← Table of contents
Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle

INCENDIE DE L'ABBAYE D'ORIGNI[8].

Edward Le Glay translation

INCENDIE DE L'ABBAYE D'ORIGNI[8].

I.

Raoul appela Manecier, le comte Droon, et son frère Gautier:

«Prenez vos armes sans tarder; que quatre cents hommes montent sur de bons destriers, et soyez à Origni avant la nuit. Vous tendrez mon pavillon au milieu de l'église, et vous prendrez mes vivres dans les caves de l'abbaye.—Mes bêtes de somme se tiendront sous les porches, et mes éperviers percheront sur les croix d'or.—Vous aurez soin de me préparer un bon lit devant l'autel: je prendrai plaisir à m'y coucher, appuyé sur le crucifix.—Je veux saccager et détruire cette abbaye; car les fils d'Herbert la chérissent.»

Les chevaliers répondent: «Nous ne pouvons refuser.»

Aussitôt les nobles guerriers vont s'armer, et montent à cheval. Tous ont pris leur bonne épée d'acier, leur écu, leur lance et leur haubert.—Ils approchent d'Origni; les cloches ont sonné au maître-clocher.—Alors, ils se ressouviennent de Dieu et de sa justice. Les plus forts fléchissent et ne veulent pas outrager les corps saints.

Ils dressent donc les tentes au milieu des prés et s'y établissent; puis, la nuit arrivant, ils s'y couchent jusqu'au lever du soleil.

II.

Le jour apparoissoit, et prime sonnoit à l'abbaye, quand l'on vit arriver le comte Raoul. Il apostrophe ses barons avec colère: «Félons, gloutons, séducteurs, vous êtes bien mal pensants d'oser ainsi oublier mes ordres!»

—«Grâce, beau sire, grâce par Dieu le rédempteur! Nous ne sommes ni juifs, ni tyrans pour aller de la sorte violer l'asile des saints.»

Raoul furieux reprit: «J'ai commandé de tendre mon pavillon dans l'église: et qui vous a donc conseillé le contraire?»

—«Vraiment, dit le sor Géri, tu as trop d'outrecuidance; il n'y a pas encore longtemps que tu as été armé chevalier; et tu es perdu si tu attires sur toi la malédiction de Dieu. D'ailleurs les francs hommes doivent honorer les lieux saints et ne pas outrager les reliques qu'ils renferment. L'herbe est belle et fraîche par les prés; cette rivière est claire; ne pourrois-tu pas placer ici ton camp et loger tes gens à l'aise? La position est bonne; et tu n'aurois pas la crainte d'une surprise.»

—«Qu'il soit fait ainsi que vous le dites, répondit Raoul; je l'accorde, puisque vous le voulez.»

Les tapis sont jetés sur l'herbe verte. Raoul s'y couche avec dix chevaliers; et appuyés sur les coudes, ils prennent une résolution funeste.

«Allons au plus vite saccager Origni, mes amis, s'écrie Raoul aux chevaliers. Celui qui refusera de me suivre, jamais je ne l'aimerai!»

—Les barons ne l'osent abandonner; ils montent à cheval au nombre de plus de quatre mille, et s'approchent d'Origni. Ils commencent alors à assaillir le bourg et à lancer leurs traits. Les gens de Raoul vont couper les arbres devant la ville. Les habitants, voyant le danger, se disposent à la défense.

Les nonnes sortent du monastère dans la campagne. Les gentilles dames ont en main leurs psautiers et récitent de saintes oraisons: à leur tête s'avance Marcent, la mère de Bernier, tenant le livre des litanies de Salomon.

Elle saisit le comte Raoul par son haubert: «Sire, dit-elle, au nom de Dieu, où est Bernier, gentil fils de chevalier? Je ne l'ai plus revu depuis que je l'ai nourri dans son jeune âge.»

—«Dame! au maître-pavillon, où il se divertit avec maints bons amis. On ne trouveroit point pareil guerrier d'ici au Pré-Néron. Il a excité ma colère contre les enfants d'Herbert; et il dit bien qu'il ne chaussera plus jamais un éperon, si je leur laisse un bouton vaillant.»

—«Dieu! dit la dame, comme il a le cœur méchant! Tout le monde sait que les fils d'Herbert sont ses cousins; et s'ils viennent à perdre leur terre.... ah! le malheureux!...—Sire Raoul, nous sommes nonnes; et par les saints de Bavière, jamais vous ne nous verrez tenir ni bannière, ni lance; jamais nous n'étendrons personne dans la tombe...»

—«Vrai! interrompit Raoul, vous êtes bien une méchante flatteuse. Vile courtisane de bas lieu....»

