← Table of contents
Femmes nouvelles

QUATRIÈME PARTIE

Reading edition

I

Deux mois et demi s'étaient écoulés. Après une saison d'eaux à Vichy, où Mme Dugast, sur le conseil du docteur Laurent, avait été soigner une légère maladie de foie, suite naturelle de tant de soucis, Hélène et sa mère rentraient à la Neuville, pour y passer la fin de l'été et l'automne. Les Pierron devaient selon leur habitude venir les y rejoindre en septembre. Elles avaient retrouvé le Vert-Logis bien vide, la maison devenue trop grande, le jardin silencieux, désert presque, sous les grands marronniers et les trembles. Tout faisait sentir la disparition de l'être aimé, chaque souvenir creusait l'absence, et le voisinage bruyant de la Chesnaye, le mouvement de vie joyeuse qui emplissait le château rendaient le contraste plus sensible, plus douloureux encore.

Hélène gardait de sa visite de la veille une impression maussade ; l'oncle Marcel, d'ailleurs harcelé par les innombrables soins de l'usine qu'il dirigeait seul maintenant, était tout à son ambition nouvelle ; briguant aux élections le titre de conseiller général, il recevait à dîner le soir même une vingtaine de personnes dont l'influence pouvait lui être utile ; tante Portier, affairée, attendait avec anxiété l'arrivée de petits fours, commandés à Mantes. Yvonne et Germaine, avec de grands éclats de rire, faisaient le long des pelouses une moisson de roses dont elles chargeaient à brassées toute une escorte de jeunes gens, parmi lesquels le comte Soulier se démenait avec une ardeur d'adolescent. Il se déclarait de plus en plus, chaque jour fouetté davantage dans sa convoitise sénile. Ainsi chacun, sans souci de ce que pouvait éprouver le voisin, tournait dans son cercle d'occupations et de plaisirs. Elle ouvrit toute grande la fenêtre, se souvenant de cet autre matin de l'année passée où, le lendemain de son arrivée, si fière de se sentir majeure et libre, elle avait, devant l'éblouissante matinée de parfums et de soleil, aspiré longuement cette splendeur, la joie de vivre. Le clair avenir s'ouvrait alors devant elle. Depuis, que de tristesses! La mort de son père, l'existence jour à jour dévoilée dans sa petitesse et sa laideur, ses illusions mutilées… Elle mesurait la distance qu'il y a du rêve à la réalité : ses grands désirs s'étaient limités à de petites actions. A peine quelques charités, le concours de sa fortune à une œuvre bienfaisante, et toujours cette force déconcertante des événements qui la rappelait au peu qu'elle était, au peu qu'elle pouvait. Elle comprenait maintenant l'ironie du sourire fatigué de Minna quand, au retour de Brighton, devant sa vieille amie, elle laissait éclater ses aspirations crédules.

Et pourtant, malgré tant de chagrins et de déceptions, elle conservait une foi obscure et ardente dans la destinée, elle participait à la magnificence robuste de la terre, des arbres, de l'eau, sous l'éclat radieux de la lumière. Son cœur battait à l'unisson du cœur invisible des choses : elle faisait corps avec le reste du monde, atome si humble, s'avouait-elle, mais atome conscient, où, de frémir imperceptiblement à cette seconde, la vie immortelle palpitait.

Comme naguère, les feuilles blanches des trembles reflétaient leur agitation dans les bassins glauques ; les grands vernis du Japon, au-dessus de la petite rivière, dressaient leurs bouquets de rouille et, là-bas, en avant de la charmille se découpait la danse immobile du faune. Entre les marronniers, la Seine paisible miroitait. Le temps avait eu beau passer sur tout cela, ajouter une lèpre au marbre de la statue, épaissir l'eau verdie avec les feuilles brunes de l'automne ; on eût dit que rien n'avait changé. Dans le jardin solitaire, le bruit d'un râteau s'élevait derrière un massif. Hélène s'attendit presque à voir M. Dugast surgir avec son chapeau de paille et, d'un pas flâneur, gagner, sécateur en main, son cher plant d'œillets, plus beau que jamais. Alors elle éprouva cruellement qu'elle seule avait changé, et, par un mensonge pieux, elle voulut au moins revivre les heures évanouies, dans une sorte de pèlerinage à travers ce passé dont, impatiente, elle n'avait connu jadis que les ennuis, et dont elle ne percevait plus que la triste, la lointaine douceur.

Descendue, elle trouvait déjà Mme Dugast dans le salon, fermant elle-même les volets ; à peine arrivée, elle en avait repris le maniement méticuleux.

— Impossible d'obtenir cela des bonnes, soupira-t-elle, c'est déjà plein de mouches.

Les meubles, sous les suaires des housses, avaient dans cette obscurité une raideur mélancolique. Les deux femmes se contemplèrent en silence : Hélène vit aux yeux de sa mère la même impression de dépaysement et de peine. Mme Dugast avait pleuré, elle reprit :

— Je laisse ouvert au contraire le cabinet de travail. Il y a quelques traces d'humidité. Allons, je me sauve. J'ai de quoi m'occuper ce matin.

Hélène pénétrait seule dans la haute pièce du rez-de-chaussée où, malgré le jour et l'air rentrant à flot par les portes-fenêtres, planaient sur les bibliothèques à hauteur d'appui, sur le bureau Louis XV désormais vide et nu, la désolation et le froid de la mort. Elle revoyait son père à cette table même, son bon regard si tendre et si grave, entendait la voix affectueuse. Qu'il eût été là, qu'il eût parlé, souri, et que maintenant plus rien n'existât! L'absence, le néant!… Tout ce qu'il y avait en elle de force jeune et de tendresse se révolta plus amèrement que jamais contre cette affreuse loi, ce mystère insondable. Et de nouveau la sensation du temps écoulé, les résultats imprévus, les tournants du sort… C'est à cette place qu'il avait écouté avec indulgence sa première résolution de femme, admis l'acte qui pour elle était le signal d'une ère nouvelle, cet emploi de sa fortune jugé par tous imprudent et absurde ; à cette place qu'ils avaient causé de l'avenir figuré alors par la possibilité d'un mariage avec Vernières… Comme il aurait compris depuis, l'excellent ami, tout ce qu'elle avait souffert, son soulèvement de dégoût et de tristesse ; sans doute, il aurait été le premier à reconnaître combien elle avait raison de se méfier, à regretter la légèreté avec laquelle il avait accueilli sans contrôle suffisant les avances de Vernières. Comme son honnêteté se fût indignée! Comme il eût fait justice des insinuations perfides dont le malheureux essayait de la salir aujourd'hui, par rage d'avoir été découvert, chassé! Car ce drôle avait prudemment attendu le départ et l'éloignement d'André, avant de couvrir son échec de prétextes malveillants. Rien, à vrai dire, qui touchât l'honneur… « Il s'était seulement désintéressé de Mlle Dugast à cause de ses idées trop libres, de son éducation avancée. Il désirait avant tout une femme qui s'occupât de son foyer au lieu de courir de dangereuses chimères… » Hélène avait appris avec moins d'étonnement que de dédain que, parmi leurs relations, ces racontars avaient trouvé créance près d'un certain nombre de mères ayant filles à marier et de vieilles dames jalouses. Elles s'en souciait peu d'ailleurs ; c'était le train du monde.

Maintenant, elle achevait son tour de maison par une brève visite à la fidèle Anna, heureuse d'avoir retrouvé ses fourneaux ; si attachée qu'elle fût à ses maîtres, elle n'avait pas de préoccupations plus grandes que de fourbir et polir sa cuisine. Elle aussi vivait dans son cercle étroit. Hélène passait devant les communs où Pierre, — hier dans la voiture qui les ramenait de la gare de Mantes, elle l'avait trouvé vieilli encore, dos tassé, — faisait à coups lents d'étrille le pansage de Junon, campée, lasse, sur trois pattes…

Elle longeait la pelouse où s'espaçaient dans un éclat rose et blanc les corbeilles odorantes d'œillets, gagnait d'un pas machinal l'allée droite des fusains. Une ombre fantômale traversa sa mémoire : André sous le clair de lune blême… A petits pas, elle suivait ce chemin qu'elle avait parcouru dans un élan tragique. Elle arrivait à la porte de séparation des deux jardins, apercevait, par-dessus le mur, le toit du pavillon où cette nuit-là Germaine à son appel s'était penchée, éperdue, à la fenêtre, tandis que là-bas M. Dugast gisait inerte, frappé du coup terrible. La fenêtre était close ; le pavillon, volets fermés, semblait garder son secret. La vie marche! André maintenant consacrait, au fond de la Russie, toute son activité à la création de l'usine nouvelle. Germaine, comme si rien ne se fût passé, avait repris une vie de distractions et de plaisir. Du Marty, vite lassé, paraissait reculer devant le scandale et la durée d'un procès où lui-même avait tant d'ennuis en perspective. Les choses en étaient restées là, aucune assignation n'ayant été signifiée de part et d'autre. L'oncle Dugast, revenu à une politique plus sage, n'était pas éloigné de souhaiter à présent une solution conforme aux convenances. A quoi bon se séparer avec éclat quand on pouvait le faire sans bruit? Chacun de la sorte, reprenant sa liberté d'action, ne pouvait-il, sous l'égide du nom commun, conserver la dignité des apparences? Ils auraient ainsi l'avantage de demeurer aux yeux du monde M. et Mme Du Marty, sinon un ménage uni, du moins une fort honorable association d'intérêts, sauvegardant les principes et la morale. De toute sa force, l'austère M. Pierron poussait à cette solution, estimant dans son aveugle conviction de juriste octogénaire qu'un détestable mariage vaut mieux qu'un bon divorce.

Elle longea les espaliers, redescendit par la charmille. Le murmure des eaux tombantes, une fraîcheur annoncèrent le vivier. Un instant elle s'amusa, penchée sur le treillage, à regarder la bouche de rochers et de lierre, la cascade croulant dans un remous d'écume. Puis elle ouvrit la petite porte de la berge, retrouva devant la courbe étincelante du fleuve, sous l'azur intense, l'aveuglement de ses souvenirs. Une clarté vibrante dorait les falaises rousses. A l'endroit où sous un parasol blanc Dormoy peignait près du port aux bateaux, un petit garçon faisait des ricochets sur la nappe d'eau lisse. Le peintre avait disparu du paysage comme de sa mémoire. Elle sautait dans sa barque, gagnait le bord opposé à coups rythmés d'avirons qui secouèrent leur pluie de diamants au soleil.

La berge aride, et, sous les hangars, l'amoncellement toujours pareil des charbons que des péniches débarquaient. A Moranges, plus encore qu'à la Neuville, rien de changé. Autour des bâtiments massifs et des vastes toits de l'usine, sur la terre rase et sans un arbre, se groupaient les maisons basses du village ouvrier, lamentables et noires, parmi la zone d'herbe pelée. Hélène retrouva l'identique amas des sordides masures paysannes, des maisonnettes symétriques aux briques déjà noircies, aux jardinets chétifs. Comme naguère, elles semblaient vides. L'usine en travail absorbait, dans son bourdonnement d'énorme ruche, la vie entière du misérable hameau, du pays à la ronde. Çà et là, derrière une vitre, un visage de malade ou de vieille.

Hélène, sérieuse, reprit son éternelle tournée. En même temps que ses anciens pauvres, elle avait d'autres misères à soulager. Et, de nouveau, le sentiment de son impuissance l'envahit. Tandis que loin de ce morne entassement de souffrances elle avait vécu pour son compte, l'effrayant labeur avait continué, courbant hommes et femmes sous la meule d'acier. Des enfants étaient nés, des vieux étaient morts ; accidents et misères perpétuaient leur recommencement sans fin, et toujours, venues du fond de la Géorgie et de la Louisiane, les balles de coton s'engouffraient par milliers dans les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux peigneuses, s'étiraient et se tordaient dans les bancs à broche et les métiers à filer. Mouvements agiles, regards tendus s'hypnotisaient aux bobines tournantes ; et de l'infatigable travail des machines, de l'épuisante activité humaine qui mettaient cependant un tel roulement d'or en branle, rien, presque rien ne demeurait aux mains déformées et durcies de ces ouvriers, de ces ouvrières, instruments vivants de la colossale fortune qui leur coulait entre les doigts.

