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Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle

MEURTRE DE BERNIER.

Edward Le Glay translation

I.

..... Ils passèrent de la sorte six jours pleins, et quand vint l'heure du départir, Géri appela Bernier:

«Sire, dit-il, écoutez-moi: je veux aller servir saint Jacques; c'est un vœu que j'ai fait, afin que vous le sachiez.»

Bernier lui répondit: «Voilà aussi cinq ans que je l'ai promis.»

—«Eh bien, frère, dit Géri, allons-y de compagnie.»

—«Par ma foi, je vous l'accorde, repartit Bernier; indiquez le jour que nous quitterons ces lieux.»

Le voyage est arrêté pour la huitaine après Pâques.

Le Sor retourne en son pays, et Bernier reste près de ses deux enfants et de sa gentille femme.—Elle lui tient le discours que vous allez entendre:

«Bernier, beau frère, vous avez beaucoup entrepris; mon père est très-félon et fort mal avisé; il y a de la trahison en lui. Si vous lui dites chose qui ne lui plaise point, il vous tuera sans défiance.»

—«Vous parlez mal, madame, lui répondit Bernier; il ne le feroit pas pour le fief de Paris.»

—«Sire, dit-elle, gardez-vous toujours bien de lui; je vous en prie pour l'amour de Dieu.»

—Et la parole en resta là.

Tant s'écoula-t-il de journées que le terme fixé arriva; alors Géri s'en revint à Saint-Quentin, et avec lui Anciaumes et Ernaïs, deux francs chevaliers; Bernier prit pour compagnons Garnier et Savary. Ils vont à l'église, prennent les écharpes, et après messe, ils se mettent à la voie.

Au moment du départir, Bernier embrassa ses fils, et puis embrassa sa franche épouse, et elle lui, en pleurant des yeux de son visage: «Que le Dieu qui daigna mourir pour nous sur la croix, lui dit-elle, vous garde de mort et de péril!»

Alors Berner la baise encore une fois et ce fut la dernière; car elle ne le vit plus que mort et étendu dans le cercueil, comme vous allez l'apprendre en la chanson.

II.

—Bernier chevauche avec le sor Géri; ils traversent la France, entrent en Berry, se dirigent vers Poitiers, et vont à Blaye sans retard; ils y passent la nuit; et le matin ils s'avancent droit à Bordeaux, en traversant les landes.

Je ne saurois vous raconter leurs journées; mais tant chevauchèrent-ils, et par jour et par nuit, et par beau et par mauvais temps, qu'ils arrivèrent à Saint-Jacques un mardi. Après s'être hébergés ils s'en vont à l'église. Le soir ils y veillèrent chacun un cierge en main. Le lendemain, de grand matin, ils entendent la messe, retournent un moment à leur hôtel, et puis remontent sur leurs bons chevaux, car ils ont grande hâte de revenir.

Ils arrivèrent à Paris en trente jours; mais ils n'y trouvèrent pas le fort roi Loys[9], qui pour lors étoit à Laon avec ses amis. Ils couchèrent la première nuit à Saint-Denis, l'autre à Compiègne, le château renommé, et furent à Laon le lendemain. Ils y trouvèrent le roi qui leur fit bel accueil; puis ils prirent congé de lui pour se rendre droit à Saint-Quentin.

Quand ils arrivèrent dans les prés, sous Origni, en la place où Raoul avoit été tué, le comte Bernier fit un pesant soupir. Le sor Géri s'en aperçut et lui demanda pourquoi il soupiroit.

«Point ne vous importe, beau sire, lui répondit Bernier, de connoître la cause de mon chagrin.»

—«Mais je le veux savoir, dit Géri.»

—«S'il en est ainsi, repartit Bernier, je vous le dirai: je me remembre de Raoul le marquis, qui eut l'outrecuidance de vouloir ravir l'héritage de mes cousins; voici le lieu où je l'ai mis à mort.»

Géri l'entend, et c'est à peine s'il n'enrage; mais il dissimule son courroux par sa contenance: toutefois il répondit à Bernier: «Vassal, vous êtes mal avisé de me rappeler la mort de mes amis.»

En ce moment ils rencontrent des paysans de leur contrée, qui leur donnent nouvelles de la comtesse Béatrix.

«Seigneurs barons, leur disent-ils, la gente dame, fille à Géri d'Arras, et femme au franc Bernier, n'est pas à Saint-Quentin, voilà cinq jours qu'elle est à Ancre[10] avec ses deux fils.»

Les barons, à ces mots, s'en vont à Saint-Quentin, d'où après avoir un peu mangé ils continuent leur chevauchée tout droit vers Ancre.

Le sor Géri soupire souvent, et peu s'en faut que son cœur ne se brise; car il se rappelle le mot de Bernier et la mort de son ami.

III.

Ils chevauchent de la sorte jusqu'à une mare où leurs destriers se désaltèrent volontiers, car ils en ont grand désir. La colère ne peut sortir de l'âme du vieillard où le mauvais esprit ne tarda pas à entrer. Portant alors la main à l'étrivière, il en décroche tout bellement un étrier, et frappant Bernier à la tête, il lui brise le crâne. Du coup la cervelle sauta, et le comte Bernier tomba dans l'eau.

