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Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle

EXPOSITION DU POÈME. TRADUCTION ANALYTIQUE.

Edward Le Glay translation

Le Comte de Cambrai, Raoul Taille-fer, vient de trépasser, laissant sa femme Alaïs, sœur du roi de France Loys[2], sur le point de devenir mère. Les barons ensevelissent leur droit seigneur, le portent au moustier Saint-Géri, et après avoir célébré ses funérailles, l'enterrent dans l'église. La franche comtesse Alaïs a grand deuil de la mort de son époux.

—Cependant les jours et les mois s'écoulent; elle met au monde un fils, et ses larmes tarissent. La belle dame enveloppe son enfant dans un drap pourpré et le confie à deux hauts barons; ceux-ci le portent sans délai à l'évêque de Beauvais, Gui, cousin de la comtesse, qui le baptise et lui donne le nom de son père, Raoul de Cambrésis.

Le roi de France Loys avoit à sa cour un jeune comte, qu'on appeloit Gibouin le mancel. Il a servi le roi de sa bonne épée d'acier, et en récompense il lui demande le fief de Cambrai, laissé vacant par la mort de Raoul. Le roi le lui accorde jusqu'à ce que le fils de Taille-fer soit assez grand pour porter ses armes et lui promet une autre terre pour cette époque. Gibouin accepte; mais il voudroit que le roi lui fît épouser la comtesse Alaïs. Loys lui en donne l'assurance, et envoie un message au moustier Saint-Géri à Cambrai, où étoit sa sœur...[3].

Le fils de Taille-fer a un peu grandi.—Son oncle, le comte d'Arras, Géri le sor[4], se rend à la cour du roi à Paris, et prie Loys de remettre le fief de Cambrai à son neveu. Le prince répond qu'il ne le peut ôter au manceau.

—Géri alors lui adresse les reproches les plus violents; et ne pouvant rien obtenir, il s'en vient à Cambrai, près de sa belle-sœur, promettant de faire une guerre à mort à Gibouin, aussitôt que son neveu sera en âge de combattre.

Il demeure quelque temps au moustier Saint-Géri, auprès de la comtesse Alaïs et de son fils. La dame, à cette occasion, donne un grand festin où elle délivre aux barons de riches fourrures; puis, le sor retourne à Arras.

Les années s'écoulent.—Raoul a quinze ans; il est grand et bien formé.

—Le comte Ybert de Ribemont avoit un fils nommé Bernier. Il n'existoit pas dans la contrée un jeune homme plus beau ni plus habile à manier la lance. Bernier est en outre fort bon et plein de sens. La comtesse Alaïs le donne pour écuyer et pour compagnon à son fils[5]...

Enfin il paroît que les discordes se sont apaisées; car Raoul est à la cour de Paris avec son écuyer. Le roi Loys qui chérit son neveu, le fait chevalier, lui donne des armes magnifiques, un beau coursier et un glaive, valant Durandal, la fameuse épée de Roland; puis au bout de quelque temps il le nomme sénéchal de Ponthieu.

Raoul se rend à son poste.—Il n'y a pas de seigneur qui n'envoie son fils, son neveu ou son cousin à la cour du sénéchal pour se former. Raoul distribue à ces jeunes barons des armures de fer, de bons destriers d'Arabie, et les héberge à plaisir.

Le lundi de Pâques on doit s'ébaudir. Raoul sort du moustier et s'en va jouer avec ses chevaliers sur la place de Saint-Cenis, où une quintaine[6] a été dressée. Mais les barons s'échauffent; et dans la joûte les deux jeunes fils du comte Ernaut de Douai sont jetés morts à terre par Raoul. Les chevaliers l'en ont grandement blâmé; et, de la vie, le comte Ernaut ne sera l'ami de Raoul.

A la Pentecôte, le roi Loys tient cour plénière. Raoul, accompagné de son écuyer, lui sert le piment[7] au dîner. Tout le monde admire la beauté de Bernier et son riche équipement. Une quintaine est dressée; l'on combat et l'on brise maints écus, maints hauberts. Bernier fait des merveilles; et quand tous les barons sont rentrés au palais, il s'agenouille devant le roi, à qui il rend foi et hommage; puis il implore sa bienveillance en faveur de ses cousins, les enfants du comte Herbert de Vermandois, lequel alloit trépasser.

Géri le sor vient ensuite trouver le roi; et, lui rappelant ses services, il le conjure derechef de rendre au fils de Raoul Taille-fer le fief de Cambrésis. Le roi a refusé de nouveau.

Alors Géri d'Arras sort courroucé; il trouve dans une des salles du palais son neveu Raoul qui jouoit aux échecs; il le tire violemment par sa pelisse d'hermine, et le maltraite à cause de son indifférence. Raoul ébranle la salle de ses cris, et furieux va trouver le roi.—Il réclame son héritage. Loys lui répète qu'il ne peut l'enlever au mancel Gibouin, à qui il l'a accordé. Raoul jure que le lendemain, avant le soleil couchant, il aura attaqué Gibouin, qu'il veut mettre à mort de sa propre main.

Le roi sort de la salle ému des menaces de Raoul.

Le mancel est venu près du roi; il le supplie de garantir ce qu'il lui a donné. Le roi écoutant ces prières, appelle son neveu et le conjure de laisser Cambrai à Gibouin encore deux ou trois ans; il lui promet que si, dans cet intervalle, un des fiefs de Vermandois, d'Aix-la-Chapelle ou de Laon demeure vacant, c'est pour lui.—Raoul, après avoir consulté son oncle Géri d'Arras, consent à la proposition de Loys; mais il demande quarante otages que le roi lui accorde.

Raoul étoit de retour en Cambrésis depuis un an et quinze jours, lorsque le vaillant comte Herbert de Vermandois vint à trépasser. Il tenoit sous sa puissance Roye, Péronne, Origni, Ribemont, Saint-Quentin, le château de Clary, et tout le pays d'alentour.

En apprenant sa mort, Raoul incontinent monte à cheval avec son oncle Géri, et ils ne cessent d'éperonner jusqu'au palais du roi à Paris, où ils sont bientôt arrivés.

—Raoul rappelle au roi sa promesse et demande le fief d'Herbert. Loys dit qu'il ne peut le lui accorder, ni déshériter les quatre fils d'Herbert en sa faveur, ajoutant que ces quatre jeunes barons, puissants et valeureux, ne voudroient plus désormais le servir et deviendroient ses ennemis.

A ces paroles, Raoul pense perdre la raison de colère; et mandant ses otages, il les menace de les faire enfermer dans une tour; Joffroi, l'un des otages, s'agenouille aux pieds du roi et lui peint la position précaire dans laquelle ils vont se trouver.

Loys attristé appelle Raoul et lui jure que jamais ni lui ni ses hommes ne s'opposeront à son entreprise contre le Vermandois.

Bernier, présent au discours du roi, se lève et supplie Loys de ne pas agir au moins ouvertement contre ses cousins, les fils d'Herbert, lesquels sont de vaillants hommes, capables de se défendre dignement. Puis s'adressant à son maître Raoul, l'écuyer Bernier lui montre combien ses cousins sont bons et francs chevaliers, et combien il y auroit déloyauté à ravir leur héritage.

Raoul n'écoute rien: à toute force il veut leur terre que Loys lui a accordée.

En grande hâte il retourne à Cambrai, suivi de son écuyer, qui est triste et dolent. Il descend au perron où sa mère l'attend.

La bonne dame serre son fils dans ses bras, lui baise le menton, et ils montent ensemble au palais. Alaïs félicite son fils, et lui demande s'il ne se met pas en mesure de reprendre son fief à Gibouin le manceau. Raoul, chagrin de cette parole, lui répond que non, et qu'il va attaquer les enfants d'Herbert de Vermandois.

La dame soupire et supplie son fils de ne point usurper le bien de ces orphelins, dont le père a toujours été l'ami du sien, le comte Taille-fer. Raoul repousse durement les supplications réitérées de sa mère, qui, désespérée de ne pouvoir le fléchir, fond en larmes, et se retire en lui prédisant le sort funeste qui l'attend dans cette guerre.

La pauvre dame s'agenouille devant l'autel, à l'église de Saint-Géri, et conjure le ciel de détourner de son fils les malheurs qu'elle a pressentis.

Cependant Raoul inflexible a mandé tous ses vassaux et ses amis, s'est avancé avec eux vers le Vermandois, et a résolu de commencer la guerre par le sac et l'incendie de la riche abbaye d'Origni.

Illustration from Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay

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