—«Sire Raoul, pourquoi m'outrager? Nous ne manions ni l'épée, ni la lance; et vous pouvez nous mettre à mort sans défense: mais ce seroit grand péché.—Toute notre vie, c'est l'autel; et notre subsistance, on nous la donne.—Les puissants seigneurs qui vénèrent ces lieux saints, nous envoient l'or et l'argent dont nous avons besoin. Quel mal faisons-nous? Et pourquoi nous traiter cruellement? Si vous voulez ravir cette terre à notre sire, eh bien! vous la conquerrez avec vos chevaliers; mais respectez cette abbaye.—Allez, retournez dans nos prés; nous vous donnerons toutes provisions; et le foin et l'avoine ne manqueront pas à vos écuyers.»

—«Par saint Riquier, dit Raoul, j'ai pitié de votre prière, et vous fais grâce....»

—Et la dame répondit, «sire, je vous remercie.»

Raoul remonte sur son cheval coursier, et s'éloigne.

III.

Cependant, le vaillant Bernier a revêtu un riche habit, il vient trouver sa mère Marcent au fier visage; car il a grand besoin de lui parler.—Il met pied à terre: la dame alors le saisit entre ses bras, et par trois fois l'embrasse. «Beau-fils, dit-elle, tu as donc pris tes armes?... tu ne peux me le cacher.... Tu as donc pris tes armes contre le fief de ton père! et ne sais-tu pas qu'il t'appartiendra un jour? Ybert n'a plus d'hoirs, et tu le mériteras par ton courage et ta sagesse.»

—«Non, par saint Thomas, dit Bernier, Raoul, mon seigneur, est plus félon que Judas...; mais il est mon maître: il me donne chevaux, habits, harnois, équipements; et pour le fief de Damas, je ne voudrois lui manquer: jamais, tant que tout le monde ne répète: Bernier en a le droit.»

—«Par ma foi, fils, tu as raison; sers bien ton seigneur, et tu mériteras devant Dieu.»

IV.

Les fils d'Herbert aimoient beaucoup le beau et grand bourg d'Origni. Il l'ont fait entourer de pieux fichés en terre; mais c'étoit là une bien faible défense. Près des palissades se trouvoit une prairie fertile, appartenant aux nonnes, et où les bœufs de l'abbaye paissoient pour s'engraisser. Il n'y avoit personne sous le ciel, qui l'eût osé endommager. Le comte Raoul y fait transporter sa tente; les draperies en étoient d'or et d'argent, et quatre cents hommes pouvoient s'y héberger à l'aise.

V.

Cependant, trois soudarts mauvais ont quitté l'armée; et chevauchant à francs étriers aux alentours d'Origni, ils prennent et ravagent tout sur leur passage.

Dix paysans, armés de leviers, sortent du bourg et leur courent sus. Ils en ont fait mourir deux à grands coups; le troisième s'enfuit sur son destrier et regagne le camp au plus vite.

Il met pied à terre, va baiser le soulier de son droit seigneur, et se lamente en lui demandant sa merci.

«Sire, dit-il à haute voix, tu es perdu, et le Seigneur Dieu ne te sera jamais en aide, si tu ne te venges pas de ces bourgeois qui sont si riches, si orgueilleux et si fiers.—Ils ne t'estiment, ni toi, ni les autres, la valeur d'un denier. Ils font menace de te couper la tête, s'ils peuvent te tenir un jour; et sois sûr que tout l'or que renferme Montpellier ne te garantiroit pas de leur fureur. Je les ai vus occire et massacrer mon frère et mon neveu; et, par saint Riquier, ils m'eussent aussi mis à mort, si je n'avois fui sur ce destrier.»

Raoul l'entend, et il pense perdre la raison, de colère: «Francs chevaliers, s'écrie-t-il, or sus, je veux aller saccager Origni. Ah! les bourgeois commencent la guerre; si Dieu m'aide, je leur ferai payer cher leur audace!»

Les chevaliers courent aussitôt à leurs armures; car ils n'osent abandonner leur seigneur. Ils sont au nombre de dix mille, comme je l'ai ouï raconter, et commencent à éperonner vers Origni.—Bientôt ils tranchent les palissades de leurs cognées d'acier, et les font tomber à leurs pieds. —Ils traversent le fossé et le vivier, et s'avancent près de la muraille pour mieux l'attaquer.

VI.

