LIVRE I Les Forces qui mènent l’Histoire
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CHAPITRE PREMIER Les puissances matérielles et morales.
Les guerres représentent l’extériorisation visible de forces invisibles en conflit.
Les forces psychologiques sont l’âme des phénomènes matériels.
Les forces matérielles sont redoutables. Les forces psychologiques invincibles.
La guerre est un merveilleux exemple de la puissance des forces psychologiques qui mènent les hommes. Elle montre avec quelle facilité la crainte de la mort et les intérêts personnels s’évanouissent dès qu’agissent ces forces.
Dans ses préparatifs de guerre l’Allemagne avait tout prévu, sauf l’influence des facteurs psychologiques. Ils devinrent assez puissants pour soulever le monde contre elle.
Le développement matériel d’une civilisation est sans parallélisme avec son évolution morale.
Les forces psychologiques furent toujours les véritables souveraines des peuples. Transformées en croyances religieuses, politiques ou sociales, elles conduisent, suivant le sens de leur action, les civilisations à grandir ou disparaître.
Les forces qui mènent l’histoire : forces biologiques, forces affectives, forces mystiques, forces collectives et forces intellectuelles, possèdent des logiques distinctes n’ayant pas de commune mesure.
CHAPITRE II Les forces biologiques et affectives.
Les forces biologiques comprennent tous les besoins nécessaires à l’entretien de la vie. Elles sont canalisées par les deux grands facteurs d’activité de tous les êtres : le plaisir et la douleur.
Les forces affectives, c’est-à-dire les sentiments et les passions, se mettant le plus souvent au service des forces biologiques, la raison est impuissante contre elles.
Les progrès de la civilisation ont développé considérablement l’intelligence, mais ils sont restés sans action sur les sentiments dont l’agrégat constitue le caractère. L’ambition, la cupidité, la férocité et la haine survivent à toutes les époques.
Sur la plupart des questions scientifiques ou techniques dépendant de l’intelligence, les hommes de tous les pays se trouvent d’accord parce que l’expérience est leur guide. En matière religieuse, politique ou sociale, les impressions personnelles remplaçant l’expérience, la compréhension n’est possible qu’entre personnes douées de sentiments identiques. Ce n’est plus alors la justesse des choses, mais l’identité des sentiments provoqués par ces choses qui crée l’entente.
Les divergences intellectuelles se supportent et une raison faible s’incline facilement devant une raison forte. Les divergences sentimentales, au contraire, ne se tolèrent pas. La violence seule les fait céder.
Les sentiments deviennent facilement contagieux. L’intelligence ne l’est pas.
Les êtres s’égalisent beaucoup plus dans le domaine des sentiments que dans celui de l’intelligence.
Les sentiments et l’intelligence n’ayant ni évolution parallèle, ni commune mesure, une civilisation très haute se superpose aisément à des sentiments très bas.
Des hommes d’intelligence supérieure ont parfois, au point de vue sentimental, une mentalité voisine de celle d’un sauvage.
Dès qu’un sentiment s’exagère, la faculté de raisonner disparaît.
Un peuple qui ne réussit pas à dominer ses instincts de barbarie finit par les glorifier afin de pouvoir leur obéir sans honte. Ce fut une grande habileté des philosophes germaniques d’essayer de justifier par des raisons biologiques et historiques les impulsions ataviques de conquête, de meurtre et de pillage de leur race.
Certains sentiments ne peuvent être combattus que par des sentiments identiques. On ne domine pas la méchanceté, la violence et la mauvaise foi avec de l’honnêteté et des scrupules.
Les grands auteurs dramatiques de tous les temps comprirent que les sentiments ne se hiérarchisent pas. Le plus intense domine à un moment donné tous les autres. Euripide montre la jalousie l’emportant sur l’amour maternel quand Médée immole les fils qu’elle avait eus de Jason, pour le punir de son infidélité. Corneille, au contraire, nous fait voir le besoin de vengeance effacé chez Chimène par son amour pour le meurtrier de son père.
