LIVRE VII Perspectives d’avenir
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CHAPITRE PREMIER Quelques conséquences de la guerre.
La guerre européenne ouvre une de ces grandes périodes de l’histoire où, comme à l’époque de la Réforme et de la Révolution, les peuples changent leurs conceptions de la vie, leur idéal et aussi leurs élites.
C’est au lendemain de la paix que se dérouleront les plus importantes répercussions de la guerre. Elle se prolongera dans des luttes économiques, industrielles et sociales qui transformeront l’avenir des peuples.
Les conséquences matérielles du conflit européen seront moins importantes peut-être que les transformations mentales qu’il aura engendrées. Les changements du monde extérieur façonnent rapidement un nouveau monde intérieur.
L’Europe ne verra sans doute pas ses frontières géographiques très modifiées par la guerre, mais ses frontières psychologiques se trouveront changées.
Les guerres renversent toute l’échelle des valeurs morales. L’acte sévèrement réprimé comme crime en temps ordinaire devient vertu et gloire dans le combat. L’intérêt individuel s’efface. La vie humaine n’a plus qu’une importance collective.
La démonstration expérimentale que la domination militaire d’un peuple étranger constitue une opération coûteuse, improductive et par conséquent inutile, épargnera peut-être au monde de nouveaux carnages.
On a justement remarqué que les grands génies apparurent souvent pendant les périodes de guerre. Le siècle qui vit naître Raphaël, Michel-Ange, Galilée, Copernic est celui où le monde se trouva le plus ravagé par des luttes féroces. C’est dans la vie des camps que Descartes composa sa Méthode. La guerre semblerait donc constituer un stimulant de toutes les énergies. Une foule de progrès scientifiques et industriels n’eussent probablement pas été réalisés sans le conflit actuel.
Les guerres exaltent ou dépriment un peuple suivant son état mental quand elle éclate. La guerre de 1870 déprima considérablement la France. La lutte actuelle réveilla au contraire ses activités endormies.
L’Allemagne, en croyant s’assurer de nouveaux débouchés, ne réussit qu’a perdre ceux qu’elle possédait, surtout en Orient. Le Japon sera sans doute le principal bénéficiaire de la guerre européenne.
Que trouve à son foyer, quand ses blessures l’y ramènent, le soldat allemand qui rêvait d’une abondance illimitée créée par les richesses conquises ? La menace d’impôts nécessitant un écrasant labeur et une pauvreté sans espoir. Ces constatations faites par quelques millions d’hommes modifieront peut-être leurs idées sur les avantages des guerres.
Les faits seuls pouvaient enseigner au peuple allemand ce que valaient les théories de ses philosophes.
Ruines économiques, clientèle disparue, relations commerciales rompues représentent la contrepartie des stériles victoires de l’Allemagne. Toutes les statistiques montrent que la « Mittel Europa », même parfaitement organisée, ne peut pas remplacer le commerce avec les autres pays. Devant le bloc économique de l’Europe centrale se dressera le bloc beaucoup plus fort des autres puissances.
Les conséquences immédiates de la guerre seront fort tangibles : rareté de la main-d’œuvre et des matières premières, élévation des charges fiscales, nécessité d’accroître la production avec des ressources amoindries. En dehors de ces phénomènes visibles, surgiront des conséquences lointaines comprenant trop de possibilités pour être connaissables aujourd’hui.
Un statisticien allemand évalue comme il suit le coût de la guerre européenne pendant les trois premières années : dépenses en argent 430 milliards, hommes tués 7 millions, estropiés 5 millions. Il serait difficile de découvrir ce que les auteurs de tels cataclysmes pouvaient y gagner.
Sans parler de pays comme la Russie où la banque, l’industrie et le commerce étaient entièrement germanisés, l’infiltration de l’Allemagne s’étendait rapidement partout. La guerre seule pouvait révéler le danger que l’empire allemand faisait courir à l’univers.