Elle passa devant le logis vide de l'Abeille — la petite paralytique à Berck-sur-Mer, Lepillier devenu, depuis le divorce, un étranger. Hautneuil l'avait pris tout entier ; il y tenait une guinguette louche, dans une ruelle au bord du fleuve. Hélène entrait chez le père Lefèvre. Grâce au livret de caisse d'épargne, où sa fille puisait, de temps à autre, à des secours fréquents, le bouge était moins fétide. Les deux garnements à l'école, l'aveugle vivait seul en compagnie du petit, tandis que la mère trimait à l'usine. Le sol était balayé : un pot-au-feu ronronnait dans l'âtre.

Elle dut essuyer quand même les jérémiades de l'ancêtre, chaque jour plié davantage vers la terre, rapproché de la fosse. Encore un intérieur de misère, un autre. Elle n'éprouvait un peu de soulagement qu'en arrivant chez la grand'mère Flénu, où dans la cuisine humble, mais propre, son filleul, courts cheveux de soie frisant sous le bourrelet, gigotait heureux sur les genoux de la vieille. En quelques mots discrets, l'image évoquée de Marthe s'éleva du passé. Attendrie, Hélène se penchait sur le petit corps emmailloté, baisait les joues molles et fraîches. La mère Flénu demanda des nouvelles de son gas, contente de le savoir casé à Paris, peinée pourtant de ne jamais le voir. Elle raconta les histoires du pays, et dans sa voix caustique et résignée, toute la comédie, tout le drame quotidien, défilèrent. Une telle avait épousé son amoureux ; un beau mariage : la faim et la soif! La mère Quillebœuf, la barbière, était morte. Et puis ce verrat de Dulac avait encore fait des siennes. Les filles à Grellou avaient bien sujet de le réclamer comme père de leurs petits, deux messieurs nés à trois mois de distance. Ils pouvaient se vanter d'être signés, ceux-là! Ça n'empêchait pas le contre-maître de se défendre comme un beau diable : A d'autres!… Hélène revit le groin rougeaud, les yeux aigus. On ne le mettrait donc jamais à la porte, cet horrible Dulac?

— M. le Directeur, vot' oncle, l'a bien fait appeler dans son bureau. Mais bast! le gueux en est sorti plus fier qu'avant. Faut croire qu'il est utile. En attendant ses gosses peuvent claquer du bec. Ils seront pas les derniers. C'est comme ça chez nous…

Invinciblement, la pensée de Georges Leroy, avec sa ressemblance criante, l'étreignit. Celui-là au moins ne mourrait pas de faim. Un mois après leur visite impasse des Thermopyles, Minna, devant la détresse accrue des deux femmes, le père ne donnant toujours pas signe de vie, avait indiqué à Mme Sassy cette bonne œuvre à faire. Et depuis quelques semaines, le triste enfant, admis à Rosay avec sa mère, reprenait sous le ciel limpide de Touraine un peu de santé, à défaut de bonheur.

Elle gagnait au plus court pour rejoindre la berge. Comme elle approchait de l'usine, elle reconnut l'automobile de l'oncle, devant la grande porte. Et presque aussitôt, Marcel Dugast apparut sur le seuil, causant avec Pierre Arden. Ce dernier depuis cinq semaines vivait à la Chesnaye. Au commencement de l'été, l'oncle, que le projet de doter Moranges d'une eau potable préoccupait plus que jamais, — quelques cas de fièvre typhoïde venaient comme chaque année d'éclater encore, — avait résolu de mettre à exécution l'entreprise méditée de longue date. Le forage d'un puits artésien, dans une terre qu'il possédait à deux kilomètres de Moranges, permettrait de remédier au danger constant que présentaient l'impureté de la Seine et celle des puits riverains contaminés par l'infiltration. Sa philanthropie orgueilleuse trouvait d'ailleurs, dans la réalisation de cette œuvre, divers avantages pratiques dont profiterait, en même temps que l'usinier, le candidat aux élections du conseil général. L'engouement dont il s'était récemment pris pour Arden, — engouement justifié et au delà par la perfection des plans que l'ingénieur avait tracés pour l'établissement de la filature russe, — l'avait décidé à mettre les travaux en train, aussitôt les études préliminaires terminées.

— Tiens, s'écria l'oncle, voilà mademoiselle de la Bienfaisance! Je t'y prends, à venir encore prêcher l'anarchie chez moi…

Il était de bonne humeur, il se frotta les mains, la regarda de côté, de son air d'ironie bienveillante.

— Nous allons voir les travaux. Est-ce qu'on t'emmène?

Hélène sans façon acceptait.

— Monte-là, dit M. Dugast. Je me mettrai derrière.

Elle s'assit à côté d'Arden. Ils avaient échangé un « bonjour » cordial, lui tout à ses idées, sans la moindre nuance de galanterie, elle avec un franc plaisir, où elle oubliait d'être femme et coquette. Même, à la réflexion, elle trouva qu'il aurait bien pu l'honorer d'un regard, car elle se sentait jolie, aujourd'hui, avec son instinctive joie de vivre et le reflet lumineux de la belle matinée au visage. L'automobile se mettait en marche. Elle examinait l'ingénieur, dans son vêtement sobre, penché sur les appareils. D'une main nerveuse et brune, il assurait le levier, réglait de l'autre une manette. Il regardait devant lui, bien droit. Autour d'eux la plaine inondée de soleil étendait la terre sèche des chaumes ras et des prés ; un petit nuage blanc flottait très haut, dans l'azur. La grande route étala son ruban gris. Hélène sentait à son front, à ses joues, dans ses cheveux, le vent tiède de la course, un souffle sain et fort.

II

Trois lettres reçues dans le courant de la semaine, la première de Minna l'invitant à déjeuner avec promesse de nouvelles, les autres de Louise Guilbert et de Denise, entrée depuis quinze jours aux chemins de fer, décidaient Hélène à secouer la paresse qui invariablement la retenait à la Neuville, sitôt reprise au charme de de cette vie reposante.

Le roulement doux de la voiture, l'intime beauté du paysage élargissant son cercle de bois et de labours jusqu'à l'horizon des falaises où le fleuve recourbait sa boucle d'or, l'enveloppaient d'une caresse fluide. Ce fut seulement au sommet de la côte de Sainte-Flaive qu'elle eut d'avance la fatigue de la dure journée, en pleine fournaise. Paris devait être odieux, par cette chaleur ; sans parler des commissions dont sa mère l'avait abondamment chargée… Elle se reprocha sa légère mauvaise humeur : Denise, Minna, Louise, toutes seraient contentes de la voir. Elle saurait aussi ce que devenait Gabrielle Duval partie pour se soigner à la campagne chez des cousins, près de Sens.

Au sortir de la gare Saint-Lazare, des figures de provinciaux et d'étrangers, les volets clos des appartements, les chaussées poudreuses aux arbres déjà roux et grillés donnaient à Paris sa déplaisante physionomie d'été. Quelques courses, et à onze heures, elle trouvait Minna au rendez-vous, déjà installée à la petite table d'une brasserie, rue Montmartre, où son amie prenait ses repas quand elle ne se les faisait pas monter à l'Avenir. Sa vie était en effet des plus simples, bornée à la location d'un modeste appartement meublé. Elle-même, par principe, faisait son lit, sa chambre ; elle mettait son amour-propre et sa dignité à se suffire ; presque tous ses revenus passaient à des charités secrètes.

Minna, en l'apercevant, ferma le livre qu'elle lisait, joyeusement la fit asseoir en face d'elle. Sans prêter attention au public spécial du restaurant, gens d'affaires et de journaux, qui dépêchaient un déjeuner sommaire, les deux femmes se racontaient, à demi-mot, tout ce qui les intéressait. Hélène eut vite fait.

— A vous, maintenant, dit-elle curieuse.

Un garçon chauve, glissant avec une vélocité d'acrobate, apportait à bout de bras un échafaudage de portions en équilibre. Par enchantement les assiettes étaient changées. Dans des petits plats de métal, un demi-poulet, des tomates farcies s'abattirent.

— Oh! moi, dit Minna, c'est très simple. Je cesse la publication de l'Avenir.

Hélène sursauta, un reproche dans ses yeux amis. Minna comprit :

— Non, ma petite, je n'avais aucun motif d'accepter votre argent. Le journal a vécu trois ans tant bien que mal sans nuire aux intérêts de personne, — et soyez sûre que je ne me suis pas ruinée. J'ai dit ce que j'avais à dire. Dans la famille, comme dans la société, il y a tout à attendre, tout à espérer de la femme, dès qu'elle cessera d'être une esclave, endormie dans le sentiment de son irresponsabilité. Qu'on l'instruise et qu'on l'affranchisse! Peut-être mes paroles n'auront pas été entièrement perdues, il y a tant à faire en France…

— Quel dommage! répétait Hélène, sincèrement peinée. Personne ne redira comme vous ces vérités-là. Vous les exprimiez avec un tel bon sens, une raison si patiente et si haute…

La nouvelle ne la surprenait qu'à demi. Elle savait bien qu'emportée par son caractère aventureux, son vaste amour de l'humanité, Minna ne pouvait consacrer toute son existence à labourer le même sillon. Elle jetait la bonne semence en passant, elle ne pouvait attendre de la voir lever. Mais Hélène, voyant combien le champ était vaste et la besogne ingrate, regrettait qu'elle ne pût continuer encore. Il fallait dans un pays aussi léger que le nôtre, toujours diverti par des préoccupations nouvelles, une propagande têtue, infatigable. Les courants d'opinion n'y avaient chance de durer que soutenus par un effort constant.

— Bah! reprit Minna, vous êtes un peuple généreux. Il suffisait de donner le branle… Partout le mouvement s'accentue ; on a beau être en retard en France, vous n'échapperez pas à la loi fatale du progrès.

Muette maintenant, la noble femme rêvait à ce développement universel des idées féministes, qui de l'Angleterre et de l'Amérique gagnaient la plupart des États d'Europe, partout où les conditions économiques ont renversé ou rétréci l'antique foyer, chassé la femme hors de la maison à la poursuite hasardeuse du pain. Elle avait foi malgré tout dans l'avenir, se réjouissait à la pensée du bien qu'ici et là il lui restait à faire. Hélène la questionna sur ses projets. Minna comptait à la fin de novembre aller donner une série de conférences en Australie ; comme d'ailleurs on la payait bien, ses pauvres n'y perdraient pas. Hélène une minute l'envia : cette courageuse indépendance, ce beau voyage… Puis elle lui fit promettre de venir passer avant son départ une bonne semaine à la Neuville. En attendant il fallait songer à caser Flénu. Elles se quittaient rue du Croissant.

Maintenant un bref bonjour à Louise Guilbert, rue de Lübeck, avant l'heure de la consultation. Hélène la trouvait déjà dans son cabinet de travail, une pièce claire dont quelques bibelots d'art égayaient la sévérité professionnelle. Louise aussitôt lui parlait en termes attristés de leur amie Gabrielle, à qui la campagne, après un mieux marqué, n'apportait aucun soulagement. La pauvre fille s'en allait doucement, ayant dépensé à la lutte passée tout ce qu'elle avait d'énergie. Et de sa voix nette, le joli médecin la disait condamnée, victime de la concurrence, du travail forcé. Elles écartaient d'un silence ce pénible sujet, sautaient à d'autres propos.

— Et Mlle Bleuet? s'écria Louise. Vous savez que Du Marty s'est rangé. On ne le voit plus chez la dame. Un gros monsieur, père de famille, lui a succédé! Et voilà les mœurs. Où en sont les affaires de votre cousine?

— Ne m'en parlez pas, dit Hélène. Mon grand-père fait tout pour qu'un pardon réciproque intervienne, — une belle réconciliation, apparente sinon réelle, qui couvre leur double faute aux yeux du monde. Toujours le mensonge! La maison est en ruines, on recrépit la façade. Il paraît que c'est plus moral!

Un rire ironique les mettait d'accord.

— Je me sauve. J'ai des tas de commissions, et puis, avant mon train, il faut que j'embrasse Denise…

Vers cinq heures, à l'administration centrale des Chemins de fer Réunis, elle pénétrait dans la loge fastueuse d'un concierge galonné.

— Mme Simonin?

Le gros homme consulta une pancarte, et avec importance :

— Au fond de la cour, escalier B, cinquième étage. Bureau des Comptes de route.

A l'endroit désigné, un garçon de bureau alla chercher Denise qui, à la vue d'Hélène, rougit et sourit. La jeune femme avait encore quelques minutes de service à faire. Arrivée à 10 heures, elle devait fournir sept heures de travail d'affilée. Elle déjeunait chez elle le matin, puis conduisait ses enfants à la pension, munis d'un humble panier à provisions. Elle-même emportait dans un petit sac de quoi goûter ; car il y avait loin de son premier repas au dîner. Elle avait préféré cet arrangement plutôt que de venir dès huit heures et demie, et de prélever, comme plusieurs de ses compagnes, deux heures pour le déjeuner. De la sorte, elle pouvait donner plus longtemps à son ménage. Simonin lui, mangeait à midi au restaurant. Aussi embarrassée de recevoir Hélène dans le couloir devant le garçon de bureau que de la faire entrer dans la salle où elle travaillait avec quinze employées, Denise se décidait pour ce dernier parti, montrait le chemin à son amie. Hélène lui trouva dans sa pauvre robe noire à col et poignets blancs un air de pensionnaire malheureuse, éternellement vouée à de durs pensums.

Elles entraient dans la grande pièce où régnait une odeur chaude. Des têtes curieuses se levèrent au-dessus des registres ; des regards suivirent jalousement Hélène jusqu'au bureau où Denise lui donna sa chaise, elle restant debout.

— Je ne t'empêche pas de travailler?

— Non, non, j'ai fini, répondit Denise à demi voix, en rangeant une liasse de papiers.

Elle expliqua sa besogne : une vérification d'additions perpétuelles, ou bien encore le pointage des feuilles d'expédition et d'arrivée, — occupation machinale qui, à la longue, l'accablait d'une stupeur. Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle allait encore emporter ce soir, chez elle, du travail supplémentaire pour ajouter par ce maigre gain, payé dix sous l'heure, quelque chose au dérisoire traitement qu'elle touchait : 3 francs par jour, à peine 72 francs par mois. Et elle n'avait pu entrer dans ce bagne que sur de puissantes recommandations! Les cadres regorgeaient. Des centaines et des centaines de demandes d'admission continuaient à s'empiler…

Hélène jetait un long regard sur ces femmes pour la plupart de condition médiocre, où la distinction de Denise tranchait : de grosses mères communes, quelques vieilles filles. Une figure fine et douloureuse attira son attention : c'était une jeune fille à diplômes, une de ces innombrables déclassées à qui leur enseignement supérieur n'assure même pas de quoi vivre. Une autre, blonde à l'air pimpant de grisette, était en train de se mettre de la poudre de riz devant une glace de poche. Leur journée à peu près finie, toutes rangeaient lentement leurs affaires, fermaient à clef leurs tiroirs, serraient, dans les cartons qui leur servaient d'armoires, l'une un reste de charcuterie, l'autre deux œufs destinés à son déjeuner du lendemain. On avait mis à la disposition de celles qui désiraient manger au bureau, expliqua Denise, un fourneau à gaz dans le passage des cabinets. Elles allaient à tour de rôle y faire cuire ou réchauffer leur maigre pitance. Denise prit dans un verre deux roses chétives qui y trempaient, don d'une camarade habitant la banlieue. Presque toutes avaient devant elles une fleur, un brin de feuillage qui leur rappelaient le chez soi, le grand air dont elles ne jouissaient que le dimanche. Cinq heures sonnèrent.

— Nous pouvons partir, dit Denise.

Elles se trouvaient dans l'escalier au milieu d'un flot d'employées dont le visage morne s'éclairait à mesure, semblait secouer la fatigue et le poids de la journée. Dans la rue, toutes respiraient joyeusement, redevenaient elles-mêmes. Denise accompagnait Hélène à la gare, dissimulant de son mieux combien cette vie nouvelle lui était dure. Ah! sans les petits… En la quittant, Hélène la sentit plus démontée que jamais, retenant courageusement ses larmes. Et dans le wagon, dans la voiture qui la ramenait de Mantes à la Neuville, elle pensait, le long de la route embaumée de la bonne odeur de la terre, à cette misère en habits décents, à ce servage de tant de femmes de la classe bourgeoise, aussi cruel relativement que le servage des prolétaires. Sur l'usine à paperasses comme sur la filature, la même rigueur administrative pesait, la même loi terrible du pain à gagner, l'écrasement de la tyrannie sociale. Denise, affinée, en souffrait plus qu'une autre ; et renversée contre le dossier du landau, Hélène trouva presque à charge sa vie confortable et facile ; une amertume lui gâta la beauté du soir, le rayonnement tiède de l'heure sur les champs dorés et sur le fleuve où coulaient d'éclatants reflets roses.

Le lendemain, en se mettant à table, Mme Dugast qui avait été passer la matinée à la Chesnaye et qui en était revenue avec un air mystérieux, offrait en silence les hors-d'œuvre à sa fille, avec des yeux si bavards, une telle envie aux lèvres de lâcher son secret, qu'Hélène intriguée demanda :

— Il y a donc du nouveau?

Mme Dugast hocha la tête.

— Devine!

Et ne pouvant contenir plus longtemps son émoi :

— Yvonne se marie.

— Et avec qui? s'écria Hélène à mille lieues de pressentir la vérité.

Mme Dugast, si persuadée qu'elle fût qu'un mariage était toujours un événement heureux, ne put s'empêcher de rougir un peu.

— Comment? tu ne devines pas… Mais le comte Soulier, naturellement.

Hélène eut un silence éloquent.

— Oui, je sais ce que tu vas me dire. La différence d'âge? Mais, ma bonne petite, qu'est-ce que cela, quand le cœur est jeune? Le comte est si bon, il aime tant Yvonne! Et puis un homme d'expérience est souvent un meilleur guide. Il est moins exposé lui-même aux tentations, il n'a plus besoin que du calme, du repos de la famille.

— Pourquoi pas un invalide, alors?

Mme Dugast se récria :

— Tu exagères toujours! Le comte est encore très bien. Je le regardais hier, je n'étais pas prévenue… Eh bien, il est étonnant, je te jure! Je le voyais de dos, il a l'air d'un jeune homme.

— Mais de face?

— Voyons, ma chère, tu le calomnies. Il paraît à peine quarante ans. Tante Portier m'a confié qu'il était question de l'affaire depuis un mois déjà. La seule chose qui retînt un peu le comte, c'étaient ces tristes histoires de Germaine et de Du Marty. Mais aujourd'hui où il faut espérer que tout se dénouera pacifiquement, il n'a pu modérer davantage sa passion. Yvonne, dès le premier jour, l'a considéré comme un excellent parti ; tout était déjà convenu entre eux. Il ne restait plus qu'à faire les premières ouvertures à l'oncle. Rien n'est encore décidé pour la date ; on s'est seulement mis d'accord en principe. Le comte Soulier est tellement riche, tellement généreux, qu'il me paraît impossible, tout à fait impossible, qu'Yvonne ne soit pas très heureuse. Intelligente comme elle est, elle fera de son mari ce qu'elle voudra.

— C'est bien ce qui m'inquiète, dit gravement Hélène, je n'ai pas les mêmes idées que toi sur le mariage, ni sur le caractère d'Yvonne.

Ces mots tombèrent d'un ton si net que l'enthousiasme de sa mère en fut refroidi. Mme Dugast prévit une discussion et préféra se taire, tandis qu'Hélène, une petite moue de dégoût au coin de la bouche, s'ingéniait elle-même à trouver d'autres sujets de conversation.

Trois jours après, les Pierron arrivaient. Mme Dugast seule avait été les chercher à la gare. Hélène, rentrant d'une visite projetée depuis quelque temps aux travaux du puits artésien, — les explications d'Arden l'intéressaient vivement, — survenait à point pour les voir descendre de voiture. Elle les trouva encore vieillis, lui plus desséché que jamais, elle appesantie, les paupières lourdes ; sa vue aussi baissait. La surdité complète de grand'mère Zoé, la rigidité glacée de M. Pierron, semblaient les séparer de plus en plus de la vie, couple momifié où ne subsistait que le mécanisme des habitudes, si étrangers à tout qu'ils ne jouissaient même pas de la campagne. Dès le lendemain, ils reprenaient leurs manies, tous deux confinés dans la maison, redoutant l'humidité des arbres et de l'eau. Les heures s'usaient pour l'une en interminables patiences, pour l'autre en l'annotation d'ouvrages spéciaux, toujours relatifs à l'éternel problème des lois. Cependant M. Pierron poursuivait son espoir, il allait chaque jour à la Chesnaye ; on le voyait en conciliabule avec l'oncle dont la déférence le flattait, en entretiens avec Germaine qu'il sermonnait. S'il n'eût dépendu que de lui, la réconciliation eût été faite demain ; mais il fallait achever d'y amener délicatement Du Marty. Le sportsman, fatigué de la prolongation des pourparlers, de l'insistance de ses conseils, avait fini par consentir à ce que le divorce fût prononcé contre lui. Que lui voulait-on encore? Le comte Soulier, stylé par M. Pierron et Marcel Dugast, stimulé surtout par son propre désir de voir aplanies toutes les difficultés de la famille où il allait entrer, s'était entremis de son mieux. Il s'efforçait de convaincre Du Marty que son intérêt le plus évident (pas de procès ennuyeux, pas de complication d'affaires!) était de reprendre officiellement la vie commune, chacun conservant sa liberté personnelle. Il agirait en galant homme, assurerait son repos, sa situation. Et lui, Soulier, lui demandait cela comme un service personnel ; sa reconnaissance serait toujours aux ordres de son beau-frère… Habilement, il flattait la marotte de Du Marty, parlait courses, laissait entrevoir la fondation d'une grande écurie. Et, de guerre lasse, le sportsman, sans avoir dit encore le oui formel, laissait espérer une solution favorable où les commodités de chacun trouveraient leur compte.

Septembre était venu, avec son air plus vif, son ciel plus pâle, l'insensible décoloration des verdures. Les Pierron étaient là depuis une quinzaine, lorsqu'un après-midi le facteur apportait une lettre dont Hélène reconnut l'écriture, aperçue déjà sur un album d'Yvonne. Les superbes armoiries du comte Soulier cachetaient l'enveloppe. Elle la remettait elle-même à son grand-père. M. Pierron ne put dissimuler sa satisfaction. C'était la bonne nouvelle.

— Soulier annonce qu'il viendra dîner samedi à la Chesnaye, avec le réfractaire. Allons vite au château ; il faut prévenir ton oncle.

— Et Germaine! fit Hélène avec une nuance d'irrespect.

— C'est une idée, petite. Tu n'as qu'à m'accompagner. Tu sauras, mieux que moi, la préparer à ce grand bonheur qu'elle ne mérite pas.

— Vous êtes trop bon, continuait-elle.