La loi physiologique d’après laquelle deux douleurs étant simultanées, la plus forte efface la plus faible, se vérifie également dans le domaine des sentiments. Les diplomates allemands l’ignoraient quand ils escomptaient nos haines politiques. Elles étaient très fortes, mais disparurent instantanément devant la haine plus forte encore de l’étranger.
Les passions vivent rarement isolées. L’envie a pour compagne la haine, l’amour n’existe guère sans jalousie. L’avarice est inséparable de la dureté.
Dans les civilisations modernes, le besoin du luxe, ou tout au moins de ses apparences, est souvent plus impérieux que celui du nécessaire.
Un être sans préjugés, sans illusions, sans vices et sans vertus serait tellement insociable que la solitude constituerait son seul refuge.
La plupart des chagrins et des joies de l’existence résultent de ce que nous attachons aux choses une importance disproportionnée à leur valeur.
Si imparfaite que soit encore la connaissance des logiques affective, mystique et collective, elle donne cependant déjà la clef de phénomènes historiques que la logique rationnelle ne saurait expliquer.
CHAPITRE III Les forces mystiques.
L’esprit mystique se caractérise par l’attribution de pouvoirs imaginaires et mystérieux à des doctrines, des rites, des amulettes, des personnages ou des formules. Il est indépendant de la dévotion à une divinité quelconque. Les défenseurs d’une foule de sectes politiques et sociales sont saturés d’esprit mystique.
Quand des millions d’hommes professent certaines opinions et d’autres millions d’hommes des opinions exactement contraires, on peut être certain que ces convictions reposent sur des bases mystiques ou affectives, et nullement rationnelles.
Les forces mystiques possèdent un pouvoir créateur immense. Elles ont édifié de grandes civilisations et fait surgir du néant les merveilles de l’art, que les générations admireront toujours si les futurs canons ne les anéantissent pas.
Le monde moderne se croyait soustrait à l’influence des forces mystiques. Jamais pourtant l’humanité n’y fut plus asservie. Ce sont elles qui mirent l’Europe en feu.
L’esprit mystique est créateur de forces imaginaires mais puissantes en raison de la confiance qu’elles inspirent. Ces forces font parfois agir l’homme contrairement à ses sentiments les plus chers, à ses intérêts les plus évidents.
Les conceptions d’ordre affectif ou mystique s’acceptent ou se rejettent en bloc, mais ne se démontrent pas.
Sur les forces mystiques la raison est sans prise.
En pénétrant dans la sphère du mystique, l’esprit le plus sagace perd ses facultés de discernement. Le manifeste des intellectuels allemands, où l’on vit des savants réputés nier l’évidence et interpréter les faits aux seules lumières de leurs illusions, est une nouvelle confirmation de cette loi.
Dans le domaine des forces mystiques plus encore que dans celui des forces sentimentales, toutes les intelligences s’égalisent.
Une croyance mystique se suffit, mais elle acquiert plus de force encore en s’associant à des intérêts matériels. L’idéal mystique d’hégémonie de l’Allemagne n’eût peut-être pas suffi à provoquer la guerre sans l’espoir de conquérir et piller de riches provinces.
Si l’Allemagne établissait actuellement le bilan des résultats de l’impulsion mystique qui l’a lancée sur le monde, elle trouverait à son passif : la mort misérable de plusieurs millions d’hommes, une perte de cent milliards et une aversion universelle. A son actif figurerait seulement l’annexion de quelques provinces impossibles à garder sans des dépenses militaires très lourdes.
Croire aveuglément dispense de raisonner et empêche d’être influencé par un raisonnement. Bien des années s’écouleront avant que le peuple allemand perde la conviction d’avoir été attaqué par la France et l’Angleterre conspirant sa perte.
La leçon des faits n’instruit pas l’homme prisonnier d’une croyance ou d’une formule.
Les convictions d’origine mystique se propagent par contagion mentale ou suggestion, jamais par des raisonnements.
Les vérités rationnelles les plus sûres n’acquièrent de prestige sur les peuples qu’après avoir revêtu une forme mystique.