L’agriculture prendra sans doute après la guerre une importance supérieure à celle de l’industrie. Les disponibilités de tous les peuples en céréales et en viande ayant été épuisées par les immenses armées qu’il fallait nourrir, ils chercheront vainement à se ravitailler au dehors. Une élévation énorme des prix en résultera jusqu’à ce que de nouvelles ressources alimentaires aient été créées. L’exploitation agricole des territoires et des colonies deviendra forcément la principale préoccupation des peuples.
Dans certains pays, l’Angleterre notamment, l’industrie agricole était de plus en plus reléguée au dernier plan. La menace de disette créée par les torpillages la fit rapidement passer au premier rang. Il en sera de même dans tous les pays aspirant à conserver leur autonomie.
Se reporter à un demi-siècle en arrière suffit pour voir qu’avec une agriculture prospère et une industrie moyenne un peuple peut mener une vie beaucoup plus heureuse que celle résultant du développement exagéré de ses usines. Une conséquence utile de la guerre sera sans doute de faire abandonner un peu l’usine pour la terre.
Ce sera surtout pendant la paix que la population civile sentira le poids de la guerre.
L’appauvrissement des classes moyennes, conséquence de la guerre, ôtera aux pays un grand élément de stabilité.
La France sortira évidemment de cette guerre épuisée d’hommes et d’argent, mais dégagée peut-être des illusions politiques et sociales qui eussent fini par engendrer une irrémédiable décadence.
La guerre aura été une grande destructrice de toutes les routines : routines militaires, routines industrielles, routines mentales surtout.
CHAPITRE II Les futures menaces de la politique.
De nouvelles croyances politiques se créeront nécessairement après la guerre chez les hommes nouveaux, mais, se heurtant à des conceptions trop anciennes pour être déracinées facilement, il en résultera de violents conflits.
Les problèmes créés par la paix se trouveront aussi chargés d’imprévu que ceux soulevés par la guerre. Il serait désespérant que les politiciens seuls soient appelés à les résoudre.
Il faut dès à présent songer qu’au lendemain de la guerre la France pourra se trouver sans matières premières, sans industries, sans fret, sans charbon, avec des impôts triplés et beaucoup de villes à rebâtir. Confier à des théoriciens politiques et non à des industriels, des agriculteurs et des commerçants la direction du pays, serait engendrer la ruine et l’anarchie.
L’esprit critique et l’esprit dogmatique resteront toujours trop incompatibles pour n’être pas perpétuellement en lutte. Le premier appartient à la sphère du rationnel, le second à celle du mystique et de l’affectif.
L’esprit dogmatique croit et ne raisonne pas. Il ne règne pas seulement dans les religions, mais aussi dans les institutions sociales et militaires.
Le jacobinisme, le protectionnisme et le socialisme mis au service de l’étatisme pourront constituer après la guerre des fléaux aussi funestes que l’invasion germanique. Contraintes, inquisitions, réquisitions, taxations deviendraient alors les principaux moyens de gouvernement.
Dans un pays où les partis politiques sont intolérants la centralisation administrative restera longtemps nécessaire. La décentralisation industrielle et financière semble seule possible.
La plus grande difficulté des futurs gouvernements sera d’équilibrer les intérêts souvent contraires des divers groupements sociaux de façon qu’ils ne se nuisent pas réciproquement et respectent l’intérêt général.
CHAPITRE III Le droit et la force.
L’histoire philosophique du droit peut être divisée en trois phases successives : 1o Le droit biologique. Régissant la vie du monde animal et les rapports de l’homme avec les animaux, il a pour unique règle la loi du plus fort. 2o Le droit à l’intérieur des sociétés. Il est caractérisé par la domination de l’être collectif sur l’être individuel dans l’intérêt commun. 3o Le droit à l’extérieur des sociétés ou droit international. Constitué uniquement jusqu’ici par la domination de la force, il se développera seulement lorsque les intérêts communs des peuples lui auront créé des sanctions.
Au sein d’une société, le droit prime la force. Dans les rapports entre sociétés différentes, c’est au contraire le droit qui est primé par la force.
