LIVRE III La Psychologie des Peuples
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CHAPITRE PREMIER L’âme des peuples et sa formation.
L’âme d’un peuple représente une accumulation d’éléments ancestraux stabilisés par les siècles. Sur ce roc solide flottent les éléments mobiles des âmes individuelles créées par l’éducation et le milieu.
Un peuple n’atteint la stabilité qu’après avoir acquis une conscience collective. Cette acquisition exige parfois des siècles.
La vie d’un peuple, ses institutions, ses croyances, ses arts et ses luttes représentent la forme visible des forces invisibles qui le mènent.
De la mentalité d’un peuple dérivent sa conduite et, par conséquent, son histoire.
On ne peut pressentir les réactions possibles d’un peuple qu’en étudiant ses actes dans les grandes circonstances de son histoire.
Les erreurs de prévision commises par les diplomates allemands sur la neutralité supposée de l’Angleterre et de la Belgique ont montré l’impossibilité de pressentir la conduite d’un peuple dans les grands événements, d’après sa psychologie journalière.
Le caractère réel d’un peuple n’apparaît que dans les crises importantes de son histoire.
L’âme d’un peuple se lit très bien dans ses actes, très mal dans ses livres et ses discours.
Les écrits et les paroles représentent l’âme consciente de la vie journalière ; les actes, l’âme inconsciente et stable créée par les aïeux.
Quelques années suffisent pour civiliser l’intelligence d’un peuple. Il faut des siècles pour civiliser son caractère.
Les transformations mentales entraînent rapidement des transformations matérielles.
Le progrès matériel de certains peuples est devenu destructeur de leur progrès moral.
Un peuple ne change pas son âme ancestrale, mais elle peut subir des orientations nouvelles, génératrices de succès ou de catastrophes. C’est ainsi que la mentalité allemande a changé d’orientation sous l’influence de trois facteurs : le militarisme, l’unification politique, l’éducation technique.
Un peuple peut transformer sa civilisation en adoptant la langue, les institutions et les arts d’un autre peuple. Il ne transforme pas pour cela son âme. Après la conquête normande les Anglais parlèrent longtemps français, mais restèrent Anglais. En latinisant les Gaulois Rome ne changea pas leur caractère.
Le Japon qui, en quelques années, passa de l’emploi des arcs et des flèches aux armes et à l’industrie modernes, n’eut pour s’assimiler une civilisation nouvelle qu’à utiliser les qualités de patience, de ténacité, de discipline léguées par ses aïeux. Il changea de civilisation, mais ne changea pas d’âme.
La nationalité peut être constituée par quatre éléments différents rarement réunis chez un même peuple : la race, la langue, la religion et les intérêts.
Les peuples ne possédant pas une âme ancestrale suffisamment stabilisée vivent dans l’anarchie et progressent peu. Ceux dont l’âme a été trop stabilisée ne progressent plus. Dans les temps modernes, les Russes représentent la phase de stabilisation insuffisante, les Chinois celle de la stabilisation trop complète.
A une certaine période de l’histoire d’un peuple les fautes de pensée, de caractère, de jugement et par conséquent de conduite restent sans remède. Elles deviennent créatrices de ces fatalités inexorables sous le poids desquelles de grands empires ont fini par succomber.
Substituer comme mobile d’action la gloire collective à la gloire personnelle est pour un peuple un important progrès moral.
Les nations ne se transforment que par l’évolution des âmes. C’est en lui-même et non hors de lui-même, qu’un peuple doit rechercher les causes de sa grandeur ou de sa décadence.
Dans les circonstances graves de l’histoire, les peuples voient souvent plus juste que leurs gouvernants. Ils voient alors par leurs morts.
L’âme d’un peuple, beaucoup plus que la volonté de ses dirigeants, détermine le régime politique qu’il peut accepter.
Faire naître, grandir ou disparaître des sentiments et des croyances dans l’âme des peuples est un fondement essentiel de l’art de gouverner.
Transformer la mentalité d’un peuple est parfois plus utile que d’accroître ses armements.
Conquérir le territoire d’un peuple ne suffit pas. Pour le dominer il faut encore vaincre son âme.
CHAPITRE II Psychologie comparée de quelques peuples.
Tous les peuples présentent un certain nombre de caractères communs, mais chacun d’eux en possède également de spéciaux qui les différencient. Telles, par exemple, la ténacité chez les Anglais, l’indécision et l’imprécision chez les Russes.
