INTRODUCTION (continued 2)
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L'autre sujet de tristesse, c'est que la satire est usée. Les redites l'ont tuée.
Trois cents ans de plaisanteries sur le pape, les mœurs des moines, la gouvernante du curé, c'est de quoi lasser à la fin. Notez que les premières satires ont peut-être été les meilleures. Cette critique, extérieure et légère, bien loin de remédier au mal, l'avait corroboré plutôt, faisant diversion constante aux questions fondamentales. On discutait sur l'abus, sur le principe jamais. Telle avait été la France, d'autant moins révolutionnaire qu'elle était badine et rieuse.
De tant de rires que restait-il? Rien que l'aggravation des maux, le découragement, le désespoir du bien, l'ennui et le mal de cœur. Il semble que le jour ait baissé; le temps n'est pas noir, mais gris. Un monotone brouillard décolore la création. Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l'on bâille; qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout est prévu; on n'espère rien de ce monde. Les choses reviendront les mêmes. L'ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la perspective des jours, des années d'ennui qui suivront, pèse d'avance, dégoûte de vivre. Du cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche, l'automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans fin ni remède. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue, en la mettant toutefois sur le compte des malices du diable. Il se tient tapi dans les bois, disent les paysans bretons; à celui qui passe et garde les bêtes, il chante vêpres et tous les offices, et fait bâiller à mort.
Les efforts de fausse gaieté qu'on fait au XVe siècle, ces entreprises travaillées et préméditées pour faire rire, assombrissent encore le temps. Quoi de moins gai que ces moralités de Brandt et son Vaisseau des fous? J'aime autant les Danses des morts qu'on imprime sous toutes les formes. Faibles et plates allégories qui rappellent ennuyeusement le vertige frénétique d'un temps plus vivant du moins: les grandes danses de saint Gui, les rondes de Charles VI.
De ces belles inventions, celle qui est vraiment du temps et doit emporter le prix, c'est le baroque instrument qui simule un chœur du mauvaises basses, stupide caricature de la voix profonde des foules. Le serpent, dans une église chaque jour moins fréquentée, remplacera désormais le peuple, ou du moins diminuera le chœur trop coûteux des chantres. Douze chantres ivres ne produiraient pas un pareil mugissement. C'est la voix humaine déshumanisée et retombée à la bête, aux brutales harmonies d'un chœur d'ânes et de taureaux.
Voilà donc l'éducateur actuel du peuple. Entre l'office en latin et le catéchisme moins compris encore, il écoute le serpent. Son oreille est occupée par ces barbares mélodies. Il écoute, bouche béante, muet, distrait. De son corps, il est ici, il doit y être. Est-il sûr que son esprit ne s'envole pas hors de ces murs? Je n'en voudrais pas répondre. Je gagerais bien plutôt que cet esprit, captif et serf, n'en voltige pas moins aux champs, aux forêts. Croyez-vous donc, idiots, qu'on retienne lié dans un sac l'insaisissable lutin, l'éther de la pensée humaine?
Si vous voulez que je le dise, eh bien, non, l'homme que voici est loin, très-loin, partout ailleurs. Où est-il? Au chêne des fées, à la source où, depuis mille ans, on se réunit la nuit. Le croiriez-vous bien? Ce simple, dont la naïveté vous fait rire, il garde contre vous, mes maîtres, l'indépendante tradition des cultes que vous croyez éteints. La belle Diane des forêts, les libertés du clair de lune (puisque le jour est aux tyrans), sont chantées et fêtées le soir. Immuable au fond des sources, au crépuscule éternel des grandes forêts, réside l'Esprit des anciens jours, l'âme vivace de la contrée. Muet, mais indestructible, il voit en paix passer les dieux, ceux de Rome et d'autres qui passent. Il ne s'émeut, sachant trop bien que l'homme, dans ses inventions, n'a trouvé rien de plus pur que le cristal des sources vives, de plus ferme et de plus loyal que le cœur inviolé des chênes.