Pour les peuples de mentalité purement militaire, le droit de faire une chose représente simplement le pouvoir d’accomplir cette chose. Le Peau-Rouge scalpant ses prisonniers, le cannibale les dévorant, le Germain pillant et massacrant, affirment avoir le droit de commettre ces actes puisqu’ils en ont le pouvoir. Le canon est le seul argument efficace contre de telles conception.
Le droit de détruire les animaux a pour seul fondement la force résultant de notre intelligence. C’est en vertu du même principe que les philosophes allemands attribuent aux races humaines supérieures le droit d’anéantir les plus faibles. Toutes les civilisations seraient alors menacées de destruction par le groupe humain momentanément le plus fort et les peuples retourneraient à la barbarie de la préhistoire.
Dégagées de leur contenu métaphysique, les définitions du droit se ramènent à celle du Digeste de Justinien : « ce qui dans chaque pays est utile à tous ou au plus grand nombre. » L’utilité serait donc le seul fondement du droit, mais, cette utilité variant suivant les pays, on ne saurait parler de droit universel.
Les progrès des mœurs ont fini par créer certains principes qu’admettent toutes les nations civilisées et dont la violation soulève l’indignation universelle. Les peuples envisagent la défense de tels principes quand ils déclarent combattre pour le droit.
Dans les relations entre individus d’une même société, le gendarme est le soutien nécessaire du droit. Dans les relations entre peuples, le canon seul a pu jusqu’ici remplacer le gendarme.
Le droit est fils de nécessités sociales. Les lois ne peuvent être codifiées utilement que déjà stabilisées par la coutume.
Les codes n’ont de valeur que fixés dans les âmes. Sans autres soutiens que le châtiment ils resteraient sans force.
Le droit civil ne représenta d’abord qu’une extension du droit religieux. Les volontés divines se complétèrent plus tard par celles des rois et beaucoup plus tard encore par celles des collectivités. Pour certains peuples, comme les Musulmans, n’ayant pas séparé le droit civil du droit religieux, une loi non soutenue par la religion est sans prestige. Nos colonisateurs l’oublient quelquefois.
Le droit de conquête, survivance des idées antiques, et le droit à l’indépendance, conception moderne des peuples, étant absolument inconciliables, les guerres entre l’Allemagne et le reste du monde se répéteront jusqu’à la disparition complète d’un de ces principes.
L’alliance d’un État faible avec un État fort n’a d’autre résultat possible pour l’État faible que son vasselage si l’État fort est vainqueur, et sa ruine si l’État fort est vaincu. La Turquie n’a retiré de son alliance avec l’Allemagne que la perte de l’Arabie, de l’Arménie, de la Mésopotamie, de la Syrie et une ruine financière complète.
Le droit qui veut être respecté a pour compagne nécessaire la force.
La force n’opprime jamais l’idée pendant longtemps, parce qu’une idée opprimée devient vite génératrice de force.
Les psychologues allemands enseignent que le succès entraîne une aveugle approbation et qu’aux yeux des peuples la cause triomphante a toujours le droit pour elle. Ils ont dû cependant constater que ce fut justement quand l’Allemagne était victorieuse que les neutres se dressèrent contre elle.
L’abus d’une force finit par créer la destruction de cette force. Les violences et les crimes passés sont alors expiés par les fils qui gémissent longtemps sous le lourd fardeau des iniquités de leurs pères.
Rarement, au cours de l’histoire, la valeur d’un système philosophique put être expérimentalement jugée comme le fut pendant la guerre la thèse germanique conférant aux peuples forts le droit d’asservir les peuples faibles.
Asservir n’est pas conquérir.
La force n’ayant que des armes matérielles pour soutien finit par devenir aussi impuissante que le droit sans force.
Le droit établi sur la violence peut s’imposer quelque temps, mais ne saurait durer. Il devient bientôt créateur de coalitions lui opposant un droit plus fort. La naissance de ces coalitions est une loi constante de l’histoire. On les vit se former après toutes les tentatives de domination européenne, sous Charles-Quint, Louis XIV et Napoléon.
