TROISIÈME PARTIE
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I
La route bordée de noyers atteignait le sommet du plateau. La vallée de Rosay apparut, toute lumineuse et fraîche dans la belle matinée de mai. A l'écart du village, dont le clocher d'ardoises se découpait sur l'azur, les bâtiments de la colonie, entourés de vignes et de bois, dressaient leurs constructions grises ; des hangars neufs faisaient tache blanche.
Hélène contemplait avec une sorte d'apaisement la ligne molle des collines, les grandes prairies humides où les vaches pâturaient et cette douce légèreté de l'air qui baigne les ciels limpides de Touraine. Elle se retourna vers son amie Mme Sassy, la directrice, forte et rude femme au visage d'énergie et de bonté.
— Il fait bon vivre ici!
Elles côtoyaient un champ ; les pensionnaires de Rosay, cottes et blouses brunes, courbées en deux sur les sillons, buttaient des pommes de terre. Comme on était loin de Paris, loin de cette vie factice et fiévreuse où chacun poursuivait âprement la curée de ses égoïsmes, à travers le mensonge tour à tour bienveillant ou implacable de la société! Hélène, toute meurtrie encore, un cerne de fatigue autour de ses beaux yeux, éprouvait, en songeant à l'homme, une amère rancœur. Elle n'évoquait que visage de haine, de convoitise, de sécheresse et de ruse.
Ah non! certes, l'homme n'était pas beau lorsque, sous le masque arraché des habitudes et des convenances, son âme cachée, cette âme que la vie quotidienne dissimule, se dévoilait dans sa laideur. On parlait toujours de l'éducation de la femme! Comme si celle de l'homme n'était pas d'abord à modifier tout entière. Mais renoncerait-il jamais, avec son individualisme féroce, à chercher dans sa compagne une serve de plaisir, et de son bon plaisir? Lui imposerait-il toujours, en s'en libérant lui-même, une rançon d'argent, de dévouement, de soins et de devoirs? Quand cesserait-il de vouloir primer dans la lutte séculaire, faite d'amour et de haine?… Parmi l'escorte des visages qui hantaient son désenchantement, elle revoyait l'expression dédaigneuse et dure d'André, le jour de leur grande explication après l'éclat de Du Marty. Elle avait toujours souffert par lui ; dès l'enfance, il l'avait écrasée jusque dans leurs jeux de sa supériorité tyrannique, de ses taquineries malveillantes ; plus tard, c'était l'antagonisme sourd de leurs intelligences en éveil, ses sentiments de femme toujours rappelés à la soumission ; enfin la lutte ouverte des caractères, des intérêts méconnus, son légitime désir d'égalité toujours froissé, refréné. A coup sûr, elle le savait personnel, volontaire, bornant à lui tout l'horizon ; mais jamais elle n'aurait cru que ce laborieux, dont elle estimait la soi-disant droiture et la décision, s'abaissât à d'aussi viles satisfactions, à un pareil manque de conscience et d'honnêteté. Depuis, à peine l'avait-elle revu une ou deux fois en quinze jours, et à l'attitude glaciale d'André, à sa propre froideur, elle avait senti l'irréparable.
Du Marty? La face correcte, le sourire sur les lèvres comme le monocle dans l'œil, ce vernis de politesse et d'élégance, cela s'écaillait, tombait, faisait place à l'odieuse violence d'un palefrenier, à un inconcevable mélange de bêtise et de canaillerie. L'inflexible indifférence du grand-père Pierron, figé dans son respect de la loi et son culte tenace du passé, l'égoïsme avisé de l'oncle Marcel, grand défenseur des principes pourvu qu'ils se conciliassent avec ses intérêts, tout contribuait à augmenter son isolement, sa tristesse. D'autres souvenirs la harcelaient : le museau de brochet de Simonin, sans cesse prêt à s'ouvrir pour happer une proie, et, dans ces éclairs qui à certains moments illuminent on ne sait pourquoi les coins sombres de la mémoire, tels traits épars dans le paysage de Moranges et d'Hautneuil, la trogne libertine du vieux contremaître rougeaud, le mufle veule de Lepillier, la sordide silhouette du père Lefèvre avec ses yeux morts d'aveugle…
Mais par-dessus tout, elle revenait malgré elle au visage de Vernières, tel qu'elle l'avait vu la dernière fois, à ce visage d'une pâleur terreuse où était apparue brusquement l'âme de boue. Elle ressentait encore le cruel déchirement, la douleur d'avoir si mal placé son affection, et de la découvrir à l'épreuve plus sincère qu'elle n'avait supposé. Du moins, c'était bien fini, mais l'orgueil de cette constatation lui laissait une blessure, l'impression endolorie d'un grand vide. A peine le silence et l'éloignement qu'elle était venue chercher à Rosay, commençaient à lui rendre par moments un peu de calme, sinon d'oubli. La duplicité de Vernières, son infamie découverte, voilà, sans qu'elle s'en rendît compte, ce qui lui faisait haïr aujourd'hui tous les hommes. Sous la grâce et la distinction qui l'avaient séduite, elle ne voyait plus que l'universelle vilenie, le déchaînement irrésistible des instincts bas et méchants.
Triste vie, où les meilleurs sont les dupes des pires, où les faibles sont fatalement victimes des habiles et des rapaces, de la foule brutale des sans-scrupules et des sans-cœur. Et dans une angoisse douloureuse, elle cherchait en elle-même le secours des visages amis. Entre les bons sourires d'Édith et de Minna, l'image fortifiante de son père surgit. Émue, elle reconnaissait les yeux graves et doux, la fine bonhomie, les traits chers. Comme il lui manquait, ce guide patient et sûr, qui l'avait quittée au tournant du chemin ; elle se rappela l'air de lassitude, le tendre regard fatigué du vieillard, dans son cabinet de travail de la Neuville, lorsque, assis derrière la table, il la contemplait, séparé d'elle par tant d'années de vie, à la fois si près et si loin. Des mots de naguère lui revinrent avec l'inflexion connue : « Nous voudrions te confier à quelque brave compagnon de route… » Pauvre père!
Elle avait beau chercher autour d'elle, personne. Parmi les jeunes gens qu'elle connaissait, ou qu'elle avait entrevus, aucun qui ne lui fût indifférent ou dont l'affection lui parût mériter de tenir une place dans sa vie ; et des profils se précisèrent : les lieutenants Ythier-Bourrel et de Céry dans l'or roux des bois de la Roche-Guyon? grandes moustaches et petites cervelles… Schmet, avec son nez crochu et ses cheveux frisés?… Dormoy? oui, de l'allure, une espèce de charme cavalier, une belle franchise ; mais non, il devait être comme les autres?… Ce bourru d'Arden, avec sa laideur intelligente?… Rien ne se détachait du fond sombre de ses pensées ; elle était encore trop près de sa peine pour se tourner vers l'avenir.
Mme Sassy, qui était pleine de délicatesse, respectait ce silence. Sous sa capeline noire, ses cheveux gris en broussaille découvraient un haut front rêveur ; seule la courbe prononcée du nez, du menton, décelait la volonté forte. Nature disparate, où de vastes conceptions théoriques neutralisaient souvent les énergies de l'application, Mme Sassy, depuis la mort de son mari, neveu du célèbre philanthrope et lui-même agronome distingué, avait assumé la tâche de diriger seule les établissements de Rosay. Toujours la première debout, la dernière couchée, promenant partout ses robes courtes et sa fameuse capeline noire, de l'étable au rucher, de la laiterie aux champs, elle dépensait en mille détails de surveillance son infatigable activité, sa pitié bourrue. L'asile aujourd'hui n'employait plus que cent cinquante pensionnaires. Ces femmes, de misères identiques et de provenances diverses, pour un bon nombre sortant de maisons de correction, ou bien filles repenties, filles-mères abandonnées, n'apportaient à Rosay que des corps las, des cœurs malades, toute une variété de déchéances physiques et de plaies morales. Personnel ombrageux, difficile à manier, qui, dans la fatigue salutaire du travail, gardait une redoutable vivacité d'instincts, exigeait de la part des sous-maîtresses autant d'activité que de tact. Entreprise onéreuse, où les admirables qualités de Mme Sassy ne parvenaient pas à contrebalancer ses défauts, tendance à voir trop grand, engouement de méthodes nouvelles de culture, achats sans compter d'outils perfectionnés. Les sommes affectées à la fondation par le baron Sassy étaient, comme sa propre fortune et les deux cent soixante-cinq mille francs d'Hélène, aventurés dans cette exploitation trop lourde pour les bras qui la mettaient en œuvre. De mauvaises récoltes depuis deux ans, l'hostilité du pays entier, des petits propriétaires atteints dans leur commerce par la concurrence à meilleur marché, un incendie qui avait détruit les hangars de réserve reconstruits depuis à grands frais, tout avait ajouté au médiocre état des affaires.
Hélène s'était arrêtée, le long du chemin, devant une pièce de terre où une dizaine de femmes étaient en train de repiquer un immense carré de choux. L'air de santé d'un gamin aux joues rouges, aux yeux vifs, qui poussait une brouette chargée de plants, lui fit penser à la maigre figure souffreteuse du petit Georges. Elle eut un tressaillement de colère méprisante : Georges Leroy? non, Georges Vernières! Ah! combien il serait mieux ici, le petit malheureux, à l'air libre, au soleil, que dans la corruption du ruisseau de Paris!
Mme Sassy, qui la voyait souffrir, et qui, depuis son arrivée, s'efforçait de la distraire sans l'interroger, lui proposa d'abréger la promenade. Elles rentreraient par un sous-bois, dont elle désigna un peu plus loin la verdure jeune, taillis de chênes bas tout frémissants d'un feuillage nouveau, tachés de place en place par des arbustes roux gardant encore leur dépouille d'automne.
Peu à peu, l'existence rustique menée par Hélène la détendait, la pacifiait. Toute la semaine, elle avait accompagné Mme Sassy dans ses tournées quotidiennes. Elle avait toujours aimé, mais n'avait jamais à ce point reconnu le bienfait d'une vie mêlée à la grande vie de la terre, des animaux et des choses. C'était moins le plaisir d'en goûter la beauté sereine, le spectacle magnifique et simple, que de participer à l'immense effort invisible, à la lente et féconde transformation.
D'humbles détails, nouveaux pour elle, l'intéressaient. Mises en relief par le recul de Paris et l'oubli de son agitation stérile, leur raison d'être, leur utilité lui apparaissaient pour la première fois dans leur modeste grandeur. Elle sut qu'avec Mai se modèrent, puis cessent les irrigations des prairies, se terminent les dernières semailles, colza de printemps, chanvre et maïs ; elle s'étonna de rester toute une matinée au grand air, dans les prés où, d'un geste large, des faucheuses récoltaient le trèfle incarnat, en chargeaient à la fourche de lourds chariots. Avec joie, elle respirait l'odeur fraîche et sucrée de l'herbe fleurie ; et cette expression de force saine, presque allègre, elle la surprenait aussi sur le visage bruni et dans les mouvements rythmés de ces femmes, à qui leur labeur était en train de refaire une âme. Elle se passionna pour la lutte intelligente, chaque jour, dans les vignes, contre le ravage obscur du mildiou ; elle vit, dans le soufrage soigneux des ceps, le patient emblème de toutes les guérisons.
Mme Sassy ne lui faisait grâce de rien : explications et projets. Elles visitèrent longuement la basse-cour, le rucher, les étables. On commençait à mettre les animaux au régime du vert. Plus loin, quelques femmes, trop délicates pour les travaux des champs, jetaient de leurs tabliers gonflés les grains à poignées au milieu des cercles de dindons et de poules, renouvelaient constamment la boisson des poussins. Hélène s'amusait aussi à voir placer, pour faciliter l'essaimage, des ruches en paille en vue du rucher ; c'était l'époque de la grande miellée. Le soir, elle se couchait rompue, mais l'âme tranquille ; elle retrouvait des sommeils d'enfant.