Innocente rébellion qui dure dans tout le Moyen âge. (Voir la Myth. de Grimm.) Innocente, je le répète, dans l'instinct d'un cœur simple et pur. Eh! qui ne sait que la meilleure âme de France, celle en qui renaquit la France, la sainte vierge Jeanne d'Arc, prit sa première inspiration aux marches lorraines, dans la mystérieuse clairière où se dressait, vieux de mille ans, l'arbre des fées, arbre éloquent qui lui parla de la Patrie?
Tels devaient être les effets du tout puissant retour du cœur vers la consolante mère, la Nature. Malheureusement ceux-ci ne sont point les vrais simples. Faussés, dévoyés si longtemps par l'effort bizarre d'un art insensé qui veut des enfants scolastiques, des paysans théologiens, ils n'évitent d'être idiots qu'en devenant fous. Un accès de sombre folie éclate en ce siècle; elle va gagnant par l'ennui et le désespoir. Sur la prairie des sorcières revient moins la blanche Diane que le détestable Arimane, l'aîné, le dernier des faux dieux.
§ XIII La sorcellerie[13].—Résumé.
Le bon moine allemand Sprenger, qui a écrit le Marteau des sorcières, manuel fameux de l'inquisition, se demande pourquoi il y a si peu de sorciers et tant de sorcières, pourquoi le Diable s'entend mieux avec les femmes. À cette question il trouve vingt réponses savamment sottes; c'est que la femme a perdu l'homme, c'est qu'elle a la tête légère, qu'elle a en elle (Salomon l'assure) un abîme de sensualité, etc., etc. Il y a d'autres raisons, plus simples et plus vraies peut-être.
La femme, en ce temps bizarre, idéalement adorée en remplaçant Dieu sur l'autel, est dans la réalité la victime de ce monde sur laquelle tous les maux retombent, et elle a l'enfer ici-bas. Boccace, dans sa Griselidis, ne dit qu'une histoire trop commune, la dureté insouciante de l'homme pour le pauvre cœur maternel. L'homme se résignant pieusement aux maux qui frappent la femme, il résulte de son imprévoyance une fécondité immense, balancée par une immense mortalité d'enfants. La femme, jouet misérable, toujours mère, toujours en deuil, ne concevait qu'en disant (dit Sprenger): «Le fruit soit au Diable!» Vieille à trente ou quarante ans, survivant à ses enfants, elle restait sans famille, négligée, abandonnée. Et dans sa famille même, au dur foyer du paysan, quelle place a la vieille? Le dernier des serviteurs, le petit berger, est placé plus haut. On lui envie les morceaux, on lui reproche de vivre. En tel canton de la Suisse, il faut une loi écrite pour que la mère, chez son fils, conserve sa place au feu.
Elle s'éloigne en grondant, elle rôde sur la prairie déserte, elle erre dans les froides nuits, le fiel au cœur et maudissante. Elle invoque les mauvais esprits. Et, s'ils n'existent, elle en créera. Le diable, qui est en elle, n'a pas long chemin pour venir. Elle est sa mère, sa fiancée, ne veut plus adorer que lui.
Qui eût retenu cette femme? Dieu ne lui parlait qu'en latin, en symboles incompréhensibles. Le Diable parlait par la nature, par le Monde dont il est roi; les biens et les maux d'ici-bas proclamaient assez sa puissance. Le monde! croyez-vous que celle-ci y ait renoncé? Fanée, pauvre, déguenillée, huée des enfants, elle garde une volonté violente, un infini de haines, de désirs bizarres. (Où s'arrête-t-on une fois sorti du possible et lancé dans le désir?) Mais ce qu'elle acquiert surtout, c'est une diabolique puissance d'enfanter tout ce qu'elle veut. Elle enfante la maladie dont le voisin est frappé. Elle opère l'avortement que subit la dédaigneuse qui la regarde avec dégoût. Une royauté de terreur lui revient. On ne rit plus, on n'ose plus dire la vieille. C'est Madame, on la salue. La mère lui viendra les mains pleines, tremblante pour ses enfants. Le beau jeune homme y viendra, pour que son mariage ne manque, donnera tout ce qu'elle voudra, fera ce qui lui plaira. «La sorcière, en son grenier, a montré à sa camarade quinze beaux fils en habit vert, et dit: «Choisis, ils sont à toi.»