Un grand progrès pour les peuples fut d’organiser contre la force individuelle une force sociale plus puissante. Le principal progrès social de l’avenir, progrès lointain encore, sera de substituer à la force agressive d’un seul peuple la force collective de tous les autres.
L’incendie des cathédrales, des bibliothèques et des œuvres d’art, les massacres systématiques, les déportations d’esclaves, représentent un recul de la civilisation qui, en se prolongeant, pourrait devenir définitif et priver les peuples de toutes les conquêtes morales élaborées par des siècles d’efforts.
Au point de vue du succès militaire, il semble avantageux d’être délesté de générosité, d’humanité, d’équité, et de respect des engagements, mais l’avantage n’est durable qu’à la condition qu’on reste indéfiniment le plus fort. Or, il n’est pas d’exemple dans l’histoire de peuples restés toujours les plus forts.
Les peuples faibles ont facilement des scrupules. Les peuples forts n’en ont pas.
Les conquérants divinisent la violence tant qu’ils demeurent les plus forts. Devenus les plus faibles, ils s’empressent de la maudire.
Il a fallu aux juristes de la Haye une dose singulière d’illusions pour croire possible l’établissement d’un code dénué de sanctions. L’histoire ne connut jamais semblable code ni religieux ni civil.
Empêcher la violence de rester la loi définitive des relations entre peuples constituera peut-être le plus difficile problème de l’avenir. Aucun progrès de la civilisation ne sera cependant possible s’il n’est résolu.
La civilisation devra réaliser encore bien des progrès avant que les droits des peuples puissent avoir d’autres soutiens que le nombre de leurs soldats.
Le rôle de la justice sociale est d’empêcher par la menace de sanctions la violation des règles nécessaires à la vie d’une société. Le rôle futur de la justice internationale sera le même quand il deviendra possible de lui découvrir des sanctions. Cette possibilité n’apparaît pas encore.
La méfiance générale contre les peuples violant leurs engagements et les lois de l’humanité sera sans doute le germe des sanctions nécessaires à la création d’un code international.
Qu’elle soit d’ordre moral ou matériel, représentée par la puissance des codes, des idées, des religions ou des armes, la force restera nécessairement souveraine du monde. Un des plus importants progrès de la civilisation serait de substituer les forces morales à la force armée.
Les civilisations se bâtissent avec des idées, mais ne se défendent encore qu’avec des canons.
CHAPITRE IV Les réformes et les lois.
Il faut de longues années de voyages et d’observations pour comprendre que les véritables réformes ne se font pas avec des lois.
Science et politique ne sauraient avoir les mêmes méthodes. La première est surtout préoccupée du général, la seconde du particulier. Étudiant des choses fixes ou artificiellement fixées, la science établit facilement les lois qui régissent les éléments des choses. La politique se trouve au contraire en présence d’êtres vivants et mobiles aux réactions souvent imprévues.
La valeur des institutions dépend uniquement de la façon dont elles sont appliquées. Aucune ne possède une souveraine vertu.
Une réforme politique ou sociale est rarement utile quand elle ne succède pas à une transformation mentale.
Les lois ne sont efficaces qu’à la condition de suivre les coutumes sans chercher à les précéder. Leur rôle est de sanctionner des usages et non de les créer.
Une réforme n’est durable que si elle représente l’addition de petites réformes successives.
Les lois et les règlements deviennent nuisibles quand, au lieu de traduire des nécessités d’intérêt général, ils ont simplement pour but de satisfaire les exigences d’un parti.
Les lois cessent d’être justes quand elles s’appliquent à des êtres de mentalité inégale. Régir une colonie avec des codes européens sous prétexte d’assimilation constitue une dangereuse utopie.
Un règlement n’est compris et respecté que formulé en termes brefs et clairs. Un long règlement est nécessairement mauvais parce qu’on ne peut en retenir toutes les parties.