Plus encore peut-être que l'œuvre apaisante de la nature, elle admirait les soins constants de Mme Sassy, la cure journalière poursuivie par elle sur ces déshéritées. Don merveilleux de convaincre, d'émouvoir, puissance irrésistible de la charité! Ah! si chacun, dans la mesure de ses forces et la limite de son intelligence, se consacrait à cet apostolat, au moins la misère humaine serait soulagée, puisqu'il est impossible de la supprimer vraiment. Mais l'on pensait à soi d'abord! Combien l'exemple d'abnégation que Mme Sassy donnait depuis vingt ans tranchait avec l'égoïsme d'André, dont l'ambition se limitait à des jouissances de fortune et d'orgueil, avec la bassesse et la cruauté d'un Du Marty, d'un de Vernières… Vernières? Elle y pensait maintenant presque avec indifférence. Le mépris avait tué la douleur. Et cependant de tels hommes représentaient une part de l'élite de la classe dirigeante ; ils n'en étaient que plus coupables.
Oui, cette œuvre était réellement belle. A côté du labeur physique, des cours élémentaires achevaient par les longs soirs d'hiver le relèvement progressif. Jamais d'insoumises ; de se sentir libres, elles travaillaient mieux ; les portes ouvertes par charité ne retenaient personne de force. Depuis la fondation, plus de huit cents jeunes filles ou femmes à qui leur séjour à la colonie avait permis de se constituer un petit trousseau, une réserve d'économies, s'étaient mariées honorablement, avaient pu se refaire une humble mais durable position. Les gages de chaque employée étaient versés tous les mois à leur nom dans une caisse qu'alimentaient encore certains dons. Ainsi elles retrouvaient à leur sortie le fruit de leur travail, sous une forme tangible. La plupart demeuraient reconnaissantes, écrivaient à Mme Sassy, revenaient la voir. Elle citait trois de ses anciennes pensionnaires devenues sous-maîtresses à force de travail et d'honnêteté. Elle recevait de la société des épaves, elle lui rendait des êtres conscients, capables d'une vie nouvelle.
Un matin, ces deux lettres pour Hélène :
White-House, 17 mai.
« Darling,
« Moi qui t'avais promis de t'écrire longuement aussitôt débarquée! Mais impossible de trouver une minute. A peine ai-je le temps de t'embrasser aujourd'hui. A bientôt une vraie lettre. Te savoir à Rosay me rassure un peu. Je te vois allant, venant, avec la bonne Mme Sassy ; j'ai foi en cet air si doux, si pur de la Touraine, consolant comme une caresse. Pour moi, avec quel soulagement j'ai retrouvé ma vieille maison, mes prés, le brouillard matinal sur la rivière. Tu te doutes si on était heureux de me revoir! Georges, je ne t'en parle même pas, tu connais sa chère affection ; mais les petits, Fred et Bertha! Rien d'amusant comme de voir master Willy faire le Parisien, leur débiter mille contes… Ce mot seulement, chère Hélène, pour te dire que je t'aime et que je pense à toi.
« Édith. »
Hélène décachetait la seconde lettre où elle avait reconnu l'écriture de sa mère. Les lignes descendaient, signe de dépression. Les derniers événements avaient porté au comble l'abattement de Mme Dugast. Elle avait eu pendant si longtemps l'habitude du bonheur! L'apprentissage des mauvais jours, à soixante ans, c'était dur… Et avec moins d'empressement qu'elle n'en avait mis à parcourir les nouvelles d'Angleterre, Hélène commençait à lire celles de Paris.
18 mai.
« Ma chère fille
« Pourquoi répondre des billets si courts à mes lettres détaillées? Je m'efforce de te donner une impression fidèle de mes occupations, de mes tracas, et toi, tu résumes dans un bulletin de quelques lignes tes longues journées de campagne. Pas grand'chose de nouveau depuis avant-hier, où le dîner chez ton grand-père s'est bien passé. Il ne va pas mal, quoique nos chagrins lui aient été plus pénibles qu'il ne le laisse voir. Ce qui m'inquiète, c'est l'affaiblissement de ta pauvre grand'mère. Pas moyen de lui faire comprendre un mot de ce qui nous préoccupe. Elle est aussi sourde d'esprit que d'oreille. Elle demeure, quoi qu'on lui dise, engouée de Du Marty dont elle interprète toutes les actions à rebours.
« Hier matin, je suis allée chez ton oncle, j'ai trouvé la maison sens dessus dessous. Crac! au moment où on espérait pincer ce vilain monsieur, le voilà parti aux courses de Pau ; la surprise était organisée pour l'après-midi et voilà huit jours de perdus. Cela n'empêche que tout le monde était en joie, ton oncle conserve le meilleur espoir. Germaine, outrée de la conduite de son mari, — et vraiment il y a de quoi! — s'apprêtait à sortir avec Yvonne pour faire quelques achats au Louvre. Tante Portier m'a chargée de ses amitiés pour toi, elle a retrouvé toute sa sérénité, elle est bien heureuse!
« Puis, déjeuner triste à la maison, toute seule dans la grande salle à manger. Je crois que j'aurais passé une après-midi funèbre si je n'avais reçu à deux heures une belle visite. Devine qui? Dormoy, qui venait nous apporter des cartes pour son exposition ; elle a lieu dans quinze jours, chez Petit. Il a paru surpris de ne pas te trouver, a bien répété combien nous lui ferions de plaisir en allant toutes deux à l'ouverture. Le Figaro en parlait ce matin et vantait son talent. On dit qu'il sera décoré au 14 juillet. C'est un homme charmant et bien distingué, avec ses façons d'artiste.
« Voilà, ma chère fille, le bavardage d'aujourd'hui. Toujours pas de nouvelles d'André! Cinq jours que je ne l'ai vu. Mais je m'inquiète sans doute à tort, il va bien, car Dormoy l'avait aperçu lundi à la première du Vaudeville.
« Au revoir, ma chérie, prends exemple sur moi, écris longuement. Songe que c'est le seul plaisir des vieilles mamans sacrifiées.
« Ta mère qui t'aime. »
En se levant de table, le lendemain, Mme Sassy achevait d'exposer à Hélène la situation nette de leurs affaires : elle le devait à la jeune fille qui lui avait apporté si spontanément l'aide puissante de ses capitaux. Depuis qu'Hélène était là, ce besoin de confiance, de franchise, tourmentait l'excellente femme. Les recettes des dernières années, celles que faisait prévoir l'année en cours restaient à ce point au-dessous des dépenses qu'elle se faisait un scrupule de ne pas l'en prévenir. Elle désira savoir au juste de quoi se composait sa fortune. Elle savait Marcel Dugast immensément riche, elle savait qu'aux 265.000 francs d'Hélène s'était ajouté l'héritage de son père. N'allait-elle pas avoir besoin de revenus plus considérables? A peine si Rosay donnerait cette année deux pour cent.
Hélène s'expliqua simplement. Sa part de succession s'élevait à 200.000 francs placés dans l'usine Dugast : produit net, sept pour cent. Elle avait, par déférence aux supplications, aux instances de sa mère consenti à ne pas déplacer la somme. C'était bien le moins que la différence de Rosay rétablît l'équilibre! Ce qu'elle n'ajoutait pas, c'est qu'indignée de voir sa mère réduite par la volonté d'André au quart de l'usufruit, elle l'avait priée de conserver l'entière direction des 200.000 francs, en lui laissant en plus la jouissance du Vert-Logis, indivis entre son frère et elle. Elle remerciait chaleureusement Mme Sassy, elle était heureuse de s'associer au moins par l'argent, puisqu'elle ne pouvait lui apporter d'autre concours, à son œuvre admirable. Elle eût voulu l'aider de sa personne, se dévouer comme elle ; mais son devoir filial la réclamait.
Une servante frappait à la porte. Un petit vieillard desséché et propret, blouse bleue et pantalon de velours rapiécé, — l'exprès du télégraphe, s'avança une dépêche à la main : — « Hélène Dugast. Rosay, Maine-et-Loire. »
— Rien de grave, j'espère? demanda Mme Sassy.
— C'est de maman, fit Hélène qui lut d'un regard, puis lui tendit le papier bleu : « André veut partir Russie d'Asie. Désespérée. Reviens vite pour joindre remontrances aux miennes. »
II
Elle sautait légèrement du wagon, sur le quai blafard où les facteurs s'empressaient ; les hautes lampes électriques déversaient ce jour factice qui donne aux choses un aspect lunaire. Dans un tohu-bohu de valises et de sacs où des bouquets de lilas frais cueillis faisaient éclater tout le printemps de la campagne, le flot des voyageurs se ruait vers la sortie, encombrait l'étroite chaussée entre les deux trains. Dans la salle d'attente des bagages, Hélène contre la porte close s'impatientait, en maudissant la dédaigneuse lenteur des employés. Un monsieur devant elle se retourna brusquement, la coudoya par mégarde. Leurs regards, furieux de la pose prolongée, se rencontraient, hésitaient un moment à se reconnaître. Ce fut Hélène qui la première s'écria :
— Tiens! monsieur Arden!
Il n'avait pas changé ; toujours cette mine un peu sauvage, rentrée en elle-même, ces yeux intelligents et fiers, cette expression railleuse. Évidemment il était plutôt laid, avec son nez camus, sa barbe courte et dure. Mais la physionomie avait un bel air de volonté ; le corps trapu, souple dans ses vêtements libres, disait la santé, la force. Il parut surpris, rougit, et, avec cette espèce de gaucherie qu'ont parfois les hommes d'action :
— Mademoiselle Dugast?… nous sommes sans doute venus par le même train.
Il s'enquit avec intérêt de Mme Hopkins, eut un mot discret et sincère sur le grand chagrin d'Hélène : la mort de son père. Il l'avait apprise en Allemagne, d'où il était revenu depuis un mois. Il parlait de ses travaux en cours lorsque enfin la porte s'ouvrit. Une poussée les faisait pénétrer dans la salle des bagages. Il se hâtait de prendre congé, saluait avec un empressement de timide. « Quel ours! se dit Hélène, amusée, comme il s'éloignait, la laissant se débrouiller seule… Pas galant! » Et néanmoins, par un sûr instinct de femme, elle devinait que la rencontre n'avait pas été indifférente à Arden.
Elle songeait aussi : « Drôle de chose que la vie! on voyage côte à côte, sans se voir, sans s'en douter. Un beau jour on se rencontre, puis on se quitte. Pourquoi? Tout n'est qu'imprévu, mystère. A moins, objecta-t-elle aussitôt, que ce ne soit la chose la plus naturelle du monde. » Cependant elle sentait, sans même se le formuler, qu'elle avait trouvé Pierre Arden plus sympathique ce soir que la première fois.
A la maison, sans s'inquiéter autrement des détails du séjour à Rosay, sa mère qui l'attendait se répandit en récits interminables, en lamentations. Elle avait appris à l'improviste par tante Portier le projet d'André. Tout était machiné depuis quelques jours entre Marcel et lui. Comprenait-on un coup de tête pareil : s'expatrier? Elle se moquait bien des intérêts de l'usine, des bonnes raisons données par l'oncle! était-ce sa faute, à elle, si la folie de Germaine rendait difficile le maintien d'André à la tête des établissements de Moranges? Qu'est-ce que cela pouvait lui faire qu'il y eût des cotons en Géorgie? quel besoin d'aller y créer une filature nouvelle? Si encore la passion aveuglait André au point de rendre sa présence à Paris dangereuse! Alors certes elle eût été la première à souscrire à un départ, à l'exiger! Mais non, il était trop sage, trop raisonnable pour cela. Il n'avait également plus rien à redouter de Du Marty ; cet individu n'avait pas la moindre envie de se battre… Et dans son égoïsme maternel, — vraiment la situation était assez pénible comme cela, — elle ne voyait que l'éloignement définitif d'André, la rupture d'un des derniers, d'un des plus solides liens qui la rattachassent au passé.
Hélène, qui la plaignait du fond de l'âme, l'écoutait pourtant avec impatience : une fois de plus elle balança entre le désir de parler en toute sincérité et la certitude de ne pas être comprise. L'amour de la vérité l'emporta :
— Voyons, maman, André ne partira pas pour toujours. Avec l'Orient-Express, on va vite. Ne dirait-on pas que tu dois ne jamais le revoir? Je ne suis pas du tout de ton avis. Cette idée d'aller fonder au loin une succursale, ce n'est pas d'hier. Tu sais bien qu'il y a des années qu'on en parle. Pour moi, André ne peut pas mieux faire. Impossible de rester à Moranges, c'est une question d'honnêteté, de dignité… Jamais il ne trouvera de plus utile emploi de ses qualités d'organisation, de ténacité! C'est une belle chose, en principe, que de porter au loin l'énergie de notre race, de créer des foyers nouveaux de travail et de production.
Mme Dugast, butée, la regardait d'un air triste.
— Tu en parles à ton aise! on voit bien que tu n'as jamais aimé ton frère. Tu ne souffriras pas de son absence.
Hélène n'essayait même pas de se disculper, de démontrer à sa mère combien il était naturel que, tout en gardant à leurs parents une affection tendre, les enfants cherchassent à se faire leur vie. Et tandis que Mme Dugast, après un silencieux baiser mêlé de reproche, allait se coucher, Hélène regrettait l'éternel malentendu, et, entre les êtres qui s'aiment le plus, ces inévitables dissonances de l'esprit et du cœur.
Trois jours sans nouvelles d'André, retourné à Moranges. Puis, coup sur coup, dans une même après-midi, visite de Germaine, — c'était la première fois que depuis le scandale elle remontait l'escalier de sa tante, — visite de Mme Portier, toutes deux surexcitées au dernier point par le grand événement du lendemain. Grâce à l'aimable concours de Simonin, toutes les mesures étaient prises, la commission rogatoire signée, le commissaire de police prévenu : on devait, de deux à trois, surprendre « Monsieur Du Marty. » Avec des chuchotements mystérieux, elles mettaient Mme Dugast au fait, la suppliaient de venir boulevard Haussmann avant dîner : on lui raconterait tout… Enfin la nuit s'écoula, l'heure convenue arrivait, et Mme Dugast, qui n'avait pu fermer l'œil, s'en alla au rendez-vous. Sa curiosité première avait tourné à une sorte de malaise ; il y avait dans tout cela quelque chose d'un peu louche, de déplaisant, qui lui causait un trouble. Il était convenu qu'Hélène la reprendrait en revenant de chez son amie Gabrielle Duval, souffrante depuis une semaine, et dont Louise Guilbert venait de lui écrire l'état assez inquiétant.
A quatre heures précises, Mme Dugast sonnait à l'entresol. En vain essaya-t-elle de discerner quelque chose sur le visage impassible du grand laquais : il recevait de ses larges mains gantées de blanc le mince parapluie aiguille, ouvrait avec componction la porte du salon. Germaine, tante Portier et Yvonne se levèrent en sursaut avec des visages crispés d'émotion, aussitôt déçus.
— Nous croyions que c'était père, dit Yvonne.
Mme Dugast s'était trop pressée.
Une attente interminable commença, coupée de suppositions absurdes, de fausses alertes à l'arrêt d'un fiacre, à des bruits de portes. Plus jolie que jamais, Germaine, la taille moulée par une robe tailleur de léger drap beige, redressait à chaque minute son buste charmant, dans une immobilité attentive. Puis elle repartait en un babil fiévreux, fouettée par le plaisir de la vengeance, l'étrangeté d'une sensation inconnue. C'est étonnant comme elle avait refleuri, depuis le renversement soudain des rôles. Son inconscience, oublieuse de ses propres torts, s'exaltait dans une indignation dont, par une singulière déviation morale, personne dans la maison, sauf pourtant Mme Dugast, ne semblait percevoir le comique attristant. Les dix-huit ans avertis d'Yvonne ne pouvaient tenir en place. Elle allait de la pendule à la fenêtre, les yeux brillants d'une curiosité aiguë ; son imagination à demi instruite, directement mêlée depuis quelque temps à tant d'événements au-dessus de son âge, déformait, grossissait. A cette inquiétude ardente de toutes les jeunes filles, qui cherchent à pénétrer le sens encore mystérieux de la vie, se joignait l'éveil précoce de son éducation particulière, toute de primesaut et de liberté, en dépit des belles maximes de la tante Portier.
Celle-ci, plongée dans un confortable fauteuil à oreillettes, s'efforçait avec Mme Dugast de tuer le temps, en échangeant de courts propos de circonstance. Sa mine papelarde et béate savourait le triomphe prochain, souriait à certains détails du constat, dont elle se retraçait l'image avec cette complaisance inavouée qu'ont parfois les vieilles prudes.
Enfin à six heures, des portes battantes, des pas. Cette fois, c'était bien Marcel Dugast, suivi de Simonin. Ils entrèrent avec une gravité rayonnante.
— C'est fait, dit l'oncle.
Il se laissa tomber sur une chaise. Où étaient ses beaux principes de morale? Son visage exprimait maintenant la revanche haineuse, le plaisir de la vengeance satisfaite. Simonin se rengorgeait avec modestie. On faisait cercle, on les pressait de questions.
— Yvonne, dit M. Dugast revenu au sentiment des convenances, fais-moi le plaisir de nous laisser seuls une minute.
— Oh! protesta-t-elle suffoquée. J'en ai entendu bien d'autres!
Tante Portier, atteinte au vif, lui lança un regard scandalisé.
— Laisse-moi, si tu veux bien, le soin d'être juge en cette matière, prononça M. Dugast, avec une autorité prudhommesque.
Germaine, qui trépignait d'impatience, poussa Yvonne vers la porte, en lui glissant dans un baiser :
— Va, mais va donc! Je te raconterai tout.
— Eh bien? fit tante Portier.
— Nous sortons de chez le commissaire, commença M. Dugast. C'est un homme des plus intelligents. Il a conduit cela avec un tact! — A deux heures et demie, l'agent déniché par Simonin, — il se tourna vers celui-ci, — un oiseau rare! est arrivé tout joyeux nous prévenir. Pas une minute à perdre, monsieur mon gendre termine d'habitude ses visites à quatre heures moins le quart. Nous sautons en fiacre, avec le commissaire, deux agents dans la seconde voiture. Maudit fiacre! Un cheval qui ne marchait pas. Le commissaire avait beau me répéter, pour calmer mon inquiétude : « Croyez-en mon expérience, il vaut mieux ne pas arriver trop tôt. » Bref, nous voilà rue d'Amsterdam. Non, cette demi-heure passée à attendre dans le fiacre avec Simonin! Enfin, à quatre heures, notre monde descend. Ah! mes enfants! Quand j'ai vu l'air épanoui du commissaire, les figures amusées des deux agents, je me suis dit : « Dieu soit loué, il y a donc une justice! Les honnêtes gens finissent toujours par triompher. »
— Alors, reprit Mme Portier, dans un transport de rancune qui enfiella subitement sa ronde et grasse figure, nous allons lui apprendre à vivre, à ce malotru?
Elle n'avait pas encore digéré les grossières injures, la colère violente de Du Marty, ce fameux soir où elle avait tenté de s'entremettre. M. Dugast se frottait les mains avec vigueur. Cette fois, le geste familier en disait long : « Ah! mon gaillard, il va falloir compter! » Germaine demeurait silencieuse, les yeux fixes, perdue dans on ne savait quelles réflexions. Elle semblait ne pas comprendre encore l'entière portée du récit de son père. L'espérance et l'excitation des jours précédents, devant le fait réalisé, avaient fait place à une sorte de stupeur. Mme Dugast gardait dans ses voiles de deuil une réprobation compatissante ; elle n'eût pas demandé mieux que de savoir les détails ; mais déjà tante Portier s'enquérait, tournée, curieuse, vers Simonin.
Avec l'apparente discrétion d'un gentilhomme, pleine d'une rosserie détachée, le cousin résuma la scène. Une petite bonne était venue ouvrir. Devant l'écharpe du commissaire, elle poussait des cris. Au bruit des voix, Mlle Bleuet, avertie, se verrouillait… — Ils ont mis cinq minutes à ouvrir. Non! la tête de ce pauvre Du Marty, il paraît que c'était à mourir de rire! un air sournois et furieux, la rage d'être pris au piège… Oh! très correct, habillé des pieds à la tête. Par malheur, une superbe paire de bretelles mauves traînait sur un fauteuil. Quant à Mlle Bleuet, elle était charmante, dans une robe japonaise endossée en hâte, tous ses jupons au pied du lit…
— Quelle horreur! s'écria la tante Portier.
— Pas moyen de nier, reprit Simonin. Cette femme, qui d'abord était entrée dans la plus violente colère, criant à l'outrage, violation de domicile! s'est tout à coup avisée, en regardant Du Marty, que c'était la chose la plus drôle du monde. Elle pouffait à chaque question du commissaire, tandis que notre ami, le visage long d'une aune, les yeux en dessous, répondait par monosyllabes, avec une maussaderie hargneuse.
A ce moment Germaine, suspendue aux paroles de Simonin, n'y put tenir ; elle éclata en sanglots. Silence, stupéfaction générale. Tous la regardèrent.
— Comment, grosse bête, te voilà vengée ; tu as un bon constat, et tu pleures? s'écria M. Dugast.
Mais Mme Portier, — les hommes ne comprennent rien au cœur féminin! — s'élançait, prenait les mains de Germaine… Pauvre petite chérie! Elle souffrait d'avoir un mari pareil. Trahie pour une gourgandine!… Germaine convulsivement se levait, un mouchoir aux lèvres. Par une contradiction bien humaine, elle avait moins souffert des idées que de l'acte. Une image l'émouvait plus que des sentiments. Ce qui depuis quelques jours fermentait en elle d'inexplicable jalousie, d'amour-propre blessé, comme aussi de remords obscur, éclatait dans cette brusque détente nerveuse, se résolvait en larmes. Elle faisait inconsciemment appel à cette raison suprême, dernière ressource de tant de pauvres organismes pareils au sien, lorsqu'ils sont à bout de souffrance et de pensée. Et refusant les services de tante Portier, elle se sauva, secouant désespérément la tête, sans vouloir rien entendre.
On la plaignait. Il semblait que la faute de Du Marty eût effacé la sienne. On couvrait cette erreur déplorable d'un oubli, presque d'un pardon tacite. A quoi bon les reproches inutiles? Seule, Mme Dugast gardait quelque réserve ; elle avait beau se réjouir, l'honnêteté des vieux Pierron protestait en elle. Le bon sens de Marcel Dugast reprenait d'ailleurs bien vite le dessus : c'était une question réglée, les procès-verbaux étant aussi précis que possible. Aux avoués de marcher, maintenant… Hélène, qui venait chercher sa mère, entra, comme Simonin se retirait, tout guilleret de sa bonne journée. On entendit alors brusquement dans la pièce voisine une longue volée d'éclats de rire, et, dans leurs gammes confondues, où se mêlaient les voix bavardes de Germaine et d'Yvonne, sonnaient une si joyeuse insouciance, une telle légèreté, que tous un moment en demeurèrent surpris, un peu gênés.
Le soir même, après dîner, dans le salon raide et glacé des Pierron, Mme Dugast racontait leurs impressions de la journée. Une solennité planait au-dessus de la console et des fauteuils d'acajou, du canapé dur, de la cheminée close par un devant en papier rayé et surmontée d'une sèche pendule mythologique. M. Pierron, un bonnet à la grecque sur ses rares cheveux blancs, debout derrière une chaise, écoutait sa fille d'un air austère et mécontent. A sa petite table, son jeu de patiences étalé devant elle, grand'mère Zoé tendait, entre deux flambeaux, à abat-jour verts, son visage de sourde où les yeux vivaient seuls. Grâce à un écran acoustique qu'elle appliquait contre la mâchoire supérieure de son râtelier, elle essayait, mais en vain, de percevoir quelques bribes de conversation. Alors, d'une voix cassée, elle prononçait de courtes phrases, dénuées vraiment d'actualité, comme :
— Du Marty, charmant garçon!
ou :
— Germaine est bien heureuse.
Puis, satisfaite d'avoir placé son mot, elle tirait de sa poche une vieille bonbonnière d'écaille, s'offrait une pastille à la violette et revenait, sereine, à ses patiences.
— Ce qu'il faut espérer maintenant, dit M. Pierron avec netteté, et ce que je vais de toute mon autorité conseiller à Marcel, c'est que les choses en restent là. Germaine est bien coupable. Du Marty ne l'est pas moins. Que gagneraient ces deux malheureux à des procès d'adultère et de divorce aussi odieux que ridicules? Il faut laver son linge sale en famille.
Mme Dugast acquiesçait de tout cœur. Certes, tous les arrangements étaient préférables à ce double scandale.
— Car, ajoutait M. Pierron, il ne faut pas se dissimuler que les torts les plus graves sont, malgré tout, du côté de Germaine. Et cela, tant en l'espèce qu'en vertu de ce juste principe qu'en cette matière la femme est toujours plus coupable que l'homme. Telle est non seulement la lettre, mais encore l'esprit de la loi.
Hélène eut son petit relèvement de tête batailleur, et ce sourire qui avait le don d'irriter son grand-père.
— Ainsi, dit-elle, pas de prison pour les Du Marty? C'est une galanterie que le Code réserve à la femme!
M. Pierron, atteint dans ce qu'il avait de plus cher, dans l'œuvre sacro-sainte de son père, le grand Onésime, trancha d'un ton sec :
— Le mari peut être frappé d'une amende variant, dit l'article 339, de cent francs à deux mille francs.
— Comment donc! c'est pour rien, fit-elle.
— Encore faut-il, rectifia M. Pierron, que le préjudice ait été durable, et constaté dans la maison conjugale même.
— De mieux en mieux!
— Je reconnais d'ailleurs que les prescriptions du Code pénal sont, avec une certaine apparence de raison, abandonnées pour celles du Code civil, depuis la nouvelle loi sur le divorce.
— Supposez pourtant, objecta Hélène, qu'un heureux hasard n'ait pas permis de confondre Du Marty, cet individu faisait enfermer votre nièce, grâce à la loi, tout coupable qu'il était lui-même!
Mais avec cette sécheresse obstinée, cette étroitesse de vues qu'entretient, chez quelques magistrats, l'aveugle exercice de la justice, l'ancien procureur général répliquait :
— La loi est la loi. Où irions-nous si nous nous mettions à la discuter, nous, ses inflexibles exécuteurs? Il n'y a pas de société sans lois.
— Il pourrait y avoir des lois meilleures! conclut en se levant Hélène, à l'exaspération contenue de M. Pierron, au grand soulagement de Mme Dugast, à qui de pareilles discussions étaient pénibles, dans son culte invétéré des choses établies.
Grand'mère Zoé s'arrachait aux charmes d'une patience interminable et pleine de difficultés ; elle reçut d'un air placide les baisers de sa fille et de sa petite-fille, et, avec cet égoïsme souverain des vieillards, pour qui la digestion est le plus important des problèmes, elle prononça gravement, dans un soupir :
— Le poulet n'était vraiment pas assez cuit, ce soir…
III
C'était, dans le vaste hall de la galerie Petit, sous le jour tamisé qui tombait des hautes baies donnant sur la rue Godot-de-Mauroy, une atmosphère surchauffée où le vernis des tableaux se mêlait aux parfums des robes, un brouhaha discret, un va-et-vient de messieurs à belles guêtres et à chapeaux luisants, de femmes très élégantes. Les visages roses souriaient sous les voilettes claires ; froufrous et caquets, flirts et débinages ; on s'abordait, on se saluait, comme dans un salon.
Tout ce monde semblait venu là pour le plaisir de se rencontrer, de potiner dans les coins ; cependant l'œuvre complète de Dormoy couvrait les murs d'un disparate assemblage de cadres trop beaux tout battant d'or neuf et de peintures variées, d'un faire habile et médiocre. Toiles de toutes tailles, où s'accusait la dispersion prétentieuse d'un effort asservi à la mode, d'un talent en quête de succès faciles. Un Chilpéric barbu, expirant aux pieds de Frédégonde, voisinait avec des artilleurs jouant au bouchon ; une énorme vache laitière, dans un pré, semblait hypnotisée par le portrait de Mme la marquise de K… sur fond rouge de tenture blasonnée. Mais un grand tableau surtout faisait sensation : une académie de jeune femme vue de dos, offrant au regard des rondeurs exagérées, d'un rose de fraises écrasées dans de la crème.
Au milieu des groupes se démenait le jeune maître en personne, barbe rutilante sur une cravate prune de Monsieur, Dormoy lui-même, avec sa courtoisie cavalière, sa fausse modestie suant un vaniteux désir de plaire. Il abandonna précipitamment trois dames pour s'élancer au-devant du secrétaire particulier du ministre de l'instruction publique et des Beaux-Arts, un jeune homme à l'air actif, aux yeux intelligents. Dormoy entourait d'une déférence marquée ce puissant du jour, le guidait soigneusement vers les pièces capitales de son exposition. Dans son désir ardent, son prurit du ruban rouge, il oublia de reconnaître un noble peintre vieux et pauvre qui l'avait obligé autrefois ; mais apercevant l'illustre dessinateur Prigent, il en fit immédiatement les honneurs au jeune secrétaire.
Un flot d'arrivants poussait sans relâche la grande porte vitrée, tout ce qu'à force de dîners, de présentations, de visites, Dormoy avait pu racoler de curiosités banales et de camaraderies envieuses. Un chapeau noir et deux chapeaux en tulle blanc garnis d'œillets apparurent : tante Portier, Germaine et Yvonne. La vieille dame était un peu gênée de sa personne, elle eût préféré ne pas s'exhiber avec ses nièces, au moment où chacun, lui semblait-il, commentait l'histoire de Germaine ; mais le sentiment du devoir l'avait emporté : Yvonne, joyeuse de vivre, cambrait son buste charmant, son corps jeune, dans une toilette de drap glycine. Quant à Germaine, plus jolie que jamais, elle arborait une longue tunique souple de cachemire vert-Nil à dessins effacés. Sa sérénité était sans égale. On chuchotait à leur passage. Des face-à-main se braquèrent. Une dame au nez impertinent ne put réprimer un : « Quel aplomb! » Germaine affrontait tranquillement cette curiosité, soutenue autant par son inconscience naturelle que par le sentiment qu'il faut avant tout, dans le monde, tenir tête, ne jamais paraître atteint.
Elles allaient droit au portrait d'Yvonne ; la jeune fille examinait du coin de l'œil l'image flatteuse, assise sous les tilleuls de la Chesnaye, dans une pose savante. Elle se retourna d'une pièce ; quelqu'un venait de lui murmurer à l'oreille :
— Comme ça pâlit près du modèle!
C'était la voix du petit Schmet, flirt no 1. Il pérorait un moment, plein d'assurance dans sa barbe frisée ; mais son prestige s'évanouissait soudain… Flirt no 2, le lieutenant de Céry venait de surgir. Il avait, bien que de semaine, déserté Saint-Germain ; le pansage se ferait sans lui ; et, lissant d'un air galant sa longue moustache, il mettait légèrement aux pieds d'Yvonne l'hommage de son indiscipline. Un troisième personnage, au déplaisir visible des deux premiers, renforçait le groupe : le comte Soulier, flirt no 3. Il avait encore rajeuni. Ses favoris d'un noir d'encre s'enlevaient sur des joues raffermies ; des sourcils noirs, le crâne rose et frais. Toute sa personne disait l'amoureux sur le retour, le vieillard cramponné à la volonté de séduire. Une jalousie inquiète perçait sous son extrême amabilité, — crainte superflue, l'immense fortune du comte lui donnant sur ses deux concurrents une avance considérable. Il y parut à la faveur marquée d'Yvonne, à la subite maussaderie des flirts 1 et 2.
Dormoy les aperçut, s'empressa, comme s'il n'eût rien voulu perdre des compliments qui lui étaient dus. Tous le félicitaient à l'envi, et, gonflé de plaisir, il désignait tour à tour, d'un air négligent, cette toile, cette autre, puis cette autre encore. Il passa rapidement devant la « femme vue de dos », par une discrétion dont la tante Portier, choquée à l'étalage de tant d'appas, sut apprécier la délicatesse. Puis, s'excusant, il les lâcha pour aller faire sa cour à un critique en arrêt, dont il apercevait les cheveux gris entre le portrait de la vache laitière et celui de Mme la marquise de K…
A l'autre bout de la salle, Hélène et Mme Dugast, qui venaient d'arriver, commençaient consciencieusement leur examen. Mais, à chaque pas, elles étaient dérangées, abordées par des figures nouvelles. D'abord Mme Morchesne, dont le chapeau rouge balançait tout un champ de pavots. Derrière elle, le doux M. Morchesne saluait avec timidité. Elle déclarait, de sa voix tonnante qui fit retourner quelques personnes :
— C'est mon mari qui m'a traînée de force ici! Je préparais un article pour le journal de notre grande Minna.
Et prise d'un brusque enthousiasme, elle s'écriait :
— Mon Dieu, chère petite, comme vous êtes jolie aujourd'hui!
Cette admiration, Hélène l'avait déjà lue, muette, sur plusieurs visages ; et de fait elle était plus que jolie, belle, avec ses cheveux dorés et son teint pur, son regard droit, sa libre et fière démarche. Mme Morchesne tombait en extase devant le geste viril de Frédégonde, bravant l'agonie du pauvre Chilpéric.
— Robert, dit-elle, prenez note : no 53.
Docile, malgré un mal de tête fou, M. Morchesne griffonna sur son calepin, tandis qu'elle expliquait :
— J'ai promis quelques lignes de compte rendu à M. Dormoy.
Heureusement la marquise Krobanya, escortée d'un poète chevelu et d'un comédien glabre, accaparait la grosse femme. Hélène et sa mère, horripilée, en profitèrent pour fuir. Andrée Vergnes les arrêtait ; noble et gracieuse figure, joignant une modestie d'élite à son talent de peintre connu. En quelques remarques fines, en quelques traits justes, elle appréciait l'œuvre de Dormoy, pas assez au gré de Mme Dugast, que la fraîcheur molle des couleurs et l'éclat des cadres impressionnaient. Andrée Vergnes, qu'une sympathie poussait vers Hélène, l'invita à venir la voir à son atelier.
— Elle a peut-être beaucoup de talent, dit Mme Dugast quand elles l'eurent quittée, mais tu ne m'enlèveras pas de l'idée que le succès de Dormoy la taquine. Regarde toutes ces étiquettes : Vendu, Vendu, Vendu.
La petite ruse de Dormoy, rehaussant ainsi certaines croûtes invendables d'un semblant d'acquéreurs, excitait justement le rictus de deux jeunes rapins à grand feutre, visiblement agacés par la réussite mondaine et les rentes du camarade.
— Tu vois, reprit Mme Dugast, c'est le propre des vrais talents d'être ainsi jalousés… Oh! l'amour d'enfant!
Elle s'extasiait devant un marmot joufflu, agaçant un chat. Plus loin, des gens du monde, sans doute compétents, stationnaient devant un paysage ; ils parlaient haut, laissant tomber des termes techniques : pâte, glacis, rehauts, ponctués de coups de pouce dans le vide. La considération de Mme Dugast s'en accrut d'autant. Elles se heurtaient enfin à la tante Portier et à Germaine.
— Où est donc Dormoy? fut le premier mot de Mme Dugast.
Germaine le montra causant, plein de respect, avec un membre de l'Institut, dont il semblait humer les jugements amicaux. Puis, prenant Hélène sous le bras, elle lui racontait avec animation tous les tracas que lui avait causés sa robe, livrée au dernier moment. Tante Portier pendant ce temps, mettait Mme Dugast au courant : pas de nouvelles de Du Marty, il devait réfléchir. Évidemment il ne pouvait plus avoir l'audace de songer au procès d'adultère, il se rabattrait sans doute sur une instance en divorce, mais, grâce aux bons soins de leur avoué, Germaine tenait toute prête une demande reconventionnelle. Peut-être d'ailleurs cela se passerait-il à l'amiable, sans plaidoiries, sur accord des avocats ; elle appelait de tous ces vœux cette solution. Tout d'un coup elle s'inquiéta.
— Qu'est devenue Yvonne?
Elle la découvrait au bout d'une seconde dans une travée conversant familièrement avec le comte Soulier, dont les petits yeux pétillaient.
— Cette enfant me fera mourir, soupira-t-elle.
Mais sa face parut brusquement se pétrifier : elle avait vu la tête de Méduse ; Du Marty, hautain et pimpant, venait d'entrer. Le sang de Germaine ne fit qu'un tour ; elle serrait en pâlissant le bras d'Hélène qui elle-même s'émut, en reconnaissant, côte à côte avec du Marty, Vernières. Ils paraissaient au mieux, comme s'ils avaient fondu leurs rancunes personnelles dans un même sentiment de bravade et d'hostilité. Les deux groupes s'aperçurent de loin et se dévisagèrent ; Du Marty et Vernières tournaient lentement la tête, d'un air dédaigneux. Mme Portier, couvant Germaine du regard, rappelait Yvonne d'un ton bref, et toutes trois se dirigeaient avec dignité vers la sortie, gagnaient la porte.
— Si nous en faisions autant, fit Mme Dugast, mal à l'aise à l'idée d'André, je ne me soucie pas de me casser le nez sur ces messieurs.
Somme toute, elles avaient assez lorgné de tableaux. Hélène s'étonna que la présence de Vernières lui causât si peu de trouble ; du dégoût, simplement. Sans se presser, — manifestement d'ailleurs, les deux hommes, perdus parmi les visiteurs, ne souhaitaient pas plus qu'elles une rencontre, — Mme Dugast et Hélène se retiraient, quand Dormoy, empêché jusque-là et qui ne les avait pas quittées de l'œil, s'élança sur leur trace. L'échec de Vernières, dont il connaissait l'éclat sans en soupçonner la cause, avait ravivé ses espérances. Il ne s'était pas sans regrets effacé depuis six mois devant l'assiduité déclarée de celui-ci ; le charme d'Hélène le poursuivait d'un souvenir durable : peu de femmes lui semblaient aussi désirables. L'auréole d'une solide fortune, d'une position brillante n'était pas pour nuire, au contraire, au persistant espoir de ses sentiments. Quand elle était entrée, simple et charmante, dans le rayonnement de sa beauté blonde, il avait senti refleurir en lui des impressions vivaces, il l'avait revue, éblouissante de fraîcheur, sur la berge de la Neuville : elle sautait dans la barque d'un mouvement vif, puis à lentes brassées s'éloignait, ramant dans le soleil matinal, dont les diamants étincelaient aux gouttes des avirons…
Il salua Mme Dugast jusqu'à terre et, lançant à Hélène un regard d'admiration bien senti, se confondit en remerciements :
— Ah! mesdames, que vous êtes aimables d'être venues! Ma journée sans vous n'eût pas été complète. Vous savez quel prix j'attache à votre suffrage.
Il en profita pour leur faire remarquer deux ou trois petites toiles, insinua que le secrétaire particulier du ministre avait apporté les regrets de « son patron » empêché. D'ailleurs tous les critiques dont l'opinion compte étaient venus.
On était devant la porte ; il s'inclinait de nouveau, serrait avec une effusion respectueuse les mains de ces dames.
— J'irai, si vous le permettez, vous remercier de nouveau dans quelques jours.
Autre regard à l'adresse d'Hélène qui, dans l'escalier, revoyait encore, amusée, la prestance hardie, la barbe soyeuse du peintre.
— Ce Dormoy est charmant, confessait tout haut Mme Dugast.
Une forte dame, qui montait en sens inverse, leur jeta à ces mots un coup d'œil venimeux… Ce magnifique chapeau voyant, ce teint bouffi et fardé, ces cheveux roux, où donc Hélène avait-elle déjà rencontré ça?
....... .......... ...
— Vous êtes sûre, chère madame! s'écria Mme Dugast en joignant les mains. Ah! quelle horreur!
La dame en visite contempla d'un air assuré le grand salon intime où, dans la douceur du jour mourant, les vieilles soies des meubles, la petite table à thé sous la nappe rouge, les verres luisants, tout donnait une impression de confort et de calme. Puis se tournant vers Hélène et Mme Simonin qui paraissaient incrédules, elle affirma :
— Parfaitement! Il a reçu trois cent cinquante mille francs. Je tiens le renseignement d'une personne bien informée. Aujourd'hui, tout se traite comme cela. Quelle époque!
Il s'agissait d'un député connu. Hélène admira cette incroyable facilité avec laquelle on accueille, on colporte dans le monde les soupçons les plus injustifiés, les pires calomnies… Après tout, c'était vrai peut-être, tant depuis quelques années l'argent délétère avait corrompu les mœurs.
Là-dessus la grosse dame s'en allait, avec une importance de dinde grasse. Bien vite Denise saisissait cette minute propice, pour conter ses peines. Mme Dugast l'écoutait, non sans une compassion platonique. A force de démarches, elle avait pu se procurer des copies, travail lent et peu payé. Elle insistait encore pour qu'Hélène l'aidât à trouver l'emploi modeste, mais sûr, qui lui permettrait de joindre les deux bouts. Son mari, il est vrai, pouvait à chaque instant trouver une affaire magnifique, mais il fallait compter avec tant d'aléas ; depuis un an une véritable guigne le poursuivait, il n'avait pu toucher un sou.
« Eh bien? pensa Hélène, et les mille francs que l'oncle lui avait prêtés, en échange de ses derniers services? La pauvre Denise ne devait y avoir vu que du feu. » Elle promit de tout cœur, elle prit en elle-même l'engagement de s'entremettre de son mieux ; le temps jusqu'ici lui avait manqué. Denise, remontée, partait à son tour ; elle conservait, à force de grâce personnelle, un reste d'élégance dans la dignité pauvre de son petit collet, de ses gants nettoyés. A peine sortie, comme Mme Dugast, passant les mains sur ses tempes, disait : « Ouf! j'espère qu'il ne viendra plus personne. » — Alors, je m'en vais? répondait une voix jeune et brève qui les faisait tressaillir toutes deux.
— C'est toi! s'écria Mme Dugast.
André, de son pas vif, était déjà près d'elle ; il baisait sa mère au front, effleurait à peine les cheveux d'Hélène. Il semblait aussi à l'aise que si rien ne se fût jamais passé.
— Je suis arrivé de Moranges, ce matin. Tout est convenu, je pars le 15 juin.
Mme Dugast eut les yeux pleins de larmes.
— Tu es dur, fit-elle. Tu me dis cela brutalement, sans un mot de préparation, de regret. As-tu bien réfléchi?
André haussa légèrement les épaules. « Pauvre maman, songeait Hélène, tu perds ton temps ; André ne perd pas le sien, va! Droit au but… » D'ailleurs elle l'approuvait ; un départ s'indiquait, à tous les points de vue. Mais que pouvait-il penser, au fond? Vraiment, ne gardait-il pas une gêne intérieure?… Cela, ne fût-ce que par orgueil, jamais il ne le montrerait.
— Au moins, supplia Mme Dugast d'une voix plaintive, tu ne t'en vas pas tout de suite? Je te verrai chaque jour? Reste à dîner!
André promit. Il entamait maintenant une conversation d'affaires, réclamait à sa mère certains papiers ; elle lui offrit de venir les chercher lui-même, dans le cabinet de travail.
— Six heures et demie, fit-elle, en regardant la pendule. Je crois qu'on peut lever la séance.
Hélène, demeurée seule, ouvrait la fenêtre ; les bruits de la rue entrèrent. Elle s'accoudait à la barre, regardait, songeuse, une petite charrette de fleurs poussée par une vieille marchande. Tout le jardin de la Neuville et les champs de Rosay s'étendirent. Au bout d'un instant, le bruit d'une porte refermée, le sentiment d'une présence la tiraient de sa courte rêverie. Elle se retourna : Dormoy… Et de sa voix mondaine, où il y avait pourtant toujours une sincérité, elle s'exclamait, main tendue :
— C'est vraiment bien aimable à vous d'être venu.
— Je tenais à vous apporter, dit le peintre avec ses inflexions les plus suaves, tous mes remerciements ainsi qu'à madame votre mère pour votre gracieuse visite à mon exposition.
Peu de compliments, ajoutait-il, lui tenaient aussi à cœur que les siens. Il savait tout ce que Mlle Dugast avait d'élévation, de sens critique, de véritable goût… Mais n'aurait-il pas l'honneur de saluer Mme Dugast?
— Ma mère va venir, dit-elle ; elle termine une affaire avec André.
Alors Dormoy, profitant de cette heureuse absence, s'embarqua dans de petites histoires spirituelles où des allusions habiles en revenaient toujours aux mérites, à la grâce, à la beauté d'Hélène. Une ironie atténuait le sens trop direct, nuançait le madrigal d'une teinte de fantaisie ; seul, le regard incisif parlait clair et de temps à autre, aux brefs silences, continuait la prière. Hélène l'écoutait sans déplaisir, grâce à son bagout d'artiste, son charme franc de reître chevaleresque, si bien que, lorsque André rentrait avec sa mère, — était-ce la pénétrante douceur du soir tiède, une disposition particulière? — elle sentait, sous les paroles banales de Dormoy, courir une flamme sourde qui distrayait ses soucis, l'étonnait presque.
IV
Dans les derniers jours de mai, Hélène, mettant à exécution un projet qu'elle caressait depuis longtemps, se rendit, à travers les avenues désertes qui s'étendent derrière les Invalides et la gare Montparnasse, aux Enfants-Indigents où elle était sûre de trouver Louise Guilbert, aussitôt après l'heure de sa visite. Elle verrait également sa protégée, la petite Lepillier, qu'un état d'anémie profonde clouait encore sur son lit d'hôpital, en attendant qu'on pût l'envoyer à l'annexe de Berck-sur-Mer. Elle avait à lui annoncer une nouvelle ; le tribunal de Mantes venait de prononcer le divorce contre son père. De la sorte, les gains de « l'Abeille » seraient désormais à l'abri. L'Abeille, ce nom évoqua en elle la vision douloureuse de Moranges, les tristes petites maisons ouvrières groupant autour de l'usine leurs misères sordides. Tandis qu'elle vivait sa vie, qu'autour d'elle s'agitait un monde d'ambitieux, d'oisifs et d'incapables, là-bas la dure existence quotidienne courbait sur leur tâche, à la poursuite harassante du pain, des malheureuses par centaines. En dépit de ce qu'elle avait fait pour leur venir en aide, leur souvenir l'obsédait souvent comme un reproche ; elle sentait palpiter en elle une puissance inemployée de tendresse et de dévouement.