Sprenger raconte avec effroi qu'il vit, par un temps de neige, toutes les routes étant enfoncées, une misérable population, éperdue de peur, et maléficiée de maux trop réels, qui couvraient tous les abords d'une petite ville d'Allemagne. Jamais, dit-il, vous ne vîtes d'aussi nombreux pèlerinages à Notre-Dame-de-Grâce ou à Notre-Dame-des-Ermites. Tous ces gens, par les fondrières, clochant, se traînant, tombant, s'en allaient à la sorcière, implorer leur grâce du Diable. Quels devaient être l'orgueil et l'emportement de la vieille de voir tout ce peuple à ses pieds! Elle avait alors des envies fantasques, étant si puissante, d'être belle, aimée du moins. Elle s'amusait à rendre fous les plus graves personnages. Des moines d'un couvent disaient à Sprenger: «Nous l'avons vue ensorceler trois de nos abbés tour à tour, tuer le quatrième, disant avec effronterie: Je l'ai fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de là, parce qu'ils ont mangé...» désignant le moins appétissant des philtres.
Les sorcières, comme on le voit, prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s'en vantaient plutôt, et c'est de leur bouche même que Sprenger a recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. C'est un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les divisions et subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf, très-convaincu, d'un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel terrible entre Dieu et le Diable, où Dieu permet généralement que le Diable ait l'avantage, ne voit de remède qu'à poursuivre celui-ci la flamme en main, brûlant au plus vite les corps où il élit domicile.
Sprenger n'a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens pénitentiaires, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des péchés, succédèrent les directoria pour l'inquisition de l'hérésie, qui est le plus grand péché. Mais pour la plus grande hérésie, qui est la sorcellerie, on fit des directoria ou manuels spéciaux, des Marteaux pour les sorcières. Ces manuels, constamment enrichis par le zèle des dominicains, ont atteint leur perfection dans le Malleus de Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission d'Allemagne, et resta pour un siècle au moins le guide et la lumière des tribunaux d'inquisition.
Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte qu'étant à Rome, au réfectoire où les moines hébergeaient des pèlerins, il en vit deux de Bohême; l'un jeune prêtre, l'autre son père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage. Sprenger, ému de charité, lui demande d'où vient son chagrin. C'est que son fils est possédé; avec grande peine et dépense, il l'amène à Rome, au tombeau des saints. «Ce fils, où est-il? dit le moine.—À côté de vous. À cette réponse, j'eus peur, et je me reculai. J'envisageai le jeune prêtre et je fus étonné de le voir manger d'un air si modeste et répondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parlé un peu durement à une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était sous un arbre. Sous lequel? La sorcière s'obstinait à ne pas le dire.» Sprenger, toujours par charité, se mit à mener le possédé d'église en église et de relique en relique. À chaque station, exorcisme, fureur, cris, contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait. Les diables, si communs en Allemagne, étaient rares en Italie, une vraie curiosité. En quelques jours, Rome ne parlait d'autre chose. Cette affaire, qui fit grand bruit, recommanda sans nul doute le dominicain à l'attention. Il étudia, compila tous les Malleï et autres manuels manuscrits, et devint de première force en procédure démoniaque. Son Malleus dut être fait dans les vingt ans qui séparent cette aventure de la grande mission donnée à Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484.
Il était bien nécessaire de choisir un homme adroit pour cette mission d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habileté, qui vainquît la répugnance des loyautés germaniques au ténébreux système qu'il s'agissait d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit l'Inquisition en horreur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers l'année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de frapper un coup de terreur sur les chambres de rhétorique (ou réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces rhétoriciens et, avec lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi touchée, s'irrita; la voix publique s'éleva avec violence. L'Inquisition fut conspuée, maudite, surtout en France. Le Parlement de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse, perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination de terreur.
Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté, semblait alors devenue une institution conquérante, qui dût marcher d'elle-même, pénétrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes ecclésiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition personnelle, ne s'étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. Mais la situation de ces princes, les très-grandes inquiétudes que leur donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables. Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient même vers Saltzbourg, semblaient minés en dessous. De moment en moment éclataient des révoltes de paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac de feu, qui, de place en place, se fût révélé par des jets de flamme. L'Inquisition étrangère, plus redoutée que l'allemande, arrivait ici à merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles, brûlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-être demain, auraient été insurgés. Excellente arme populaire pour dompter le peuple, admirable dérivatif. On allait détourner l'orage cette fois sur les sorciers, comme, en 1349 et dans tant d'autres occasions, on l'avait lancé sur les juifs.
Seulement il fallait un homme. L'inquisiteur qui, le premier, devant les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait être un homme d'esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle balançât, fît quelquefois oublier l'odieux de son ministère. Rome, du reste, s'est piquée toujours de choisir très-bien les hommes. Peu soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial des agents envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l'homme? D'abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme, ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes. Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c'était un sot.
«On dit, on écrit souvent que dia-bolus vient de dia, deux, et bolus, bol ou pilule, parce qu'avalant à la fois et l'âme et le corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un même morceau. Mais (dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l'étymologie grecque, diabolis signifie clausus ergastulo; ou bien, defluens (Teufel?), c'est-à-dire tombant, parce qu'il est tombé du ciel.»
D'où vient maléfice? «De maleficiendo, qui signifie malè de fide sentiendo.» Étrange étymologie, mais d'une portée très-grande. Si le maléfice est assimilé aux mauvaises opinions, tout sorcier est un hérétique, et tout douteur est un sorcier. On peut brûler comme sorciers tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait à Arras; et ce qu'on voulait peu à peu établir partout.
Voilà l'incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un autre essayerait d'éluder, d'atténuer, d'amoindrir les objections. Lui, non. Dès la première page, il montre de face, expose une à une les raisons naturelles, évidentes, qu'on a de ne pas croire aux miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: Autant d'erreurs hérétiques. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes contraires, saint Thomas, Bible, légendes, canonistes et glossateurs. Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvérise par l'autorité.
Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien! maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez osé pour user de votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne s'amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l'Église et les canonistes admettent ce motif de séparation!
Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute hérétique, le juge est lié; il sent qu'il ne doit pas broncher, que si malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanité, il lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même.
C'est partout la même méthode. Le bon sens d'abord; puis de front, de face et sans précaution, la négation du bon sens. Quelqu'un, par exemple, serait tenté de dire que, puisque l'amour est dans l'âme, il n'est pas bien nécessaire de supposer qu'il y faut l'action mystérieuse du Diable. Cela n'est-il pas spécieux? Non pas, dit Sprenger, distinguo. Celui qui fend le bois n'est pas cause de la combustion; il est seulement cause indirecte. Le fendeur de bois, c'est l'amour (voir Denis l'Aréopagite, Origène, Jean Damascène). Donc l'amour n'est que la cause indirecte de l'amour.
Voilà ce que c'est que d'étudier. Ce n'est pas une faible école qui eût fabriqué un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient les machines propres à mouler ainsi le cerveau humain. L'école de Paris était forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au Janotus de Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres qui a donné à Hutten le type des Obscuri viri, des obscurantins et ignorantins, race si prospère et si féconde.
Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la nature autant que de la raison, siége avec une foi superbe dans ses livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table de son tribunal, il a la Somme d'un côté, de l'autre le Directorium. Il n'en sort pas. À tout le reste il sourit. Ce n'est pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert le Grand assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand orage, il secoue la tête. La sauge? à d'autres! je vous prie. Pour peu qu'on ait d'expérience, on reconnaît ici la ruse de celui qui voudrait faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de l'air; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que le Malin.
J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens qu'on lui amenait. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes différents ne seraient pas plus opposées, plus étrangères l'une à l'autre, plus dépourvues de langue commune. La vieille, squelette déguenillé à l'œil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire ou des hauts déserts des Alpes: voilà les sauvages qu'on présente à l'œil terne du savantasse, au jugement du scolastique.
Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice. Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour complément et ornement du procès-verbal. Ils expliquent et content par ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger et il couche avec la sorcière. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle jouit visiblement de la terreur de l'assemblée. C'est son maître, c'est son amant. Seulement, c'est un rude maître qui la mène à force de coups. Une fois pleine et gonflée de lui, elle voudrait en vain jeter hors l'hôte terrible, en vain courir; où elle court, elle l'emporte. Comme le malade travaillé du ver solitaire, qui le sent montant, descendant, vivant en lui et malgré lui, elle s'agite parfois furieuse; lui s'en amuse d'autant plus; c'est son jouet, c'est sa toupie; et si elle flagelle le monde, c'est qu'elle est durement flagellée.
Voilà une vieille bien folle, et l'autre ne l'est pas moins. Sots? Ni l'un ni l'autre. Loin de là, ils sont affinés, subtils, entendent pousser l'herbe et voient à travers les murs. Ce qu'ils voient le mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'âne qui ombragent le bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau faire le brave, il tremble. Lui-même avoue que le prêtre, s'il n'y prend garde, en conjurant le démon, le décide parfois à changer de gîte, à passer dans le prêtre même, trouvant plus flatteur de loger dans un corps consacré à Dieu. Qui sait si ces simples diables de bergers et de sorcières n'auraient pas l'ambition d'habiter un inquisiteur? Il n'est nullement rassuré lorsque, de sa plus grosse voix, il dit à la vieille; «S'il est si puissant, ton maître, comment ne sens-je point ses atteintes?»—«Et je ne les sentais que trop, dit le pauvre homme dans son livre. Quand j'étais à Ratisbonne, que de fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre! Que de fois il enfonçait des épingles à mon bonnet! Puis c'étaient cent visions, des chiens, des singes,» etc.
La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'échappe guère qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la noircissant comme l'encre. Par exemple: «Le Diable n'agit qu'autant que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?»—Ou bien: «Nous ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir qui n'est pas libre?»
Sprenger s'en tire en disant: «Vous êtes des êtres libres (ici force textes). Vous n'êtes serfs que de votre pacte avec le Malin.»—À quoi la réponse serait trop facile: «Si Dieu permet au Malin de nous tenter de faire un pacte, il rend ce pacte possible; il en est cause,» etc.
«Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là! Sot qui dispute avec le Diable.»—Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au procès; tous sont émus, frémissants, impatients de l'exécution. De pendus, on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcière, ce sera une curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la flamme.
Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrassé. Avec son Directorium, il suffirait de trois témoins. Comment n'a-t-on pas trois témoins, surtout pour témoigner le faux? Dans toute ville médisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les témoins abondent. Au reste, le Directorium est un livre suranné, vieux d'un siècle. Au XVe siècle de lumière, tout est perfectionné. Si l'on n'a pas de témoins, il suffit de la voix publique, du cri général.
Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit un de ces scolastiques insensibles, homme de sèche abstraction. Il a un cœur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est pitoyable, plein de charité. Il a pitié de cette femme éplorée, naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l'enfant d'un regard. Il a pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du mari qui, n'étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait brûler.
Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-être; mais, avec ce bon Sprenger, il n'y a rien à espérer, trop forte est son humanité; on est brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande présence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois bonnes dames de Strasbourg qui, au même jour, à la même heure, ont été frappées de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un homme de mauvaise mine qui leur aura jeté un sort. Mandé devant l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne connaît point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié pour les dames le rendait inexorable, indigné des dénégations. Et déjà il se levait. L'homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme faisaient les plus innocents. Il obtient de parler encore, et dit: «J'ai mémoire, en effet, qu'hier, à cette heure, j'ai battu... mais qui? non des créatures baptisées, mais trois chattes qui furieusement sont venues pour me mordre aux jambes...»—Le juge, en homme pénétrant, vit alors toute l'affaire; le pauvre homme était innocent; les dames étaient certainement à tels jours transformées en chattes, et le Malin s'amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre ceux-ci et les faire passer pour sorciers.