Une des forces de l’Allemagne est d’avoir su, grâce à sa militarisation, faire observer les règlements et les lois alors qu’ils sont peu respectés chez les peuples latins.
Ébranler le respect d’une seule loi c’est ébranler la force de toutes les autres. Les décrets moratoires du début de la guerre fournissant des prétextes pour se soustraire à de formels engagements ont porté à l’armature sociale un coup dont elle ne se remettra que lentement.
Un véritable progrès après la guerre ne serait pas d’édicter de nouvelles lois, mais d’en supprimer un grand nombre.
La guerre n’aura pas été sans utilité si elle nous fait découvrir qu’au lieu de réclamer sans cesse des réformes à l’État c’est nous-mêmes qu’il faudrait réformer.
Pas de force durable chez un peuple avec l’instabilité des lois, des institutions, des idées et des doctrines.
On ne fait pas le droit, il se fait. Cette brève formule contient toute son histoire.
CHAPITRE V La future interdépendance des peuples.
L’élévation générale du prix de la vie pendant la guerre et la privation, dans chaque pays, d’une foule de produits ont expérimentalement prouvé l’interdépendance industrielle, commerciale et financière des peuples. Les économistes la signalaient déjà, mais sans avoir jamais convaincu personne.
On peut donner comme exemples de l’interdépendance des peuples, le fait qu’avant la guerre la métallurgie française de l’Est se procurait son charbon en Westphalie et lui donnait en échange des minerais de fer. Les métallurgistes français ne pouvaient pas plus se passer du charbon allemand que les métallurgistes allemands des minerais français.
L’interdépendance des peuples s’est manifestée même pendant la guerre. Le coton nécessaire à la fabrication des explosifs venait des États-Unis, les nitrates utilisés en agriculture du Chili. Les pyrites indispensables dans la préparation de l’acide sulfurique, base de certaines munitions, venaient d’Espagne et de Norvège.
Malgré les avantages certains du libre-échange et la probabilité de son futur triomphe, la guerre aura donné une grande force au protectionnisme. Elle a, en effet, montré aux peuples la nécessité de produire le plus possible sur leur sol les matières dont ils ont besoin pour se rendre indépendants.
Malgré les indestructibles divergences de structure mentale qui les séparent, les peuples sont condamnés à des relations commerciales de plus en plus étroites. Ils continueront à se haïr, mais ne pourront éviter d’échanger les produits différents que chacun obtient suivant ses capacités, son sol et son climat.
On peut raisonnablement espérer qu’après des luttes sauvages ayant détruit des millions d’hommes, dévasté d’antiques cités, ruiné de puissants empires, les philosophes allemands découvriront que, par suite de l’interdépendance des nations, un peuple industriel s’enrichit plus en exportant ses produits qu’en détruisant ses clients et leurs richesses à coups de canon.
Quand l’Europe obtiendra une paix prolongée, ce ne sera pas la force du droit ni des conventions internationales qui la maintiendront, mais la démonstration définitive de l’interdépendance économique des peuples.
Supérieure à toutes les volontés, l’interdépendance des peuples pourra provoquer une transformation profonde des idées qui mènent encore les nations et leurs maîtres.
CHAPITRE VI La militarisation de l’Univers.
Depuis l’origine des âges, la condition nécessaire de la vie fut toujours l’aptitude à se défendre. L’être désarmé est rapidement écrasé.
Les nécessités se subissent et ne se discutent pas. Bien qu’incompatible avec les progrès de la civilisation, le militarisme semble pourtant le seul moyen de défense connu contre les menaces d’États puissamment armés. Avant de songer à progresser, les peuples doivent éviter d’être asservis.
La militarisation du monde civilisé et toutes les régressions qui en seront la suite deviendront peut-être les caractéristiques du siècle actuel.
Après avoir été successivement à base religieuse, à base militaire, à base juridique, puis à base économique, les sociétés semblent retourner à l’état purement militaire.
Le besoin d’expansion et de domination se développe fatalement chez les peuples dont le pouvoir militaire grandit. Leurs armements étant fort coûteux, ils essayent d’en tirer profit.
Les armements du temps de paix constituent une prime d’assurance contre les attaques extérieures, mais le développement du matériel de guerre rendra cette prime si ruineuse que peu de peuples seront capables de la supporter.
Chez les nations très militarisées il n’existe d’autre droit que la volonté des chefs. La célèbre affaire de Saverne, où l’on vit un colonel prussien faire jeter dans une cave des civils dont la physionomie lui avait déplu, constitue un mémorable exemple de la mentalité créée par la substitution du droit militaire au droit civil.
Un des plus difficiles problèmes de l’avenir sera de superposer aux civilisations raffinées un militarisme rigide, contraire au développement de l’intelligence, mais indispensable au maintien de l’indépendance.
Si, pour se protéger contre le militarisme allemand, tous les peuples de l’univers sont obligés de se militariser, l’individualisme disparaîtra forcément, même au sein des nations où il était le plus développé.
L’exagération des armements, créatrice de la puissance d’un peuple, finit par entraîner sa ruine. Les empires fondés uniquement sur le militarisme succombent par le militarisme. La décadence de l’empire romain commença dès qu’il n’eut plus que des forces militaires pour soutien.
Quand les méthodes d’armement d’un peuple présentent une évidente supériorité, les autres nations sont bien obligées de les adopter, sous peine de se voir asservies. Malgré son horreur du germanisme, l’Europe est menacée d’en subir les principes militaires avec toutes les servitudes politiques qu’ils entraînent.
Supposons le militarisme allemand détruit. Comment l’empêcher de renaître, sinon en lui opposant un militarisme plus fort. Une militarisation universelle sera donc nécessaire pour démilitariser un seul peuple.
L’Europe ne pourra éviter le militarisme que par suite d’une transformation profonde dans la mentalité du peuple germanique. Possible pour l’avenir, cette transformation est bien improbable aujourd’hui.
Tant que les conceptions militaristes de l’Allemagne n’auront pas été transformées, les peuples obtiendront des armistices, mais non une paix durable.
On parle souvent d’une société des nations, mais, comme l’a déclaré un premier ministre au Parlement, cette société ne pourra être constituée que par les nations en armes. Or il est peu probable que des peuples bien armés restent longtemps pacifiques. Ce n’est pas du moins ce qu’enseignent la psychologie et l’histoire.
CHAPITRE VII L’évolution industrielle des guerres modernes.
Le fondeur de canons est devenu le grand arbitre des temps nouveaux. Les maîtres du monde ne pourraient rien sans lui.
Les guerres modernes sont des guerres d’industriels beaucoup plus que de généraux. Le génie de César et celui de Napoléon resteraient impuissants contre un adversaire possédant un nombre illimité de canons.
Les effectifs ont joué un rôle important, mais non essentiel, dans la guerre actuelle. Les moyens de destruction mécaniques exercèrent une action prépondérante appelée à le devenir davantage encore avec les progrès de l’industrie. Dans l’avenir, ce ne seront pas sans doute les pays les plus peuplés, mais possédant le plus d’engins de destruction, qui acquerront la prédominance militaire.
Les philosophes qui voudront montrer avec quelles difficultés s’établissent certaines vérités élémentaires rappelleront qu’il fallut de longs mois d’observation et la perte de plusieurs centaines de milliers d’hommes pour faire comprendre le rôle des tranchées, des fils de fer et des canons à longue portée.
La guerre s’est faite avec des éléments dont aucun n’était connu de nos généraux : sous-marins, tranchées, fils de fer, avions et canons lourds.
La tranchée constitue une forteresse mobile déplacée à volonté quand elle est prise ou détruite.
La tranchée moderne a rendu impossibles les batailles décisives d’autrefois comme celles d’Actium, d’Iéna et de Waterloo qui fixaient en une journée le sort d’un pays. Quoique très longues et très meurtrières les guerres actuelles restent cependant toujours indécises.
Primitivement dédaignée des chefs militaires, l’artillerie lourde finit par être considérée comme le grand facteur des batailles. Son efficacité, cependant, est limitée, puisque les Allemands ne réussirent pas à s’emparer de Verdun.
Les difficultés de l’offensive moderne et la fréquente impossibilité de percer des lignes de tranchées sont mises en évidence par les statistiques affirmant que la destruction d’un mètre de tranchées coûte 30 000 francs, 3 tonnes d’acier et quatre à cinq jours de travail, alors que le travail d’un jour suffit pour refaire une tranchée de mêmes dimensions.
La guerre a prouvé une fois encore qu’un procédé de destruction quelconque engendre immédiatement la création des moyens de s’en protéger. Obusiers de 420, zeppelins, gaz asphyxiants, etc., ont vu bientôt leurs effets plus ou moins annulés. Le sous-marin lui-même ne saurait échapper longtemps à cette loi. Un agent de destruction vraiment invincible devrait posséder des effets assez instantanés pour anéantir les armées et les villes avant qu’elles aient le temps de se défendre.
Quand l’évolution industrielle des guerres aura pris tout son développement un nombre immense d’engins destructeurs sera facilement manié par un petit groupe de spécialistes exercés. La machine à tuer remplacera alors le guerrier comme la houille a remplacé l’esclave.
CHAPITRE VIII Possibilités d’avenir
Dans les temps troublés le domaine de l’imprévisible enveloppe tellement celui du possible que la pensée recule devant les obscurités de l’avenir. Elle seule cependant est capable d’éclairer un peu la route où les peuples doivent s’engager.
Les enseignements du passé ne suffisent plus à guider les peuples sur des routes inconnues. Obligés d’agir comme ils n’avaient jamais agi, leurs pensées s’orienteront vers des principes directeurs nouveaux créés par les nécessités nouvelles.
Bien qu’il soit contenu dans le présent, l’avenir n’y est perceptible que sous forme de possibilités.
Les prévisions fondées sur des appréciations d’intérêts peuvent être rationnelles, il est rare cependant qu’elles soient justes. Les passions et les influences mystiques sont des mobiles de la vie des peuples devant lesquels toutes les considérations d’intérêts s’évanouissent.
Nos visions d’avenir sont surtout des visions d’espérances sans parenté nécessaire avec la réalité. On ne saurait les dédaigner, puisqu’elles furent de puissants mobiles d’action. Une humanité privée d’espérance aurait bien de la peine à vivre.
En raisonnant de l’avenir d’après le passé et en se rappelant la persistance des idées d’origine mystique, on peut craindre pour l’Europe une nouvelle guerre de Trente Ans interrompue seulement par des paix incertaines. Le conflit aurait même des chances de durer davantage si la mentalité allemande ne change pas. Les défaites n’empêchèrent point en effet les Croisades et les guerres de religion de se renouveler aussi longtemps que persistèrent les illusions mystiques leur ayant donné naissance.
A mesure que la civilisation se développe, elle fait surgir des conflits de plus en plus menaçants. Si toutes les aspirations hégémoniques : allemandes, russes, balkaniques, japonaises, etc., qui grandissait, entrent en lutte, l’ère de la paix sera close pour longtemps.
Il est impossible de pronostiquer l’issue des guerres modernes d’après les règles applicables aux anciennes luttes. Une ou deux batailles perdues décidaient jadis du sort d’un peuple, les armées battues ne se remplaçant pas. La perte de quelques centaines de milliers d’hommes ne saurait entraîner aujourd’hui de solution décisive, en raison des moyens de défense actuelle et de la facilité de remplacer les combattants.
Un des principaux enseignements des guerres nouvelles et qui peut-être empêchera leur répétition trop fréquente est que, dans une lutte mettant aux prises des millions d’hommes, la défaite complète et définitive de l’un des adversaires semble impossible. On détruit une armée, on n’anéantit pas un peuple.
Pour évaluer la durée possible d’une guerre, il faut considérer le but réel que les belligérants poursuivent. L’enjeu principal de la guerre européenne est en réalité Anvers et surtout Constantinople, clef commerciale de la Méditerranée, de l’Égypte et des routes de l’Inde. Posséder l’antique cité c’est tenir en vasselage économique une partie de l’Europe.
Les réflexions les plus justes sur la nécessité, pour la France, d’éviter une paix incertaine furent formulées par un de nos ennemis, le prince de Hohenlohe : « La France, disait-il, combattra coûte que coûte jusqu’au bout ; le peuple français sent nettement qu’il y va de son existence. Il sait qu’il ne retrouvera jamais plus, à côté de lui, d’aussi nombreux et d’aussi puissants alliés ; il sait que s’il ne sort pas vainqueur de la lutte terrible actuellement engagée, toutes ses chances de victoire auront à jamais disparu. »
On pourrait espérer que le souvenir des dévastations et des haines engendrées par le conflit mondial empêchera pendant longtemps le retour des guerres si l’on ne savait combien est courte la mémoire des peuples.
La destruction de merveilleuses cités par des hordes incapables de dominer leur férocité ancestrale permet de redouter l’anéantissement futur des chefs-d’œuvre épargnés par les siècles. L’avenir nous réserve peut-être un monde où toutes les œuvres d’art détruites seront remplacées par des usines, des casernes et des tranchées. Les peuples civilisés regretteraient alors d’avoir trop vécu.
Les batailles de l’avenir, probablement aériennes, auront pour but principal l’incendie des cités et l’extermination de leurs habitants par de petites équipes d’ingénieurs. La destruction systématique de la population civile remplacera sans doute alors celle de la population armée.
Un diplomate allemand affirmait qu’avec les progrès rapides des moyens de destruction la prochaine guerre amènera l’anéantissement de la race blanche. Sa disparition complète paraît douteuse, mais il est possible que si de telles luttes se répétaient, le sceptre de la prospérité passe entre les mains des nations de l’Extrême-Orient.
Les peuples auront été tellement habitués par les formes nouvelles de la guerre à la mainmise de l’État sur la vie nationale, la liberté, la fortune et l’existence des citoyens, qu’on peut se demander si ce retour à l’antique servage ne deviendra pas la loi future du monde. Les notions de droit individuel et de liberté s’évanouiraient alors au point de n’être même plus comprises.
Un des plus importants personnages de l’empire allemand demandait que, pour reconstituer les richesses perdues, l’état obligeât tous les citoyens à exercer un métier manuel. La fabrication des objets de luxe serait interdite, des impôts écrasants appliqués aux personnes prétendant conserver de tels objets, les tableaux notamment. Si ces projets se réalisaient, l’Allemagne deviendrait une gigantesque usine où, sous le bâton de caporaux rigides, la masse des citoyens fabriquerait des articles d’exportation et des canons, en échange d’une ration modeste de bière et de choucroute. Il faut une mentalité bien spéciale pour proposer comme idéal de vie un tel enfer.
La vie dans la caserne ou l’usine en attendant la mort sur les champs de bataille serait-elle vraiment l’aboutissement de tant de siècles de civilisation et d’efforts ? Autant vaudrait alors revenir à l’âge des cavernes. L’homme y vivait dans les dangers sans doute, mais il jouissait au moins de quelque liberté.
La seule chance possible d’une paix prolongée ne se trouvera ni dans une alliance des peuples, ces alliances étant incertaines, ni dans la démonstration de l’interdépendance industrielle des nations, la foi mystique dominant tous les intérêts, mais seulement dans la substitution chez le peuple allemand d’une philosophie nouvelle à l’ancien idéal mystique d’hégémonie. De telles transformations sont toujours très lentes.
Il semble peu probable que l’Europe puisse espérer revoir de longtemps une ère de liberté. En dehors même du militarisme qui la menace, comment échapperait-elle aux chaînes diverses que les théoriciens de l’étatisme et du socialisme rêvent de lui forger ?