Un parti politique ou une révolution ne triomphent jamais par des arguments rationnels, mais seulement après avoir inspiré une foi mystique très vive à leurs adeptes.
Un peuple ayant foi dans la victoire ne ressent ni sa faim ni la misère. Sa résistance morale s’écroule le jour précis ou il commence à douter du succès.
Si on éliminait d’une civilisation toutes les entités mystiques qui servirent à l’édifier, elle perdrait la plupart de ses mobiles d’action.
Il n’est guère d’exemple, dans l’histoire, de croyances à forme religieuse ébranlées par l’issue des batailles. Après des siècles de défaites, l’islamisme est encore redoutable. Le rêve d’hégémonie de l’Allemagne ayant pris une forme religieuse restera pour l’Europe une source de conflits prolongés.
On ne triomphe pas d’une foi vive avec des armes matérielles, mais seulement en lui opposant une foi plus forte.
Contre les illusions mystiques les canons sont sans force.
CHAPITRE IV Les forces collectives.
Un peuple devient très fort quand il possède un idéal capable d’engendrer chez tous ses citoyens les mêmes sentiments, les mêmes pensées et, par conséquent, les mêmes actes. L’anarchie séculaire des Germains disparut lorsqu’au moyen de l’école et de la caserne la Prusse leur fit acquérir un idéal de domination universelle.
Quand un peuple a été longuement dressé à l’effort collectif, il finit par superposer à son âme individuelle une âme collective qui la domine entièrement. Tous ses sentiments : orgueil, gloire, soif de puissance, deviennent alors collectifs.
La substitution du collectif à l’individuel n’élève pas l’intelligence, mais elle donne une grande force militaire et industrielle aux peuples qui la réalisent.
Les sentiments collectifs obéissent à la même loi que les sentiments individuels, c’est-à-dire la domination de toutes les passions par une seule devenue très forte. L’orgueil du peuple allemand s’était tellement développé qu’il lui fit sacrifier à son ambition d’hégémonie l’intérêt évident de maintenir la paix nécessaire aux progrès de son industrie.
Faire surgir des sentiments dans l’âme des multitudes est relativement facile, les refréner difficile. En se développant ils deviennent des forces qu’on ne maîtrise plus.
Avec l’évolution actuelle de la civilisation, chaque société semble conduite à se diviser en petits groupements possédant des intérêts similaires et dirigés par des individualités fortes.
Dans les sociétés nouvelles en voie de formation l’individu isolé sera vite écrasé. Il ne pourra y prospérer qu’en s’agrégeant à des groupes possesseurs d’intérêts semblables.
En matière de sentiments, l’âme collective d’un peuple est supérieure aux âmes individuelles. En matière d’intelligence, les âmes individuelles l’emportent au contraire beaucoup sur l’âme collective.
Les grandes personnalités indépendantes tendent de plus en plus à disparaître. L’être collectif remplace progressivement l’être individuel.
Chez les peuples primitifs n’ayant pas sensiblement dépassé l’étape de la tribu et du clan les individus ne possèdent pas encore d’âme personnelle nettement formée, mais seulement une âme collective. Le militarisme et l’évolution industrielle ramènent certaines nations à la phase collective des premiers âges.
S’annexer à une collectivité, c’est accroître sa force sociale, mais perdre sa personnalité.
Les Grecs préféraient la grandeur individuelle à la grandeur collective, les Romains se contentaient de la supériorité collective.
Les Romains encore demi-barbares asservirent la Grèce qui possédait déjà une légion de penseurs et d’artistes immortels, grâce à des qualités collectives de discipline et ténacité un peu dédaignées des vaincus.
Les batailles tendent à devenir collectives. Les combinaisons d’un grand chef ne sauraient suffire aujourd’hui à décider en quelques heures des succès d’une campagne. Une victoire moderne représente l’addition de milliers d’énergies.