Moranges! En même temps elle revoyait le saisissant contraste du village d'en face, les pelouses vertes, les somptueux salons de la Chesnaye : le visage et le masque du mensonge social. Pourtant, malgré l'affreux rappel de la mort de son père, elle conservait de ce pays des impressions heureuses. Elle aimait son vieux Vert-Logis avec l'ombre de ses marronniers et le murmure de sa petite rivière ; elle suivait la berge inondée de soleil, le tournant du fleuve au pied des falaises rousses. Entre tant d'images, celle de Dormoy, — pourquoi la sienne plutôt qu'une autre? — lui revint : il ébauchait le portrait d'Yvonne, sous les tilleuls de la terrasse. Que de choses s'étaient passées depuis!… Elle admira ce rythme caché des événements, qui éloignent, qui rapprochent, selon la courbe mystérieuse du hasard. Dormoy, trois semaines auparavant, lui était aussi indifférent que Vernières aujourd'hui. On l'eût bien étonné alors si on lui avait dit l'accueil familier qu'elle-même réserverait au peintre et la sympathie marquée qu'il trouverait chez Mme Dugast. De fait, depuis quelques jours, depuis cette belle invention de portrait, — car il avait eu, pour se rapprocher d'Hélène, l'ingénieuse idée de commencer le pastel de sa mère, — il ne bougeait plus de la maison.
Avec cette force naturelle du sentiment, si active chez l'être jeune que tourmente l'irrésistible instinct d'aimer et d'être aimée, Hélène assistait sans déplaisir aux longues séances de pose. Déçue si cruellement dans cet instinct, elle n'en éprouvait que plus vivement, à son insu, la satisfaction toute féminine de plaire. Penchant naturel du cœur qui, blessé dans son besoin d'affection, est aussi prêt de haïr l'amour que de souhaiter le ressentir encore. Non qu'elle aimât, ni même qu'elle fût prête à aimer Dormoy, dont elle ignorait totalement d'ailleurs le véritable caractère si habilement déguisé sous de fausses apparences de franchise, de bonhomie, de talent. Mais à ses magnifiques dons d'intelligence, à sa réserve de dévouement et de tendresse se joignait peut-être aussi, — elle était très femme, — une inconsciente coquetterie.
Machinalement, elle était arrivée devant la grande grille à volets pleins de l'hospice. Elle sonnait à une petite porte, et longeait, après la loge du concierge, des arcades où traînaient des odeurs de pharmacie et de cuisine. Il fallait, pour atteindre le service de Louise Guilbert, traverser une vaste cour aux allées bitumées, aux maigres plates-bandes, entre de hauts bâtiments lépreux et mornes. Quelques figures hâves écrasaient aux vitres l'ennui de l'heure interminable. D'autres arcades encore, un jardin chétif, trois bancs parmi le gravier sous les lilas, et la lente promenade des enfants rachitiques en capote grise, en savates jaunes, qui, pareils à de petits vieux, montraient sous le bonnet de coton toutes les faces de la misère et de la décrépitude.
Hélène pénétrait dans un bâtiment neuf, aux larges baies répandant le jour. Des couloirs spacieux, peints d'un vert frais, portes ouvertes, laissaient voir des salles où les lits alignaient leur symétrie blanche. Une infirmière, tablier épinglé sur le corsage, fausses manches en calicot, sortit d'un bureau où Louise Guilbert était en train de signer des papiers. A la vue d'Hélène, son sérieux petit visage officiel s'éclaira :
— Asseyez-vous là, dit-elle, j'ai fini.
Une autre infirmière emportait les registres.
— Causons maintenant.
En mots simples, elle disait l'intérêt triste de son métier, l'absorbante recherche de ce qui soulage et de ce qui console. Elle avait beau toucher à tant de souffrances, elle n'en était pas encore blasée. Elle aimait tous ses malades, les connaissait ; ils étaient comme une famille qu'elle s'efforçait de défendre, elle eût voulu les arracher tous aux infirmités terribles, à la mort. Hier un pauvre gamin coxalgique s'était éteint doucement ; elle en parlait avec des larmes dans les yeux. Puis aussitôt, reprise à son amour de la science, à sa foi dans le progrès, elle dominait cette sensibilité, elle en faisait de l'énergie, prête à lutter de nouveau contre les ravages obscurs de l'invisible ennemie.
Elles causaient maintenant de Gabrielle Duval. Leur amie n'allait pas mieux ; elle avait été forcée de demander un congé. Sa pneumonie, l'état aigu passé, gardait une mauvaise tournure. Il lui faudrait des mois de soleil et de repos, — des mois, insistait Louise, en hochant la tête. Hélène se reprocha de n'être pas retournée chez elle ; demain sans faute…
— Vous voulez sans doute voir Berthe Lepillier? Dépêchons-nous, avant qu'on ne sonne le déjeuner.
Louise se lavait les mains, retrouvait dans la façon de mettre son chapeau, cambrée devant la glace, cette grâce décidée qui lui était propre ; plus de médecin, mais une jeune et gentille femme.
Dans la salle no 4, au sixième lit, la paralytique, ses mains blanches sur le drap, les regardait venir. Hélène, dans cette atmosphère de silence où planait de la douleur, s'avançait à pas légers, gênée par ces regards de corps étendus, qui, de chaque lit, convergeaient sur elle ; elle était presque honteuse de sa santé, de sa vigueur. Une vénération tendre illumina les yeux trop grands de Berthe. Son effroyable anémie, où achevait de se corrompre le sang épuisé d'une famille de serfs, lui faisait un visage diaphane, d'un affinement extraordinaire, sous les beaux cheveux bien peignés. Elle écoutait avec une expression lasse et brisée les bonnes nouvelles de Moranges, comme si elle eût dépensé toute sa force dans le sourire d'accueil. Elle ne prêtait même pas attention à l'entrée des infirmières portant les grands plateaux du déjeuner, la corbeille de pain, à ce qui pour la faiblesse et le désœuvrement de ses compagnes était une minute attendue de distraction, de volupté réconfortante. Elle n'avait jamais faim.
Après le déjeuner, pendant que sa mère revêtait la robe du pastel, — il y avait séance à trois heures, — Hélène dans le salon ne parvenait pas à finir le livre commencé depuis un mois, les Essais d'Emerson, ouverts sur ses genoux. Sa pensée s'enfuyait, revenait toujours aux réflexions qu'avait réveillées en elle sa visite du matin.
Quels admirables enseignements, ces modestes vies de travail de Louise Guilbert, de Gabrielle Duval ; l'une, vouée à la conquête perpétuelle de la vie, au combat pied à pied contre les forces malfaisantes ; l'autre s'usant à faire pénétrer dans les jeunes cervelles la clarté des lettres, le sens et l'amour du beau, à commenter avec son âme la leçon des chefs-d'œuvre où se perpétue, dans le corps des mots, le génie de la patrie. Leur pauvre amie succombait à la peine ; elle payait ainsi les longues années de préparation acharnée, le surmenage des examens constants. Dure besogne, nouvelle encore, trop rude pour la plupart d'entre elles. Car, Hélène ne pouvait se le dissimuler, la femme, telle qu'elle avait été élevée jusqu'ici, n'était pas encore tout à fait prête à ces labeurs pénibles, entraînée suffisamment à la lutte pour l'existence, qui se doublait le plus souvent de la lutte contre les hommes. Il faudrait des années de transformation physique et d'amélioration morale.
Et cependant l'heure pressait, chaque jour accroissait le nombre de celles qui ne se mariaient pas. En France, dans la classe bourgeoise, la question de la dot entachait, viciait presque tous les mariages. Même désintéressé, ce qui était rare, l'homme le plus souvent hésitait, retardait, effrayé par les charges que les conditions économiques, l'amour du confort, la diffusion du luxe à bon marché faisaient de plus en plus lourdes. Il redoutait de partager ses maigres ressources avec une compagne chez qui l'éducation avait développé des goûts plus dispendieux peut-être que les siens. Dans les classes ouvrières, les promiscuités qui dégradent, les difficultés et les contraintes dont la loi entourait le mariage, le rendaient moins fréquent encore ; on s'acheminait vers l'union libre.
Elle sentait pourtant bien que le vrai rôle de la femme, sa fonction, comme disait Minna, est d'être l'épouse, la mère. Elle voyait dans le mariage la base éternelle de la famille et de la société ; il fallait seulement vivifier cette grande institution qui était en train de s'étioler, lui rendre du sang nouveau! Oui, aux riches, leur insuffler une âme plus haute, des conceptions plus humaines, plus larges ; qu'au lieu de rester pour eux une association de convenances et d'intérêt, le mariage devînt vraiment ce qu'il y a de plus noble au monde, l'union de deux libres volontés pour la vie et la mort, pour la création surtout du nouvel être où le meilleur d'eux-mêmes fructifierait! Aux pauvres, tenter de rendre leur sort moins dur, en sorte que toute la richesse ne fût pas d'un côté, toute la misère de l'autre ; qu'ils pussent trouver dans le mariage rendu plus facile la possibilité de vivre et le respect d'eux-mêmes! Aux uns comme aux autres, ayant retrouvé une conscience plus élevée de leurs devoirs, que la loi ouvrît néanmoins toutes grandes les portes du divorce, afin que le mariage ne pût jamais être l'impasse boueuse, mais la grand'route où l'on marche à deux, en vertu du contrat joyeusement consenti, comme de loyaux compagnons, non comme des forçats rivés à la chaîne. — Et cela, bien entendu, dans l'intérêt vital des enfants, car Hélène avait trop vu ce qu'ils souffraient, dans des ménages en discorde. Mieux vaut le remède brutal que la plaie gangrenée.
En attendant, il fallait que la femme isolée pût vivre! Pour toutes, quelle difficulté, aussi bien pour les humbles à qui leurs bas métiers n'apportent même pas, au prix de tant de peines, le pain quotidien, que pour les privilégiées qui peuvent aborder les carrières libérales! Partout, elles se heurtaient à l'exploitation, à la concurrence féroce de l'homme. Que de professions encore fermées, que de préjugés et de barrières! Et songeant à cette nécessité qui poussait hors du foyer tant de femmes que l'homme ne protégeait plus, Hélène comprenait alors, même en ce qu'elles pouvaient avoir de ridicule, les aspirations, les revendications de toutes, même des plus intransigeantes. C'est à de pareilles minutes qu'elle s'expliquait, avec une espèce de sympathie, les sensibleries amères d'une Sophie Grœtz, les programmes spéciaux d'une miss Pelboom. Il y avait au fond de ces outrances une raison d'être, une part de vérité. Jamais une hygiène d'âme, un endurcissement du corps aux fatigues, à la marche, ne donnerait à la jeune fille française des nerfs assez équilibrés, des muscles assez forts pour les souffrances de la vie et les épreuves de la maternité. Toute une éducation à faire, et, ce qui est plus difficile, à refaire.