Mais sa répugnance à tremper le moins du monde dans une négociation pareille cédait à la curiosité de savoir ce que sa cousine pouvait penser au juste. Elle suivit M. Pierron, ravi de l'heureux succès de sa diplomatie. Il avait conscience d'appliquer une fois de plus les infaillibles règles de la Morale mondaine. Qu'une telle conclusion fût tout bonnement l'adultère légalisé, l'idée ne lui en venait même pas une minute. Il s'en tenait à la convention des apparences, satisfait, avec le monde dans lequel il vivait, du mensonge de cet accord tacite, mille fois plus immoral pourtant qu'une franche rupture.

Mais Yvonne et Germaine étaient parties en yole. Ils ne trouvèrent que Pierre Arden qui conférait avec M. Dugast. L'ingénieur se levait justement, et comme Hélène, peu soucieuse d'assister à l'entretien de son grand-père et de son oncle, manifestait l'intention d'aller à la rencontre de ses cousines, au bord de l'eau, Arden, qui rejoignait le bac, fit route un instant avec elle. Ils longeaient les grandes pelouses, atteignaient la terrasse aux tilleuls. On apercevait de là la fuite du fleuve vers la Roche-Guyon, une ou deux petites îles dont le rideau d'arbres cachait en partie Moranges, et plus loin, dans la lumière claire, l'oasis verte d'Hautneuil, au pied de la falaise.

Leurs paroles bientôt tombèrent ; un silence qui ne leur causait pas de gêne, au lieu d'éloigner leurs pensées, les rapprochait.

Arden, au bout d'une minute, reprit :

— J'ai reçu hier des nouvelles de votre frère. Il va bien. L'usine est à moitié construite : elle fonctionnera bientôt.

Il parla de ses plans, du pays où vivait André. Il en connaissait les ressources, les beautés. Son sens pratique n'excluait pas un vif sentiment de la nature, qui perçait sous les mots simples de l'homme d'action. Il ne disait que des choses indifférentes, mais une sympathie s'en dégageait. Hélène, avec l'intérêt d'un camarade, le questionna sur son œuvre de là-bas, ce chemin de fer dont il parlait avec tant d'enthousiasme, à Brighton. Alors il trouva des phrases vivantes, où, sous une modestie vraie, éclataient l'amour du péril vaincu, la beauté de l'effort. Hélène avait appris par d'autres que cette entreprise lointaine égalait, surpassait les travaux d'art les plus étonnants, la percée du Gothard même et du Simplon. Arden dépeignit, à traits précis qui entraient dans le souvenir, la pittoresque horreur de cette gorge de Darial, les Portes Sarmates des Anciens. Il avait vécu là pendant des années, tantôt cramponné au roc, à une altitude vertigineuse, sans autre jour qu'une étroite bande de ciel, tantôt plongé dans la nuit de tunnels sans fin. Une part de sa vie s'était écoulée ainsi. Maintenant il rêvait d'une expédition nouvelle. Il construirait l'année prochaine un viaduc dans les Cévennes. Et puis il eût voulu se remettre en route, prétendant qu'on respirait mieux dans une solitude inexplorée. Il avait cet orgueil légitime du pionnier obscur qui croit son œuvre utile, se voue entier à la cause sainte du Progrès. Madagascar le tentait.

Soudain, sentant l'attention d'Hélène suspendue à ses paroles, il s'arrêta. La flamme de ses yeux s'éteignit, et gauche, il s'en voulut, étonné — lui qui se livrait si peu — de sa loquacité subite. Heureusement, derrière l'île, la yole apparaissait, lancée en flèche ; Yvonne à l'arrière les reconnut. Germaine poussa son Eho! joyeux. Hélène agita son ombrelle, descendit en silence avec Arden jusqu'à la berge. Là, comme le bac chargé d'une voiture de foin allait démarrer, il la quitta si brusquement qu'elle en fut presque décontenancée…

« Curieuse nature, se dit-elle, si sauvage, et pourtant d'une si jeune, d'une si belle sincérité! » Le bac s'éloignait avec lenteur, sans que ni l'un ni l'autre, pensifs, songeassent à se faire signe, à se regarder seulement. Mais un bruissement d'herbes couchées se fit entendre, la yole abordait.

— Eh bien, cria Yvonne, quoi de neuf?

— Grand-père a reçu une lettre du comte, dit Hélène. C'est toi qu'elle concerne Germaine.

La jeune femme, toute rose de mouvement, devint blanche.

— Mon mari consent?

Et sur ses yeux triomphants, passa, dans un éclair de mépris, toute sa rancune vengée. Yvonne lui sautait au cou, esquissait un pas de danse :

— Ah! ma chérie, comme nous allons être heureuses!

III

Toutes les hautes portes-fenêtres du rez-de-chaussée ouvertes sur la rayonnante après-midi d'octobre, la Chesnaye, de la terrasse et des pelouses en grande toilette aux salons emplis de fleurs, n'était qu'agitation joyeuse, va-et-vient de robes claires, rumeurs et dispersion d'invités. On était depuis une demi-heure revenu de l'église où avaient été célébrées les noces pompeuses du comte et de la comtesse Soulier. L'évêque de Mantes officiait, des chanteurs et des musiciens de l'Opéra et de l'Opéra-Comique avaient fait retentir l'humble vaisseau rustique du tonnerre des orgues et de l'allégresse des voix. On avait également apprécié la fine allocution de Monseigneur, son allusion discrète aux mérites des deux familles, aux avantages sociaux de cette heureuse union.

Près de trois cents personnes, — noblesse des environs, personnel administratif du département, officiers de Paris et de Rouen égayant l'assemblée de l'éclat de leurs uniformes, — toutes les relations industrielles et mondaines des Dugast étaient répandues dans les vastes pièces du rez-de-chaussée et les jardins. Le lunch était servi sur la terrasse où s'allongeait une table immense abritée d'un velum. Félicitations et vœux s'empressaient autour des jeunes mariés et de Marcel Dugast.

Aussitôt le rapprochement opéré entre Germaine et Du Marty, le comte Soulier n'avait eu cesse que la date de son mariage fût arrêtée, et dans les préparatifs fiévreux, trousseau, ameublements, le 15 octobre était arrivé vite. Journée splendide où s'accomplissait, sous les yeux bienveillants de l'élite convoquée, cette double fête de famille, l'union d'Yvonne et du comte, la réunion de Germaine et de Du Marty.

Svelte dans sa redingote grise, l'heureux sexagénaire justifiait la bonne opinion de Mme Dugast. Les favoris noirs et le teint frais, il recevait avec fatuité les compliments, et tout guilleret il n'avait d'yeux que pour Yvonne qui, très élégante dans sa robe de mariée, point d'Alençon sur moire blanche, s'efforçait de s'arroger un maintien digne que démentaient ses yeux brillants, sa bouche rieuse, ses cheveux fous sous le piquet de fleurs d'oranger.

Gourmé d'autre part sur un haut col luisant, Du Marty arborait un visage affable et correct. Ses moustaches de chat, son monocle provocant semblaient vouloir tenir toute allusion à distance. Il mangeait avec appétit d'un aspic de foie gras, en homme qui se sait le maître, résolu à tirer tout le parti possible de la situation. Germaine cependant, délicieuse dans un corsage rose, minaudait et caquetait avec une insouciance et une sérénité parfaites. Leur froideur des premiers jours s'était fondue en une politesse charmante, bornée à quelques paroles ; ils n'avaient désormais de commun que le nom, échangeaient à peine à table quelques idées banales, vivaient chacun de leur côté. On eût dit à les voir que rien ne se fût passé. Leur entente paraissait au beau fixe.

Le mensonge mondain, épanoui autour des deux couples, apportait au premier, en révérences, en poignées de main, en protestations de dévouement et d'amitié, l'encens frelaté qui est l'accompagnement habituel de tout mariage riche. Une discrétion souriante, une plate approbation s'inclinaient devant le second, avec cette complaisance qui, le dos tourné, crève en sarcasmes et en fiel.

La tante Portier, dont la dignité était incomparable, faisait les honneurs, vêtue d'une magnifique robe de brocard violet. Un coiffeur venu de Paris pour onduler les cheveux d'Yvonne avait échafaudé avec art le chignon majestueux de la vieille dame. Elle promenait d'un groupe à l'autre son visage béat, fleuri d'une onction satisfaite. Une telle journée était l'apothéose de ses désirs, le couronnement de la belle éducation qu'elle avait, avec tant de patience et de peine, inculquée à ses deux nièces. Et songeant avec une orgueilleuse modestie à l'heureux avenir ouvert devant Yvonne, rouvert devant Germaine, elle envisageait avec un réel soulagement la perspective de se reposer enfin sur ses lauriers. Ses fonctions de chaperon prenaient fin brillamment. Elle conservait pourtant un ressentiment féroce, dissimulé sous la plus sereine amabilité, à l'endroit de Du Marty dont l'urbanité nouvelle ne parviendrait jamais à lui faire oublier ses grossièretés passées.

Quant à l'oncle, il portait beau, trouvant moyen de distribuer à chacun sa part d'attentions et de remerciements, tour à tour déférent, familier, protecteur, galant. Il allait d'une vieille dame au préfet, du préfet à l'évêque, de l'évêque au colonel de chasseurs. Lui aussi voyait dans ce grand jour la récompense de ses efforts, la sanction de son succès. Il jouissait du solide établissement de ses filles, enveloppait d'un égal sentiment d'affable supériorité l'amour sénile de Soulier et la capitulation de Du Marty. Un des premiers industriels de la province, conseiller général depuis huit jours, fort de sa valeur sociale et de sa philanthropie, il voyait dans ces événements la glorification de ses principes. Jamais les mots d'Autorité, de Morale, de Progrès n'avaient sonné dans sa bouche avec une ampleur plus convaincue. Tout était bien, tout était beau.

— Eh bien? petite mère, dit Hélène à Mme Dugast qui, penchée contre la balustrade de la terrasse, regardait les pelouses en pente où se mêlaient les ombrelles vives, les épaulettes d'argent et d'or, la tache rouge des garances… Tu n'es pas trop fatiguée?

Mme Dugast affirma que non. Mais son air las la démentait. Au milieu de ce tumulte et de cette fête, elle se sentait triste, déplacée. Elle songeait aux absents, son mari, son fils… Hélène la comprit, l'embrassa gentiment. Elle aussi avait le cœur serré, jugeant dans son honnêteté que telle n'était pas la véritable vie, révoltée au fond d'elle-même par cette tolérance et cette hypocrisie.

D'un regard circulaire elle embrassa le spectacle. Assise à l'un des bouts de la table, grand'mère Zoé cueillait d'un geste gourmand des cerises au sucre dans leur corolle de papier plissé. Elle les dégustait avec une volupté lente, comme si toutes les joies du monde eussent été concentrées là. Grand-père Pierron causait avec un président de tribunal. Il laissait tomber, sur le front chauve de son interlocuteur, ses paroles une à une, confit dans son sacerdoce de juriste qu'auréolaient encore le souvenir et l'autorité du grand Onésime Pierron.

Plus loin, le beau Dormoy, toujours aussi à l'aise, — il l'avait saluée avant l'église avec une assurance tranquille, une courtoisie dont elle avait cette fois perçu l'absolue indifférence, — faisait des grâces auprès de la richissime Rose Ythier, une cousine des Bourrel. A demi-bossue malgré l'adresse du couturier, la laide jeune personne avait beau sourire, elle ne parvenait pas à le regarder en même temps des deux yeux, étant bigle. Mais quel parti magnifique!

Des voix au-dessous d'elle lui firent tourner la tête. Les lieutenants Ythier-Bourrel et de Céry passaient sans la voir le long de la terrasse. Avec cet air goguenard des gens qui ne se croient pas observés, ils exerçaient, l'un sa rosserie désœuvrée, l'autre sa rancune amère de prétendant évincé!