Garnier et Savary l'en retirèrent, tandis que Géri fuyoit avec Anciaumes et Ernaïs qui l'en blâmèrent grandement.

—Les deux écuyers ont pris leur maître entre leurs bras, et lui adressant la parole: «Sire, en reviendrez-vous?»

—«Nenni, dit Bernier, voyez ma cervelle qui tombe sur mon giron. Ah! traître Géri, que Dieu te maudisse! Ta fille Béatrix m'avoit bien dit que tu me tuerois en trahison, et que j'eusse à me garder de toi: elle avoit la triste pensée de ce qui adviendroit. Mais Dieu, notre père, pardonna bien sa mort à Longis[11], ne dois-je pas aussi pardonner la mienne?—Je lui pardonne: Seigneur; ayez pitié de moi!»

Et à ces mots, il appela Savary, pour lui confesser ses péchés, car il n'y avoit pas là de prêtres. Savary rompit trois brins d'herbe, et Bernier les reçut pour Corpus Domini.

Alors il tendit ses deux mains jointes vers le ciel, se battit la poitrine et demanda grâce à Dieu.... Bientôt son œil tremble, sa vue se trouble, son corps se roidit et l'âme en sort.

Que Dieu la reçoive en son saint paradis!

Puis Garnier et Savary enlevèrent le cadavre; et le plaçant sur un mulet arabe ils s'acheminent droit vers Ancre.

IV.

.... La comtesse Béatrix est au palais seigneurial avec ses deux fils. La gentille dame les fait venir:

—«Grâce au Seigneur, mes enfants, vous êtes chevaliers depuis tantôt deux mois que Bernier, votre père, est allé servir saint Jacques; or, voici venu le terme de son retour.

—Bien avez-vous parlé, madame, disent les enfants.»

Tandis qu'ils devisoient de la sorte, la dame jette les yeux sur le chemin ferré et aperçoit Garnier et Savary, qui ramenoient Bernier.

La dame les montrant à ses fils: «Je vois, dit-elle, deux chevaliers venir; ils me semblent bien courroucés et tristes, ils s'arrachent les cheveux et se frappent les mains. Hélas! j'ai grand peur de mon père Géri: hier soir, quand je m'endormis, je songeois un songe affreux. Mon seigneur étoit revenu; et mon père l'attaquant sous mes yeux l'avoit abattu à terre; il lui arrachoit les yeux de la tête, et à moi-même il me tordoit le cou.... Puis je vis les salles de ce palais s'écrouler. Las!.. la frayeur revient maintenant à mes esprits.»

—«Ce songe est signe de bonheur, lui répondit son fils.»

Et pendant qu'ils parloient ainsi, Garnier et Savary approchoient.

V.

Il y a dans la ville un prieuré que l'on appelle aujourd'hui dans le pays Bernier-Bierre; les moines y recueillirent Bernier; et après avoir lavé son corps d'eau froide et de vin, ils le cousent dans une grande toile de lin, puis le mettent dans un cercueil qu'ils recouvrent d'un drap magnifique.

Un messager s'en vient droit à la comtesse: «Dame, lui dit-il, par le Dieu qui fit tout bien, Garnier et Savary sont revenus apportant un chevalier mort.» La dame à ces mots changea de visage: «Las! s'écrie-t-elle, mon rêve est avéré; ah! je le sais bien, c'est Bernier, mon ami.»

Et relevant sa longue robe, elle court tout épouvantée au prieuré; elle aperçoit Savary et lui crie: «Où est mon seigneur, celui qui m'a épousée?»—«Madame, lui dit Savary, point ne sert de vous le cacher, le voici dans la tombe: c'est votre père, Géri d'Arras, qui l'a tué.» Béatrix l'entend et en pense perdre la raison. Elle va droit au cercueil, enlève la courtine, rompt le suaire, et considérant la plaie: «Frère, dit-elle, que vous voilà mal traité! Ah Géri! vieillard félon, grise barbe, si tu ne m'avois mise au monde, je t'aurois déjà maudit; car tu m'as sevrée en ce jour d'un seigneur qui me donnoit gloire et bonheur. Hélas, Bernier, mon frère, franc et valeureux baron, votre haleine est si douce qu'elle me semble tout embaumée!»—A ces mots elle tombe évanouie à terre.

Julien, son fils, l'en a relevée, et lui parlant de belle façon:

«Ne vous émouvez pas, madame, lui dit-il; car, par celui qui fit le ciel et la rosée, quinze jours ne se passeront pas, sans que la mort de mon père ne soit chèrement payée!»

Illustration from Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay

Dans le terme indiqué, Julien avait tenu parole, car la ville d'Arras avait été prise et saccagée de fond en comble par lui et ses chevaliers. Toutefois le vieux Géri ne perdit pas la vie dans cette occasion; le trouvère, pour ne point ternir la vengeance du jeune Julien, et lui conserver en entier ce caractère de légitimité, qui était si bien dans les mœurs du temps, aime mieux nous dire que le comte d'Arras disparut avant la prise de sa ville, et que l'on n'entendit plus parler de lui; seulement il présume, avec un tact exquis, qu'il se fit ermite dans quelque lieu solitaire; et c'est là le dénouement du drame.

Illustration from Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay

Notes in this chapter

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