Les nations doivent toujours se tenir en défense contre les accès de délire collectif d’un peuple, surtout quand il appuie sa soif de conquêtes sur la conviction d’accomplir une mission divine. C’est au nom de conceptions analogues que les Arabes et les Turcs ont jadis ravagé le monde. Le canon seul peut combattre de telles illusions.
La plupart des sentiments ou des associations de sentiments tels que l’optimisme, le pessimisme et le courage, se propagent par contagion mentale, mais la propagation est beaucoup plus facile quand elle prend la forme collective.
On peut demander à l’âme collective des sacrifices impossibles à obtenir de l’âme individuelle.
Une souffrance collective se supporte plus aisément qu’une souffrance individuelle.
Pendant la guerre les sentiments collectifs ont été les plus actifs. Si, après la paix, leur prédominance se maintient ils atténueront les influences individuelles souvent fort égoïstes.
Ténacité, solidarité, discipline sont des qualités de caractère qui donnèrent toujours aux peuples une grande force. Aucune qualité intellectuelle ne saurait les remplacer.
L’âge moderne représente le triomphe de la médiocrité collective.
CHAPITRE V Les forces intellectuelles.
Créatrice de toutes les découvertes qui ont transformé l’existence des hommes, la raison possède un pouvoir très grand. Il ne le fut cependant jamais assez pour déterminer la conduite des peuples.
La logique rationnelle bâtit la science, mais ne joue qu’un faible rôle dans la genèse de l’histoire.
Ce n’est pas avec la raison, et c’est le plus souvent contre elle, que s’édifient les croyances capables d’ébranler le monde.
Guidée seulement par la raison, l’Allemagne aurait vu que, sans combats et par la simple extension d’une puissance industrielle due à sa richesse houillère et à son éducation technique, elle imposerait son hégémonie à l’Europe. Dominée par son rêve d’ambition mystique elle ne le vit pas.
Les gouvernants qui prétendent n’avoir que la logique rationnelle pour guide arrivent vite à l’incohérence.
En politique, le rationalisme sert surtout à revêtir d’une forme acceptable des appétits qui ne le sont pas.
Une des sources les plus fréquentes d’erreur est de prétendre expliquer avec la raison des actes dictés par des influences affectives ou mystiques.
La raison sert beaucoup plus à justifier la conduite qu’à la diriger.
Derrière les actes que la raison croit guider se trouve la formidable armée des atavismes qui les déterminent.
L’homme qui prétend n’agir que par raison se condamne à rarement agir.
L’intuition fait penser, la volonté fait agir, la raison sert surtout à expliquer.
Des idées mal élaborées engendrent des résolutions faibles et des actes médiocres.
Le monde est évidemment plus guidé par l’instinctif que par le rationnel. Mais alors que les philosophes allemands considèrent l’instinctif comme le meilleur guide des peuples, les philosophes latins admettent que le progrès de la civilisation consiste à soumettre de plus en plus l’instinctif au rationnel.
L’instinctif est un principe de vie, mais non de civilisation.
L’intelligence tendant souvent à paralyser l’action, il n’est jamais avantageux pour un peuple d’avoir plus d’intelligence que de caractère. Les Byzantins discutaient fort bien, mais agissaient fort peu, tandis que Mahomet était déjà dans leurs murs.
En matière de prévision, le jugement est supérieur à l’intelligence. L’intelligence montre toutes les possibilités pouvant se produire. Le jugement discerne parmi ces possibilités celles qui ont le plus de chance de se réaliser.
L’analogie, origine fréquente de jugements définitifs, alors qu’elle devrait être seulement créatrice d’hypothèses à vérifier, est une source de fréquentes erreurs. C’est en se guidant sur des analogies superficielles que les dirigeants de notre état-major accumulèrent tant de fautes et se refusèrent si longtemps à multiplier les canons et les munitions.
Si l’on s’entend peu dans les discussions, c’est que des esprits différents emploient les mêmes mots pour traduire des idées dissemblables.
Les personnes ayant l’habitude de tout critiquer sont généralement celles qui possèdent le moins d’esprit critique.
L’esprit critique est à la fois créateur de progrès et générateur d’inaction.
Ce n’est pas à la raison, mais au bon sens, qu’il eût fallu jadis élever un temple. Beaucoup d’hommes sont doués de raison, très peu de bon sens.
L’abondance de paroles inutiles est un symptôme certain d’infériorité mentale.
Les hommes de génie font la grandeur intellectuelle d’une nation, mais rarement sa puissance.
Les hommes de pensée préparent les hommes d’action. Ils ne les remplacent pas.
La pensée d’un grand homme ne vit pleinement qu’après sa mort.
CHAPITRE VI Les interprétations de l’histoire.
L’histoire comporte des témoignages, des principes et des méthodes. Il faut se défier des témoignages, douter des principes et n’accepter que les méthodes.
La notion de pourcentage devrait être à la base des observations psychologiques et sociales. Les faits isolés ne prouvent rien, seul leur degré de fréquence relative est important à connaître.
L’histoire de la guerre, telle que les Allemands l’écrivent, montre avec quelle facilité les auteurs déforment les faits quand ils contredisent leurs convictions ou leurs principes.
En attribuant aux intérêts économiques un rôle prépondérant, les théoriciens de la conception matérialiste de l’histoire oublient que ces intérêts se trouvent facilement balayés par des forces psychologiques dont les plus puissantes seront toujours les impulsions mystiques.
Une vision exacte mais fragmentaire d’un événement conduit à des interprétations inexactes dès qu’on l’applique à une autre partie du même événement.
C’est parce qu’elle se compose surtout de visions fragmentaires généralisées que l’histoire reste si incertaine.
Ce que contient souvent de plus sûr un livre d’histoire n’est pas le récit des événements, mais la mentalité de l’écrivain qui les raconte.
Les générations qui forgent l’histoire d’une époque ne surent jamais l’écrire. Les vivants n’ont un peu d’impartialité que pour les morts.
Les historiens voient généralement les événements passés à travers les idées du temps où ils vivent. C’est pourquoi les hommes et les doctrines populaires à une époque semblent exécrables à une autre. Le pape Alexandre VI et César Borgia furent sympathiques à leurs contemporains. Machiavel ne devint antipathique qu’après sa mort. La Saint-Barthélemy provoqua un tel enthousiasme dans divers pays que plusieurs médailles furent frappées pour la commémorer. Le pape fit reproduire sur les murs du Vatican, où on les voit encore, les détails du massacre.
Les textes, les médailles, les monuments permettent de reconstituer le squelette du passé, mais qui ne sait pas déterminer les sentiments et les idées dont ils dérivent ignore tout de l’histoire.
Création du passé, le présent est générateur d’avenir. Étudier les changements révolus permet souvent de pressentir les événements futurs. Demain est la floraison d’aujourd’hui et d’hier.
Un fait historique n’apprend rien, séparé de sa genèse.
CHAPITRE VII Les explications et les causes.
Il n’y a guère de causes simples en histoire. Chacune est entourée d’un cortège d’éléments invisibles plus actifs que les causes visibles immédiates.
Une des caractéristiques de mentalité primitive est d’attribuer des causes simples aux phénomènes.
L’interprétation simpliste des causes a toujours faussé l’histoire. De grands événements comme la guerre mondiale ont rarement pour origine la volonté d’un seul homme. Les sources en sont profondes, lointaines et variées. La décision d’un souverain ne peut agir qu’après leur lente accumulation.
Aux esprits supérieurs seuls apparaît l’extrême complexité des causes, la difficulté de les relier aux effets observés et l’impossibilité d’expliquer les origines réelles du phénomène le plus simple, la chute d’une pierre par exemple.
Dans la genèse des phénomènes historiques les causes s’additionnent en progression arithmétique et leurs effets en progression géométrique. Des causes infimes peuvent donc, à certains moments, engendrer des effets considérables.
Examinée au point de vue de la raison pure, la guerre mondiale apparaît à sa naissance et durant son évolution comme un chaos d’invraisemblances. Elle contribuera à montrer aux théoriciens qui en doutaient encore le faible rôle joué par la raison sur les actions des peuples.