— Oui, mon cher, disait de Céry. Ce matin, en arrivant, la vieille marquise de Traverset à qui on présentait le bel époux s'est écriée, trompée par l'âge, — tu sais si elle est distraite!… « Comme votre fils doit être heureux… Une si jolie femme! » Elle l'avait pris pour le beau-père.

Hélène blessée, moins encore du ton que de la justesse de la remarque, s'éloigna. Pas une figure qui ne lui fût antipathique. Elle cherchait en vain des yeux francs, un visage cordial, elle ne savait qui. Un groupe qu'elle croisa se tut maladroitement à son passage… Un écho sans doute des insinuations de Vernières?… Bah! elle ne s'en troublait guère… La maussaderie de Schmet, aperçu soudain contre un des grands vases de marbre, la divertit. Il tortillait d'un air détaché sa barbe frisottante, dardait à la dérobée sur Yvonne un regard rageur et sournois. L'expression de convoitise et de ruse en était telle qu'Hélène y lut clairement le vil espoir d'une revanche, l'attente de l'occasion propice. Et tel quel, avec son nez crochu, ses yeux de proie, il était vraiment bien laid à voir.

Son dégoût s'accentua ; elle contemplait Simonin, en tête-à-tête amical avec Du Marty. Un air d'admirable loyauté illuminait les traits animés du cousin. Sans doute il offrait au sportsman de s'entremettre pour un achat délicat, quelque pouliche à grandes espérances… car ses capacités, son savoir-faire touchaient à tout. Du Marty, séduit, l'écoutait avec un sourire. Mais l'oncle l'appelait d'un signe pour le présenter à un vieux sénateur congestionné… « Nous en recauserons, » sembla-t-il dire avec un geste bon enfant… S'il avait su! pensa Hélène. Mais au front imperturbable, aux courbettes empressées de Simonin, comment deviner que le même homme, quelques mois plus tôt, l'avait traîtreusement vendu pour un billet de banque?

Maintenant, abandonné à lui-même, l'aimable écumeur sifflait une coupe de champagne, et constatant une fois de plus que la marque était bonne, il s'en faisait reverser négligemment par un maître d'hôtel. Ne sachant jamais quel dîner il ferait le soir, il avait la sage habitude, chaque fois que la bonne aubaine d'un lunch semblable se présentait, d'y faire largement honneur. Et devant la façon recueillie dont il humait la mousse légère, Hélène invinciblement pensa à la maigre tartine de pain rassis que Denise avait emportée dans son sac. Elle la revit, à cette minute où Simonin paradait et se rassasiait, courbée sur les pages d'un registre, épluchant les colonnes noires de chiffres, s'usant à la peine, perdant chaque jour un peu plus de grâce et de fraîcheur, tout cela pour que son mari trouvât en rentrant la nappe claire et le couvert mis.

Alors, dans cette cohue où sous le masque des compliments et des fadaises se pressaient, se cachaient tant de passions en jeu, où elle ne distinguait que des visages tendus par la cupidité, l'ambition, l'envie, tout le bas élan de la nature humaine, Hélène étouffa. Elle respirait un air vicié ; elle ne put supporter davantage à ce moment cette atmosphère spéciale de fausseté, d'entente complice que développent invariablement le coudoiement et le choc des égoïsmes, lorsqu'ils sont aux prises dans la mêlée sociale.

A l'exception de sa mère, pas un de ces êtres sur qui elle eût pu se reposer ; pas un à qui confier ce qu'elle éprouvait. Le sentiment d'une solitude affreuse lui serra le cœur. Elle descendit dans les jardins, traversa le sous-bois de sapins et de chênes. Les volets clos du pavillon inhabité la frappèrent comme une ironie ; Germaine avait repris au château sa chambre de jeune fille, on avait aménagé pour Du Marty un des appartements d'amis. Sa détresse intime était si grande qu'elle avait une envie absurde de pleurer, une de ces envies irrésistibles que souvent rien de précis ne motive. La vue d'Arden au détour d'une allée lui fut un soulagement. Il lui sembla qu'elle retrouvait celui qu'elle avait en vain cherché parmi tant de visages hostiles ou indifférents. Elle eut plaisir à contempler ses yeux francs, son air cordial ; car depuis quelques jours la sauvagerie d'Arden s'apprivoisait. Près d'elle, il se laissait aller à présent à causer en camarade, très réservé d'ailleurs sur sa vie intime, mais plus expansif à mesure sur ses projets, ses goûts, ses ambitions. Sans doute il ressentait la même bonne surprise, il s'avança d'un air de confiance joyeuse.

— Où étiez-vous donc? demanda Hélène. On ne vous a pas vu depuis ce matin.

Il s'excusa sur une migraine prise à l'église. La chaleur, les parfums… Il avait toujours eu horreur de ces fêtes-là. Il n'aimait pas le monde.

— Je comprends ça, dit Hélène.

— Je me suis défilé après les compliments d'usage. Votre cousine était charmante pourtant, dans sa robe blanche…

Sceptique, elle sourit :

— Vous êtes comme ce vieux général italien qui répondait aux reproches de ses amis : « De quoi vous plaignez-vous? Je vous ai bien dit la vérité, si je ne vous ai pas dit toute la vérité. »

Arden rougit. Il dut avouer qu'il trouvait Mme Yvonne trop jeune.

— Une façon délicate d'insinuer que son mari est trop vieux? reprit Hélène.

Arden la regarda bien en face.

— Franchement, vous qui connaissez votre cousine, comment expliquez-vous un mariage pareil? Elle est riche, elle est jolie. Qui la forçait de prendre un tel Céladon?

Elle réfléchit un instant, ne put trouver d'autre raison qu'une idée préconçue chez Yvonne de n'épouser qu'un homme assez âgé pour être sûre d'en rester aimée, assez docile pour le soumettre à toutes ses fantaisies. Craignant de trouver un maître, elle s'était assurée d'un esclave. Calcul bien peu digne d'une jeune fille, mais calcul trop fréquent aujourd'hui où le mariage n'est le plus souvent qu'une affaire… Elle secoua la tête, avouant de la sorte que si elle pouvait à la rigueur trouver une explication, elle ne pouvait pas trouver d'excuse. Arden par délicatesse n'insistait pas ; mais elle vit bien qu'il la comprenait ; ils firent quelques pas en silence, leurs pensées se pénétraient. Hélène devina qu'il interprétait comme elle et l'union disproportionnée d'Yvonne et ce qu'il y avait de honteux dans la réconciliation officielle de Germaine, ainsi que dans la souriante acceptation de tous.

Ils arrivaient sans s'en être aperçus à la terrasse de la berge où des employés de Ruggieri dressaient les différentes pièces du feu d'artifice. Les squelettes géométriques découpaient leurs lignes hérissées de fusées, sur le ciel clair. Le dessin du bouquet figurait une locomotive à roues de soleils tournants, symbolisant sans doute le progrès ; de la cheminée devait jaillir une gerbe de flammes, où dans une apothéose de feux de bengale on lirait, en lettres éblouissantes : « Vive la mariée! »

De Moranges le peuple de l'usine prendrait ainsi sa part des réjouissances, s'émerveillerait à la féerie multicolore. Marcel Dugast avait d'ailleurs voulu que la fête fût partagée par une partie de son personnel. Un banquet de quatre-vingts couverts devait réunir à six heures dans la cour du château les contremaîtres et les plus vieux et les meilleurs parmi les ouvriers et les ouvrières. Des gratifications avaient été distribuées à tous les autres, et, de même que pour le mariage de Germaine, une forte somme versée à la caisse des secours. Il estimait que de pareils exemples étaient salutaires, servaient les intérêts de la Morale publique autant que les siens propres.

Comme Hélène et Arden allaient regagner les pelouses, ils virent entrer, par la grande grille dorée du bord de l'eau, le docteur Hulin. Il sautait de son cabriolet, jetait les guides au petit paysan qui lui servait de groom, et d'un pas leste il se hâtait vers le château, en homme pressé de rattraper le temps perdu.

— D'où venez-vous si tard, mon bon docteur? jeta Hélène, au moment où ils se rejoignaient.

Il expliqua qu'on était venu l'appeler avant la fin de la messe, deux ivrognes d'Hautneuil s'étant grièvement blessés à coups de bouteille. Il avait dû panser à l'un une balafre horrible du front, à l'autre une coupure béante au poignet. Il mourait de faim… « Quels sauvages!… » Chemin faisant, il raconta aux jeunes gens que la noce ne se limitait pas à la Neuville, vidait Moranges au profit d'Hautneuil. Tous les cabarets étaient pleins, les rues bondées de filles et de pochards, on eût dit la fête du pays… Il s'excusait, pressait le pas vers le lunch.

Hélène seule, — Arden retrouvant un ami venait de la quitter, — songeait à cet envers sinistre de la comédie qui depuis le matin se jouait sous ses yeux, au noir, au lamentable drame de toutes ces misères ruées au vice… Les charités officielles auraient beau faire ; ni les banquets, ni les dons d'argent, célébrés ensuite à grand orchestre par les journaux, n'allégeraient en rien les incurables souffrances de tant d'êtres voués à l'asservissement et à la déchéance. Dans l'alcool, dans les pires dégradations continuaient à se corrompre tant de forces qui auraient pu, qui auraient dû être mieux employées. Part faite des tares héréditaires, restaient-ils entièrement coupables, ces malheureux harcelés par leur vie si bornée et si dure, leur âpre soif d'oubli? Est-ce qu'une telle question resterait toujours insoluble?

Le départ du nouveau ménage pour l'Italie, — Florence, Rome, Naples, — celui de Du Marty pour Spa, — ils avaient jugé de bon goût ce petit déplacement, — n'étaient pas faits pour y remédier sensiblement.

IV

Mrs Edith Hopkins, White-House, Kirby, Devonshire.

Samedi, 29 octobre.

« Chère tante,

« Votre lettre reçue ce matin m'a fait du bien. J'étais triste, ayant appris hier, par un mot de Louise Guilbert, la mort de la pauvre Gabrielle Duval en même temps que son enterrement. Le faire-part a couru après moi. Vous vous rappelez comme elle toussait le jour où nous avons été chez Denise avec Willy. Elle ne s'était jamais bien rétablie. Une phtisie galopante vient de l'emporter. Elle vous avait plu, n'est-ce pas? Je suis sûre que sa perte ne vous laissera pas indifférente. Elle était si modeste et si simple qu'il fallait la connaître pour l'apprécier. Et courageuse avec cela, ne se plaignant jamais de rien!… Oui, c'est une belle et bonne petite âme qui s'en va. Aussi vos excellentes nouvelles, le plaisir de vous savoir tous heureux, bien portants, m'ont rendu un peu de joie. Comme White-House doit être paisible avec ses grandes prairies vaporeuses, sous les hêtres pourpres. Ici, c'est toujours la même tiédeur depuis lundi, ces journées qui sont éclatantes et rousses comme de beaux fruits près de leur chute. Le dernier rayonnement de l'automne… J'en suis comme étourdie, un peu lasse.

« La Neuville est au calme plat, ce calme qui suit les grandes agitations. Tout le monde est encore fatigué de la fête, la Chesnaye est devenue presque aussi silencieuse que le Vert-Logis. L'oncle à l'usine, notre ami Arden à ses travaux, le château paraît vide. On a de courtes lettres d'Italie, les tourtereaux ont en huit jours visité Gênes, Lucques, Pise, Sienne et Florence ; ils partaient pour Rome. De ce train, ils seront vite de retour. Faire un pareil voyage à la vapeur, c'est bien d'Yvonne! Autant lire un Bædeker au coin du feu. De Spa, toujours rien. Je pense que c'est le cas d'appliquer le proverbe : les gens heureux n'ont pas d'histoire. Que dites-vous d'un attelage qui s'impose le même joug pour tirer ensuite chacun de son côté? Moi, ça me passe. Vous le voyez, rien de saillant. Les heures se suivent et se ressemblent!