La vision des choses par un peuple dépend plus de son tempérament psychologique, c’est-à-dire de son caractère, que de son intelligence. Ce caractère conditionne la façon dont il réagit sous les excitations du monde extérieur.
Chaque peuple a un idéal de droit, de morale et de justice trop personnel pour être accepté par d’autres nations. L’ignorance de cette loi psychologique a créé la décadence de plusieurs colonies.
Certains caractères des peuples se maintiennent dans tout le cours de leur histoire. Jean de Saulx, vicomte de Tavanne, disait déjà sous Charles IX que la France, invincible quand elle reste unie, est le pays où l’on sait toujours pourvoir aux affaires alors qu’elles semblent désespérées.
Un peuple est libre de qualifier d’immortels les principes qui le guident, mais il n’a point le droit de les imposer à d’autres nations de mentalités différentes. Les métaphysiques politiques sont aussi respectables que les métaphysiques religieuses, à la condition qu’elles ne prétendent pas s’imposer par la force.
Bien que fort simple et régie par un petit nombre d’éléments, l’âme des Balkaniques resta au début de la guerre un mystère pour la plupart des diplomates européens, parce qu’ils s’obstinèrent à la juger d’après les règles de leur propre logique.
La guerre actuelle aura fourni des justifications nouvelles de cette loi historique qu’un peuple ne peut adopter les institutions, les arts, la langue, la religion d’une race différente, sans leur faire subir des transformations profondes. Les dieux eux-mêmes sont condamnés à de tels changements. Transporté en Chine, le Bouddha hindou prit rapidement les caractères d’une divinité chinoise. Parvenu en Angleterre, le Jéhovah biblique est devenu un Dieu anglais, gouvernant le monde au profit de l’Angleterre. Adopté par les Germains, le Dieu charitable et doux des chrétiens s’est transformé en divinité sanguinaire et farouche, sans pitié pour les faibles, pleine d’égards pour les forts.
Avant la guerre l’Allemagne envahissait le monde avec son industrie, mais elle ne l’envahissait plus avec ses pensées. L’ère des grands philosophes, des grands écrivains y était close depuis longtemps.
L’Allemand même isolé reste toujours un être collectif. Il n’acquiert de valeur que fondu dans un groupe. Chaque citoyen est une cellule du grand organisme : l’État.
La conscience de l’Allemand est une conscience collective dirigée par l’État, celle de l’Anglais et de l’Américain une conscience individuelle n’abandonnant à l’État qu’une faible partie d’elle-même.
Ce qu’on appelle germanisme est simplement la synthèse des appétits toujours engendrés chez un peuple par la conviction d’être assez fort pour s’emparer des territoires et des richesses de peuples supposés moins forts.
Il faut bien admettre que la culture germanique ne crée pas beaucoup de clairvoyance, puisque les partisans d’annexions territoriales ruineuses pour l’Allemagne se recrutent parmi les professeurs, les fonctionnaires et les industriels.
La Prusse a mis plus d’un demi-siècle pour façonner la mentalité de l’Allemagne au moyen de l’école et de la caserne, mais cette mentalité étant contraire à la nature de l’homme reste artificielle. Les Allemands finiront sûrement par constater que la gloire d’être à peu près les seuls défenseurs de l’absolutisme et de la violence coûte cher et rapporte peu.
La mentalité belliqueuse des Allemands semble pour le moment irréductible. Après trois ans de lutte mondiale, le ministre de la Guerre prussien a demandé au Reichstag des crédits pour une nouvelle école d’officiers, afin de préparer les futures batailles qui, suivant lui, succéderont à la guerre actuelle, le pacifisme n’étant qu’une utopie dangereuse.
Le célèbre mémoire de Bissing, gouverneur de la Belgique, mériterait d’être gravé sur le mur de nos écoles. Après avoir exposé que la Belgique doit rester sous le joug allemand, et considérant que le souverain dépossédé pourrait devenir gênant, Bissing recommande énergiquement de suivre le conseil de Machiavel : « Quiconque se propose de s’emparer d’un pays est contraint de se débarrasser du roi et du gouvernement, fût-ce par la mort. » On ne trouverait dans aucun autre pays un homme d’État moderne osant signer de pareilles lignes.
