LIVRE VI Le Gouvernement moderne des Peuples
Reading edition
CHAPITRE PREMIER Les progrès démocratiques.
Grâce à la guerre, l’égalité qui n’existait que dans les codes finira sans doute par s’introduire un peu dans les mœurs.
La guerre actuelle aura fait davantage pour la réalisation des idées démocratiques que des révolutions violentes. Les hommes soumis aux mêmes dangers ont appris a se connaître et à constater l’équivalence des capacités d’ordres différents.
La guerre marquera sans doute le triomphe définitif de la démocratie dans le monde. Monarques et diplomates ont trop manqué de clairvoyance pour que les peuples consentent désormais à remettre aveuglément leur destinée entre leurs mains. Les guerres ne seront peut-être pas moins fréquentes, mais elles seront au moins déclarées par ceux qui en supportent le fardeau.
La guerre menace toutes les autocraties et cependant elle a eu pour résultat l’apparition dans les pays en lutte de gouvernements autocratiques. Utiles parfois pour les décisions rapides, ils ont cependant accumulé de telles erreurs que la nécessité s’imposa de contrôler leur gestion par des commissions compétentes.
Avec l’évolution des temps nouveaux, nul pouvoir absolu ne sera capable de concilier et coordonner les intérêts variés et parfois contradictoires des divers groupes sociaux pour les adapter à l’intérêt général.
La guerre mondiale ayant eu pour résultat d’ébranler fortement l’autorité des conceptions autocratiques, les seules monarchies pouvant subsister seront celles de pays où le souverain ne gouverne pas et constitue simplement un symbole de l’unité nationale.
Le passage de l’autocratie individuelle à l’autocratie collective semble devoir être pour beaucoup de peuples une des conséquences de la guerre européenne.
Si l’antique loi de l’offre et de la demande continue a régir le monde, il est probable qu’après la guerre les ouvriers verront leur situation grandir énormément, en raison de la rareté de la main-d’œuvre, devant les nouveaux besoins de l’industrie.
Avec un peu d’ordre et la fermeture des cabarets, la classe ouvrière arrivera vite à constituer une nouvelle bourgeoisie. La partie moyenne de l’ancienne bourgeoisie : magistrats, fonctionnaires, professeurs, etc., a beaucoup de chances, au contraire, de former bientôt une catégorie de prolétaires qui alimenteront peut-être l’armée socialiste abandonnée par les ouvriers satisfaits de leur sort.
Un grand progrès sera réalisé quand les électeurs des pays démocratiques éliront pour les représenter, au lieu d’avocats ou d’hommes confinés dans les livres, des industriels, des agriculteurs, des commerçants connaissant les réalités de la vie.
Le véritable progrès démocratique n’est pas d’abaisser l’élite au niveau de la foule, mais d’élever la foule vers l’élite.
CHAPITRE II L’étatisme allemand et l’étatisme latin.
L’étatisme et sa forme ultime, le collectivisme, tendaient, avant la guerre, à devenir la religion nationale des peuples latins. Héritier du pouvoir de la Providence et de celui des rois, l’État constituait pour eux une entité mystique toujours critiquée, mais sans cesse invoquée par des citoyens lui réclamant surtout la satisfaction de leurs exigences personnelles.
Le libéralisme respectueux de toutes les opinions et l’étatisme n’admettant que la sienne semblent de plus en plus inconciliables. Les progrès de l’étatisme feraient disparaître toute trace de liberté par l’établissement d’une censure permanente des écrits, des actes et des pensées.
L’histoire de la politique en France depuis trente ans est celle des conquêtes du socialisme étatiste. A défaut du nombre, il avait l’audace et le nombre cède toujours à l’audace. Ses surenchères démagogiques et ses menaces conduisirent le pays à l’extrême bord de l’abîme où, sans la guerre, il eût probablement sombré.
Les résultats si différents obtenus par l’étatisme en France et en Allemagne contribuent à montrer non seulement que les effets des institutions dépendent de la mentalité des peuples qui les adoptent, mais encore que les mêmes mots peuvent désigner, d’un pays à l’autre, des choses bien différentes.
L’étatisme allemand est une institution surtout militaire. Sortant peu de son domaine, il laisse aux industriels leur liberté d’action. L’étatisme latin, au contraire, prétend tout gérer et tout diriger. Quand il n’absorbe pas les entreprises industrielles, il les traite en ennemies et les accable de règlements vexatoires paralysant leur essor.
