LIVRE PREMIER
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CHAPITRE PREMIER LA FRANCE, RÉUNIE SOUS CHARLES VIII, ENVAHIT L'ITALIE 1483-1494
L'armée, forte de soixante mille hommes au passage des Alpes, ayant laissé des corps détachés sur tout son chemin, n'en comptait guère, à Rome, plus de trente mille. Mais c'était le nerf même, les plus lestes et les mieux armés; pour être dégagée des faibles et des traînards, elle n'était que plus redoutable.
En tête marchait, au bruit du tambour, en mesure, le bataillon barbare des Suisses et Allemands, bariolés de cent couleurs, en courts jupons et pantalons serrés. Beaucoup étaient de taille énorme, et pour se rehausser encore, ils se mettaient au casque de grands panaches. Ils avaient généralement, avec l'épée, des lances aiguës de frêne; un quart d'entre eux portait une hallebarde (le fer en hache, surmontée d'une pointe à quatre angles), arme meurtrière dans leurs mains, qui frappait de pointe et de taille; chaque millier de soldats avait cent fusiliers. Ces Suisses méprisaient la cuirasse; le premier rang seulement avait des corselets de fer.
Derrière ces géants suisses venaient cinq ou six mille petits hommes noirs et brûlés, à méchantes mines, les Gascons, les meilleurs marcheurs de l'Europe, pleins de feu, d'esprit, de ressources, d'une main leste et vive, qui tiraient dix coups pour un seul.
Les gens d'armes suivaient à cheval, deux mille cinq cents, couverts de fer, ayant chacun, derrière, son page et deux varlets; plus, six mille hommes de cavalerie légère. Troupes féodales en apparence, mais tout autres en réalité. Généralement les capitaines n'étaient plus des seigneurs conduisant leurs vassaux, mais des hommes du roi commandant souvent de plus nobles qu'eux.
«En France, dit Guichardin, tous peuvent arriver au commandement.»
Les gros chevaux de cette cavalerie, taillés à la mode française, sans queue et sans oreilles, étonnaient fort les Italiens et leur semblaient des monstres.
Les chevau-légers portaient le grand arc anglais d'Azincourt et de Poitiers, qui, bandé au rouet, dardait de fortes flèches. Les Français avaient ainsi adopté les moyens de leurs ennemis.
Autour du roi marchaient à pied, avec la garde écossaise, trois cents archers et deux cents chevaliers tout or et pourpre; sur l'épaule, des masses de fer.
Trente-six canons de bronze, pesant chacun six mille, puis de longues couleuvrines, une centaine de fauconneaux venaient ensuite lestement, non traînés par des bœufs à l'italienne, mais chaque pièce tirée par un rapide attelage de six chevaux, avec affûts mobiles, qui, pour le combat laissaient leur avant-train, et sur-le-champ étaient en batterie.
Tout cela se dessinait aux flambeaux, sur les palais de Rome et dans la profondeur des longues rues, avec des ombres fantastiques, plus grandes que la réalité, d'un effet sinistre et lugubre. Tout le monde comprenait que c'était là une grande révolution et plus que le passage d'une armée; qu'il en adviendrait non-seulement les tragédies ordinaires de la guerre, mais un changement général, décisif dans les mœurs et les idées même. Les Alpes s'étaient abaissées pour toujours.
Ce qu'il y avait de moins imposant dans l'armée, c'était sans contredit le roi Charles VIII, jeune homme faible et relevé naguère de maladie, petit, la tête grosse, visiblement crédule et sans méchanceté; il était tout entouré de cardinaux, généraux, grands seigneurs. Mais les vrais rois, ses conseillers intimes, étaient son valet de chambre, de Vesc, et un ancien marchand, Briçonnet; l'un déguisé en sénéchal, l'autre en prélat. C'étaient eux qui, depuis dix ans, animaient le jeune homme, le préparaient à cette expédition, malgré sa sœur Anne de France et tous les vieux conseillers de Louis XI. À quatorze ans, il demandait qu'on lui fît venir un portrait de Rome.
Rien n'indique que ces deux favoris aient été aussi malhabiles qu'on l'a dit. Mais ils n'en furent pas moins funestes par leur avidité, leur bassesse de cœur, dans les affaires de l'Italie et de l'Église.
On voit qu'une grande flotte avait été armée pour seconder l'expédition; que trois mille tentes et pavillons suivirent pour la campagne d'hiver; que les alliances italiennes avaient été prévues et ménagées: le duc de Milan devait avoir Otrante, Venise, quelque port à l'entrée de l'Adriatique. Si l'on ne prit ni vivres ni argent, c'est qu'on crut que, faisant la guerre dans le plus riche pays de l'Europe, on trouverait des ressources chez ceux qui imploraient l'invasion, que cinquante mille Français armés sauraient se faire nourrir partout.
Tous savaient et prévoyaient dès longtemps l'événement; tous en furent terrifiés. Une chose était visible: c'est que la France était très-forte, et que seule elle l'était. L'Espagne, quoique réunie sous Ferdinand et Isabelle qui venaient de prendre Grenade, n'était pas préparée encore. Cette France qu'on croyait épuisée, qui avait diminué l'impôt, réduit la gendarmerie, elle apparut tout à coup regorgeant de moyens et d'armes de tous genres, d'armes spéciales, arquebusiers, artillerie, que n'avait nulle autre puissance.
On avait cru, à la mort de Louis XI, que son ouvrage, œuvre d'art très-pénible, retomberait en poudre. Cette œuvre, l'unité de la France, avait pourtant sa légitimité naturelle qui devait la perpétuer. L'unité qui naissait dans la décomposition de la tyrannie féodale au XIIIe siècle avait été, il est vrai, brisée de nouveau par la maladresse des rois, qui refirent une seconde féodalité. Louis XI avait expié cette faute, et, par un miracle de patience et de ruse, écrasé celle-ci à la sueur de son front. Mais était-elle vraiment anéantie, et n'allait-elle pas reparaître?
Ces pauvres gens, princes et seigneurs, le duc d'Orléans en tête, n'ayant aucune force en eux, en demandent à une ombre, à cette cérémonie qu'on appelait les États généraux. Je suis fâché de voir que tous les historiens se soient trompés sur ces États de 1484, qui ne sont autre chose qu'une réaction de l'aristocratie. Rien qui ressemble moins aux vrais et sérieux États de 1357, qui furent la nation même, autant qu'on pouvait la représenter alors. Ceux de 1484 furent une comédie. De grandes provinces, comme la Guienne, la Provence, daignèrent à peine y prendre part. Paris, qui avait fait 1357 et 1409, sous Marcel et les Cabochiens, sentit parfaitement qu'il n'y avait rien à faire.
L'ouverture est fort théâtrale. Tous accusent le dernier règne. On montre le frère d'Armagnac, on montre les enfants de Nemours, il faut leur rendre au moins leurs biens; les légendes lugubres sont forgées par les avocats à l'appui des demandes. Il faut rendre aux Saint-Pol, rendre aux Croy, rendre à René, à la maison d'Anjou. Et tout à l'heure les étrangers vont venir à leur tour. Aux princes, aux seigneurs, aux voisins, par pitié pour les uns, justice pour les autres, il eût fallu rendre la France.
Le tout pour la France elle-même et dans son intérêt. Le peuple! la nation! le droit! c'est le cri général. Revenir aux armées, aux impôts du bon roi Charles VII, remonter de vingt ou trente ans, pour les ventes surtout, pouvoir racheter les biens aliénés alors avec condition de rachat. Les prix de rachat stipulés si anciennement étaient minimes. Les nobles eussent tout repris pour rien, ruiné les acheteurs, qui étaient les bourgeois.
Les deux provinces où les rois de clocher se trouvaient le plus forts étaient la Normandie et la Bourgogne. Et ce furent elles aussi qui parlèrent le plus pour le peuple.
Un député surtout étonna l'assemblée, le Bourguignon Philippe Pot, docile courtisan de Charles le Téméraire, puis de Louis XI. Ce spirituel parleur (l'un des brillants conteurs des Cent Nouvelles) fit taire tous ces amis du peuple, en passant de cent lieues tout ce qu'ils avaient dit. «Tout pouvoir vient du peuple, dit-il, tout pouvoir lui retourne. Et par le peuple, j'entends tout le monde; je n'en excepte aucun habitant du royaume.
«Le peuple a fait les rois, et c'est pour lui qu'ils règnent... Le roi manquant, la puissance appartient aux États.»
Cela finit toute déclamation qui eut popularisé les princes. Ce discours, d'excellent effet, fut probablement concerté avec la sœur du roi; car je vois Philippe Pot attaché à l'éducation de Charles VIII.
Il était difficile, au reste, de se méprendre sur le sens des plaintes que les nobles portaient au nom du peuple. Ils demandaient justement les deux choses que le peuple redoutait; qu'on leur rendit les places frontières, qui, dans leurs mains, avaient tant de fois ouvert la France aux ravages de l'ennemi, et que l'on respectât leur droit de chasse, c'est-à-dire le ravage permanent des terres, l'impossibilité de l'agriculture.
Cette réaction hypocrite de l'aristocratie trouva sa barrière, son obstacle, un second Louis XI, dans sa très-ferme et politique fille, Anne de France, et dans Pierre de Beaujeu, son mari, cadet de Bourbon, qui, sans titre ni pouvoir légal, régnèrent sous Charles VIII. La France était pour Anne en réalité, et elle put sauver l'œuvre du dernier règne, conservant au royaume ses barrières récemment conquises, cette belle ceinture de provinces nouvelles. Elle la ferma par la Bretagne, dont Charles VIII épousa l'héritière.
Il reste fort peu d'actes d'Anne de Beaujeu. Il semble qu'elle ait mis autant de soin à cacher le pouvoir que d'autres en mettent à le montrer. Le peu d'écriture qu'on a de sa main est d'un caractère singulièrement décidé, vif et fort, qui étonne parmi toutes les écritures gauches et lourdes du XVe siècle.
Le 15 juillet 1830, madame la duchesse d'Angoulême passant en Bourbonnais et visitant l'abbaye de Souvigny, sépulture des ducs de Bourbon, se fit ouvrir leurs caveaux et voulut les voir dans leurs cercueils. Tout était poussière, ossements dispersés. Un de ces morts avait mieux résisté, il gardait ses cheveux, de longs cheveux châtains: c'était Anne de Beaujeu.
Le spectacle est curieux de voir cette femme de vingt ans, entourée, il est vrai, du chancelier et autres conseillers de Louis XI, reprendre la vie de son père, déjouer comme lui une ligue du bien public, qu'on nomma très-bien la guerre folle. Une première victoire ne fit qu'augmenter le danger. Les ligués appelaient Maximilien des Pays-Bas, Richard III d'Angleterre, l'horrible Richard III. Elle lui lança un concurrent, Tudor. Ce Tudor, Henri VII, aidé par elle, arme contre elle tout d'abord, passe en France, d'accord avec Maximilien et Ferdinand le Catholique. La France craint un démembrement, et dans Maximilien elle voit l'Empereur, le souverain des Pays-Bas, qui, par un mariage, va s'emparer de la Bretagne. Anne y met trois armées, devance Maximilien, prend l'héritière, la marie à Charles VIII. Elle peut alors, avec toutes ses forces disponibles, montrer les dents aux alliés, qui restent impuissants, ne trouvant ici aucune prise.
Ces miracles semblent inexplicables, quand on voit que de si grandes choses se firent avec des impôts considérablement réduits. Mais l'état de la France avait énormément changé, et changeait d'année en année. On cultivait bien plus; bien plus de gens payaient l'impôt et plus facilement. C'était moins le fait du gouvernement que le résultat naturel de la disparition des cruels mangeurs féodaux qu'avait mangés le dernier roi. La folle et prodigue cour d'Anjou n'existait plus. L'orgueil sauvage et meurtrier de la maison de Bourgogne n'effrayait plus le Nord. Les Nemours et les Armagnacs n'étaient plus en mesure d'ouvrir la Gascogne à l'Espagne. Toute province avait désormais sa barrière. L'Île-de-France, en profonde paix, travaillait, labourait, derrière la Picardie; et celle-ci était abritée par l'Artois. La Champagne et le Bourbonnais étaient gardés par les Bourgognes. Le Languedoc, garanti par les acquisitions nouvelles, redevenait le grand et magnifique centre du Midi.
La mémoire d'Anne de Beaujeu serait trop grande si cet habile continuateur de Louis XI contre la féodalité n'eût précisément relevé son plus dangereux représentant dans le trop fameux connétable de Bourbon. Par un fatal orgueil, qui dément tous ses actes et fait douter de son génie, elle entassa sur cette jeune, audacieuse et mauvaise créature, une fortune énorme de je ne sais combien de provinces.
Elle était très-contraire à l'expédition d'Italie, et croyait toujours retenir son frère. Il lui échappa un matin.
