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Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)

INTRODUCTION

Reading edition

§ Ier Sens et portée de la Renaissance.

L'aimable mot de Renaissance ne rappelle aux amis du beau que l'avénement d'un art nouveau et le libre essor de la fantaisie. Pour l'érudit, c'est la rénovation des études de l'antiquité; pour les légistes, le jour qui commence à luire sur le discordant chaos de nos vieilles coutumes.

Est-ce tout? À travers les fumées d'une théologie batailleuse, l'Orlando, les arabesques de Raphaël, les ondines de Jean Goujon, amusent le caprice du monde. Trois esprits fort différents, l'artiste, le prêtre et le sceptique, s'accorderaient volontiers à croire que tel est le résultat définitif de ce grand siècle. Le que sais-je? de Montaigne, c'est tout ce qui voyait Pascal; et Bossuet, dans cette pensée, écrivit ses Variations.

Ainsi ce colossal effort d'une révolution, si complexe, si vaste, si laborieuse, n'eût enfanté que le néant. Une si immense volonté fût restée sans résultat. Quoi de plus décourageant pour la pensée humaine?

Ces esprits trop prévenus ont seulement oublié deux choses, petites en effet, qui appartiennent à cet âge plus que tous ses prédécesseurs: la découverte du monde, la découverte de l'homme.

Le XVIe siècle, dans sa grande et légitime extension, va de Colomb à Copernic, de Copernic à Galilée, de la découverte de la terre à celle du ciel.

L'homme s'y est retrouvé lui-même. Pendant que Vesale et Servet lui ont révélé la vie, par Luther et par Calvin, par Dumoulin et Cujas, par Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Cervantès, il s'est pénétré dans son mystère moral. Il a sondé les bases profondes de sa nature. Il a commencé à s'asseoir dans la Justice et la Raison. Les douteurs ont aidé la foi, et le plus hardi de tous a pu écrire au portique de son Temple de la Volonté: «Entrez, qu'on fonde ici la foi profonde.»

Profonde en effet est la base où s'appuie la nouvelle foi, quand l'antiquité retrouvée se reconnaît identique de cœur à l'âge moderne, lorsque l'Orient entrevu tend la main à notre Occident, et que, dans le lieu, dans le temps commence l'heureuse réconciliation des membres de la famille humaine.

§ II L'ère de la Renaissance[1].

L'état bizarre et monstrueux, prodigieusement artificiel, qui fut celui du Moyen âge, n'a d'argument en sa faveur que son extrême durée, sa résistance obstinée au retour de la nature.

Mais n'est-elle pas naturelle, dira-t-on, une chose qui, ébranlée, arrachée, revient toujours? La féodalité, voyez comme elle tient dans la terre. Elle semble mourir au XIIIe siècle, pour refleurir au XIVe. Même au XVIe siècle encore, la Ligue nous en refait une ombre, que continuera la noblesse jusqu'à la Révolution. Et le clergé, c'est bien pis. Nul coup n'y sert, nulle attaque ne peut en venir à bout. Frappé par le temps, la critique et le progrès des idées, il repousse toujours en dessous par la force de l'éducation et des habitudes. Ainsi dure le Moyen âge, d'autant plus difficile à tuer qu'il est mort depuis longtemps. Pour être tué, il faut vivre.

Que de fois il a fini!

Il finissait dès le XIIe siècle, lorsque la poésie laïque opposa à la légende une trentaine d'épopées; lorsque Abailard, ouvrant les écoles de Paris, hasarda le premier essai de critique et de bon sens.

Il finit au XIIIe siècle, quand un hardi mysticisme, dépassant la critique même, déclare qu'à l'Évangile historique succède l'Évangile éternel et le Saint-Esprit à Jésus.

Il finit au XIVe, quand un laïque, s'emparant des trois mondes, les enclôt dans sa comédie humaine, transfigure et ferme le royaume de la vision.

Et définitivement, le Moyen âge agonise aux XVe et XVIe siècles, quand l'imprimerie, l'antiquité, l'Amérique, l'Orient, le vrai système du monde, ces foudroyantes lumières, convergent leurs rayons sur lui.

Que conclure de cette durée? Toute grande institution, tout système une fois régnant et mêlé à la vie du monde, dure, résiste, meurt très-longtemps. Le paganisme défaillait dès le temps de Cicéron, et il traîne encore au temps de Julien et au delà de Théodose.

Que le greffier date la mort du jour où les pompes funèbres mettront le corps dans la terre, l'historien date la mort du jour où le vieillard perd l'activité productive.

Entrez dans une bibliothèque, demandez les Acta sanctorum de Mabillon, le grand recueil qui a reçu siècle par siècle, couche par couche, l'alluvion successive de l'invention populaire, l'histoire de ces milliers de saints qui, selon le temps, les nuances enfantines de la piété barbare, ont donné à chaque pays le Dieu du lieu, le Christ local. Tout finit au XIIe siècle; le livre se ferme; cette féconde efflorescence, qui semblait intarissable, tarit tout à coup.

«Les jésuites ont continué, dira-t-on; les saints surabondent dans le recueil des Bollandistes.»

D'autres saints, les saints du combat, excentriques et polémiques, dont le violent mysticisme, qui vient secourir Jésus, l'épouvante et lui fait peur. Il recula en présence du délire de saint François, vraie bacchante de l'amour de Dieu; et la Vierge recula en présence de son chevalier, l'Espagnol saint Dominique, qui, pour elle, dressait les bûchers, organisait l'inquisition, commençait ici les feux éternels.

Ces véhémentes figures contrastent, à faire frémir, avec les vieilles figures bénédictines. Dans cette fréquence des gestes, dans cette fureur de paroles, dans la vultuosité du visage bouleversé, celles-ci, en regardant le ciel, ont quelque chose de ce qu'elles maudissent, de l'enfer et de l'hérésie.

Ouvrez les conciles, vous trouverez même changement que dans la légende. Les anciens conciles sont généralement d'institution, de législation. Ceux qui suivent, à partir du grand concile de Latran, sont de menaces et de terreurs, de farouches pénalités. Ils organisent une police. Le terrorisme entre dans l'église, et la fécondité en sort. Ses derniers efforts ont cela qu'en lui donnant des victoires, ils lui créent de nouveaux périls. Saint Bernard, son défenseur victorieux contre Abailard, lui donne un triomphe apparent sur la raison et la critique. Par quelle force? par le mysticisme qui, dès la fin du siècle, crée les formidables prophéties de Joachim de Flore, l'enseignement de Jean de Parme, le docteur de l'Évangile éternel.

L'art, ecclésiastique jusque-là, sous la clef des prêtres maçons, devient alors chose laïque; il passe aux mains des francs-maçons, serviteurs mariés de l'Église, dont les humbles colonies, abritées de son patronage, n'en élèvent pas moins dans des formes indépendantes ces édifices grandioses, où la poitrine de l'homme trouve enfin la respiration, avec le vague du rêve et la liberté des soupirs.

Est-ce tout? Non. De la création du gothique, qui ne soutient encore le temple que sur un pénible appareil d'étais et de contre-forts, la Renaissance marche à la création de l'architecture rationnelle et mathématique, qui s'appuie sur elle-même, et dont Brunelleschi donna le premier exemple dans Sainte-Marie de Florence.

L'art finit, et l'art recommence; il n'y a pas d'interruption. Moins vivace est la scolastique. Elle meurt pour ne pas renaître. Ockam l'achève en la replaçant au point où l'avait laissée Abailard; sa suprême et dernière victoire est de rentrer à son berceau.

Que dire du Moyen âge scientifique? Il n'est que par ses ennemis, par les Arabes et les Juifs. Le reste est pis que le néant; c'est une honteuse reculade. Les mathématiques, sérieuses au XIIe siècle, deviennent une vaine astrologie, le commerce des carrés magiques. La chimie, sensée encore dans Roger Bacon, devient une alchimie folle, un délire. La sorcellerie épaissit au XVe siècle ses fantastiques ténèbres. Le jour baisse horriblement. Et il ne faut pas croire qu'il renaisse avec l'imprimerie; elle agit lentement, nous le prouverons; cette grande et impartiale puissance aida d'abord tous les partis, les ennemis de la lumière aussi bien que ses amis.

Disons nettement une chose que l'on n'a pas assez dite. La Révolution française trouva ses formules prêtes, écrites par la philosophie. La révolution du XVIe siècle, arrivée plus de cent ans après le décès de la philosophie d'alors, rencontra une mort incroyable, un néant, et partit de rien.

Elle fut le jet héroïque d'une immense volonté.

Générations trop confiantes dans les forces collectives qui font la grandeur du XIXe siècle, venez voir la source vive où le genre humain se retrempe, la source de l'âme, qui sent que seule elle est plus que le monde et n'attend pas du voisin le secours emprunté de son salut.

Le XVIe siècle est un héros.

§ III L'organisation de l'ordre et l'énervation de l'individu, du XIIe au XVe siècle[2].

D'éminents historiens ont parfaitement décrit comment le gouvernement ecclésiastique et laïque s'organise ou s'achève en ces quatre siècles, comment se constituent l'ordre et la paix publique.

Seulement ils ont laissé dans l'ombre le mouvement rétrograde qui s'accomplit alors dans la religion, dans la littérature, la défaillance du caractère et des forces vives de l'âme.

Des trente poèmes épiques du XIIe siècle, imités de toute l'Europe, jusqu'à la platitude du Roman de la Rose, jusqu'aux tristes gaietés de Villon, quel pas rétrograde!

Les auteurs de l'Histoire littéraire, spécialement M. Fauriel, ont très-bien dit: «Le XIIe siècle est une aurore. Le XIVe est un couchant.» Et que dire, hélas! du XVe?

Le fait même que les historiens politiques ont fait le plus valoir, la multiplication immense des affranchissements, l'augmentation et la richesse de la bourgeoisie, la facilité croissante de monter d'une classe à l'autre, tout cela devait, ce semble, produire un résultat moral, fortifier le nerf de l'âme, développer, par le sens tout nouveau de la dignité, le Dieu qui est en elle, la rendre créatrice et lui donner l'inspiration.

La liberté civile, qui se répand alors, n'a pourtant guère d'effet visible. De chose qu'il était, l'homme devient personne, devient homme. Qu'y gagne-t-il? S'il y gagne, il n'y paraît pas. Il tarit et devient stérile.

Que s'est-il passé pendant ce temps dans le monde supérieur dont il subit les influences?

L'Église est devenue une monarchie, un gouvernement armé d'une police terrible, la plus forte qui fut jamais. La monarchie est devenue une espèce d'église, bâtie sur la chute des fiefs, comme la papauté sur l'abaissement de l'épiscopat, une église qui a ses conciles laïques, son pontificat de jurisprudence.

Deux gouvernements par la grâce de Dieu, deux espèces de dieux mortels, dont l'infaillibilité implique le caractère divin. Le peuple de leurs dévots sent en eux une incarnation. La loi vivante, la sagesse de chair, dans un individu infirme, un Dieu dans un rien, c'est le culte nouveau de ce monde.

Le monarchique autel des deux idoles se bâtit sur la ruine de ce que le Moyen âge avait pu essayer de gouvernements collectifs, sur la ruine des conciles, des communes et des municipes, des grandes fédérations, ligues lombardes, diètes de l'Empire, États généraux de France. Tout cela au XVe siècle est couché dans le tombeau. L'incarnation sous ses deux formes (pape et roi) a vaincu partout. Le mysticisme a tout rempli. Quelle place a la raison? Aucune.

L'opération qu'Origène pratiqua, dit-on, sur lui, est celle que l'esprit humain a subie dans cette période, jusqu'à ce que la nature, la vie productive, qui ne peut jamais s'éteindre, se fût réveillée et révoltée au XVIe siècle avec une sauvage énergie.

M. Guizot soupçonne que nous avons perdu quelque chose à la chute des communes. Rien que l'âme,—la fierté personnelle, l'esprit des fortes résistances, la foi en soi, qui fit la commune du XIIe siècle plus forte que Frédéric Barberousse, et qui a si parfaitement disparu dans la bourgeoisie du XVe.

M. Augustin Thierry, en admirant la réforme administrative qu'essaya en 1413 le Paris des Cabochiens, y voit un progrès sur la révolution de Marcel, antérieure de soixante années. Il ne paraît pas remarquer cette énorme chute de l'esprit public, tellement baissé, qu'il croit pouvoir améliorer l'administration sans changer le cadre politique qui l'enserre et l'étouffe. Quelle réforme sérieuse sous la girouette d'un gouvernement capricieusement viager, entre l'étourderie de Jean et la folie de Charles VI? Le XIVe siècle sent encore où est le mal et cherche où est le remède. Le XVe n'y songe même plus.

Cette imbécillité du pauvre Frédégaire qui, en tête de sa chronique, s'avoue à moitié idiot, elle semble reparaître dans tels monuments du XVe siècle; et je ne sais si aucun des moines mérovingiens eût atteint la platitude des rimes de Molinet.

§ IV Nobles origines du Moyen âge.—Abaissement au XIIIe siècle[3].

La tyrannie du Moyen âge commença par la liberté. Rien ne commence que par elle. C'est vers le Xe siècle, dans ce moment obscur dont les résultats immenses ont assez dit la grandeur, quand Eudes défendait Paris, quand Robert le Fort fut tué, quand Allan Barbetorte jeta les Normands dans la mer; c'est alors que, sans nul doute, commencèrent les chants de Roland. Ces chants, déjà antiques sous Guillaume le Conquérant, en 1066, ne sont pas, comme on le croit, l'œuvre du pesant âge féodal, qui n'a fait que les délayer. De telles choses ne datent pas d'un âge de servitude, mais d'un âge vivant, libre encore, de l'âge de la défense, de l'âge qui résista, bâtit les asiles de la résistance, et sauva l'Europe de l'invasion normande, hongroise et sarrasine.

On ne s'informait guère alors de noblesse en ces grands périls. Celui qui avait hasardé d'élever un fort sur les marches ravagées ou à l'embouchure d'un fleuve ne demandait pas l'origine des braves qui venaient le défendre. Les races, les différences de Gaulois, Francs ou Romains, qui nous font faire tant de systèmes, lui étaient fort indifférentes. Quelle était l'association? De toutes formes: en certains pays, d'adoption mutuelle, c'est la forme la plus antique; ailleurs, d'hommage mutuel (par exemple en Franche-Comté). Même l'inféodation était sous quelque rapport un contrat à titre égal. Ce qu'il y avait de plus rare, c'était l'homme (l'homme de combat). Ce n'était rien d'avoir une tour; il fallait y mettre des hommes. L'homme de la tour appelait le passant, le fugitif, et lui disait: «Reste, et défendons-nous ensemble. Tu partiras quand tu voudras, et je t'aiderai à partir; je te conduirai s'il le faut, etc. (voir les formules primitives dans mes Origines du Droit). Donc, je te confie dès ce jour ce pont, ce pas de la vallée, ma porte, mon foyer, ma vie, moi-même, ma femme et mes enfants.» À quoi l'autre répondait: «Et moi, je me donne à vous, à la vie et à la mort, par delà...» Ils s'embrassaient et mangeaient à la même table. Ce lien était le plus fort; tout autre venait après.—«Je donnerais deux impératrices, dit Frédéric Barberousse, pour un chevalier comme toi.»

Tels étaient les contrats antiques. Que la liberté est féconde! Voilà que les pierres se font hommes; les enfants multiplient sans nombre; les peuples grouillent de la terre. Et ce n'est pas seulement le nombre qui croît, mais le cœur augmente, la vie forte et l'inspiration. On ne veut pas seulement faire de grandes choses, on veut les dire. Le guerrier chante ses guerres. C'est ce que dit encore très-expressément le chroniqueur: «Les preux chantaient.» Qu'on n'espère pas me faire accroire que le jongleur mercenaire qui chante au XIIe siècle, que le chapelain domestique qui écrit au XIIIe siècle, soient les auteurs de pareils chants. Dans le plus ancien qui nous reste, la sublime Chanson de Roland, quoique nous ne l'ayons encore que dans sa forme féodale, j'entends la forte voix du peuple et le grave accent des héros.

J'ai dit longuement dans mes cours, et je dirai mieux plus tard, comment périt le système des libertés du Moyen âge, par quelle interprétation fatale et perfide, par quel enchaînement d'équivoques les mots de vassal (ou vaillant), de servus (serviteur? ou serf?), etc., devinrent les formules magiques qui enchantèrent l'homme libre et le lièrent à la terre; l'équivoque, l'oubli, l'ignorance, ténébreuses et glissantes voies qui permirent à ces mots funestes de passer d'un sens à l'autre. J'ai dit les résistances désespérées de la propriété libre, le mortel combat des alleux assiégés et étouffés dans la grande mer féodale, la fureur de l'homme qui s'est couché libre, se lève serf, apprend qu'il n'est plus homme, qu'il est pierre, glèbe, animal. Lisez la terrible histoire du prévôt de Bruges, l'histoire de l'homme du Hainaut, qui, dans les risées des cours féodales, entend que sa terre n'est plus libre, et tombe foudroyé de fureur, crève sa veine, laissant échapper son sang libre encore.

La noble Chanson de Roland est antérieure, on le sent partout, à cette mauvaise époque. La pénétrante critique de l'éditeur a démêlé qu'elle est antérieure aux croisades, antérieure à l'âge des poèmes composés dans les châteaux pour l'amusement du baron. Le caractère de ceux-ci, tels que les Quatre Fils Aymon, est la haine de la royauté et du gouvernement central; ils portent tout l'intérêt sur le vassal révolté. Charlemagne y est un sot; il est le jouet d'un sorcier. Triste majesté qui dort sur son trône, la tête couronnée d'un torchon, et s'éveille, aux rires de la cour, pour voir en sa main une bûche éteinte au lieu de l'épée de l'Empire.

Ce sont là des choses trouvées en pleine féodalité pendant le sommeil de la royauté. Au contraire, dans le Xe siècle, dans le grand combat contre les barbares, on regrette, on admire et bénit l'ancienne unité impériale. Rien entre l'empereur et le peuple. Les Roland, les Olivier, n'en sont nullement séparés; ils ne sont que le peuple armé. C'est ce qui fait la grandeur étonnante de ce poème, même sous cette forme relativement moderne, qui peut être est de 1100.

Il faut voir l'énorme chute qui se fait entre cette époque et le temps de saint Louis. En un siècle ou un siècle et demi, mille ans semblent avoir passé. L'un des plus essentiels services qu'on ait rendus à la critique, c'est d'avoir marqué ce passage. L'éditeur du Roland l'a fait d'une manière admirable, notant avec une extrême finesse et une étonnante verve de critique et de bon sens les rajeunissements étranges qu'on a fait subir au poème, de manuscrit en manuscrit. Le premier est parent d'Homère; le dernier, de la Henriade.

Et pourtant court est l'intervalle du XIIe au XIIIe siècle. Déjà dans ce temps, le temps de saint Louis, les rajeunisseurs du vieux poème sont des gens de lettres modernes qui pouvaient vivre aussi bien au siècle de Louis XV.

Le XIIe siècle est un siècle littéraire. Et vous croiriez qu'à ce titre un sentiment de sobriété élégante lui fera resserrer le détail et condenser les idées. C'est tout le contraire. La pensée maigre est étouffée sous les rimes accumulées. L'expansion immodérée, l'étalage des mots, l'amplification, sentent partout le collége. Au XIIe, les poèmes étaient courts et se chantaient; c'étaient des chants, des chansons, comme dit leur titre. Au XIIIe, on ne songe plus à l'oreille, mais plutôt aux yeux. On écrit pour le cabinet. La rhétorique fleurit; une rhétorique verbeuse, intarissable, qui, de deux ou trois mille vers qu'avait le poème original, vous en fait vingt ou trente mille. Comment s'en étonner? Ces auteurs sont des chapelains, des scribes, assis dans la tour d'un château, ou bien ce sont des jongleurs qui deviennent déjà des marchands, une espèce de libraires qui vendent les vers au nombre et les manuscrits au poids.

Inutile de dire que ces gens ne comprennent déjà plus rien à la forte et croyante époque dont ils délayent les ouvrages. Ils sont plus étrangers que nous à la vie des temps héroïques. Ils n'ont ni le temps ni le goût de connaître et d'étudier ces mœurs d'un âge voisin, mais complétement oublié. Ils prennent sans difficulté des noms de lieux pour des noms d'hommes, etc., etc.

Étrange illusion! l'auréole de saint Louis suffit pour illuminer la France d'alors de sainteté et jette sur ce temps, déjà moderne, un faux reflet du Moyen âge.

J'ai dit (t. IV) à quel point le monde s'était oublié. Oublié naturellement, de lui-même et par le temps, par la négligence? Oh! non. On ne dira jamais, dans la vérité, la pénétrante blessure qui fendit le cœur de l'homme vers 1200, lui rompit sa tradition, brisa sa personnalité, et le sépara si bien de lui-même, que, si l'on parvient à lui retrouver quelque image de ce qu'il fut, il a beau y regarder, il dit: «Quel est cet homme-là?»

§ V Des abdications successives de l'indépendance humaine, du XIIe au XVe siècle[4].

«L'esclavage, dit l'antiquité dans sa simplicité tragique, c'est une forme de la mort.» Voilà une position nette, qui ne donne rien à l'équivoque ni à la moquerie; l'esclave n'est point un être ridicule ni méprisable; c'est la victime du destin, qui a perdu ses dieux et sa cité, qui n'est plus comme citoyen. Il est mort, mais peut rester grand, et s'appeler l'esclave Epictète.

Le servage est un état absurde et contradictoire. Voilà un chrétien, une âme rachetée de tout le sang d'un Dieu, une âme égale à toute âme, qui ne traîne pas moins ici-bas dans un esclavage réel dont le nom seul est changé; que dis-je? dans un état profondément antichrétien, tout à la fois responsable et irresponsable, qui le soumet, l'associe aux péchés du maître, et qui le mène tout droit à partager sa damnation.

Est-il libre? ne l'est-il pas? Il l'est, il a une famille garantie par le sacrement. Et il ne l'est pas; sa femme, en pratique, n'est pas plus sienne que la femme de l'esclave antique. Ses enfants sont-ils ses enfants? Oui et non. Il est tel village où la race entière reproduit encore aujourd'hui les traits des anciens seigneurs (je parle des Mirabeau).

Le serf, ni libre ni non libre, est un être bâtard, équivoque, né pour la dérision.

C'est là la plaie du Moyen âge. C'est que tous s'y moquent de tous. Tout est louche et rien n'est net; tout y peut sembler ridicule. Les formes bâtardes abondent, et du plus haut au plus bas. La création tardive qui ferme le Moyen âge, le bourgeois, mi-parti de l'homme inférieur des villes et jouant le petit noble, avec des mains de paysan, des épaules de forgeron, est devant l'homme de cour ce qu'est l'oie devant le cygne.

Riez donc, bons vieux temps joyeux; riez, facétieux noëls; riez, plaisants fabliaux; amusez-vous de votre honte.

La gaieté d'Aristophane n'est point basse; elle élève encore. Lorsque, par-devant le peuple souverain, le peuple juge, qui tous les jours juge à mort, l'intrépide satirique met en scène le Bonhomme Peuple, dont ses favoris se moquent, cela est hardi et grand. La farce du Moyen âge attriste plutôt; je ne lui vois que trois gaietés, la potence, la bastonnade et le cocu; mais celui-ci, cocu par force, est trop malheureux pour faire rire.

J'oubliais l'objet principal des risées de ces temps, c'est le peu qui y reste d'indépendance et de liberté. Les francs alleux sont chez nous l'éternelle plaisanterie. Les fiefs du soleil, réclamant une indépendance ancienne comme le soleil et nette comme la lumière, sont l'amusement de l'Allemagne. Cette touchante réclamation de la liberté antique est la dérision des esclaves. Plaisante seigneurie qui n'a ni vassal ni suzerain, rien au-dessous, rien au-dessus! C'est une anomalie, un monstre. On ne sait quel nom donner à cette chose ridicule; on l'appelle une royauté. Qui n'a ri du roi d'Yvetot? Cette étrangère, la Liberté, inconnue dans un monde serf, elle est stupidement moquée, honnie, conspuée; on lui met un diadème de papier avec un sceptre de roseau.

De même que d'abord l'homme libre, cruellement persécuté, a été forcé de s'abdiquer, de se donner, lui et sa terre, au seigneur, prêtre ou baron; la libre ville, la commune, ne naît au XIe siècle que pour se donner au XIIIe, se mettre aux mains du seigneur roi.

À leur naissance, âge de force, de grandeur et d'activité, les communes du midi de la France ont commencé le mouvement du monde; celles d'Italie, d'Allemagne, des Pays-Bas, ont suivi, créant d'un seul coup tous les arts, toutes les formes de civilisation qu'aura l'Europe jusqu'au XVIe siècle.

Mais la ruine épouvantable de notre Midi, qui s'est affaissé dans les flammes, sous la torche des papes et des rois, instruit assez nos communes du Nord. À l'oppression locale d'un seigneur du voisinage, on croyait pouvoir résister. Le seigneur universel, lointain, mystérieux, le roi, qui paraît au XIIIe siècle, armé de la double puissance de l'État et de l'Église, est-il quelqu'un d'assez fou pour vouloir lutter contre lui? Le cœur n'avait pas baissé dans les luttes féodales. Mais ici il baisse; on s'effraye; on commence à se regarder dans chaque ville avec défiance. Il y a les hommes de la ville, mais il y a les hommes du roi. À la première discussion, croyez bien que ces derniers, contre les magistrats du lieu «qui oppriment le pauvre peuple,» vont appeler ce maître lointain, et personne n'y contredira. Les villes italiennes invoquent le podestat étranger, le capitaine étranger; les villes françaises appellent ce podestat supérieur, le prévôt ou juge du roi. Dans ses mains, agenouillés, ils résignent la commune, l'élection, le gouvernement de soi par soi, tous leurs droits de régler leur propre sort. L'épée de justice passe aux mains d'un homme étranger à la coutume et qui n'en sait pas la justice. La vieille voix de la cité, le beffroi descend de sa tour. La ville rentre dans le silence, et si la cloche y sonne encore, c'est la cloche monastique qui sonne au profit des seigneurs, du seigneur roi, du seigneur prêtre. Que dit-elle? Humiliez-vous, obéissez, dormez, enfants. Sous sa monotonie pesante, l'âme, assourdie d'un même son, s'hébête d'ennui et bâille; elle a la nausée d'elle-même.

Quel dédommagement à cet abaissement des mœurs et du caractère? une justice impartiale peut-être, parce qu'elle émane du centre? Mais ce juge, cet homme du roi, enveloppé, dominé par la coterie locale, en prononce au tribunal les sentences intéressées. Et que voulez-vous qu'il refuse, ce magistrat galantin, aux déesses des belles ruelles, pour qui, ce matin, entre deux arrêts de mort, il rimait des madrigaux? Toute justice locale, par les femmes ou par l'argent, par le coffre ou par l'alcôve, frappera, de haut et plus pesante, au nom de la royauté.

La triste lumière se fait aux XIVe et XVe siècles. La centralisation, qui sans doute doit être un jour la force et le salut de la France, fait provisoirement sa ruine.

Elle est centralisée pour rendre le désordre général, centralisée pour tourner d'ensemble au vertige d'un fou, pour universaliser le désastre et la banqueroute, pour être prisonnière avec Jean, idiote avec Charles VI.

Et la royauté, même habile et hardie, Louis XI, n'y pourra remédier, pas plus que n'a fait Marcel. À la première tentative de réforme, tout l'abandonne; comme le tribun fut seul, seul reste le roi (en 1464). Pourquoi? Pour la même cause. À l'un comme à l'autre, les hommes manquèrent. On avait misérablement aplati les caractères, brisé le ressort moral, anéanti l'énergie. Quand le roi voulut être un roi, il se trouva le roi du vide.

En sorte que cette longue abdication au profit de la royauté n'aboutissait qu'à la rendre impuissante elle-même.

Par quels circuits infiniment longs, tortueux, obscurs, devait-on, de ce désert d'hommes, revenir à la vie nouvelle qui recommencerait un monde? Personne ne pouvait le prévoir. Et, en attendant, les meilleurs, les plus fiers, se décourageaient. Du règne de la platitude, de jeunes et vigoureux esprits se rejetaient sur l'impossible, sur la noble, l'héroïque, l'irréalisable antiquité. Le célèbre ami de Montaigne, la Boétie, magistrat, homme du roi, écrit le Contr'un. Violent, douloureux petit livre, qui, d'ensemble, efface tout le Moyen âge, le dédaigne plutôt, l'oublie, disant en substance le mot de Saint-Just: «Le monde est vide depuis les Romains.»

§ VI De la création du peuple des sots[6].

L'antiquité, dans l'esclave et le maître, eut le stupide et l'insensé. Le Moyen âge monastique eut un monde d'idiots. Mais le sot est une création essentiellement moderne, née des écoles du vide et de la suffisance scolastique; il a fleuri, multiplié, dans les classes si nombreuses où la vanité prétentieuse se gonfle de mots, se nourrit de vent.

L'académie, le barreau, la littérature, le gouvernement parlementaire, ont donné à ce grand peuple de notables accroissements. Mais, si l'on veut en marquer le vénérable berceau, l'histoire, aussi bien que la logique, ne peuvent en donner l'honneur qu'à un âge essentiellement verbal, à l'âge qui adora les mots, qui imposa à l'esprit le culte des entités creuses, des abstractions réalisées, qui partit de ce principe que toute idée (la plus fantasque, la plus arbitraire) a nécessairement un objet correspondant dans la nature, imposant au Créateur cette étrange condition de créer des réalités pour donner corps et fondement à toutes les idées des fous.

«Tout mot répond à une idée, et toute idée est un être. Donc la grammaire est la logique, et la logique est la science. Pourquoi étudier la nature, pourquoi observer, s'informer? Il faut regarder le monde dans sa pensée creuse; on verra le vrai, le réel, au miroir de la fantaisie.»

Cette doctrine a suffi à l'humanité pendant trois ou quatre cents ans. Avec quel fruit? On le vit lorsque le dernier scolastique, Ockam, nouveau Samson, secoua les colonnes du temple et que tout s'écroula d'un coup. Où étaient les ruines? On chercha en vain. Pas une idée n'était restée. Ce que professait le dernier scolastique, c'était de revenir au premier, au point de départ du bon sens, à l'enseignement d'Abailard, autrement dit d'avouer qu'on avait perdu trois siècles.

La difficulté était grande. Si l'on n'avait pas créé une philosophie, on avait créé un peuple, une race nouvelle, qui n'avait aucune envie de finir. Tant d'écoles, tant de chaires, tant de docteurs, tant de sottises! Ah! supprimer tout cela, quel coup à l'autorité! Où trouver une création plus solide et plus massive, une plus épaisse muraille pour intercepter les rayons du jour?

Interdire la philosophie, le raisonnement, c'eût été les stimuler davantage; mais placer la philosophie dans un petit cercle légal où, sans avancer, elle pourrait tourner éternellement; permettre de raisonner un peu, et, jusqu'à un certain point, n'autorisant la raison qu'à combattre la raison, c'était plus habile et plus sage. On avait trouvé vaccine de cette maladie dangereuse qui s'appelle le bon sens.

Au moment où Abailard hasarda ce petit mot que des idées n'étaient pas des êtres, que les abstractions qu'on appelait les universaux n'étaient pas des réalités, mais des conceptions de l'esprit, toute l'école se signa d'horreur. L'insurrection régulière commença contre la raison. Abailard fit pour elle amende honorable, comme fera plus tard Galilée. Seulement il avertit ses ineptes adversaires qu'en s'enfonçant étourdiment dans ce réalisme, qu'ils croyaient plus orthodoxe, ils marchaient droit à un abîme où leur orthodoxie, leur dogme, irait s'abîmant sans remède. Du fond du XIIe siècle, il montra déjà Spinosa.

La raison étant prohibée, l'intuition restait peut-être. L'esprit, auquel on défendait de marcher, se mit à voler. Il s'appuya des puissances d'amour et de seconde vue qui permettent au génie d'atteindre la vérité lointaine et d'anticiper l'avenir. Les mystiques, par lesquels le pape avait accablé Abailard, vinrent, dans leur parfaite innocence, lui offrir la révélation de l'âge du libre Esprit, où le pape devait disparaître avec l'Église vieillie; une jeune Église allait naître, de lumière, de liberté, d'amour. Rome épouvantée aperçut tout ce qu'elle avait à craindre de ces terribles amis qui voulaient la rajeunir, mais en la mettant dissoute dans le chaudron de Médée. Le danger n'était pas plus grand du côté des raisonneurs. Comment revenir à ceux-ci? Comment condamner les mystiques? Si l'Église ne soutient pas l'arbitraire du mysticisme, elle rentre dans la doctrine de la justice et de la loi, dans la foi du jurisconsulte opposée à celle du théologien. L'Église légiste et raisonneuse, c'est le contraire de l'Église, un effet sans cause, un néant.

On imagina un pauvre expédient. De même qu'après Abailard on avait souffert des demi-raisonneurs qui pouvaient raisonner un peu, on permit des demi-mystiques qui pouvaient délirer un peu, s'emporter jusqu'à un certain point, être fous, mais avec méthode. C'est la seconde classe des sots.

Ceux-ci furent vraiment admirables. Les autres allaient gauchement, avec des entraves aux jambes, tristes quadrupèdes qui marchaient pourtant quelque peu. Mais les mystiques raisonnables étaient des animaux ailés; ils donnaient l'étonnant spectacle de volatiles étendant par moments de petites ailes, liées, bridées, les yeux bandés, sautant au ciel jusqu'à un pied de terre, et retombant sur le nez, prenant incessamment l'essor pour rasseoir leur vol d'oisons dans la basse-cour orthodoxe et dans le fumier natal.

Les choses en étaient là vers 1200. L'école était florissante, la dispute fort engagée entre ces deux classes, entre les sots méthodiques et les sots enthousiastes, lorsque les juifs leur jouèrent le mauvais tour de leur apporter d'Espagne ce qu'on avait tant désiré: l'œuvre d'Aristote. Abailard en avait eu à peine quelques petits traités. Toute la bibliothèque philosophique du XIIe siècle était de cinq ou six volumes. Mais voici la masse immense de l'encyclopédie antique et de tous ses commentateurs, de quoi charger quatre chameaux. On peut deviner avec quel fureur de gloutonne avidité nos gens saisirent cette pâture, l'absorbèrent, sans prendre garde que c'était un faux Aristote, mutilé, faussé, gâché, de grec en arabe, d'arabe en latin, estropié par Avicenne, défiguré, jusqu'à dire le contraire de sa pensée, par le panthéiste Averrhoès et les cabalistes juifs.

Voici un curieux spectacle. Ces gens qui, dans la croisade, dans les guerres des Maures d'Espagne, dans l'extermination des hérétiques du Midi, dans l'âpre poursuite des juifs, croient mettre le fil du glaive entre eux et les infidèles, ils les admettent et les subissent au cœur de leur théologie, les enseignent dans leurs écoles, le plus souvent, il est vrai, en dissimulant leur nom. L'éclectique arabe Avicenne impose ses classifications et bon nombre de ses idées à l'éclectisme chrétien d'Albert le Grand et de saint Thomas. «Avicenne, dit nettement Brucker dans sa grande histoire, a été le roi de l'École arabe et chrétienne.» Influence peu orthodoxe. Le faux Aristote d'Orient, parmi son péripatétisme, mêle le germe spinosiste de David le juif, d'Averrhoès et d'Alkindi.

Remercions le dernier historien de la philosophie, M. Hauréau, ce ferme et courageux critique qui a rompu la barrière, disant nettement ce que nos amis même, par un respect filial pour les docteurs du Moyen âge, s'étaient abstenus de dire. Il a établi: 1o qu'ils s'étaient souvent trompés, attribuant à Aristote les opinions de ses glossateurs arabes; 2o qu'ils ont souvent trompé les autres, substituant à Aristote ce qu'ils appellent les péripatéticiens et dissimulant sous ce nom les Arabes, très-infidèles du péripatétisme; 3o que, dans leur désir passionné de concilier Aristote qu'ils connaissent mal, et Platon qu'ils ne connaissent point, avec la doctrine orthodoxe, ils font parfois dire à ces maîtres le contraire de ce qu'ils ont dit. Pour ne prendre qu'un exemple, Albert le Grand, saint Thomas et Duns Scot s'accordent pour attribuer à Aristote une définition de la cause qui n'est point dans ses écrits, et qui ne peut y être, étant justement opposée à l'esprit de ses doctrines.

Cette tentative pour faire un Aristote orthodoxe, un paganisme chrétien, en mêlant à cette base fausse quelque peu de doctrine arabe, travestie du manteau grec et du capuchon dominicain, donna, quelle que fût la dextérité de ces grands docteurs, un enseignement hybride, trois fois bâtard, trois fois faux. Leur louable intention de réconcilier le monde au sein d'une même doctrine, leur étonnante vigueur d'abstraction et de subtilité, n'en a pas moins produit des monstres d'incohérence. La division extrême des questions en poudre impalpable, qui semble vouloir éclaircir et réellement obscurcit, trompe la vue et la rend flottante; vous restez embarrassé, mais nullement convaincu, au contraire plein de défiance; mille raisons, et point d'évidence; mille yeux à la fois pour mieux voir, tous troubles et tous louches.

Le mulet n'engendre point. Cette école est restée stérile. En vain, après saint Thomas, prit-elle une nouvelle audace qu'on crut un moment créatrice. Un jeune cerveau hibernois, le plus étonnant disputeur qui ait existé, Duns Scot, lança la scolastique dans les champs de la fantaisie. Saint Thomas, dans les choses les plus excentriques, par exemple dans ses recherches sur la psychologie des anges, s'efforce de garder encore un peu de raison et de sens. Mais l'intrépide Irlandais a quitté tous les rivages, certain qu'il est que toute chose pensée et qui peut exister se classe légitimement dans les entités de la substance. Il vogue aux pays inconnus, aux nuées, grosses d'êtres étranges; il est familier avec tous les monstres, chevauche hardiment la chimère, l'hircocerf et le bucentaure.

Si le rêve équivaut à l'être, le mot équivaut à la chose, toute combinaison de mots est une combinaison de choses et de réalités. Enchaîner des mots, c'est connaître. Cet enchaînement, prévu, tracé dans un système de formules, nous donne la machine à penser. Unique et superbe recette pour parler sans jugement des choses qu'on n'a pas apprises. Penser mécaniquement, penser sans penser! quel coup de génie! et quelle profondeur! Les sots se frappèrent le front d'étonnement et d'admiration. Raymond Lulle a vaincu Duns Scot, comme Scot a vaincu saint Thomas.

Tout cela est beau en soi, mais plus beau pour l'éducation et les habitudes intellectuelles. Comme déformation de l'intelligence, comme gymnastique spéciale pour faire des bossus, des boiteux, des borgnes, on ne trouvera rien de semblable. Il y a ce miracle même que d'inconciliables défauts étaient pourtant conciliés dans cet enseignement unique. Il était léger d'insignifiance, de futilité, et pourtant il était lourd, appesanti par les textes. Excentrique et chimérique, il n'en traînait pas moins à terre par sa lente, minutieuse, fatigante déduction.

On procédait prudemment. On ne se mettait en route qu'avec un maître, un docteur, un guide, qui vous gardait à vue, répondait de vous. Ce maître était un manuscrit, plus ou moins falsifié, mauvaise traduction latine d'une mauvaise version arabe. Double obscurité, et déjà complète absence de critique, habitude de confusion.

Cette nuit s'épaississait par le commentaire de l'École. L'étudiant prenait là une précieuse faculté, celle de se payer de mots. Que si pourtant il s'obstinait à garder quelque jugement, la dispute en venait à bout. Heureux effets de concurrence, d'émulation, de vanité! Mis en présence, dressés sur leurs ergots, ces jeunes coqs prenaient là un cœur héroïque pour argumenter à mort, embrouiller les questions, stupéfier les auditeurs, et eux-mêmes s'hébéter au vertige de leur propre escrime. La gloire était de ferrailler six heures, dix heures, sans reculer, et de trouver des mots encore. Tournois sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges et combattants, tous se retiraient pleins d'admiration pour eux-mêmes, gonflés, vides et presque idiots.

Arrière les combats d'Homère! La guerre des rats et des grenouilles, la Secchia rapita, doivent céder le pas ici. Dès le XIIe siècle, la boue de la rue du Fouarre, le ruisseau de la rue Saint-Jacques, virent, front à front, se heurter les factions des cornificiens et des nihilistes. Le jeu grave de ceux-ci consistait à calculer rapidement, sans broncher, combien de négations il faut pour faire une affirmation. Deux négations affirment, trois nient, quatre affirment encore, etc., etc. Les cornificiens (ou faiseurs d'arguments cornus) agitaient des problèmes d'extrême importance, par exemple: «Le porc qu'on mène au marché est-il tenu par le porcher ou bien par la corde?» On sait l'âne de Buridan; entre deux mobiles égaux, deux tentations égales, deux boisseaux d'avoine, que fera le pauvre Bruneau (c'est le nom scolastique de l'âne)? L'École garantissait qu'il resterait immobile, et partant mourrait de faim.

Des têtes nourries de telles pensées, sans aucune étude de faits, parfaitement préservées des lumières de l'expérience, grossissaient étonnamment, soufflées de vent et de vide. On les voyait majestueux dans la robe jadis noire et toujours crottée des Capets, roulant sur leur sombre sourcil et leurs gros yeux menaçants des orages de syllogismes.

Respectables étudiants qui ergotaient quinze ans, vingt ans, sans avoir jamais le chagrin de céder à l'évidence!

Athlètes vaillants de la sottise et ses champions émérites, sûrs de n'avoir point de rival, et d'être par dessus tous les hommes, doctement, logiquement sots!

Les systèmes pouvaient passer; mais la sottise est immortelle. Quand tous les fantômes de la scolastique disparurent, soufflés par Ockam, la scolastique subsista, comme institution gymnastique, immuable école du Rien.

Deux historiens illustres ont honoré son tombeau. Hutten, d'une plume naïve, écrit les effusions touchantes de la moinerie ignare et de la Bêtise. Rabelais, d'une haute formule, résume la Sottise savante et le génie de l'École, posant l'horrifique question: «On demande si la Chimère, bourdonnant dans le vide, ne pourrait pas dévorer les secondes intentions? Question débattue à fond pendant douze ou quinze semaines au concile, etc.»

§ VII Proscription de la nature[7].

On avait assez adroitement, ce semble, bouché et calfeutré les trous par où aurait pu passer la lumière. On avait, chose ingénieuse, au lieu de faire des aveugles qui eussent eu la fureur de voir, on avait fait des myopes, des oiseaux de nuit, qui n'aimaient point du tout à voir, auxquels on disait hardiment: «Regardez, vous avez des yeux.»

On avait également découragé les deux puissances, la raison et la déraison, la logique et la prophétie, de sorte que l'esprit humain, à qui l'on interdisait son procédé régulier, n'avait plus même la ressource de ces héroïques folies par lesquelles il atteint d'un bond ce qu'on lui défend de toucher. Entre la marche et le vol, également prohibés, permis de ramper sur le ventre; l'autorité satisfaite instituait des courses au clocher pour la chenille et la limace et leur proposait des prix.

Tout cela, c'est le lendemain du Connais-toi d'Abailard et de l'Évangile éternel, également étouffés; c'est la florissante époque du Lombard, où son manuel de sottise eut deux cents commentateurs. Mais voyez! L'esprit humain a un tel fond de révolte et de perversité native, qu'exclu de l'étude de l'âme et des libertés du monde intérieur, il commença à regarder sournoisement du côté de la nature. Plus de libre raison, d'accord; plus de poésie, à la bonne heure. Mais du moins, si l'on observait!... Est-ce donc une grande hérésie que de recueillir les herbes des champs, d'assister l'homme malade, de tirer des simples la vie qu'y mit Dieu et qui peut réparer la nôtre?

Prenez garde, mon fils, prenez garde. Il n'y a pas, en effet, de plus monstrueuse hérésie. Eh! c'est justement pour cela que les Juifs et les Arabes sont maudits de Dieu. Misérables! ils n'ont pu comprendre que la maladie est un don, un avertissement du ciel, un léger purgatoire de ce monde en déduction des supplices de l'autre. Dieu aussi, pour punition, a multiplié autour d'eux toutes les tentations de la terre. Véritables paradis du diable, la huerta de Valence et la vega de Grenade ont accumulé sur un point tous les trésors des trois mondes, Europe, Afrique et Asie. Soie, riz, safran, canne à sucre, dattier, bananier, myrrhe, gingembre, al-bricot et al-coton, leur tyrannique industrie a violenté les climats, embrouillé l'œuvre de Dieu. Ces barbares, qui ont trouvé la poudre, le papier et la boussole, ont eu la témérité d'élever des observatoires pour veiller de plus près le ciel, espionner les étoiles, que dis-je? ils les font descendre au moyen d'un verre convexe, les obligent de déposer leur image au fond d'une lunette obscure, d'avouer tous leurs mouvements, d'humilier sous l'œil de l'homme ces triomphants luminaires que l'Écriture et les Pères avaient sagement cloués au cristal immobile des cieux.

Comprenez donc ce monde-ci, comprenez le Moyen âge. Remarquez que pendant quinze siècles, Dieu le Père, Dieu le Créateur, n'a pas eu un temple et pas un autel. Son image, jusqu'au XIIe siècle, est absolument absente (Didron, Histoire de Dieu, approuvée par l'archevêque de Paris). Au XIIIe siècle, il se hasarde de paraître à côté du Fils. Mais il reste toujours inférieur. Qui s'est avisé de lui faire faire la moindre offrande, de lui faire dire une messe? Il reste avec sa longue barbe, négligé et solitaire. La foule est ailleurs. On le souffre; le Fils et la Vierge, maître de céans, ne l'expulsent pas de l'Église. C'est beaucoup. Qu'il se tienne heureux qu'on ne lui garde pas rancune. Car enfin il a été juif. Et qui sait si ce Jéhovah est autre que l'Allah de la Mecque? Arabes et Juifs soutiennent qu'ils sont croyants de Dieu le Père, et qu'en récompense il leur verse les dons de sa création.

L'Ormuzd créateur de la Perse, le fécond Jéhovah des Juifs, l'héroïque Jupiter de Grèce, sont tous des dieux à forte barbe, amants ardents de la nature ou promoteurs énergiques des activités de l'homme. Le doux et mélancolique Dieu du Moyen âge est imberbe, et reste tel dans les vrais siècles chrétiens. Les monuments presque jamais ne lui ont prêté la barbe jusqu'au rude âge féodal. La barbe génératrice! à quoi bon, pour annoncer la fin prochaine du monde? Que sert d'engendrer pour mourir demain? Toute activité productive doit cesser. «Voyez les lis, ils ne savent pas filer, et ils sont mieux vêtus que vous.» Ainsi finit le travail. «À César ce qui est à César.» Toute patrie finit dans l'Empire. «Ni Grec, ni Romain, ni barbare.» L'Empire s'écroule, le barbare entre. Saint Paul même, démentant hardiment la loi Julia, tolère à peine le mariage; la famille aussi finit, et de la manière la plus froide, les époux se séparant d'un commun accord, lui moine, elle religieuse, bons amis, parfaitement unis dans l'idée de la séparation.

Voilà la vraie tradition. Si l'ordre de Saint-Benoît cultive un moment la terre, dans la disette qui suit l'invasion, c'est une dérogation forcée à l'inertie légitime. Tout bientôt rentre en son repos.

Comment la chaîne des temps allait-elle continuer? La course éternelle du monde, où, comme aux fêtes d'Athènes, «tous se passent le flambeau de la vie,» (et quasi currentes vitaï lampada tradunt), n'était-elle pas finie? N'était-ce pas fait de ce sublime chœur? Les dieux de la beauté, brisés, étaient enfouis dans la terre. Les manuscrits brûlés, perdus. Constantinople, elle-même, sous l'Isaurien iconoclaste, faisait aux muses la même guerre que faisait Grégoire le Grand. Le jour s'était vu où l'humanité ruinée, pauvre veuve, eut son dernier patrimoine réduit à une phrase de Porphyre dans la traduction de Boëce! L'occasion était belle pour renoncer à toute science, pour embrasser une bonne fois l'imbécillité. Pascal n'eût eu que faire de dire son mot pieux: «Abêtissez-vous.»

Ici vient la grande formule, qu'on ne manque jamais de dire: «Heureusement les moines étaient là, religieux conservateurs de l'antiquité, ses sauveurs. Écrivains infatigables, ces bons bénédictins copiaient, multipliaient les livres.» Et voilà justement où était le mal. Plût au ciel que les bénédictins n'eussent su ni lire ni écrire! Mais ils eurent la rage d'écrire et de gratter les écrits. Sans eux, la fureur des barbares, des dévots, n'eût pas réussi. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d'Omar, plus que celui des cent bibliothèques d'Espagne et de tous les bûchers de l'inquisition. Les couvents où l'on visite avec tant de vénération les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire grattés et regrattés), ce sont ceux où s'accomplirent ces idiotes Saint-Barthélemy des chefs-d'œuvre de l'antiquité.

«Me trouvant au mont Cassin, je demandai humblement la grâce de visiter la fameuse bibliothèque. Un moine me dit sèchement: «Montez, la porte est ouverte.» Il n'y avait ni porte ni clef. L'herbe poussait sur la fenêtre; les livres dormaient sur les bancs dans une épaisse poussière. J'ouvris force livres anciens, mais pas un complet; aux uns, il manquait des cahiers; à d'autres, on avait coupé des feuillets pour profiter des marges blanches. Je descendis les larmes aux yeux, et je demandai pourquoi cette mutilation barbare. Un moine me dit que ses frères, pour gagner quatre ou cinq sous, arrachaient, grattaient un cahier, et vendaient aux enfants de petits psautiers, aux femmes de petites lettres (sans doute des talismans).» Tel est le récit naïf de Benvenuto d'Imola.

Près de ces conservateurs admirables des manuscrits, il y avait une école arabe de médecine, la vieille école de Salerne, obstinément protégée par les rois qui voulaient vivre et faisaient cas des sciences qui pouvaient conserver la vie. Un Maure d'Afrique, à en croire la légende, voyageur hardi aux pays d'Asie, en avait apporté, traduit Hippocrate et Galien, premier trésor de cette école. Mais les Arabes ne s'en tenaient pas à cette impiété de lire l'ancienne médecine païenne. Hardis des encouragements du prince des impies, l'empereur Frédéric II, ils firent cette chose intrépide, ce sacrilége sublime, d'ouvrir la mort pour lire la vie; ils assassinèrent, chose horrible, un cadavre qui n'y sentait rien, tuèrent une chose pour sauver des hommes. Leur protecteur, penseur hardi, charmant poète et mauvais croyant, passait pour un tel scélérat qu'on crut pouvoir lui attribuer le livre des Trois Imposteurs, qui n'a jamais été écrit. Ce qui est sûr, c'est que ce grand prince, l'une des voix de l'humanité par qui l'Europe reprit son dialogue fraternel avec l'Asie, interrogea les docteurs musulmans, et posa cette question qui eût pu briser l'épée des croisades: «Quelle idée avez-vous de Dieu?»

Par Salerne, par Montpellier, par les Arabes et les Juifs, par les Italiens, leurs disciples, une glorieuse résurrection s'accomplissait du Dieu de la nature. Inhumé, non pas trois jours, mais mille ou douze cents ans, il avait pourtant percé de sa tête la pierre du tombeau. Il remontait vainqueur, immense, les mains pleines de fruits et de fleurs, l'Amour consolateur du monde. Les Maures avaient découvert ces puissants élixirs de vie que la Terre, de son sein profond, par l'intermédiaire des simples, envoie à l'homme, son enfant, et qui sont peut-être sa vie maternelle. La tendresse de ce Dieu-mère, qu'on ne sait comment nommer, éclatait, débordait pour lui. Le voyant faible, chancelant, qui ne pouvait aller à elle, elle s'élançait, la grande mère, la puissante nourrice, pour le soutenir dans ses bras.

Que pouvait lui rendre l'homme? Un grand cœur, une sublime et immense volonté. Un héros parut: c'est Roger Bacon (1214-1294).

Élève d'Oxford et de Paris, ayant épuisé d'abord la creuse théologie du temps, il apprit l'hébreu, le grec et l'arabe, tranchant les vieilles questions par cette simplicité hardie: «Il n'y a point de chrétien que celui qui lit l'Écriture.»

Ayant centralisé à grands frais la science d'alors, tout ce qu'on pouvait avoir d'écrits arabes et grecs, il suivait la voie des Arabes, poussait vigoureusement au sein de la nature. Dénoncé, comme de juste, par les moines ses confrères qui le croyaient magicien, il envoya au pape pour justification son colossal Opus majus, se prouvant infiniment plus coupable qu'on n'avait cru. «La magie n'est rien,» disait-il. «Bien, dit l'Église; mais pourquoi?» Il ajoutait: «Parce que l'esprit humain peut tout en se servant de la nature.»

Effrayante assertion qui supprimait la magie, mais en renversant la magie sacrée, et laissant pour tout miracle la toute-puissance de l'homme.

Encore s'il n'eût envoyé qu'un livre! mais il y joignit un livre vivant, un homme improvisé par lui, se dénonçant ainsi pour le plus rapide, le plus terrible éducateur qui eût existé. «Voyez bien, disait-il au pape, ce jeune homme qui porte mon livre; il s'appelle Jean de Paris; il a appris en une année ce qui m'en a coûté quarante.»

Foudroyante rapidité de l'éducation du bon sens! Puissance étrange de tirer, avec l'étincelle électrique, la science préexistante au cerveau de l'homme, et d'en faire jaillir la Minerve armée!

Les moines avaient très-bien dit que ce dangereux Bacon forgeait une tête d'airain qui devait rendre des oracles.

Le pape, qui reçut ce message, fut stupéfait, n'osa toucher au magicien. Son successeur l'emprisonna. Combien judicieusement! Son livre, plein de lueurs terribles, préparait pour un nouveau monde la force et la vérité.

La force, l'égalité des forces, la poudre et l'artillerie, y sont enseignées; l'Amérique indiquée, prédite, et c'est sur ce mot qu'est parti Christophe Colomb. Le télescope, connu des Arabes, est pour la première fois ici entrevu par un chrétien. La haute loi des sciences et de l'homme, la perfectibilité indéfinie, se lit dans l'Opus majus cinq cents ans avant Condorcet. Que devient le type immuable de l'Imitation et le Consummatum est?

On l'eût brûlé certainement. Mais il lui advint justement ce qui arrive plus tard à son confrère Armand de Villeneuve, l'inventeur de l'eau-de-vie. Le pape le poursuit comme pape, le ménage comme médecin. Bacon a écrit un livre sur les moyens d'éviter les infirmités de la vieillesse. Si ce mécréant avait l'art d'éterniser la vie de l'homme? Pendant que le pape rumine cette question et ce doute, Bacon, qui a quatre-vingts ans, se tire d'affaire en mourant, et vole à ses ennemis le bonheur de lui voir faire le désaveu de Galilée.

Voilà la perplexité de l'autorité de ce temps. L'homme de l'esprit est ébranlé par les craintes du corps, le désir de vivre, de sauver la chair.

Les papes approuvent la médecine, s'entourent de médecins juifs, mais défendent l'anatomie, la chimie, les moyens de la médecine.

Les observateurs sont découragés. L'étude des faits est trop dangereuse. On s'abrite derrière les livres, on se ménage de vieux textes pour appuyer la science vaine, fantasque, d'imagination. Le champ de la vérité se stérilise; nulle découverte au XIVe siècle.

En revanche, l'erreur est féconde. Le peuple des hommes d'erreur, des bavards et des fripons, astrologues et alchimistes, va multipliant. Les mathématiciens sérieux au XIIe siècle, du temps de Fibonacci et de l'école de Pise, sont des sorciers au XIVe, des faiseurs de carrés magiques. Charlemagne avait une horloge qu'il avait reçue du calife; mais saint Louis, qui revient d'Orient, n'en a pas, et mesure ses nuits par la durée d'un cierge. La chimie, féconde chez les Arabes d'Espagne, et prudente encore chez Roger Bacon, devient l'art de perdre l'or, de l'enterrer au creuset pour en tirer de la fumée. La reculade que nous notions en philosophie, en littérature, se fait plus magnifique encore et plus triomphante dans les sciences. Copernic, Harvey, Galilée, sont ajournés pour trois cents ans. Une nouvelle porte solide ferme la passage au progrès, porte épaisse, porte massive, la création d'un monde de bavards qui jasent de la nature sans s'en occuper jamais.

Bonne légion de renfort pour l'armée immense des sots.

§ VIII Prophétie de la Renaissance.—Évangile éternel.—Impuissance de Dante.

La Renaissance s'était présentée au XIIe siècle comme la sibylle à cet ancien roi de Rome, les mains toutes pleines d'avenir, chargées des livres du destin. Il hésite; de cinq volumes, elle en brûle deux, et pour trois demande le même prix que pour cinq. Il hésite; deux volumes disparaissent encore dans les flammes. Il lui arrache ce qui reste, et il l'achète à tout prix.

C'est ainsi que la Renaissance, en son premier essor, offrit tout d'abord à l'homme les voies rapides et directes de l'initiation moderne; si bien que les raisonneurs et les mystiques même de ce premier âge se font entendre de nous bien mieux que tous leurs successeurs. Puis, ce moment solennel étant passé et manqué, les voies de la Renaissance deviennent obliques, incertaines; elle ne s'achemine au but que par des circuits immenses, bien plus, par des tâtonnements, des impasses où elle se heurte. L'esprit humain fourvoyé, las de ces ambages infinis, s'asseoit plus d'une fois aux pierres du chemin, et là, comme un enfant qui pleure, ne veut plus écouter personne, ni marcher, ni avancer, sinon peut-être à reculons pour faire en arrière des pas rétrogrades qui doubleront sa fatigue et l'éloigneront du but.

Rappelons le point de départ, le premier critique, le premier prophète, l'auteur du Connais-toi toi-même, et la révélation de l'Évangile éternel.

Lorsque Abailard, proscrit de l'école de la montagne, proscrit de son asile même, l'abbaye de Saint-Denis, alla se cacher au désert, il y dressa l'autel nouveau du Paraclet, du Saint-Esprit, de l'Esprit de science et d'amour. Une telle lumière ne put se dérober. Les écoles le suivirent, avec toutes leurs nations, campèrent autour de lui, comme elles purent, bâtirent des cabanes. Une ville s'éleva au désert, à la science, à la liberté. Ce monde indigent d'écoliers se trouva riche en un moment pour bâtir le nouveau temple que devait garder Héloïse. Son abbaye du Paraclet, fondée de l'aumône du peuple, fut la première et la dernière église qu'on éleva au Saint-Esprit.

L'Esprit-Saint, misérablement oublié ou pauvrement représenté sous une figure bestiale, Abailard l'avait rétabli dans son droit par cette statue célèbre où les trois personnes de la Trinité parurent dans leur égalité, toutes trois sous visages d'hommes. Étrange trinité jusque-là, dans laquelle ne paraissaient ni le Père ni le Saint-Esprit!

Et il enseigna que l'Esprit était identique à l'amour, que le Fils était, non l'amour, comme le disait le Moyen âge, mais l'intelligence et la parole. Doctrine antique, conforme aux origines platoniciennes du christianisme. Doctrine de grande portée moderne, qui ouvrait l'interprétation, voulait sauver l'ancienne foi en lui ménageant le progrès, de sorte qu'elle allât s'étendant à la mesure du nouveau monde.

On sait avec quelle fureur sauvage cette voix fut étouffée par ceux qui voulaient périr. Tous les systèmes, dès lors, d'interprétation hardie, destructives, paraissent au XIIe siècle.

Les Vaudois, dégageant l'Évangile du lieu et du temps, enseignent qu'il se renouvelle tous les jours, que l'incarnation de Dieu en l'homme recommence sans cesse et qu'elle est sa passion. Donc l'Évangile ne date plus de telle année de Tibère; il est de toutes les années et de tous les temps, hors du temps; il est l'Évangile éternel.

Redoutable simplification, qui apparut comme la mort du christianisme. La plupart frémirent et fermèrent les yeux devant cette cuisante lumière. Mais elle brillait inexorable, et du dedans au dehors, du fonds même de leur esprit.

Il y avait en Calabre un simple, le portier d'un couvent, nommé Joachim. Un jour qu'il rêvait au jardin, une figure d'homme merveilleusement belle lui apparaît, un vase en main, le lui met aux lèvres. Joachim, discrètement, boit une goutte: «Eh! pauvre homme, dit l'inconnu, si tu avais bu jusqu'au fond, tu aurais bu tout l'avenir!»

Mais, n'ayant pris qu'une goutte, moins éclairé que tourmenté, épouvanté des abîmes qui s'ouvraient au christianisme, Joachim quitta son pays et chercha au tombeau du Christ l'apaisement de ses tentations.

Au retour, dit son disciple, il s'arrêta en Sicile dans un couvent au pied de l'Etna, et il y fut saisi d'une si étrange pensée, qu'il eut trois jours d'une sorte d'agonie, sans pouls, sans voix et comme mort.

Qu'avait-il rêvé? on n'en sut rien que longtemps après, lorsqu'il se décida à en faire écrire quelque chose: «J'étais à ses pieds, j'écrivis, et deux autres avec moi; il dictait nuit et jour: son visage était pâle comme la feuille sèche des bois.»

Cette unique goutte d'eau, bue dans l'amour et la simplicité à l'urne de l'avenir, c'est une mer, vous allez le voir.

Chose étonnante! le christianisme naissant semblait s'être compris lui-même comme un simple âge du monde, une de ses formes historiques. Tertullien dit au second siècle: «Tout mûrit, et la Justice aussi. En son berceau, elle ne fut que nature et crainte de Dieu. La loi et les prophètes ont été son enfance: l'Évangile, sa jeunesse: le Saint-Esprit lui donnera sa maturité.»

L'homme de l'an 1200 en sait plus. Il sait que le Saint-Esprit, c'est le libre esprit, l'âge de science:

«Il y a ou trois âges, ou trois ordres de personnes parmi les croyants. Les premiers ont été appelés au travail de l'accomplissement de la Loi; les seconds, au travail de la Passion; les derniers, qui procèdent des uns et des autres, ont été élus pour la Liberté de la contemplation. C'est ce qu'atteste l'Écriture lorsqu'elle dit: «Où est l'Esprit du Seigneur, là est la Liberté.» Le Père a imposé le travail de la Loi, qui est la crainte et la servitude; le Fils, le travail de la Discipline, qui est la sagesse; le Saint-Esprit offre la Liberté, qui est l'amour. Le second âge, sous l'Évangile, a été, est libre, en comparaison de celui qui précéda, mais non relativement à l'âge à venir.

«Au peuple juif a été commise la lettre de l'Ancien Testament; au peuple romain, la lettre du Nouveau; aux hommes spirituels a été réservée l'intelligence spirituelle qui procède de l'un et de l'autre.»

Le mystère du royaume de Dieu apparut d'abord comme dans une nuit profonde, puis il est venu à poindre comme l'aurore; un jour il rayonnera dans son plein midi; car, à chaque âge du monde, la science croît et devient multiple. Il est écrit: «Beaucoup passeront, et la science ira se multipliant.»

«Le premier âge est un âge d'esclaves; le second, d'hommes libres; le troisième, d'amis. Le premier âge, de vieillards; le second, d'hommes; le troisième, d'enfants. Au premier, les orties; au second, les roses; au dernier, les lis.» (Concordia, p. 9, 20, 96, 112.)

Voilà ce que Tertullien n'a point vu, et qui est grand, vraiment inspiré de l'Esprit, de la lumière des cœurs. L'ancien docteur menait la foi de l'enfance à l'âge mur; et Joachim la montre qui devient jeune d'âge en âge; pour fruit de la maturité, pour couronne de la sagesse, il nous promet l'enfance. Oh! sublime parole! La sainte enfance héroïque du cœur; c'est par elle, en effet, que toute vie recommence!

Règne du libre esprit, âge de science et d'enfance à la fois! Doctrine attendrissante qui embarque le genre humain dans ce vaisseau d'amis où Dante aurait désiré voguer pour toujours, où nous-mêmes demandons à Dieu de naviguer de monde en monde!

Ce grand enseignement était l'alpha de la Renaissance. Il circula dès lors comme un Évangile éternel. Plusieurs l'enseignèrent dans les flammes. Et Jean de Parme, aux Cordeliers, professa hardiment: «Quod doctrina Joachimi excellit doctrinam Christi.»

§ IX L'évangile héroïque.—Jean et Jeanne.—Efforts impuissants.

Spectacle extraordinaire, étrange, auquel il faut bien s'arrêter. Dans ces âges de fer et de plomb, de 1300 à 1500, la Providence prodigue les miracles, et c'est en vain. Elle secoue l'humanité et ne la réveille pas. Ferreus urget somnus. Dieu ne sait plus que croire de sa création.

Voyez vous-même. En 1300, l'œuvre la plus inspirée, la plus calculée du genre humain, ce mortel effort de science et de passion concentrée, la Divine Comédie, passe et n'a nulle action. Florence, qui à ce moment succède partout aux Juifs, dans la banque et dans l'usure, a bien autre chose à faire. L'Italie, antidantesque, ne lit que le Décaméron. Le grand poème théologique est renvoyé à saint Thomas, à l'École et à l'Église, aux prédications du dimanche.

Pétrarque, bien plus populaire, échoue dans son pieux effort d'exhumer l'antiquité. Il attire les maîtres grecs, mais ils n'ont point d'écoliers. Ombre errante d'un monde détruit, lui-même va rejoindre ses morts, sans pouvoir relever leur culte. On le trouva sur un Homère qu'il baisait et ne pouvait lire.

Les vrais restaurateurs de Rome, zélateurs de l'ancien Empire, c'étaient nos légistes, ce semble, ce Guillaume Nogaret, qui porta à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel. Le droit du salus populi, attesté contre les papes, l'est bientôt contre les rois. Les Marcel et les Artevelde croient fonder la République sur la base de la bourgeoisie. Celle-ci se dérobe et s'efface, s'aplatit, et tout s'écroule.

Née hier à peine du peuple, elle le voit avec épouvante dans sa première apparition. La révolution de Paris ne veut avoir rien de commun avec la Jacquerie des campagnes. Elle en frémit, en a horreur. Ce Lazare ressuscité est tellement défiguré, que tout fuit à son approche; est-ce un homme encore? on en doute, on se dispense d'en avoir compassion.

Et pourtant, à ce moment, une révolution commençait, obscure, mais grande et sainte, prélude d'unité fraternelle. Le génie de chaque nation, qui est surtout dans sa langue, révélait, par de timides tentatives, par un premier bégayement, ce mystère d'unité: Patrie!

L'Italie commençait à parler le même idiome; aux dialectes effacés succédait la langue du si. La France dénouait la sienne dans Froissard, son charmant conteur. En attendant que Luther rendît son Verbe à l'Allemagne, un simple, un héros, un prophète, Jean Huss, avait formulé celui de la Bohême, évoqué le génie slave, créé sa patrie et sa langue.

Patrie! mot saint! pourquoi faut-il qu'en t'écrivant la vue se trouble et s'obscurcissent les yeux? Est-ce ta longue et tragique histoire, l'accablant souvenir de tant de gloire, de tant de chutes, qui pèse trop sur notre cœur? Ou bien ton point de départ, la Passion douloureuse qui commence ton Incarnation, l'histoire de cette femme en qui tu apparus, et qui, contée cent fois, cent fois renouvelle les larmes?

Le monde, abreuvé de légendes et de faux miracles, vit le vrai et le réel, un miracle sûr, ne le sentit pas.

Quelle légende pourtant, quelle fable se soutient devant cette histoire? Des trente mille incarnations de l'Orient, des dieux mortels de l'Occident, héros, sages ou martyrs, qui osera lutter ici?

Songez-y bien. Ici, ce n'est pas un docteur, un sage éprouvé par la vie et fort de ses doctrines. Ce n'est point un martyre passif, repoussé, accepté. C'est un martyre actif, voulu, prémédité, une mort persévérante de blessure en blessure, sans que le fer décourage jamais, jusqu'à l'affreux bûcher.

L'Évangile monastique, renouvelé alors par le livre de l'Imitation, nous dit: «Fuyez ce méchant monde.» L'Évangile héroïque (un livre? non, une âme) nous dit: «Sauvez ce monde, combattez et mourez pour lui.»

Elle couvre la patrie de son sein de femme et de sa charmante pitié. Il y aura une patrie. Elle seule dit et sentit ce mot: «Le sang de France!» La France naîtra de cette larme.

Et, la patrie fondée, elle fonde sur le bûcher, dans son ignorance sublime qui confond les docteurs, l'autorité de la voix intérieure, le droit de la conscience.

Le monde va tomber à genoux? Vous le croyez; lui dresser un autel? Détrompez-vous. Quand le bûcher s'allume, quand l'antique légende, que tous ont à la bouche, reparaît, réelle, agrandie, personne ne la reconnaît, personne n'y prend garde. Et c'est nous, critiques modernes, qui trouvons si tard la sainte relique, pour l'associer aux nôtres, aux grands morts de la liberté.

Ô génération malheureuse! Âge désespéré qui vit sans voir! Est-ce donc l'excès des maux, la torpeur des misères, la faim, la voix du ventre, qui ferma votre oreille, boucha vos yeux et votre esprit? Non, même avant ces maux, un pesant prosaïsme, une léthargie de plomb, avaient envahi le siècle, disons mieux, un néant! Maîtres jaloux du peuple, ses prétendus éducateurs n'avaient formé qu'un peuple d'ombres. La stérilité, tant prêchée, avait trop réussi. Le Moyen âge, en s'en allant, laissait derrière lui un désert.

Qui restait pour entendre Dante? Personne. Et pour comprendre Ockam, quand il brisa la scolastique? Personne. Tout fut anéanti. Combien moins restait-il des hommes pour entendre Jeanne d'Arc, l'Évangile héroïque du peuple, la prophétie vivante de la Révolution?

Il s'était fait plus que le vide, plus que le désert et la mort. Car une chose vivait, la discorde, le germe du fatal divorce, dont nous goûtons toujours les fruits, et qui est le malheur durable de ce peuple: deux Frances en une, deux peuples, peu amis, de culture diverse et contraire. Aux pires siècles du Moyen âge, quand tous, peuple et barons, chantaient les mêmes chants, et le Dies iræ, et le chant de Roland, il y avait, certes, de dures différences sociales, pourtant quelque unité d'esprit. Vers le XIIe siècle, les hautes classes voulant des chants à elles, une littérature raffinée, le clergé a gardé le peuple et s'est couché dessus, se chargeant seul de lui. Malheur à qui y eût touché! Ce nourricier, comment l'a-t-il nourri? De latin qu'il ne comprend plus, d'abstractions byzantines qu'Aristote n'aurait pas comprises. Cependant, par en haut, les grands, nobles ou riches, allaient, de plus en plus subtils; par en bas, morne, abandonné, restait le peuple. La distance a grandi toujours, la malveillance aussi. Pas un mot de langue commune, pas un chant vraiment populaire. La musique, qui relie tout en Allemagne, est nulle ici. Le XVIe siècle n'a point rapproché les deux peuples, et le fastueux XVIIe les a encore plus séparés. Quel paysan connaît Molière? Et que connaît-il? Rien du tout.

§ X L'architecture rationnelle et mathématique.—La déroute du gothique[12].

Le premier coup senti, populaire, de la Renaissance devait avoir lieu dans l'art, et cela pour deux raisons.

La voie théologique semblait décidément fermée. Les réformateurs de l'Église, les Pères du concile de Constance, un Gerson! brûlèrent vivant le fervent chrétien dont la foi différait si peu de la leur! Pour une dissidence extérieure, les partisans de Jean Huss furent voués à l'anathème, comme l'avaient été ceux qui renversaient l'édifice entier du christianisme. Un peuple fut livré à l'épée et toute la terre appelée à son extermination. Exemple inouï, terrible, des férocités de la peur. Gerson, à qui l'on attribuait l'Imitation de Jésus, n'aurait pas trempé ses mains dans le sang du juste s'il n'eût cru en faire un ciment pour réparer cette ruine croulante de l'Église, cette voûte lézardée qu'il suait à soutenir et qui s'affaissait sur lui.

C'était par des voies indirectes qu'on pouvait accélérer la fin du Moyen âge, de ce terrible mourant qui ne pouvait mourir ni vivre, et devenait plus cruel en touchant à sa dernière heure. La voie de la science était fermée depuis la persécution de Roger Bacon et d'Arnauld de Villeneuve. Mais l'art était moins surveillé. Les tyrans sentaient peu les liens profonds, intimes, qu'ont entre elles les libertés diverses de l'esprit humain, la chance que l'art affranchi pouvait donner à l'affranchissement littéraire et philosophique.

Notez que, si le vieux système faisait encore grande figure, c'était dans l'art: il le revendiquait comme sien, comme son œuvre et son fruit. Quand un système religieux s'est emparé de toute chose, chaque énergie productrice des activités de l'homme semble inspirée de ce système, et on lui en fait honneur. Déjà cependant Giotto, le grand peintre, tout en restant dans le cercle des sujets sacrés, avait montré, par un coup inattendu d'audace, combien en réalité il était libre de la vieille inspiration. Il avait laissé les types consacrés, les insipides et muettes figures du Moyen âge, pour peindre ce qu'il voyait, d'ardentes têtes italiennes, de belles et vivantes madones, qu'il entoura de l'auréole et mit hardiment sur l'autel. Changement immense qui doit renouveler la tradition, surtout quand, du fond du Nord, le puissant Van Eyck, laissant la fade couleur à l'œuf, fait flamboyer la vie dans cette brûlante peinture qui pâlit l'autre et l'envoya, ombre ennuyeuse, dormir près de la scolastique.

Là pourtant n'était pas vraiment le combat décisif de l'art. Le cœur de l'art chrétien, sa poésie, sa prétention d'effacer les âges passés, était dans l'architecture. L'ogive arabe et persane (des VIIIe et IXe siècles) avait été adoptée au XIIe par les francs-maçons, combinée avec génie dans des monuments sublimes. Cette révolution laïque, qui enleva l'architecture aux mains des prêtres, n'en faisait pas moins leur orgueil. L'Église s'y croyait invincible. À qui contestait sa logique ou mettait sa légende en doute, elle répondait en montrant cette légende de pierre, le miracle subsistant de ces voûtes improbables. Elle disait: «Voyez, et croyez.»

La tradition mystérieuse des maçons gothiques semblait au XIVe siècle exister surtout sur le Rhin. Elle y était venue tard, mais elle y avait fait école. Elle y dressait le monument d'ambition infinie où plusieurs ont voulu voir le type définitif de l'art, l'inachevable cathédrale de Cologne. L'Italie même ne semblait pas contester la primatie des loges maçonniques de Cologne et de Strasbourg. Elle leur rendait hommage, et le duc Jean Galéas ne crut, dit-on, pouvoir, sans leur secours, fermer les voûtes de Milan.

Cette papauté des francs-maçons, cette infaillibilité qui les constituait en une espèce d'Église d'art, cliente de l'Église théologique, trouva son douteur, son sceptique, dans un ferme esprit italien. Le florentin Brunelleschi, calculateur impitoyable, regarda d'un œil sévère ces fantasques constructions, contesta leur solidité, et contre leur orthodoxie fragile bâtit la durable hérésie qui maintenant est la foi de l'art.

Le gothique faisait bruit, ostentation de calcul et de nombres. Le sacro-saint nombre trois, le mystérieux nombre sept, étaient soigneusement reproduits, en eux-mêmes ou dans leurs multiples, pour chaque partie de ces églises. «Remarquez-bien, disait-on, ces 7 portes et ces 7 arcades, cette longueur de 16 fois 9 (9 lui-même est 3 fois 3); ces tours ont 204 pieds, c'est-à-dire 18 fois 12, encore un multiple de 3, etc. Bâtie sur 3 et sur 7, cette église est très-solide.» Pourquoi donc alors tout autour cette armée d'arcs-boutants, ces énormes contre-forts, cet éternel échafaudage qui semble oublié du maçon? Retirez-les; laissez les voûtes se soutenir d'elles-mêmes. Tout ce bâtiment, vu de près, communique au spectateur un sentiment de fatigue. Il avoue, tout neuf encore, sa caducité précoce. On s'inquiète, on est tenté, le voyant chercher tant d'appuis, d'y porter la main pour le soutenir.

Que laisse-t-il au dehors, sous l'action destructive des pluies, des hivers? Les appuis qui font sa solidité. Vous diriez d'un faible insecte montrant, traînant après lui un cortége de membres grêles, qui, blessés, le feront choir. Une construction robuste abriterait, envelopperait ses soutiens, garants de sa durée. Celle-ci, qui laisse aux hasards ces organes essentiels, est naturellement maladive. Elle exige qu'on entretienne autour d'elle un peuple de médecins; je n'appelle pas autrement les villages de maçons que je vois établis au pied de ces édifices, vivant, engraissant là-dessus, eux et leurs nombreux enfants, réparateurs héréditaires de cette existence fragile qu'on refait si bien pièce à pièce, qu'au bout de deux ou trois cents ans pas une pierre peut-être ne subsiste de la construction primitive.

S'il y a un monument romain à côté, le contraste est grand. Dans son altière solitude, il regarde dédaigneusement l'éternel raccommodage de son fragile voisin, et cette fourmilière d'hommes qui le fait vivre et qui en vit. Lui, bâti depuis deux mille ans par la main des légions, il reste invincible aux hivers, n'ayant pas plus besoin de l'homme que les Alpes ou les Pyrénées.

Ce contraste fut senti du calculateur italien. C'était, dit son biographe, un homme d'une volonté terrible, qui avait commencé par apprendre tous les arts au profit de l'art central qui trouve dans les mathématiques son harmonie et sa durée. Il avait l'âme de Dante, son universalité d'esprit, mais dominée et guidée par une autre Béatrix, la divine mélodie du nombre et du rhythme visible.

Par elle, il échappa vainqueur à toutes les tentations, spécialement à la sculpture, dont l'attrait viril le retint d'abord. Perspective, mécanique, arts divers de l'ingénieur, voilà la route par laquelle il alla serrant toujours la poursuite de cette Uranie qui imite sur la terre la régularité du ciel et l'éternité des constructions de Dieu.

Jamais il n'y eut un temps moins favorable à ces hautes tendances. L'Italie entrait dans une profonde prose, la matérialité vivante des tyrans, des bandes mercenaires, la platitude bourgeoise des hommes de finance et d'argent. Une religion commençait dans la banque de Florence, ayant dans l'or sa présence réelle, et dans la lettre de change son eucharistie. L'avénement des Médicis s'inaugurait par ce mot: «Quatre aunes de drap suffisent pour faire un homme de bien.»

Brunelleschi vend un petit champ qu'il avait, et s'en va à Rome avec son ami, le sculpteur Donatello. Voyage périlleux alors. La campagne romaine était déjà horriblement sauvage, courue des bandits, des soldats des Colonna, des Orsini. Chaque jour, en ce désert, l'homme se perdait, le buffle sauvage devenait le roi de la solitude. Elle continuait dans Rome. Les rues étaient pleines d'herbe, entre les vieux monuments devenus des forteresses, défigurés et crénelés. Ce n'était pas la Rome des papes, mais celle de Piranesi, ces ruines grandioses et bizarres que le temps, «ce maître en beauté,» a savamment accumulées dans sa négligence apparente, les noyant d'ombres et de plantes, qui les parent et qui les détruisent. De statues, on n'en voyait guère; elles dormaient encore sous le sol; mais des bains immenses restaient, onze temples, presque tous disparus maintenant, des substructions profondes, des égouts monumentaux où auraient pu passer les triomphes des Césars, toutes les sombres merveilles de Roma sotteranea.

Pétrarque avait désigné Rome oubliée à la religion du monde, Brunelleschi la retrouva, la recomposa en esprit. Que n'a-t-il laissé écrit ce courageux pélerinage! Presque tout était enfoui. En creusant bien loin dans la terre, on trouvait le faîte d'un temple debout. Pour atteindre cette étrange Rome, il fallait y suivre les chèvres aux plus hasardeuses corniches, ou, le flambeau à la main, se plonger aux détours obscurs des abîmes inconnus.

Le Christophe Colomb de ce monde n'était pas un dessinateur pour se contenter de la forme. Il fit la plus profonde étude du genre des matériaux, de la qualité des ciments, du poids des différentes pierres, de l'art qui les liait entre elles. Il apprit des Romains tous leurs secrets, et, de plus, celui de les surpasser. Ce sont gens timides encore qui donnent (voyez au pont du Gard, au cirque d'Arles) des bases énormément larges, et par delà le besoin, à leurs monuments. L'ambition titanique de Brunelleschi, sa foi au calcul, lui firent croire que, sur des assises moins larges, il mettrait premièrement les voûtes énormes des Tarquins, et, par-dessus, enlèverait le Panthéon à trois cents pieds dans les airs.

Il revint et demanda à achever la cathédrale de Florence, dont l'architecte était mort après avoir seulement jeté les fondations en terre. Fondations octogones et d'un plan particulier qui compliquait la question. Dans cette affaire difficile, le génie n'était pas tout. Il fallait encore infiniment d'adresse et d'industrie pour s'emparer de ces bourgeois de Florence, banquiers, marchands, qui ne savaient rien, croyaient tout comprendre, ne manquaient pas d'écouter les ignorants, les envieux. Brunelleschi eut besoin d'une plus fine diplomatie qu'il n'eût fallu pour régler toutes les affaires de l'Europe.

Son coup de maître fut de dire qu'il fallait préalablement qu'on fît venir de partout les grands architectes, surtout les maîtres allemands, qu'on n'eût pas manqué de lui opposer, s'il ne les eût appelés lui-même. Il voulait les voir tous ensemble et les vaincre en une fois. Convoqués, il leur fallut bien avouer l'insuffisance de leurs moyens, l'incertitude de leur art. Ils avaient le génie des formes, des effets et du pittoresque de l'architecture, point du tout la connaissance des moyens scientifiques de construction. Ils avaient opéré jusque-là par tâtonnements, fortifiant les appuis extérieurs, selon la poussée des murs. L'enfant se tenait debout, mais à condition d'être soutenu par la lisière paternelle. C'est fort tard qu'ils ont calculé, seulement au XVe siècle. Nul calcul ne subsiste d'eux qui soit antérieur à ce congrès architectural de Florence, réuni en 1420.

Là, placés au pied du mur et sommés de se passer de leurs soutiens extérieurs, ils ne surent rien proposer qu'un moyen grossier, l'appui ultérieur d'un gigantesque pilier sur lequel porterait le dôme. Tel était cet art sans art dont on faisait tant de bruit.

Non-seulement ils employaient toute sorte d'étais visibles; mais, comme me l'a montré l'architecte actuel d'une de nos cathédrales, dans l'ornementation même, les parties les plus hasardées étaient soutenues par des crampons de fer qu'on cachait soigneusement. Inutile de dire que ce fer s'oxydait bientôt, et qu'il fallait une réparation continuelle, un va-et-vient de pierres qui se succédaient, sans être jamais plus solides.

Il s'agissait de faire pour la première fois une construction durable qui se soutînt elle-même et sans secours étrangers.

Le grand artiste dit son plan. Mais personne ne voulut comprendre. Les juges se mirent tout d'abord du côté des impuissants. Tous rirent. Il fut convenu qu'il était fou. On le dit; le peuple le crut, et on disait en le voyant passer: «C'est ce fou de Brunelleschi.»

Cependant, les autres ne proposant rien, on daigna le faire revenir: «Eh bien, montre-nous ton modèle.» Ils l'auraient copié sans doute. À ces malicieux ignorants, Brunelleschi répliqua par un argument digne d'eux, il tira un œuf de sa poche: «Voilà le modèle, dit-il, dressez-le...» Et, personne n'y réussissant, il le casse et le fait tenir. Tous crient: «Rien n'était plus simple!—Eh! que ne vous en avisiez-vous?»

Je voudrais pouvoir tout conter. C'est tout à la fois l'héroïsme et l'art, l'œuvre et le martyre du génie. Il vainquit, à condition qu'il subirait comme adjoint un sculpteur qui entravait tout. Mille autres difficultés lui vinrent. Ses ouvriers le quittèrent. Il en fit. Il apprit à tous leur métier, aux maçons à maçonner, aux serruriers à forger, etc. Il eût échoué cent fois, s'il n'eût été soutenu dans le détail par cette étonnante universalité qu'il avait de bonne heure acquise et subordonnée au grand but.

Sans charpente, ni contre-fort, ni arc-boutant, sans secours d'appui extérieur, se dressa la colossale église, simplement, naturellement, comme un homme fort se lève le matin de son lit, sans chercher bâton ni béquille. Et, au grand effroi de tous, le puissant calculateur lui mit hardiment sur la tête son pesant chapeau de marbre, la lanterne, riant de leurs craintes, et disant: «Cette masse elle-même ajoute à la solidité.»

Voilà donc la forte pierre de la Renaissance fondée, la permanente objection à l'art boiteux du moyen âge, premier essai, mais triomphant, d'une construction sérieuse qui s'appuie sur elle-même, sur le calcul et l'autorité de la raison.

L'art et la raison réconciliés, voilà la Renaissance, le mariage du beau et du vrai.

Profondes religions de l'âme!

«Où voulez-vous être enterré?» demandait-on à Michel-Ange, qui venait de bâtir Saint-Pierre. «À la place d'où je pourrai contempler éternellement l'œuvre de Brunelleschi.»

§ XI Élans et rechute.—Vinci.—L'imprimerie.—La Bible.

L'héroïsme encyclopédique qui veut embrasser toute chose semble le génie de Florence sous Brunelleschi. Avant, tout était divisé; il y avait des peintres, des orfèvres, des sculpteurs, des architectes. L'art est quelque temps général, mêlé et marié de tous les arts. Cela dure un demi-siècle, jusqu'à Vinci, génie vraiment universel de tout art et de toute science. Michel-Ange, qui n'est plus un savant, unira du moins les arts du dessin, sera sculpteur, peintre, architecte; mais Raphaël et les autres grands maîtres du XVIe siècle se concentreront dans un art.

Ce qui étonne le plus dans le mouvement du XVe, c'est que l'œuvre qui fait l'admiration, la stupeur universelle, celle de Brunelleschi, a peu d'influence, est peu imitée. En présence de cette victoire de la Renaissance, le gothique mourant se survit; il fait son dernier effort; il apprend à calculer et dresse la flèche de Strasbourg. Fatigué dès ce moment, il s'enfonce dans l'impénitence; loin de songer à s'amender, il devient plus fragile encore, s'entourant de plus en plus de tous les petits arts d'ornement, des mignardises du ciseleur, du brodeur, frisures, guipures. La coquette église de Brou, défaillante à sa naissance, demande tout d'abord des réparations; Saint-Pierre même, œuvre sublime du plus grand disciple de Brunelleschi, rappellera les formes du maître, mais non son robuste génie. Ce dôme admirable sera contrebandé, appuyé du dehors; il ne se tient pas de lui-même.

La peinture a ses rechutes. Au grand Van Eyck, à l'énergique créateur et générateur, à l'homme succède une femme, Hemling, qui peint au clair de lune, et qui s'est si bien exprimé à l'hospice de Bruges, où on le voit en bonnet de malade.

Ainsi la Flandre retomba. L'Italie retomberait-elle? Si jamais on dut supposer que l'élan de la Renaissance était décidément donné, c'est lorsqu'au milieu du siècle apparut le grand Italien, l'homme complet, équilibré, tout-puissant en toute chose, qui résumait tout le passé anticipait l'avenir, qui, par delà l'universalité florentine, eut celle du Nord, unissant les arts chimiques, mécaniques, à ceux du dessin. On entend bien que je parle de Léonard de Vinci.

«Anatomiste, chimiste, musicien, géologue, mathématicien, improvisateur, poète, ingénieur, physicien, quand il a découvert la machine à vapeur, le mortier à bombe, le thermomètre, le baromètre, précédé Cuvier dans la science des fossiles, Geoffroy Saint-Hilaire dans la théorie de l'unité, il se souvient qu'il est peintre, et il veut appliquer à l'art humain le dessin du créateur dans l'unité des organisations.» (Quinet, Rév. d'Italie.)

Le Moyen âge s'était tenu dans une timidité tremblante en présence de la nature. Il n'avait su que maudire, exorciser la grande fée. Ce Vinci, fils de l'amour et lui-même le plus beau des hommes, sent qu'il est aussi la nature; il n'en a pas peur. Toute nature est comme sienne, aimée de lui. Son point de départ effraya. Des gens de la campagne lui apportant une espèce d'écusson de bois pour y mettre des ornements, il le leur rend paré d'un monde d'animaux repoussants, terribles, combiné en un monstre sublime qui attirait et faisait peur. Même audace dans ses Lédas, où l'hymen des deux natures est marqué intrépidement, tel que la science moderne l'a découvert de nos jours, et toute la création retrouvée parente de l'homme.

Entrez au Musée du Louvre, dans la grande galerie, à gauche vous avez l'ancien monde, le nouveau à droite. D'un côté, les défaillantes figures du frère Angelico de Fiesole, restées aux pieds de la Vierge du Moyen âge; leurs regards malades et mourants semblent pourtant chercher, vouloir. En face de ce vieux mysticisme, brille dans les peintures de Vinci le génie de la Renaissance, en sa plus âpre inquiétude, en son plus perçant aiguillon. Entre ces choses contemporaines, il y a plus d'un millier d'années.

Bacchus, saint Jean et la Joconde, dirigent leurs regards vers vous; vous êtes fascinés et troublés, un infini agit sur vous par un étrange magnétisme. Art, nature, avenir, génie de mystère et de découverte, maître des profondeurs du monde, de l'abîme inconnu des âges, parlez, que voulez-vous de moi? Cette toile m'attire, m'appelle, m'envahit, m'absorbe; je vais à elle malgré moi, comme l'oiseau va au serpent.

Bacchus ou saint Jean, n'importe, c'est le même personnage à deux moments différents. «Regardez le jeune Bacchus au milieu de ce paysage des premiers jours. Quel silence! quelle curiosité! il épie dans la solitude le premier germe des choses, le bruissement de la nature naissante: il écoute sous l'antre des cyclopes le murmure enivrant des dieux.

«Même curiosité du bien et du mal dans son saint Jean précurseur: un regard éblouissant qui porte lui-même la lumière et se rit de l'obscurité des temps et des choses; l'avidité infinie de l'esprit nouveau qui cherche la science et s'écrie: Je l'ai trouvée!» (Quinet). C'est le moment de la révélation du vrai dans une intelligence épanouie, le ravissement de la découverte, avec une ironie légère sur le vieil âge, enfant caduc. Ironie si légitime, que vous reverrez victorieuse, décidément reine du monde, dans les dialogues voltairiens de Galilée.

Il n'y a à dire qu'une chose; ceux-ci sont des dieux, mais malades. Nous n'en sommes pas à la victoire. Galilée est loin encore. Le Bacchus et le saint Jean, ces âpres prophètes de l'esprit nouveau, en souffrent, en sont consumés. Vous le voyez à leurs regards. Un désert les en sépare, avec cent mirages incertains. Une étrange île d'Alcine est dans les yeux de Joconde, gracieux et souriant fantôme. Vous la croyiez attentive aux récits légers de Boccace. Prenez garde. Vinci lui-même, le grand maître de l'illusion, fut pris à son piége; longues années il resta là sans pouvoir sortir jamais de ce labyrinthe mobile, fluide et changeant, qu'il a peint au fond du dangereux tableau.

Personne ne fut plus admiré que Léonard de Vinci. Personne ne fut moins suivi. Ce surprenant magicien, le frère italien de Faust, étonna et effraya. Il ne fut encouragé ni de Florence ni de Rome. Milan imita ses peintures, faiblement, de loin. Ce fut tout. Il resta seul, comme prophète des sciences, comme le créateur hardi, qui, en face de la nature, enfante et combine comme elle, lui rend vie pour vie, monde pour monde, la défie. Prenez-moi les agréables arabesques du Vatican, faibles représentations de la nature animale, et placez-les à côté du combat où Vinci a mis aux prises ses ardents coursiers qui se mordent, ces guerriers barbares vêtus d'armures monstres, d'écailles de serpents, de scorpions, vous verrez où est la science. Raphaël copie toujours le cheval de Marc-Aurèle, lorsque, depuis tant d'années, Vinci avait peint le cheval avec la savante énergie de Rubens et la spécialité de Géricault.

Revenons au XVe siècle. Ces élans suivis de chutes, ces efforts de Brunelleschi, de Van Eyck, après lesquels on retombe, ne révèlent que trop une chose, c'est leur grande sollicitude. Les mille artistes de Florence, les trois cents peintres de Bruges, n'empêchent pas que les grands novateurs en peinture, en architecture, ne meurent sans enfants légitimes, et n'attendent longtemps leur postérité. Guttenberg et Colomb même (comme on le verra), après une odyssée pénible d'efforts, de recherches, d'essais avortés, ne trouvent nullement, le but atteint, les résultats immédiats que devaient faire espérer leurs étonnantes découvertes. Un abîme reste évidemment entre ces cinq ou six hommes, les héros de la volonté, et la foule, misérablement entravée et arriérée, qui ne peut se soulever du Moyen âge gothique et de l'aplatissement du XVe siècle.

L'imprimerie, bienfait immense qui va centupler pour l'homme les moyens de la liberté, sert d'abord, il faut le dire, à propager les ouvrages qui, depuis trois cents ans, ont le plus efficacement entravé la Renaissance. Elle multiplie à l'infini les scolastiques et les mystiques. Si elle imprime Tacite, elle inonde les bibliothèques de Duns Scot et de saint Thomas; elle publie, elle éternise les cent glossateurs dit Lombard qu'on délaissait dans la poussière. Submergées des livres barbares du Moyen âge qu'on exhume à la fois, les écoles subissent une déplorable recrudescence d'absurdités théologiques.

Peu ou rien en langue vulgaire. Les livres anciens se publient avec une extrême lenteur. C'est quarante ou cinquante ans après la découverte qu'on s'avise d'imprimer Homère, Tacite, Aristote. Platon est pour l'autre siècle. Si l'on publie l'antiquité, on publie et republie bien autrement le Moyen âge, surtout ses livres de classes, les sommes, les abrégés, tout l'enseignement de sottise, des manuels de confesseurs et de cas de conscience; dix Nyder contre une Iliade; pour un Virgile, vingt Fichet.

L'imprimerie avait, il est vrai, rendu à l'humanité le service immense de lui mettre entre les mains le livre auquel depuis si longtemps elle obéissait sans le connaître. Aux Bibles latines innombrables succédèrent les traductions, dix-sept rien qu'en allemand! L'embarras était pourtant dans l'énormité de ce livre, dans la variété des ouvrages qu'il réunit. L'humanité était ravie de tenir son Dieu écrit, étonnée et effrayée de lui trouver cent visages. Le premier attribut de Dieu, l'unité, l'immutabilité, semblait en contradiction avec cette diversité infinie, changeante. On aurait voulu un symbole, on eut une encyclopédie. On aurait voulu un type, simple, applicable, qu'on pût imiter. L'esprit du temps était inquiet, mais non pas révolutionnaire. Les audacieux du Moyen âge qui prièrent le Christ d'abdiquer étaient extrêmement loin. Le XVe siècle, en inventant, n'aurait voulu qu'imiter. Mais les types bibliques, peu en rapport avec ceux de l'Évangile, compliquèrent la question. David tentait plus que Jésus.

De ce pêle-mêle immense de la Bible, de tant de doctrines contraires (par exemple, pour et contre le péché originel), sortirait-il un principe vainqueur qui fît oublier les autres, les dominât pour quelque temps? Il y avait bien peu d'apparence. Jean Wessel, grand et savant prédicateur qui lisait la Bible en hébreu, prêcha partout sur le Rhin la doctrine que Luther devait répandre plus tard avec ce merveilleux succès. Le temps n'était pas venu. On y fit peu d'attention. Devant un objet trop multiple, le premier effet était de vertige. L'esprit humain, étourdi, ahuri, au lieu de choisir, restait immobile et ne prenait rien.

§ XII La farce de Patelin.—La bourgeoisie.—L'ennemi.

L'œuvre saillante du XVe siècle, la forte et vive formule qui le révèle tout entier, le perce de part en part, c'est la farce de Patelin, publiée tout récemment par le très-habile éditeur qui déjà nous avait donné le Chant de Roland.

Le critique, d'une main sûre, a touché le premier et le dernier monument du Moyen âge; celui-ci, non moins important, non moins expressif. Fait pour un âge de fripons, Patelin en est le Roland, la Marseillaise du vol.

L'avocat dupe le marchand, le renvoie payé de grimaces, de la farce sacrilége d'une agonie bien jouée. Mais lui-même, le fin et l'habile, il est dupé par le simple des simples, le bon, l'ignorant Agnelet, pauvre berger qui le paye d'une monnaie analogue, parlant comme ses moutons, bêlant dès qu'il s'agit d'argent, et ne sachant dire que Bè!

Noble enseignement mutuel de la bourgeoisie au peuple. Celui-ci n'est pas si grossier que, sur ces modèles honorables de l'avocat, du marchand, il ne puisse devenir escroc.

L'éditeur veut que Patelin ait pour auteur l'écrivain auquel nous devons le roman le plus répandu du siècle, le Petit Jehan de Saintré. Peu importe. Ce qui est sûr, c'est que ce roman éclaire l'abaissement de la noblesse aussi bien que Patelin a exprimé la bassesse du peuple et de la bourgeoisie.

C'est un pesant Télémaque du XVe siècle, écrit pour l'éducation d'un prince, œuvre ennuyeuse et pédantesque visiblement copiée et mêlée de plusieurs romans. Les changements ne sont pas heureux. La donnée seule est jolie, c'est l'histoire, commune au Moyen âge, du page favorisé par une grande dame, qui l'élève, le dirige, l'avance, et le rend accompli. Mais comment? par quel lourd et sot enseignement? Il faudra que Saintré ait une nature bien heureuse pour y résister. Entre autres choses, elle lui apprend la morale en vers techniques, dans le goût des Racines grecques. «Malle mori fame quàm nomen perdere famæ. Tristiniam mentis caveos plusquàm mala dentis.» (De l'âme crains l'abattement encore plus que le mal de dent, etc.) La reine Genièvre aurait donné à son favori Lancelot un coursier ou une épée; la princesse de Saintré lui met de l'argent dans la poche. La fin est ignoble. Saintré, revenu de la croisade, trouve sa place occupée par un gaillard de première force, un abbé de taille athlétique, qui le défie à la lutte. Le chevalier n'a garde d'accepter; il trouve plus simple de se servir de ses armes contre un homme désarmé. Tout cela devant la princesse éperdue et avilie. Voilà la reconnaissance du chevalier accompli pour sa protectrice, pour cette mère et nourrice, cette maîtresse adorée.

C'est le caractère de ce siècle, que les meilleures choses y nuisent. De même qu'en philosophie, la victoire du bon sens sur la scolastique n'a rien produit qu'un grand vide; ainsi, dans l'ordre politique, l'avénement de la justice, l'ascension des classes inférieures, ne crée rien de vraiment vital, rien qu'une classe amphibie, bâtarde, servilement imitatrice, qui ne veut que faire fortune et devenir une noblesse.

Mettons les deux classes en face. Pour l'âpreté intéressée, l'activité, la vigueur, le bourgeois éclipse le noble. Il est vert et plein d'avenir.

Le hardi bourgeois, Jacques Cœur, marchand d'esclaves, commerçant aux pays sarrasins, écrit sur sa maison de Bourges: «À vaillant cœur rien d'impossible.»

Le noble Jean de Ligny, de la maison impériale, met dans son blason un chameau pliant sous le faix: «Nul n'est tenu à l'impossible.» Il fut fidèle à sa devise. C'est lui qui livra la Pucelle.

Voilà la bourgeoisie bien haut dans cette chute de la noblesse. Eh bien, regardez à Versailles le portrait, non d'une bourgeoise, mais de la bourgeoisie même. Vous aurez l'idée précise de ce nouveau monde qui vient. Cette bonne et naïve statue est la femme d'un conseiller de Louis XI, la fille de Jean Bureau, homme de plume et de finances, qui fit une révolution dans les choses de la guerre, organisa l'artillerie. La fille de cet habile homme est elle-même une femme évidemment énergique, d'esprit et de sens. Point belle, il s'en faut de beaucoup, avouons-le, elle est plutôt d'une vigoureuse laideur, avec de déplaisants contrastes, jeune et vieille, doucereuse et dure, équilibrée cependant, robuste de corps et d'esprit, mais avec une complète absence de grâce et d'élévation. Une telle bassesse de visage implique presque infailliblement celle de l'âme.

Soyez sûrs, avec cette classe maintenant dominante en Europe, dans la France de Louis XI, dans les villes impériales d'Allemagne, même en Italie sous les Médicis, que la Renaissance ne se fera point par révolution populaire. Partout, au contraire, la bourgeoisie, qui fut l'ascension du peuple, sera un obstacle au peuple, l'arrêtera au besoin et pèsera lourdement sur lui.

Deux choses semblent faire la misère irrémédiable du temps.

C'est un temps soucieux, envieux, à l'image de la classe qui monte et influe, de la bourgeoisie. Plus libre, le paysan est plus inquiet qu'autrefois. Plus riche, le bourgeois a plus de soucis en tête. L'avocat et le marchand, le drapier ou Patelin, ont toujours peur qu'Agnelet ne leur mange leurs moutons et ne paye point la rente.

Notes in this chapter

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