« Nous vivons beaucoup au jardin. Maman, depuis trois jours, surveille la cueillette de ses raisins. Nous avons vendangé le petit clos que mon père aimait tant, au-dessus de la route. Vous savez quelle jolie vue on a de cet endroit, la plaine basse jusqu'à Bonnières, la boucle du fleuve… Tout le monde fait sa récolte, il y aura beaucoup de vin aigrelet. Comme nous rentrions, nous avons vu passer Flénu, l'air content sous sa casquette neuve. Vous ai-je dit que j'avais réussi à le faire nommer garde-champêtre? L'oncle, satisfait de paraître protéger encore un de ses anciens ouvriers, m'a aidée gentiment… Le brave homme avait tout à fait bonne mine, je vous jure, malgré sa manche repliée sur la poitrine. Ça lui donne, avec sa plaque, un air militaire qui convient à ses fonctions. Nous avons fait quelques pas ensemble, il ne trouvait pas de mots pour me remercier ; sa mère et monsieur mon filleul habitent à présent la Neuville avec lui ; une petite maison proprette… Voilà leur vie arrangée, maintenant que Marthe n'est plus là pour en jouir.

« De temps à autre, je vais aussi visiter les travaux du puits. Je suis devenue d'une force étonnante sur la nature et la perméabilité des terrains : silex, gault et sables verts! La nappe aquifère, le niveau hydrostatique n'ont plus de secrets pour moi. Sérieusement, les conversations d'Arden m'intéressent. Voilà un homme qui ne craint pas le ridicule, bien parisien, de se passionner pour son métier. Il aime vraiment la science, mais sans sécheresse et sans morgue. C'est un esprit sérieux et simple, avec lequel on a toujours à apprendre. Je sais d'ailleurs sur lui un détail qui l'honore. Comment se fait-il que vous ne m'en ayez jamais rien dit? C'est Minna qui m'a raconté la chose, et par ce temps de veulerie générale et de Struggle for life, je la trouve belle. Il paraît que pendant de longues années il a consacré tous ses gains à la liquidation d'une ancienne faillite qui avait atteint un frère de sa mère. Rien ne l'y forçait en somme, qu'une haute idée de l'honneur de famille. C'est aussi par Minna que j'ai su son âge, 35 ans. On ne les lui donnerait jamais.

« Quoi d'autre. Rien, si ce n'est avant-hier, une visite inattendue… J'étais en train de donner à manger à mes poules de Houdan, — me voilà une vraie fermière depuis mon séjour à Rosay, où entre parenthèses les vendanges sont déplorables, — lorsque le jardinier accourt effaré… Deux dames me demandaient… Il m'annonce cela d'un drôle d'air, que je me suis expliqué en apercevant Mme Morchesne et miss Pelboom, attendant près de leurs bicyclettes. Elles étaient à peindre. Miss Pelboom blanche de poussière, sèche comme un petit coq plumé ; la Présidente rouge et suante, éclatant dans son boléro court et sa culotte de zouave, avec des mollets de lutteur et des bottines jaunes. Un quart d'heure après est arrivé M. Morchesne, complètement fourbu. Nous les avons gardés à dîner ; je vous jure que j'ai trouvé le temps long. Les gens, à la campagne, se montrent souvent tout autres qu'on ne les voit à travers les brèves apparitions de Paris. Miss Pelboom, elle, n'a qu'une corde. Mais Mme Morchesne, en qui on salue d'habitude la féministe d'avant-garde, s'est tout bonnement révélée comme une grosse bourgeoise, entêtée dans ses habitudes de confort, de tyrannie et d'égoïsme. Il n'y a pas de pire conservatrice. N'a-t-elle pas passé deux heures à geindre et à maudire, à propos de ses malheureuses bonnes dont elle change tous les huit jours… « La race des vrais domestiques se perd!… » Elle ne leur demande pas autre chose que de se lever à cinq heures, de se coucher à onze, laver, repasser, cuisiner, nettoyer, frotter, coudre — le tout pour vingt-cinq francs par mois!… « Et la poussière, Madame, je suis forcée chaque jour, de me mettre à quatre pattes pour regarder sous les lits… » Voyez un peu cette amie des femmes! Et à part moi, je pensais au nombre de ses pareilles, aux exigences féroces qui pèsent sur l'incroyable quantité de ces pauvres filles, réduites au plus astreignant des servages, à une sujétion de toutes les minutes. Personne hélas ne songe aux isolées, à toutes celles qui peinent quinze et seize heures par jour, domestiques, filles de magasin, ouvrières en atelier, à la foule des labeurs individuels et des souffrances anonymes.

« Enfin ils sont partis, malgré notre offre d'hospitalité que M. Morchesne, je crois, eût été bien aise d'accepter, car il dormait debout. Mais sa terrible moitié avait des rendez-vous le lendemain matin. Il a fallu se mettre en route dans la nuit. Nous avons été forcées de leur donner des lanternes vénitiennes, retrouvées au grenier, et c'était comique comme tout, le départ dansant de ces trois petites lueurs.

« Voilà, chère tante, nos grands et petits événements. Maman envoie à ses neveux et à miss Bertha son plus tendre souvenir. Vous savez avec quelle ferveur j'unis Georges et vous dans la même pensée d'affection. Écrivez vite.

« Votre Hélène. »

Ce matin là, un des premiers jours de novembre, — il avait gelé blanc, et le ciel d'une pureté froide annonçait une de ces belles journées illuminées, où l'hiver déjà frissonne dans le tournoiement des dernières feuilles et la pâleur de l'air, — Hélène et Mme Dugast prenaient l'allée des fusains, gagnaient la Chesnaye ; tante Portier devait avoir reçu des nouvelles des voyageurs. Un matin pareil à tant d'autres, avec sa brume légère sur le fleuve, ses feuillages de rouille et d'or tremblant au bout des branchettes noires. Hélène pourtant devait s'en souvenir toute sa vie.

Elles causaient toutes trois sur la terrasse, essayant de se réchauffer au soleil, lorsqu'elles virent, accourant du côté de la berge, Pierre Arden se diriger vers elles.

— M. Dugast est-il là?

Il avait l'air joyeux d'un homme qui vient de remporter un succès. Non. M. Dugast était justement parti pour Paris à la première heure ; il ne rentrerait pas avant ce soir.

— Ah! fit l'ingénieur déçu.

— Vous aviez à lui parler? s'enquit Mme Portier avec une importance aimable.

— Oui, reprit Arden. Une bonne nouvelle. Le trou de sonde vient d'aboutir. Nous avons un débit magnifique. Il n'y a plus qu'à régler la hauteur de la colonne de tubes. Moranges sera dorénavant pourvu d'une eau excellente.

Mme Dugast et la tante manifestaient un intérêt poli. Au fond, elles ne se souciaient guère de cette entreprise dont l'exécution savante leur demeurait étrangère et dont le but ne les touchait pas directement. Mme Portier affirma que M. Dugast serait ravi d'apprendre cet heureux événement à son retour ; mais elle eut un haut-le-corps frileux. Si l'on rentrait au salon, où un bon feu flambait déjà? Mme Dugast emboîtait le pas après l'invite muette d'un clin d'œil vers Hélène. Elle n'aimait pas à laisser sa fille seule avec M. Arden ; car, chose curieuse, bien qu'elle n'eût rien à lui reprocher de précis, elle avait autant de répugnance à voir Hélène amicale avec lui, qu'elle avait eu d'empressement lorsqu'il s'agissait de Vernières ou de Dormoy. Peut-être une obscure jalousie que, n'osant s'avouer à elle-même, elle mettait sur le compte de la brusquerie et le manque d'attentions de l'ingénieur. Elle était extrêmement sensible aux petits égards, et comme beaucoup de mères, évaluait le mérite d'un gendre moins à l'impression qu'il pouvait produire sur sa fille que sur elle-même.

Hélène était toute au plaisir qu'éprouvait Arden, elle partageait l'orgueil de la réussite comme elle avait partagé l'émoi de la recherche. Ils marchaient de long en large sans voir le vaste découvert en pente des pelouses, où les corbeilles de chrysanthèmes plaquaient leurs taches d'orange, de neige et de mauve, la barre fauve des tilleuls au loin, surplombant la berge. Ils respiraient avec allégresse l'âpre pureté du jour.

Comment en vinrent-ils à parler de choses que rien ne motivait, à leur façon de comprendre certains actes de la vie et les devoirs qu'elle entraîne? Ni l'un ni l'autre, en y réfléchissant le lendemain, n'eût pu le dire. Ils obéissaient sans doute au lent et mystérieux travail qui depuis des mois, — leur première conversation à Brighton? — avait peu à peu transformé leurs âmes, et, de contact en contact, autant par l'attrait des contrastes que par la découverte des ressemblances, avait rapproché, harmonisé leurs caractères. Eux-mêmes, au fur et à mesure, s'étonnaient d'entendre à travers leurs paroles, un accent nouveau qui en élargissait la portée, leur donnait un sens immédiat plus intime et plus profond. Ils ne s'entretenaient pourtant pas d'eux-mêmes, évitaient jalousement tout ce qui eût pu avoir l'air d'une personnalité. Leur causerie se bornait à une discussion d'idées où tour à tour défilèrent les problèmes si simples, si compliqués qui agitent l'existence humaine.

Arden reconnaissait comme elle que la femme est, au même titre que l'homme, un être conscient et libre. Parallèlement à lui elle avait le droit et le devoir de se développer, d'affirmer chaque jour davantage ce qui était sa vertu propre : ses facultés spéciales de pensée et d'action. Ni inférieure, ni supérieure à son éternel compagnon, ni son image servile. Mais un organisme aussi complet, une âme égale, tous deux formant l'être par excellence. Il faisait la part du long asservissement auquel des créatures comme Yvonne et Germaine, par exemple, étaient redevables de leur coquetterie et de leur frivolité. Si trop souvent l'on jugeait encore avec raison la femme inapte à la mission dont cependant elle était digne, c'est que, par une contradiction et une injustice criantes, on lui reprochait des défauts nés de son esclavage même et soigneusement entretenus par ses maîtres depuis des siècles.

Il appelait de tous ses vœux le moment où des lois plus équitables répartiraient aux uns et aux autres la possibilité de vivre, le libre exercice des vocations. Il était inique que certaines carrières restassent fermées aux femmes. C'était un principe sacré que chacun pût, selon ses aptitudes et son mérite, se faire place. Les hommes n'avaient pas à redouter d'ailleurs l'envahissement ; une élimination naturelle s'opérerait toujours. En attendant, que chaque fleur pût éclore!

Hélène l'écoutait ardemment. Tout cela, c'était ses longues rêveries prenant corps, le plus secret et le meilleur d'elle-même vivifié. D'un geste, elle désigna en face d'eux, de l'autre côté de la Seine, une fumée qui se dissipait, grise, au-dessus des hautes cheminées de la filature. Elle dit son crève-cœur constant, sa tristesse à la pensée des infortunes ouvrières. Elle ne voyait que Moranges, elle évoquait des centaines d'usines où le travail était plus pénible, moins rétribué encore. La France était couverte de ces agglomérations de misères. Là encore Arden, plus touché qu'il ne le laissait voir, trouva des mots consolants. Pour la première fois son cœur apparut sous la rude écorce ; sa voix réchauffait Hélène, il avait vu de près toutes ces souffrances, pis encore : l'horreur des grèves. Le temps seul soulagerait le mal ; la formation de syndicats professionnels, l'union, le groupement des ouvriers et des ouvrières, pourraient à la longue améliorer leur sort et les conditions de leur travail. Aux femmes des autres classes, aux privilégiées de l'intelligence et de l'argent de s'employer pour leurs sœurs qui peinent et qui souffrent. De l'accord de tous dépendait en partie la réforme des lois.