Il avait été nourri dans ces idées. Louis XI, malgré ses embarras innombrables, n'avait jamais un moment détourné les yeux de l'Italie. Jeune, encore dans son Dauphiné, il avait visé le Piémont, intrigué pour se faire demander par Gênes pour seigneur. Vieux, il acquit soigneusement les droits de la maison d'Anjou.
Il était facile à prévoir que la France serait forcée tôt ou tard d'envahir l'Italie. Appelée dix fois, vingt fois peut-être, elle avait fait la sourde oreille, laissant démêler cette affaire entre l'Aragonais et le Provençal qui, depuis deux cents ans, se disputaient le royaume de Naples. Mais le temps arrivait où l'Italie allait infailliblement devenir la proie d'une grande puissance. Deux paraissaient à l'horizon, l'Espagne et l'empire turc.
Celui-ci était un empire, mais bien plus encore un grand mouvement de populations musulmanes, qui, chaque année, par un progrès fatal, gravitait vers l'ouest et venait heurter l'Italie. Au midi, il se révélait comme force maritime. Il venait de détruire Otrante, phénomène sinistre qui inaugura pour toutes les côtes les ravages des barbaresques, l'enlèvement périodique des populations. Au nord, il se montrait dans l'Istrie, le Frioul et autres États vénitiens, par son côté tartare, je veux dire par ces courses d'immense cavalerie irrégulière qui, répétées annuellement, rendaient le pays inhabitable, incultivable, désert, et préparaient ainsi la conquête définitive.
Les sultans ottomans entraînaient le monde barbare par l'attrait de ces pillages, par l'idée religieuse et la haine de l'idolâtrie chrétienne, par le serment de prendre Rome. Leurs guerres, à cette époque, étaient effroyablement destructrices.
C'était jouer un jeu terrible que de les appeler, comme faisait Venise contre Naples, et celle-ci contre Venise.
Nous n'hésitons pas toutefois à dire qu'une invasion espagnole était peut-être plus à craindre que celle du Turc.
L'Espagne, en ce moment, consommait sur elle-même une œuvre épouvantable: ayant achevé dans la destruction l'œuvre de l'épée, elle organisait celle du feu; on n'avait vu rien de pareil depuis les Albigeois. Par les bûchers, par la ruine et la faim, par la catastrophe d'une fuite subite, pleine de misères et de naufrages, périrent en dix années presque un million de Juifs, autant de Maures. L'inquisition, refaite sur une base nouvelle et dans une extension immense, emplit l'Espagne de sa royauté, jusqu'à braver le roi et le pape; elle ne craignait pas d'envahir les revenus de la couronne; elle brûlait ceux que le pape innocentait à prix d'argent. Elle dressa aux portes de Séville son échafaud de pierres, dont chaque coin portait un prophète, statues de plâtre creux où l'on brûlait des hommes; on entendait les hurlements, on sentait la graisse brûlée, on voyait la fumée, la suie de chaire humaine; mais on ne voyait pas la face horrible et les convulsions du patient. Sur ce seul échafaud d'une seule ville, en une seule année, 1481, il est constaté qu'on brûla deux mille créatures humaines, hommes ou femmes, riches ou pauvres, tout un peuple voué aux flammes. Quatorze tribunaux semblables fonctionnaient dans le royaume. Pendant ces premières années surtout, de 1480 à 1498, sous l'inquisiteur général, Torquemada, l'Espagne entière fuma comme un bûcher.
Exécrable spectacle! et moins encore que celui des délations. Presque toujours c'était un débiteur qui, bien sûr du secret, comme en confession, venait de nuit porter contre son créancier l'accusation qui servait de prétexte. C'est ainsi qu'on payait ses dettes dans le pays du Cid. Tout le monde y gagnait, l'accusateur, le tribunal, le fisc. L'appétit leur venant, ils imaginèrent, en 1492, la mesure inouïe de la spoliation d'un peuple. Huit cent mille juifs apprirent le 31 mars qu'ils sortiraient d'Espagne le 31 juillet; ils avaient quatre mois pour vendre leurs biens; opération immense, impossible, et c'est sur cette impossibilité que l'on comptait; ils donnèrent tout pour rien, «une maison pour un âne, une vigne pour un morceau de toile.» Le peu d'or qu'ils purent emporter, on le leur arrachait sur le chemin; ils l'avaient alors; mais, dans plusieurs pays où ils cherchèrent asile, on les égorgeait, les femmes surtout, pour trouver l'or dans leurs entrailles.
Ils s'enfuirent en Afrique, en Portugal, en Italie, la plupart sans ressources, mourant de faim, laissant partout des filles, des enfants à qui les voulait. Des maladies effroyables éclatèrent dans cette tourbe infortunée et gagnèrent l'Europe. L'Italie vit avec horreur vingt mille juifs mourir devant Gênes, elle fut tout entière envahie de ces spectres, avant l'invasion de Charles VIII.
Si l'Espagne n'eût pas eu la rivalité de la France dans la conquête d'Italie, son invasion, à cette époque, aurait été celle de l'inquisition; l'Italie serait devenue, elle aussi, un bûcher. Ce malheur n'eut pas lieu. L'invasion, retardée, ménagée, fut toute politique. L'Italie résista généralement; Milan et Naples luttèrent, non sans succès.
L'inquisition romaine, corrompue et vénale, brûla des victimes individuelles, mais non pas des peuples entiers.
À cela tint aussi que, dans la servitude, le caractère italien ne reçut pas l'atteinte mortelle que lui aurait donnée la police de l'inquisition.
La destruction que celle-ci opéra fut surtout celle des âmes. Tout homme fut tenu constamment dans l'asphyxie d'une peur continuelle, sentant toujours l'espion derrière lui, que dis-je? ne se rassurant qu'en se faisant espion.
Une aridité effroyable s'empara du pays, dans tous les sens. En chassant les Maures et les juifs, l'Espagne avait tué l'agriculture, le commerce, la plupart des arts.
Eux partis, elle continua l'œuvre de mort sur elle-même, tuant en soi la vie morale, l'activité d'esprit. Cette stérilité terrible eût gagné l'Italie, si l'Espagne, sans concurrent, en eût pris possession au tragique moment où l'inquisition régna seule.
L'Espagne, dans son génie farouche, n'était nullement le disciple aimé de l'Italie, nullement l'interprète qui devait la traduire au monde.
La France, au contraire, arrivait dans des conditions favorables à cette grande initiation, peu arrêtée, flottante et d'autant plus docile.
Dans son ardente avidité de boire à cette coupe, elle aurait voulu absorber l'Italie tout entière; elle prit et le mal et le bien. Même souvent elle préféra le mal.
N'importe, elle s'imbiba au total, se pénétra, se transforma, de ce fécond esprit. Et elle n'en fut pas absorbée.
Tout au contraire, elle trouva sa propre original contact, elle devint elle-même pour le salut de l'Europe et de l'esprit humain; elle-même, je veux dire le vivant organe de la Renaissance.
Ni les Espagnols, ni les Allemands, ne comprirent rien à l'Italie.
L'invasion était infaillible, commencée dès longtemps; l'Italie la voulait et y travaillait.
L'invasion des deux fanatismes, musulman, espagnol, aurait été un fait horrible, sans le contre-poids de la France.
Là était son vrai rôle, sa mission. Nous ne reprochons nullement aux ministres de Charles VIII d'avoir présenté leur maître comme chef de l'Europe contre les Turcs, et d'avoir cherché en Italie l'avant-poste de la défense générale. Nous les blâmons seulement de n'avoir pas persévéré.
Une mesure étonnante pour les contemporains de Commines, de Machiavel, ce fut celle qu'on avait louée dans saint Louis, et qu'on blâma dans Charles VIII, celle d'ouvrir son règne par une restitution. À ses voisins Maximilien et Ferdinand, il rendit les conquêtes de Louis XI, le Roussillon, la Franche-Comté et l'Artois, ne leur demandant rien que de lui permettre de les couvrir des Turcs et de respecter en lui le défenseur de la chrétienté.
Cela pouvait être hasardeux; mais sans nul doute on achetait ainsi les sympathies de l'Europe, on partait avec tous ses vœux. Cette faute, si c'en était une, n'eut pas fait tort à Huniade. Il fallait seulement la soutenir, cette belle faute, se montrer grand et rester digne des voix prophétiques qui proclamaient la France au delà des Alpes, et qui l'appelaient l'envoyée de Dieu.
CHAPITRE II DÉCOUVERTE DE L'ITALIE 1494-1495
«Ô Italie! ô Rome! je vais vous livrer aux mains d'un peuple qui vous effacera d'entre les peuples. Je les vois qui descendent affamés comme des lions. La peste vient avec la guerre. Et la mortalité sera si grande, que les fossoyeurs iront par les rues, criant: Qui a des morts? Et alors l'un apportera son père et l'autre son fils... Ô Rome! je te le répète, fais pénitence! Faites pénitence, ô Venise! ô Milan!...
«Ils écrivent à Rome que j'attire le mal sur l'Italie. Hélas! l'attirer et le prédire, est-ce la même chose?
«Florence, qu'as-tu fait? Veux-tu que je te le dise? Ton iniquité est comblée; prépare-toi à quelque grand fléau. Seigneur, tu m'es témoin qu'avec mes frères je me suis efforcé de soutenir par la parole cette ruine croulante; mais je n'en puis plus, les forces me manquent. Ne t'endors pas, ô Seigneur! sur cette croix. Ne vois-tu pas que nous devenons l'opprobre du monde? Que de fois nous t'avons appelé! que de larmes! que de prières! Où est ta providence? où est ta bonté? où est ta fidélité? Étends donc ta main, ta puissance sur nous! Pour moi, je n'en puis plus; je ne sais plus que dire. Il ne me reste qu'à pleurer et qu'à me fondre en larmes dans cette chaire. Pitié, pitié, Seigneur!» (Trad. de Quinet, Révolutions d'Italie.)
Ces paroles heurtées, brisées à chaque instant, mêlées de cris, de larmes, de sanglots, des douloureux silences d'une douleur trop pleine qui ne se fait plus jour, étaient recueillies, prises au vol, pour ainsi dire, dans les églises de Florence par les nombreux croyants. Ils les ont écrites et transmises. Nous entendons encore, dans son incohérence naïve et pathétique, Jérôme Savonarole. Cette voix d'un monde fini, à travers le bûcher, à travers les flammes et les siècles, est venue jusqu'à nous.
Des hommes de génie bien divers ont écouté Savonarole, et lui portent témoignage, Michel-Ange, Commines et Machiavel.
Le premier a été son verbe dans les arts, il a reproduit son effort, écrit sa parole tonnante, son immense douleur, dans les peintures de la Sixtine.
Machiavel, non moins frappé peut-être, s'est, pour cette raison même, jeté dans l'extrême opposé. Dieu ne faisant plus rien pour l'Italie, l'apôtre et le martyr n'ayant été d'aucun secours, Machiavel invoqua, pour le salut de la patrie, une politique sans Dieu; le ciel manquant, il appela l'enfer.
Sur l'homme même, tous sont d'accord. Ils le jugent, comme le juge l'avenir, un vrai voyant, un prophète, un martyr, en qui l'Italie se crucifia elle-même.
«La grandeur de Savonarole, a dit très-bien Edgar Quinet, est d'avoir senti que, pour sauver la nationalité italienne, il fallait porter la révolution dans la religion même.» (Révol. d'Italie).
À quoi nous ajoutons: «L'impuissance de Savonarole et de l'Italie, dont il fut la voix, fut de croire que cette révolution se ferait dans l'enceinte de l'idée chrétienne, de la contenir dans la mesure du Christ, qu'elle dépassait de toutes parts, comme l'avaient senti Joachim de Florès et les voyants du XIIIe siècle.»
Son principal ouvrage, le Triomphe de la croix, est un effort pour démontrer logiquement, scolastiquement, à un peuple raisonneur, que le christianisme est raisonnable, qu'il répond à tous les besoins de la raison.
Le retour à la foi, la réforme des mœurs, amenés par la terreur salutaire de l'invasion, c'est toute la portée de sa tentative. Il se défend, dans ses interrogatoires, d'avoir lu ou goûté les prophéties d'Évangile éternel qui essayaient d'agrandir et de renouveler le dogme. L'extrême tendresse de cœur qui éclate dans ses sermons ne lui permettait pas sans doute de toucher à l'Église malade. Il respecta tellement la vieille mère qu'il ne fit rien pour la sauver. Il la respecte en la papauté même, souillée et écroulée. Il la respecte dans Alexandre VI. Il est mort sans que tant d'ennemis eussent pu surprendre en lui la moindre nouveauté.
Que fut-il donc? une idée? Non. Il ne fut rien qu'une voix de douleur, la voix de la mort du pays.