Les bourgeois ont vu leurs palissades franchies.—Les plus hardis en sont attérés. Cependant ils se sont précipités aux tourelles des murailles, et de là ils lancent des pierres et une multitude de pieux aigus. Il n'y a pas homme ayant maison dans la ville, qui ne soit à son poste. Déjà plusieurs des soldats de Raoul sont tombés morts, et les bourgeois jurent que s'ils trouvent le comte, ils le mettront en pièces.

—Raoul voit l'acharnement avec lequel ils se défendent, et il en est furieux. Il jure, par Dieu et par son épée, que s'il ne les fait pas tous brûler avant la nuit, il ne se prise pas la valeur d'un fétu de paille. Il ne tint pas ainsi la promesse qu'il avoit faite à l'abbesse, la veille, comme vous allez bientôt le voir dans la chanson.

«Barons,» s'écrie-t-il d'une voix terrible, «le feu! le feu!»

Les écuyers l'ont saisi aussitôt; car ils pilleroient volontiers. Ils escaladent les murs et se répandent dans les rues. Bientôt le feu prend aux maisons. Alors ils enfoncent les celliers, brisent les cercles des tonneaux et font couler le vin à grands flots. Les saloirs au lard s'embrasent; la flamme gagne les planchers qui s'écroulent; et les enfants sont brûlés vifs au berceau.

—Les nonnes de l'abbaye se sont réfugiées dans l'église; mais cela leur a peu servi; car la flamme roule déjà dans le maître-clocher. Les cloches fondent: les charpentes et les brandons tombent avec fracas dans la nef.—Le brasier alors devient si ardent, si chaud que les cent nonnes se consument en poussant des cris de désespoir: avec elles expirent la mère de Bernier, Marcent, et Clamados, la fille au duc Renier.

A la vue de l'incendie, les hardis chevaliers pleurent de pitié.

Bernier surtout, Bernier en devient presque fou: il prend son écu; et l'épée nue, il court droit à l'église.

Mais la flamme coule encore parmi les portes; et la chaleur est telle qu'on ne peut s'en approcher qu'à une portée de flèche lancée de toutes forces.

Alors Bernier s'arrête derrière un tombeau de marbre; et regardant, il voit sa mère étendue au milieu de l'église, sa belle face tournée contre terre; il voit son psautier qui brûloit encore sur sa poitrine.

«Hélas! s'écrie-t-il, tout est fini; et c'est folie d'essayer de la sauver! Ah! douce mère, vous m'embrassiez hier si tendrement! et moi, aujourd'hui, je ne puis rien faire pour vous!.... Que Dieu, qui doit juger le monde, prenne votre âme.... Et toi, félon Raoul, qu'il te confonde à jamais.... Je ne puis plus désormais t'accorder mon hommage.... Et je serois bien méprisable, si je ne tirois vengeance de ce crime.»

—Il est désespéré.... Son épée d'acier lui tombe des mains.... Trois fois il se pâme sur le cou de son destrier.—Il va demander conseil au sor Géri; mais le conseil ne lui a pas beaucoup servi, comme vous allez le voir.

—«Sire Géri, dit-il le cœur dolent, au nom de Dieu qui ne mentit jamais, conseillez-moi, je vous en conjure. Raoul de Cambrésis m'a traité bien mal. Il a brûlé dans l'église d'Origni ma mère Marcent au port majestueux.»

Géri répond: «j'en suis bien affligé pour vous.»

Le noble guerrier s'en retourne, plein de courroux, à son pavillon; il met pied à terre, et les écuyers courent dégarnir son cheval. Ses gens pleurent de le voir si triste.

Alors Bernier les prend à raisonner courtoisement: «Franche compagnie, conseillez-moi, je vous prie: messire Raoul ne m'aime pas beaucoup, lui qui a fait brûler ma mère dans cette église. Ah! si Dieu me laisse vivre, je saurai m'en venger!....»

VII.

Cependant Raoul est descendu de son coursier au poil fauve, à l'entrée de son pavillon. Ses barons le désarment; ils lui délacent son heaume doré, lui déceignent sa bonne épée d'acier, lui enlèvent du dos son haubert et lui passent sa robe. Il n'y a pas en France de si beau chevalier, ni de plus habile à se servir de ses armes.

Raoul a appelé son sénéchal, qui est venu sur-le-champ, et songeant au plaisir de la bonne chère: «Fais-nous servir, dit-il, des paons rôtis et des cygnes poivrés: donne-nous aussi du gibier à foison; je veux que le dernier de mes gens en mange aujourd'hui à son gré.»

