PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
Reading edition
— Je l'ai connue à New-York, en 1852. On en était encore à refuser de lui louer un appartement ; cela aurait nui à la réputation de la maison.
— Depuis, nous avons marché, dit Louise gaiement.
Du sommet de la côte, on aperçut Hautneuil. Des ritournelles de chevaux de bois, le son rauque d'un orchestre de campagne accentuaient l'habituelle gaieté des dimanches, toutes les basses réjouissances du petit village, infecté de luxure et d'alcool. C'était la fête du pays. L'orbe rouge du soleil allait disparaître, éclairant le fleuve et les falaises d'un reflet rose. De l'autre côté de l'eau, dans leur désert d'herbe pelée, les hautes cheminées de la filature, les pauvres maisons de Moranges se découpaient en noir sur le ciel vif. Quel contraste avec cette fraîche oasis d'Hautneuil, couchée dans la verdure le long de la berge, sous les peupliers bruissants! Invite constante, avec ses fossés pleins d'herbe épaisse, ses tonnelles de clématite, ses salles basses de cabaret. Après les lourdes journées d'été, par les soirs rudes d'hiver, s'y précipitaient, empilées dans les bachots plats, des bandes bruyantes d'ouvriers et d'ouvrières. Ils y venaient assouvir leurs mornes fatigues, leur soif d'oubli. « L'eau de Moranges était pourrie! Fallait bien boire du vin. » L'oncle Dugast, maire de la Neuville, avait tout fait pour détourner son personnel du hameau de perdition : la tentation était trop forte.
Aux premières maisons, M. Dugast ordonna :
— Prenez à gauche, Pierre!
On évitait ainsi le bord de l'eau, les baraques de la fête. On n'en croisa pas moins des groupes de filles en cheveux, l'air insolent, au bras d'hommes avinés. Elles riaient, prises à la taille, agitant des balais de papier multicolores. Des vieux titubaient. Des chants sortaient de tous les cabarets, portes et fenêtres ouvertes. Au passage, on reconnut Dulac, le contremaître, qui penaud se dissimula, les yeux brillants, le teint rouge, derrière deux femmes. Le landau faisait sensation, il y eut des saluts gauches, quelques gamins lancèrent des poignées de confettis. Au coin d'une ruelle, un fort gaillard d'une veulerie canaille, qui fumait sa pipe, les pieds dans des pantoufles de tapisserie, la casquette en arrière, dévisagea Hélène, et donnant un coup de coude à la grande rousse qui l'accompagnait, tous deux ricanèrent. C'était cette brute de Lepillier. Plus loin, une de leurs anciennes protégées, retombée au vice incurable, détourna la tête. Hélène crut reconnaître, parmi d'autres passantes en goguette, quelques titulaires des livrets de caisse d'épargne.
— Soyez donc généreuse! fit Mme Dugast, à qui ce spectacle faisait horreur.
Elle secoua un confetti resté sur sa manche. Née honnête bourgeoise, riche aujourd'hui, elle ne pouvait comprendre cet attrait sombre du vin, du mal, la part fatale des circonstances, de l'hérédité. — Pourquoi s'intéresser à de si vilaines gens? — M. Dugast parut l'approuver de son silence.
Et cependant, ils étaient charitables.
Maintenant Hélène, le front contre la vitre, la nuit froide à ses tempes, contemplait le jardin silencieux, l'allée fuyante des fusains, toute blanche sous la lune. La pâle lumière bleue baignait de sa pureté féerique les arbres noirs, les bassins luisants et, là-bas, la danse immobile du faune. Derrière elle, la chambre familière, le lit préparé. Elle restait là, sans envie de se coucher, d'allumer sa bougie. Chacun était rentré chez soi, la maison s'endormait. Malgré ses instances, Louise était partie depuis une heure ; il fallait qu'elle fût à son poste demain matin. La courageuse, l'excellente amie! La journée avait été trop courte, à peine si elles avaient eu le temps d'être ensemble. Tout ce qu'elles auraient eu à se dire, tout ce qu'elles ne s'étaient pas dit! car jamais on n'exprime toute sa pensée ; le voudrait-on, les mots mêmes trahissent, déforment. Pourtant elle avait bien senti le regard de Louise se poser sur elle, la suivre, quand elle causait avec Vernières ; elle l'avait senti se détourner, par délicatesse, après la petite incartade d'André. Quelle idée en avait-elle emportée? Mais quelle idée au juste devait-on s'en faire? Hélène y revenait toujours, se défendant mal contre une anxiété qu'elle ne s'expliquait pas. Entre Germaine et André, elle avait bien remarqué jusqu'ici une familiarité un peu libre ; elle savait sa cousine légère, uniquement éprise de plaisirs, bornée au culte de sa jolie personne. Dans le mariage, Germaine n'avait vu que les cadeaux, l'entretien luxueux de son mari ; son humeur dépendait de la robe et du bijou nouveaux. Pour une bague, elle devenait enjôleuse, câline… Son ivresse à la signature du contrat! La répugnance qu'Hélène avait éprouvée devant l'étalage du trousseau, les jupons clairs, les pantalons brodés… Mais tout cela ne signifiait pas grand'chose : éducation négligée, le père distrait, la mère morte ; tante Portier n'avait d'autorité qu'à l'office. Oui, insouciance, légèreté, des façons que Du Marty ne devrait pas tolérer ; le danger, mais rien de plus… Pas de choses honteuses! non, non, pas cela! André est un honnête homme!… Et malgré elle, certains détails la poursuivaient : sur le quai, le petit rire de son frère au « Je vous la confie! » de Du Marty, leur tressaillement de surprise dans l'ombre, le soir de la mort de Marthe Flénu ; aujourd'hui encore, au déjeuner, l'air maussade d'André, et son regard jaloux, furieux, dans la charrette.
Elle se débattait avec l'odieux soupçon, le front toujours appuyé à la vitre, lorsque, dans l'allée des fusains éclairée par la lune, elle vit une forme s'engager, prudente. A pas de loup, l'homme s'éloignait, suivant la bordure d'arbustes. La démarche, les vêtements… elle hésitait ; il se retourna : André! Comme un éclair, cette idée : où va-t-il? Puis brusque, aveuglante, la certitude. L'allée des fusains ne conduisait qu'à la petite porte de la Chesnaye… le pavillon… Germaine! Elle revit le chalet sombre, à l'écart du château, des communs. Et Du Marty qui était absent! Distinctement elle s'imagina une lampe à la fenêtre, Germaine aux écoutes… Elle eut un soulèvement de tout l'être, faillit crier. C'était donc vrai, c'était possible! son frère commettant cette infamie… et hier encore il serrait la main de Du Marty! Pouah!… Et torturée, elle demeurait là sans force, comme hypnotisée, dans un cauchemar de révolte et de dégoût, un désarroi sans nom.
Du temps coula ; avec le jardin lunaire et les choses inertes sa pensée ne fit qu'un. Une torpeur l'envahissait. Soudain, dans une chambre voisine, un bruit étouffé de chute : des piétinements, une porte qui bat ; et aussitôt des appels déchirants, des cris. Hélène éperdue s'élançait à la voix de sa mère.
— Le médecin, le médecin! Cours vite, sonne. Ah! mon Dieu!
Et tandis que, rentrant hors d'elle dans la chambre de son mari, elle se jetait sur le corps de M. Dugast étendu, le soulevait dans ses bras, Hélène avec une stupeur, une épouvante indicibles, voyait retomber sur l'épaule la tête lourde, aux yeux ouverts.
— Père, père, m'entendez-vous?
Un silence tragique… Rupture d'anévrisme? Mme Dugast balbutia :
— Il s'est levé en disant : Je ne respire plus ; puis il a porté la main à son cœur, en faisant :
— Ah! mon Dieu!… et il est tombé.
Ah! ces étouffements des derniers jours…
— André! Appelle André, criait Mme Dugast, vite! le médecin!
Comme une folle, Hélène courait. André?… On allait s'apercevoir de son absence, le chercher, tout découvrir… Emportée par une force aveugle, elle se jetait dans l'allée des fusains, trouvait ouverte la porte de communication, et le cœur battant à se rompre, arrivait au pavillon, frappait à grands coups.
— André! André!
Un volet s'entre-bâillait, Germaine en chemise se pencha :
— Quoi, qu'arrive-t-il?
Elle répéta son cri farouche :
— André! André!
— A quoi penses-tu? Il n'est pas là! dit Germaine tremblante.
Alors, durement, Hélène commanda :
— Dis-lui que son père se meurt! Vite, un médecin!
Deux exclamations, un mouvement dans la chambre, et de nouveau elle reprenait sa course, dans un égarement tel qu'elle ne savait plus… réalité, rêve horrible?
La maison en tumulte, domestiques effarés, toutes les portes ouvertes ; dans sa chambre, grand'mère Zoé sur son séant, écoute de tout son sang terrifié de sourde. Hélène, dans le corridor, sent ses jambes fléchir. M. Pierron lui ouvre les bras, lui barre le passage ; — et du seuil, elle voit sa mère qui sanglote, son père étendu sur le lit, son père rigide de l'affreuse immobilité de la mort.