Avec un juge moins habile, on n'eût pas deviné ceci. Mais on ne pouvait toujours avoir un tel homme. Il était bien nécessaire que, toujours sur la table de l'Inquisition, il y eût un bon guide-âne qui révélât au juge, simple et peu expérimenté, les ruses du vieil Ennemi, les moyens de les déjouer, la tactique habile et profonde dont le grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du Rhin. Dans cette vue, le Malleus, qu'on devait porter dans la poche, fut imprimé généralement dans un format rare alors, le petit in-18. Il n'eût pas été séant qu'à l'audience, embarrassé, le juge ouvrît sur la table un in-folio. Il pouvait, sans affectation, regarder du coin de l'œil, et, sous la table, fouiller son manuel de sottise.
Le Malleus, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est-à-dire que Dieu en perd; que le genre humain, sauvé par Jésus, devient la conquête du Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de légende en légende.
Que de chemin il a fait depuis les temps de l'Évangile, où il était trop heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu'à l'époque de Dante, où, théologien et juriste, il argumente avec les saints, plaide, et, pour conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'âme disputée, dit avec un rire triomphant: «Tu ne savais pas que j'étais logicien!»
Aux premiers temps du Moyen âge, il attend encore l'agonie pour prendre l'âme et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit «qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant, autrement les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fumée du Diable qui y entrent seulement.» Cette dernière lueur du bon sens disparaît au XIIe siècle. Au XIIIe, nous voyons un prieur qui craint tellement d'être pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par deux cents hommes armés.
Là commence une époque de terreurs croissantes, où l'homme se fie de moins en moins à la protection divine. Le Démon n'est plus un esprit furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres; c'est l'intrépide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme les êtres, dit Albert le Grand. Saint Thomas va bien plus loin. «Tous les changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les germes, le diable peut les imiter.» Étonnante concession, qui, dans une bouche si grave, ne va pas à moins qu'à constituer un Créateur en face du Créateur! «Mais pour ce qui peut se faire sans germe, ajoute-t-il, une métamorphose d'homme en bête, la résurrection d'un mort, le Diable ne peut les faire.» Voilà la part de Dieu petite. En propre, il n'a que le miracle, l'action rare et singulière. Mais le miracle quotidien, la vie, elle n'est plus à lui seul: le Démon, son imitateur, partage avec lui la nature.
Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas la différence de la nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des piéges tendus à l'homme?... Arrière! tout devient suspect. Des deux créations, la bonne, comme l'autre, en suspicion, est obscurcie et envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'étend sur toute vie. À juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage pas le monde, il l'a usurpé tout entier.
Les choses en sont là au temps de Sprenger. Son livre est plein des aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. Il permet, dit-il, qu'il en soit ainsi. Permettre une illusion si complète, laisser croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que permettre, c'est décider la damnation d'un monde d'âmes infortunées que rien ne défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l'aveu) le sacrement de l'autel. Étrange mortification! Ces nonnes, bien confessées, l'hostie dans la bouche, avouent qu'à ce moment même elles ressentent l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche pas prise. Et, pressées de questions, elles ajoutent, en pleurant, qu'il a le corps, parce qu'il a l'âme.
Les anciens Manichéens, les modernes Albigeois, furent accusés d'avoir cru à la puissance du Mal qui luttait à côté du Bien, et fait le Diable égal de Dieu. Mais ici il est plus qu'égal. Si Dieu, dans l'hostie, ne fait rien, le Diable paraît supérieur.
Je ne m'étonne pas du spectacle étrange qu'offre alors le monde. L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colère effrayée et pédantesque dont témoigne le Malleus, poursuivent l'insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile; on brûle, on détruit les logis vivants où il s'était établi. Le trouvant trop fort dans l'âme, on veut le chasser des corps. À quoi bon? Brûlez cette vieille, il s'établit chez la voisine; que dis-je? il se saisit parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l'exorcise, triomphant dans son juge même, chansonnant son jugement et riant de cette lutte des feux grossiers contre un esprit.