Le sénéchal l'a entendu: il le regarde et se signe trois fois à cause de si grand sacrilége: «Y pensez-vous, Monseigneur? Vous reniez donc la sainte chrétienté; vous reniez le baptême, vous reniez le Dieu de gloire. Il est carême; c'est aujourd'hui le vendredi solennel, dans lequel les pécheurs adorent la croix: et nous, misérables, nous sommes venus en ces lieux violer le saint monastère et brûler les nonnes qu'il renfermoit. Ah! nous n'obtiendrons jamais miséricorde, à moins que la pitié de Dieu ne soit plus grande encore que notre méchanceté.»

Raoul a jeté les yeux sur lui.

«Qui t'a dit de parler?.... Mes écuyers sont bien effrontés!... Il n'est pas étonnant que les fils d'Herbert aient payé cher leur audace; car pourquoi m'ont-ils manqué?.. Mais j'avois oublié le carême... donne-moi des échecs.»

Des échecs sont apportés.—Raoul s'assied sur l'herbe avec colère et joue comme un homme bien appris. Il met avec adresse sa tour en ligne, avec un pion prend un cavalier, et bientôt il a mâté et vaincu son compagnon. Alors il se dresse en pieds, le visage serein; et comme la chaleur est grande, il ôte son mantel gris et demande du vin.

Quatorze jeunes damoiseaux, portant pelisses d'hermine, s'empressent d'exécuter ses ordres; et l'un d'eux, fils du comte Ybert de Saint-Quentin, lui apporte une grande coupe d'or, contenant assez de liqueur pour en abreuver un coursier. Il s'agenouille devant le noble comte et la lui présente....

—Raoul l'a saisie entre toutes les autres.

«Francs chevaliers, s'écrie-t-il aussitôt, entendez-moi! Par ce vin clair que vous voyez, et par cette épée qui gît sur l'herbe, par tous les saints serviteurs du Christ, les fils d'Herbert seront maltraités, je vous le jure; jamais ils n'auront de paix, et par saint Géri, je ne leur laisserai pas même la valeur d'un parisis.... Je veux les tenir morts ou vifs, et je les poursuivrai jusque dans la mer où je les ferai nager.»

VIII.

Or, vous allez entendre la défense de Bernier:

«Beau sire Raoul, vous faites des actions bien louables; mais vous en faites aussi qu'on ne peut trop blâmer. Les fils d'Herbert sont prud'hommes et bons chevaliers; et si vous les chassez par delà la mer, vous ne serez pas à l'aise en ce pays. Je ne vous le cacherai pas.... je suis votre homme: mais vous avez mal récompensé mes services; vous avez brûlé ma mère dans ce monastère, et vous voulez maintenant le renverser, faire mourir mes cousins et mon père! Ne vous étonnez donc pas si je prends leur défense en ce jour; et pour moi-même, je ne serois pas éloigné de venger le propre affront que vous me faites.»

Raoul l'entend: il en pense perdre la raison de fureur, et il couvre le baron d'outrages....

«Sire Raoul, vous avez tort et vous péchez: ma mère est brûlée, et mon cœur est plein de colère.—Je vous le redis; si Dieu me laisse vivre, je saurai me venger.»

Raoul l'a entendu et a branlé la tête.

«Si je ne te pardonnois pour la miséricorde de Dieu, je te ferois trancher tous les membres; il tient à bien peu de chose que tu ne sois déjà mort.»

«Tu es un bien mauvais ami, dit Bernier, de me récompenser de la sorte, moi qui t'aimois, moi qui proclamois tes louanges. Ah! si j'avois lacé mon heaume, je combattrois volontiers à pied, à cheval, contre le chevalier le mieux armé..... Je lui ferois voir qu'on n'est point félon, quand on n'a pas renié Dieu. Et vous-même, que je vois si courroucé, sire comte, non, pour l'archevêché de Reims, vous ne me frapperiez pas.»

Raoul a dressé la tête.—Il saisit un grand tronçon de pieu qu'un veneur a laissé à terre; il le soulève avec colère, et s'approchant de Bernier, il lui en fracasse la tête: Bernier voit le sang rougir son manteau d'hermine; il est éperdu.... Il embrasse Raoul avec rage, et c'en étoit fini.... Mais les chevaliers accourent et les séparent.

Bernier a appelé à haute voix son écuyer.

«Or tôt, mes armes, mon haubert, ma bonne épée et mon heaume. Je pars de cette cour sans délai!...»

Illustration from Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay

Ce qui suit est le récit des guerres, des vengeances et des atrocités que fit naître cette querelle. Bernier, ayant quitté son maître, prit parti pour ses cousins, les fils d'Herbert de Vermandois; et le nouvel épisode qu'on va lire donnera une idée de la manière toute homérique dont nos premiers poètes français chantaient les combats et leurs sanglants effets.

Illustration from Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings