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Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle

COMBATS ET MORT DE RAOUL.

Edward Le Glay translation

I.

Il a plu; et le champ de bataille est un marais trempé d'eau et de sang, car bien des barons sont morts en ce lieu. Les plus ardents destriers vont au pas, harassés qu'ils sont de fatigue; ils glissent, ils s'abattent sur la terre molle.

Voilà que le comte Ernaut de Douai rencontre le sire de Cambrai Raoul.

—«Par Dieu, Raoul, lui crie-t-il, nous ne serons amis que lorsque je t'aurai mis à merci et tué. Tu m'as occis mon neveu Bertolai et Richerin que j'aimois tant, et bien d'autres encore de mes amis que je ne verrai plus!»

—«Oui certes, dit Raoul, et ce n'est pas tout..... Toi-même, tu tomberas sous mes coups.»

—«Eh bien, par le corps saint Nicolas, je t'en défie, reprit Ernaut.—Ah! te voilà donc, Raoul de Cambrésis, que je n'ai vu depuis ce jour où mon cœur fut par toi tant navré. J'avois de ma femme deux petits enfants que j'envoyai à la cour du roi de Saint-Denis, et tu les fis mourir, traître! Tu es à toujours mon ennemi; et si cette épée que je tiens ne te coupe la tête, je ne me prise la valeur de deux parisis.»

—«En vérité, répond Raoul, tu t'estimes bien haut.... Je ne veux plus voir la cité de Cambrai si je ne te fais mentir à ta parole.»

Et les deux barons furieux éperonnent leurs destriers et se précipitent l'un contre l'autre, se donnant sur leurs écus des coups terribles. Mais ils sont protégés par leurs hauberts.—Bientôt ils sont désarçonnés: ils sautent à terre et tirent leurs glaives.

A cette vue les plus hardis chevaliers s'arrêtent épouvantés.

Le comte Raoul est un merveilleux baron pour sa force et son audace à manier ses armes. Il frappe Ernaut au chef et abat du coup les ornements de son heaume doré. Le fer auroit pénétré dans la tête sans la coiffe du haubert qu'il n'a pu traverser; mais glissant à gauche, l'épée coupe un quartier de l'écu avec deux cents mailles du haubert. Ernaut, étourdi du choc, trébuche; et glacé d'effroi, réclame le Dieu de toute justice..... «Aidez-moi, sainte Vierge Marie, et je rebâtirai le moustier d'Origni!»

Alors Ernaut, reprenant courage, se retourne plein de colère sur Raoul et lui assène de grands coups sur son heaume dont il brise les fleurs de lys..... Le sire de Cambrai a le visage et la bouche ensanglantés....—A son tour, il frappe Ernaut de sa tranchante épée, brise son heaume, et rabattant la lame à gauche avec une grande adresse, il lui coupe le poignet qui tombe serrant encore le bouclier.

Ernaut est anéanti de voir gésir à terre son poing et son écu, de voir couler le sang vermeil de sa blessure. Eperdu, il remonte à cheval et s'enfuit à travers les bruyères.

—Raoul se précipite sur ses pas.....

II.

Ernaut s'enfuit et Raoul le serre de près.... Mais voilà que son destrier s'est abattu et il va être atteint: effrayé alors, il s'arrête un moment au milieu du chemin et s'écrie à haute voix: «Grâce, Raoul! grâce, au nom de Dieu le créateur: si tu m'en veux de t'avoir frappé, eh bien, je serai ton homme lige; si cela te plaît, je t'abandonne Brabant et Hainaut..... Mes hoirs n'y pourront désormais prétendre l'espace d'un demi-pied.»

—Raoul a juré de ne rien écouter tant qu'il ne l'ait mis à mort.

III.

Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le poursuit et le presse... Il regarde de côté et aperçoit au loin son neveu, le noble baron Rocoul de Soissons, aussi neveu du comte Bernier. Il tourne vers lui sa course et l'appelle à grands cris; car il a peur de mourir.—«Beau neveu, protégez-moi contre la fureur de Raoul. Il m'a coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre; il me menace de m'arracher la tête.»

—Rocoul frémit à ces mots. «Oncle, dit-il, point ne vous sert de fuir; Raoul aura bataille.»

Et le vaillant chevalier pique son coursier de ses éperons d'or, brandit sa lance à manche de pommier et frappe Raoul sur son écu. Raoul riposte; et les lances se cassent sur les hauberts, sans que les deux chevaliers aient perdu les arçons.