Les dominicains, aux expédients, conseillaient pourtant d'essayer l'intercession de la Vierge, la répétition continuelle de l'Ave Maria. Toutefois Sprenger avoue que ce remède est éphémère. On peut être pris entre deux Ave. De là l'invention du Rosaire, le chapelet des Ave par lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment pendant que l'esprit est ailleurs. Des populations entières adoptent ce premier essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le monde, et dont ses Exercitia sont l'ingénieux rudiment.
La scolastique avait fini par la machine à penser. La religion semblait finir par les machines à prier.
§ XIV Résumé de l'introduction.
Pourquoi la Renaissance arrive-t-elle trois cents ans trop tard? Pourquoi le Moyen âge vit-il trois siècles après sa mort?
Son terrorisme, sa police, ses bûchers, n'auraient pas suffi. L'esprit humain eût tout brisé. L'École le sauva, la création d'un grand peuple de raisonneurs contre la Raison.
Le néant fut fécond, créa.
De la philosophie proscrite naquit l'infinie légion des ergoteurs, la dispute sérieuse, acharnée, du vide et du rien.
De la religion étouffée naquit le monde béat des mystiques raisonnables, l'art de délirer sagement.
De la proscription de la nature et des sciences sortirent en foule les fripons et les dupes, qui lurent aux astres et firent de l'or.
Immense armée des fils d'Éole, nés du vent et gonflés de mots. Ils soufflèrent. À leur souffle, une Babel de mensonges et de billevesées, un solide brouillard, magiquement épaissi, où la raison ne mordait pas, s'éleva dans les airs. L'humanité s'assit au pied, morne, silencieuse, renonçant à la Vérité.
Si du moins, au défaut du Vrai, on pouvait atteindre le Juste? Le roi l'oppose au pape. Grand bruit, grand combat de nos dieux. Et tout cela pour rien. Les deux incarnations s'entendent, et toute liberté est désespérée. On tombe plus bas qu'auparavant. Les communes ont péri. La bourgeoisie est née, avec la petite prudence.
Les masses ainsi amorties, que pourront les grandes âmes? Des apparitions surhumaines, à réveiller les morts, vont venir, et ne feront rien. Ils voient passer Jeanne d'Arc, et disent: «Quelle est cette fille?»
Dante a bâti sa cathédrale, et Brunelleschi calcule Santa Maria del Fiore. Mais on ne goûte que Boccace. L'orfévrerie domine l'architecture. La vieille église gothique, in extremis, s'entoure de petits ornements, frisures, guipures, etc., elle s'attife et se fait jolie.
La persévérante culture du faux, continuée tant de siècles, l'attention soutenue d'aplatir la cervelle humaine, a porté ses fruits. À la nature proscrite a succédé l'anti-nature, d'où spontanément naît le monstre, sous deux faces, monstre de fausse science, monstre de perverse ignorance. Le scolastique et le berger, l'inquisiteur et la sorcière, offrent deux peuples opposés. Toutefois les uns et les autres, les sots en hermine, les fous en haillons, ont au fond la même foi, la foi au Mal, comme maître et prince de ce monde. Les sots, terrifiés du triomphe du Diable, brûlent les fous pour protéger Dieu.
C'est bien là le fonds des ténèbres. Et il se passe un demi-siècle sans que l'imprimerie y ramène un peu de lumière. La grande encyclopédie juive, publiée dans sa discordance de siècles, d'écoles et de doctrines, embrouille d'abord et complique les perplexités de l'esprit humain. La prise de Constantinople, la Grèce réfugiée, n'aident guère; les manuscrits qui arrivent cherchent des lecteurs sérieux; les principaux ne seront imprimés qu'au siècle suivant.
Ainsi, grandes découvertes, machines, moyens matériels, secours fortuits, tout est encore inutile. À la mort de Louis XI et dans les premières années qui suivent, rien ne permet de prévoir l'approche d'un jour nouveau.
Tout l'honneur en sera à l'âme, à la volonté héroïque. Un grand mouvement va se faire, de guerre et d'événements, d'agitations confuses, de vague inspiration. Ces avertissements obscurs, sortis des foules, mais peu entendus d'elles, quelqu'un (Colomb, Copernic ou Luther) les prendra pour lui seul, se lèvera, répondra: «Me voici!»