L’abîme mental entre l’Anglais et l’Allemand s’était déjà révélé avant la guerre dans leur conduite à l’égard des peuples conquis. L’Angleterre rendit la liberté au Transvaal vaincu. L’Amérique, après avoir organisé l’île de Cuba, la laissa se gouverner elle-même. Les Allemands, au contraire, en Pologne, en Alsace et dans toutes leurs colonies, n’ont jamais connu d’autre régime politique que la violence et se créent pour ennemis les peuples qu’ils gouvernent.
Si les Germains avaient soupçonné l’âme anglaise, ils eussent compris que leurs férocités en Belgique n’auraient d’autres résultats que d’indigner les Anglais au point de faire surgir du sol britannique des millions de combattants.
Peu soucieux des théories et de la logique, l’Anglais n’envisage que la réalité et tâche de s’y adapter.
Les peuples ont toujours hiérarchisé les valeurs d’après le degré d’utilité qu’ils leur attribuaient. Les Romains des premiers âges auraient mis l’aptitude à bien manier la lance très au-dessus de l’art de composer des chants homériques. Un général allemand serait, de nos jours, beaucoup plus fier d’incendier une cathédrale ou une bibliothèque que de découvrir une planète.
La férocité est un sentiment de race, spécial à certains peuples et que les siècles n’effacent pas. Le plaisir des anciens Assyriens à voir écorcher vifs leurs captifs est de même nature que celui des Balkaniques modernes torturant longuement leurs prisonniers et que la joie délirante des Allemands en apprenant le torpillage du Lusitania.
Les peuples dont la civilisation a trop adouci les mœurs et paralysé les qualités de caractère lutteront toujours difficilement contre des races douées à la fois de subconscience bestiale, de discipline rigide, du désir de conquêtes et de l’amour du pillage.
Une des caractéristiques de certains peuples est de n’avoir aucune stabilité, ce qui rend impossible de se fier à eux. On peut généraliser à leur égard l’observation faite par un ancien député au Reichstag, l’abbé Wetterlé, à propos de ses collègues polonais. « C’étaient tous des hommes de bonne compagnie et de commerce agréable, mais combien inconstants et peu sûrs. Je les ai vus passer de l’opposition la plus révolutionnaire au gouvernementalisme le plus échevelé, et cela d’un moment à l’autre, sans motif apparent. Ils menaçaient un jour de placer des bombes sous le siège du chancelier ; le lendemain ils votaient d’enthousiasme des lois réactionnaires. On ne pouvait jamais compter d’une façon absolue sur le concours de ces personnages changeants. »
On s’expose à bien des erreurs dans l’interprétation de la conduite des peuples quand on oublie que toutes les âmes ne se mesurent pas avec le même mètre.
CHAPITRE III L’incompréhension entre races différentes.
L’incompréhension régit les rapports entre les êtres de race, d’éducation et de sexe différents, parce que les mêmes sensations et les mêmes mots éveillent chez eux des idées et des sentiments dissemblables.
La guerre a montré une fois de plus à quel point les peuples se connaissaient peu. L’Allemagne ignorait l’âme de la France et de l’Angleterre. Nous n’ignorions pas moins celle de l’Allemagne.
Les peuples ont appris par la lutte actuelle combien variait, suivant les races, le sens de certains mots abstraits : droit, liberté, justice, humanité, force et bien d’autres. Les philosophes le savaient déjà.
Un des plus frappants exemples d’incompréhension entre hommes de races différentes est fourni par ce fait que les socialistes allemands et français s’étaient rencontrés dans de nombreux congrès sans avoir jamais soupçonné leurs divergences d’idées, de sentiments et même de doctrines.
Possible dans le domaine des intérêts, l’internationalisme ne l’est pas dans celui des sentiments.
La persistance des haines de race tient à ce que les hommes de mentalités dissemblables réagissent de façons différentes sous des excitations semblables. Croyances, jugements, visions de la vie, tout chez eux diffère.
Si les idées des peuples étrangers ou des peuples morts sont souvent inaccessibles, c’est que nous ne pouvons les juger qu’à travers notre propre mentalité. Comment comprendre aujourd’hui, par exemple, un Romain divinisant les empereurs, les cités et même de simples abstractions comme la concorde ?
Les professeurs qui déclaraient autrefois le peuple allemand un admirable modèle le donnent aujourd’hui comme type de la barbarie. Ils auraient évité de telles variations d’opinion en étudiant ses doctrines philosophiques. Les conquêtes et les massacres des Germains sont, en effet, de simples applications des enseignements que propageaient depuis longtemps leurs livres.
