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Galileo Galilei

LIVRE II SECONDE ÉPOQUE DE GALILÉE

Reading edition

IX État de l’Église et des esprits. — Florence, Rome. — Destruction de la moralité individuelle. — Une église italienne en 1620. — Les vieillards persécutés.

L’inquiet et imprudent Galilée avait commis la faute d’abandonner Venise pour revenir à Florence. Au commencement de l’année 1616, alors que ses doctrines soulevaient de violentes oppositions, il prit soudain le parti de braver celles-ci et d’aller à Rome. Il espérait que sa présence amènerait une solution favorable à la science ; il devait bientôt être détrompé.

Dès son arrivée il put s’apercevoir que les dispositions lui étaient devenues hostiles ; les jaloux avaient continué leur travail souterrain. Peu à peu se détachaient de lui les amitiés qui l’avaient soutenu et encouragé. Les dispositions personnelles du pape contribuaient en outre à ce changement. Paul V (Borghèse), qui occupait alors le trône pontifical, n’avait aucun point de ressemblance avec Paul III : ombrageux et routinier, il craignait l’innovation, l’étude et les recherches scientifiques.

Ajoutez à cela que le moment était critique pour l’Église, et que plusieurs tentatives d’affranchissement religieux avaient réveillé avec plus de vivacité que jamais les défiances de l’inquisition qui se tenait sur une défensive menaçante.

Les beaux jours de l’Italie étaient passés depuis longtemps. A l’exception de Venise, qui avait conservé une partie de son ancien prestige, c’en était fait de ces fières républiques du moyen âge, si intelligentes et si vivaces dans leurs agitations. Rome avait perdu son influence politique depuis la mort de Paul III (1549). Les ordres religieux, et notamment celui des Jésuites, partageaient avec l’Inquisition une suprématie qui étouffait toute tentative d’affranchissement spirituel. Quant à l’indépendance nationale, elle ne tirait aucun profit des guerres suscitées çà et là par les rivalités de petits princes turbulents.

En Toscane même, où la famille des Médicis avait brillé d’un si vif éclat avec Côme l’Ancien et ses descendants, une branche cadette héritait de la gloire de ses ancêtres sans hériter de leurs qualités. François, fils de Côme Ier, céda le premier à la pression étrangère. En vain son frère Ferdinand voulut secouer le joug. La Toscane, placée entre l’ambition espagnole et la cour de Rome, se trouvait fatalement reléguée au second rang.

Côme II, le fils de Ferdinand, eût peut-être relevé l’énergie de la nation ; mais l’affaiblissement de sa santé, le rendant incapable d’accomplir une si laborieuse tâche, le livra aux influences dangereuses des deux grandes duchesses Christine et Marie-Madeleine d’Autriche. A la mort de Côme ce fut bien pis encore ; la direction des affaires fut subordonnée à de mesquines intrigues de palais, jusqu’au jour où — trop tard — Ferdinand II s’efforça, sous Urbain III, de combattre les empiétements des Barberini.

C’était là qu’en était l’Italie, après avoir fait l’éducation de l’Europe. Cette seconde Grèce qui, bien avant l’an 1300, comptait cinq Universités ; que les races barbares n’avaient pas absorbée ou anéantie, mais qui se les était assimilées ; qui, dès le sixième siècle, avait fait revivre la politique romaine par la prépondérance de ses papes et dompté l’élément féodal par l’organisation de ses républiques ; cette admirable patrie des arts avait subi les conséquences d’un seul fait, conséquences terribles ! Ce fait unique est le mépris des minorités.

L’Italie, fille des anciens, avait comme eux méprisé les minorités.

Mais le monde avait grandi ; partout où les minorités sont écrasées, où la tolérance n’est pas consacrée, où la force est reine, le sentiment du juste s’oblitère ; — et c’en est fait de toute grandeur nationale.

L’Italie confondant le vaincu avec le pervers, le faible avec l’infâme, consacrait ainsi la religion du mal, l’idolâtrie de la force. Chez les Italiens le captivus (captif) et le cattivo (caitif), devinrent le méchant, le condamné, parce qu’ils furent captifs et vaincus. Plus de religion intime, plus de loi morale.

Lisez les auteurs anecdotiques du temps de Galilée, ils vous montreront les arts, les mœurs, la religion détruits par dix siècles de mauvais gouvernement, de guerres furieuses, d’appels à l’étranger, de liberté perdue, de force adorée et d’individualité détruite. On voit, chez un certain Balthasar Boniface de Reggio, que personne ne lit, bien que son Historia Ludicra fourmille de traits curieux, ce qu’était une église italienne à cette époque, « pleine de mendiants, d’intrigues amoureuses, de gens qui jouent aux cartes ; église retentissant de blasphèmes, de coups de pistolet mêlés au son des cloches et de frôlements d’épée qui se croisent. » Ululantium uberrimæ concertationes… tormentorum pyricorum explosiones, etc., etc.

La morale était extérieure et la formule régnait en souveraine ; on n’avait plus de pitié pour le faible[14], plus d’égard pour le droit, plus de charité pour la vieillesse. Depuis longtemps, en Italie, tous les vieillards célèbres ou grands par le génie ou la vertu mouraient dans l’exil ou le désespoir ; telles furent les tristes automnes de Machiavel, du Tasse, du Dante, de Michel-Ange, de Campanella ! C’était la loi. On ne vieillissait glorieux que pour souffrir, maudire et être maudit.

Vers la fin des jours, à l’heure où le moissonneur s’assied sur ses gerbes, où le doux repos et le sourire des cœurs amis seraient nécessaires, tout se retire, tout se ferme, tout se glace ; les vieux rivaux renaissent, les jeunes aspirants s’arment de haine. Chacune des générations successives finit ainsi découronnée, haïe, déshonorée et désolée. C’est un odieux et cruel symptôme. Au lieu des calmes vieillesses de Bentham, de Gœthe et de Franklin, vous avez la pauvreté flétrie de Milton aveugle ; la solitude amère de Galilée ; et les brûlantes larmes qui tombaient sur la barbe blanchie de Michel-Ange. L’envie furieuse a fini par vaincre le génie.

Les temps de révolutions et de catastrophes reproduisent toujours, même chez les races généreuses comme est la nôtre, ce douloureux phénomène. Ceux qui parmi nous ont vécu un demi-siècle ou davantage ont pu voir dans leur jeunesse les grands vieillards de 1789 courbés sous le désenchantement de leurs espérances ; en 1815, ceux qui pieds nus et sans pain avaient conquis l’Italie, raillés ou bannis. Je me tais sur le reste.

Revenons à Galilée et ne pressons point des analogies douloureuses qui pourraient paraître forcées et qui m’ont particulièrement attaché à cette longue étude sur l’Italie de 1640.

X Arrivée de Galilée à Rome en 1616. — Accueil qui lui est fait. — Ses espérances présomptueuses.

Galilée, fils d’une société indifférente et corrompue où l’on vivait pour jouir, eût voulu échapper à cette fatalité de la persécution. Quoi qu’il en coûte de le constater et d’effacer ainsi la légende populaire de son héroïsme, il se montra aussi étourdi dans la provocation qu’impuissant à la défense.

C’était une faute présomptueuse d’aller à Rome braver ses ennemis.

Rome, inquiète et menacée, sentait autour d’elle et malgré elle fermenter l’esprit d’indépendance et de libre recherche ; dans le nord de l’Italie des essais de réformes venaient de se produire : Venise s’insurgeait ouvertement contre l’autorité papale ; fra Paolo Sarpi, l’un des plus ardents à la lutte, soutenait hardiment les principes anti-catholiques ; Giordano Bruno, Guillaume-César Vanini, Thomas Campanella venaient de secouer le joug de la tradition et de dénoncer hautement les abus de l’Église ; Marc Antonio de Dominis, archevêque de Spalatro, levait l’étendard de l’apostasie. Le trouble s’introduisait dans les consciences qui s’essayaient à la révolte et se sentaient emportées vers la liberté.

Galilée, venant dans un pareil moment à Rome (en 1616) ne pouvait y rencontrer qu’hostilité et mauvais vouloir. N’était-il pas, lui aussi, un innovateur ? Ne voulait-il pas toucher à l’arche sainte ? et donner aux Écritures une interprétation contraire à celle que les siècles avaient consacrée ?

N’était-on pas autorisé à lui dire : Quiconque n’est pas avec nous est contre nous ?

Lui, cependant, était à la fois avec l’Église et contre elle ; de bonne foi, avec cette naïveté étrange qui est souvent l’apanage du génie. Il se sentait sincère et ne supposait pas qu’on pût douter de sa sincérité ; il respectait les dogmes et ne croyait pas qu’on pût suspecter sa vénération ; il voulait la gloire de l’Église et s’imaginait travailler à cette gloire en ralliant à elle les découvertes de la science, en lui conciliant la raison et la vérité.

Il arrivait donc à Rome plein d’espérance. Il ne se souvenait même pas que son livre sur les taches solaires avait, à la fin de l’année précédente, occasionné de nouveaux scandales. Il ne comprenait rien aux exigences de la politique, rien aux intrigues de la jalousie.

Il se croyait fin, et il était la dupe de toutes les finesses ; il se croyait fort, et son crédit s’affaiblissait de jour en jour. Il se fiait à de vaines lettres de recommandation que lui avait données le grand-duc pour le cardinal Orsini qui alors jouissait à la cour d’une haute influence ; il se fiait à son éloquence, à la justesse de ses calculs, à l’autorité de son nom, à son génie. Il espérait ramener à lui les incrédules, persuader le pape, entraîner les membres du sacré collége ; il espérait venir, voir et vaincre.

D’ailleurs n’avait-il pas au besoin la science du monde, la finesse, la flatterie ; — suprêmes ressources ?

Déjà pour rentrer en grâce auprès des Médicis, il avait donné leur nom aux satellites de Jupiter, et le moyen lui avait réussi. Pourquoi ne réussirait-il pas encore ? Pourquoi ne dédierait-il pas au pape un de ses ouvrages ? Il lui dédia, en effet, son Traité du flux et du reflux, dans lequel, entraîné par son idée dominante au point de se tromper scientifiquement, il attribuait ce phénomène au mouvement de la terre.

Mais la flatterie n’a pas toujours raison des rancunes. En vain le cardinal Orsini recommanda chaudement l’affaire au pape ; plus Galilée mettait d’ardeur à la défense de sa cause et plus il éveillait de craintes. L’inquisition était lasse de ces menées, de ces audaces ; elle ne permettait plus qu’on mît en doute son infaillibilité ; elle ne voulait pas être éclairée ; — elle, dépositaire unique de toutes les lumières.

XI On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de Copernic.

Aussi, le 26 février de la même année, le pape faisait-il intimer à Galilée, par l’intermédiaire du cardinal Bellarmin, l’ordre d’abjurer la doctrine de l’immobilité du soleil et de la rotation de la terre ; il le sommait en outre de ne plus émettre cette doctrine sous quelque forme que ce fût, de ne plus l’enseigner, de ne plus la défendre, soit verbalement, soit par écrit.

On ne s’en tint pas là ! il était temps de réfuter l’hérésie et de protester solennellement contre des opinions qui compromettaient, croyait-on, l’autorité de la Bible. Pour cela il fallait remonter à l’origine du mal. La congrégation du Saint-Office déclara hérétique l’opinion de la rotation de la terre et de l’immobilité du soleil, opinion contraire à la foi, absurde et fausse en philosophie. Puis, pour être logique, on interdit la vente du livre de Copernic, donec emendetur ; on condamna un livre d’un carmélite Paul Antonio Foscari, mort à cette époque, livre où l’auteur défendait le système de Copernic ; on condamna l’ouvrage de Kepler sur le même sujet et vingt autres ouvrages analogues ; enfin il fut expressément défendu de traiter dorénavant la question du mouvement de la terre, si ce n’est « d’une manière hypothétique et sans rien affirmer ».

Un tel décret était à la fois inique et ridicule. En voulant affermir l’autorité de l’Église, le pape consacrait une erreur dont ses adversaires devaient plus tard se faire une arme redoutable. Il confondait le Saint-Office avec le Saint-Esprit et compromettait l’un par les fautes de l’autre.

Vainement objecterait-on que les doutes qui enveloppaient la théorie de Copernic étaient loin d’être dissipés. Ces doutes même ne permettaient pas de déclarer a priori la théorie absurde et hérétique.

Le décret avait été notifié par Bellarmin à Galilée, avec ordre de se soumettre aveuglément aux arrêts de la sainte inquisition.

Les efforts imprudents et étourdis de l’astronome pour amener la cour de Rome à une décision qui lui fût favorable, n’avaient point été étrangers à cet acte de rigueur.

En harcelant la cour de Rome par ses démonstrations il avait marché contre son but.

XII L’inquisition menace Galilée. — On l’avertit de son danger. — Lettre de Pichena.

En recevant le décret de l’inquisition, que lui notifiait le cardinal Bellarmin, Galilée se soumit. Il avait à un trop haut point le respect des autorités ecclésiastiques pour se révolter ; pourtant il lui en coûtait de s’incliner devant une juridiction dont il soutenait l’incompétence en matière scientifique. Il ne pouvait se décider à quitter Rome où le retenait une arrière-pensée d’espérance.

Eh quoi ! vous réunissez, ô grand philosophe, tous les dons de l’intelligence, vous avez le génie ; et vous vous laissez tromper par ces illusions ! Tout le monde autour de vous voit le péril, et vous vous obstinez à rester sur cette terre ennemie où vous êtes environné de piéges ! Vous faut-il d’autres témoignages de l’irrévocable décision du Saint-Office ? Vous les avez ; car pour confirmer la sentence, la congrégation de l’Index, dans les premiers jours de mai, chargeait le cardinal Gaetani de corriger le livre de Copernic ; c’était le donec emendetur qui recevait son exécution ! Et pourtant Galilée restait toujours à Rome ? Il y demeura plus de trois mois encore, attendant et espérant. Pour le décider à écouter la raison et à retourner à Florence, il fallut une lettre officielle du secrétaire d’État grand-ducal Pichena, qui lui écrivait, le 25 mai 1616 :

« Vous avez assez goûté les persécutions des moines — (et en parlant ainsi il était l’écho de l’opinion publique en Toscane) ; — vous avez assez goûté les persécutions des moines pour savoir à quoi vous en tenir. Leurs Seigneuries craignent qu’un séjour prolongé à Rome ne vous attire des difficultés ; elles verraient avec plaisir que vous, qui jusqu’ici vous êtes tiré avec honneur de vos affaires, ne réveilliez pas des susceptibilités endormies et que vous reveniez aussi vite que possible ; car il se répand des bruits d’une nature fâcheuse. Les moines sont tout-puissants ; et moi, votre serviteur, j’ai rempli mon devoir en vous donnant cet avis qui est aussi celui de Leurs Seigneuries. Je vous baise la main. »

Cette fois l’avertissement était direct, et Galilée ne pouvait exciper de son ignorance. Les moines sont tout-puissants, la phrase de Pichena est un cri d’alarme.

Galilée l’entendit et comprit enfin que le séjour de Rome ne lui offrait que des périls sans compensation. Il reprit le chemin de sa patrie.

Ainsi s’acheva le premier acte du drame ; mais déjà l’on pouvait en prévoir le triste dénoûment, dénoûment que le silence de Galilée retarda seul.

Pendant quinze années en effet il resta muet, comme ses amis et ses maîtres le lui avaient prescrit. Son silence et sa prudence désarmaient l’envie sans l’étouffer. Elle veillait et couvait sa rage. Les événements prouvèrent que la haine jalouse n’oublie pas. Quand après ce long intervalle la lutte s’ouvrit de nouveau, les colères qui sommeillaient se réveillèrent et s’assouvirent.

XIII Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées et de catholicisme. — Conduite d’Urbain VIII. — Le Saggiatore. — Illusions de Galilée.

Tant que vécurent les deux papes qui occupèrent avant Urbain VIII le trône pontifical, Galilée ne s’écarta point de son silence prudent. Telle était même sa crainte de paraître hérétique, tel était son respect pour l’autorité du saint-siége, qu’il s’était fait délivrer par le cardinal Bellarmin lui-même le certificat que voici :

« Nous Robert, cardinal Bellarmin, ayant appris que le sieur Galileo Galilée est en butte à des imputations fausses et qu’on lui reproche d’avoir fait entre nos mains abjuration de ses erreurs, ainsi que d’avoir subi par notre ordre des pénitences imposées ; nous déclarons, conformément à la vérité, que le susdit Galileo n’a fait ni entre nos mains, ni auprès de qui que ce soit ici à Rome, ni en quelque lieu que nous connaissions, aucune espèce de rétractation ayant trait à aucune de ses opinions ou de ses idées, que nulle pénitence ou punition n’ont dû lui être infligées ; mais que communication lui a été donnée d’une déclaration de Sa Sainteté, notre souverain, déclaration publiée par la sainte Congrégation de l’Index, du contenu de laquelle il résulte que la doctrine attribuée à Copernic sur le mouvement prétendu de la terre autour du soleil, sur la place que le soleil occuperait au centre du monde sans se mouvoir de son lever à son coucher, est opposée à la sainte Écriture, et n’a besoin, par conséquent, ni d’être attaquée, ni d’être défendue. En foi de quoi nous avons écrit et signé le présent propria manu, le 26 mai 1616. Comme ci-dessus :

« Robert, cardinal Bellarmin. »

Galilée voulait donc avant tout rester catholique, et c’est bien le même homme qui écrit à son ami Bali Cioli :

« Personne au monde ne peut révoquer en doute ma piété exemplaire et mon obéissance aveugle aux commandements de la sainte Église. » C’est le même Galilée que nous verrons tomber à genoux devant les cardinaux et les supplier de ne pas le déclarer hérétique ; « châtiment qui lui causerait la plus amère douleur et auquel il préfère la mort. »

A côté du chrétien, je l’ai déjà dit, il y avait le philosophe, à côté de la foi religieuse brûlait en son cœur la foi ardente dans la science. Pendant quinze années il avait fidèlement observé sa promesse de ne plus traiter cette redoutable question du mouvement de la terre. Cependant sa conviction était demeurée inébranlable et n’attendait qu’un instant favorable pour essayer de nouveau de convertir le sacré collége aux vérités astronomiques.

Le moment lui sembla venu.

Au mois d’août 1623, le cardinal Maffeo Barberini fut élu pape sous le nom d’Urbain VIII. Successeur de deux papes qui méprisaient ou détestaient la science et le travail de la pensée, le cardinal Barberini avait en mainte circonstance manifesté ses sympathies pour l’illustre astronome. De plus, il penchait secrètement pour le système de Copernic, et Galilée le savait bien ; car il avait entretenu avec le nouveau pape des rapports assez intimes. Plusieurs lettres qui sont parvenues jusqu’à nous témoignent de la fervente admiration que Son Éminence avait vouée au savant.

« J’ai, lui écrivait Barberini le 5 juin 1612, reçu votre dissertation sur divers problèmes scientifiques soulevés pendant mon séjour ici ; je la lirai avec grand plaisir tant pour me confirmer dans mon opinion, qui concorde avec la vôtre, que pour admirer avec tout le monde les fruits de votre rare intelligence. »

Cette faveur et cette amitié ne s’étaient jamais démenties ; et lorsque Galilée eut publié ses Lettres à Welser, où se trouvent indiquées les premières observations positives sur les taches du soleil, — « Vos lettres imprimées adressées à Welser, lui écrivait le cardinal, me sont parvenues et ont été les bienvenues. Je ne manquerai pas de les lire avec joie et de les relire comme elles le méritent. Ce n’est pas là un livre qu’il faille laisser dormir oisif parmi les autres livres ; lui seul peut me décider à dérober à mes occupations officielles quelques heures pour les consacrer à sa lecture et à l’observation des planètes dont il traite, si toutefois les télescopes que nous possédons ici sont assez bons pour y suffire. En attendant, je vous remercie du souvenir que vous avez conservé de moi, et je vous prie de ne pas oublier la haute estime que je professe pour un génie aussi rarement doué qu’est le vôtre. »

C’était un bel esprit, un amateur d’hexamètres virgiliens, que ce cardinal Barberini qui d’ailleurs ne les faisait pas excellents. Il composa en l’honneur de son astronome favori une pièce médiocre de vers latins, accompagnée de l’épître que voici : « L’estime que j’ai toujours eue pour votre personne et pour vos mérites nombreux m’a dicté les vers enfermés sous ce pli. Quand même ils ne seraient pas dignes de vous, au moins vous offriraient-ils une preuve de mon affection ; je voudrais contribuer, s’il était possible, à rehausser l’éclat d’un nom si glorieux. Sans me confondre encore en nouvelles excuses, je m’en rapporte à votre bienveillance pour qu’elle accepte cette légère preuve de ma vive sympathie. »

Plus tard encore, Barberini devenu pape, tenait un langage analogue ; le 8 juin Urbain VIII écrivait au grand-duc : « Depuis longtemps nous avons voué une affection toute paternelle à ce savant, (Galilée) dont la gloire illumine les cieux et remplit le monde entier. Nous avons reconnu en lui, non-seulement une science profonde, mais encore une piété sincère ; et nous savons qu’il excelle dans les connaissances spéciales qui se recommandent naturellement à la bienveillance d’un pontife. »

De si douces paroles enivrèrent Galilée.

Il espéra que Barberini établirait le système de Copernic, ce système dont, selon Fra Tomasso, Campanella et d’autres, Urbain aurait dit : « Notre intention ne fut point de le condamner ; si cela eût dépendu de nous, le décret qui le frappe n’aurait jamais été lancé. » Ne pouvant concilier avec les paroles de l’Écriture les faits astronomiques dont la certitude invincible se révélait à son esprit, Galilée n’avait pas osé élever sa voix depuis l’époque éloignée où la Congrégation de l’Index avait promulgué la défense qui interdisait toute discussion, toute controverse sur ces matières brûlantes ; mais jamais il n’avait perdu de vue le but de son existence presque entière.

Aussi crut-il ne pouvoir mieux faire que d’aller encore à Rome présenter ses félicitations au nouveau pape, en même temps qu’il lui dédiait son écrit sur les comètes, le Saggiatore, publié par la célèbre Société des Lincei dont le fondateur et le chef était un illustre patricien ; le prince Frédéric Cési, duc d’Aqua-Sparta.

XIV Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde. — Les ennemis se réveillent. — Analyse de ce dialogue.

Ce fut dans de telles circonstances que Galilée, enhardi et comptant sur des protections, hélas ! illusoires, écrivit son dialogue célèbre sur les systèmes de Ptolémée et de Copernic : Dialogo intorno ai due massimi sistemi del mondo.

Qui de nous ouvre jamais le beau volume in-4o dont je parle ; le Dialogue sur les systèmes du monde[15], qui causa l’exil et la séquestration de Galilée ; un livre sévère d’aspect, imprimé par Landi à Florence, en 1632, en caractères italiques, doux à l’œil, orné d’une gravure d’Étienne de la Belle ?

Cette gravure seule est tout un drame.

Vous voyez devant vous la mer infinie, les vaisseaux prêts à partir, l’horizon lointain ; et trois philosophes sur la plage, discutant le mouvement du monde et les révolutions des sphères. L’un est Sagredo l’Espagnol ; tête chauve, ardent à la dispute, il représente l’élévation de l’âme et l’enthousiasme du savoir. L’autre porte le costume vénitien, la barrette et les fourrures ; c’est Salviati de Venise, physionomie attentive, fine, gardée, rentrée en elle ; deux personnages réels que Galilée a connus, qui ont reçu ses enseignements et adopté ses doctrines.

L’un et l’autre s’évertuent à démontrer par des arguments, les uns philosophiques (Sagredo), les autres mathématiques (Salviati), le principe de Copernic, le mouvement de notre planète et la rotation de la terre.

L’adversaire qu’ils veulent convaincre est placé au fond de la scène, entre les deux philosophes nouveaux. C’est Simplicio l’homme du passé, ce vieillard oriental que son turban et ses draperies font aisément reconnaître. Partisan de Ptolémée et des anciennes idées, attaché à la tradition ; les axiomes reçus le contentent, les nouveautés lui répugnent, les apparences lui suffisent, la monstruosité du paradoxe lui fait horreur, l’abîme où vont se plonger les nouveaux penseurs l’épouvante. « Les hommes d’autrefois ont toujours bien jugé », dit-il ; il a pour lui la croyance des vieux siècles, la politique de tous les temps et le bon sens d’aujourd’hui.

Si ce Simplicio n’est pas Urbain VIII lui-même, c’est au moins la vivante image de l’immobilité définitive et de la stagnation volontaire ; jamais poëte comique n’aurait pu imaginer de type plus excellent et plus attique. Jamais satire plus délicate et plus courtoise n’atteignit plus vivement son but. La victime (Simplicio, ou Urbain VIII représentant le passé), forcée de se livrer sans résistance, se laisse immoler sans dire un mot et voit tous ses arguments confondus, tout son sang couler, sans pouvoir même maudire les sacrificateurs.

« — Étudions la nature ! lui dit Salviati, l’un des interlocuteurs. »

« — A quoi bon, répond Simplicio. Se donner tant de peine est fort inutile. Je n’ai que faire de la nature ! Je m’en tiens à ce qu’ont dit nos pères ; j’étudie les doctes ; je parle d’après eux ; et je dors tranquille ! »

« — O privilégié de la vie, et voluptueux sublime ! vous n’aimez pas le labeur ; peu vous importe comment les choses se passent ; les effets et les causes des phénomènes naturels vous importent peu ; vous méprisez l’expérience ! Ainsi pensent les élus. Ceux qui comme vous n’aiment que le repos de l’esprit sont trop heureux. Immobiles dans leurs livres, ils ne se donnent la peine ni de monter en bateau ni de tirer un coup de fusil. La vie active leur répugne. Ils s’enferment dans leurs cabinets, heureux de paperasser (scartabellar), de compulser les index, les répertoires et les tables, et d’y chercher si Aristote s’est occupé de leur affaire. Quand ils sont certains du texte, il ne leur en faut pas davantage ! Aristote les rassure ; ils jurent par Aristote ; tout est dit. »

Ici le troisième interlocuteur, l’enthousiaste Sagredo prend la parole :

« — Je porte envie aux indifférents dont vous parlez… La tradition prononce pour eux, et ils ne s’inquiètent de rien. Voilà des gens en pleine sécurité de tout connaître. Heureux mortels ! ils aiment leur sommeil ; ils rient de ceux qui, ayant conscience d’ignorer ce qu’ils ignorent, honteux de n’être maîtres que de la plus minime parcelle du savoir humain, se tuent de veilles et de labeurs, et consument leur vie en expériences et en observations pénibles ! »

Simplicio réplique « qu’il suffit d’être bon chrétien, qu’une sainte ignorance tient lieu de tout, et qu’il n’est point désirable de soulever tous les voiles. »

« — Vous avez raison, reprend Salviati. Votre doctrine me plaît. Oui, restons tranquilles et ne bougeons pas ; c’est la suprême sagesse. Quand on se conduit ainsi, on a pour soi l’autorité ; on peut vivre et mourir en sûreté de conscience. Mais je crois que le savoir humain, tout en se renfermant dans les limites de ses conjectures, a besoin d’aller plus loin ! et je me sens UN PEU PLUS RÉSOLU !… »

Un peu plus résolu !…

L’orgueil savant de Galilée s’est trahi !

Comment de telles pensées, écrites dans un style si mordant et si doux, n’auraient-elles pas été déférées à l’inquisition ? Le catholique fervent, attaché de cœur et de fait à la politique du saint-siége, oubliait que Rome était en péril, qu’elle luttait contre Paolo Sarpi, combattait Venise, s’appuyait sur les jésuites, et cherchait à retremper dans les bonnes œuvres et les grands travaux sa puissance spirituelle ; elle y réussissait avec beaucoup de vigueur désespérée, d’esprit, de grandeur et de succès.

La question n’était donc pas religieuse. Le pape connaissait l’orthodoxie de ce Galilée, dont le caractère inquiet avait semé les ennemis sur sa route ; naïf, plein de subtilités applicables aux sciences, mais sans habileté dans la conduite. Les yeux au ciel, suspendu entre la profondeur de ses vues et l’étourderie de ses actes, Galilée, au lieu de calmer les rivaux, de concilier les haines par la modestie et le silence, de vaincre ou d’apaiser les bêtes féroces de l’envie et de la malice, ne cessait pas de les provoquer et de les railler. Parvenu à un âge avancé, glorieux, aimé, bien en cour, il oubliait que pour avoir inventé le thermomètre, le télescope, le microscope, déterminé les lois essentielles de l’univers et créé la philosophie naturelle, il n’en vivait pas moins au milieu des hommes. Il espérait convertir le sacré Collége et Rome même à ses dogmes mathématiques, profiter du pontificat de son ami Urbain VIII qui avait écrit pour lui de si beaux vers, enfin faire triompher la vérité par la ruse ; œuvre impossible poursuivie avec une ferveur, une ironie, un acharnement extraordinaires. Ses ennemis entrèrent par la brèche, s’y précipitèrent et le perdirent.

Sans doute dans ce beau dialogue Galilée professe pour l’Église et les dignitaires qui la représentent un respect sincère, plein de vénération et de tendresse. Il a pitié de leur ignorance et « fait de son mieux, dit-il, pour les instruire. » Il voudrait les amener enfin à la connaissance des vérités mathématiques. Ne sont-ce pas ses anciens amis ? Ne sait-il pas quelle estime ils font de lui ? Il espère qu’ils se rendront à l’évidence ; sans nuire à l’Évangile, ils remettront le soleil à sa place ; il y compte bien.

Voilà les illusions de ce catholique.

Il a soixante-dix ans. Ses élèves remplissent l’Europe. Fort de sa conscience et de sa piété, il va droit devant lui sans s’apercevoir de son erreur. — « Ne dérangez donc pas leur politique, lui crie Guicciardini ; que leur importent les affaires du ciel ? Ils n’ont soin que de celles de Richelieu et de l’Espagne ! Arrêtez-vous ! ou vous êtes perdu ! »

Mais il va toujours et croit se tirer d’affaires en prodiguant l’esprit, la grâce et l’ironie. Son Dialogue étincelle de traits fins, d’anecdotes vives et d’allusions doucement satyriques. Catholique, il introduit et couronne son livre par la profession la plus complète de soumission à l’Église ; géomètre, il oublie son orthodoxie. Enfin il s’arrange de manière à ce que le pape se reconnaisse dans le personnage de comédie qu’il a inventé ; allégorie transparente et cruelle ; type qui personnifie ses adversaires ; bonhomme ridicule ; niais entêté, acharné au culte de ce qui n’est plus ; homme qui ne sait que répondre aux deux coperniciens qui le pressent : « Aristote l’a dit, Aristote le veut ! »

Galilée continue ; au nom de la science humaine, laissant la simplicité sainte et l’ignorance de côté, il pose dans son livre les bases de la dynamique ; fait pressentir les lois de la gravitation ; traverse tous les sujets en peu de pages, prodigue les démonstrations et les découvertes, allége le poids de la science par la grâce dramatique et le goût charmant de la forme ; enfin annonce bien plus nettement que Bacon lui-même la transformation du monde, la rénovation de la science et les destinées qui attendent l’humanité. Quel charme dans ce livre ! quelle lumière ! quel limpide éclat ! quelle langue ! quelle vivacité pénétrante !

Ce beau livre oublié, plein de sarcasme voilé et d’éloquence contenue, n’est pas seulement un traité de science astronomique et un plaidoyer pour Copernic ; c’est un modèle d’élégance et de goût ; une œuvre digne de Socrate et de son disciple ; un factum qui doit être éternellement consulté par ceux qui aiment l’observation libre, le progrès des sciences, l’indépendante pensée et le mouvement des idées.

L’immobilité relative du soleil y est indiquée ; mais (ce qui est plus important), — la nécessité de l’examen y est appuyée des plus fortes preuves.

C’est une victoire remportée par la raison, la science et l’art du style, sur les ennemis de la conscience humaine et du travail ; sur ceux auxquels l’individualité et la dignité de notre race sont odieuses ; sur ceux qui veulent retarder le triomphe de la pensée et de l’âme ici-bas.

XV Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer son dialogue. — Il y réussit. — Il obtient toutes les approbations et permis d’imprimer.

Voyons par quels moyens, nous allions dire par quelles ruses, il obtint l’autorisation de faire imprimer son dialogue.

Toujours emporté par son zèle, il écrivit, au commencement de 1670, avant que le livre fût terminé, à ses amis, le prince Cési, Marsili, Buonamici, qu’il s’occupait de la révision de ses dialogues et qu’il avait l’intention, dès qu’il y aurait mis la dernière main, de se rendre à Rome pour les faire imprimer.

En effet vers la fin du mois de mai de la même année, il entreprit ce voyage et s’empressa de soumettre son manuscrit au maître du sacré palais, ou premier censeur. Ce maître du palais était un dominicain de Gênes, Fra Nicolo Ricciardi, qui avait autrefois suivi les leçons de Galilée et ne pouvait apporter dans cet examen qu’une bienveillante partialité. Ricciardi, toutefois, fut effrayé de trouver dans la discussion du système de Copernic plus d’une expression téméraire. Il remarqua tout d’abord que l’auteur s’écartait du point de départ astronomique, pour se jeter dans des considérations théologiques que ne comportait, ni pour le fond, ni pour la forme un semblable sujet. Ne voulant pas assumer seul la responsabilité de cette publication, Ricciardi confia le traité à son collègue le père Visconti, mathématicien et le pria de lui donner son avis.

Le père Visconti exécuta sa besogne en conscience. Il supprima, corrigea, expurgea de ci et de là, puis rendit le manuscrit au maître du sacré palais, qui deux mois après accorda l’autorisation d’imprimer. En recevant cette autorisation, Galilée fut sans doute bien joyeux. Il ne soupçonnait pas qu’il courait à sa perte. En toute hâte il revint à Florence, avec son livre corrigé, se proposant, comme il l’écrivait à Cioli, de revoir la table des matières et la dédicace, afin d’envoyer ensuite le tout au prince Cési pour le faire imprimer. Cependant les obstacles, comme pour forcer Galilée à réfléchir et à reculer dans la voie où il s’engageait, les obstacles se multipliaient sous ses pas. Le hasard et la nature semblaient conspirer pour le sauver malgré lui.

Le prince Cési, sur le concours duquel Galilée comptait pour l’impression de ses trois dialogues, était mort au mois d’août de la même année ; en outre une épidémie qui venait de se déclarer avait nécessité l’établissement d’un cordon sanitaire. Les communications entre la Toscane et les États de l’Église étaient devenues lentes et difficiles. Peu s’en fallut que Galilée n’ajournât la publication du malheureux traité ; c’eût été ajourner la catastrophe. Mais Galilée avait des amis sincères ou perfides ; excès de zèle ou trahison, ils poussaient, pressaient et gourmandaient Galilée, qui aurait eu besoin d’être retenu.

« Pourquoi attendre plus longtemps, lui disaient-ils, pour donner au monde un chef-d’œuvre ? N’avait-il pas l’imprimatur du maître du sacré palais ? Son livre n’avait-il pas été corrigé et autorisé ? Si l’on ne pouvait communiquer avec Rome, il fallait imprimer à Florence sans tarder davantage. »

Galilée préféra en référer à Ricciardi auquel il demanda instamment la permission nouvelle : le maître du sacré palais eut peur et déclina la compétence.

De longs pourparlers s’entamèrent ; les négociations traînèrent en longueur et n’aboutirent pas. L’impatience du philosophe s’irrita ; il recourut au bon vouloir du grand-duc qu’il pria de s’interposer en sa faveur. Le grand-duc y consentit et chargea Cioli de s’employer à Rome pour obtenir la solution de l’affaire. Si bien que, le 24 mai 1631, Ricciardi écrivit au père inquisiteur de Florence, le P. Clément Égidius, de l’ordre des mineurs conventuels de Sainte-Croix : « Il avait, disait-il, donné à l’auteur l’autorisation d’imprimer, sous la condition que les corrections jugées nécessaires seraient faites ; le livre serait examiné de nouveau. Mais le cordon sanitaire établi était devenu un obstacle à ce que cette condition fût remplie. L’inquisiteur pouvait permettre la publication à Florence s’il s’agissait de considérations purement mathématiques sur le système de Copernic. En aucun cas ce livre ne pourrait émettre d’allégations absolues, mais il devait se maintenir dans les limites de l’hypothèse ; surtout il n’y serait point question de l’Écriture sainte. »

Ricciardi, on le voit, prenait ses précautions. Il craignait de s’engager ; et le texte de cette autorisation problématique était de nature à inspirer à Galilée plus d’une réflexion et plus d’un scrupule. « En aucun cas le livre ne pourrait émettre d’allégation absolue… Surtout il n’y serait point question d’Écriture sainte. » Ces phrases cauteleuses indiquaient suffisamment l’état des esprits et semblaient, par leurs prévisions presque hostiles, être l’écho des insinuations lancées par les ennemis de Galilée.

Il aurait pu, en parcourant ces lignes qui semblaient bienveillantes, répéter tout bas le timeo Danaos et dona ferentes.

L’étourdi philosophe marcha en avant.

Ricciardi envoyait le 19 juillet à l’inquisiteur général de Florence de nouvelles corrections relatives au commencement et à la fin de l’ouvrage, tout en laissant l’auteur libre de refondre le style à son gré. Le sens littéral seul ne devait point subir d’altération.

Ainsi le Dialogue sur le système universel de Ptolémée et de Copernic allait paraître avec des garanties tout exceptionnelles. Soumis à une sorte de censure préalable ; revu, amendé ; revu encore, deux fois autorisé ; ce fut, contrairement à l’usage adopté pour tous les livres imprimés ailleurs qu’à Rome, avec un double certificat d’innocuité qu’il vit le jour à Florence en 1632. Il avait pour cautions le maître du sacré Palais et l’inquisiteur.

Galilée avait réussi de tous les côtés.

Aucune garantie ne lui manquait ; et il dut se croire sauvé.

Il était perdu.

XVI Publication du Dialogue sur le système du monde. — Pourquoi on ne le lit plus en France. — Préface ignoble de ce beau livre.

De tous les ennemis, les plus dangereux sont ceux qui n’osent pas avouer la bassesse de leur haine et la cruauté de leur envie.

Une armée s’était formée ; armée invisible, mais présente ; habile aux embuscades et aux trahisons ; armée décidée à tout, rompue aux manœuvres d’une guerre sans loyauté comme sans courage. Furieux et muets, les jaloux attendaient la vieillesse de l’astronome et guettaient le moment où ils pourraient écraser enfin celui qui avait suscité tant d’animosités cachées, irrité tant d’amours-propres vindicatifs, réduit au silence par l’ironie, l’éloquence, et un admirable talent d’exposition, mille détracteurs acharnés ; celui dont la dernière imprudence leur offrait l’occasion facile de se satisfaire. Que de haines accumulées ! Galilée avait prouvé au jésuite Grassi que ce dernier n’entendait rien aux mathématiques et à l’astronomie. Il avait dédaigné le savoir du dominicain Firenzuola, ami du pape et constructeur de ses citadelles. Dominicains et jésuites se liguèrent contre Galilée ; le saint-office fut l’instrument de leurs vengeances.

Il vint leur prêter le flanc par une tentative plus dangereuse que ses précédentes audaces ; il écrivit et publia son Dialogue sur les systèmes de Ptolémée et de Copernic.

Personne ne lit plus guère, en France, ce chef-d’œuvre comparable aux chefs-d’œuvres antiques. Les langues étrangères et spécialement les idiomes du Midi sont tombés, parmi nous, dans un oubli déplorable, dont les conséquences doivent nous devenir funestes ; la philologie, que les étrangers cultivent avec soin, nous semble appartenir aux seuls érudits. Nos aïeux ne pensaient pas ainsi. Madame de Sévigné aimait l’étude de la belle langue italienne ; toutes ses contemporaines savaient l’espagnol, qui avait détrôné les études grecques du seizième siècle ; — vers 1650, le latin prit la place de l’espagnol et fut négligé à son tour, vers la fin du dix-huitième siècle, en faveur d’un frivole essai tenté du côté des langues anglaise et allemande. Ces derniers rameaux sauvages de la souche indo-européenne ne pouvant donner de fruits utiles qu’à ceux qui sont maîtres des branches latine et grecque, — on a fini par les dédaigner toutes à la fois.

Au dix-septième siècle l’Europe lettrée savait l’italien et l’espagnol ; l’effet d’un chef-d’œuvre écrit dans la langue la plus brillante et la plus cultivée de l’Europe moderne fut donc prodigieux.

Galilée y soutenait la thèse même de Socrate ; l’idée qui conduisit le philosophe grec à la mort ; — celle que tout esprit juste défend aujourd’hui ; — le droit d’examen, d’analyse, de révision ; l’étude de la nature.

Il n’y a pas d’ecclésiastique sensé, pas de théologien honnête, qui ne convienne que les catholiques ont le droit de calculer les éclipses, de supputer les perturbations des planètes et de lire dans le ciel le retour des comètes ; chacun de nous avoue que l’Écriture sainte n’a rien de commun avec le télescope et le microscope ; et qu’il faut distinguer avec soin les points de dogme des faits astronomiques ou physiologiques.

Cette opinion devenue vulgaire est indiquée déjà dans le beau passage des Memorabilia où (selon Xénophon) Socrate dit « que le poids, la mesure, les sciences exactes appartiennent à l’intelligence humaine et qu’il serait absurde de demander sur ces matières aucun enseignement à la Divinité, mais qu’elle peut favoriser ses élus et les instruire elle-même de ce qui est mystérieux (ἃ δὲ μὴ δῆλα) et au-dessus de la portée humaine. »

Voilà le point de démarcation entre la religion et la science, nettement fixé par Socrate qui a établi ce principe au péril de sa vie.

Tout le monde est maintenant de son opinion ; nul doute que Copernic ou Galilée ont pu, sans cesser d’être d’excellents chrétiens s’enquérir si le soleil reste immobile ; — et chercher les causes qui font la nuit et le jour, sans être damnés pour cela.

Les ennemis de Galilée ne firent pas porter leur attaque sur ce point délicat. Ils allèrent trouver Urbain VIII, auquel ils démontrèrent que l’attaque lui était personnelle.

« Ce nouveau livre, lui dirent-ils, n’est qu’une insulte cruelle à Sa Sainteté. Ce personnage ridicule, ami de l’autorité et du pape, ce Simplicio est Sa Sainteté en personne. Simplicio ne se sert-il pas des mêmes arguments dont Urbain VIII s’est servi ? N’est-ce pas le portrait du pape ? Ce docteur insensé s’exprime comme le pape ! C’est le pape lui-même ! »

Ainsi parle l’envie !

Nous sommes sur la piste du bourreau de Galilée ; non point la crédulité, les cardinaux n’étaient pas crédules ; ni la superstition, ils en étaient fort éloignés ; ni l’intérêt du saint-siége ; Galilée protestait de son attachement au dogme, et répétait sans cesse que, s’il exposait les systèmes, il ne prétendait ni les approuver, ni les détruire ; — le vrai bourreau, c’était l’envie !

Galilée se croyait protégé contre ses atteintes par le secret penchant d’Urbain VIII vers le système de Copernic, par la bienveillance du pape, par la bonne volonté de Ciampoli, l’indifférence des uns, la tolérance des autres, et sa propre finesse. Car il avait usé de grande finesse, comme nous l’avons dit ; obtenant par adresse les permis d’imprimer, doublant la dose de ces permis, espérant instruire doucement les cardinaux, amener Rome à l’étude de l’astronomie, vaincre le Vatican, glisser son opinion à la dérobée, l’introduire à la sourdine, l’insinuer comme une hypothèse de peu de prix ; et par une critique apparente qui laissait à Urbain VIII le temps d’arriver à la vérité, la faire accepter en la condamnant.

Toute cette lâche conduite était marquée au sceau de l’époque de Galilée et de son malheureux pays.

Quelque grand que fût son but il y marchait par des sentiers tortueux et indignes. Lisez la préface de son dialogue ; il s’y déguise jusqu’à se prétendre ennemi de Copernic. « Je viens, dit-il, défendre le système de Ptolémée ; ami des cardinaux qui ont prohibé la doctrine de Copernic ; j’approuve hautement leur mesure. » — Il voudrait faire croire qu’il l’a dictée.

— « Mesure excellente, mesure salutaire ! (La condamnation de Copernic !) On a eu tort de murmurer. Si je prends la plume, c’est par excès de zèle catholique. Rendons les intelligences esclaves ! Il faut couper (ajoute-t-il dans son style poétique) les ailes de l’esprit. » Il continue : « Voilà pourquoi je me remets en scène et remonte sur le théâtre du Monde ; je veux prouver en même temps que l’Italie connaît les vastes ressources de l’intelligence. »

On se voile la face devant ces indignes faiblesses.

Galilée ment.

Il voudrait faire croire qu’il n’attache aucune importance à ses Dialogues et qu’ils ne sont, pour lui, qu’un pur amusement de rhéteur.

Il ment.

Il veut paraître l’ami secret et réel des doctrines qu’il détruit et désavoue.

Quelle âme débile, et, il faut le dire : quel pathos ambigu !

XVII Plan d’attaque définitive contre Galilée.

Voilà donc Galilée bien garanti, et sûr du succès.

Il compte sans ses hôtes, c’est-à-dire sans les jésuites qui composent l’armée de son rival astronomique Grassi, et sans les dominicains dont Firenzuola fait partie. Celui-ci, le livre une fois publié, court chez le pape, lui représente que Ciampoli a surpris sa religion, que Galilée raille Sa Sainteté ; lui fait lire la préface qui semble, en effet, ou une ironie ou une insulte, oppose à cette préface le portrait comique de Simplicio et enflamme la haine du pape.

Urbain VIII fut convaincu que son ancien protégé l’avait raillé personnellement. Le reste alla de soi.

Fort de sa conscience catholique et comptant sur la faveur de celui qui avait écrit son panégyrique en vers latins, Galilée ira tout à l’heure se constituer prisonnier volontaire de Rome, malgré les avertissements de ses amis. Cependant les rivaux auront travaillé ; et Urbain VIII, blessé dans sa vanité, les servira.

Galilée sera victime.

On n’appellera point de bourreaux, on n’allumera point de bûchers. Personne ne songe à le mettre à la torture ; briser ses os, déchirer ses nerfs, faire couler son sang, fi donc ! On a plus de douceur d’âme ; et les doctrines chrétiennes réprouvent hautement la cruauté ! D’ailleurs les gens qui construisent des vers latins, sans fautes de quantité, comme Urbain VIII ; ou des fortifications savantes comme Firenzuola ; les gens qui sont l’honneur d’une société philosophique, littéraire, théologique, éclairée et admirée, ne tuent que rarement.

Ils calomnient leur victime et la ravalent ; ils la flétrissent, la font souffrir et la déshonorent : ils l’essayent du moins.

Avec quelle grâce les ennemis du savant l’ont torturé, crucifié, lentement fait mourir !

C’étaient connaisseurs et gens prudents.

Il leur fallait, non pas intéresser l’Europe au sort du malheureux homme de génie ; mais l’isoler du monde, le décourager, le réduire à l’impuissance et au néant ; gâter sa renommée ; le combler, tout en le frappant, d’indulgences et de bontés ; le reléguer au fond d’une retraite obscure sans communication avec les vivants, et, dans une société profondément lâche, dominée par les intérêts et les jalousies, le livrer aux longues angoisses de cette excommunication tacite ; — condamné auquel on pardonne, hérétique que l’on veut bien laisser vivre.

Ce plan était fortement conçu.

Nous allons le voir s’exécuter de point en point.

Notes in this chapter

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