On ne saisit bien les origines de la guerre imposée par l’Allemagne qu’en lisant les dissertations de ses philosophes, de ses historiens et de ses économistes depuis un demi-siècle. Leurs conclusions sont nettement résumées dans cette déclaration récente d’un professeur germain : « L’Allemand a conscience de ses droits et de ses devoirs et il entend prendre la direction du monde. »
Le rôle du philosophe ne consiste pas à rechercher la valeur rationnelle des mobiles faisant mouvoir les hommes, mais l’influence que ces mobiles exercent.
Dans leurs interprétations le savant et l’ignorant débutent par des hypothèses. Mais alors que l’hypothèse est aux yeux du savant une simple supposition tenue pour provisoire jusqu’à sa vérification, elle constitue une certitude pour l’ignorant.
L’hypothèse admise sans contrôle retarde longtemps la découverte de la vérité.
CHAPITRE VIII L’imprévisible en histoire.
L’obscure volonté des choses semble parfois supérieure à celle des hommes et déroute leurs prévisions. Quand la guerre cessa entre la France et l’Angleterre en 1815, ces pays avaient été en lutte pendant soixante ans sur une période de 127 années. Au moment de Fachoda, le conflit faillit se renouveler. Comment deviner alors que ces deux grandes nations deviendraient un jour alliées ?
Les événements imprévisibles ont été beaucoup plus nombreux pendant la guerre que les faits prévisibles. Personne, par exemple, ne prévoyait sa durée. On pouvait encore moins deviner l’accumulation de fautes psychologiques qui dressa presque tous les peuples de l’univers contre l’Allemagne, malgré son désir de maintenir une neutralité conforme à ses intérêts.
Longue serait la liste des événements réalisés contrairement à toutes les prévisions. Nul n’avait soupçonné la défaite de l’immense Russie par le petit empire japonais ; et personne n’aurait pu supposer que la faible Belgique résisterait au puissant empire germanique. On eût moins présagé encore que l’Angleterre et l’Amérique, dépourvues d’armées et profondément hostiles au militarisme, constitueraient des puissances militaires de premier ordre.
Après la retraite de Charleroi, un esprit raisonnant selon les données de la psychologie, de la stratégie et de l’histoire, n’eût jamais prévu qu’une armée en retraite se retournerait brusquement et arrêterait net l’élan d’un envahisseur victorieux.
Un événement est imprévisible quand chacune des possibilités dont il dépend offre des chances de réalisation presque égales. Les Allemands reconnaissent que la prolongation de la guerre leur eût été impossible s’ils n’avaient, à ses débuts, conquis le bassin de Briey dont la défense était facile. Les Alliés n’auraient pu également continuer à lutter si l’Amérique avait, comme les Allemands l’espéraient, interdit l’exportation du fer qui nous manquait. De tels événements échappaient évidemment à toutes les prévisions.
Il restera toujours inexplicable que l’Allemagne n’ait pas compris l’intérêt immense qu’elle avait à ne pas obliger les États-Unis à lui déclarer la guerre. Tout l’or des Alliés serait passé progressivement en Amérique et le moment approchait où, leur crédit étant épuisé, ils n’auraient pu se procurer l’acier et le matériel que seuls les États-Unis étaient en mesure de fournir.
L’Allemagne avait intérêt à attaquer sa rivale redoutée l’Angleterre, à envahir la France pour conquérir ses richesses, mais on cherche vainement quel pouvait être son but en attaquant la Russie dont l’industrie, le commerce et la banque étaient entre ses mains au point que beaucoup de Germains considéraient ce pays comme une colonie allemande. Impossible de comprendre un tel événement quand on ignore ses causes mystiques.
Les Allemands avaient prévu bien des choses avant de déclarer la guerre, sauf cependant les plus essentielles, telles que la résistance des Français, les interventions de l’Angleterre, de l’Italie et de l’Amérique.