L’étatisme germanique est un facteur des immenses progrès économiques de l’Allemagne, alors que l’étatisme latin fut une des causes les plus sûres de notre décadence industrielle.
Lorsqu’un État prétend tout diriger et tout absorber, il se trouve bientôt en présence d’intérêts collectifs inconciliables, qui limitent son action. Son impuissance se résout alors en anarchie.
Dans les pays où l’étatisme latin domine, la gestion suprême des affaires semble dévolue à des ministres. En fait, elle appartient à une légion de commis irresponsables. Les ministres, peu écoutés, en raison de leur incompétence, de la faible durée de leurs fonctions et de l’indiscipline générale, n’exercent qu’une autorité illusoire.
Tout individu travaillant à une œuvre collective au succès de laquelle il n’est pas intéressé fournit un faible rendement. De ce principe psychologique, si méconnu des socialistes, résulte que les entreprises gérées par l’État coûtent cher et rapportent peu.
Une des forces de l’industrie américaine est de se passer des interventions de l’État. La faiblesse de la nôtre est due aux entraves étatistes. Si nos conceptions ne changent pas, notre industrie succombera sous le poids des lois et des règlements.
Quand les citoyens ne peuvent pas s’entendre pour gérer leurs affaires, il faut bien que la lourde et coûteuse machine de l’État intervienne.
Les administrations de l’État et celles de l’industrie privée présentent cette distinction fondamentale que les premières s’occupent beaucoup plus de la forme que du fond, alors que les secondes dédaignent la forme et ne s’attachent qu’aux réalités utiles.
Le mépris des lois économiques, l’incohérence des taxations et des réquisitions pendant la guerre, la paralysie de toutes les initiatives par des bureaux tyranniques et incompétents, peuvent faire pressentir dans quelle anarchie tomberait un pays asservi définitivement au régime du socialisme étatiste.
Les renchérissements consécutifs aux taxations pendant la guerre ne firent que confirmer d’anciennes expériences. La Convention avait déjà dû reconnaître que rien ne peut remplacer l’initiative privée, la liberté du travail et le jeu mutuel des échanges.
Décourager la culture du blé par des taxations forçant l’agriculteur à vendre sa récolte au-dessous du prix de revient et par conséquent à cesser cette culture, puis tâcher de la ranimer par des subventions soumises à l’arbitraire administratif, constituent deux exemples mémorables de la pernicieuse influence des interventions étatistes.
Si, après la guerre, les initiatives industrielles, agricoles et commerciales sont paralysées par des règlements vexatoires résultant d’interventions étatistes, la décadence des peuples soumis à ce régime est certaine. Il n’y a pas de progrès sans les initiatives individuelles et ces initiatives sont impossibles dès que l’État prétend diriger l’organisme compliqué de l’industrie et du commerce.
Le socialisme pacifiste, qui avait tant contribué à nos premières défaites par l’insuffisante préparation due à la diffusion de ses doctrines, a repris l’influence perdue au début de la guerre pour deux motifs : 1o le développement universel, par suite des nécessités de la guerre, d’une autocratie étatiste très voisine du joug rêvé par les socialistes ; 2o l’affirmation, impressionnante sur l’imagination populaire, que l’on pourrait obtenir la paix au moyen d’un congrès international socialiste.
L’étatisme latin est une forme inférieure de gouvernement, ayant eu son utilité comme jadis le régime féodal, mais qui n’en a plus aujourd’hui. En se prolongeant il aurait pour terme ultime l’égalité dans la servitude, puis la décadence.
La théorie allemande de l’État souverain absolu n’acceptant d’autre loi que sa volonté implique nécessairement la prépondérance de la force sur le droit. C’est pour justifier cette prédominance que les philosophes allemands ont été amenés, après avoir divinisé l’État, à identifier le droit et la force, et à considérer la douceur et l’humanité comme des marques d’impuissance.
La conception allemande de l’État ne pouvant être lié par aucun traité est plus asiatique que romaine, plus ancienne que moderne. Elle constitue une véritable régression contre laquelle le monde entier s’est dressé.
En faisant de l’État une divinité souveraine, Hegel et ses successeurs formulèrent simplement en termes philosophiques la conception militaire de tous les rois de Prusse.
L’étatisme et le socialisme sont si voisins qu’en Allemagne la majorité des socialistes constitue un parti gouvernemental.
Il est incontestable qu’en quelques années l’Allemagne avait réussi à se placer à la tête de l’industrie. Mais on se tromperait fort en attribuant son succès à des influences étatistes. Une éducation technique supérieure, une discipline sévère, la solidarité des diverses industries, l’intervention de hautes individualités capables de diriger, les grandes entreprises et surtout la possession de riches mines de houille furent les causes des progrès réalisés en vingt-cinq ans.
Précieuse pour coordonner l’effort d’esprits médiocres, l’organisation étatiste de l’Allemagne ne saurait favoriser les recherches importantes, œuvre exclusive des élites. En perdant son individualisme l’Allemagne a perdu ses grands savants, ses grands écrivains, ses grands penseurs.
L’étatisme peut être momentanément une cause de progrès pour les peuples faibles, mais, inévitablement, il engendre la décadence. Quand l’État seul pense et agit à la place des citoyens, ils deviennent incapables de penser et d’agir. Les supériorités individuelles se noient dans une médiocrité universelle, puis disparaissent.
Les partisans irréductibles de l’étatisme deviendront fort dangereux après la guerre. Ayant vu l’autocratie étatiste imposée à tous les peuples pendant le conflit, ils en concluent à son utilité pendant la paix. De toute évidence, pourtant, un régime adapté à une situation anormale n’a de valeur que pour cette situation.
Si l’étatisme militaire créé par la guerre se continuait pendant la paix on peut se demander dans quelles limites seraient tolérées l’indépendance de pensée et la liberté individuelle. De la solution donnée à ce problème l’avenir de la civilisation dépend.
L’individualisme moderne a vu se dresser contre lui deux ennemis redoutables : le socialisme et le germanisme. Si l’humanité finit par préférer l’asservissement collectif à la liberté elle entrera dans un âge de définitive régression.
Déterminer les limites respectives de l’individualisme et de l’étatisme sera un des plus difficiles problèmes de l’avenir.
CHAPITRE III La religion socialiste.
Le rôle des croyances n’est pas moins important aujourd’hui que dans le passé. Beaucoup d’hommes se croient dégagés de toute religion, mais l’esprit mystique les domine toujours. La foi socialiste est une des manifestations de cet esprit au même titre que le bouddhisme et l’islamisme.
Les adeptes de sectes politiques diverses : nihilistes, francs-maçons, socialistes, etc., sont des êtres religieux ayant perdu d’anciennes croyances, mais ne pouvant se passer d’une foi pour orienter leurs pensées.
En enseignant la fraternité universelle et la déchéance de l’homme, le christianisme a détruit chez les Romains l’idée de patrie et anéanti la civilisation antique. Le triomphe de l’idéal socialiste désagrégerait aussi le culte de la patrie et, par la lutte des classes, il engendrerait des guerres civiles conduisant chaque patrie à se détruire elle-même.
Les croyances à forme religieuse comme le socialisme sont inébranlables parce que les arguments restent sans prise sur une conviction mystique. Le fidèle croit et ne raisonne pas.
Tous les dogmes, les dogmes politiques surtout, s’imposent généralement par les espérances qu’ils font naître et non par les raisonnements qu’ils invoquent.
Guidés seulement par la raison les pacifistes avaient de justes motifs pour déclarer la guerre impossible. Ils oubliaient seulement que les peuples sont orientés par des forces sur lesquelles la raison est sans prise.
Les historiens ne constateront pas sans étonnement que le catéchisme socialiste allemand n’exerça ses ravages chez les ouvriers français et les politiciens qui les suivent qu’après avoir été pratiquement abandonné en Allemagne.
Malgré leurs divergences de principes, le socialisme collectiviste et le militarisme conduisent exactement au même résultat : la servitude.
Plusieurs penseurs ont soutenu que le triomphe du socialisme pouvait amener un retour complet à la barbarie. L’expérience de la Russie montre du moins qu’un peuple subjugué par la foi socialiste tombe vite dans un état d’anarchie qui le rend victime de voisins peu soucieux d’adopter une foi génératrice de pareilles conséquences.
Il n’existe qu’une parenté illusoire entre le socialisme latin et celui des Américains et des Allemands. Préoccupés surtout de la production des richesses, ces derniers l’ont favorisée, sachant bien que l’ouvrier en profite toujours. Préoccupés uniquement de la répartition des richesses, les socialistes français et leurs législateurs n’ont au contraire cessé, en poursuivant le capital, de le détourner des entreprises nationales et de l’obliger à se porter sur les placements étrangers. Ils ont ainsi accentué notre décadence économique.
La guerre de classes, adoptée par les socialistes français après avoir été délaissée par leurs confrères allemands, serait plus meurtrière et plus coûteuse encore que les guerres entre peuples. Ces dernières ne créent, en effet, que des ruines provisoires, alors que la première engendrerait une ruine définitive.
L’homme ne donne tout son rendement que s’il est directement intéressé au succès de l’œuvre entreprise. De ce principe psychologique résulte que l’ouvrier ne touchant pas un salaire proportionnel à ses efforts pour la prospérité de son usine, et l’employé de l’État travaillant à prix fixe, fourniront toujours un rendement médiocre.
Si le socialisme consistait simplement à vouloir l’amélioration du sort des multitudes, tout le monde serait socialiste, mais les deux points fondamentaux de la doctrine : la lutte des classes et la suppression du capital, entraîneraient la désagrégation des sociétés et leur ruine.
Jamais le rôle du capital ne s’est révélé aussi important que pendant la guerre mondiale. Non seulement la puissance d’expansion économique d’un pays, mais surtout sa force défensive et par conséquent son indépendance, résultent de sa richesse. Il importe donc de ne plus entraver son développement comme ne cessent de le faire les législateurs dominés par les influences socialistes.
Les pays où les socialistes auront le pouvoir, non de détruire le capital, ce qui est impossible, mais de le faire émigrer, sont voués à une rapide décadence.
Le rôle du capital, prépondérant dans la guerre actuelle, le sera plus encore dans les guerres futures. L’obus du canon de 75 coûte 60 francs, celui du 305, 2 500 francs. Pour détruire un canon ennemi à 4 kilomètres il faut tirer plus de 1 000 projectiles du 155 court. La destruction d’un canon ennemi valant 10 000 francs, coûte plus de 300 000 francs avec le 155 et énormément plus avec des calibres supérieurs. Les spécialistes auteurs de ces calculs ont évalué à 25 milliards les dépenses de l’artillerie depuis le commencement de la guerre.
Un pays sans capital est un pays sans défense.
La prodigieuse persistance des illusions socialistes se trouve bien marquée dans les lignes suivantes d’un savant écrivain. « La dure épreuve imposée depuis trois années au monde n’a rien appris aux socialistes. Ils tournent obstinément autour des mêmes formules, par lesquelles ils s’appliquaient jadis à créer les plus dangereuses illusions. Tout ce qu’ils voient dans cette guerre c’est la possibilité d’en tirer argument en faveur de cette lutte des classes sociales qui constitue le fond de leur doctrine. »
Les nations peuvent-elles prospérer sans concurrences intérieures et extérieures ? Les socialistes résolvent facilement ce problème, mais l’expérience ne l’a pas résolu encore.
Vivant dans les théories abstraites indépendantes des lois économiques, les socialistes peuvent promettre aux foules les paradis dont elles sont avides. Limités par des nécessités économiques inflexibles, les adversaires du socialisme ne sauraient faire les mêmes promesses et posséder par conséquent le même prestige.
La plus dangereuse des erreurs socialistes, fut de ne pas comprendre que la lutte des classes nuit à une production dont l’ouvrier profite toujours. Les socialistes allemands qui enseignent cette lutte dans leurs livres, y ont pratiquement renoncé depuis longtemps.
Il fallait entièrement ignorer les mobiles conduisant les hommes pour imaginer une société où tous les moyens de production seraient exploités en commun. Cette conception impliquant pour les peuples une étroite servitude ne pouvait germer que dans des cerveaux soumis à la rude discipline des casernes germaniques.
L’intelligence, le capital et le travail sont les facteurs essentiels du développement industriel moderne. En lutte chez les nations que dominent les illusions socialistes, ces trois éléments ont fini, chez d’autres peuples, par former une association génératrice principale de leurs progrès.
Il est impossible de dire si le capitalisme disparaîtra dans l’avenir. On ne peut nier aujourd’hui qu’après avoir transformé le monde en moins d’un siècle, il reste l’élément indispensable de ses nouveaux progrès.
Pour comprendre la persistance de certaines illusions socialistes il faut se souvenir que l’absurdité d’un dogme ne nuit jamais à sa propagation.
On saisit la puissance de la religion socialiste en constatant que, malgré les irréparables désastres qu’elle faillit engendrer, ses adeptes n’ont rien perdu de leur foi et prétendent encore régir les sociétés avec leurs chimères.
La religion socialiste a fait de tels progrès dans certains esprits que parler de liberté individuelle, d’initiative, de limitation des droits de l’État, leur semble le langage d’un âge disparu.
Au point de vue des doctrines socialistes, la guerre présente deux phénomènes d’apparence contradictoire. Elle a d’abord déterminé l’effondrement des théories internationalistes en prouvant que les liens créés par la race sont beaucoup plus forts que ceux résultant des intérêts de profession. D’autre part, le développement de l’étatisme allant jusqu’au servage a momentanément réalisé le plus chimérique des rêves socialistes.
Les convictions mystiques échappant aux atteintes de la raison et de l’expérience, les socialistes verront seulement dans la guerre une confirmation de leurs doctrines.
Les progrès de la religion socialiste vérifient cette loi de l’histoire que si les peuples changent parfois les noms de leurs dieux ils ne sauraient se passer de ces grands fantômes pour orienter leur vie.
CHAPITRE IV Les qualités psychologiques nécessaires aux gouvernements.
Un chef d’État représente aujourd’hui une synthèse de volontés qu’il peut orienter, mais qui le dominent s’il ne sait pas les orienter.
De même que le physicien connaissant les forces de la nature est maître des phénomènes, l’homme d’État capable de manier les forces psychologiques dirigerait à son gré les sentiments et les volontés des hommes.
L’homme d’État habile sait utiliser les illusions dont beaucoup d’âmes ne peuvent se passer. L’homme d’État inexpérimenté les persécute et en est victime.
L’ignorance de la psychologie des peuples fut de tout temps une source d’erreurs politiques désastreuses.
Les classes dirigeantes sont issues de concours révélant la mémoire, mais non les qualités de jugement et de caractère qui font la valeur de l’homme. Aussi les sociétés se trouvent-elles conduites par des chefs souvent médiocres.
Vivre exclusivement dans les livres empêche de comprendre les réalités. C’est pourquoi les gouvernements de théoriciens sont si dangereux pour un pays.
Plus un problème politique est difficile, plus on trouve d’hommes se croyant aptes à le résoudre.
L’absence de clairvoyance et l’irrésolution constituent les plus habituels défauts des hommes politiques. Ne sachant pas diriger les événements, ils se laissent dominer par eux, et subissent tous les hasards.
Parmi les hommes politiques présidant aux destinées des peuples on rencontre beaucoup d’esprits simplistes, persuadés que les lois naturelles se modifient avec des décrets. Rares sont les esprits observateurs ayant le sens des possibilités et se bornant à orienter la marche des choses sans prétendre en transformer le cours.
Les foules s’imaginent volontiers que leurs gouvernants appartiennent à une humanité supérieure infaillible. De là leurs fureurs dès qu’une défaillance révèle l’homme derrière l’idole.
La valeur d’un ministre dépend beaucoup de son entourage, mais l’art de choisir les hommes est encore plus difficile que celui de les gouverner.
Tel homme devenu ministre aurait dû être simple cocher et tel autre, resté cocher, mériterait d’être ministre, disait Napoléon. Sans doute, mais comment faire la distinction et découvrir les vraies capacités ?
Les pires tyrans sont moins dangereux que les gouvernants indécis. L’indécision fut toujours génératrice de catastrophes.
Si tant d’hommes d’État se montrent irrésolus dans leurs actes, c’est faute d’avoir une idée nette de ce qu’ils veulent et de ce qu’ils peuvent.
L’homme incapable de dominer ses nerfs est indigne d’occuper le plus humble échelon de la puissance politique. Si la guerre de 1870 devint inévitable, c’est que les négociations furent conduites par un ministre n’ayant pas assez de calme pour vérifier, avant d’agir, l’exactitude des faits rapportés dans la dépêche falsifiée qui déclencha le conflit. La subtile psychologie d’un diplomate ennemi réussit à utiliser notre irritabilité ethnique pour nous lancer dans une série de catastrophes.
Les chefs d’État doivent savoir discerner les mobiles susceptibles d’agir sur les diverses mentalités. Incapables d’un tel discernement, les diplomates allemands ne comprirent pas que la terreur, si efficace sur les Balkaniques, serait sans action sur les autres peuples.
Une des plus dangereuses habitudes des hommes politiques médiocres est de promettre ce qu’ils savent ne pouvoir tenir.
En politique les institutions importent moins que les mœurs.
Les assemblées parlementaires constitueraient un régime politique suffisant si l’on pouvait les soustraire à l’influence des grands fantômes qui les oppriment : la peur, la jalousie et la haine. Ils furent depuis vingt-cinq ans les inspirateurs de persécutions et de lois désorganisatrices de l’industrie, des finances et de l’armée.
Le sectarisme et la crainte des électeurs laissent difficilement aux législateurs une grande liberté de jugement.
Aux États-Unis, les attributions de l’État se trouvant peu nombreuses, les influences politiques demeurent sans action. Le rôle du politicien ne devient désastreux que dans les pays où l’État absorbe toutes les fonctions.
Il fut toujours dangereux pour les peuples d’être conduits par des hommes plus préoccupés des effets de leurs mesures sur un parti que de la valeur de ces mesures et de leur intérêt général.
L’homme d’État supérieur sait opposer l’évidence qu’il perçoit à l’erreur que l’aveuglement des partis politiques prétend lui imposer.
L’inexpérience politique se manifeste généralement par le besoin d’accumuler des mesures restrictives. Prises un peu au hasard, elles sont généralement contraires à toutes les lois économiques et il faut bientôt les rapporter.
Les gouvernements qui n’ont pas su créer l’opinion ne la connaissent souvent qu’au moment où elle les renverse.
Les hommes d’État sans caractère tâchent vainement d’étayer leur faiblesse individuelle en l’associant à des faiblesses collectives.
On ne peut rien attendre des hommes politiques pour lesquels le monde est un miroir reflétant seulement leurs désirs, leurs rêves et leurs craintes.
Alors que le savant recherche la vérité sans craindre ses conséquences, le politicien médiocre s’en méfie et la considère comme une ennemie. Il censure son expression dans la vaine espérance de l’anéantir.
Une des erreurs politiques les plus dangereuses est de confier à des orateurs brillants la direction des affaires publiques. Napoléon avait déjà remarqué que les grands orateurs aptes à gouverner une assemblée étaient incapables de conduire la plus modeste affaire.
Un grand orateur est rarement un grand penseur. L’art de l’orateur consiste surtout à manier habilement les formules illusoires capables d’impressionner les foules.
L’homme politique qui dépense son activité en paroles la dépense rarement en actions.
Pour les diplomates comme pour les femmes, le silence est souvent la plus claire des explications.
Le véritable homme d’État se montre parfois intransigeant dans ses discours, mais jamais dans ses actes. Les nécessités qui régissent la vie des peuples modernes ne sont pas compatibles avec l’intransigeance.
Gouverner c’est pactiser, pactiser n’est pas céder.
Pour gouverner sagement, il ne faut pas oublier que l’influence du passé limite l’action possible de l’homme sur le présent. La foule des vivants reste toujours encadrée par celle des morts.
L’idée que les hommes se font des choses est pour les gouvernants plus utile à connaître que la valeur réelle de ces choses.
Faire naître, grandir ou disparaître des sentiments et des croyances dans l’âme des peuples représente un des éléments essentiels de l’art de gouverner.
Savoir manier les sentiments d’un peuple, c’est diriger sa volonté. Savoir les perpétuer, c’est refaire son âme.
CHAPITRE V Imperfections des gouvernements révélées par la guerre.
Le défaut de clairvoyance a été la caractéristique générale des hommes d’État avant et pendant la guerre. Les gouvernants capables de prévoir les événements seulement quelques mois d’avance sont exceptionnels.
L’impuissance à prévoir et l’irrésolution s’expient toujours. Les Allemands ne songent pas sans terreur à la destruction qui eût menacé leur flotte si l’imprévoyance d’un ministre anglais ne leur avait jadis abandonné l’île d’Héligoland. Les Alliés ne peuvent se rappeler sans amertume que le déroulement de la guerre eût été tout autre si, au début de la campagne, un ministre avait possédé l’esprit de décision et la prévoyance nécessaires pour ordonner à quelques cuirassés de suivre les vaisseaux allemands quand ils se dirigèrent sur Constantinople.
Un empereur clairvoyant eût compris que l’Allemagne était le pays de l’univers le plus intéressé à maintenir la paix. Il eût ensuite saisi la profondeur du conseil de Bismarck de ne jamais se brouiller avec la Russie.
Les conséquences de l’imprévoyance ne se réparent guère. Les Alliés perdirent inutilement plus de 100 000 hommes a Gallipoli, dans la vaine tentative de réparer des fautes d’imprévoyance et d’indécision antérieurement commises.
Un simple vocable : l’imprévision, résume les causes de la plupart des échecs dont furent victimes les Alliés au début de la guerre.
Les maîtres des peuples continuent à vivre d’idées devenues sans valeur. Une des vérités les mieux démontrées par les faits est qu’un pays ne gagne rien à vouloir s’annexer des peuples étrangers contre leur volonté. L’Autriche en fit jadis l’expérience avec la Vénétie, l’Allemagne avec l’Alsace qui fut pour elle une cause de troubles et de dépenses pendant cinquante ans.
« Trop tard », ce mot fut comme l’a dit un ministre anglais, l’explication de bien des revers.
Impuissante jadis dans le déroulement de l’histoire, la volonté des peuples est devenue un facteur essentiel de la politique moderne.
Si les grandes puissances sont si mal renseignées par leurs agents c’est que, pour être considérés de leurs chefs, ces agents se bornent à en refléter les opinions. Nos illusions sur les Bulgares et les Grecs, au début du conflit, n’eurent guère d’autres causes.
Les erreurs dans le maniement des forces psychologiques peuvent annuler la supériorité des armements. L’Allemagne en fit l’expérience à mesure que l’insuffisance psychologique de ses diplomates lui suscitait de nouveaux ennemis.
Les gouvernements faibles sont, comme les individus sans caractère, peu redoutables pour leurs ennemis et dangereux pour leurs amis. La Russie durant la guerre illustra cet exemple.
Un dictateur n’est qu’une fiction. Son pouvoir se dissémine en réalité entre de nombreux sous-dictateurs anonymes et irresponsables dont la tyrannie et la corruption deviennent bientôt insupportables.
Toute puissance sans responsabilité se transforme vite en tyrannie.
On peut se faire une idée de la formidable puissance des marchands de vin et de la crainte qu’ils inspirent à nos législateurs en constatant que le plus illustre de nos ministres de la Guerre faillit être renversé pour avoir essayé d’entraver leur commerce, en raison de ses conséquences sur la santé du soldat.
Les motifs de contester la valeur de notre Parlement sont nombreux, mais il faut reconnaître que, sans les grandes commissions issues de son sein, nous n’aurions jamais eu ni les munitions, ni les canons nécessaires à la défense. Un gouvernement absolu, mais prisonnier d’illusions bureaucratiques, n’avait pas réussi à les obtenir.
La surenchère, si générale en politique, fut toujours une dangereuse méthode. Elle peut être momentanément utile à des partis, mais jamais à des gouvernements.
Préférer l’utilité d’un jour à des vérités durables et gouverner d’après les opinions du moment, c’est créer pour l’avenir des situations sans remède.
CHAPITRE VI Enseignements politiques déduits de la guerre.
Jamais l’art de gouverner n’aura été aussi malaisé qu’après la guerre. Une des plus grandes difficultés consistera peut-être à rompre avec les habitudes d’intervention universelles qu’avait nécessitées le conflit.
L’art de manier avec certitude la gamme des sentiments qui font mouvoir les hommes ne s’enseigne ni dans les livres ni dans les écoles. Il est resté empirique et s’acquiert seulement par l’expérience. A en juger d’après toutes les erreurs de psychologie commises pendant la guerre, cette acquisition n’est pas facile.
Les grands moteurs de la conduite des peuples sont les croyances et les intérêts. Les croyances ne pouvant être réduites ni par la raison, ni par la force, les gouvernants doivent se borner à concilier des intérêts. Plusieurs siècles de persécutions et de guerres sanglantes furent nécessaires pour établir la solidité de ce principe psychologique.
Les hommes les plus aptes à guider les événements sont souvent entraînés par eux après les avoir conduits jusqu’à une certaine limite qu’ils ne peuvent d’avance prévoir.
Les buts obtenus en politique sont parfois fort différents de ceux poursuivis. L’Allemagne ne se doutait certainement pas du service qu’elle rendrait à l’Angleterre en la forçant à la guerre. Pour le présent elle lui évita une lutte civile avec l’Irlande et consolida en un bloc homogène les éléments inconsistants de son immense empire. Pour l’avenir elle aura considérablement accru sa puissance industrielle et économique en lui faisant comprendre les dangers de l’infiltration germanique.
Grâce aux progrès de son industrie l’Allemagne eût vite conquis en temps de paix l’hégémonie rêvée. Elle aura bouleversé l’univers pour un résultat absolument contraire à celui qu’elle cherchait.
Laplace, dans son livre sur les probabilités, démontre « les avantages que la bonne foi a procurés aux gouvernements qui en ont fait la base de leur conduite. Voyez au contraire, ajoute-t-il, dans quel abîme de malheur les peuples ont été souvent précipités par l’ambition et par les perfidies de leurs chefs. Toutes les fois qu’une grande puissance enivrée de l’amour des conquêtes aspire à la domination universelle, le sentiment de l’indépendance produit entre les nations menacées une coalition dont elle devient presque toujours la victime ». Cette page écrite il y a plus d’un siècle contient des vérités qui resteront éternelles, quoique sans beaucoup de chances de recevoir une application pratique.
Les luttes livrées pour des principes sont toujours fort longues. Telles dans l’antiquité les guerres médiques et dans les temps modernes les guerres de religion, la guerre de Trente Ans, les guerres de la Révolution. Si la guerre de sécession aux États-Unis dura seulement cinq ans, c’est que la ruine financière de l’un des partis en présence rendit impossible la continuation du conflit.
Il est toujours dangereux pour une nation d’avoir un passé trop chargé d’iniquités.
Si puissant que devienne un peuple, si grandes que soient ses conquêtes, si supérieurs que puissent être ses armements, son pouvoir ne saurait durer dès qu’il constitue une menace permanente pour les autres peuples. Plus d’un conquérant en fit jadis l’expérience. Les Allemands la répètent à leur tour.
Frédéric II posait déjà les règles appliquées plus tard par ses successeurs quand il disait que la guerre est une affaire dans laquelle le moindre scrupule peut tout perdre. Suivant lui on ne saurait faire une guerre sans avoir le droit de pillage, d’incendie et de carnage.
Gouverner contre l’opinion est impossible, mais on peut la créer. Une des forces du gouvernement allemand fut d’avoir su, depuis longtemps, orienter l’opinion de son peuple vers la nécessité d’une guerre de conquête. Il y parvint avec l’aide des universités, des journaux et de nombreuses associations.
Des mesures d’exception imposées à un groupe politique, religieux ou ethnique ne font que le fortifier. Persécuté il augmente de cohésion, alors qu’il se dissout dès que cessent les inégalités de traitement. Cette loi psychologique a maintenu aux Juifs leur individualité à travers les siècles. Pour l’avoir méconnue l’empire d’Autriche verra forcément ses provinces se dissocier.
Conquérir un peuple peut être l’œuvre d’un jour. L’assimiler demande parfois des siècles. Souvent même le temps n’y suffit pas. L’Angleterre ne put jamais s’agréger l’Irlande, l’Autriche a toujours pour ennemis les peuples soumis à sa domination.
La violence ne suffit pas pour fusionner les âmes des races. Bien que l’histoire ait solidement démontré cette loi psychologique, les maîtres des peuples ne l’ont pas encore comprise.
L’utilité des esprits supérieurs dans le gouvernement des peuples fut bien mise en évidence par l’histoire des vingt années qui suivirent la guerre de 1870. Le chancelier alors à la tête de l’Allemagne sut isoler la France en s’alliant à l’Italie, à la Roumanie et à l’Autriche, puis en obtenant la neutralité bienveillante de la Russie et de l’Angleterre. Cette situation disparut progressivement dès que l’Allemagne fut gouvernée par des chefs arrogants, toujours prêts à menacer l’Europe de la force allemande.
Pour les peuples de races, de langues, de religions ou d’intérêts différents, réunis par les hasards des conquêtes, il n’existe que deux formes possibles de gouvernement : l’autocratie pure ou une fédération de provinces autonomes. Ce dernier type de gouvernement s’impose aujourd’hui partout. L’Angleterre en fit l’expérience avec le Transvaal et l’Irlande, l’Autriche avec la Hongrie et bientôt, sans doute, avec ses autres provinces. La Russie, composée de peuples divers, arrivera probablement aux mêmes séparations après une série de bouleversements.
Un peuple ne saurait espérer un gouvernement meilleur que lui-même. Aux âmes incertaines correspondent des gouvernements incertains.
Si les gouvernements démocratiques furent toujours jusqu’ici des gouvernements d’avocats c’est que les luttes parlementaires donnent à l’habitude de la parole un rôle prépondérant. Dans les civilisations à forme industrielle, la compétence technique devenant beaucoup plus nécessaire que la compétence oratoire, le technicien semble appelé à remplacer l’avocat. C’est une des réformes auxquelles songe le plus l’Angleterre. L’ancien type moyen du politicien orateur tend à disparaître.
Dans les grands conflits, la force des peuples fait celle des gouvernants.