L’âme d’un peuple nous est impénétrable quand elle s’écarte trop de la nôtre et surtout lorsque, n’étant pas encore stabilisée, elle varie sans cesse avec les circonstances. Les oscillations de l’âme russe nous restent pour cette raison incompréhensibles.
Pour se supporter, les êtres de mentalité différente doivent s’éviter. Dès qu’ils se fréquentent, leurs divergences psychologiques entrent en conflit.
Nous considérons volontiers comme privé de tout jugement l’homme qui n’a pas notre jugement.
CHAPITRE IV Rôle des illusions dans la vie des peuples.
Les illusions correspondent à d’irréductibles besoins de la mentalité humaine, puisque leur influence se montra toujours prépondérante à travers l’histoire. A toutes les époques des millions d’hommes se trouvèrent prêts à se sacrifier pour elles. C’est au nom d’illusions que de grands empires ont été détruits et d’autres fondés.
Le faible rôle des influences rationnelles dans la vie des peuples est une des causes qui rendent si difficile d’en pressentir le cours. Si l’on éliminait de l’histoire les illusions et les fantômes, il n’y aurait plus d’histoire.
Beaucoup d’esprits considéraient notre époque comme un âge positif n’obéissant qu’à la raison. L’expérience est venue prouver au contraire que le monde restait conduit par les plus chimériques utopies. Au nom de leur illusoire mission d’hégémonie les Allemands ont ravagé l’Europe, pendant que les pays envahis étaient victimes d’illusions d’un autre ordre, pacifistes et internationalistes, qui faillirent amener leur perte.
La crédulité complète et non le scepticisme constitue l’état normal des individus et surtout des peuples.
Si les hallucinés n’avaient pas joué un rôle prépondérant dans l’histoire, le cours des événements eût été différent. Il n’est pas certain cependant que le monde y aurait gagné. L’erreur fut souvent un stimulant plus fort que la vérité.
Les peuples se passent plus facilement de pain que d’illusions. Subjugués par ces fantômes séduisants, ils oublient leurs intérêts les plus chers.
Dans la lutte éternelle contre l’illusion, la raison ne peut triompher sans l’aide du temps.
L’expérience seule est une destructrice rapide d’illusions, à la condition de revêtir une forme catastrophique. Elle rend alors l’erreur instantanément visible comme l’éclair illuminant la nuit.
Au moment où s’ébauchent dans le monde de nouvelles tentatives de pacifisme, il est utile de rappeler cette réflexion du président Roosevelt : les illusions pacifistes ont coûté à la France des torrents de larmes et de sang.
Le pacifisme est un générateur certain de guerres de conquêtes. Un peuple pacifiste n’étant pas redouté attire fatalement l’agression sur lui. Une nation bien armée se voit rarement attaquée.
Les illusions collectives cèdent à des nécessités, jamais à des raisonnements.
L’Allemagne restera pendant longtemps dangereuse parce que la coalition des peuples contre elle a grandi ses illusions et son orgueil. Incapable de comprendre les motifs de cette coalition, elle les attribue à une jalousie universelle causée par sa prétendue supériorité.
Ce que nous nommons le progrès des idées n’est souvent qu’une transformation des illusions créées par ces idées.
L’erreur étant généralement plus impressionnante que la vérité, les politiciens préfèrent l’erreur à la vérité.
Les forces matérielles combattues aujourd’hui sont redoutables, mais les illusions génératrices de ces forces plus redoutables encore.
Créatrices d’espérance et par conséquent de bonheur, les illusions seront toujours plus séduisantes que les réalités.
Pour détruire une erreur il faut plus de temps que pour l’établir.
L’art de manier des illusions est aussi nécessaire aux conquérants que l’art de manier les canons.
L’irréel est le grand générateur du réel.
CHAPITRE V Les Opinions individuelles et la conduite.
Au point de vue intellectuel, la valeur de l’homme dépend d’abord de son jugement, puis du nombre et de la précision de ses informations. Au point de vue de la conduite, elle dépend de son caractère.
La véritable personnalité d’un individu ou d’un peuple réside moins dans son intelligence que dans son caractère.
L’homme intelligent sans caractère reste toujours un mené et ne devient jamais un meneur. Il est rarement le maître de sa conduite.
Les opinions que l’on professe exercent généralement une influence assez faible sur la conduite que l’on pratique.
Beaucoup d’hommes ont raison d’affirmer l’invariabilité de leurs opinions, mais tort de s’en vanter. C’est montrer qu’ils n’ont rien appris depuis le jour où elles se sont formées. Une preuve aussi évidente d’ignorance ou d’imbécillité ne s’affiche pas.
Rares sont les esprits capables d’édifier leurs opinions sur des réflexions personnelles. La race, le groupe social, le milieu, la profession, le journal suffisent le plus souvent à orienter les idées et alimenter les discours.
Penser collectivement est la règle générale. Penser individuellement l’exception.
La valeur attribuée à une opinion ne dépend pas généralement de sa justesse, mais du prestige possédé par celui qui l’énonce.
La plupart des êtres restent enveloppés d’un réseau d’opinions, de préjugés et d’erreurs qui leur voile les réalités. Ils traversent la vie sans y percevoir autre chose que les visions de leurs rêves ou les récits de leurs livres.
Dans les grands cataclysmes sociaux, l’âme individuelle est tellement dominée par l’âme collective que les esprits les plus éminents perdent leurs facultés critiques et deviennent incapables de percevoir clairement aucune évidence.
Chez les individus, et surtout chez les peuples, les blessures d’intérêt s’oublient assez facilement. Celles d’amour propre ne se pardonnent pas.
Le remords, sentiment individuel, est ignoré des collectivités. Les pires crimes d’une nation trouvent chez elle autant de défenseurs que ses vertus.
S’ignorer vaut mieux parfois que se connaître.
La véritable connaissance de soi-même rendrait généralement fort modeste.
On rencontre beaucoup d’hommes parlant de liberté, mais on en voit très peu dont la vie n’ait pas été principalement consacrée à se forger des chaînes.
Nos vertus resteraient parfois bien incertaines si, à défaut de l’espoir d’une récompense, elles n’avaient la vanité pour soutien.
L’homme est le vrai créateur de sa destinée. Il reste une épave dans la vie quand il n’en est pas convaincu.
Les volontés précaires se traduisent par des discours, les volontés fortes par des actes.
Tâcher de modifier sa vie intérieure est plus utile au bonheur que d’user ses forces à poursuivre la transformation de sa vie extérieure.
CHAPITRE VI Les opinions collectives.
L’opinion collective est devenue si puissante que les autocrates les plus absolus ne sauraient lui résister. Les peuples, et non leurs maîtres, dicteront bientôt la paix ou la guerre.
L’opinion publique représente une force considérable, mais rarement spontanée. Il faut des meneurs pour la créer ou l’orienter, surtout dans le cas de grands conflits.
S’annexer à un groupe, c’est prendre l’âme collective et les opinions de ce groupe. Dans les agglomérations aux contours bien nets : militaires, magistrats, professeurs, etc., l’identité des occupations et surtout la contagion mentale donnent à tous les membres de ce groupe des opinions collectives voisines.
Les enchaînements de la logique collective n’étant pas ceux de la logique rationnelle, les contradictions que ne supporterait pas la seconde sont acceptées facilement par la première.
Les foules raisonnent peu, mais sentent et réagissent vivement. Entre la sensation et la réaction, l’individu sait intercaler un raisonnement, l’homme en foule ne le peut pas.
Les mots et les images ont plus de pouvoir sur l’âme des multitudes que tous les arguments.
Une opinion fondée sur des sentiments collectifs peut être exacte, mais la raison n’a généralement aucune part dans sa genèse.
On a justement remarqué qu’en Russie les foules ne s’attachent pas aux idées, mais au verbe. En quelques minutes elles applaudiront avec enthousiasme des orateurs soutenant des opinions diamétralement contraires. La même observation pourrait s’appliquer à beaucoup de pays.
Quand l’homme auquel on veut confier la direction d’une affaire propose de se faire assister par un comité, il faut renoncer immédiatement à lui confier cette affaire.
En devenant collective l’erreur acquiert la force d’une vérité.
CHAPITRE VII Les idées dans la vie des peuples.
Chaque civilisation avec ses institutions, sa philosophie, sa littérature et ses arts, dérive d’un petit nombre d’idées directrices. Elles impriment leur marque sur tous les éléments de cette civilisation.
Transformer les idées d’un peuple c’est changer sa conduite, sa vie, et par conséquent le cours de son histoire.
Bien que la guerre européenne ne semble mettre en jeu que des forces matérielles, des idées sont en réalité aux prises. L’absolutisme y lutte contre les aspirations démocratiques.
La destinée d’un peuple dépend beaucoup plus des certitudes qui le guident que des volontés de ses gouvernants.
L’Allemand moderne est plus dangereux encore par ses idées que par ses canons. Le dernier des Teutons reste convaincu de la supériorité de sa race et du devoir, qu’en raison de cette supériorité, il a d’imposer sa domination au monde. Cette conception, identique à celle professée longtemps par les Turcs à l’égard des Chrétiens, donne évidemment à un peuple une grande force. Il faudra peut-être une nouvelle série de croisades pour la détruire.
Les peuples qui prétendent se guider par des idées purement rationnelles seront toujours militairement inférieurs à ceux conduits par des croyances politiques, religieuses ou sociales, assez fortes pour créer des fanatismes collectifs.
Si l’idée allemande triomphait, la face du monde changerait parce que l’indépendance des peuples serait anéantie pour toujours.
La valeur politique ou sociale d’une idée ne doit pas se mesurer à son degré de vérité, mais aux dévouements qu’elle inspire. A en juger par les enseignements du passé et ceux de la guerre actuelle, les idées les plus fausses sont souvent celles qui impressionnent le plus profondément les âmes.
Pour se propager et devenir mobile d’action, une idée doit avoir un soutien sentimental ou mystique. L’idée purement rationnelle n’est pas contagieuse et reste sans force sur l’âme des multitudes.
Une idée vague et imprécise mais enveloppée de mystère exalte facilement, alors qu’une idée claire et précise reste souvent sans action.
Les événements qui bouleversent la vie des peuples changent fréquemment les idées évoquées par les mots. Des termes anciens un peu usés, tels que celui de patrie, acquièrent soudain un vigoureux relief ; d’autres jadis chargés d’espérances, tels que pacifisme et internationalisme, perdent tout prestige.
A force de se vanter des vertus qu’il n’a pas, un peuple finit par se persuader qu’il les possède.
Pour orienter la conduite d’un peuple, les idées n’ont pas besoin d’être justes, il suffit qu’elles possèdent du prestige.
Le pacifisme et l’internationalisme qui nous ont coûté si cher durent leur force aux erreurs séduisantes leur servant de soutien.
Les grands événements sont parfois générateurs d’idées contraires à celles qui les ont fait naître. Les théories allemandes sur le droit et la force seront sans doute tout à fait transformées par la guerre actuelle.
Les idées sont soumises, comme les êtres, au processus d’évolution qui condamne le monde à se transformer. Des idées directrices, justes à une époque, ne le sont plus à une autre. L’oubli de ce principe nous valut beaucoup d’erreurs militaires au début de la guerre.
On ne modifie les idées d’un peuple qu’en changeant ses formules. Des expériences répétées sont nécessaires pour déterminer de tels changements.
L’optimisme est, comme le pacifisme, la conséquence d’un état mental. L’optimisme fait l’homme plus heureux, le pessimisme le rend plus prévoyant. Si la France s’était préparée à la guerre annoncée par quelques pessimistes, mais que niaient des optimistes enveloppés de pacifisme, elle eût évité bien des ruines.
Les idées fausses sont les grandes dévastatrices de l’histoire. Les armes matérielles ne suffisent pas à les combattre.
Une idée fausse n’ayant à tenir compte ni des réalités, ni des vraisemblances, se présente généralement sous un aspect plus séduisant qu’une idée vraie.
Une idée fausse trouve facilement des milliers d’hommes pour la défendre. Une idée vraie en trouve généralement bien peu.
Quand une idée fausse envahit le champ de l’entendement, les expériences les plus démonstratives restent sans action sur elle.
Faire pénétrer une idée fausse dans l’âme des multitudes, c’est allumer un incendie dont nul ne peut prédire les ravages. Les dirigeants de l’empire allemand doivent en être persuadés aujourd’hui.
Si l’histoire des guerres enregistrait seulement celles provoquées par des idées justes, cette histoire serait fort courte.
La ténacité des idées fausses et leur danger sont mis en évidence par les congrès socialistes tenus en pleine guerre. On y vit d’incorrigibles théoriciens répéter inlassablement leurs erreurs sur le pacifisme et l’internationalisme, origines de nos désastres.
Quand les luttes militaires seront terminées, certaines idées, silencieuses aujourd’hui, entreront de nouveau en conflit. Des résultats de ce conflit entre les idées vraies et les idées fausses l’avenir des peuples dépend.
Les plus sanguinaires conquérants sont moins dévastateurs que les idées fausses.
CHAPITRE VIII La vieillesse des peuples.
Il n’est pas d’exemple, dans l’histoire, de nations ayant progressé toujours. Après une certaine phase de grandeur elles déclinent et disparaissent, ne laissant parfois que d’incertains vestiges.
Si les cycles de l’histoire doivent se répéter, toutes les nations seraient, comme celles du passé, condamnées à vieillir et disparaître. Le sable a recouvert les vestiges de Ninive. La gloire de Rome n’est plus qu’un souvenir.
Les peuples périssent, les œuvres survivent quelquefois. Mais de la mort une vie nouvelle jaillit bientôt. Sur la poussière des races créatrices des pyramides sont nées des races nouvelles, riches de vérités inconnues des anciennes civilisations.
Ce qu’on appelle la vieillesse d’un peuple est une vieillesse mentale beaucoup plus que biologique.
La vieillesse d’un peuple commence lorsque, amolli par le bien-être et devenu incapable d’effort, il substitue l’égoïsme individuel à l’égoïsme collectif, cherche à obtenir un maximum de tranquillité avec un minimum de travail et se montre incapable de s’adapter aux nécessités nouvelles que les progrès d’une civilisation font toujours surgir.
Les peuples ne grandissent plus quand la vie leur devient trop facile. Rome ne progressa que pendant la période de ses luttes. L’âge de la paix et de la prospérité matérielle marqua les débuts de son déclin.
Il existe dans l’histoire des peuples des moments où le culte de la force, la passion du gain et la mauvaise foi peuvent constituer des éléments de succès, mais de tels succès entraînent bientôt la décadence. Carthage en fit jadis l’expérience. Malgré ses richesses et la puissance de ses armées, elle disparut de l’histoire en ne laissant d’autres vestiges que le mépris des peuples pour la foi punique.
Les vieillards, assurait Bacon, font trop d’objections, consultent trop longuement, risquent trop peu, regrettent trop vite, agissent rarement au moment propice et se contentent de succès médiocres. De tels défauts s’observent également chez des peuples dont diverses causes ont paralysé les énergies.
L’impuissance à se décider, la tendance à l’inaction et la peur des responsabilités sont des symptômes caractéristiques de sénilité chez les individus comme chez les peuples.
Il semblerait qu’arrivés à une certaine phase de leur existence, les peuples ne puissent progresser sans l’action de grandes crises bouleversant leur vie. Elles paraissent nécessaires pour les dégager de l’étreinte d’un passé devenu trop lourd, de préjugés et d’habitudes trop fixés.
Un peuple vieillit vite lorsque, ne sachant pas s’adapter aux nécessités nouvelles, il se laisse dépasser. A en juger par les statistiques industrielles, maritimes et commerciales, certaines nations étaient avant la guerre considérablement distancées par d’autres. La lutte actuelle sera peut-être un stimulant capable de réveiller les activités endormies.
Lorsqu’une catastrophe met en évidence l’usure et par conséquent l’insuffisance d’une ancienne armature sociale, la nécessité de la transformer s’impose. Bien dirigée, cette difficile opération rend à la société ébranlée une vie nouvelle. Mal conduite, et ce cas est le plus fréquent, elle engendre une anarchie qui, pour certains peuples, a marqué la fin de leur histoire.
Parmi les causes de destruction menaçant les civilisations trop vieilles, on peut citer l’accumulation des règlements régissant la vie sociale. Ils paralysent les libertés, les initiatives, et finalement la volonté d’agir.
Certaines professions créèrent à toutes les époques les mêmes déformations mentales. Machiavel se plaignait déjà de la paperasserie et de la routine des états-majors de son temps.
Le développement du pacifisme, chez un peuple entouré de nations avides de conquêtes, désagrège les ressorts de son activité et le conduit rapidement à être asservi.
Un passé de grandeur est toujours pour les peuples un lourd, parfois même un écrasant fardeau.
Le degré de vitalité des diverses nations sera plus visible encore au lendemain de la paix que pendant la guerre.