A cette vue, le comte de Cambrai entre en fureur, saisit sa grande épée d'acier, brise le heaume de Rocoul, et la rabattant sur l'étrivière gauche, lui tranche le pied qui tombe avec l'éperon.

Raoul se réjouit à cet aspect, et d'un ton dédaigneux: «Vois, dit-il, Ernaut est manchot et toi boiteux; vous voilà bons à devenir l'un garde, l'autre portier.»

—«Mon oncle, dit Rocoul au comte de Douai, j'espérois vous venir en aide; mais, hélas! mon secours ne pourroit plus maintenant vous sauver.»

IV.

Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le presse par-arrière. Il jure par le Dieu qui souffrit mort et passion qu'il ne le quittera qu'après lui avoir coupé la tête sous le menton.

—Ernaut regarde de côté et aperçoit le sire Herbert d'Ireçon, Wedon de Roie, Loys, Sanson et le comte Ybert, le père de Bernier. Il tourne vers eux sa course et les appelle à grands cris; car il a peur de mourir.—«Seigneurs, dit-il, bien devez-vous me protéger contre la fureur du comte Raoul, qui tant a tué de vos amis. Il m'a coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre, et il menace de m'arracher la tête.»

Ybert l'entend et pense en perdre la raison; il lance son bon destrier, brandit sa haste, déroule le gonfalon, frappe et brise l'écu de Raoul. Le fer a percé les mailles du haubert et glisse sur le côté.

Ce fut merveille s'il ne fut pas occis alors ou bien fait prisonnier; car plus de quarante chevaliers ennemis l'entouroient déjà, quand à toutes brides accourut Géri d'Arras, en compagnie de quatre cents guerriers.

Alors recommence un choc terrible, et l'on voit la terre se joncher de pieds, de poings, de têtes coupées. Les cadavres et les blessés sont là étendus, la bouche béante, et l'herbe est tout ensanglantée. L'épée à la main, le comte Raoul est toujours au plus fort du combat, et en ce jour il a sevré bien des âmes de leurs corps; il a fait veuves bien des dames; car plus de quatorze barons sont tombés sous ses coups.

Ernaut a vu tout cela le cœur dolent, et il a réclamé Dieu le Sauveur des âmes. «Sainte Marie, Mère couronnée, ayez pitié de moi!»

V.

Et il se remet à fuir dans la vallée....

Raoul a levé la tête, l'a aperçu, et déjà s'est précipité sur ses pas, en lui criant de toute la force de ses poumons: «Ernaut! j'ai désiré ta mort, et ce glaive me va satisfaire.»

«Je n'en puis; mais, sire, puisque telle est ma destinée, répond Ernaut, pour qui toute joie et tout espoir sont perdus, hélas! point ne me sert de me défendre.»

Et il s'enfuit, ne sachant où se blottir. Telle peur il a, qu'à peine il se peut soutenir; et il sent que Raoul approche et va l'atteindre! «Grâce! Raoul, merci, crie-t-il, je suis jeune encore et ne veux pas mourir; je me ferai moine et servirai Dieu.... Tous mes fiefs seront à toi.....

—«Non, dit Raoul, il est temps d'en finir; ce fer va te couper le cou. Ni hommes, ni saints, ni Dieu ne pourroient te sauver.»

A ces paroles, Ernaut jette un soupir....

Mais son cœur lui revint aussitôt, car il a entendu renier Dieu.

—«Raoul, vil mécréant, lui crie-t-il, en hochant la tête, trop plein d'orgueil, de félonie et d'outrecuidance, chien enragé qui renie Dieu et son amitié, sache bien que si le Roi de gloire avoit pitié de moi, tu ne me frapperois pas!...»

VI.

Et il s'enfuit à coups d'éperons, tenant en sa main l'épée qu'il a tirée du fourreau.

Quand il a quelque avance, il regarde devant lui, et voit venir Bernier équipé à merveille, muni de belles armes, de haubert, de heaume, d'écu et d'épée. A cet aspect Ernaut tressaille de joie et plus ne songe à son poing. Il a dirigé son cheval vers lui.—«Grâce, sire Bernier, aie de moi pitié! vois mon bras; c'est Raoul qui m'a meurtri de la sorte.»

—Bernier l'entend, il frémit et frissonne jusqu'aux ongles des pieds.—«Oncle Ernaut, s'écrie-t-il, point ne vous sert de trembler, et je vais implorer pour vous mon ancien maître.»

Puis, s'appuyant sur le cou de son destrier:

«Eh! sire Raoul, clame-t-il à haute voix, fils de femme légitime, c'est toi qui m'adoubas chevalier, je le sais, mais depuis tu m'as fait payer bien cher cet honneur..... Tu as brûlé ma mère dans l'église d'Origni; tu as occis maints de nos vaillants amis, et à moi-même, tu m'as brisé la tête; je sais aussi que tu m'offris une amende; tu voulois me donner cent bons coursiers, cent mulets, cent palefrois de prix, cent écus et cent hauberts doublés; je n'acceptai pas, car la vue de mon sang m'avoit mis en fureur, et les braves chevaliers, mes amis, ne m'ont jamais blâmé. Mais si en ce jour tu me fesois la même offre, oh! je l'accepterois et pardonnerois tout; je te le jure par saint Riquier. De la sorte, la guerre seroit finie; car mes parents apaiseroient leur colère, et je te ferois bailler la suzeraineté de toutes nos terres.... Mais, au nom du Dieu juste, calme-toi et ne reste pas sans pitié. Pas ne te sert de poursuivre cet homme qui a perdu son poing et est à demi mort.»

Raoul, à ces mots, est exaspéré de fureur; il se dresse sur ses étriers qui ploient, et fait cambrer sous lui son destrier. «Bâtard, dit-il, bien savez-vous plaider; mais vos flatteries ne vous serviront pas, car vous ne sortirez de ces lieux avec votre tête.»

—«Oh! alors, répond Bernier, mon courroux est légitime....»

Et voyant que sa prière n'a point servi, Bernier pique son destrier et court sur Raoul qui se précipite à sa rencontre. Ils se portent de grands coups sur leurs écus, et se vont pourfendant leurs armures.... Mais Raoul se rue avec tant de violence contre Bernier, que bouclier et haubert ne lui auroient pas plus servi qu'un gant, et qu'il seroit mort sur le coup, si Dieu et le bon droit n'avoient été pour lui. Il esquive le fer qui glisse à côté.

VII.

Bernier alors prenant sa revanche frappe avec fureur le comte Raoul, coupe son heaume luisant, en fracasse les garnitures et tranche la coiffe du haubert.—Le glaive a coulé dans la cervelle.—Raoul incline la tête et tombe de cheval.

—En vain il songe à se relever..... A grands efforts il tire son épée d'acier, et on le vit alors la dressant en l'air chercher où il pourroit frapper; mais bientôt son bras retombe vers la terre, et c'est avec bien de la peine qu'il parvient à retirer son fer fiché dans le gazon. Déjà sa belle bouche commence à se rétrécir; son œil si vif s'obscurcit, et en cet instant il réclame le Dieu du Ciel.—«Hélas! glorieux Père, Seigneur tout-puissant, combien je me sens foiblir; tout-à-l'heure encore, plus d'espoir à ceux qui s'offroient à mes coups; et maintenant..... Je me battois pour un fief; désormais je n'aurai besoin de celui-là ni d'un autre..... Secourez-moi, douce Dame du ciel!...»

—Bernier à ces paroles pense perdre la raison, et se prenant à larmoyer sous son heaume:

—«Eh! sire Raoul, s'écrie-t-il, fils de légitime épouse, tu m'adoubas chevalier; je ne pourrois le nier; mais tu m'avois fait payer bien cher cet honneur en brûlant ma mère dans l'église d'Origni et en me fracassant la tête... Tu m'as offert raison, il est vrai.... Maintenant je ne désire plus autre vengeance....»

—«A mon tour, s'écrie le comte Ernaut.... Laisse ce cadavre, que je venge mon poing!»

—«Je ne puis vous en empêcher, répond Bernier; mais à quoi vous sert de frapper un mort?....»

—«Oh! ma colère est bien juste, reprend Ernaut.»

Et tournant son destrier vers la gauche du comte Raoul, il le frappe sans pitié, brise de nouveau son heaume, tranche la coiffe de son haubert, et baigne l'épée dans sa cervelle; puis, la retirant, il la plonge tout entière dans son corps.....

Alors l'âme abandonne le gentil chevalier. Prions le Seigneur Dieu qu'il la prenne à lui!

Illustration from Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay
Illustration from Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay

Géri le Sor, comte d'Arras, a donné sa fille Béatrix en mariage au comte Bernier, après lui avoir pardonné le meurtre de son neveu, Raoul de Cambrai. Mais le pardon n'est pas sincère, et Géri conserve toujours dans son cœur un profond ressentiment du meurtre de son neveu.—Les causes qui réveillèrent cette haine assoupie, et les terribles résultats qui en advinrent, forment le sujet de l'épisode suivant.

Illustration from Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay
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