Voix sainte? Oui. Mais fut-elle innocente politiquement? On a pu en douter. Celui qui proclame la mort, c'est celui qui l'achève. En attendrissant tellement le mourant sur lui-même, il peut finir son dernier souffle. Il révèle du moins le secret de son agonie.
L'Europe, tellement ignorante, aveugle et relativement barbare, en était à savoir que l'Italie n'existait plus. Elle ne le crut bien qu'en le lui entendant proclamer elle-même.
Ce prophète de mort, docteur en l'art de bien mourir, eût-il un secret pour la vie? un moyen de résurrection? Ni pour l'État, ni pour l'Église. Au premier, il n'apporte que la résignation, qui confirme la mort en l'acceptant. Et à l'Église, il n'offre que le conseil (inutile pour les religions autant que pour l'individu) de retourner à sa jeunesse, d'être ce qu'elle fut, et de se réformer dans son idée originelle, tellement dépassée par le temps.
Il fut un vrai voyant pour la mort et le désespoir. Son erreur fut le songe de la restauration du droit par l'étranger. En son cœur pur, le vieux péché héréditaire de l'Italie eut pourtant une place, la foi à la justice étrangère, l'appel au podestat barbare. Ce podestat, pour Dante, est l'Allemand, masqué du faux nom de César; pour Savonarole, le Français, sous son faux nom de très-chrétien.
«Il voyait l'avenir, dit son disciple Pic de la Mirandole, aussi clairement qu'on voit que le tout est plus grand que la partie.» Je le crois. Mais le présent, le voyait-il? le connut-il? Eut-il l'idée du problème insoluble au jugement duquel il appelait Charles VIII? Connaissait-il ce juge qu'il appelait, cette France barbare, mais point du tout naïve, et qui n'apportait à un tel jugement ni la lumière de l'âge mûr, ni la rectitude des instincts d'enfance, mais une avidité aveugle de plaisir, une fougue meurtrière de plaisir, de destruction?
Telle était cette France: jouir ou tuer. Elle n'était pas féroce par ivresse, comme les Allemands; ni âprement cruelle par avarice ou fanatisme, comme les Espagnols; mais plutôt outrageuse par légèreté ou sensualité, quelquefois capricieusement sanguinaire, par accès de chaleur du sang.
Les Français eurent aussi de très-mauvais initiateurs en Italie, les Suisses et Allemands de leur avant-garde, qui, quoique souvent venus dans le pays, n'y comprenaient rien et le détestaient, qui s'y rendaient malades en s'engloutissant dans les caves, et se figuraient toujours qu'on les empoisonnait. Ces brutes tiraient aussi vanité de leur barbarie. À la première rencontre, à Rapallo, près Gênes, les Suisses, pour faire les braves devant les Français, non-seulement tuèrent les hommes armés et combattant, mais des prisonniers qui se rendaient, et enfin des malades dans leurs lits. Les nôtres ne voulurent pas rester au-dessous, ils imitèrent ce bel exemple, à la première bourgade qu'ils trouvèrent et emportèrent d'assaut. C'était aussi le sot orgueil de ne pas vouloir qu'on tînt un seul jour devant l'armée royale, où était le Roi en personne.
Telle armée et tel roi, sensuel, emporté. Il s'était révélé dès Lyon, où il s'amusa si bien qu'on crut qu'il ne passerait pas les Alpes. Et quand il les eut passées, quand le duc de Milan fut venu à sa rencontre avec un cortége de dames, il s'amusa si bien qu'on crut encore qu'il n'irait pas plus loin. Il n'en pouvait plus à Asti et y tomba malade; les uns disent de la petite vérole, d'autres de la maladie nouvelle qui éclata cette année même, qui envahit l'Europe et qu'on appela le mal français.
La découverte de l'Italie avait tourné la tête aux nôtres; ils n'étaient pas assez forts pour résister au charme.
Le mot propre est découverte. Les compagnons de Charles VIII ne furent pas moins étonnés que ceux de Christophe Colomb.
Excepté les Provençaux, que le commerce et la guerre y avaient souvent menés, les Français ne soupçonnaient pas cette terre ni ce peuple, ce pays de beauté, où l'art, ajoutant tant de siècles à une si heureuse nature, semblait avoir réalisé le paradis de la terre.
Le contraste était si fort avec la barbarie du Nord que les conquérants étaient éblouis, presque intimidés, de la nouveauté des objets. Devant ces tableaux, ces églises de marbre, ces vignes délicieuses peuplées de statues, devant ces vivantes statues, ces belles filles couronnées de fleurs qui venaient, les palmes en main, leur apporter les clefs des villes, ils restaient muets de stupeur. Puis leur joie éclatait dans une vivacité bruyante.
Les Provençaux qui avaient fait les expéditions de Naples avaient été ou par mer ou par le détour de la Romagne et des Abbruzes. Aucune armée n'avait, comme celle de Charles VIII, suivi la voie sacrée, l'initiation progressive qui, de Gênes ou de Milan, par Lucques, Florence et Sienne, conduit le voyageur à Rome. La haute et suprême beauté de l'Italie est dans cette forme générale et ce crescendo de merveilles, des Alpes à l'Etna. Entré, non sans saisissement, par la porte des neiges éternelles, vous trouvez un premier repos, plein de grandeur, dans la gracieuse majesté de la plaine lombarde, cette splendide corbeille de moissons, de fruits et de fleurs. Puis la Toscane, les collines si bien dessinées de Florence, donnent un sentiment exquis d'élégance, que la solennité tragique de Rome change en horreur sacrée... Est-ce tout? Un paradis plus doux vous attend à Naples, une émotion nouvelle, où l'âme se relève à la hauteur des Alpes devant le colosse fumant de Sicile.
Tout se résume dans la femme, qui est toute la nature. Les yeux noirs d'Italie, généralement plus forts que doux, tragiques et sans enfance (même dans le plus jeune âge), exercèrent sur les hommes du Nord une fascination invincible. Cette rencontre première de deux races se précipitant l'une vers l'autre fut tout aussi aveugle que le contact avide de deux éléments chimiques qui se combinent fatalement. Mais, passé la violence première, la supériorité du Midi éclata: partout où les Français firent un peu de séjour, ils tombèrent inévitablement sous le joug des Italiennes, qui en firent ce qu'elles voulaient.
Charles VIII faillit en mourir, et y céda partout, souvent par sensualité, souvent par sensibilité. Et cela le jeta dans des difficultés imprévues qui compliquèrent fort sa situation d'arbitre de l'Italie.
Elles apparurent dès la descente des Alpes; le roi, dès le premier pas, ne se souvint plus de la politique et suivit la nature.
Dans la misérable situation où était l'Italie, les intérêts de famille dominaient tout. La brouillerie de trois familles et de trois femmes avait été l'occasion décisive qui entraîna l'invasion. Les trois femmes étaient Béatrix d'Este, Isabelle d'Aragon, Alfonsine Orsini.
Béatrix, la jeune et brillante fille du duc d'Este, sortie de cette cour qu'ont illustrée l'Arioste et le Tasse, avait besoin d'un trône et siégeait sur celui de Milan. Son mari, noir et vieux, n'était pas duc de Milan, mais simplement régent pour son jeune neveu, Jean-Galéas Sforza, maladif, incapable, qu'il tenait enfermé. Ce régent, Ludovic le More, habile homme et faible mari, ne pouvait quitter le pouvoir pour le céder à un idiot; Béatrix ne l'eût pas permis.
Le jeune duc cependant, dans sa réclusion, n'en avait pas moins épousé la fille du roi de Naples, Isabelle d'Aragon. C'était une princesse ardente et fière, jalouse surtout de Béatrix, qui trônait dans la plus belle cour de l'Europe, pendant qu'Isabelle se consumait près d'un malade dans une prison. Elle se plaignait à son père, qui menaçait Ludovic et le sommait de rendre le trône à son neveu.
Ludovic jusque-là avait été couvert par l'alliance de Florence. Il n'avait pas à craindre qu'elle ouvrît le passage au roi de Naples, tant qu'elle fut gouvernée par Laurent le Magnifique, prudent arbitre de l'équilibre italien. Tout changea à la mort de Laurent. Son fils Pierre, qu'il avait eu d'une Romaine, Clarisse Orsini, avait lui-même épousé Alfonsine Orsini, fille du connétable de Naples. Romain, Napolitain de cœur, élevé par sa mère, entretenu par sa femme dans un orgueil de prince, Pierre prit hautement parti pour la légitimité princière, rompit la vieille alliance milanaise, menaça Ludovic, le força d'appeler les Français.
Ce Pierre de Médicis, aussi sage que Jean Galéas, était un athlète, un acteur, figure de tournoi, de théâtre. Il était stupidement fier de ses succès à la lutte, à la paume. L'hiver, il employait la main la plus habile à faire des statues de neige, la main de Michel-Ange.
Ainsi c'était la guerre de trois cours et de trois femmes.
Dès que le Roi arrive, il est habilement enveloppé. Un prince généreux comme lui peut-il passer sans accorder une visite au pauvre duc malade? Tous les nôtres déjà étaient du parti d'Isabelle, sa jeune femme, la fille de notre ennemi le Roi de Naples. Le Roi cède; il voit ce mourant; il voit l'infortunée princesse qui embrasse ses genoux, les arrose de larmes. Nourri dans la lecture des romans de chevalerie, le voilà, dès l'entrée de son expédition, en face d'une suppliante, obligé de refuser sa protection à une femme. Il ne dit rien; mais Ludovic comprit son cœur, sentit qu'il était contre lui. Il le sentit bien mieux quand Charles VIII, à peine entré dans la Toscane, lui renvoya ses troupes italiennes. Il ne lui resta plus, après nous avoir appelés en Italie, qu'à faire en sorte que nous y périssions. Galéas mourut à point, et l'on crut généralement que Ludovic l'avait empoisonné.
Mêmes fautes en Toscane. Le roi, de même, y agit contre ses amis et ses alliés naturels.
Un premier fort ayant été pris et tout tué, Pierre de Médicis perd la tête. Il ouvre la forteresse qu'il avait voulu défendre. Florence profite de son trouble, le chasse, reprend sa liberté. Le pouvoir est aux mains de ceux qui avaient appelé, prophétisé l'invasion. Ils arrivent pleins de joie à Lucques pour saluer le roi; il leur tourne le dos.
Il était déjà sous l'influence des agents des Médicis. Il voyait, dans son ignorance, Pierre comme un roi chassé par ses sujets.
Ce fut bien pis quand il vit la femme de Pierre, Alfonsine Orsini, en deuil, que la nouvelle république avait eu la débonnaireté de laisser chez elle. Savonarole l'avait voulu ainsi, protégeant tout ce qui tenait aux Médicis, empêchant les vengeances. Voici donc encore une princesse affligée, encore un appel au roi chevalier, à son devoir de protéger les dames. Celle-ci, fille du connétable de Naples que Charles VIII devait combattre, alla au cœur du roi en lui demandant s'il était bien vrai qu'il voulût la ruine, la mort de tous les siens. Le roi fut fort touché, et il écouta volontiers Briçonnet, qui lui faisait entendre qu'un prince était son allié naturel plutôt qu'une république. Il sacrifia tous les amis de la France, et expédia un message à Médicis pour le faire revenir.
En pénétrant dans la Toscane, où ils suivaient la mer et les contrées du bas Arno, nos Français commençaient à voir les signes trop sensibles de la mort de l'Italie.
Ces contrées si fertiles étaient devenues marécageuses et malsaines par l'abandon des canaux; c'était déjà presque un désert; œuvre de la nature? Non, mais de l'homme et des mauvais gouvernements. L'Italie, dès le XIIIe siècle, se dévorait elle-même. Non que la population générale eût peut-être diminué de beaucoup; mais la campagne était délaissée pour les villes, qui la dominaient tyranniquement, l'astreignant à certaines cultures, en défendant telle autre. Entre les villes elles-mêmes, la plupart étaient devenues de pauvres villes sujettes que les cités souveraines tenaient très-bas et durement. Souveraines elles-mêmes autrefois, ces républiques asservies avaient dans leur glorieux passé une humiliation d'autant plus grande, de mortelles douleurs dans leurs souvenirs.
Sismondi estime, d'après une évaluation très-vraisemblable, que l'Italie, au XIIIe siècle, n'avait guère moins de un million huit cent mille citoyens; qu'elle en eut le dixième au siècle suivant (cent quatre-vingt mille), et au XVe, seulement le dixième de ce dixième, dix-huit mille citoyens peut-être.
Venise, dans ce nombre misérable, compte pour deux ou trois mille; Gênes pour quatre ou cinq; Florence, Sienne et Lucques, en tout cinq ou six mille. Tout le reste était sujet de ces villes ou des tyrans.
Dix-huit mille hommes avaient intérêt à défendre l'Italie.
Ces dix-huit mille étaient-ils libres? Oui, sous le bon plaisir du Conseil des Dix à Venise; à Florence, sous l'autorité des Médicis; à Sienne, sous les Petrucci, etc.
Le gouvernement personnel portait ses fruits. La ville de la banque, la riche Florence, qui absorbait les capitaux du monde, venait de faire banqueroute. Pourquoi? parce que les Médicis avaient mêlé leur fortune avec celle de la république. Leur somptuosité de princes dérangea leurs affaires, et ils ne sauvèrent leur caisse qu'en faisant sauter celle de l'État.
En Romagne et partout, c'était une foule de petites cours vaniteuses, brillantes à l'envi, dévorantes, mangées de parasites et mangeant leurs sujets. Les gens de lettres, artistes et poètes, chantaient cette gloire coûteuse.
L'horreur, c'était à Naples, où le vieux roi aragonais, par-dessus l'impôt écrasant, avait organisé un gouvernement de famine, trafiquant de tout ce qui se mange, spéculant sur les jeûnes de ses maigres sujets.
Tout cela couvert d'une fausse paix, de calme et d'art, d'un certain mouvement pédantesque d'érudition.
L'Italie, en réalité, soupirait, haletait; elle attendait quelque chose comme le jugement dernier. Ce n'était pas seulement Savonarole qui parlait; un mendiant à Rome, et d'autres avaient été les trompettes de l'archange. Les habiles, le vieux Ferdinand, son fils Alfonse, le pape Alexandre VI, vacillaient et flottaient, changeaient sans cesse de résolution. Que ceux qui doutent de la puissance des remords et du Vengeur moral lisent ce drame, digne de Shakespeare. Ferdinand meurt comme étouffé sous les ombres de ses victimes. Alfonse, un politique, un guerrier, la plus forte tête de l'Italie, devient comme idiot; il s'enfuit, se fait moine.
De toutes parts se levait le voile, et la réalité apparaissait. Le mensonge croulait. Tout semblait se dissoudre, comme il arrive dans les grandes épidémies, où, la main de Dieu pesant sur tous, il n'y a plus ni fort ni faible; personne ne craint personne; tous se sentent égaux, affranchis par la faiblesse commune.
Mais ce réveil simultané de tant d'éléments différents, désharmonisés depuis longtemps, opposés et contraires, était un embarras immense. Charles VIII eût-il été véritablement l'envoyé de Dieu, guidé par sa lumière, ce n'eût pas été trop pour juger un pareil procès. Dans un pays où une décomposition successive avait couché les uns sur les autres tant de peuples et de cités défuntes, il n'y avait pas de mort si bien mort qui ne reprît la voix et ne réclamât ses atomes. Ceux-ci, passés dans d'autres, étaient revendiqués, défendus par des morts récents. Pour faire revivre l'un, on se trouvait forcé peut-être d'étouffer l'autre et de le clore définitivement au sépulcre.
La première scène, bizarre et violente, d'un imprévu fantastique, eut lieu à Pise. On vit un mort d'un siècle qui portait la parole, et, presque au milieu du discours, un mort de cinquante ans parla. Ces morts, c'étaient les républiques de Pise et de Florence, la première étouffée par l'autre, toutes deux réveillées à la fois (même jour, 9 novembre).
Le roi entrait à Pise. Il marchait, entouré de tous ses capitaines, vers le fameux Duomo, où il allait entendre la messe. Il traversait, entre la tour penchée, le baptistère et le Campo-Santo, cette place vénérable, pleine de hautes antiquités du lointain Moyen âge. Au seuil du temple, un homme se jeta à lui, effaré, comme un frénétique; il prit le roi aux genoux et embrassa ses jambes. Il parlait en français et avec une grande volubilité. Le roi ne put pas s'en tirer qu'il ne lui fît un long discours. C'était l'histoire de Pise, la plus tragique d'Italie, ville morte en une fois, en un jour, quand tout son peuple fut emporté à Gênes; puis vendue aux marchands, aux Médicis, qui ont sucé sa vie, ont détruit son commerce, lui ont fermé la mer, et la terre elle-même, par une négligence voulu et meurtrière, a été changée en marais, plus de canaux; la fièvre organisée pour l'extermination d'un peuple...
Ici, les larmes lui vinrent dans une telle abondance qu'il s'arrêta; mais tout le monde continuait de l'écouter. Il se leva alors violent et furieux, et commença une terrible invective contre la concurrence, la férocité de boutique, qui ne laissait pas seulement Pise affamée gagner sa vie avec la soie, la laine, et la faisait mourir du supplice d'Ugolin... Cependant, grâce à Dieu, au bout de cent années, la liberté venait... À ce mot liberté, le seul que le peuple entendît, il s'éleva de la foule un concert de cris et de larmes qui perça le cœur des Français. Le roi se détourna, sans doute parce qu'il pleurait lui-même, et entra dans l'église. Mais ses gens, tout émus, hardis de leur émotion (ce n'était pas encore les courtisans bien appris et dressés de la cour de Louis XIV), insistèrent près de lui et continuèrent le discours du Pisan. Un conseiller du parlement du Dauphiné, qui s'appelait Rabot, qui était en faveur et que le Roi venait d'attacher à son hôtel, dit fortement: «Pour Dieu, Sire! voilà chose piteuse! Vous devriez bien octroyer... Il n'y a jamais eu de gens si maltraités que ceux-ci!...» Le roi, sans trop songer, répondit vaguement qu'il ne demandait pas mieux. Rabot le quitte à l'instant même, retourne vers le parvis où était la foule du peuple: «Enfants, le roi de France entend que votre ville ait ses franchises...»
«Vive la France! vive la liberté!» Tous se précipitent au pont de l'Arno. Le grand lion de Florence, qui était là sur une colonne, est emporté par l'ouragan, et va, la tête en bas, s'enterrer dans le fleuve.
Sans malice, dans son ignorance, le roi avait tranché le grand procès des siècles. Ce procès n'était pas celui de Pise et de Florence: c'était celui de toutes les villes sujettes, celui des cités souveraines.
Proclamé le libérateur et le restaurateur du droit, quel droit allait-il restaurer? À quelle époque remonter? Et quelle Italie allait-on refaire?
La vraie, la forte, la vivante, était celle du XIIIe siècle; mais le même peuple vivait-il? Les hommes du XVe siècle, était-ce la même chose que les citoyens du XIIIe? Oui, si l'on jugeait par la ténacité étonnante, héroïque, que montra Pise à maintenir sa liberté reprise ainsi. S'il en était partout de même, il fallait à chaque ville rendre son droit, consuls et podestat, bourse d'élection, cloche et glaive. Plus de duché de Milan; les villes de l'ancienne Ligue lombarde redevenaient autant de républiques. Plus d'État de Venise. Vérone, Vicence, Padoue, Brescia, renvoyaient leurs provéditeurs. En Toscane, dissolution complète; ce n'était pas Pise seulement qu'il fallait soustraire à Florence; mais les vénérables cités étrusques, Volterra et Cortone, Pistoya la guerrière, enfin «les roquets d'Arezzo,» comme parle Dante. Tous réclamaient, tous s'isolaient. Un immense passé, plein de rivalité, de gloire, de haine et de vengeance, surgissait de la terre. Maintenant l'arbitrage de la France aurait-il la vertu d'harmoniser cette discorde, de transformer les tyrannies brisées en fédérations volontaires? C'était chose douteuse et dans l'avenir. Mais la chose présente et certaine, c'était la dissolution de l'Italie.
Le roi n'avait pas quitté Pise qu'au milieu de la joie du peuple, qui brisait les lions de Florence, arrivent les envoyés florentins, Savonarole en tête.
«Enfin tu es venu, ministre de la justice, ministre de Dieu; c'est toi que, depuis quatre ans, le serviteur inutile qui te parle prédisait sans te nommer. Nous te recevons avec un cœur satisfait, avec un visage joyeux. Ta venue a exalté les âmes de tous ceux qui aiment la justice. Ils espèrent que par toi Dieu abaissera les superbes, exaltera les humbles et renouvellera le monde. Viens donc joyeux, tranquille et triomphant, puisqu'il t'envoie, Celui qui triompha pour nous sur le bois de la croix. Néanmoins, ô roi très-chrétien! écoute mes paroles et grave-les dans ton cœur... Ne sois point l'occasion de multiplier les pêchés; protége l'innocence, les veuves, les épouses du Christ qui sont aux monastères. D'autre part, sois clément, à l'exemple de ton Sauveur. S'il y a des pécheurs dans Florence, il y a des serviteurs de Dieu. Pardonne! Christ a bien pardonné!»
Le sublime visionnaire, très-positif ici pourtant et d'une politique magnanime, demandait, avec plus de précision qu'on ne l'eût attendu, deux points qui semblaient en effet essentiels: que les Français ne se fissent point haïr de l'Italie par leurs outrages aux femmes, et, d'autre part, qu'ils épargnassent les ennemis de la France, les ennemis de Savonarole, les partisans des Médicis.
L'idée ne venait à personne que Charles VIII fût assez fou pour adopter précisément le parti contraire à la France pour ne pas profiter du grand mouvement populaire qui se faisait en sa faveur.
Le roi ne répondit que des paroles vagues, et, sur la route encore, il refusa de dire comment il venait à Florence.
La nouvelle république, qui se recommandait de lui, qui venait de mettre ses lys sur le drapeau national, fut obligée à tout hasard de se mettre en défense à l'approche d'un si étrange ami. Chaque propriétaire fit venir ses paysans, les arma, se pourvut de vivres, de munitions, enfin se tint prêt pour un siége.
Cependant le petit peuple, sans défiance, va au-devant du roi avec de joyeuses acclamations; le clergé chante des hymnes. Lui, si bien accueilli, il entre en appareil de guerre, les armes hautes, la lance à la cuisse. Établi au palais des Médicis, il répond aux hommages des magistrats qu'il a conquis Florence, qu'il est chez lui. Gouvernerait-il par lui-même ou par les Médicis? C'était la seule question. Les Florentins protestèrent, et, des deux côtés, l'attitude devint très-menaçante.
Cependant les conseillers de Charles VIII, regardant bien Florence, cette grande population, ces hautes et massives maisons de pierre, ces rues étroites où une armée peut, sans combattre, être écrasée des toits, commencèrent à songer. Le valet de chambre de Vesc, l'évêque Briçonnet, n'étaient pas gens à affronter une telle entreprise.
Et d'ailleurs que voulait le roi? Hâter sa marche vers Naples. Ils s'en souvinrent alors. Aplatis tout à coup, ils tombèrent honteusement à demander une somme d'argent, se contentant de rançonner la ville amie et alliée qu'ils désespéraient de prendre.
Mais cette somme, ils la voulaient énorme. Les Italiens, qui reprenaient courage, refusèrent net. L'un d'eux, arrachant le papier, dit: «Sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches.» Enfin, pour cent vingt mille florins, le roi les tint quittes et partit. Pour cette somme, il faisait une triste concession; il abandonnait Pise, ne stipulant pour elle que le pardon de ses offenses.
Il tuait Pise, mais n'avait pas moins tué Florence. Son passage devait y porter des fruits de mort. La république et le parti français devaient bientôt périr. On put savoir alors combien Savonarole était un vrai prophète, voyant profondément le vieux péché du peuple et sa fatalité. Il avait toujours dit que le roi de France viendrait à Pise, et que ce jour-là mourrait l'État de Florence.
CHAPITRE III LA DÉCOUVERTE DE ROME—FORNOUE 1495
Quand Charles VIII entra dans Rome, le 31 décembre 1494, le pape Roderic Borgia, le fameux Alexandre VI, monté récemment au pontificat, n'était pas encore le personnage illustre qui a laissé une telle trace dans l'histoire. C'était un homme de soixante ans, fort riche, qui maniait depuis quarante ans les finances de l'Église et percevait les droits du sceau. Il était à son avénement le plus grand capitaliste du sacré collége. C'est pour cela qu'il fut nommé. Il ne marchanda pas sa place, paya généreusement chaque vote et sans mystère, envoyant en plein jour à l'un quatre mules chargées d'argent, à l'autre cinq mille couronnes d'or, pratiquant à la lettre le mot de l'Évangile: «Donne ton bien aux pauvres.»
Il avait de sa maîtresse Vanozza quatre enfants, qu'il avait élevés publiquement et reconnus. Ses mœurs n'étaient pas plus mauvaises que celles des autres cardinaux, et il était beaucoup plus laborieux, plus appliqué aux affaires. On lui reprochait une chose, d'être toujours gouverné par une femme. Il l'avait été longtemps par deux Romaines, la Vanozza et la mère de Vanozza; depuis il l'était par sa fille, la belle Lucrezia, qui a été chantée par les poètes de l'époque; il était très-faible pour elle et l'aimait trop pour son honneur.
Ce qui étonnait fort aussi dans cette cour du pape, c'est que Borgia, né au pays des Maures, à Valence en Espagne, avait attiré à Rome nombre de trafiquants de ce pays, des Maures, des juifs. Il était en correspondance intime avec le Turc, et recevait pension de lui pour garder prisonnier, son frère, le sultan Gem.
Cette étrange amitié alla si loin, dit-on, qu'il fit évêques et cardinaux des protégés de Bajazet.
Ce pontificat mémorable arrivait pour couronner une étonnante série de mauvais papes. Un seul, en soixante ans, Pie II, avait fait exception. Le caractère des autres fut d'allier trois choses, d'être d'impudents débauchés, et en même temps si bons pères de famille, tellement avides, avares, ambitieux pour les leurs, qu'ils auraient mis le monde en cendres pour faire de leurs bâtards des princes. Avec cela, prêtres féroces, Paul II tortura lui-même les académiciens de Rome suspects d'être platoniciens; l'un d'eux lui mourut dans les mains. Ce Paul eut tellement soif du sang des Bohémiens que, pour les exterminer, il poussa Mathias Corvin, l'unique défenseur de l'Europe, à laisser là les Turcs pour se faire le bourreau de la Bohême. Il avait trouvé un moyen nouveau et singulier d'amasser un trésor; c'était de ne plus nommer à aucun évêché, de laisser tout vacant, et de percevoir seul les fruits. S'il eût vécu, il aurait été le dernier évêque de la chrétienté.
Sixte IV fut bien pire. Son pontificat colérique, impudent, effréné, passe tous les récits de Suétone. Rome, du temps des papes comme du temps des empereurs, a fait souvent des fous. L'infaillibilité leur montait à la tête, et tel homme sensé devenait un maniaque furieux. Sixte, devenu pape, donne un nouvel exemple: il chasse les femmes, vit à la turque, ne veut plus que des pages. Ces mignons, grandissant, deviennent les pasteurs des âmes, évêques ou cardinaux. Avec ces mœurs dénaturées, il n'en suit pas moins la nature, ruine l'Église pour ses bâtards, pour deux surtout qu'il avait de sa sœur, brouille toute l'Italie; le fer et le feu à la main, il leur cherche des principautés. Il crée un nouveau droit des gens, mettant, chose inouïe! des prisonniers de guerre à la torture, et menaçant les évêques qui ne se joindraient pas à lui de les vendre comme esclaves aux Turcs.
Ce pape épouvantable mourut; on rendit grâce à Dieu. Qui aurait cru que le pontificat suivant pût être pire encore? Cela se vit. Innocent VIII, non moins avide pour les siens et non moins corrompu, eut cela, par-dessus ses crimes, qu'il tolérait tous ceux des autres. Il n'y eut plus de sûreté. Vol et viol, tout devint permis dans Rome. Des dames nobles étaient enlevées le soir, rendues le matin: le pape riait. Quand on le vit si bon, on commença à tuer: il ne s'émut pas davantage. Un homme avait tué deux filles. À ceux qui dénonçaient le fait, le camérier du pape dit gaiement: «Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il paye et qu'il vive.»
À la mort d'Innocent, il y avait à Rome deux cents assassinats par quinzaine. Alexandre VI eut le mérite de remettre un peu d'ordre.
Dans cette banque d'échange entre l'or de ce monde et les biens du monde à venir, deux choses montrent que Borgia n'était pas un financier vulgaire, mais inventif, un esprit créateur.
Le premier des papes, il déclara officiellement qu'il pouvait d'un mot laver les péchés des morts mêmes, délivrer les âmes souffrantes en purgatoire. C'était bien comprendre son temps. Il devinait parfaitement que, si la foi diminuait, la nature prenait force, que, si l'on était moins chrétien, on devenait plus homme, plus tendre, plus sensible. Quel fils eut eu le cœur de laisser sa mère dans les flammes dévorantes? Quelle mère n'eût payé pour son fils?
Mais si les feux spirituels du purgatoire étaient d'un bon rapport, combien les flammes visibles et temporelles étaient plus sûres encore de faire impression et de tirer l'argent des poches! Qui peut dire ce que rapporta au Saint-Siége la terreur de l'Inquisition? En Allemagne, deux moines envoyés par Innocent VIII dans un petit pays, le diocèse de Trêves, brûlèrent six mille hommes comme sorciers. Nous avons parlé de l'Espagne. Quiconque se sentait en péril courait à Rome, mettait ses biens aux pieds du pape. Que faisait celui-ci? L'avide Sixte IV, si sanguinaire en Italie, se fit doux et bon en Espagne, rappelant à l'Inquisition l'histoire du bon pasteur. Alexandre VI, au contraire, bien plus intelligent, comprit que plus elle brûlerait d'hommes, plus on aurait besoin du pape. Il loua les inquisiteurs, fut cruel en Espagne, clément en Italie; les juifs et Maures, contre lesquels il jetait feu et flammes, le trouvaient chez lui le meilleur des hommes, s'établissaient sous sa protection et apportaient leurs capitaux.
Un pape si bien avec les juifs, ami de Bajazet, avait beaucoup à craindre devant l'armée de la croisade. Il y voyait son mortel ennemi, le cardinal Saint-Pierre, Rovère, neveu de Sixte IV, et qui devint Jules II. Rovère ne l'appelait pas autrement que le Marane (le Maure, le mécréant). Il était pendu à l'oreille du roi, et ne perdait pas un moment pour lui dire et redire qu'il fallait en purger l'Église et déposer ce misérable.
Sous cette terreur, Alexandre VI donna un spectacle étonnant, changeant de volonté de quart d'heure en quart d'heure, ne pouvant s'arrêter à rien. Il appelait Bajazet, qui était trop loin pour venir à temps. Il réparait les murs de Rome, recevait les troupes de Naples. Puis il voulait négocier; il envoyait à Charles VIII. Puis il voulait partir, et il faisait promettre aux cardinaux de le suivre. Ils promettaient, et, sous main, faisaient leurs traités, s'arrangeaient un à un. Personne n'était pour le payer, ni la ville, ni la campagne, qui toute se levait contre lui. L'événement le surprit dans ses fluctuations. Il ne put ni partir, ni traiter, ni combattre. Il se blottit tremblant dans le château Saint-Ange.
Selon un récit populaire, le pape aurait fait dire au roi qu'il ne lui conseillait pas de venir à Rome, parce qu'il y avait peste et famine; que, de plus, son arrivée mettrait le Turc en Italie. À quoi le roi aurait répondu en riant qu'il ne craignait pas la peste; que la mort serait le repos de son pèlerinage; qu'il ne craignait pas la faim; qu'il venait pourvu de vivres pour rétablir l'abondance; et que, pour le Turc, ne demandant qu'à le combattre, il lui saurait gré de venir, de lui épargner moitié du chemin.
Les Français trouvaient le pape jugé par sa peur même. Caché dans le tombeau d'Adrien, il avait l'attitude d'un coupable qui se connaît et se rend justice. Ils ne demandaient qu'à tirer dessus, et tournaient leurs canons vers le vieux nid pour déloger l'oiseau. Mais le Roi avait deux oreilles: à l'une criait l'accusateur, le cardinal Rovère; à l'autre, un peu plus bas, parlait le favori, le marchand de Briçonnet, qui s'était fait évêque et voulait être cardinal. Cette bassesse de cœur que nous avons vue à Florence, elle éclata ici dans tout son lustre: l'homme vendit pour un chapeau l'honneur de la France et l'Église.
Le pape, ainsi sauvé et averti, reprit courage et langage de pape; il fit dire au roi dignement qu'il était prêt à recevoir son serment d'obédience. Le roi qui, en faisant cette lâcheté, s'en voulait cependant et restait de mauvaise humeur, répondit: «D'abord, je veux ouïr la messe à Saint-Pierre; je dînerai ensuite; après quoi, je le recevrai.»
Le président du parlement de Paris régla les conditions:
1o Continuation du privilége secret qu'avaient le roi, la reine et le dauphin (celui de pouvoir entendre la messe, même étant excommunié);
2o L'investiture du royaume de Naples;
3o La reddition du frère du sultan.
Le premier article accordé; les deux autres, le pape comptait les éluder. Au lieu de l'investiture expresse, il donna la rose d'or, signe de distinction que les papes donnaient aux rois défenseurs de l'Église. Pour Gem, il affecta de le consulter, lui demanda devant le roi s'il voulait rester à Rome ou suivre le roi de France. Le prisonnier, homme supérieur par l'intelligence et sentant à merveille le péril de sa situation, refusa d'avoir un avis. «Je ne suis pas traité comme sultan, dit-il; qu'importe à un prisonnier d'aller ou de rester?» Le pape, embarrassé, dit qu'il n'était pas prisonnier, que tous deux ils étaient rois, qu'il n'était que leur interprète. Charles VIII n'insista pas en présence de Gem, mais trois jours après se le fit livrer.
Borgia, malgré la protection de Briçonnet, n'était pas rassuré. Comme il se rendait au banquet royal, on tira le canon pour lui faire honneur. Il crut que c'était un signal pour s'emparer de sa personne, se sauva et ne dîna point.
La familiarité des Français n'était pas rassurante. Aux moindres occasions, ils entraient chez le pape, s'asseyaient pêle-mêle avec les cardinaux. Ils lui avaient pris les clefs de Rome, avaient dressé leurs potences au champ de Flore, et jugeaient au nom du roi.
Leurs respects mêmes épouvantaient. Au baisement des pieds, il y eut une telle presse, une telle furie d'empressement (chez ces gens qui deux jours avant voulaient tirer sur lui), qu'ils faillirent le jeter par terre.
Le roi, qui ne se fiait guère à lui, emmena de Rome, outre le sultan Gem, le fils du pape, César, cardinal de Valence, sous titre de légat, en réalité comme otage.
Fils d'une femme de Servie, Gem avait l'air d'un chevalier chrétien, une très-noble figure, triste et pâle, un nez de faucon, les yeux d'un poète et d'un mystique. Nos gentilshommes lui trouvaient des manières vraiment royales, avec un mélange de fierté et de grâce flatteuse qui n'appartient qu'à l'Orient. Le malheureux n'alla pas loin. Prisonnier depuis treize années, l'air, le jour, le ciel italien, l'affluence aussi de l'armée qui l'admirait et le fêtait, purent lui être fatales.
On a cru généralement qu'Alexandre VI, par vengeance ou pour gagner l'argent de Bajazet, l'avait livré au roi empoisonné. Ce qui est sûr, c'est que le jour où il parut frappé, le fils du pape se sauva déguisé et revint à Rome. Porté jusqu'à Capoue, Gem y était si faible qu'il ne put lire une lettre de sa mère qu'on lui apportait d'Égypte. On le mena jusqu'à Naples, où il expira, dit-on, dans un élan religieux, remerciant Dieu de ne pas permettre que l'ennemi de sa foi se servît de lui pour combattre l'islamisme. Charles VIII, qui le plaignait fort, le fit embaumer, et envoya à sa mère tout ce qui restait de lui.
Le pape avait jeté le masque, et l'Espagne le jeta aussi. L'ambassadeur de Ferdinand le Catholique, qui suivait le roi et qui n'avait rien dit à Rome, imagina, entre Rome et Naples, de faire une grande scène de protestation qui pût relever le courage du parti espagnol de Naples.
Cet éclat ne servit à rien. Tout échappa aux Aragonais, l'armée et les places et le peuple. Le vieux roi meurt. Son fils Alfonse se sauve. Son fils, le jeune Ferdinand, perd terre, passe dans Ischia. Les seuls forts qui résistèrent furent emportés, et tout tué. La terreur gagne le royaume, elle passe l'Adriatique. Les Turcs voient le drapeau français en face, prennent la panique, se sauvent, abandonnent les forts d'Albanie. Les Grecs achètent des armes, prêts, disent-ils, à tuer tous les Turcs au débarquement des Français.
Un capitaine fut envoyé en Calabre sans soldats pour recevoir la province. Partout les gendarmes, sans armure, en habit léger, les pieds dans les pantoufles, allaient marquer les logements.
Charles VIII débuta à Naples par une mesure qui eût gagné le peuple s'il y avait eu un peuple: il réduisit l'impôt à ce qu'il était du temps de la maison d'Anjou. La réduction n'allait pas à moins de deux cent mille ducats.
Le pays était féodal, et les seigneurs ne tenaient compte d'une diminution qui soulageait leurs vassaux sans augmenter leurs revenus. Chacun d'eux comptait plutôt sur quelque faveur personnelle. Ceux d'Anjou parlaient haut, exigeaient au nom d'une si vieille fidélité; et ceux d'Aragon voulaient être payés comptant de leur trahison récente. Il n'était pas de fief pour lequel il ne se présentât deux propriétaires en litige. Charles VIII les accorda en fermant l'oreille à tous, refusant de se faire juge et maintenant le statu quo. Ils furent d'accord, mais contre lui.
La conduite des Français était contradictoire. Ils voulaient tout, arrachaient tout, emplois et fiefs, et, d'autre part, ils ne voulaient pas rester; ils n'aspiraient qu'à retourner chez eux; ils redemandaient la pluie, la boue du Nord sous le ciel de Naples. Quant ils apprirent la ligue de l'Italie avec l'Empereur et l'Espagne, cette effrayante nouvelle les mit dans la plus grande joie. Ils espérèrent perdre l'Italie et pouvoir retourner chez eux. Ils en firent deux soties, où le pape empoisonneur, Maximilien, l'Espagnol et la Ligue, parurent tous en figures de Gilles. Le roi y assista et en rit de tout son cœur.
Le 12 mai, autre pièce où l'acteur fut le roi. En manteau impérial, la couronne d'Orient en tête, il fit une entrée solennelle dans Naples. Ne faisant la croisade, il fit tout du moins le triomphe.
«Le 6 juillet, l'an 1495, environ sept heures du matin, le roi monta à cheval et me fit appeler, dit Commines. Je le trouvai armé de toutes pièces et sur le plus beau cheval que j'aye vu de mon temps, appelé Savoie; c'étoit un cheval de Bresse qui étoit noir et n'avoit qu'un œil; moyen cheval, mais de bonne grandeur pour celui qui étoit dessus. Et sembloit que ce jeune homme fût tout autre que sa nature ne portoit, ni sa taille, ni sa complexion; car il étoit fort craintif à parler (ayant été nourri en grande crainte et avec petites gens). Et ce cheval le montroit grand; il avoit le visage bon et de bonne couleur, et la parole audacieuse et sage. Il sembloit bien que frère Hieronyme (Savonarole) m'avoit dit vray, que Dieu le conduiroit par la main, et qu'il auroit bien à faire au chemin, mais que l'honneur lui en demeureroit.»
Cette bataille fut la dérision de la prudence humaine.
Tout ce qu'on pouvait faire de fautes, les Français le firent, et ils vainquirent. D'abord, leur excellente et redoutable artillerie, ils ne s'en servirent pas, la laissèrent de côté. Ils ne voulaient, disaient-ils, que passer leur chemin; mais ils passaient plus ou moins vite, de sorte que l'avant-garde, le corps de bataille et l'arrière-garde se trouvèrent séparés par de grandes distances.
Le marquis de Mantoue, Gonzague, très-bon général italien, qui les voyait si mal en ordre de l'autre côté d'un torrent presque à sec qui les séparait, avait beau jeu pour se jeter entre eux, les couper et les écraser.
Les Stradiotes, très-bons soldats grecs de Venise, chevau-légers, armés de cimeterres orientaux, devaient pénétrer dans les files de la lourde gendarmerie française, et, de côté, faucher, poignarder les chevaux.
Cette manœuvre eût été terrible; heureusement, le Milanais Trivulce, qui la connaissait bien et la prévit, trouva une diversion. Il laissa sans défense, à leur discrétion, le camp du roi, ses brillants pavillons, les coffres et malles, les mulets richement chargés. Il était sûr que ces pillards se jetteraient sur cette proie et laisseraient là la bataille. C'est ce qui eut lieu en effet.
Des deux côtés, les hommes d'armes donnèrent des lances avec une extrême vigueur; toutefois, il y avait cette différence que les chevaux des Italiens étaient plus faibles, leurs lances légères et souvent creuses. Après le premier choc, ils n'avaient plus rien que l'épée.
Le roi était au premier rang; nul ne le précédait que le bâtard de Bourbon, qui fut pris. Les choses étaient si mal prévues, que par trois fois il resta seul, attaqué par des groupes de cavaliers, et ne s'en démêla que par la force et la furie de cet excellent cheval noir.
La perte des Italiens fut énorme, trois mille cinq cents morts en une heure. Cela tint à ce que les valets français, armés de haches, taillèrent et mirent en pièces tout ce qui était à terre. Il n'y eut pas de prisonniers.
Nombre de vaillants Italiens restèrent sur le carreau, entre autres les Gonzague, parents du général, qui étaient cinq ou six, et se firent tous tuer.
Le sénat de Venise fit faire des feux de joie, prétendant avoir gagné la bataille, puisqu'on avait pris le camp du roi. Cependant cet affreux carnage, fait si vite, sans artillerie, par cette poignée d'hommes, laissa une extrême terreur dans l'Italie, le plus grand découragement. «Une bataille perdue, dit le maréchal de Saxe, c'est une bataille qu'on croit perdue.» Les Italiens, fort imaginatifs, se jugèrent vaincus et le furent, déclarant qu'il était impossible de soutenir la furie des Français.
CHAPITRE IV RÉSULTATS GÉNÉRAUX—LA FRANCE SE CARACTÉRISE—L'ARMÉE ADOPTE ET DÉFEND PISE, MALGRÉ LE ROI. 1496
Un événement immense s'était accompli. Le monde était changé. Pas un État européen, même des plus immobiles, qui ne se trouvât lancé dans un mouvement tout nouveau.
Quoi donc! qu'avons-nous vu? Une jeune armée, un jeune roi qui, dans leur parfaite ignorance et d'eux-mêmes et de l'ennemi, ont traversé l'Italie au galop, touché barre au détroit, puis non moins vite et sans avoir rien fait (sauf le coup de Fornoue), sont revenus conter l'histoire aux dames.
Rien que cela, c'est vrai. Mais l'événement n'en est pas moins immense et décisif. La découverte de l'Italie eut infiniment plus d'effet sur le XVIe siècle que celle de l'Amérique. Toutes les nations viennent derrière la France; elles s'initient à leur tour, elles voient clair à ce soleil nouveau.
«N'avait-on pas cent fois passé les Alpes?» Cent fois, mille fois. Mais ni les voyageurs, ni les marchands, ni les bandes militaires n'avaient rapporté l'impression révélatrice. Ici, ce fut la France entière, une petite France complète (de toute province et de toute classe), qui fut portée dans l'Italie, qui la vit et qui la sentit et se l'assimila, par ce singulier magnétisme que n'a jamais l'individu. Cette impression fut si rapide que cette armée, comme on va voir, se faisant italienne et prenant parti dans les vieilles luttes intérieures du pays, y agit pour son compte, même malgré le roi, et d'un élan tout populaire.
Rare et singulier phénomène! la France arriérée en tout (sauf un point, le matériel de la guerre), la France était moins avancée pour les arts de la paix qu'au XIVe siècle. L'Italie, au contraire, profondément mûrie par ses souffrances mêmes, ses factions, ses révolutions, était déjà en plein XVIe siècle, même au delà, par ses prophètes (Vinci et Michel-Ange). Cette barbarie étourdiment heurte un matin cette haute civilisation; c'est le choc de deux mondes, mais bien plus, de deux âges qui semblaient si loin l'un de l'autre; le choc et l'étincelle; et de cette étincelle, la colonne de feu qu'on appela la Renaissance.
Que deux mondes se heurtent, cela se voit et se comprend; mais que deux âges, deux siècles différents, séparés ainsi par le temps, se trouvent brusquement contemporains; que la chronologie soit démentie et le temps supprimé, cela paraît absurde, contre toute logique. Il ne fallait pas moins que cette absurdité, ce violent miracle contre la nature et la vraisemblance, pour enlever l'esprit humain hors du vieux sillon scolastique, hors des voies raisonneuses, stériles et plates, et le lancer sur des ailes nouvelles dans la haute sphère de la raison.
Quand Dieu enjambe ainsi les siècles et procède par secousse, c'est un cas rare. Nous ne l'avons revu qu'en 89.
N'oublions pas ce qui a été établi dans l'Introduction.
Ce qui retardait la Renaissance et la rendait presque impossible, du XIIIe au XVIe siècles, ce n'était pas qu'on eût par le fer et le feu détruit tout jet puissant qui se manifestait; d'autres auraient surgi du même fonds. Mais on avait créé, par-dessus ce fonds productif, un monde artificiel, de médiocrité pesante, monde de plomb, qui tenait submergés toute noblesse de vie et de pensée, toute grandeur et tout ingegno. Le vieux principe, dans sa caducité, avait engendré malheureusement, engendré des fils de vieillesse, maladifs, rachitiques et pâles. Quels fils? nous l'avons dit, la stérilité scolastique. Quels fils? Toutes les fausses sciences, la vraie étant proscrite. Quels fils? la médiocrité bourgeoise et la petite prudence.
Pour résumer l'obstacle, ce n'était pas qu'il n'y eût rien, qu'on n'eût rien fait pendant deux siècles. C'était qu'on eût fait quelque chose, créé, fondé la platitude, la sottise, la faiblesse en tout.
La France de Charles V, tristement aplatie dans la sagesse et dans la prose, la France de Louis XI et de l'avocat Patelin, radicalement bourgeoise, rieuse et méprisante de toute grandeur, sont si parfaitement médiocres qu'elles ne savent même plus ce que c'est que la médiocrité.
Il n'est pas facile de deviner, quand cela eût fini, si elle n'eût pourtant, dans un vif mouvement de jeunesse et d'instinct, sauté le mur des Alpes, et ne se fût jetée dans un monde de beauté, tout au moins de lumière, où rien n'était médiocre. Elle retrouva, à ce contact, quelque chose de sa nature originaire; elle y reprit la faculté du grand.
Rien n'était plat en Italie, rien prosaïque, rien bourgeois. Le laid même et le monstrueux (il y en avait beaucoup au XVe siècle) étaient élevés à la hauteur de l'art, Machiavel, Léonard de Vinci, ont pris plaisir à dessiner des crocodiles et des serpents.
Milan n'était pas médiocre sous Vinci et Sforza, dans son bassin sublime, cerné des Alpes, Alpe elle-même par sa cathédrale de neige, éblouissante de statues; Milan sur le trône des eaux lombardes, dans sa centralisation royale des arts, des fleuves et des cultures.
Rome n'était pas médiocre sous Borgia. L'ennuyeuse Rome moderne, bâtie des pierres du Colysée par les neveux des papes, n'existait pas encore, ni la petite hypocrisie, le vice masqué de décence. Rome était une ruine païenne, où l'on cherchait le christianisme sans le trouver. Rome était une chose barbare et sauvage, mêlée de guerres, d'assassinats, de bouviers brigands des marais Pontins et des fêtes de Sodome. Au milieu, un banquier, entouré de Maures et de juifs: c'était le pape, et sa Lucrezia tenant les sceaux de l'Église.
Cela n'était pas médiocre. Quand notre armée rentra, elle rapporta de Rome une histoire peu commune, propre à faire oublier tout ce que la France gauloise trouvait piquant, tous les enfantillages des Cent-Nouvelles et des vieux fabliaux.
Ils essayèrent à Naples de jouer cette histoire sur les tréteaux. Mais il y avait là un grandiose dans le mal, qu'on ne pouvait jouer et que l'innocence des nôtres n'était pas faite pour atteindre.
On attendit trente ans pour trouver le vrai nom d'un tel monde. Ni Luther ni Calvin n'y atteignirent. Rabelais seul, le bouffon colossal, y réussit. Antiphysis, c'est le mot propre, qu'il a seul deviné (l'envers de la nature). Par le beau, par le laid, le monde fut illuminé; et il rentra dans le sens poétique, dans le sens de la vérité, des réalités hautes et de la grande invention.
Cette vision de Rome, effrayante, apocalyptique, du pape siégeant avec le Turc, la scène la plus forte que l'on eût vue depuis mille ans, jeta le monde dans un océan de rêveries et de pensées.
En ce mensonge des mensonges, en ce vice des vices, les raisonneurs trouvèrent l'Antiphysis, l'envers de la nature, l'envers de l'idéal, que la raison n'eût pas donné, monstruosité instructive qui les éclaira par contraste, et sans autre recherche indiqua la voie du bon sens et le retour à la nature.
D'autre part, les mystiques, ivre d'étonnement dans ce monstre à deux têtes, crurent voir le signe de la Bête et la face de l'Antéchrist. Ils fuirent à reculons contre le cours des siècles et jusqu'au berceau des âges chrétiens.
Dès ce jour, deux grands courants électriques commencent dans le monde: Renaissance et Réformation.
L'un, par Rabelais, Voltaire, par la révolution du droit, la révolution politique, va s'éloignant du christianisme.
L'autre, par Luther et Calvin, les puritains, les méthodistes, s'efforce de s'en rapprocher.
Mouvements mêlés en apparence, le plus souvent contraires. Le jeu de leur action, leurs alliances et leurs disputes, sont l'intime mystère de l'histoire, dont leur lutte commune contre le Moyen âge occupe le premier plan, le côté extérieur.
Tel est le résultat général. Mais notons aussi le spécial, qui n'en a pas moins une importance profonde.
Une nation, l'organe principal de la Renaissance, se caractérise pour la première fois. Le monde apprend ici, par le bien, par le mal, ce que c'est que la France.
Organe dominant et principal acteur dans le drame humain au XVIe siècle, elle ne se relève qu'en révélant l'homme du temps, de sorte que ce fait spécial redevient général encore. Le Français de Charles VIII et de Louis XII, c'est l'homme vrai de l'Europe d'alors, plus en dehors et mieux connu que celui d'aucune nation.
Et d'abord, le vice français, c'est le vice général du XVIe siècle, celui qui devait éclater après la longue hypocrisie et l'abstinence forcée. C'est le violent élan des jouissances, une aveugle furie d'amour physique qui ne respecte rien, outrage ce qu'il aime et désire. La femme a sa revanche. Par une réaction naturelle, par la douceur et son adresse, elle s'empare de cette force brutale et la gouverne. Ce siècle est le règne des femmes, spécialement en France. Par les Anne et les Marguerite, les Diane, les Catherine de Médicis, les Marie Stuart, elles le troublent, le corrompent et le civilisent.
La femme, à ce moment, prend possession de l'homme; elle paraît son jouet, sa captive, et devient sa fatalité.
On a vu avec quelle facilité les Italiennes s'emparèrent de Charles VIII et le firent agir contre sa politique et son intérêt. L'histoire du roi fut celle de l'armée, partout où elle s'arrêta. Nos Français, insolents, violents le premier jour, dès le lendemain changeaient et voulaient plaire. Ils aidaient à raccommoder ce qu'ils avaient cassé la veille. Ils jasaient sans savoir la langue; les enfants s'en emparaient, et la femme finissait par les faire travailler, porter l'eau et fendre le bois.
Il en était tout autrement avec les Allemands, qui séjournaient dix ans sans savoir un mot d'italien, étaient toujours sujets à s'enivrer et à battre leur hôte. Encore moins était-on en sûreté avec l'Espagnol, méprisant, taciturne, horriblement avare, qui, sur la moindre idée de quelque argent caché, liait l'homme avec qui il venait de manger, lui mettait l'épée à la gorge, le torturait à mort.
Le caractère français, aimable et généreux, éclata d'une manière bien frappante dans l'affaire de Pise, et par une résistance singulière, unique, aux ordres du roi.
Cette religion d'idolâtrie et d'obéissance absolue dans le reste, faiblit ici. Les nôtres, qui n'eussent jamais résisté dans une affaire française, résistèrent, par honneur, par pitié, par amour, dans une cause tout italienne.
Reprenons d'un peu haut.
Quand le roi alla de Florence à Rome, son homme, Briçonnet, pour tirer l'argent des Florentins, s'était fait fort de leur faire rendre Pise. Il y alla, mais revint à Florence, jurant qu'il avait fait ce qu'il pouvait, mais que les Pisans ne voulaient pas se rendre, qu'il eût fallu une bataille, et qu'en sa qualité d'homme d'Église il ne pouvait verser le sang.
Cette bataille, il n'eût pu la livrer: la garnison française, en deux mois de séjour, était devenue tout italienne, liée de cœur avec la ville et décidée à ne rien faire contre elle.
Il y avait près du roi deux partis, pour et contre Pise. Son irrésolution était telle, que, de Naples, il donna six cents hommes aux Pisans pour les défendre contre les Florentins.
La difficulté fut plus grande encore au retour. L'armée, passant à Pise, fut enveloppée et gagnée par la garnison française, qui lui communiqua sa vive sympathie pour la ville.
Cette garnison y avait des liens d'amour ou d'amitié; mais l'armée, qui venait de Naples et qui ne connaissait de Pise que son malheur, montra une générosité désintéressée, admirable.
Cette armée monarchique s'éleva par le cœur jusqu'à comprendre une idée, bien nouvelle pour elle à coup sûr, le deuil du citoyen qui perd son âme et meurt en perdant la patrie.
Il y eut autour du roi comme une émeute de prières et de larmes, autour de Briçonnet des cris, des menaces de mort. Les gentilshommes de la garde entrèrent en foule au logement du roi, où il jouait aux tables, et l'un d'eux, Sallesard, lui dit impétueusement: «Sire, si c'est de l'argent qu'il faut, ne vous souciez, car en voici.» Et ils arrachaient de leur cou leurs chaînes et leurs colliers d'argent. «Nous vous laisserons par-dessus, dit-il encore, notre solde arriérée.»
Le roi ne voulut rien répondre, de peur d'être sans doute grondé de Briçonnet. Seulement, il donna les commandements de la ville et des forteresses aux chefs les plus amis de Pise.
Après Fornoue, dans la détresse de toutes choses où il était pour revenir, il se trouva heureux de puiser dans la bourse des Florentins, à toute condition; il leur donnait en gage ses pierreries, et, de plus, un ordre pour livrer Pise.
Le commandant, d'Entragues, n'obéit pas. Il prétendit qu'il avait ses ordres secrets et déclara qu'il n'en suivrait pas d'autres. En réalité, il suivait ceux d'une demoiselle de Pise, dont il était amoureux. Cet amour le mena loin.
Il se laissa enfermer par une circonvallation que les Pisans élevèrent pour empêcher la jonction de l'armée florentine. Bien plus, les Florentins ayant pénétré dans la ville, d'Entragues tira le canon sur eux, sur les alliés de son maître. Il ne partit qu'après avoir vu les Pisans sous la protection de Venise et de Ludovic; il alla jusqu'à les armer en leur laissant les canons du roi.
L'amour fit tout cela, dira-t-on; mais nous trouvons la même partialité dans l'armée toute nouvelle que Louis XII vendit aux Florentins et qu'ils menèrent à Pise. Nos soldats, traînés à l'assaut, refusèrent de se battre. Et, de leur côté, les Pisans ne fermèrent point leurs portes.
Les nôtres laissaient passer les renforts qui entraient dans la ville. Ils se pillaient eux-mêmes, arrêtaient leurs propres convois de vivres pour faire manquer le siége.
Le général français avait envoyé deux gentilshommes pour sommer les Pisans. Ils trouvèrent partout exposé le portrait de Charles VIII parmi les images des saints. «Ne détruisez pas son ouvrage, leur dit-on; faites-nous Français ou emmenez-nous en France.» Cinq cents jeunes demoiselles, en blanc, entourèrent les deux gentilshommes et les prièrent, en larmes, de se montrer leurs chevaliers. «Si vous ne pouvez, dirent-elles, nous aider de vos épées, vous nous aiderez de vos prières.» Et elles les emmenèrent devant une image de la Vierge, avec un chant si pathétique, que les Français fondirent en larmes.
Le roi avait beau vendre Pise, et faire toujours payer Florence, le même obstacle se présentait toujours. On ne trouvait pas de Français pour la livrer.
Qu'on juge de la reconnaissance et de l'émotion de tant de villes, asservies comme Pise par les grandes cités, qui voyaient toute leur cause dans la sienne, se sentaient défendues en elle par le bon cœur de nos soldats.
Ceux-ci créaient, sans s'en douter, un trésor de sympathie pour la France, que toutes les infamies de la politique épuisèrent difficilement.
Ce ne fut que dix ans après que Florence réussit enfin, et en donnant à Pise les conditions les plus honorables, l'égalité de droits et même des indemnités.
Mais, quelque favorable que fût l'arrangement, les Pisans n'en profitèrent pas. Presque tous émigrèrent et n'eurent plus de patrie que le camp français. Tant que nos armées restèrent en Italie, les Pisans erraient avec elles et partout se sentaient chez eux.
Quand nous fûmes enfin forcés de repasser les Alpes, ils ne voulurent plus être Italiens, ils se fixèrent chez nous dans nos provinces du Midi; ils défendirent leur patrie adoptive contre les Français mêmes, repoussant de Marseille le connétable de Bourbon.
Nous leur devons plusieurs excellents citoyens, un surtout dont nous sommes fiers, homme d'un caractère antique, le chaleureux historien des républiques italiennes, le ferme et consciencieux annaliste de la France, mon maître, l'illustre Sismondi.
CHAPITRE V ABANDON DU PARTI FRANÇAIS À FLORENCE—MORT DE SAVONAROLE[21] 1498
On est saisi de douleur et de honte en voyant avec quelle légèreté barbare une politique inepte gaspilla, détruisit le plus précieux bien de la France, l'amour qu'elle inspirait. Le dévouement enthousiaste de Pise pour cette généreuse armée, la fanatique religion de Florence pour l'alliance des lys qu'elle avait mis dans son drapeau, c'étaient là des trésors qu'il fallait garder à tout prix. L'arrangement était facile au passage de Charles VIII, quand il tenait son Borgia tremblant dans Rome; il pouvait assurer la liberté de Pise, en indemnisant Florence sur les États du pape. Il devait, à tout prix, étendre et fortifier la république florentine, la rendre dominante au centre de l'Italie. Dieu avait fait un miracle pour nous. Dans une grande ville de commerce, de banque, de vieille civilisation, dans cette ville de Florence qui savait tout, doutait de tout, il avait suscité au profit de la France le fait le plus inattendu, un mouvement populaire d'enthousiasme religieux. Pour elle, tout exprès, il avait fait un saint, un vrai prophète, dont les paroles s'accomplirent à la lettre, créature innocente du reste, et sans orgueil, qui n'embarrassait pas d'un grand esprit de nouveauté, se tenant, il le dit lui-même, dans les limites de Gerson. Comment expliquer l'étrange délaissement où Charles VIII avait laissé cette Florence mystique qui se donnait à lui, qui le sanctifiait malgré lui, qui s'obstinait à lui reconnaître un divin caractère? Étrange bassesse de cœur! de reculer devant ce miracle, de répudier cet enthousiasme, une telle force qui, partout où elle se montre, met un poids infini dans la balance des choses humaines!
La fidélité de Florence fut une chose inouïe. Nous lui enlevons Pise; elle persiste, reçoit le roi avec des hymnes. Toute son influence se dissout en Toscane; Lucques, Sienne, Arezzo, de petites bourgades, tout se rit de Florence. Et elle n'en est pas moins pour nous. La ligue générale de l'Italie contre le roi ne parvient pas à l'entraîner. Loin de là; c'est à ce moment que le parti français est porté par le peuple au gouvernement.
Il y avait trois partis dans Florence: «celui de la réforme et de la liberté, parti austère, populaire et mystique, qui, pour toute politique, suivait son amour de la France et les prophéties de Savonarole; celui des libertins, des sceptiques, des aristocrates, gens de plaisirs, qui s'appelaient eux-mêmes les compagnacci, les mauvais compagnons; le troisième, celui des Médicis, restait dans l'ombre et attendait le moment de profiter de la division des deux autres; parti ténébreux, équivoque, prêt à passer du blanc au noir; on l'appela celui des gris (bigi).»
L'honneur éternel de Savonarole et de son parti, c'est de n'avoir péri que par sa générosité. Les aristocrates, d'accord avec lui pour chasser les Médicis, voulaient de plus commencer contre eux et leurs nombreux amis une carrière de proscriptions, de confiscations, de vengeances lucratives. Le parti des saints refusa; Savonarole exigea l'amnistie. Dès ce jour il signa sa mort. Il avait ôté le frein de terreur qui contenait ses ennemis. Rassurés, tous s'unirent. Les bigi, les compagnacci, se réconcilièrent contre lui; la ligue universelle des princes, des prêtres et des sceptiques, des athées et des moines, se forma contre le prophète et le mena au bûcher.
Le peuple et la clémence, Florence se gouvernant elle-même et graciant ses tyrans, tel était le simple principe du gouvernement de Savonarole. L'esprit de Dieu plane ici sur un peuple, l'illumine; l'inspiration n'est plus, comme autrefois, le monopole de tel individu. Tous sont dignes de se gouverner. Mais alors tous naissent bons. Et que devient le péché originel? Que devient le christianisme? Rien n'indique que Savonarole ait senti cette opposition radicale du christianisme et de la démocratie.
Cette république d'inspiration et de sainteté, fondée sur la clémence, était désarmée d'avance et périssait, si elle n'avait un appui extérieur. Son épine, sa fatalité était l'affaire de Pise. La France devait l'en soulager par un arrangement honorable aux deux républiques. Elle devait les garder contre les Médicis, intimider, décourager ceux-ci. Elle fit justement le contraire, et mit la jeune république innocente dans la nécessité cruelle de périr ou de frapper ses ennemis. Il y a, comme l'a dit si bien Quinet (Marnix, Provinces-Unies), il y a pour chaque république un moment où ses ennemis la somment de périr au nom de son principe même, l'invitent à se tuer, pour être conséquente.
La république de Hollande n'y consentit pas. La France de 93 n'y consentit pas. Elles ne se prêtèrent point au pharisaïsme perfide qui tue la liberté pour l'honneur de la liberté.
La république florentine était appelée, en 1497, à vider cette question de vie et de mort. Envahie par les Médicis, elle eut à juger leurs amis. Mais sa situation était pire que la nôtre, son gouvernement étant celui du pardon, de l'amnistie divine. Amnistie du passé; mais pourquoi pas de l'avenir? La patience de Dieu doit être infinie, disaient les pharisiens, son indulgence inépuisable. En vous faisant gouvernement de Dieu, vous avez gracié d'avance vos meurtriers, vous avez brisé l'épée de justice.
Le peuple se montra faible, hésitant. Les citoyens, nés dans un âge de servitude déjà ancienne, marchands pour la plupart, gens timides et qui se voyaient tout seuls en Italie, sans alliés, n'avaient nulle envie de se compromettre, eux et les leurs, par une sentence de mort contre les traîtres. Ils voyaient au contraire les Médicis soutenus non-seulement par la ligue italienne, le pape, Milan, Venise, et tous les ennemis de la France, mais en réalité par la France même. Il ne fallait que gagner du temps. Si la sentence était seulement différée, on allait voir des envoyés du roi intercéder, prier et menacer, exiger qu'on épargnât les ennemis du parti français.
C'était un jugement bien grave, non sur des individus seulement, mais sur la république, sur la base du gouvernement et sur la légitimité de son principe. La république était proclamée légitime par la condamnation des traîtres; et par l'absolution des traîtres, la république était condamnée.
Les amis de Savonarole prirent leur parti. Ils violèrent, pour le salut de la liberté, une loi de liberté qu'ils avaient faite eux-mêmes et qui n'avait que trop encouragé l'ennemi. Cette loi donnait au condamné la ressource de l'appel au peuple, constituait juge en dernier ressort une masse mobile, où cent motifs de sentiment, de peur ou d'intérêt, agissent si aisément dans une affaire judiciaire. Ils firent juger la Seigneurie, arrachèrent la juste sentence, que tous avouaient juste, et que nul n'osait rendre.
Et alors, il arriva ce qui arrive toujours. L'absolution aurait fait rire; on eût méprisé le gouvernement, il eût péri sous les sifflets. La condamnation fit pleurer et crier; il y eut une comédie de soupirs et de larmes; on colporta de cour en cour cette grande douleur; on pleura chez le pape, on pleura chez le roi, on pleura à Milan. Chose énorme! En vérité, la république avait refusé de se tuer elle-même.
Une touchante harmonie se trouva établie d'elle-même entre tous les ennemis de la justice et de la morale. Où est cette sainteté? disaient les hypocrites. Où est cette prospérité tant promise, cet appui de la France? disaient les politiques. Où est la liberté? disaient les libertins. Les moines, qui voulaient être propriétaires, malgré leur vœu, étaient ravis de voir attaquer l'apôtre de la pauvreté. Les augustins spécialement le haïssaient, comme dominicain. Les dominicains mêmes n'étaient pas tous pour lui; ceux qui n'étaient pas réformés et d'étroite observance voulaient supprimer la réforme, supprimer les réformateurs. Dans cette ville de banque, il n'avait pas toujours parlé avec respect de la royauté de l'usure; la banque, le gros commerce qui languissait, par suite des événements, en renvoyaient la faute au seul Savonarole. N'était-ce pas une chose inquiétante, faite pour effrayer les propriétaires, les gens tranquilles, les honnêtes gens, de le voir traîner après lui d'église en église la foule du petit peuple, prêcher l'égalité, donner l'espoir aux pauvres? Ses invectives contre le luxe, dans une ville de commerce, n'était-ce pas un crime? Les riches n'osaient plus acheter, les ouvriers ne gagnaient plus leur vie.
Ceci touchait précisément l'écueil réel de Savonarole, la cause de son impuissance et de sa chute. Sa réforme contemplative n'arrivait à nul résultat. Il censurait l'usure, mais épargnait les usuriers. Il revenait toujours à demander la conversion volontaire des riches, qui se moquaient de lui, et la patience indéfinie du peuple, le renvoyant pour l'adoucissement de ses misères à la Jérusalem céleste. Et cependant, les riches, se serrant, ne commerçant plus, organisaient tout doucement l'asphyxie, d'où ce peuple affamé et désespéré pouvait un matin se tourner contre son faible défenseur et son malencontreux protecteur. Une violente épidémie vint s'ajouter à tant de maux. Beaucoup d'hommes s'enfuirent de Florence. Savonarole restait avec les pauvres, dans cette ville demi-déserte; sa parole, toujours ardente, tombait en vain sur un auditoire endurci par la souffrance et peu à peu hostile.
Chaque soir il rentrait, triste de n'agir plus, dans son couvent de Saint-Marc, et le diable l'y attendait avec d'étranges tentations. Le diable devenait hardi, guettant le moment où le saint allait faiblir par l'abandon du peuple. Il venait le troubler sous la figure d'un vieil ermite, qui lui disait avec douceur, d'un ton grave et sensé: «Tes révélations, mon ami, sont-elles sérieuses? Conviens donc, entre nous, que ce sont rêveries, purs effets d'imagination.»
Était-il vraiment inspiré? N'était-il qu'un coupable fou? Doute cruel pour l'homme retombé sur lui-même, abandonné et solitaire. Il pouvait toutefois se soutenir par cette pensée, que toutes ses prédictions s'étaient réalisées et se vérifiaient chaque jour.
Et c'était justement ce qui épouvantait et faisait souhaiter sa mort. Il avait averti quatre hommes, Laurent de Médicis, Charles VIII, le pape et Sforza. Et Laurent était mort, et le pape et le roi étaient frappés dans leurs enfants. À Sforza (à ce prince jusque-là si brillant, si heureux, à son orgueilleuse Béatrix d'Este) il avait prédit que sa chute était proche et qu'il mourrait dans un cachot. Cet Hérode, son Hérodiate, blessés au cœur, s'acharnèrent à sa mort, et le poursuivirent près du pape.
Mais celui-ci de même avait peur de Savonarole. Il avait dit à ceux qui l'accusaient: «Je le canoniserais plutôt.» Et il lui avait offert le chapeau de cardinal. «J'aime mieux, dit le saint, la couronne du martyre.» Le pape, d'autant plus effrayé, dit: «Il faut que ce soit un grand serviteur de Dieu... Qu'on ne m'en parle plus.»
Bien décidé à ne pas s'amender, il eût voulu ne rien entendre, et se calfeutrait les oreilles. Entre Lucrezia, sa fille, et Julia Bella, sa concubine en titre, qui trônait dans Saint-Pierre aux fêtes de l'Église, son immonde famille l'amusait de fêtes obscènes, renouvelées d'Héliogabale. Tout cela était public. Il y manquait seulement que le pape lui-même criât et proclamât ses crimes dans une confession solennelle. C'est ce qui arriva quand son second fils, César Borgia, cardinal de Valence, poignarda son aîné. Le père, suffoquant de sanglots, assemble le consistoire, et là, vaincu par la douleur, il déplore ses débordements, ses mœurs infâmes, avoue, raconte; il dit tout haut ce qu'on disait avec horreur tout bas. Il crée une commission pour réformer l'Église. Lui-même, le lendemain, ressaisi par ses femmes et par ses mignons, il retourne à sa fange, mais cette fois plus farouche, plus cruel. Il commença alors à avoir soif du sang de Savonarole, espérant que, cette voix étouffée, il ferait taire Dieu.
Celui-ci savait parfaitement qu'il lui restait bien peu à vivre, et il se hâtait d'autant plus de verser sur ce monde les dernières effusions de l'esprit qui était en lui. Il s'éleva alors aux plus sublimes hauteurs. Il faudrait citer dans sa langue. J'emprunte la traduction inspirée de l'auteur de la Foi nouvelle:
«Les prophètes vous ont annoncé, il y a cent ans, la flagellation de l'Église. Depuis cinq ans, on vous l'annonce... Eh bien, je vous le dis encore, oui, Dieu est irrité...» Là, apparaît dans son discours un tableau d'une épouvantable grandeur, dont le jugement dernier de Michel-Ange est une faible esquisse. Tous les saints et tous les prophètes viennent, chacun à son tour, prier Dieu d'envoyer la peine et le remède. Les anges, à genoux, lui disent: Frappe! frappe! Les bons sanglotent et crient: Nous n'en pouvons plus! Les orphelins, les veuves disent: Nous sommes dévorés, nous ne pouvons plus vivre... Toute l'Église triomphante dit à Christ: Tu es mort en vain!
«C'est le ciel qui combat; les saints de l'Italie, les anges, sont avec les barbares. Ce sont eux qui les ont appelés, qui ont mis la selle aux chevaux. L'Italie est toute brouillée, dit le Seigneur, elle sera vôtre cette fois. Et le Seigneur vient au-dessus des saints, des bienheureux qui se rangent en bataille, et tous sont dans les escadrons... Où vont-ils? Saint-Pierre marche en criant: À Rome! à Rome! Et saint Paul, saint Grégoire s'en vont criant: À Rome! Et derrière eux marchent le glaive, la peste, la famine. Saint Jean, saint Antonin, disent: Sus, sus, à Florence! Et la peste les suit. Saint Antoine: Sus, en Lombardie! Saint Marc: Allons vers cette ville qui s'élève au-dessus des eaux! Les saints patrons de l'Italie vont chacun dans leur ville pour la châtier, saint Benoît dans ses monastères, saint Dominique dans les siens, et saint François contre les Frères. Et tous les anges du ciel, l'épée à la main, et toute la cour céleste marchent à cette guerre.
«...Temps cruel! temps mortel!... Gare à qui vivra dans ce temps!... Temps obscur où pleuvront la tempête, le feu et la flamme!... Il y aura de tels hurlements que je ne veux pas te les dire... Tu verras tout troublé, le ciel troublé, Dieu troublé!...»
Ces prophéties terribles respirent en même temps une magnifique indifférence sur son propre sort:
«Vous me demandez quelle sera la fin de notre guerre? Si vous me le demandez en général, je dirai: La victoire. Si vous le demandez en particulier, je répondrai: Mourir ou être mis en morceaux. Ceci est notre foi, ceci est notre gain, ceci est notre récompense. Nous ne cherchons pas autre chose. Mais quand vous me verrez mort, ne vous troublez point. Tous ceux qui ont prophétisé ont souffert et sont morts. Pour que ma parole devienne une vérité pour le monde, il faut le sang d'un grand nombre. Au premier sang, il n'y aura qu'un cri, et pour un qui sera mort, Dieu en suscitera dix-sept. Et cette persécution sera bien autrement grande que celle des martyrs... Voici le trésor que j'ai à gagner avec ce peuple, voici ce qu'il a à me donner.» (Trad. d'A. Dumesnil, Collége de France, 1850.)
Est-ce à dire que la nature avait disparu dans la sainteté, que l'homme avait fini en lui? Oh! non. Si les disciples redoublaient de ferveur, il voyait la masse s'éloigner de lui, et son cœur était déchiré. On sent dans les derniers discours cette mortelle douleur, ce désespoir de ne plus être aimé. Il n'essaye nullement de le dissimuler. Nulle vanité, nulle dignité hypocrite; il y a là une naïveté tout italienne:
«Ô Dieu! tu m'as trompé pour me faire entrer dans tes voies. Je me suis fait anathème pour toi, et tu as fait de moi comme la cible pour la flèche.—Je ne te demandais rien que de n'avoir jamais à gouverner les hommes, et tu as fait tout le contraire.—Je ne me réjouissais que de la paix, et tu m'as attiré ici, sans que j'en ai eu conscience. Tu m'as fait entrer dans cette grande mer. Mais quel moyen d'aller au rivage?
«Ô ingrate Florence! J'ai fait pour toi ce que je n'ai pas voulu faire pour mes frères selon la chair. Je n'ai parlé pour eux à aucun prince, quoique les princes m'en priassent (j'en ai leurs lettres). Et pour toi, cependant, j'allai au roi de France... Que t'ai-je fait, mon peuple?... Eh bien, crucifie-moi, lapide-moi... Je souffrirai tout pour l'amour de toi.» (Prediche soprà li salmi, éd. 1539, p. 24.)
Né Lombard, Savonarole s'était fait Florentin; il avait, non sans raison, élu le peuple de Florence; il voyait, et très-justement, que ce peuple, avec tous ses vices, était l'intelligence au plus haut degré, la tête et le cerveau du monde. Perdre l'amour de Florence, c'était pour lui mourir. Il avoue sa tendresse et sa douleur avec une extrême faiblesse qui arrache les larmes: «Ô Florence! pour toi, je suis devenu fou... Hélas! Seigneur! je suis fou de ce peuple. Je vous prie de me pardonner!»