Ils passaient à la condition de la femme dans le mariage. L'habituelle subordination y tournait à l'esclavage le plus absolu. A demi libre la veille, elle devenait du jour au lendemain une véritable serve, elle jurait obéissance, elle abdiquait son nom, sa nationalité. Interdiction de gagner, d'économiser pour elle ; interdiction d'acheter, de vendre, d'ester, de donner, de recevoir! Pas un acte de sa vie civile qui n'exigeât l'autorisation du chef. Riche, à moins qu'un contrat spécial ne préservât ses biens, tout tombait à ce pouvoir discrétionnaire.

Arden, à ce propos, rappela la belle lettre de Stuart Mill sur l'Assujettissement des Femmes, le désintéressement avec lequel le philosophe anglais repousse la communauté de biens, si naturelle quand les sentiments sont d'accord, révoltante autrement. Quoi de plus légitime que chacun des époux conservât l'administration de ses biens propres?

— Je n'ai aucun goût, reprit-il, citant de mémoire, pour la doctrine « en vertu de laquelle ce qui est à toi est à moi, sans que ce qui est à toi soit à moi. Je ne voudrais d'un traité semblable avec personne, dût-il se faire à mon profit. »

Il ajouta d'un ton bourru :

— Cette vilaine question d'argent, c'est une des hontes du mariage français. Je ne connais rien de plus écœurant qu'une de ces lectures de contrat où se débattent les intérêts réciproques. On ne devrait avoir qu'un régime légal, celui de la séparation des biens.

Il achevait intérieurement : « Pour moi, à moins d'épouser une jeune fille pauvre, je ne me marierai pas autrement. » Certes, en se faisant cette déclaration de principes, il était loin de songer à Hélène. Un autre visage lui apparaissait, celui d'une jeune étrangère qu'il avait aimée et qui était morte. Les parents lui avaient refusé sa main, car elle était sans fortune, et lui se privait de tout pour éteindre les engagements de la dette qu'il avait si généreusement contractée. Longtemps l'espoir du bonheur possible avait adouci les heures de travail acharné. Puis, la fiancée de son rêve emportée par une maladie soudaine, il avait conservé l'affreuse douleur de cet arrachement ; des années avaient passé sur le culte pieux, la fidélité jalouse qu'il vouait au tendre et amer souvenir.

Peu à peu cependant, la plaie se cicatrisait ; son existence aventureuse l'avait promené d'un bout à l'autre du monde, toute sa force de sentiment dérivée en volonté d'action, en sauvagerie méfiante vis-à-vis de l'amour. Et bien que depuis il n'eût jamais songé à refaire sa vie, il gardait l'idéal du mariage, y voyait avec une conviction religieuse l'union la plus noble, la plus réconfortante qui fût, l'association par excellence d'énergie et de bonne volonté. Il eût souhaité que chacun se mariât jeune, l'homme en pleine sève, apportant un passé presque intact, un cœur que des amours faciles n'auraient pas encore dilapidé ; mais il fallait une vraie femme, ennoblie par une conscience plus haute, une amie aimante dont chaque acte fût le don réfléchi, volontaire d'elle-même, non une de ces innombrables compagnes de soumission et de plaisir.

Jamais ses regards ne s'étaient arrêtés de nouveau sur une jeune fille, avec l'idée qu'elle pût devenir cette femme là ; jamais il n'eût retrouvé l'exquise âme perdue. Hélène était la première dont la franchise et l'intelligence le frappaient. Inconsciemment, il subissait le charme de ces yeux loyaux, de cette beauté si spontanée, si harmonieuse. L'inattendu et la portée de leur conversation, — il ne s'attendait guère, en arrivant tout joyeux, à cet échange de pensées graves, — lui causaient à la réflexion une espèce de trouble. Il eût été embarrassé pour l'analyser.

Ils se taisaient maintenant, regardaient, comme s'ils les voyaient pour la première fois, le ciel radieux et froid, le découvert en pente des pelouses, les chrysanthèmes d'automne, la barre rousse des tilleuls. Leur silence prolongeait leurs paroles, chacun d'eux sentant que ce langage informulé, où souvent les âmes s'entendent mieux, donnait au fond de leurs cœurs un sens personnel à la valeur générale des mots. Ils le constataient avec un étonnement très pur, mais où tous deux trouvaient une étrange douceur : ce qu'ils avaient dit répondait à leurs aspirations réciproques. Ils n'avaient pas cru parler d'eux, et, par une force invisible, ils n'avaient pas cessé d'en parler. De s'en apercevoir, voilà qu'ils éprouvaient maintenant une gêne à côté l'un de l'autre, presque une pudeur.

La voix de Mme Dugast appelant sèchement : « Hélène! » la tira de son rêve. Et, tout d'un coup, elle rougit. Sa mère s'avançait vers eux, suivie de Mme Portier. Alors ils ressentirent comme un soulagement qui, chez l'un et chez l'autre, se nuança d'un regret. Arden prenait congé.

— J'ai cru que tu ne finirais jamais, dit Mme Dugast avec un reproche. Tu ne m'as pas aperçue, chaque fois que je te faisais signe par la fenêtre?

Tante Portier souriait avec une malice bienveillante :

— Vous disiez donc des choses bien intéressantes?

Mme Dugast reprit :

— Je suis sûre que ta grand'mère, qui est si exacte, doit s'impatienter à nous attendre. Nous serons à peine rentrées pour le déjeuner.

Elles se hâtèrent. Mme Dugast, obscurément jalouse, gardait un mutisme mécontent, qu'Hélène rêveuse ne songeait pas à rompre.

V

On avait atteint le milieu de novembre. Après les premiers froids, les journées plus molles se succédaient qui semblaient éterniser l'été, dans le reversement des saisons. Les Pierron en profitaient pour prolonger leur séjour, non qu'ils fussent devenus sensibles aux beautés particulières de la campagne, mais les rhumatismes croissants de tante Zoé la clouaient à son fauteuil. Entre Mme Dugast et sa fille, subsistait encore le léger malentendu de l'autre jour. L'excellente vieille femme, voyant Hélène parfois préoccupée et devinant la cause, ne pouvait s'empêcher d'en souffrir ; une explication franche eût tout évité, tandis que la maladresse de ses allusions constantes allait à l'inverse de ses désirs. Plus d'une fois, elle avait ainsi poussé aux rêveries de sa fille.

Mais, depuis la veille, l'arrivée de Minna, qui tenait sa promesse de venir passer huit jours au Vert-Logis avant son grand départ, changeait la face des choses. Mme Dugast, devant la séparation prochaine, oubliait de voir en elle l'amie subversive, la complice des idées néfastes de tante Édith. Et en bonne maîtresse de maison, elle s'efforçait de rendre le séjour agréable à cette miss Herkaërt, dont la notoriété indéniable rachetait à ses yeux la trop grande originalité. De telles vies étaient pour elles un mystère. En femme qui avait été heureuse toute sa vie et dont l'altruisme ne dépassait pas le cercle étroit des siens, elle ne comprenait pas qu'on pût se dévouer de la sorte à des idées qu'elle jugeait sinon dangereuses, du moins chimériques. Inconsciemment, et bien qu'elle ait eu aussi ses pauvres, mais des pauvres triés sur le volet, soigneusement choisis par monsieur le Curé, elle eût volontiers appliqué à la foule anonyme des crève-la-faim cet éternel mot des puissants et des riches : « Que ne mangent-ils de la brioche? »

Dans le vieux jardin, parmi le tapis bruissant des feuilles sèches, Hélène et Minna, avant le déjeuner, se promenaient à petits pas sous la charmille. Elles échangeaient leurs nouvelles, l'arriéré de cette quinzaine. André avait écrit la semaine dernière ; dans trois mois, la filature serait achevée ; il paraissait ravi. La conception hardie des plans, cette structure toute moderne de fer et de verre se réalisait à merveille.

— Nous ne lui manquons guère, dit Hélène en riant.

Et dans cette constatation tenait pourtant le regret d'une affection qui n'eût demandé qu'à prendre racine, et que la sécheresse de son frère, sa dure ligne de conduite à travers la vie, avaient coupée. Mme Dugast, au contraire, ne se consolait pas de son absence, créait des fantômes, une maladie, des dangers… Elle était toujours dans l'attente des lettres, supputait la date d'un voyage : André avait promis de revenir pour l'Exposition.

Pour l'Exposition! Hélène songeait à un détail touchant que lui avait raconté Louise Guilbert. Durant les deux mois que la pauvre Gabrielle Duval avait passés à Sens, avant de mourir, elle disait toujours, avec ce besoin d'organiser l'avenir, ces illusions qu'ont les malades : « L'année de l'Exposition, je ferai telle chose, j'irai m'installer à Passy, je recevrai ma mère, je… »

Justement Minna avait rencontré Louise Guilbert récemment. Ses affaires marchaient. Elle se faisait une clientèle sûre.

— J'ai aussi rencontré votre cousine Denise, rue de Penthièvre. Elle ne m'a pas vue ; elle marchait vite sur l'autre trottoir, l'air bien triste et fatigué.

— Ça ne m'étonne pas, dit Hélène.

Elle apprit à Minna que la courageuse petite femme était venue, sur ses instances, déjeuner l'autre dimanche au Vert-Logis avec ses enfants ; Simonin était en villégiature à Fontainebleau, chez un riche marchand d'antiquités ; il s'occupait à présent de placer des objets d'art.

— Vous ne vous douteriez jamais de la canaillerie de cet homme. Vous connaissez la patience et le dévouement de sa femme, se privant de tout, usant ses robes jusqu'à la corde? Sept heures par jour, elle vit pliée sur une besogne abêtissante, pour gagner quoi? Soixante-douze francs!… Eh! bien, la première fois qu'elle est rentrée à la maison, toute fière avec l'argent de son mois en poche, Simonin, comme par hasard, a eu un besoin subit, absolu, de cette misérable somme. Oui, une dette d'honneur! Denise était sa providence, ces quelques louis tombaient du ciel… Elle s'est résignée, heureuse presque. Mais, le mois dernier, même comédie. Cette fois, elle a essayé de tenir bon. Peine perdue… Et ces maigres gains — tant de labeur, de vaillance! s'en sont allés rejoindre les autres… Et cette exploitation-là va continuer! Car, n'est-ce pas, le mari est le maître. Sept heures par jour, elle achèvera de s'user pour lui gagner son argent de poche.

Minna haussait les épaules sans répondre, et dans son furieux hochement de tête tenait toute sa révolte jamais lasse devant l'inégalité tyrannique et l'incurie des lois.

L'infortune de Denise lui fit songer à d'autres victimes et, par une association d'idées qui ne devait pas surprendre Hélène, elle lui jeta à brûle pourpoint :

— Simonin, Vernières!… Il y a des espèces d'assassinats qui ne relèvent pas des tribunaux.

Il y eut un court silence. Elle reprit :

— Je sais par madame Sassy que le petit Georges Leroy se conduit mal, à Rosay. Ses mauvais instincts dépaysés au début apparaissent. Il a volé diverses petites choses… Et voilà les fruits d'une enfance au ruisseau! Redressera-t-on jamais cette âme faussée?

Ni l'une ni l'autre n'avaient plus entendu parler de Vernières.

— Et Dormoy? demanda Minna. Que devient le galant chevalier? Andrée Vergnes m'a raconté à son sujet une bien bonne histoire. Les fameuses vingt mille livres de rente, ses allures de peintre riche, tout cela, c'est du vent. Il vivote de cinq cents francs par mois, son ménage tenu avec une féroce économie par cette horrible grosse femme, qui est à la fois son tourment et sa providence domestiques. L'argent des tableaux, d'ailleurs modique, file aux cravates flambantes et aux souliers vernis : tenue de rigueur pour opérer dans le monde.

— Vraiment? dit Hélène amusée.

— Oui, mais le torchon brûle. Il paraît que depuis le 14 juillet, Dormoy, cruellement déçu en voyant le ruban rouge lui échapper encore une fois, reproche à son crampon de lui avoir fait rater cette récompense « bien due!… Elle obstrue sa vie, elle tient trop de place!… » Et, tout sourire au dehors, le beau sire n'est chez lui que brutalité et furie.

— Je m'explique maintenant, dit Hélène, la cour avisée qu'il fait aux yeux bigles et au dos bossu de Rose Ythier. Elle est si riche! On parle d'un mariage prochain.

— Bien du bonheur! souhaita Minna… Et railleuse, elle s'enquit :

— A propos de mariages, comment vont vos cousines?

Hélène, avec une moue qui en disait long, répondit :

— Yvonne, excédée de l'Italie, rentre à la fin de la semaine, brûlant Naples et la Sicile. Vous la verrez. Quant à Germaine, par de brefs billets, elle tient la tante Portier au fait. Ils sont toujours à Spa, elle ne quitte pas le casino ; les petits chevaux sont sa grande passion, en attendant mieux. Du Marty est parfait, d'une discrétion qu'elle imite. Les voilà les gens les plus heureux de la terre, maintenant qu'ils ont leurs coudées franches. Il suffisait de s'entendre!

— Comment donc! jeta Minna, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Elles se turent de nouveau. Sous la charmille déserte, des feuilles sans bruit détachées, bien qu'il n'y eût pas un souffle, tournoyaient devant elles. Elles les écoutaient tomber à terre parmi les autres feuilles sèches, avec un froissement imperceptible. Hélène s'absorbait dans une méditation : l'oublieuse légèreté de Germaine lui fit songer à l'oublieux éloignement d'André ; l'enfance flétrie du petit Georges évoqua la figure distante de Vernières ; la mort de Gabrielle, le martyre obscur de Denise, le juste succès de Louise, tout cela, c'était sa propre jeunesse, entrée avec cette année dans une phase nouvelle. Et sur cette constatation mélancolique plana l'image disparue de son père. Oui, tout cela, c'était en quelques mots le bilan de l'année écoulée, ce que chaque heure avait emporté ou laissé, l'insensible transformation en elle comme autour d'elle… Depuis le premier jour de sa majorité, que de changements, que d'événements divers, et pourtant comme l'existence se ressemblait, creusant, comblant les trous, égalisant l'imprévu des jours sous son flot monotone et lent! Elle eut, plus fortement que jamais, conscience de son existence personnelle, soulevée par l'irrésistible instinct de l'énergie latente, un besoin d'agir, d'aimer, de vivre.

Alors elle s'avoua qu'elle n'avait, dans cette conversation, envisagé que ce qui était autour d'elle, et non réellement en elle… De la chose qui lui tenait le plus à cœur, elle n'avait rien dit. Pourtant elle ne voulut pas mêler à cet entretien épars un sentiment où le meilleur de son âme, rêveries, espoirs, noble conception de l'avenir se concentrait. Elle se promit de s'en ouvrir le soir même à sa vieille, à sa sûre amie, comme elle eût fait pour tante Édith, si elle avait été là. Elle lui raconterait, avec cette douce confiance de l'affection partagée, comment Arden dont la brusquerie d'abord lui avait déplu, — qui lui aurait prophétisé qu'un jour elle aimerait avec cette brusquerie même? — peu à peu, sans galanterie d'une part ni coquetterie de l'autre, rien que par la force de la simplicité, de la franchise, l'avait intéressée, émue, conquise. Elle éprouvait une sympathie, une attraction inéprouvées encore. Aucun doute, aucune de ces méfiances qui l'avaient trouvée naguère, mais un calme de certitude qui naissait du mystère même de sa puissance.

La cloche du déjeuner tinta joyeuse. Elles levèrent la tête, se regardèrent tendrement.

— Avez-vous faim? dit Hélène.

— Toujours, déclara Minna avec la décision tranquille de sa nature bien équilibrée.

Trois jours après, vers une heure, — Yvonne et son mari de retour dans la matinée, — Minna, Hélène et Mme Dugast s'apprêtaient à se rendre à la Chesnaye, lorsqu'un caprice de grand'mère Zoé, roulée avec son fauteuil au coin de la cheminée du salon, devant une flambée, força sa fille à rester auprès d'elle. M. Pierron s'était comme d'habitude retiré dans le cabinet de travail. Mme Dugast, résignée, chargeait Hélène d'embrasser Yvonne et, docilement, ouvrait la petite table aux patiences, étalait un jeu. Elle s'assit sur un tabouret, près de l'aïeule, dont le visage bouffi exprima une satisfaction sans mélange au toucher des cartes. Hélène, malgré les cheveux gris de sa mère, lui trouvait une soumission d'enfant, comme une apparence de petite fille revenue à des amusements puérils, au respect timoré de ses parents. A la pensée qu'elle était unie par les mêmes liens à celle-ci que Mme Dugast à grand'mère Zoé, une sensation étrange l'étonna. Certes, elle aimait ces deux femmes qui étaient de sa race, le même sang et la même chair ; mais elle était séparée d'elles par une barrière invisible. Bien peu d'idées, de façon de sentir leur étaient communes ; à peine en partageait-elle encore quelques-unes avec Mme Dugast, grand'mère Zoé lui était presque étrangère. L'une et l'autre lui représentaient le passé. Elle eut, en leur disant au revoir, cette intuition nette : le passé… le passé.

A la Chesnaye, on achevait de prendre le café, Yvonne et tante Portier sur un canapé, les trois hommes — l'oncle, Arden et le comte Soulier — causant et fumant dans une embrasure. Yvonne embrassait Hélène, reprenait le récit de son voyage. Elle avait un air d'assurance et de belle santé, élégamment prise dans une jolie robe, la main lourde de bagues. Elle les faisait admirer : celle-ci, la turquoise, venait de Florence, et cette autre, la perle noire, de Rome. C'était son meilleur souvenir de l'Italie, qu'elle jugeait surfaite. Des maisons froides, des rues sales. Quant aux tableaux, mon Dieu, c'était peut-être très beau, mais c'était bien ennuyeux!… Elle jeta, d'un ton despotique :

— N'est-ce pas, Henri?

Le comte Soulier, qu'Hélène avait mal vu, à contre-jour, lorsqu'il l'avait saluée, s'approcha vivement. Était-ce le même homme? Il était parti plus jeune, il revenait plus décrépit que son âge. Seuls les favoris noirs essayaient de faire illusion. Ses paupières rougies, son teint flasque, son regard atone disaient irrémédiablement le vieillard. La flamme était éteinte, le pantin cassé.

Yvonne n'attendait même pas son acquiescement, le renvoyait d'un petit geste. Et devant tante Portier béate et charmée, elle continuait son bavardage, tandis que l'oncle, flatté de faire la connaissance de Minna dont les journaux venaient d'annoncer le prochain départ pour l'Australie, se mettait en frais d'accueil. Il expliquait, avec une modestie qui lui gonflait les joues, le fonctionnement philanthropique de l'usine : soins et secours aux accouchées, aux malades, caisses de prévoyance et de retraite, etc., etc…

Mais le comte Soulier, qui manifestement dormait debout, prétexta le légitime besoin de prendre quelques instants de repos, après ces quarante-huit heures de chemin de fer.

— Allez, allez, mon ami, dit Yvonne avec une pitié affable.

Arden, lui, avait un tour à faire au puits dont les travaux tiraient à leur fin.

— Vous m'excuserez, mon cher ami? fit M. Dugast. J'ai plus de vingt lettres en retard.

Et laissant l'oncle à ses affaires, la tante Portier aux confidences d'Yvonne, Minna, Hélène et Arden sortaient ensemble.

— Vous prenez le bac? demanda Hélène.

— Oui, dit Arden, j'ai ma bicyclette à Moranges.

— Nous vous accompagnons jusqu'à la berge, décida Minna.

Ils descendaient silencieusement le long des pelouses, atteignaient la terrasse. Hélène, dont le visage, tout à l'heure indifférent, s'était éclairé d'une secrète joie, marchait à côté d'Arden. Ils allaient du même pas, dans une communauté d'entente, un rythme aisé. Minna, que les aveux d'Hélène avaient réjouie, car elle appréciait les hautes qualités d'Arden, les regardait de ses beaux yeux gris, d'un éclat perspicace. Elle-même était gagnée à leur émotion sourde.

Trouble sans nom de l'amour qui se devine et s'ignore, appel indicible des cœurs, minute divine où la flamme va jaillir!

Hélène la première, rompit le charme :

— Dans quinze jours, n'est-ce pas, le puits sera terminé?

Il fit signe que oui, sans plaisir. Les voyages lointains, son rêve nostalgique en ce moment le fascinaient moins. Ce petit coin de la Neuville lui était devenu cher, il ne pensait pas sans regrets à le quitter déjà. Pourtant il avait accompli des travaux auprès desquels celui-ci n'était qu'un jeu d'enfant. Mais aucun ne lui avait encore procuré semblable satisfaction. Et tourné vers Minna, il dit avec mélancolie :

— C'est vrai, tout le monde s'en va! Vous pour l'Australie, moi pour mon coin perdu des Cévennes.

— C'est moins loin, fit Minna avec une bonhomie malicieuse.

— Bah! reprit Arden soudain presque triste, croyez-vous? Là, je serai aussi solitaire, aussi oublié, que si je n'existais plus. La ville la plus proche est à six lieues. Point de hameaux dans la montagne. Je vivrai en ours, au fond d'une gorge, comme à Darial.

Il sentait sur lui le regard lumineux d'Hélène. Il n'osait lever les yeux, en proie à un singulier combat. Mélange de timidité farouche, d'orgueil souffrant, — la crainte douloureuse qu'elle ne l'aimât pas… S'il s'était mépris? Si elle n'avait pour lui qu'une camaraderie d'estime? Il n'était pas beau, il le savait ; ses manières souvent devaient lui nuire… Et pourtant le même sentiment, qui peu à peu s'était emparé d'Hélène, avait à son insu modifié profondément son âme. Depuis leur rencontre dans la salle d'attente, devant la porte des bagages, puis dans le salon du boulevard Haussmann, il avait subi chaque jour davantage, en s'en défendant d'abord par respect pour le cher souvenir, la grâce altière, le pur prestige de la jeune fille. Sa droiture, sa bonté, son intelligence lui faisaient voir en elle l'amie possible, la compagne d'énergie et de bonne volonté. Avec elle il concevait la réalisation de son idéal, le mariage dans ce qu'il a de simple et de grand… Hélène le regardait toujours. Il leva les yeux.

Leurs pensées se pénétrèrent. Comme en de clairs miroirs ils s'aperçurent jusqu'au fond d'eux-mêmes. La certitude les éblouit.

Minna vit pâlir Arden.

— Eh! mon bon ami, dit-elle, vous ne partirez seul que si vous le voulez bien!

Hélène souriait, avec une acceptation grave. Une voix chère résonnait à son souvenir : elle avait trouvé le sûr compagnon de route que souhaitait son père. Tous trois, appuyés à la balustrade au-dessus de la berge, ils contemplaient la courbe du fleuve, roulant son flot monotone et lent, Moranges dont les hautes cheminées fumaient sous l'azur, et là-bas, au pied de la falaise, la mauvaise oasis, Hautneuil. La vie qui continuait, travail, souffrance et vices, la vie qui commençait, joyeux et patient effort vers le but lointain, le progrès toujours fuyant. Toute une marche à deux sur une route de joies et de chagrins, une longue étape où il faudrait s'épauler souvent, se fortifier l'un l'autre…

Alors, comme pour sceller leurs fiançailles, Arden à son tour la regarda longuement, bien en face, pour la première fois. « Vous consentez? » implorait son interrogation muette. Et, abaissant ses paupières, Hélène rougit, délicieusement.

FIN

PARIS TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie Rue Garancière, 8

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings