1637. 160
Le centre de l'intrigue espagnole. 164
Le Cid, glorification de l'Espagne. 169
L'Académie. 170
CHAPITRE XI
Danger de la reine. Août 1637. 173
Lafayette et le père Caussin. 175
CHAPITRE XII
Conception et naissance de Louis XIV. 1637-1638 180
Situation désespérée de la reine en décembre 1637 182
Lafayette sauve la reine (9 décembre 1637) 185
L'accouchement, 5 septembre 1638 188
CHAPITRE XIII
Misère.—Révoltes.—La question des biens du clergé. 1638-1640. 190
Solidarité de ruine. 194
Va-nu-pieds et Croquants. 196
Richelieu menace le clergé, n'en tire rien, recule. 201
CHAPITRE XIV
Richelieu relevé par les révolutions étrangères.—Les favoris, Mazarin, Cinq-Mars. 1638-1641. 203
Le Portugal et la Catalogne contre l'Espagne. 205
Influence italienne. Fortune de Mazarin. 207
Naissance de Monsieur (1639). 208
Richelieu donne au roi Cinq-Mars qui le trahit. 212
Conspiration de Soissons. 1641. 219
CHAPITRE XV
Conspiration de Cinq-Mars et de Thou. 1642. 221
La reine et Gaston les trahissent. 228
CHAPITRE XVI
Isolement et mort de Richelieu.—Mort de Louis XIII. 1642-1643. 233
Ingratitude des Condés pour Richelieu. 235
Les deux mourants voudraient lier la future régente. 241
CHAPITRE XVII
Louis XIV.—Enghien.—Bataille de Rocroy. 1643. 246
Gassion et Sirot gagnent la bataille. 252
CHAPITRE XVIII
L'avénement de Mazarin. 1643. 255
La reine, pour le garder, donne tout à tous, emprisonne ses amis. 259
CHAPITRE XIX
Gloire et victoire.—Traité de Westphalie. 1643-1648. 263
Mazarin vécut de l'éclat d'une victoire annuelle que l'on arrangeait pour Condé. 264
Ses efforts pour empêcher la paix. 272
CHAPITRE XX
Le jansénisme.—La Fronde. 1648. 275
La Fronde fut une révolution morale, aussi bien que la Fronde religieuse du jansénisme. 277
Le Parlement, quoique menacé, défend le peuple. 279
CHAPITRE XXI
Le premier âge de la Fronde.—Les Barricades.—La Cour, appuyée par la Fronde, emprisonne Condé. 285
Le Parlement pose la garantie des personnes et des propriétés. 287
Gondi (depuis cardinal de Retz). 291
Paris deux fois trahi. 298
Folie de Condé. Sa prison. 300
CHAPITRE XXII
Second âge de la Fronde.—La Cour, appuyée par la Fronde, chasse Condé. 1650-1651. 304
Les héroïnes. 306
Mazarin bat Turenne. 308
Personne ne veut des États généraux. 315
CHAPITRE XXIII
Fin de la Fronde.—Combat du faubourg Saint-Antoine. 1652. 317
Horreur et plaisanteries. 318
Massacre à Paris, Sodome à la cour. 326
Condé sauvé par la Fronde. 330
CHAPITRE XXIV
Fin de la Fronde.—Le terrorisme de Condé.—Second massacre (à l'Hôtel de Ville). 1652. 332
CHAPITRE XXV
Turenne relève Mazarin.—Règne de Mazarin. 1652-1657. 348
Mazarin était perdu sans Turenne. 349
Froide et infaillible habileté de Turenne. 352
La guerre anthropophage. 357
CHAPITRE XXVI
Paix des Pyrénées.—Triomphe et mort de Mazarin. 1658-1661. 361
La misère et la famine jusqu'à la mort de Mazarin. 363
Sa politique contraire à celle de Richelieu. 366
L'Espagne ambitionne un second traité de mariage avec la France. 1659. 369
Mort de Mazarin, 1661. 372
Cette paix n'est pas une paix. 373
Essor de la nouvelle langue française. 376
Voilà des gens féroces, direz-vous, mais enfin bien habiles. Attendez. Ceci n'est que le premier acte de la guerre de Trente ans, le moment du bigot. Voici venir le second acte; c'est le Marchand d'hommes, Waldstein, le spéculateur en armées. Tout échappe aux Jésuites. Ils n'avaient pas prévu cela. Les voilà étonnés, effarés, comme un hibou qui aurait couvé un vautour. Lorsque Waldstein a été éreinté par Gustave, ils le font assassiner. Et alors ils reprennent force. Par grande habileté? ils n'en ont pas besoin, ayant pour eux la miraculeuse vertu d'une révolution territoriale qui offre à chacun le bien du voisin.[Retour au texte principal.]
Il se moquait de ceux qui se creusaient la tête pour en chercher les causes et croyaient qu'il avait des secrets, des recettes à lui. Il ne réclamait qu'un mérite, d'être heureux.
D'autre part, nous lisons dans les Mémoires de Retz, qu'un jour la reine lui disant: «Le pauvre cardinal Mazarin est bien embarrassé,» il aurait répondu: «Donnez-moi le Roi pour deux jours, vous verrez si je le serai.»
Retz a raison. Avoir le Roi en main et jouer sur cette carte, c'est dans ce temps être heureux à coup sûr, et d'avance gagner la partie. Donc il faut que l'histoire suive attentivement l'heureux joueur, n'oublie jamais l'intrigue de cour qui est alors le point principal, s'y place, regarde de là et l'administration intérieure, et la politique extérieure, s'attache au Roi, à la chambre du Roi, «aux douze pieds carrés qui, disait Richelieu, lui ont donné plus de besogne que toute l'Europe.»
Cette méthode, absurde en d'autres siècles, comme nous l'avons dit ailleurs, est au XVIIe, non-seulement la meilleure, mais la seule possible. Elle en est la boussole. Autrement on se noiera dans l'océan des actes et des paroles, dans la richesse souvent stérile des vaines négociations, des dits et contredits sans résultat, des longs efforts pour de petits effets, d'essais et d'idées avortés. Ces récits, ces écrits, ces dépêches, vous tentent trop souvent par le mérite littéraire, la forme agréable, le charme, la clarté du détail. L'ensemble n'en est pas moins obscur. On est porté à chaque instant à se méprendre et à donner aux choses une valeur propre, une portée qu'elles n'ont pas. Heureusement une éclaircie se fait du côté de la cour, un rayon du Soleil (le Roi), et l'on voit que l'œuvre compliquée, laborieuse d'en bas, n'est qu'un petit reflet capricieux de l'Olympe d'en haut.[Retour au texte principal.]
Par un arrangement tacite, chacun a mieux aimé éluder, esquiver. Cela rend curieux. Mais, très-probablement, ce sont choses terribles et périlleuses.
Richelieu cependant avait la mauvaise habitude d'écrire, d'écrire toujours. Il ne rédigeait pas tous les soirs exactement, comme Mazarin, une note des faits de la journée. Il s'est fié généralement à la grosse compilation de ses Mémoires qu'il faisait faire. Mais, pour cette période si grave dont ses Mémoires parlent à peine, il ne s'est fié qu'à lui-même. Un terrible petit journal, écrit par lui, en est resté. Il a été publié en 1649.
Comment cette pièce fut-elle déterrée, publiée? Je suppose qu'au moment où Condé se brouilla avec la cour, à la fin de 1649, et se lia intimement avec l'héritier de Richelieu (en le mariant), qu'à ce moment, dis-je, Condé reçut de ce jeune duc le redoutable manuscrit de famille, et le lança dans le public par les imprimeurs hardis de la Fronde.
Son authenticité ne peut pas être contestée. 1o Quoique ce soient de simples notes sèches et brèves, parfois obscures, quand on a beaucoup lu Richelieu, il est impossible de l'y méconnaître. Les faiseurs de la Fronde eussent fait un livre piquant; mais, entre eux tous, ils eussent travaillé des années sans rien faire qui, de près ou de loin, rappelât ce terrible petit livre.—2o C'est un memento personnel, extraordinairement sérieux, d'un homme d'action qui se parle à lui seul; il est si occupé du fond, si inattentif à la forme, qu'il en oublie la grammaire; souvent il commence par la première personne, il dit je, puis il continue par la troisième, et dit le cardinal.—3o Les rapports d'espions et de gens gagnés qui lui révèlent les détails d'intérieur font penser aux pièces de police qu'on trouva au 9 thermidor chez Robespierre. Mais ce qui ajoute aux révélations qu'obtient Richelieu un caractère bien plus naïf, inimitable et impossible à feindre, ce sont les mots imprudents de la reine, ses échappées colères, ses petites bouderies, les faiblesses, les violences par lesquelles elle se perdait.—4o Non-seulement les faits dominants y sont fortement indiqués, mais on y trouve marquées de légères nuances, peu importantes pour le résultat total de l'histoire, fort importantes pour la critique qui y sent le détail vivant et le trait précis de la vérité (par exemple, la malveillance que les reines, liguées contre Richelieu, gardaient l'une pour l'autre, p. 34 de l'éd. des Archives cur., t. V).—5o Enfin, ce qui est bien plus décisif que tout détail, c'est la force avec laquelle cette pièce essentielle vient juste s'encastrer dans la lacune, et s'adapter par tous ses angles aux angles précis du lieu vide, lequel, si vous ne l'y mettez, restera comme un trou impossible à combler, et, bien plus, une énigme irrémédiablement obscure.
Maintenant la reine avorta-t-elle réellement, comme les médecins et les femmes de la reine le dirent à Richelieu, ou l'enfant vécut-il? Dans cette dernière hypothèse, il faudrait faire remonter bien plus haut le commencement de la grossesse. Cet aîné de Louis XIV aurait pu être alors le fameux Masque de fer. L'histoire de celui-ci restera probablement à jamais obscure. Des écrivains, du reste fort légers, de peu d'autorité (Delort, Madame de Campan, etc.), en ont parlé, je crois, pour l'obscurcir et pour donner le change. On en pensera ce qu'on voudra. Mais on ne me fera pas croire aisément qu'on eût pris des précautions tellement extraordinaires, qu'on eût gardé à ce point le secret (toujours transmis du roi au roi, et à nul autre) si le prisonnier n'avait été qu'un agent du duc de Mantoue! Cela est insoutenable. Si Louis XVI dit à Marie-Antoinette qu'on n'en savait rien, c'est que, la connaissant bien, il se souciait peu d'envoyer ce secret à Vienne.—Il est même douteux que, si le prisonnier eût été, comme d'autres pensent, un cadet de Louis XIV, un fils de la Reine et de Mazarin, les rois qui succédèrent eussent gardé si bien le secret; mais très-probablement l'enfant fut un aîné, et sa naissance obscurcissait la question (capitale pour eux) de savoir si Louis XIV, leur auteur, avait régné légitimement.[Retour au texte principal.]
Sur tout cela, Richard le croit le grand homme du temps.—L'ouvrage n'est pas moral, mais il est curieux. Richard, qui probablement copie le plus souvent Joseph, éclaire beaucoup de choses sans le savoir, sans soupçonner la portée de ce qu'il dit. On suit très-bien chez lui la lutte discrète, la haine cachée des deux grands amis l'un pour l'autre, la duplicité de Joseph, qui, comme ministre de Richelieu, conseille des choses violentes et hasardeuses, mais qui, en dessous, travaille souvent le roi en sens contraire, qui parle pour et contre Gaston, pour et contre Marie de Médicis, etc.[Retour au texte principal.]
Partout ailleurs, la partialité de M. Cousin pour la galante reine est bien naïve. Il doute du succès de Buckingham auprès d'elle. Et pourquoi? Parce que Tallemant n'en a rien dit (il a omis bien d'autres choses), parce que la Rochefoucauld n'en a rien dit. Mais la Rochefoucauld, le chevalier personnel de la reine, si dévoué, qu'elle voulait se faire enlever par lui à Bruxelles, n'avait garde de parler d'une telle aventure. Retz, qui la conte, la tenait de la meilleure source, de la Chevreuse, de celle même qui livra la reine à Buckingham dans le jardin du Louvre.—M. Cousin, dans un autre passage (Hautefort, p. 28, etc.), dénature les faits et les obscurcit par une simple intervention chronologique. Il parle de la retraite de Lafayette, de la grossesse de la reine, de la naissance de Louis XIV (1638) avant de parler du danger de la reine, de l'affaire du Val-de-Grâce, de l'expulsion de Caussin, etc. C'est placer les causes après les effets. On n'y comprend plus rien. Dès que l'on rétablit les dates dans leur ordre sévère, la clarté reparaît. C'est parce qu'en 1637 elle se crut perdue par deux fois (en août au Val-de-Grâce, et le 9 décembre par l'échec de Caussin), c'est pour cela qu'on fit le 9 la tentative extrême. Sa grossesse, qui date de cette nuit, fit son salut et lui donna quinze ans de règne.—Une chose singulière, et qu'on peut vérifier à Westminster sur l'effigie de Buckingham, c'est que Louis XIV ressemblait (un peu lourdement, il est vrai) à ce bel Anglais, mort dix ans avant sa naissance. Dira-t-on que la reine, qui toute sa vie garda ce souvenir, l'eut présent à l'esprit au moment de la conception? Du reste, si elle fut enceinte en 1628 du fait de Buckingham, comme elle le craignit (V. Retz), il ne serait pas étonnant que l'enfant de 1638 lui eût ressemblé. Le premier amant (dit M. Lucas, Hérédité) détermine souvent le type des enfants futurs qui naîtront de ses successeurs.[Retour au texte principal.]
L'originalité réelle de leur collége de Clermont (rue Saint-Jacques) était surtout en ceci, qu'il y avait à peu près autant de maîtres que d'élèves, trois cents Jésuites, profès ou aspirants, pour quatre cents écoliers. Je parle des écoliers internes seulement, des seuls auxquels on fît attention, et qui étaient les enfants des plus grandes familles. La mécanique de leurs colléges était très-forte, en ce sens que le même professeur suivait l'enfant de classe en classe, le prenait en sixième et le menait en rhétorique. L'élève maltraité ne pouvait dire: «Dans un an, je suis quitte de ce professeur.» S'il déplaisait malheureusement, si son maître le prenait en grippe, on le fouettait six ans de suite. Cela rendait peureux, flatteur; on craignait extrêmement un maître à perpétuité. Les enfants pauvres, les boursiers, sous cette perspective, et suivis ainsi de la verge, devaient travailler ou périr. La vieille Université de Paris, qui fouettait tant, reproche cependant aux Jésuites de ne fouetter que les pauvres, ces malheureux boursiers, tenus au collége par leur subsistance.
«Voilà qui est bien dur, diront les mères. Et comment tant de grandes dames confiaient-elles à ces terribles Pères leur douce progéniture?» Rassurez-vous. Autant leur mécanique, vue par là, était dure, autant, d'un autre côté, elle était douce. Tous les Jésuites n'étaient pas professeurs, beaucoup étaient amis. L'amitié était une position, un métier, une profession spéciale. Parmi ces Jésuites non enseignants, mais amateurs, qui causaient, conseillaient, observaient, se promenaient, faisaient de la littérature, l'enfant pouvait se choisir un ami. Quoi de plus rassurant pour la pauvre mère qui amenait son nourrisson et s'en allait en larmes, que de le confier à ce bon Père qui en faisait son pupille, se chargeait de le recommander, d'intervenir pour lui, d'adoucir le pédant, de sauver un enfant si tendre! «N'ayez pas peur, madame. Tout cela est pour nos boursiers, des enfants rudes qui ne vont que par là... Mais ce beau cher petit seigneur! j'en réponds, et rassurez-vous,» disait le Père.—Un père? bien mieux, une mère tendre qui partageait ses jeux mieux que n'eût fait sa mère, l'aidait dans son devoir, le menait au jardin, et cueillait avec lui des fleurs. Inutile de dire que cet homme charmant devenait pour l'enfant un confident aimé, indispensable; l'écolier le cherchait, dès qu'il était libre, lui disait toutes ses pensées. L'ami savait le fond du fond, dix fois plus que le confesseur. Il renseignait parfaitement la Compagnie, et sur l'enfant, ses qualités, ses vices, ses tendances, son caractère, et sur tout ce que l'enfant pouvait savoir ou entrevoir des secrets de sa famille. Le connaissant à ce point-là, il avait sur lui les plus fortes prises, s'en emparait de plus en plus. Tellement, qu'au grand étonnement de la mère, quand elle venait voir son enfant, il était froid, rêveur, distrait, visiblement ennuyé d'elle, et fort impatient d'aller jouer avec son ami. Mais on jouait bien moins qu'on ne causait. Les Jésuites étaient fort caillettes, commères intarissables, aussi bavards que curieux.—Il y avait, en cette institution, du bien, du mal. Sans nul doute, la société douce et bonne d'un homme d'esprit peut affiner bien vite; c'est ce qu'il y a de plus fort pour mûrir en serre chaude et donner de prompts résultats. La concurrence était extrême et poussée par tous les moyens. On faisait de petits parleurs, des académiciens de douze ans, et des acteurs de treize pour les comédies de collége.
Voilà le bien, si c'en est un. Le mal était ceci: Dans l'éducation ordinaire, un même homme étant obligé d'alterner la rigueur et l'indulgence, cumulant les deux rôles de Grâce et de Justice, neutralise par l'une les effets de l'autre; il influe moins comme homme que comme doctrine et ne prend d'autorité que celle de la raison. Mais ici, l'homme de la Grâce n'ayant point à sévir jamais, étant toujours un camarade aimable, un aide utile, un protecteur surtout, défendant l'enfant de la peur, infailliblement gagnait tout le cœur de la petite créature. Ce qui en advenait, on le sait trop.
Si des résultats moraux et de l'éducation nous passons à l'instruction, examinons quelle était la valeur réelle de leur enseignement. On le devine par leurs très-médiocres commentaires sur les auteurs anciens. Grande chute! quand on arrive là en sortant de la vigoureuse et mâle érudition du XVIe siècle, qui retrouva parfois l'âme même de l'Antiquité. À qui fera-t-on croire que de plats écrivains, grotesques et ridicules, comme ils furent généralement, ont pu être de vrais interprètes du noble génie antique? Cent ans avant Pascal, Rabelais note d'un trait vigoureux l'aurore de cette belle littérature (la Savatte de pénitence, la Pantouffle d'humilité, etc.). Elle fleurit de plus en plus. N'inventant plus rien, on édite, on ramasse, on balaye, on compile. Les gros recueils commencent avec je ne sais combien de mauvais livres de classe. Dans ces catacombes de l'ennui, l'on recueille religieusement tout l'inutile, le detritus et le caput mortuum. À côté fourmille, frétille la fausse vie plus morte encore, les épigrammes galantes, la dévotion en madrigal, etc. Pour écarter les sottises honteuses et ne parler que des choses fades, qui peut lire sans nausée une seule page du livre capital et triomphant de la Société, si somptueusement édité, l'Imago primi sæculi Societatis Jesu, 1640?—Mariana confesse que son ordre est très-corrompu. Eh bien, la corruption morale se réfléchit dans celle du goût. Leurs doctrines et leurs mœurs firent leur littérature, et celle-ci qui subsiste, témoigne contre leur enseignement. M. Caillet a tort de suivre ici, les yeux fermés, M. Émond, dans son Histoire du Collége Louis-le-Grand. Il a tort aussi (p. 412) de révoquer en doute l'assertion de l'Université: «que les Jésuites traitaient mal les boursiers, les écoliers pauvres (Mss. de la Bibl. Mazarine). Cela paraît bien vraisemblable quand on lit dans Ranke (Papauté) l'expresse recommandation du légat de mieux traiter les écoliers nobles et riches.[Retour au texte principal.]
De cette paix date la guerre qui nous divise et en France et ailleurs. Les deux peuples qui sont en ce peuple conservaient jusque-là un reste d'unité. Mais la dualité éclate. D'une part, un petit peuple français, petit monde de cour, brillant, lettré et parlant à merveille. D'autre part, très-bas, plus bas que jamais, la grande masse gauloise des campagnes, noire, hâve, à quatre pattes, conservant les patois. L'écartement augmente, le divorce s'achève, par le progrès même de la haute France. Elle se trouve si loin de la basse, qu'elle ne la voit plus, ne la connaît plus, n'y distingue plus rien de vivant, et pas même des ombres, mais quelque chose de vague, comme un zéro en chiffre. Des mots nouveaux commencent, d'abstraction terrible, meurtrière, où disparaît tout sentiment de la vie.—Plus d'hommes, mais des particuliers,—tout à l'heure des individus.[Retour au texte principal.]