Pourquoi une si juste cause était-elle gâtée par tant de zèles maladroits? Une Mme Morchesne suffisait à neutraliser l'effort patient d'une Minna. Si la femme voulait devenir vraiment l'égale de l'homme, que ce ne fût pas par une imitation servile ; qu'elle restât femme avant tout, sans rien abdiquer de son charme intime. Que loin de prétendre à n'être qu'un garçon manqué, la femme nouvelle s'efforçât de ressembler, par bien des côtés, à l'ancienne! Hélène pensait avec Minna qu'il fallait poursuivre ardemment tout ce qui est conforme à la justice, se garder soigneusement de ce qui est contraire à la nature. Il fallait que les femmes se créassent, non une forme, mais une âme nouvelle.
Puis, en un retour sur elle-même, songeant à son propre sort, à l'épreuve qu'avait été l'aventure de Vernières, elle se demandait comment régler sa vie, utiliser ce qu'elle sentait fermenter en elle de sève féconde. L'exemple de Mme Sassy, de Minna l'enthousiasmait ; elle saluait en elles de véritables apôtres. Mais au profond de son être une voix lui cria qu'elle n'était pas de taille pour cette œuvre de sacrifice et d'abnégation purs ; dans ses veines bouillonna l'instinct inavoué qui la tourmentait ce matin, l'irrésistible besoin d'aimer et d'être aimée, l'idée aussi qu'elle pouvait, en créant un foyer, remplir la tâche pour laquelle elle était vraiment faite, puisqu'elle avait ce bonheur d'être riche, de pouvoir se marier selon son goût, — une obscure et noble tâche.
Le bruissement d'une robe de soie lui faisait lever la tête. Mme Dugast allait et venait par la pièce, redressant un bouquet, déplaçant un fauteuil.
— Là, tout est bien. Dormoy peut venir.
L'offre gracieuse du peintre, son insistance à entreprendre un portrait de sa vieille figure, — Hélène pourrait ainsi conserver d'elle un portrait ressemblant, — flattaient vivement Mme Dugast. Elle trouvait le peintre un véritable homme du monde, lui découvrait chaque jour des qualités nouvelles ; la perspective prochaine du ruban rouge augmentait encore son estime.
— Sais-tu, dit-elle, qu'il a des relations étonnantes. Il connaît le ciel et la terre.
Mme Dugast, inconsciemment, depuis quelques jours lançait à tout propos des phrases de ce genre. Elle obéissait à sa redoutable manie, toujours en quête innocente d'un gendre. Son échec pour Vernières ne l'avait en rien découragée. Elle s'étonna de n'avoir pas pensé plutôt à Dormoy ; il gagnait à être fréquenté. Le succès de son exposition venait de le mettre en valeur, et puis, s'il fallait en croire les échos, il avait de la fortune ; — elle le tenait de bonne source.
— Ce que j'aime en lui, reprit-elle, c'est sa franchise. Il a une façon de vous regarder bien en face… Un homme comme cela ne doit pas savoir mentir.
La remarque, cette fois, tombait juste : ce qui plaisait précisément à Hélène, c'était cette cordiale liberté d'accent, cette netteté d'allures.
On annonça :
— M. Dormoy.
Il était en retard, il s'excusa. Le grand-duc Thadée, à qui il avait eu l'honneur d'être présenté avant-hier, au five o'clock du Figaro, l'avait rencontré avenue d'Antin et retenu quelques minutes à causer sur le trottoir. En un tour de main, il disposait son chevalet, ses crayons, rectifiait la pose de Mme Dugast, arrangeait un pli de rideau derrière elle ; puis, courbé sur son travail, à coups légers, il posait une touche, captait d'un regard la ressemblance, jetait un mot.
Hélène avait repris son livre, essayait de s'intéresser à la grave et profonde méditation d'Emerson. La voix métallique du peintre, avec ses inflexions caressantes, l'en empêcha. Il parlait avec éloquence de l'art exquis du pastel, citait des toiles de maîtres. Hélène, à travers ses paroles, revoyait des œuvres qui lui étaient aussi chères que des personnes, les admirables Latour où frémit dans sa grâce légère l'intense vie féminine d'un siècle, qui a été le siècle même de la Femme. Dormoy trouvait des phrases d'amoureux pour célébrer cette magie du crayon dont la poussière garde une fleur de chair si douce, un si frêle duvet.
Hélène l'écoutait avec intérêt ; et lui, devinant la minute favorable, continuait, disant sur son métier de ces choses justes que les plus dénués de talent, pour peu qu'ils aient lu et retenu, sont capables de répéter, et qui, d'être seulement formulées, acquièrent, si la voix est convaincue, du relief et de l'élégance.
Mme Dugast était conquise, Hélène souriait.
V
— Ma place est retenue, conclut André ; un bon coin, pour avoir au moins une idée des pays que je traverse. Aujourd'hui et demain, les achats ; et après-demain, adieu Paris.
Il regarda sa montre.
— Notre mère ne rentre pas. Mes instants sont comptés.
Impatient, il jetait un coup d'œil sur le salon, les murs familiers ; visiblement l'idée de quitter tout cela le laissait froid. Hélène le regardait avec une attention profonde, comme étonnée de sentir qu'on pût être du même sang et si différents l'un de l'autre : sur le visage d'André, il semblait que les derniers événements eussent glissé sans altérer en rien le calme, la sèche volonté. Il partait pour sa vie nouvelle, pour ce pays lointain, comme s'il eût pris le train d'Asnières. Il ne se souciait guère de ce qu'il avait semé derrière lui, tant de complications et de chagrins.
— Tu ne regrettes rien? dit-elle.
Elle pensait à Germaine, à cette vie bouleversée avec une si coupable légèreté. A son tour d'être étonné, il la regardait, ayant l'air de dire : « Qu'est-ce qui lui prend? Que veut-elle que je regrette? » Il avait aperçu Germaine un moment hier, boulevard Haussmann ; évidemment cette courte entrevue lui avait été désagréable : chez elle un malaise, chez lui l'impression que c'était chose lointaine, oubliée déjà ; chez tous deux la surprise un peu pénible de se retrouver, après leur liaison, des camarades, presque des étrangers, n'eût été la longue habitude de parenté, d'affection. Par exemple, il avait appris avec plaisir qu'on ne désespérait pas d'amener Du Marty à un accord des plus honorables pour Germaine. Les avoués, d'une entente commune, s'y efforçaient. Redevenu galant homme à force de conseils et de prières, il consentirait peut-être à assumer tous les torts en laissant prononcer un divorce contre lui. Après cela, André pouvait partir, la conscience tranquille.
— Oui, reprit Hélène, les choses s'arrangeront probablement. Germaine va bientôt redevenir libre.
Un court silence, où André devina une interrogation.
— Eh bien, dit-il, tant mieux pour elle.
— Sans doute, insista Hélène, tu as songé à ce que le devoir te dicte? Tu vas pouvoir réparer le mal que tu as fait, puisque, ajoutait-elle amèrement, si par malheur le mari que tu as trompé s'était entêté dans son procès de vengeance, tu eusses été, de par l'absurdité de la loi, le seul homme qui n'eût pu, ayant déshonoré Germaine, lui rendre la situation que toi-même lui avais enlevée.
André dont les sourcils s'étaient froncés, rougit malgré son empire sur lui-même.
— Nous avons le temps d'en reparler, fit-il.
Mais à son embarras, à son attitude rêche, Hélène comprit avec tristesse qu'il n'avait jamais songé à une réparation quelconque, tandis qu'à part lui André se disait : « Il faut qu'elle soit folle! A quoi songe-t-elle?… Germaine, une maîtresse charmante, — mais une femme, ma femme, ah! non, par exemple! »
— Décidément, déclara-t-il, impossible de rester davantage. Je viendrai dîner demain.
Il prenait son chapeau, tombait en arrêt devant le pastel de Dormoy :
— Pas mal! murmura-t-il.
Et se tournant, railleur :
— Un de perdu, un de retrouvé.
— Tu es bête, dit Hélène vexée.
Et elle tentait d'analyser ce petit trouble. L'insinuation d'André était absurde… Et pourtant! Mais un élan de curiosité, un besoin d'explication la poussait, droite, devant son frère. Bien que désintéressée aujourd'hui de Vernières, elle voulait lui demander cela depuis longtemps… Avait-il su? N'y avait-il pas eu de la complicité dans son silence? Elle tenait à en avoir le cœur net.
— Écoute! quand tu as appris que j'avais chassé M. de Vernières, tu as paru le regretter. Ignorais-tu vraiment le passé de ton ami? Son abandon plus lâche qu'un crime?
— Ma pauvre petite, répondit André, pourquoi veux-tu qu'on révèle ces choses-là? Vernières ne me les a jamais confiées. Et puis d'ailleurs tu connais là-dessus ma façon de penser : — c'est fâcheux. Après?
D'un geste vague, il indiquait que ces choses-là malheureusement arrivent. De l'argent eût arrangé tout.
— Allons, fit-il, je me sauve. J'ai rendez-vous avec un homme précieux. Mais tu le connais? Pierre Arden…
— Oui, dit Hélène, je l'ai rencontré à Brighton.
— Il est de première force. Notre oncle, qui l'a en grande estime, lui a demandé tous les plans pour la filature que je vais créer là-bas. Il connaît d'ailleurs admirablement ces pays de la Géorgie et du Caucase, où il a construit un chemin de fer magnifique.
— Je sais.
— Adieu cette fois. Embrasse maman.
Hélène, à deux heures, mandée par un petit bleu, passait à l'Avenir. Un bonjour amical à Flénu qui l'introduisait avec empressement. Minna, à la vue d'Hélène, se levait bien vite derrière son bureau encombré de papiers, l'attirait sur le canapé.
— Je suis contente de vous voir.
Elle était dans un de ces mauvais jours où le poids de sa tâche, l'indifférence et la dureté des choses l'accablaient d'une lassitude amère. Ces jours-là, rares à vrai dire, car elle était la vaillance même, Hélène les reconnaissait rien qu'au teint fané, aux traits plus creusés de son amie… Il est difficile de faire le bien.
— Qu'êtes-vous devenue depuis huit jours? demanda Minna. On ne vous voit plus.
Hélène répondait :
— Depuis huit jours? Pas grand'chose… Le pastel que Dormoy faisait de sa mère avait été terminé lundi ; mardi, elle avait été voir Denise ; elle espérait, grâce à l'appui de son oncle très lié avec un directeur de grande compagnie, la faire entrer aux chemins de fer. Et depuis mercredi, elle allait chaque jour prendre des nouvelles de Gabrielle Duval, passer une heure à son chevet.
— Écoutez, ma chérie, dit Minna, une tendresse sincère dans sa voix émue, Dormoy vous fait la cour, n'est-ce pas?
Hélène la questionna de ses beaux yeux, puis, avec un malicieux sourire :
— Admettons! Pourquoi?
— Bon, fit Minna rassurée, je puis parler. Figurez-vous que j'ai reçu une lettre de Mme Sassy. Savez-vous ce qu'est devenu votre soupirant depuis lundi?
— Je ne m'en souciais plus, dit Hélène. Dites toujours.
— Il est allé tout bonnement à Rosay faire sa petite enquête. Il sait sans doute que vous y avez mis de l'argent, beaucoup, et que le placement n'est pas des meilleurs. Sous couleur de paysages il a battu le pays, pris des renseignements. Jeudi Mme Sassy l'a découvert près de la porte de l'hospice d'où il peignait le village et l'église ; il était en train de faire parler une sous-maîtresse. Ce n'est pas tout. Elle a également appris du notaire de Fontevrault, à qui elle confie quelques-uns de ses intérêts, que Dormoy, rencontré au café, l'avait sondé sur la situation financière de la colonie. Je sais de mon côté qu'il a dit à diverses personnes vous trouver charmante. Ne trouvez-vous pas que son admiration jure un peu, ou s'accommode trop, avec tant de sens pratique? Ce galant chevalier, qui déploie d'habitude une si noble insouciance, me semble bien intéressé.
Hélène lui prit les mains.
— Chère Minna, que vous êtes bonne.
Dans un élan de reconnaissance s'évanouissait ce qu'elle pouvait éprouver d'amour-propre froissé, — car Dormoy, à cette minute incertaine qu'elle traversait, crépuscule douloureux de l'amour d'où l'amour pouvait renaître, lui était apparu presque sympathique. Et devant le teint fané, les traits creusés, une vénération l'attendrissait. Dans la démarche spontanée, la franche confidence, elle sentait une pitié fraternelle qui la touchait aux larmes. Minna, qui avait dû tant souffrir d'amitiés trahies, d'affections mal placées, cherchait à la préserver des mêmes douleurs, à la protéger de son expérience.
— Je ne vous ai pas fait de peine, au moins? Mais voyez-vous, je suis payée pour être méfiante. A mon âge, on doute de bien des choses.
Pour toute réponse, Hélène lui serra chaudement les mains :
— Je vais, dit-elle, chez Andrée Vergnes. Voulez-vous m'accompagner?
Mais Minna désignait d'un haussement d'épaules la masse, sur son bureau, des manuscrits, des épreuves.
— Hélas! non. J'ai ma besogne.
Rue de Prony, l'atelier d'Andrée Vergnes, une claire et vaste pièce, donnait à Hélène, avec ses murs tendus d'étoffe bise que rehaussaient la blancheur nue des moulages et les tons vifs des toiles, une sensation reposante de recueillement, d'heureux labeur. Andrée Vergnes, les cheveux ébouriffés, le corps à l'aise dans une blouse ample, déposait sa palette en s'écriant :
— Comme vous êtes gentille!
— Je vous dérange? dit Hélène, montrant le tableau en train.
— Non, j'avais fini.
L'excitation du travail lui mettait aux joues une flamme rose, elle avait de bons yeux d'un vert lumineux, un grand air de jeunesse et de loyauté. Hélène, penchée sur l'œuvre où l'éclatante couleur était encore humide, admirait ce faire savant et dégagé, cette sincérité de rendu qui avaient valu à la jeune femme tant de sympathies et de dénigrements. Et comme elle louait d'autres études, Andrée Vergnes disait gaiement :
— Le tour du propriétaire, alors?
Modestement, elle indiquait quelques dessins, une ou deux toiles dont elle n'était pas mécontente. Devant un pastel de vieille femme, d'une vie intense, Hélène soupira :
— Quel malheur que ce ne soit pas vous qui ayez fait le portrait de ma mère!
Elle expliquait : oui, une offre aimable de Dormoy… il était pourtant réussi, son pastel. Mais quelle différence d'un talent purement habile à cet art magistral, dont l'émotion forte et la simplicité faisaient mieux paraître l'artificielle médiocrité de l'autre. Andrée Vergnes avait laissé tomber la remarque. Hélène se rappela la réserve avec laquelle celle-ci, à l'Exposition du peintre, avait jugé son œuvre.
— Vous n'avez pas l'air d'aimer Dormoy? dit-elle.
— Parlons d'autre chose, fit Andrée. Je déteste débiner les camarades.
Mais devant la contenance d'Hélène qui lui laissait deviner une arrière-pensée, elle obéissait à un brusque besoin de confiance, cédait à la sympathie chaleureuse qui, dès le premier jour, l'avait attirée.
— Que voulez-vous! Passez-moi ce mot d'argot : j'ai horreur des muffes. Dormoy a des familiarités qui me déplaisent.
Sans remarquer le petit haut-le-corps d'Hélène, elle continuait :
— Le pauvre garçon est à plaindre, c'est certain, avec le vieil hippopotame qu'il traîne depuis quinze ans. Ce n'est pas une raison, vous m'avouerez, pour déverser à tort et à travers le trop-plein de ses tendresses.
Elle riait d'un rire sonore d'enfant :
— Mon Dieu, oui, un modèle engraissé, frais du temps de Courbet, et qui faisait en 72 la joie des lorgnettes dans les petits théâtres. Hein, ça vous choque?
Hélène revoyait la forte dame à chapeau excentrique, si vieille sous son fard, avec ses paupières bouffies et ses cheveux trop roux. Elle répondit gravement :
— Non, ça m'attriste. Qu'on vive avec une personne qu'on aime, je l'admets encore. Mais qu'un homme jeune et presque beau s'asservisse à une créature inférieure et tarée dont il pourrait être le fils… Pouah!
Andrée Vergnes la regardait avec une amitié admirative :
— Ah! bien, ma pauvre petite!
Puis, la prenant par la taille, elle l'embrassa tendrement :
— Je vois que nous serons amies!
Elle racontait maintenant, dans le laisser aller des confidences, quelques petites histoires assez vilaines qui montraient Dormoy sous un triste jour. Aux yeux d'Hélène le masque séduisant tombait, découvrant un autre homme tout différent de celui qu'elle croyait connaître. Elle éprouvait une tristesse, — déception du cœur? non, déception de l'esprit qui s'affligeait de cette insécurité perpétuelle, de ces humiliantes méprises. Ah! le mensonge dans lequel on vit, le mensonge de chacun à soi-même et de chacun à tous! Sa nature profondément sincère, si délicate, en avait horreur. Certains regards de Dormoy, dont la hardiesse l'avait presque embarrassée alors, sans lui déplaire, elle en comprenait seulement la dissimulation, le sens caché, cette convoitise trop libre qui à présent lui causait une confusion désagréable, la blessait.
Dans la rue, tout en prenant la direction du parc Monceau qu'elle comptait traverser pour aller aux nouvelles, chez son oncle, boulevard Haussmann, elle pensait, avec un sourire méprisant, au côté honteux des révélations de Minna, confirmées par celles d'Andrée Vergnes. Cette préoccupation de lucre, cette course à la dot, c'est ce qui l'écœurait le plus. Ainsi pour Dormoy, pour tant d'autres, le meilleur d'elle était sa fortune, ce par quoi elle valait vraiment! Sa pensée droite, son caractère, personne ne s'en souciait. Sa séduction même, — et rien que cette idée déjà lui répugnait, — eût compté pour peu de chose, si l'argent ne l'avait rehaussée de son prestige. Et comme elle avait le défaut d'être fière, son orgueil souffrait.
Puis elle songeait à sa conversation du matin avec son frère. Sans doute il savait, lui aussi! Il connaissait le pesant et malpropre fardeau que Dormoy traînait depuis tant d'années ; peut-être connaissait-il également le passé de Vernières. Et plein de secrète indulgence, — « C'est fâcheux ; après? Avec de l'argent tout s'arrange, » — il avait couvert cela d'un silence complice, lié par cette franc-maçonnerie des hommes qui avant tout cherchent à sauvegarder leur égoïste suprématie. André en demeurait diminué encore dans son estime.
Elle était entrée dans le parc Monceau, suivait une des grandes allées carrossables. Des enfants en train de jouer, babys roses aux cheveux dorés, une adorable fillette qui aplatissait avec sa pelle des petits pâtés de sable donnèrent un autre cours à sa rêverie. Un sentiment de maternité obscure l'emplit d'une émotion douce. Cette stupide Germaine qui déclarait en se mariant ne pas vouloir d'enfants, préférer jouir de sa jeunesse! Et Yvonne, avec son idée de n'épouser qu'un vieux!… Au coin d'une avenue, elle se heurtait presque à un promeneur tout flambant neuf, qui aussitôt s'exclamait, saluait d'un geste large : Dormoy! Un minuscule œillet rouge simulait à sa boutonnière le ruban de ses rêves. Il eut l'air ravi de la rencontre, tourna galamment un madrigal. Il allait justement du même côté, il aurait l'honneur de lui tenir compagnie un moment, si elle voulait bien le lui permettre. Elle accepta, curieuse de le voir dresser ses batteries, jouer jusqu'au bout son rôle. Le peintre, malgré sa feinte désinvolture, semblait préoccupé.
Potins d'usage, racontars et rosseries, ponctués de regrets. Il n'avait pu, toute cette semaine, venir rendre ses devoirs à Mme Dugast, ayant dû s'absenter pour aller peindre un Touraine, les panneaux d'un salon, au château de Fontevrault. Une fantaisie de millionnaire… Habilement il en venait à décrire son existence d'artiste, si solitaire, si triste souvent, malgré tant de relations et de camaraderies. Avec toute sorte de détours et de finesses, il essayait de faire parler Hélène sur ses goûts, ses revenus, la façon dont elle aimerait à vivre. Il fit allusion à Rosay, qu'il avait précisément visité, — quelle belle œuvre, mais une mauvaise affaire? — à la propriété charmante de la Neuville, ce Vert-Logis, dont les grands arbres faisaient une véritable merveille.
— Riche et indépendante comme vous êtes, continuait-il…
Elle l'interrompit, et d'un air candide :
— Voilà bien le monde! Mais, mon pauvre ami, on me fait plus riche que je ne suis, vous savez! Ne parlons pas de Rosay comme placement, n'est-ce pas? — Elle le regarda dans les yeux. — Reste les deux cent mille francs laissés par mon père. De quoi vivre, maman et moi, voilà tout. Car après le départ d'André, nous allons nous débarrasser de notre appartement, trop lourd pour nous seules, et vivre tranquillement au Vert-Logis, une merveille en effet, mais dont il faut payer le coûteux entretien. Que dites-vous de mon indépendance?
Elle savourait âprement l'imperceptible ironie, suivait sur le visage de Dormoy l'immédiat effet de ses paroles. Le peintre était tout oreilles, son éternel sourire de commande aux lèvres. Mais un désenchantement visible pinçait le coin de la bouche, allongeait sa mine. Il se lança dans un dithyrambe sur les bienfaits de la campagne, le charme d'une vie simple. Il n'en eût point voulu mener d'autre. Malheureusement, sauf de trop rares fugues, comme ce récent voyage en Touraine, l'affreux métier, hélas! le clouait à Paris, avec cette nécessité du travail constant. Un peintre de portraits était l'esclave de ses modèles… « Un peintre comme moi, traduisait clairement Hélène, ne peut décemment épouser qu'un sac d'or. » Puis, tout à coup, la grille de l'avenue de Messine dépassée, il prétextait un rendez-vous oublié, rue de Lisbonne, prenait congé presque cérémonieusement, une légère, oh! bien légère froideur dans sa voix tout à l'heure si caressante.
Hélène, seule, avait envie de rire aux éclats. Joli monsieur! Bah! ni plus ni moins que les autres, — un homme, simplement. Cette leçon, qui l'eût franchement amusée, si elle n'avait succédé à de cruelles désillusions, ravivait sa méfiance. Elle ne souffrait du fait de personne, ni de Vernières, — ni de Dormoy, certes! Elle souffrait de tout, et de tous. Elle avait trop vu ces derniers temps la dureté, la sécheresse, la vilenie de l'homme ; elle ne voyait plus que cela, meurtrie dans son amour profond, son culte religieux de la vie.
Elle était arrivée boulevard Haussmann, pénétrait au salon. Personne. Si, pourtant! Près de la fenêtre, quelqu'un qui se tenait debout, regardant la rue, se retourna. Elle reconnut Pierre Arden. Il s'était avancé très vite, il s'arrêta surpris.
— Je vous fais peur? dit-elle.
— Pardon, mademoiselle. J'attendais monsieur votre oncle.
Il n'aperçut pas de suite la main qu'elle lui tendait, la rattrapa gauchement. Il y eut une courte gêne. Elle vit rougir son visage maussade, où s'anima de la bonté. Et, songeuse, elle le trouva moins laid qu'à leur dernière rencontre.