DEUXIÈME PARTIE
Reading edition
I
Hélène pressait le pas. Une clarté blonde vibrait dans l'air léger ; le feuillage printanier, d'un vert intense et frais, sur le large trottoir de l'avenue d'Antin agitait sa dentelle d'ombre et d'or. Le fronton grêle de Saint-Philippe-du-Roule s'enlevait, lumineux, sur l'azur d'avril.
Des enfants qui jouaient autour d'un banc, le sourire heureux d'une jolie passante, doucement appuyée au bras d'un jeune homme, redoublèrent sa mélancolie. Elle perçut plus amèrement le désaccord de la belle journée avec le cours douloureux de ses pensées : comme le temps marchait! six mois déjà. Pauvre, cher bon père!… Et pour la millième fois cette affreuse sensation de vide, du trou béant depuis la disparition de l'être aimé. Quelle place il tenait pourtant dans leur vie, cet homme d'une douceur si réservée, d'habitudes si calmes! Dire qu'elle ne s'en était aperçue qu'après… On vit côte à côte, on ne se comprend pas toujours ; souvent l'on dispute ; d'être si près empêche de se bien voir. Viennent le coup de foudre de la mort et le recul du souvenir, on se rend compte, on mesure alors toute l'étendue de la perte. Hélène voyait nettement ce que son père avait été pour elle, l'ami sûr, le guide parfois effarouché, mais si tendre, si patient. Elle se reprocha d'anciennes vivacités… Ah! si l'on songeait davantage au précaire, à l'incertain de la vie, comme on s'éviterait tant de menus sujets de froissements, de peine!
Elle pensa à sa mère, dans un vif rapprochement de tendresse, se promit d'être plus conciliante, plus affectueuse. A elle, dans les petits heurts involontaires, les divergences d'idées inévitables, d'avoir tout le sang-froid, la volonté, puisque Mme Dugast, depuis l'horrible événement, demeurait frappée, désemparée. Son existence rompue, le changement d'habitudes la laissaient, après tant d'années d'une union parfaite, dans une solitude irrésolue. Après sa longue obéissance, son effacement, elle se trouvait aux prises avec les responsabilités de la vie : initiative nulle, velléités courtes. Soumise à l'influence de son beau-frère, de son fils, subissant le nouveau joug sans se l'avouer, elle réservait pour sa sœur, pour sa fille, ses manifestations inopportunes d'indépendance, d'autorité… Chère tante Édith! avait-elle montré assez de dévouement, de sûre intelligence. Accourue à la Neuville au lendemain du malheur, elle revenait pour la seconde fois, avec Willy, ces six mois passés, préoccupée par les dernières lettres d'Hélène. Quelle bonne quinzaine elles allaient vivre ensemble!
Hier déjà, la réconfortante soirée, malgré l'aveu qui lui avait tant coûté à faire, le récit de cette nuit de cauchemar où, éperdue, elle avait couru jusqu'au pavillon, surpris André chez Germaine. Jamais elle n'aurait confié, même à sa tante, un secret qu'elle jugeait odieux ; mais le temps pressait : Du Marty, croyait-elle, allait s'apercevoir de tout ; elle redoutait une catastrophe. D'abord, à la suite de l'explication qu'elle avait eue avec son frère, une scène très pénible que suivait une fêlure d'affection, — douleur de l'aimer encore, de l'estimer moins, — André avait semblé tenir sa promesse, renoncer à sa liaison coupable. Mais non, il avait menti. Elle le voyait bien. Tout devait continuer comme par le passé ; son attitude peu à peu redevenue la même, la contrainte peureuse, sournoise de Germaine, ce sentiment d'irréparable qui pesait sur eux trois dans leurs paroles ou leurs silences… Et tout ce dont elle n'avait pas encore parlé, les soucis causés par l'emploi de sa fortune, ses doutes, presque son inquiétude au sujet de Vernières!
Elle avait gravi l'escalier, poussait la porte de l'appartement ; elle entrait au salon. Près d'une petite table à ouvrage, dans l'embrasure de la fenêtre, Mme Dugast et tante Édith causaient. Les deux sœurs avaient la même taille, tournure pareille ; mais où Mme Dugast penchait sur sa broderie un visage las, dans une détente de tout son corps vêtu de noir, Édith plus jeune la regardait, une franchise vaillante dans ses yeux clairs, avec un redressement du buste. Hélène les embrassa.
— Comme tu rentres tard! dit Mme Dugast en relevant son front blanchi. Elle avait les paupières gonflées de quelqu'un qui depuis longtemps a beaucoup pleuré.
— C'est Denise qui m'a retenue.
Et poussée par l'air soudain méfiant, presque hostile de sa mère, autant que par la vive expression de sympathie d'Édith, elle reprenait :
— Quel intérieur! La misère, et la misère d'autant plus navrante qu'elle se cache sous un air de bien-être. Simonin sortait, pardessus neuf et bottines vernies ; il dînait dehors. Au cinquième, le petit Louis claquait la fièvre entre ses draps troués. Et dans le garde-manger, pas ça!
— Je vois, dit Mme Dugast avec une ironie amère, que tes cinq mille francs n'ont pas fait long feu.
Hélène répondit :
— Ce n'est pas la faute de Denise, elle fait tout dans son ménage. Peu de femmes auraient sa résignation angélique.
— Il faut avouer, dit Édith, que le cousin est une jolie canaille. La dot de Denise nettoyée en deux ans ; ses dentelles, ses derniers bijoux, l'argenterie, et jusqu'aux meilleurs meubles, tout passant aux lettres de change inattendues, au perpétuel argent de poche. Monsieur a dû s'engager pour un ami, c'est sacré! Monsieur a une affaire merveilleuse en train, il faut traiter Un tel au restaurant… Heureux, quand ce n'est pas Une telle! Et la malheureuse qui croit tout, se prête à tout!
— Ah! fit Hélène, l'homme chef de la famille, guide et soutien des siens, quelle dérision dans ce cas-là! Moi je mets un bandit élégant comme Simonin bien au-dessous d'une brute du peuple comme ce Lepillier qui vit aussi de sa femme, au lieu de la faire vivre.
— Si encore, ajouta Mme Dugast en poursuivant son idée, cela te servait de leçon! Mais non, je te connais, tu donneras encore. Aujourd'hui même peut-être… Et sur un geste de sa fille :
— Oh! tu es libre, certes, tu es libre!
Mais un blâme ulcéré démentait ses paroles. Hélène répliqua :
— Denise a du cœur ; la preuve, c'est qu'elle cherche un emploi.
— La pauvre petite, fit Mme Dugast, de quoi est-elle capable? Ce n'est pas son brevet supérieur qui la nourrira. Courir le cachet? Ce n'est pas bien relevé, tu en conviendras, pour une femme de notre monde. Elle ferait mieux de rester chez elle.
— Et vivre, ma bonne? objecta Édith. Penses-tu que ce soit pour leur plaisir que tant de femmes aujourd'hui quittent leur foyer, vont chercher le pain au dehors?
— C'est à leurs maris de les nourrir, dit Mme Dugast avec une conviction inébranlable.
— Persuade Simonin, railla Hélène.
— Et celles qui restent filles? demanda Édith, car plus nous allons, plus l'homme hésite, recule devant les charges, les responsabilités de l'union.
— C'est bien, fit Mme Dugast, je n'ai plus rien à dire, je me tais.
Et reprenant sa broderie, elle se mit du bout de son crochet à compter les points avec une attention qui signifiait : « Il suffit que je pense une chose pour que vous en souteniez une autre ; vous vous mettez à deux, comme toujours! » Et dans ce petit silence tenaient des années de rancune.
— J'ai vu aussi Louise Guilbert, dit Hélène pour faire diversion. Elle m'a donné des nouvelles de ma paralytique. On va l'envoyer à Berck-sur-Mer, le grand air salin la fortifiera.
Muette, Mme Dugast hochait la tête. Très gentille, Louise Guilbert, mais ce n'est pas à elle qu'elle se confierait si elle était malade. Seul, un homme pouvait exercer cet art austère et mystérieux. Toute la médecine tenait pour elle dans la cravate empesée, le ton sentencieux du vieux docteur Laurent.
On apportait une carte.
— Le notaire, soupira-t-elle.
Elle porta la main à ses tempes, se souvint qu'elle avait une migraine affreuse, gagnée le matin à faire ses comptes, et avec cet effroi que lui causait chaque décision, elle gémit dans un désarroi subit :
— Ah! mon Dieu! jamais de repos. Faites entrer dans le cabinet de travail.
Et tournée vers Édith :
— Cela me serre le cœur, chaque fois que je rentre dans cette pièce…
Assise sur un tabouret bas, auprès de sa tante dont elle tenait la main, Hélène répondait à ses questions… Oui, elle avait eu bien des tracas aussi avec cette bête préoccupation d'argent. La succession d'abord, longue à débrouiller, et dont le règlement, avec toutes ces lenteurs de notaire, n'était pas encore terminé. Sa mère, en attendant, touchait une pension viagère, M. Dugast étant mort sans testament ; elle fit allusion à la sécheresse d'André, réclamant un partage strict, leur mère réduite au quart de l'usufruit… Quant à l'emploi de sa fortune personnelle, que d'hésitations, que de difficultés, avant d'en trouver un placement conforme à ses idées! D'abord, elle avait offert à Minna de commanditer son journal ; elle eût participé volontiers à cette courageuse campagne d'amélioration sociale, à cette bataille pour le progrès que livrait l'Avenir en faveur des droits de la femme. Mais Minna aux premiers mots l'avait arrêtée, refusant avec une délicatesse affectueuse de l'associer aux risques de l'entreprise. Qu'elle conservât sa dot! Hélas, elle en aurait besoin.
Enfin, après bien des recherches, grâce aux indications de leur amie, elle avait consacré la somme presque entière au développement d'une vaste exploitation agricole, les fermes de Rosay, dans le Maine-et-Loire. Cette œuvre, sorte de colonie où ne travaillaient presque exclusivement que des femmes, créée sous l'Empire par le baron Sassy, le célèbre philanthrope, avait pour but d'arracher à la misère un certain nombre de déshéritées. Après une période de plein succès, la mort du fondateur avait ralenti l'élan ; une transformation des modes de culture, un renouvellement du matériel allaient assurer de nouveau, avec un précieux résultat moral, une part d'intérêts modeste à coup sûr, mais qu'Hélène jugeait suffisante, malgré le haussement d'épaules, le ricanement d'André : « Deux et demi pour cent! »… Lui, conseillé par Vernières venait de faire un placement superbe, des mines de pétrole, en Transylvanie.
— Il a beau avoir le cœur pris, fit Édith cinglante, la tête reste libre!
— Heureusement! Il n'a pas trop de toute sa présence d'esprit pour parer à ses besoins! Car, j'en ai l'impression, — Hélène baissa la voix, eut une moue de mépris, — Germaine les complique.
— Oh! protesta Édith indignée, crois-tu vraiment? Vénale?
— Non, non! Elle ne se rend pas compte, évidemment. Mais de quoi se rend-elle compte, avec sa petite cervelle d'oiseau? Ni religion, ni morale ; son éducation absurde, toute de vanité, porte ses fruits. Pour son mari comme pour André, elle n'est qu'une poupée. Toujours des robes, des bijoux ; il faut qu'elle achète, mais payer? Voilà comment Du Marty a fini par s'apercevoir qu'il y avait du louche. Je suis horriblement inquiète, ils sont à la merci d'une imprudence. Moi, je ne puis plus rien, après ma scène avec André. Vous peut-être, chère tante, si vous parliez à Germaine, peut-être prendriez-vous sur elle quelque influence ; votre douceur, votre autorité…
Édith lui serra la main, la baisa au front :
— Je tâcherai.
Et après un silence :
— Occupons-nous de toi, fit-elle.
De ses bons yeux francs dont Hélène sentait descendre jusqu'au fond d'elle-même l'interrogation tendre, elle la dévisageait :
— Oui, où en sommes-nous?
— Vrai, je ne sais pas, — elle vit l'étonnement attentif d'Édith, — ou plutôt, je ne sais plus… D'abord son charme m'a conquise, cette grâce élégante qui vous a séduite vous-même, il y a six mois. Il a été si prévenant, si délicat depuis la mort de père. Il me semble qu'il m'aime réellement.
— Mais toi, chérie?
— Ah! moi!… Certains jours je crois l'aimer, puis je suis prise de doutes, d'anxiété. Sa personne me plaît ; il y a des coins de son esprit où je pénètre, il y en a d'autres qui me restent fermés. Je n'éprouve pas cette communion de sentiments et d'idées qui existe, n'est-ce pas, dans le véritable amour? Quelque chose demeure entre nous. Maman, elle, me presse ; je ne trouverai pas mieux, dit-elle. Elle est subjuguée.
Une sonnerie de timbre, un bruit de porte, des voix ; Hélène se dressa, elle ne put s'empêcher de rougir. Et derrière André, qui, froid, tiré à quatre épingles, allait saluer Mme Hopkins, Vernières, fin, svelte, charmant, apparaissait, la boutonnière fleurie. Il semblait un peu fatigué. Le cerne léger des yeux soulignait sa pâleur mate, vraie mine d'amoureux, — ou d'homme qui a passé la nuit précédente en aimable compagnie. Ils revenaient de l'exposition d'Horticulture, avaient assisté au départ du Président : foule, chaleur, orchidées admirables. A la dérobée, les yeux perçants d'Édith examinaient André, contraint. Une gêne naissait, en dépit de la verve, des plaisanteries de Vernières. Ces dames iraient-elles visiter les fleurs demain, avant qu'elles ne fussent fanées? Il serait heureux de les diriger… Il y avait surtout une petite bruyère mauve, toute simple, une merveille!
Une bonne frappait : le courrier. Une enveloppe carrée, timbrée d'Angleterre, à l'écriture ferme…
— Des nouvelles de ton mari, dit Hélène. Et sans les ouvrir, elle-même jetait un coup d'œil aux deux lettres qu'elle venait de prendre sur le plateau. Tiens! l'une était de Gabrielle Duval, maintenant professeur au lycée Fénelon, l'autre… Elle la retourna, un papier sale, des jambages grossiers… Les deux hommes se levaient, prenaient congé. Et tandis que Mme Hopkins, près de la fenêtre, à la lumière du jour décroissant décachetait sa lettre, la parcourait bien vite, Hélène lentement ouvrait la sienne. Qu'est-ce que lui voulait ce vilain billet, avec son écriture inconnue? Elle le lut une première fois, sans bien comprendre ; elle le relisait encore, dans une stupeur de dégoût, d'angoisse, dont la voix d'Édith la tira comme d'un mauvais rêve.
— Qu'as-tu, mais qu'as-tu donc, mon enfant?
Et devant le visage effrayé de sa tante, Hélène sans un mot, brusquement, lui tendit du bout des doigts la chose immonde, la délation anonyme. Mme Hopkins, bouleversée, lut à son tour :
« Mademoiselle,
« Si je vous écrit, s'est à seule fin que vous vous méfiai du moncieu qui vous fait la cour. Il ne vaut pas tant qu'il paret. Et si je vous écrit, s'est pour vous dire que s'est vos écus qu'il veu. Mes il fau vou maifier tou de même, car moncieu le viconte ne se gène pa pour abandonner une femme et l'enfant avec. Ça n'est pas beau. Demandé-lui donc des nouvelles d'Henriette Leroy. »
— Qu'est-ce que ça prouve? dit Édith. Brûle vite, ça sent mauvais.
— Non, donnez… Et Hélène, grave, replia soigneusement le papier.
— Comment croire une infamie pareille? s'écria Mme Hopkins.
Hélène dit :
— C'est impossible.
Mais toutes deux, sous l'apparente sérénité, conservaient au fond d'elles-mêmes une inquiétude inavouée, un sentiment indéfinissable qui se mêlait à la tristesse du crépuscule, insensiblement venu.
Soudain, la porte s'ouvrit ; un garçonnet de dix ans, courts cheveux blonds et grands yeux hardis, fit irruption, tout animé de sa course. C'était master Willy, la peau fraîche, le verbe haut :
— Good evening, dear mother, good evening, aunty!
Et la voix claire, la vivacité joyeuse de l'enfant dissipaient, de leur lumineuse candeur, l'ombre honteuse, la pensée noire.
II
— Mais comment, comment est-ce arrivé? répétait Hélène d'une voix altérée.
Toute sa personne criait le besoin de savoir. Elle était si émue qu'elle ne songeait pas encore à s'indigner. Ses tempes bourdonnaient : quelle surprise, quel affolement! Après ces quinze jours tourmentés, malgré leur apparence tranquille, — tante Édith, en effet, lui redonnait du courage en l'absence de Vernières appelé subitement en Dordogne par la santé de sa mère, — cette catastrophe d'hier soir avait éclaté comme une bombe! Tout découvert par Du Marty, Germaine après une scène terrible s'enfuyant chez son père, auprès de tante Portier ; et les contre-coups : Mme Dugast au désespoir, l'oncle furieux contre tout le monde, désolé pour ses affaires ; demain le scandale!
André, rageur, haussa les épaules. Un air de méchanceté tiraillait son visage. Il jetait sur la petite chambre de sa sœur un regard hostile d'homme pris au piège. Allons! il n'y aurait pas moyen d'éviter la scène, il avait eu tort de venir.
— Comment? fit-il. C'est bien simple. Du Marty pendant l'absence de Germaine a fourragé ses papiers, comme un goujat. Il a eu l'aplomb de forcer son bureau, et dans le buvard il a trouvé une lettre qu'elle m'écrivait…
— Et cette lettre? demanda Hélène.
Il eut un mauvais sourire :
— Pas de doute.
Il ajouta sur un geste révolté de sa sœur :
— Et vois le malheur! La vertu n'est jamais récompensée. Germaine, tout au long des quatre pages, me signifiait justement son intention de rompre. Elle en avait assez de ces inquiétudes, de ces mensonges, de toute cette complication de vie.
— Elle a mis le temps à s'en apercevoir!
Et pâle de colère :
— Ce qui m'étonne, c'est qu'elle ait fini par où, après l'affreuse nuit de la Neuville, elle aurait dû commencer.
André voulut parler, elle le toisa :
— Inconsciente comme elle est, elle aurait pu longtemps continuer de la sorte! Alors, elle a fini par comprendre? Elle s'est ressaisie, c'est bien. Mais toi qui avais l'intelligence, le raisonnement, la force, comment as-tu osé l'entraîner, lui faire commettre le mal? Et si ton lâche orgueil d'homme proteste, — je te vois sourire! — si c'est elle qui s'est jetée à ton cou, pourquoi ne lui as-tu pas dénoué les bras, pourquoi n'as-tu pas essayé de lui faire comprendre ce qu'élevée autrement elle n'aurait jamais oublié, le respect d'elle-même, de ses devoirs? Comment as-tu pu faire aussi bon marché de tout cela, piétiner ta conscience? Si tous deux vous avez cédé à l'égarement d'une minute, à un élan irrésistible, au moins tu as eu le temps de réfléchir, de reculer!
Au souvenir de la nuit de la Neuville, une horreur la bouleversa ; l'indignation précipitait ses paroles, elle devint très rouge, une flamme de révolte dans ses beaux yeux :
— Comment, après cette heure affreuse où notre père mourait, où je t'ai épargné la honte d'une surprise, votre amour n'a-t-il pas été tué du coup? Comment a-t-il pu survivre à cette minute de désarroi, de remords, au sortir de laquelle tout honnête homme se serait repris? Mais non, vous avez continué, par bravade, par perversité, que sais-je? Tes promesses mêmes ne t'ont pas arrêté. Tu m'avais juré de rompre, tu as menti, menti chaque jour depuis six mois.
André, qui d'un doigt sec pianotait à la vitre, se retourna, et tranchant :
— Tu es folle! Est-ce à toi de me faire la leçon? Peux-tu juger de mes intentions, lire au fond de mon cœur? Sais-tu seulement ce que c'est que d'aimer? Tu parles de ce que tu ne connais pas. L'amour excuse tout.
Elle eut un rire de sarcasme :
— Jolis principes! Je suis curieuse de savoir ce qu'en pense Du Marty. Tu sens le besoin de pallier ta faute, voilà tout. Tu te poses en héros de roman. Non certes, je ne sais pas ce que c'est que l'amour, mais ce n'est pas ainsi que je me l'imagine. S'il y a des sentiments assez forts pour excuser l'oubli des règles, de ces coups de folie qui élèvent les cœurs au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus du reste du monde, est-ce que votre passion est de celles-là? Réponds! Toi-même, si tu es franc, peux-tu voir en ta conduite autre chose que l'adultère le plus bas, le plus médiocre, sans aucune excuse de poésie, de souffrance, de sacrifice? Tu as trouvé là un plaisir facile, à portée de la main. Cela ne t'a coûté que du mensonge ; mais de cette monnaie-là, vous êtes prodigues! On parle toujours de la fausseté des femmes ; qu'est-elle auprès du mensonge des hommes? Le mensonge partout! Mensonge tacite, quand il ne suinte pas à travers les paroles… On se meut dans le mensonge!
Un doute la déchira, elle songeait à Vernières. Sans répondre André la regardait d'un air insolent. Elle reprit :
— Alors, ça ne vous prenait donc pas à la gorge, chaque fois que vous jouiez votre comédie? Et toi, tu jugeais bon d'empocher les dividendes du père, en compromettant l'honneur de la fille? Tu n'éprouvais pas une gêne, chaque fois que tu paraissais devant l'oncle Marcel? Et Du Marty, ton camarade, ton ami? Aucune répulsion ne t'empêchait de serrer la main de cet homme, à qui tu n'aurais pas pris dix sous, et à qui tu volais sa femme?
— Assez! dit André vivement.
Mais Hélène était montée, elle continua :
— Tu ne songeais pas aux conséquences! Il faut les envisager, maintenant. Germaine du jour au lendemain déshonorée, aux yeux de ce monde qui pardonne tout, sauf le scandale ; Du Marty fort de son droit, et qui peut-être va te demander raison…
— Qu'il vienne! dit André du ton tranquille d'un homme sûr de son fait, à l'épée comme au pistolet.
— Crois-tu que cela répare quelque chose? Vous voilà bien, avec votre façon d'entendre l'honneur! En être restés au duel absurde, — même pas le Jugement de Dieu, — la sanction du hasard, de l'adresse peut-être! Si tu le blesses ou si tu le tues, ce sera complet. Je dis, moi, que cela ne lave rien, n'efface rien. Germaine n'en est pas moins abandonnée, déchue. Car que comptes-tu faire pour elle à présent?
André eut un geste vague, impuissant.
— Oui, tu es dans l'impasse! Peut-être pourras-tu en sortir sain et sauf, sans accroc même à ton amour-propre… Est-ce que cela suffit? Tu n'en as pas moins vilainement agi. Père te le dirait. Il n'y a pas deux façons de penser, quand on porte dans le cœur le moindre sentiment de droiture, de justice.
André lui mit la main sur l'épaule, et froidement :
— C'est tout? Allons, tant mieux. Mais, ma pauvre petite, tu te payes toi aussi de grands mots. Sois tranquille, la vie n'est pas si compliquée. Tout s'arrange. Au revoir, je repasserai quand tu seras plus calme.
Il prit son chapeau, sa canne qu'il avait posés sur le lit et sortit avec sa mine cassante et délibérée, plus préoccupé qu'il n'en avait l'air. Hélène le laissait s'éloigner sans adieu ; avec une étrange ironie, elle se répétait : « Tout s'arrange! » Et la pauvre existence gâchée, salie de Germaine? Certes, elle n'avait que ce qu'elle méritait. N'importe, la part d'expiation n'était pas égale…
Mme Dugast entra brusquement, les yeux pleins d'angoisse, ses bandeaux gris un peu défaits.
— André n'est pas là? demanda-t-elle. La femme de chambre m'avait pourtant dit… Comment! parti sans me voir, sans m'embrasser? Et tante Portier qui vient d'arriver, avec des nouvelles!… Elle leva les bras au ciel. — Il faut pourtant qu'il sache… Mais viens, tante te dira… Ah! quel malheur, il me semble que je rêve…
Dans le cabinet de travail, toujours cette impression d'une pièce froide, inhabitée, malgré les meubles et les objets familiers demeurés en place, le buste de M. Dugast à la place d'honneur sur la cheminée, — la tante Portier, écroulée sur un fauteuil, jambes étendues, la tête de côté sous son chapeau à fleurs, gémissait en s'éventant de son mouchoir. Elle était aussi rouge que Mme Dugast était pâle. A la vue d'Hélène, son agitation la reprit :
— Ah! ma pauvre enfant, c'est affreux. Qu'est-ce que nous allons devenir? Ton frère peut se vanter de nous mettre dans une jolie situation! Il est donc fou?
Mme Dugast, qui condamnait intérieurement son fils, ne put souffrir qu'on dît tout haut ce qu'elle pensait tout bas. Par une contradiction naturelle aux mères, par aveugle tendresse aussi, elle avait beau être au désespoir des événements, elle ne leur en cherchait pas moins des excuses.
— Comme s'il était le seul coupable?… Crois-tu que Germaine n'ait rien à se reprocher? Si cette petite malheureuse…
Elle jetait sans se l'avouer la faute entière sur sa nièce… ses coquetteries, ses libertés ; si elle n'avait pas commencé… Sa rancœur se mêlait à une jalousie inconsciente, à la révélation subite de cette liaison qu'elle ne soupçonnait pas, de cette aventure où le cœur d'André, à son insu, était devenu la possession d'une autre. Mais par-dessus tout, le bouleversement de sa vieille honnêteté, l'horreur du mal, joints à une terreur bourgeoise de l'opinion.
Tante Portier, cruellement atteinte dans sa dignité de chaperon, révoltée aussi par l'injustice de Mme Dugast, protestait avec amertume :
— Une jeune fille si bien élevée! Dis ce que tu voudras, elle a pu, bien malgré moi, avoir quelques légèretés d'attitude, des inconséquences de langage, mais le fond! quel bon naturel, quelle franchise! — Elle se rengorgea. — Tous mes conseils n'étaient pas perdus. André est le seul coupable!
Hélène, pour couper court à l'inévitable discussion des deux femmes, aux froissements qui allaient s'ensuivre, ramena les choses au point.
— Le mal est fait, dit-elle d'une voix brève. Où en sommes-nous, tante?
L'indignation de Mme Portier, amassée jusque-là sur André, fondit brusquement sur Du Marty. Au fond, c'était lui le vrai coupable ; jamais occupé de Germaine, la laissant seule, trop libre, ne voyant en elle qu'un compagnon de parade, un objet de luxe. Tout à son écurie, ses courses, ses paris! Et faux, avec cela! Comme il les avait toutes trompées! Il n'y a pas une heure, cet homme d'une urbanité exquise l'avait envoyée promener avec la dernière grossièreté.
— C'est une brute, fit-elle, un véritable palefrenier. La pauvre petite, à la maison, ne fait que pleurer, elle n'aura bientôt plus de larmes. Je suis partie laissant Édith pour la garder. J'avais mon idée : je voulais lui faire entendre raison à cet homme, essayer de l'attendrir. Il avait toujours été si poli, si aimable avec moi. J'arrive, d'abord il refuse de me recevoir ; j'insiste, on m'introduit dans le salon. Ça m'a serré le cœur ; chaque chose était à sa place, la miniature de Germaine sur la petite table, les fleurs arrangées par elle, — elle a tant de goût! — encore toutes fraîches dans le cornet de Chine. La porte claque, ce monsieur entre, le chapeau sur la tête ; il me demande d'un air furieux : « Qu'est-ce que vous venez f… ici? Ne me parlez pas de cette créature! » Et alors avec des mots comme je n'en ai jamais entendu de ma vie, il s'est répandu en menaces terribles. Jamais je n'aurais cru qu'on pouvait jurer de la sorte.
— Il veut se battre? dit Hélène.
— Se battre? Ah bien oui! Il n'a pas envie d'attraper un mauvais coup! Le déshonneur de Germaine lui suffit. Elle a voulu le scandale, criait-il, elle l'aura! Et en voilà assez! J'ai la loi pour moi. La prison d'abord, le divorce ensuite!
— La prison? se récria Hélène suffoquée, tandis que Mme Dugast, un peu rassurée puisqu'il n'était pas question de se battre, et ne voyant plus que l'horreur pour Germaine du châtiment disproportionné, protestait :
— Est-ce possible? Quelle canaille!
Une stupeur dominait leur consternation. La prison? Mais la loi sur le divorce ne l'avait-elle pas abolie? Une coutume aussi barbare pouvait-elle subsister dans le Code? Le mari outragé avait-il vraiment le droit de se venger de la sorte? Tante Portier se moucha bruyamment après s'être tamponné les yeux :
— Il paraissait bien sûr de son fait, criait : « Oui, la prison! » Et il tapait sur la table. « Quant à son complice… »
Un coup sec à la porte. Solennel dans son long pardessus noir, le col très haut, cravaté de blanc, M. Pierron parut, plus austère que jamais. Son visage blême, entre les favoris de neige, avait la sévérité des grands jours ; un réquisitoire indigné semblait prêt à jaillir de ses lèvres minces. Mme Dugast, à la vue de son père, sentit redoubler son chagrin. Tante Portier eut un soupir de soulagement : un oracle venait d'entrer, l'intervention de M. Pierron était providentielle.
— Ah! mon père, sanglota Mme Dugast, n'est-ce pas que c'est impossible! Cet affreux homme veut traîner la pauvre Germaine en prison! Est-ce qu'une pareille infamie est permise?
— Ce serait monstrueux! dit Hélène.
M. Pierron, qui s'était assis avec lenteur, la considéra d'un air de pitié ironique.
— Tu trouves? fit-il. Eh bien! ma petite, c'est tout ce qu'il y a de plus légitime.
Hélène eut un cri de révolte :
— Légitime!
— Mettons légal, si tu y tiens, mettons légal.
Et devant les trois femmes confondues, majestueux, il se leva et, traversant la pièce, alla prendre un lourd in-octavo dans le coin de la bibliothèque où les livres de jurisprudence alignaient toujours en bel ordre, comme du vivant de M. Dugast, leurs reliures sombres. Il se rassit, et d'un doigt sûr ayant feuilleté les pages, il déploya le livre tout grand, parut du plat de la main étaler la sentence ; puis de sa voix blanche :
— « Code pénal, article 337. La femme convaincue d'adultère subira la peine de l'emprisonnement pendant trois mois au moins et deux ans au plus. »
Elles gardaient toutes trois un silence morne. Hélène mal résignée frémissait.
Il arrêta sur elle son regard glacé, où la rigidité de la justice se mêlait dans un reflet fugace à une dignité souffrante. Il avait beau se raidir, la faute de son petit-fils l'humiliait dans sa vieille et hautaine probité, son orgueil de magistrat intègre chargé pendant si longtemps de faire prévaloir l'inflexibilité des lois. Il poursuivit :
— « Article 338. Le complice de la femme adultère sera puni de l'emprisonnement pendant le même espace de temps, et, en outre, d'une amende de cent francs à deux mille francs. »
— André! s'écria Mme Dugast.
— Parfaitement, dit M. Pierron ; aux termes stricts de la loi, Du Marty peut faire incarcérer André tout aussi bien que Germaine. D'habitude pourtant, le complice n'est frappé que de l'amende.
Hélène n'y put tenir :
— Ce n'est qu'une injustice de plus! En quoi l'homme est-il moins coupable que la femme?
M. Pierron haussa légèrement les épaules. Il n'entrait pas dans cet ordre de considérations. La loi est la loi.
— Voyons, grand-père, mais c'est odieux, tout simplement! Comment, une malheureuse a été entraînée, et le complice, l'auteur, oui, l'auteur de la faute sera moins châtié qu'elle? C'est absurde! C'est le responsable qu'on épargne, c'est la victime qu'on écrase. Comment, vous donnez à la femme une éducation telle, qu'elle ne peut pas toujours trouver en elle la force de résistance ; vous-même vous lui avez façonné une âme incomplète et futile, vous vous êtes depuis des siècles bornés à en faire un être de séduction, une compagne de plaisir ; et en même temps vous exigez d'elle les vertus les plus élevées, les plus constantes, abnégation, dévouement, pureté! Cette femme, trop souvent inconsciente, c'est votre œuvre : quelque chose ne proteste-t-il pas en vous quand vous la frappez? Et ce n'est pas seulement parce que Germaine est ma cousine, parce que je condamne André, Du Marty même ; — est-ce que cet imbécile n'aurait pas mieux fait de s'occuper de sa femme que de ses chevaux? — Non, j'ai toujours été profondément révoltée de cette iniquité : s'agit-il de nos intérêts et de nos droits, ah! nous sommes des mineures ; mais dès que par malheur nous lésons les vôtres, nous voilà majeures, vite vous nous punissez! Germaine en prison! Une barbarie pareille! Comment a-t-elle pu rester dans nos lois, dans nos mœurs? Même pas un châtiment, une vengeance, et la plus dérisoire, la plus lâche! Est-ce qu'entre deux êtres humains, liés par un contrat librement accepté, librement consenti, le divorce ne suffit pas? De quels droits cette tyrannie brutale, exercée sur le plus faible?
M. Pierron interrompit :
— Il me déplaît de discuter de tels sujets avec toi, tu me forces cependant à te dire que la faute de la femme peut avoir des conséquences si graves…
— Raison de plus pour se séparer bien vite, dignement. Je trouve, moi, la trahison de l'homme déshonorante, d'autant plus déshonorante qu'il est le chef de la famille, le gardien de l'honneur commun. Pourquoi cette éternelle inégalité? Il fait bon naître homme.
D'un coup sec, M. Pierron claqua les feuillets du Code en les refermant comme d'inexorables tenailles.
— Causons sérieusement, fit-il.
Ce furent de nouvelles lamentations de Mme Dugast et de la tante Portier, récriminations vaines, résolutions subites aussitôt abandonnées. M. Pierron, supplié par Hélène de s'entremettre, de tenter une démarche auprès de Du Marty, refusa net : égoïsme de vieillard? réserve d'ancien magistrat? Peut-être aussi cette conviction ancrée chez les gens de justice que le temps arrange tout : les événements d'eux-mêmes se modifient, la colère s'use, on réfléchit. Il partait enfin ; la tante Portier, dont le coupé attendait en bas, se leva en même temps, elle le mettrait chez lui en passant ; sitôt rentrée, elle renverrait Édith. On n'avait rien décidé.
Restées seules, Hélène et sa mère se contemplèrent, dans un silence d'effondrement. Comment tout cela tournerait-il? Mme Dugast joignit les mains, douloureusement :
— Qui aurait jamais supposé?… Un mariage que j'ai fait moi-même! Situation, fortune assorties… Tout avait l'air de marcher si bien!
Hélène eut aux lèvres un reproche facile. Que de fois sa mère lui avait cité en exemple cette brillante union, si vite, si heureusement conclue! « La convenance des relations, l'excellence des renseignements! A quoi bon tant hésiter, avant de prononcer le oui définitif?… » Elle se rappela mainte discussion, une notamment à la Neuville, le jour de sa majorité. M. Dugast souriait, séparé d'elle par la table, tandis que sa mère, pour lancer ses arguments, quittait, reprenait avec fièvre sa broderie… L'événement, hélas! s'était chargé de répondre. Mais le triomphe cette fois, loin de la réjouir, l'emplissait de chagrin. Silencieuse, elle s'approcha de sa mère, l'embrassa tendrement, tandis que la pauvre femme soupirait, avec une partialité ingénue :
— Ah! mes pauvres enfants, que de mal vous nous faites sans le vouloir!…
III
— Germaine veut te voir, avait dit tante Édith en rentrant. Et plus émue qu'elle ne le voulait paraître, elle répondait, à l'interrogation anxieuse d'Hélène : — Elle t'en supplie.
L'oncle Dugast occupait un somptueux entresol, boulevard Haussmann. Le lendemain Hélène, qui n'avait pu fermer l'œil de la nuit, montait très vite l'escalier, — le temps de surprendre le regard curieux, averti du concierge ; elle sonnait, et passant devant le salut du grand laquais en habit, — lui aussi devait savoir, — elle pénétrait de son air décidé dans le salon. Deux personnes y chuchotaient familièrement : Yvonne et un vieux monsieur au crâne luisant. Elle ne le reconnut pas tout de suite, tant il avait rajeuni ; c'était le comte Soulier, complet gris perle et guêtres blanches, un assidu de la maison, depuis le déjeuner au pavillon des Bourrel.
— Toi, quelle bonne surprise! s'écria Yvonne levée en sursaut, et rougissant (Tiens, pourquoi donc?)… — Germaine va être bien contente. Vous permettez, comte?
M. Soulier non seulement permit, mais supplia, d'un geste ravi. Yvonne, précédant Hélène en silence, — qu'eussent-elles dit, à présent? — traversa un couloir, poussa la porte de la chambre de Germaine. Une odeur d'éther s'en exhalait ; les rideaux tirés laissaient à peine voir dans le demi-jour le lit où gisait une forme blanche. On entendit un ou deux petits gémissements.
— Qui est là? demanda une voix faible.
Yvonne se retirait sans répondre, fermait la porte sur Hélène.
— C'est toi, Yvonne? reprit la voix tandis qu'un visage pâle se tournait sur l'oreiller.
Hélène chercha la main de la malade, une pauvre main brûlante, et dit très bas :
— C'est moi, Hélène.
— Toi! dit Germaine, et elle se souleva d'un air effrayé, sans lâcher la main pitoyable, qu'elle serrait désespérément ; et tout à coup Hélène sentit une pluie chaude qui lui tombait sur les doigts, Germaine sanglotait :
— Oh! mon Dieu! mon Dieu!
Hélène en venant s'était raidie ; des sentiments contraires l'agitaient, mépris, indignation, douleur. Toute sa fierté, sa pureté protestaient contre une chute dont elle mesurait la profondeur sans pouvoir comprendre par quelle pente insensible la malheureuse avait glissé ; elle éprouvait une sorte d'horreur physique pour ce qu'un pareil entraînement comportait à ses yeux d'inavouable, de mystérieuse honte ; mais, quand elle fut en face d'une si grande détresse, la pitié l'emporta. Elle ne vit plus, dans cette femme au désespoir, qu'une sœur infortunée, victime d'une éducation et de mœurs absurdes. La pauvre Germaine était moins responsable que son complice ; l'inégalité de l'expiation la révolta. Les reproches que sa conscience lui dictait, elle manqua de courage pour les faire ; ses yeux s'emplirent de larmes.
Germaine éperdue répétait comme une enfant :
— C'est affreux, affreux, je ne veux pas aller en prison, j'aime mieux mourir! — Elle baissa la voix : — J'ai essayé hier soir, oui, j'ai voulu boire du laudanum, et puis au dernier moment je n'ai pas pu. N'est-ce pas que je n'irai pas en prison? C'est à devenir folle!
— Calme-toi, dit Hélène, ton mari réfléchira, on lui fera comprendre…
— Un homme si bien, je le croyais du moins, déshonorer une femme, et sa femme encore! Conçoit-on cela? Pourquoi s'acharne-t-il après moi? Que lui ai-je fait? On a plus d'égards envers une femme qu'on a aimée! Excepté ma faute, je n'ai rien à me reprocher.
Elle parlait avec une sincérité si convaincue, une inconscience si déroutante, qu'Hélène en fut blessée ; sa loyauté se révolta. Elle fut franche :
— Crois-tu donc que ta faute ne soit rien?
Germaine la contempla avec étonnement, comme si elle ne saisissait pas tout de suite ; puis désolée :
— Oh! si, si! je me repens amèrement. Mais tu ne comprends pas, tu ne peux pas comprendre, toi. Je n'étais pas libre, je ne m'appartenais pas…
A son tour, Hélène fut déconcertée.
— Tu ne t'appartenais pas! prononça-t-elle avec un sourire incrédule, presque méprisant.
Bien bas, Germaine murmura :
— Non, André… — et sans la regarder : — je te jure, je ne sais pas comment j'en suis venue là… André l'a voulu! — D'un ton pleurard elle ajouta : — Je me défendais, j'ai résisté longtemps…
— Oh! comme tu es lâche! fit Hélène. Tu n'as même pas le courage de ta mauvaise action. C'est André, dis-tu?… Et toi, est-ce que tu n'avais pas une volonté, une âme libre, pour te respecter et respecter les autres?
Et en même temps, cette faiblesse un peu vile la ramenait de la colère à la pitié. Elle revoyait Germaine en jupe courte, mollets bien pris dans les guêtres le jour de la partie de chasse, ses yeux brillants de champagne, puis la docilité avec laquelle elle s'était assise à côté d'André dans la charrette. Une grande tristesse la pénétra. Elle sentait tout cela si petit, si mesquin, si douloureux à voir! Elle étouffait dans la pièce sombre, ou le linge de corps de Germaine gisait sur des meubles, en désordre.
— Ça manque d'air, fit-elle. C'est malsain de s'engourdir dans le noir. Voyons, du courage. Lève-toi!
Mais Germaine gémissait :
— Je n'en aurai pas la force. Hier, j'étais si résolue à en finir! J'avais versé tout un flacon de laudanum dans un verre. Si je l'avais bu, pourtant… C'est affreux, affreux!
Hélène eut un sourire, et bien que parfaitement rassurée :
— Tu l'as jeté, j'espère!
— Oh! oui… Ah! si le courage ne m'avait pas manqué! Et puis l'idée que je serais trop laide, une fois morte.
Relevant à deux mains sa broussaille de cheveux fous, elle demanda timidement :
— Quelle heure est-il, ma bonne Hélène? Comment, si tard? — Et surprenant un mouvement de curiosité chez sa cousine : — C'est parce que… je n'ai rien pris depuis hier matin.
— Veux-tu une tasse de bouillon, du chocolat?
Germaine hésita pour la forme :
— Un peu de chocolat, oui.
— Avec du pain?
— Non, sans…
Hélène avait une forte envie de rire, de pleurer aussi. Elle se reconnaissait impuissante. La consoler? Allons, ce serait vite fait. La sermonner? Elle ne comprendrait pas. Il était bien temps d'ailleurs! Qu'elle lui laissât du moins un bon souvenir de grande sœur, un de ces sourires qui mettent du baume sur la plaie. Elle ouvrit les rideaux, sonna la femme de chambre, retapa les oreillers de Germaine, puis lui servit son chocolat, la fit manger. Pauvre petite, aux dernières cuillerées, de grosses larmes se remettaient à couler, intarissablement, sur ses joues rondes aux fossettes creusées pour le sourire. Remords? Non, regrets. Tant d'ennuis à subir, tout ce que l'on dirait!…
Hélène, en rentrant, éprouvait une vraie colère contre André. Son monstrueux égoïsme d'homme! Elle se sentait atteinte par l'humiliation, la dégradation de sa cousine, elle s'en voulait d'être une femme. Les hommes, en vérité, avaient trop beau jeu. Séduire, c'est charmant : quant aux suites!… Le cuisant soupçon, la brûlure au cœur lui revinrent… Vernières! elle se serait crue plus forte. Un petit papier sale pouvait-il lui gâter ainsi la vie? En vain elle repoussait l'outrage, elle y pensait sans cesse. La bourrasque des derniers événements, en la chassant d'elle-même pour l'occuper d'autrui, avait laissé intactes sa tristesse et ses craintes. Elle y revenait, à chaque minute de suspens. C'était plus fort qu'elle. Qui avait pu lui écrire cela? Pourquoi lui aurait-on écrit un mensonge? Ce nom, Henriette Leroy, la poursuivait. Elle en marquait un visage, se représentait la femme. Où la trouver? Cherche! Le monde est grand. Le mépris de la lettre anonyme… Oui, elle méprisait, mais cela ne l'empêchait pas de souffrir. Cette idée que quelqu'un d'obscur, de caché, lui en voulait, avait quelque chose d'odieux. Si encore elle savait tout ; mais où, comment vérifier? Ah! le poison était dosé à souhait. Dans le jour, durant ces deux semaines, l'occupation, les courses en amortissaient l'effet ; il reprenait sa force lente, aux heures d'insomnie.
Si c'était vrai! Un secret pareil expliquerait ce qui persistait d'indéfinissable en Vernières, sa correction glacée, maîtrise et réserve. Certaines façons d'épier les gens à la dérobée, de scruter les intentions du regard, de la voix. Mais aussitôt, elle se disait : « Allons, c'est insensé! Un acte aussi monstrueux? Impossible! On ne rejette pas sans miséricorde une femme qui s'est donnée entièrement à vous ; et puis l'enfant, on ne renie pas son enfant, voyons, on ne l'expose pas à la faim, au froid, au vice, à la mort! »
Le départ subit de Vernières, en Dordogne, son absence prolongeaient ce cauchemar. S'il avait été là, seulement!… Aussi quel battement de cœur, quelle surprise lorsque, avant le déjeuner, — sa mère et tante Édith sorties depuis le matin n'étaient pas encore rentrées, — la bonne vint la prévenir que M. de Vernières attendait au salon. Une joie qui lui fit mal, un espoir avec des élancements de crainte. Puis, ce franc courage qui était la marque de sa nature l'emporta : savoir la vérité coûte que coûte, ne pas subir une minute de plus l'angoisse du doute et l'horreur du mensonge.
Vernières avait sa fine pâleur habituelle, son beau regard cerné ; il avait maigri. Son charme, cette fois tout de mélancolie, émut Hélène. Il avait été très inquiet, avait dû veiller plusieurs nuits au chevet de sa mère. Il donnait des détails avec discrétion, simplicité. Elle se sentit à mille lieues de la lettre anonyme. Une pudeur aussi la retenait. Devina-t-il son malaise? La conversation s'arrêta. Il se levait, allait prendre congé. Elle eut honte de le laisser partir, sans avoir affronté le danger :
— Tenez, dit-elle tout à coup, lisez donc cela!
Elle lui tendit la lettre. Elle vit sa surprise, son trouble… Mais, n'était-ce pas bien naturel? Que devait-il croire, que pouvait-il penser d'une démarche en apparence aussi simple, si contraire au fond à l'usage, aux convenances? Elle rougit, tandis qu'avec une attention prudente, les traits contractés à mesure, il lisait, relisait l'étrange papier. Puis il releva les yeux, — comme ils étaient purs! — il sourit, — quelle hautaine ironie!
— Eh bien? demanda-t-elle.
Il avait replié la lettre, la déposait sur la table avec une moue méprisante, un retrait du geste. La tête rejetée en arrière, son visage fermé, l'attitude entière criaient l'indignation, le dédain muet de son innocence blessée.
Il se taisait toujours.
— Voyons, reprit-elle, ne me direz-vous pas un mot? Je vous crois d'avance. Une parole suffit.
Alors, avec une supériorité amère, et balayant d'un revers de main l'imaginaire suspicion :
— Est-ce qu'on se défend contre de pareilles attaques?
Puis sa voix se mouilla, tremblante d'une vraie douleur :
— Vous ne me demandez qu'un mot, vous doutez donc? Comme si vous ne voyiez pas qu'une telle question, quand on aime, est la plus sanglante des injures!
Elle sentit douloureusement le reproche ; un élan de confiance et d'affection lui réchauffa le cœur ; et bien en face :
— Oui, jurez-moi que j'étais folle, que vous me pardonnez!
Les beaux yeux de Vernières eurent un éclair de mansuétude et de triomphe :
— Je vous le jure, dit-il gravement.
— Vous ne connaissez pas cette femme?
— Puisque je vous le dis.
D'un mouvement prompt, Hélène froissait et déchirait le papier abject en mille menus morceaux, et dans la gracieuseté de son acte, il y avait du dégoût et de la joie.
Ils se mirent à causer, rapprochés, fondus dans un besoin de communion, de tendresse. Du péril côtoyé, de la douleur évanouie, il leur restait une loquacité un peu fébrile qui, par moments, tombait en silences où ils essayaient de se pénétrer. Clair comme le jour, Vernières démontra l'ignominie de tels procédés, l'inanité de ces basses manœuvres, fruits de la plus lâche envie. Il s'étonnait toujours qu'on pût traîner derrière soi des rancunes inconnues. Un sourire attristé souligna son indifférence devant ces haines injustifiées. Qui sait d'où cela pouvait venir, de quel arrière-fond d'antichambre ou de boutique? Pauvre Hélène, avoir souffert de cela… Il l'en plaignit, avec des mots câlins et mesurés.
— Nous n'en parlerons jamais plus, dit-elle.
Elle ressentait un soulagement inexprimable, une honte confuse de ses soupçons. Sensation douce, qui, après son départ, se changea en angoisse sourde. Elle gardait au cœur une invisible meurtrissure.
Le lendemain, rue du Croissant, Hélène et Mme Hopkins gravissaient le vaste escalier boueux d'une de ces grandes maisons à six étages, ruches énormes pleines d'un va-et-vient de portefaix et de camelots, dans un claquement de portes battantes, une rumeur de voix, un ronflement ininterrompu de machines. Deux journaux du soir avec leurs bureaux de rédaction et leurs imprimeries, une fabrique d'abat-jour en gros, des ateliers de fournitures pour modes y mélangeaient leur vie fiévreuse : coudoiement de typos alertes, de journalistes à monocle, d'ouvrières en cheveux. Les deux femmes se signalaient d'un regard leurs mines souffreteuses et chiffonnées, pâles maigreurs, teints bouffis, où quelque chose de joli persistait à fleurir. De lourds cylindres de papier à l'odeur fade encombraient le passage. Au troisième une plaque de cuivre à lettres noires, une porte ouverte : L'Avenir.
Elles longèrent un couloir vitré. Derrière son comptoir, un garçon de bureau attentif se levait :
— Ces dames désirent?
Puis reconnaissant Hélène, il s'exclamait d'une voix émue :
— Ah! mademoiselle!
Une expression de dévouement infini éclaira son visage. Avec son bras en écharpe et sa tenue décente, Flénu, par sa résignation, son air d'incurable tristesse, inspirait la compassion.
— Mon filleul va bien? demanda Hélène en souriant.
Et à travers les remerciements balbutiés du malheureux, elle revoyait la figure brûlante et blême, les yeux de souffrance de Marthe.
Une portière se souleva. Grande et forte, le front haut sous les cheveux gris, son regard clair lancé droit, Minna Herkaërt parut sur le seuil de son bureau. Empanachée d'un chapeau à plumes, une femme à bandeaux blonds et chair de cire prenait congé. Hélène d'un coup de coude la désignait à tante Édith : c'était Sophie Grœtz, la Viennoise prétentieuse et sensible qui harcelait tous les journaux féministes et l'Avenir en particulier de manuscrits souvent refusés, chroniques, romans et contes, où les hommes étaient invariablement des scélérats, les femmes des martyres. Mais déjà les trois amies étaient dans la petite pièce, Minna tenant la main d'Hélène et questionnant affectueusement du regard Mme Hopkins.
— J'ai reçu votre lettre, ma chérie, dit-elle à la jeune fille. Eh bien! je pense qu'il faut éviter le scandale à tout prix. Croyez-vous vraiment ce pauvre snob de Du Marty capable d'une vengeance pareille, si contraire aux habitudes? Et l'opinion?
Hélène hocha la tête : Un imbécile est capable de tout! Minna haussait les épaules :
— Mais il faudrait être une canaille fieffée! Il n'a donc rien à se reprocher, lui? Soyez tranquille, jamais il n'osera. J'ameuterai plutôt la presse.
A peine Mme Hopkins, heureuse de se réchauffer à la sympathie virile de Minna, avait-elle le temps de dire en quelques phrases fortes l'amer chagrin, les soucis que lui apportaient depuis un an ses voyages en France, — Ah! la calme maison blanche du Devonshire, les grands prés où les bœufs ruminaient par bandes, le frais brouillard de la rivière, sous les peupliers! — la porte s'ouvrait en coup de vent. Mme Morchesne fit irruption. Un corsage sang de bœuf et des gants trop clairs soulignaient sa redoutable laideur. Un plat canotier d'homme élargissait sa figure rougeaude et rapetissait sa personne trapue. De sa voix caverneuse, la présidente de la Ligue pour l'émancipation des femmes décerna quelques louanges enthousiastes à Minna à propos de son dernier article : « Éducation de la jeune fille. » Hélène et Mme Hopkins eurent leur part de compliments. On était entre défenseurs d'une même cause. « Sus au tyran! »
— M. Morchesne va bien? s'enquit Hélène malicieusement.
— Merci, gronda l'organe ronflant. Il doit revenir me reprendre. Je l'ai envoyé après déjeuner à Passy, s'entendre avec le directeur de la salle Desbordes-Valmore pour ma conférence. Une bonne heure pour aller, autant pour revenir, à pied bien entendu. C'est excellent pour ses rhumatismes. Je suis étonnée de ne pas le trouver ici.
Mme Hopkins s'informa de la date. L'émancipatrice tira de son calepin des cartes d'invitation où se lisait en grosses lettres : « Mme MORCHESNE. Droits politiques des femmes » et les distribua avec profusion. Puis, tournée vers Minna :
— Mais, chère grande amie, dit-elle en faisant vibrer les rr, ne nous ferez-vous pas l'honneur de venir dire aussi quelques mots. Olympie Farnel doit prononcer une petite allocution. Si vous consentiez à donner à votre tour? Rien que quelques mots! vous développeriez par exemple votre admirable article…
Minna haïssait la fougue maladroite et le zèle intolérant de Mme Morchesne ; elle s'excusa sur sa santé. La grosse femme, qui ne tenait pas au fond à une concurrence redoutable, n'eut garde d'insister. Elle se répandit en un dithyrambe nouveau. Une seule chose l'avait taquinée parmi toutes les belles idées de Minna : pourquoi confier à l'homme, du mari à la femme, du père à la fille, le soin d'améliorer, de transformer peu à peu l'éducation des jeunes filles futures? Aux femmes de se libérer seules. Pas de composition avec l'ennemi!
En quelques phrases incisives, dédaigneuses presque, Minna répondait : « Cette lente modification, la femme seule n'en viendrait pas facilement à bout. Avec l'âme que des siècles de soumission, la longue habitude d'être protégée lui ont faite, comment s'affranchir du jour au lendemain? Cette idée que pour un meilleur avenir des enfants, de la race, la femme doit s'élever à être vraiment l'égale de l'homme dans la responsabilité et l'effort communs, il faut petit à petit que les hommes s'en pénètrent d'abord : qu'ils nous aident, dans leur propre intérêt, à développer en nous, leurs filles, leurs femmes, ce sentiment de notre conscience et de notre mission. Ce qui manque à tant de femmes, — aussi bien à celles, moins nombreuses chaque jour, qui trouvent dans le mariage un abri, qu'à la foule toujours croissante de celles qui doivent faire leur vie elles-mêmes, — ce qui nous manque, à presque toutes, c'est une âme pondérée, volontaire. On ne l'acquiert pas en un jour. Il nous faut compter sur l'évolution de l'opinion, des mœurs. Commençons par vivifier l'éducation étroite et bornée de nos couvents, de la plupart des écoles. Du soleil, de l'air, ouvrons les fenêtres sur la vie! Que la jeune fille cesse d'être jetée, pleine d'illusions, dans une société qu'elle ignore. Leçons de choses, écoles professionnelles ; qu'élevée davantage en compagnie de l'homme, elle devienne moins romanesque, moins accessible à la séduction de l'inconnu. Qu'elle prenne conscience de ses droits, de ses devoirs. Qu'elle soit capable de gagner son pain. » Et concluant, Minna jetait avec une conviction chaleureuse :
— Je sais bien, moi, que loin de perdre à ce changement, comme les hommes le proclament d'avance, nous ne pouvons qu'y trouver avantage. On ne nous en aimera pas moins ; on nous respectera plus. Si nous savons nous développer avec calme, avec sagesse, jamais nous n'abdiquerons, — vous êtes là pour le prouver, ma petite Hélène, — ce qui fait notre charme propre, la grâce et la pudeur natives.
Mme Morchesne, intraitable, allait se remettre à tonner contre l'oppresseur héréditaire ; mais on frappait à la porte, Miss Pelboom entra, plus sèche et plus anguleuse que jamais. C'était bien, dans son veston et sa culotte de cycliste, le plus maigre petit garçon que l'on pût voir, torse plat et hanches droites. Cette jeune personne, mise au fait, regretta seulement que l'éminente directrice eût, à son avis, fait une part insuffisante, dans l'éducation de la jeune fille, aux sports athlétiques, à ces exercices violents et libres qui affranchissent l'esprit, fortifient la volonté, en durcissant les muscles.
Mais un grattement timide se faisait entendre.
— Je suis sûre que c'est mon mari, dit Mme Morchesne, de sa voix de basse.
Et en effet M. Morchesne, longue et douce tête de mouton sur un buste mince et de hautes jambes pliantes, s'encadra dans l'ouverture de la porte. Il avait de gros paquets à la main, — commissions de la prévoyante et inexorable Mme Morchesne, et semblait mort de fatigue. Il s'assit péniblement et, mal convaincu de l'efficacité des longues marches, résigné d'ailleurs, donna des nouvelles de ses rhumatismes.
D'autres gens venaient encore : le vieux philosophe Dureau, l'intelligente et belle Andrée Vergnes, dont les paysages avaient été très remarqués au dernier Salon. Hélène et Mme Hopkins se levèrent. Minna leur disait d'un regard son regret de n'avoir pu causer vraiment, elles n'avaient pas échangé dix paroles. Mais il y a des jours comme cela : le cœur voudrait se confier ; tout s'y oppose. Pourtant Hélène eût bien souhaité parler à sa vieille, à sa chère amie, de la lettre anonyme déchirée en morceaux, de la petite souffrance obscure… Henriette Leroy!
Au bas de l'escalier, elles voyaient descendre, d'un fiacre qui s'arrêtait juste devant la maison, le beau Dormoy, portière claquante. Un long pardessus clair, le chapeau à huit reflets, des gants neufs, l'allure dégagée. Il les reconnut, se prit à rougir, visiblement gêné. Saluts, présentation ; il allait porter un article de critique à l'Écho du soir, il se hâta de prendre congé. Comme elles tournaient l'angle, elles s'étonnèrent de voir, penchée à la vitre du fiacre et les suivant avec une curiosité malveillante, presque jalouse, une femme grosse et déjà vieille, à cheveux roux, paupières lourdes et joues trop roses, relevées de fard. Son masque empâté disait la fille sur le retour. Une même impression traversa leur silence. Qu'avaient de commun de Dormoy et cette vilaine femme?
IV
Après quelques secondes d'attente essoufflée sur le palier des Simonin, au cinquième, où Master Willy venait de tirer énergiquement le bouton de sonnette à demi détraqué, Hélène et Mme Hopkins pénétraient dans une antichambre sombre, sans reconnaître de suite l'humble silhouette effacée qui venait d'ouvrir : la cousine Denise. Elle s'excusa, gênée ; la femme de ménage était justement sortie. Toujours sortie, la femme de ménage! Hélène eut un éclair de compassion. Pauvre Denise, avec ses continuels petits mensonges d'orgueil souffrant!
— Comme vous arrivez bien! dit gentiment la jeune femme. Louise et Gabrielle sont là.
— Et ton mari?
— Non, pas encore rentré. Marthe et Jean sont à l'école.
Et prenant les mains de Mme Hopkins.
— C'est gentil à vous d'amener Willy. Loulou va être si content!
— Comment va-t-il? demanda Hélène.
Le petit Louis, qui sortait d'une fièvre muqueuse, était, depuis quelques jours à peine, en convalescence.
— Beaucoup mieux! fit Denise. Un sourire heureux illumina pour une seconde son triste visage maternel, si jeune encore et déjà flétri. D'admirables cheveux cendrés, des yeux d'une grâce délicate et fière paraient en vain cette figure où les misères de la vie, la lutte quotidienne avaient creusé leurs rides fines, gonflé les paupières, tiré les traits. Corps frêle, rondes épaules devenues maigres dans la robe grise élimée, décente encore. Elle poussait bien vite la porte du salon-salle à manger, où Louise Guilbert et Gabrielle Duval s'exclamaient joyeuses. Mais on menait Willy près de son cousin.
Dans la chambre du malade, étendu sur une chaise longue formée d'un vieux fauteuil et d'un tabouret, un châle sur les genoux, Denise, penchée, retapait bien vite l'oreiller, tandis que Loulou, sa face pâle minée de fièvre toute transfigurée de plaisir, se redressait, fermant précipitamment le beau livre de contes illustrés que Gabrielle Duval lui avait apporté. Willy, dont les huit ans débordant d'assurance et de santé faisaient un vrai petit homme, lui donna un shake-hand d'une vigueur toute britannique. Loulou, demeuré plus enfant, avec ses dix ans débiles, le regardait affectueusement, plein d'admiration pour ce cousin lointain, si différent de lui.
— Nous vous laissons causer, dit Mme Hopkins.
Rentrées au salon, Hélène demandait à Louise Guilbert des nouvelles de la petite paralytique, sa protégée. Le mois dernier, elle avait réussi à faire accorder l'assistance judiciaire à la mère Lepillier ; celle-ci était sur le point d'obtenir le divorce contre son ignoble brute de mari. Gabrielle Duval, au bout d'une minute, voulait prendre congé, après avoir parlé de son nouveau poste au lycée Fénelon, rappelé leurs souvenirs d'écolière! — c'était le bon temps! semblait dire le rire rajeuni de Denise.
— Mais tu ne t'en vas pas, fit-elle vivement. Reste! Nous allons prendre le thé.
Gabrielle se rassit. Elle était brune comme une taupe, laide, l'air intelligent, les yeux doux. Joyeuse de secouer un instant ses chagrins, Denise s'empressait, tirait du dessus vitré du buffet la théière, les tasses en grosse porcelaine fendillées, usées. Elle se faisait une fête de leur réunion d'amies, de ce pauvre semblant de réception. Hélène s'offrait à l'aider :
— Les petites cuillers?
— Dans le tiroir, dit Denise occupée à remplir le sucrier. Et comme Hélène ouvrait le tiroir de gauche, elle s'élança :
— Non, non, pas celui-là, l'autre!
Trop tard! Hélène repoussait bien vite le tiroir, mais elle y avait vu, épinglés dans un coin, un tas de papiers timbrés avec des reconnaissances du Mont-de-Piété. Denise devint pourpre, son petit plaisir s'envola dans l'humiliation amère qu'elle éprouvait, l'éternelle humiliation. Elle fut longue à revenir de la cuisine, — sans doute l'eau qui ne chauffait pas ; ses yeux étaient rouges.
On prit le thé sans entrain. Gabrielle, qui parlait toujours de sa voix d'enseignement, une voix blanche et comme impersonnelle, fut prise, en reposant sa tasse, d'une quinte de toux sèche ; ses pommettes brûlaient. Hélène, pour la première fois, remarqua la taille voûtée un peu, les yeux fatigués de son amie. Gabrielle embrassait Denise, elle partait :
— Voilà Louis tiré d'affaire, courage, ma chérie.
La porte refermée, Mme Hopkins faisait la moue, questionnait Louise.
— Elle se surmène, répondait celle-ci. La nécessité de travailler toujours, d'être en tête. On n'arrive pas à de telles places, à son âge, sans une dépense terrible de travail, de volonté. Avec cela un mauvais régime, elle ne veut pas se soigner, elle a tort.
Denise plaignait maintenant Hélène, lui disait sa surprise en apprenant… Son mari avait rencontré Du Marty la veille, rue Taitbout, sortant de chez son avoué. Il paraissait furieux, décidé à tout. Louise, qui n'était pas au courant, apprit sans étonnement le malheur de Germaine. Incrédule, puis indignée devant les résolutions de Du Marty, elle ne put contenir sa révolte :
— Quel aplomb! Non, c'est trop fort!
Elle eut aux yeux, aux lèvres un élan subit, on eût dit qu'une confidence involontaire allait lui échapper. Mais non, elle réfléchit, s'arrêta court, et frémissante elle répétait :
— Vraiment, c'est trop fort tout de même!
Un silence tomba. Denise, qui gardait maintenant un mutisme éploré, songeait à part elle qu'il y avait pourtant une obscure justice. Cette Germaine si insouciante, si égoïste, elle en avait pris bien à son aise. D'un air absorbé, Louise, la tête basse, tapotait à petits coups d'ombrelle la pointe de sa bottine.
Des éclats de rire partant de la chambre voisine firent diversion. Elles écoutèrent ; Loulou, de sa voix faible, — elles durent prêter l'oreille pour l'entendre, — tentait de convaincre Willy.
— Non, je t'assure, répétait-il, les revenants existent. Cette histoire est très vraie! C'était un grand fantôme tout blanc ; il toucha du doigt le front de la reine…
— Et qu'est-ce qu'elle fit la reine? demanda dédaigneusement Willy.
— Elle s'évanouit de peur.
— Eh bien! moi, déclara le petit Anglais, regarde comme je l'aurais reçu. Voilà comment on boxe!
— Tu es brave, toi. Moi, si je voyais un revenant, je me cacherais sous mes couvertures.
Willy affirma :
— Rien ne me fait peur. Ni un tigre, ni un boa, ni un requin, ni un éléphant. Je n'aurais même pas peur des grandes bêtes dont j'ai vu les morceaux d'os au musée de Newhaven, le mosasaure qui avait une tête de crocodile sur un corps de serpent, le dinosaure qui était haut comme une maison à sept étages.
— Est-ce qu'ils ont existé? s'enquérait Loulou avec stupeur.
— Certainement, trancha Willy, mon professeur, M. Mowfles me l'a bien expliqué. C'était à l'époque secondaire, lorsque la terre a pris forme et qu'il y avait de grandes forêts de fougères, avec des océans qui n'en finissaient pas.
Les voix arrivaient distinctes. On entendit Loulou se remuer sur sa chaise longue, le tabouret tomba. Denise inquiète se précipitait.
Alors, comme si elle venait de prendre son parti, Louise, attirant Hélène et Mme Hopkins dans le coin opposé du salon, près d'un canapé barrant une porte close, se mit à parler bas, très vite :
— Écoutez, j'hésite depuis cinq minutes, c'est absurde. Le secret professionnel ne me lie en rien. Dans une maison où je donne des soins, 36, rue d'Amsterdam, j'ai plusieurs fois rencontré Du Marty, col de pardessus relevé, chapeau sur les yeux, comme s'il avait peur d'être vu. Heureusement il ne me connaît pas. Il sonnait au second.
— Eh bien? dit Hélène.
— L'appartement est occupé par une jeune femme seule, jolie ma foi ; des cheveux blonds, très blanche ; Mlle Nini Bleuet, m'a-t-on dit. Je l'ai aperçue dimanche dernier, un affreux chien sous le bras.
— Oh! fit Hélène, qui se rappela soudain les absences fréquentes, voyages à Paris, rendez-vous sportifs de Du Marty… Et il ose parler de prison!…
— Oui, dit Mme Hopkins, il y a peut-être là quelque chose.
Il y eut un craquement suspect derrière la porte, — elle donnait dans la chambre de Simonin, — mais toutes deux, sans y prêter attention, remerciaient chaleureusement Louise, qui se sauvait.
Presque aussitôt Simonin parut, jaquette grise pincée à la taille, pantalon de coupe irréprochable, — comment faisait-il pour trouver toujours des tailleurs, et du crédit?
— Vous étiez donc là? demanda Hélène.
— J'arrive, dit-il, et je repars ; les affaires… Ah! ma cousine, que je vous dise bien vite toute la part que je prends…
Il eut le tact de ne pas remarquer la froideur d'Hélène, — une pimbêche, cette petite! — il avait d'ailleurs bien autre chose en tête ; cette confidence surprise derrière la porte, l'oreille collée au bois, — mon Dieu oui, une curiosité bien naturelle! — c'était, s'il savait en jouer, une fortune, tout simplement : quelque bon prêt, un coup d'épaule… L'oncle Dugast saurait se montrer reconnaissant d'un tel avis. Mais il fallait arriver bon premier. Il se hâta de présenter ses devoirs, et sans même songer à embrasser son fils, comme sa femme apparaissait à une porte, il disparut par l'autre.
Alors, avant qu'Hélène et Mme Hopkins s'en allassent à leur tour, c'était un brusque flux de sanglots et de plaintes, où Denise laissait crever son chagrin. Elle ne pouvait plus vivre ainsi : la lutte vaine pour joindre les deux bouts, sa misère toujours déguisée, toujours révélée ; pas d'argent au terme depuis six mois, souvent le plat vide. Il fallait à tout prix que ce supplice eût une fin! Si elle trouvait seulement du travail… et à mots fiévreux elle conjurait Hélène en lui pressant les mains de s'occuper d'elle, elle demandait si peu de chose, le plus humble emploi! L'oncle Dugast ne pourrait-il lui procurer des écritures? Elle avait aussi songé à l'administration des chemins de fer. Hélène promettait, partait le cœur gros, tandis que, devant elles, master Willy descendait l'escalier d'un pas ferme, les deux mains dans les poches de son petit pardessus.
Place Possoz, devant l'entrée de la salle Desbordes-Valmore, la conférence de Mme Morchesne attirait, avec bon nombre de désœuvrés et quelques reporters, le ban et l'arrière-ban des troupes féministes. Des élégantes descendaient de voitures de maître ; on voyait de vieilles dames seules, avec des manteaux surannés et des chapeaux touchants, sortir précautionneusement de fiacres sans cesse renouvelés. Le vieux philosophe Dureau, dont les longs cheveux blancs bouclaient sous un chapeau à bords plats, arrivait à pied, donnant le bras à l'antique Mme Fourmy-Coste, une des trois présidentes de la réunion, avec Olympie Farnel et Mme Morchesne. Bas-bleu d'une nullité fielleuse, d'une avarice crasse et d'une fausseté sans égale, le seul titre de Mme Fourmy-Coste à la notoriété était d'avoir connu jadis feu Geoffroy Saint-Hilaire. Personne n'avait jamais entendu parler de M. Fourmy-Coste. Elle n'avait à la bouche que vertu, morale, prêchait le relèvement et l'émancipation de la femme et n'avait en réalité d'autre plaisir que de savourer, de déguster solitairement des petits ris de veau bien cuits, de bons petits verres d'un bordeaux qu'elle tenait sous clef.
Hélène, Édith et Minna débouchaient de la rue Cortambert, stationnaient un instant parmi les curieux avant d'entrer. Peu d'hommes, à l'exception de quelques parents et amis, l'air résigné, et des journalistes visiblement narquois. L'arrivée de la marquise Krobanya fit sensation. Cosmopolite et morphinomane, elle avait patronné tout ce que la folie des inventeurs avait découvert de plus chimérique ; ses salons étaient toujours pleins de figures hétéroclites, artistes, conférenciers et cabots.
Dans la salle, brouhaha, saluts, petits rires, agitation de chapeaux à plumes. M. Morchesne, exsangue et aphone, — tant de courses, tant de compliments, — se multipliait, inclinant de tous côtés sa bonne et longue tête de mouton. Ce n'était pas une sinécure que d'être le mari de la présidente! Le court veston droit de miss Pelboom voisinait avec la criarde jaquette beige de Sophie Grœtz. Quelques rédactrices de l'Avenir et de la Fronde parlaient haut, au milieu de groupes. Elles se rangèrent au passage de Minna.
On continuait à venir la saluer dans sa loge. Une dame lui demanda la permission de lui présenter son père, énorme colonel de cavalerie en retraite, au cou sanguin, aux moustaches tombantes, un féministe convaincu. Que venait-il faire dans cette galère? se demanda Hélène. Mais elle-même? Malgré la chère présence de Minna et d'Édith, elle se sentit soudain dépaysée. Ces gens, leurs papotages, leurs idées… Y avait-il quelque chose de commun entre elle et tout cela? Les droits politiques de la femme, sujet de la conférence, — à cette heure où de cruels événements de famille lui tenaient au cœur, où une préoccupation secrète, le son de la voix de Vernières la poursuivaient, — comme elle s'en souciait peu!
Mais des applaudissements discrets saluaient l'entrée de Mme Fourmy-Coste, d'Olympie Farnel et de Mme Morchesne. Elles prenaient place sur l'estrade. Mme Morchesne, très rouge, sanglée à éclater dans une robe noire, couvait la salle d'un regard majestueux et familier, cependant que d'une voix cassée et menue, — Dureau pour l'entendre arrondissait sa main en cornet, — Mme Fourmy-Coste, dans une petite allocution, chantait les mérites de la conférencière, et, « comme me le disait mon grand ami Geoffroy Saint-Hilaire, la haute portée des conférences… » Puis elle se rassit : déjà Mme Morchesne était debout et de sa voix tonitruante faisait retentir la salle…
« Tout ou rien! Certes elle rendait hommage à ses devancières, mais n'étant pas de ces réformatrices modérées qui essayent en vain par la douceur et la persuasion d'arracher à l'égoïsme des hommes d'insignifiantes libertés, elle allait droit au but. Pas d'hésitations, pas de demi-mesures. Il fallait s'attaquer au principe même. Puisque c'est de la loi seule qu'on peut attendre toute amélioration, faisons les lois! La femme électeur! La femme député!… »
Ces convictions, Hélène ne les jugeait pas déraisonnables en soi, elle en estimait seulement la réalisation prématurée : les droits politiques ne pouvaient être que le couronnement de la lente évolution qu'elle appelait de tous ses vœux. Sur le fait même, nul doute ; puisque la femme est soumise aux lois, paye les impôts et répond de ses délits, la justice voulait qu'elle eût part au vote. L'histoire est pleine de femmes illustres ; il y a de grands pays gouvernés par des reines ; aucune d'elles en France ne pourrait même être électeur, privilège réservé au dernier des ivrognes.
Derrière la table, Mme Morchesne gesticulait de manière à inquiéter Mme Fourmy-Coste, accumulait les arguments ; sa verve s'enflait, roulait, en périodes sonores : — « Et je réponds à nos ennemis : Vous prétendez nous exclure de l'électorat sous prétexte que vous payez un impôt que nous ne payons pas, l'impôt du sang? Mais chaque année des centaines de milliers de femmes meurent par le monde, victimes de la maternité. Et c'est en récompense que vous nous déniez le droit le plus sacré, celui de pourvoir à nos propres intérêts!… » Un sanglot d'émotion, savamment préparé, rendit ridicule ce que pouvait avoir de juste sa pensée. Elle était de ces femmes, naturellement maladroites, qui gâtent les meilleures causes.
— Et pourquoi d'ailleurs, reprenait-elle avec exaltation, ne pourrions-nous être soldats, nous aussi? Nos sœurs d'Amérique, pendant la dernière guerre, en formant un bataillon d'amazones…
Hélène n'y tenait plus, et faisant signe à Mme Hopkins aussi agacée qu'elle, elles serraient la main de Minna, s'échappaient silencieusement. Un fracas de bravos s'élevait, saluant la fin de la phrase, et, tandis qu'elles refermaient la porte de la loge, elles aperçurent miss Pelboom battant frénétiquement des mains, à côté du gros colonel apoplectique, béant d'enthousiasme.
De retour à la maison, comme elles poussaient la grande porte vitrée de l'escalier, la concierge s'empressa, une lettre à la main :
— Ça vient d'arriver, mademoiselle.
Et d'un air où il y avait de la curiosité mêlée à ce faux respect des subalternes, elle tendait une enveloppe de papier commun. Du premier coup d'œil, Hélène reconnaissait la grosse écriture incorrecte, recevait au cœur le coup anonyme.
— Merci, fit-elle.
Elles gravissaient les marches en silence, avec une attente d'angoisse. Et tandis qu'Édith, devinant le malheur, lui disait d'un signe de tête : — « J'ai compris » — Hélène, sans l'ouvrir, tournait et retournait la lettre inconnue, sûre d'avance de ce qu'elle allait y trouver. Dans le salon, elle la décachetait d'un mouvement fébrile et, tante Édith penchée par-dessus son épaule, toutes deux lurent, avec une affreuse amertume dans le cœur :
« Mademoiselle,
« Si vou n'avai pas cru que je vou disait la vairité, vou avai tort. La preuve, c'est que ce beau moncieu est venu nous offrir cent francs pour qu'on se taise. Allai 5 impasse des Termopiles. Demandai Henriette Leroy, comme sa vou pourrai voir. »
V
Au sortir de la rue de Plaisance, grouillante de peuple, l'impasse des Thermopyles, avec ses maisons basses, ses jardinets de misère, semblait aux trois femmes désespérée et morne. On s'y sentait à mille lieues de la vie, à force de silence, d'immobilité croupie. D'humbles métiers devant les portes, établis de menuisiers, baquets de teinture, étalaient en vain leurs pauvres emblèmes. Nulle activité, nul éclat de voix, une atmosphère lourde de détresse et d'abandon. Minna s'enquérait : — Henriette Leroy? Et, avec des regards curieux, on lui désignait tout au fond une haute et noire maison dont les six étages écrasaient l'étroit cul-de-sac.
Le cœur serré, elles entraient dans une cour fétide ; l'herbe y croissait entre les pavés, du linge séchait sur des cordes. Les quatre faces intérieures de la bâtisse ouvraient leurs fenêtres pour la plupart sans vitres, pareilles à des yeux crevés ou couverts d'une taie de papier blanchâtre. Les gouttières, les conduites des eaux sales, depuis longtemps disjointes, laissaient couler, de leurs tuyaux en zig-zag, d'ignobles traînées sur les murs. Elles entrèrent par un cintre béant dans une grande cage nue, s'engagèrent dans un des quatre escaliers sombres. Elles relevaient leur robe, évitaient de frôler la paroi lépreuse, la rampe grasse. Des portes entrebâillées d'où s'échappaient des hurlements de mioches et de vieilles toux obstinées, des corridors traversés par des ombres furtives. Toute cette misère de Paris, qui se décomposait sur place, dans la sanie du ruisseau, sans autre horizon que les toits et les murs, parut à Hélène plus sinistre encore que la misère de la Neuville ou d'Hautneuil, étalée au moins dans l'air pur, le soleil et les arbres. Elle éprouvait une angoisse inconnue : l'humiliation d'être là, d'en souffrir. Elle comprenait à cette minute par quels liens invisibles, tissés peu à peu, lui tenait au cœur cet homme que peut-être elle allait perdre. Si elle se trompait pourtant? Si elle lui faisait injure? Mais un douloureux pressentiment l'assaillait toujours. Édith et Minna eussent préféré faire seules cette enquête ; courageusement Hélène avait voulu se rendre compte elle-même.
Au quatrième, hésitant devant une rangée de portes, elles s'adressaient à un vieillard chassieux, qui répondait d'une voix alcoolique :
— Ah! oui! Henriette Leroy? La fille à la Cagnarde. C'est dans l'autre couloir. Tenez, v'là justement son petit qui sort! Georges! Georges!… y vous conduira.
Les trois femmes se retournaient et voyaient sur le seuil obscur se détacher un maigre gamin en loques, balançant à bout de bras une boîte à lait sans couvercle. Mais elles ne contemplaient que la figure, une maigre et souffreteuse figure où Hélène reconnaissait avec horreur les traits frappants de Vernières. C'étaient ses yeux de velours, sa bouche fine, le même ovale du visage pâle. Une ressemblance à crier, et dont Édith et Minna restaient stupéfaites, tandis qu'Hélène avec une amère répulsion comparait, retrouvant jusque dans les tares, dans l'encanaillement faubourien de tout l'être, un peu de la distinction native, l'empreinte atténuée, mais indéniable, de la race.
— Ta maman est là? dit Minna.
Le gosse, flairant des dames charitables, s'offrit, obséquieux, à leur montrer le chemin.
— C'est là, m'dame, la quatrième porte. Maman est couchée. Même qu'elle est bien malade.
Il les précédait, tournait le loquet, dévisageant les visiteuses à mesure qu'elles passaient. Hélène rencontra son regard qui la poursuivait encore, entrée dans la chambre ; et ce regard plein d'admiration lui fit mal, tant il était pareil à un autre regard, plein d'admiration aussi, et de cette astuce, de ces arrière-pensées qui luisaient dans les yeux de l'enfant.
— Des dames pour toi, m'man.
Et il allait s'asseoir, curieux, au pied du lit où la malade somnolait, quand une femme à cheveux blancs, qui ravaudait un bas devant la lucarne, se leva bien vite, et après avoir salué en lançant un regard sondeur et oblique, le prenait par l'oreille, le conduisait à la porte en disant :
— Va voir chez le crémier si j'y suis!
Puis, tirant la jambe, la Cagnarde alla se pencher sur le grabat :
— Henriette, Henriette! glapit-elle, réveille-toi, c'est des dames qui viennent te voir!
Et disposant les deux chaises, le tabouret boiteux qui constituaient avec une table et un buffet tout le mobilier, elle souriait d'un air doucereux, où perçait une ruse sauvage ; elle n'avait d'yeux que pour Hélène et, dans ces attentions équivoques, celle-ci devinait une préoccupation sournoise, une espèce de contentement haineux. La malade sortait de sa torpeur, elle se redressait en soupirant, contemplait tout ce monde d'un air veule.
— On nous a dit que vous étiez très malheureuse, dit Mme Hopkins, qu'est-ce qu'on peut faire pour vous?
La Cagnarde donna précipitamment des explications :
— C'est que ma fille a bien souffert, avec sa pléritonite. Nous n'avons pas toujours été dans cette misère…
— Vraiment? fit Minna.
— Sûr que non! reprit-elle. Ma fille a eu des robes à se mettre sur le dos, et des belles. C'est pas sa faute si elle est tombée là.
Elle joignit les mains, sembla prendre le ciel, puis Hélène à témoin :
— Ah! si chacun était traité selon ses mérites. Mais il y a bien de la canaille dans le monde!
Tandis que la vieille parlait, Hélène, torturée, lisait sur le visage ruiné d'Henriette Leroy une désolation passive, un abattement sans espoir. Cette malheureuse pouvait avoir une trentaine d'années, elle en paraissait quarante.
— A quoi bon parler de cela? dit-elle d'une voix lasse où restait pourtant un charme. Tu ennuies ces dames.
Mais âprement la vieille reprenait, avec une telle rancœur de souffrance et d'ironie, qu'Hélène eut l'intuition nette que si, de ces deux femmes, l'une avait écrit les lettres anonymes, c'était à coup sûr la vieille, et à l'insu de l'autre.
— Et pourquoi que je ne le dirais pas, quand il faudrait plutôt le crier sur les toits? C'est avec ta douceur que les choses ont tourné comme ça. Si c'est pas honteux! Ah! si tu m'avais écouté il y a huit ans, quand ce beau mirliflore te faisait la cour… Car, mes bonnes dames, elle a beau être fille de concierge, c'était tout de même une femme de chambre bien instruite, et distinguée! Elle avait d'abord servi chez Mme la marquise de Tallemont-Granval, à Périgueux. Puis par malheur qu'elle est entrée ensuite chez sa comtesse à la campagne, et alors m'sieu le vicomte lui a conté ses belles histoires! Mais après, ni vu ni connu, je t'embrouille. Et pourtant c'est quelqu'un du grand monde, un noble, vous le connaissez peut-être…
A la dérobée, elle jetait un regard incisif sur Hélène, qui cette fois n'eut plus de doute. Cette vieille depuis longtemps avait dû la suivre, l'épier. Absorbée et muette, Henriette Leroy de son lit suivait avec attention, à travers le récit de sa mère, l'histoire si cruellement vécue, si souvent ressassée. Elle eut un geste de crainte, supplia :
— Tais-toi, mère!
Mais la Cagnarde était lancée :
— Oui, vous le connaissez peut-être? Vernières qui s'appelle… C'est un nom de gredin, il mérite d'être su! Pendant quelques mois jusqu'à la naissance du petit, ça a bien marché. On avait renvoyé ma fille du château, mais il venait encore la voir en cachette, à Périgueux ; il lui donnait quelques sous. Puis le petit est né, alors les visites ont cessé. Et pour l'argent qu'il devait envoyer tous les mois, vas-y voir! Au bout de six semaines, plus personne. Et pourtant pas moyen de renier l'enfant. Tout son portrait. On le sait bien, à Périgueux! Mais si vous le connaissez, ajouta-t-elle sans faire semblant d'y toucher, peut-être bien que vous l'avez remarqué? Maintenant, m'sieu le vicomte habite Paris. Alors, nous l'avons suivi pour le relancer, pour lui faire honte. Mais les riches font ce qu'ils veulent! Ils se moquent des pauvres gens ; ce qu'il lui aurait fallu, c'est une balle dans la peau!
Les trois femmes, groupées autour du lit de douleur, regardaient la malade avec une commisération plus forte que leur méfiance. Une pensée grave assombrissait le beau visage réfléchi de Minna, habituée, mais non résignée à la souffrance humaine ; Mme Hopkins frémissait de révolte, tandis qu'Hélène, soulevée de dégoût contre le misérable qu'elle avait cru aimer, sentait à la vue de cette sœur lamentable une compassion infinie lui jaillir du cœur.
Henriette, devinant obscurément peut-être leur sympathie trouble, se mettait à parler, à parler de sa voix traînante, intarissablement. Abandon, solitude, privations, tous ses chagrins anciens, toute sa misère présente lui remontaient aux lèvres en paroles monotones, d'un insondable découragement :
— Ah! sans le petit!… Mais il est si beau, si intelligent… Si vous saviez tout ce que j'ai supporté. Ça n'est pas drôle, la vie! Jamais on ne croirait qu'il y a des hommes aussi lâches. Abandonner sa chair, un enfant qui est son image! Le laisser avoir faim, avoir froid. Tromper une pauvre femme, puis, quand on l'a mise dans le malheur, tourner le dos, mentir. Au bout de trois mois, quand j'ai vu que je ne recevais plus rien, je lui ai écrit, je l'ai prié, menacé. Pour toute réponse, le commissaire de police. Mme la comtesse est venue avec son fils, elle m'a reproché d'être la cause du scandale ; c'est moi qui avais été chercher cet innocent, et n'a-t-elle pas eu le front de me dire : « Et cet enfant! sait-on seulement de qui il est? » C'est beau, n'est-ce pas, pour une grande dame? Alors comme je n'avais pas de preuves, le commissaire m'a dit de me taire. Je ne savais pas, moi ; la recherche de la paternité est défendue. Il m'a dit que si je voulais faire du chantage, on me mettrait en prison. J'ai pris mon mal en patience, j'ai travaillé, pour nourrir le petit. Comme j'étais trop faible, pas moyen de me remettre domestique. J'ai essayé de faire de la couture, je gagnais dix sous par jour, maman m'a aidée. Et puis les maladies sont arrivées. Un soir que je n'avais rien mangé depuis deux jours, j'ai suivi cet homme en lui demandant du pain. Il a appelé un sergent de ville. J'ai crié. Il a fallu encore aller chez le commissaire de police. Il y est venu tout seul cette fois, il avait de beaux habits, son air fier. On ne m'a pas seulement laissé parler. Si je recommençais, mon affaire était faite : Saint Lazare! Tout le monde contre les faibles. Ah! quand les riches n'ont pas de cœur! Qu'est-ce que vous voulez, on est sans force, il n'y a plus qu'à mourir.
Son bras retomba comme un ressort brisé ; elle se laissa aller sur le traversin, anéantie. La Cagnarde gémit avec rage : — Ah! mon Dieu, si c'est possible! tandis que Mme Hopkins tournée vers Henriette disait charitablement :
— Prenez courage. Si votre histoire est vraie, nous ne vous abandonnerons pas.
Vraie, l'histoire? Hélène certes n'en doutait pas. Rien qu'à ce qu'elle éprouvait, à cette émotion profonde, où tant d'indignation se joignait à tant de mépris, elle savait bien que ces femmes n'avaient pas menti ; d'ailleurs, le visage de la Cagnarde parlait, avec son expression d'amer chagrin, de vengeance satisfaite. Sans doute elle se réjouissait à la fois du tort qu'elle causait à leur bourreau et de la peine qu'elle devinait sous l'air impassible d'Hélène, de cette belle et riche demoiselle qui volait la place de sa fille… « Celle-là, au moins, tu ne l'épouseras pas! Et toi, ma petite, tu peux souffrir! »… Oui, Hélène souffrait ; elle souffrait d'avoir été trompée, d'avoir failli l'être davantage ; mais elle souffrait avec courage, avec un obscur et indicible soulagement aussi, à l'idée que cette douleur faisait justice en elle de la basse manœuvre de Vernières, justice surtout de son infâme conduite à l'égard de ces malheureuses.
Comme elles allaient partir, Minna, à qui Hélène venait de parler à l'oreille, attira avec Mme Hopkins la vieille sur le palier ; il y eut une courte explication ; la Cagnarde montra des lettres, une photographie de Vernières, ornée d'une dédicace probante. Puis, ayant empoché quelque argent, elle se rangea humblement : Hélène sortait. Alors, au passage, la jeune fille la regardant dans les yeux, lui dit à voix basse, ce seul mot où tenaient tant de choses amères : — Merci!
Elles avaient hâte de fuir, descendaient l'escalier noir, et avec délivrance respiraient âprement l'air étouffé de la cour.
....... .......... ...
— Pour nous résumer, dit Simonin, — il insérait un large billet de banque plié en quatre dans son joli calepin et boutonnait avec détachement sa jaquette par-dessus, — il est bien avéré aujourd'hui que votre gendre se rend tous les lundis, mercredis et samedis, chez Mlle Nini Bleuet, de 2 à 4.
Marcel Dugast arpentait de long en large son vaste cabinet tendu de cuir de Cordoue ; des panoplies d'armes italiennes y alternaient avec de précieux cabinets Renaissance. Il s'assit devant le bureau monumental où un élégant téléphone voisinait avec une lampe électrique, parmi des monceaux de lettres et de dossiers. Il regardait Simonin du coin de l'œil. Le cousin à tête de brochet reprit, avec une réserve de galant homme :
— Voilà ma mission terminée.
L'oncle Dugast fronçant les sourcils, bien vite il ajouta :
— En vous donnant les renseignements qu'un hasard m'a livrés, en procédant moi-même à cette petite enquête, j'ai été trop heureux de vous rendre un service d'ami. Il vous faut maintenant un homme sûr, un bon professionnel, qui ne lâche pas Du Marty d'une semelle. Je puis, si cela vous est agréable, vous mettre en rapport avec un gaillard des plus intelligents. Au bout de huit jours, vous aurez votre constat.
— C'est entendu, fit M. Dugast, déguisant sous son flegme une joie concentrée… A demain matin, huit heures.
Il goûtait un des plus vifs plaisirs qu'il eût éprouvés. Pauvre Germaine! Il tenait sa revanche. Avait-on jamais vu! ce polisson, ce drôle, qui se mêlait de faire le justicier!… Simonin prenait congé au seuil du cabinet de travail ; il recevait son paletot des mains du grand laquais, dont le mépris solennel, quoique respectueux, l'amusa… « Tu n'as pas mille francs dans la poche, mon bonhomme! » — puis, l'âme en fête et la conscience en repos, leste, il dégringola les marches, trouvant la vie bonne, l'air doux et toutes les femmes jolies.
— Eh bien, nous le tenons! disait, rentré au salon, Marcel Dugast à la tante Portier.
La bonne dame laissa échapper le roman sentimental dont elle nourrissait ses vieilles illusions.
— Il y a une providence! soupira-t-elle, les yeux au ciel.
Yvonne qui devant la fenêtre semblait guetter impatiemment quelque venue, flirt no 1, 2 ou 3, se retournait, en sautant de joie :
— Oh! papa, comme ça va être drôle!
Marcel Dugast hocha la tête. Certes, il y avait une justice… Trois semaines auparavant, lorsqu'il avait appris la catastrophe, une violente colère l'avait transporté contre Germaine, contre André. Cette faute, qu'il jugeait sévèrement, — la Morale! — dérangeait tous ses plans, allait bouleverser ses habitudes. On n'avait pas idée d'être aussi maladroits! Le moyen de garder André à la tête de l'usine, après cet esclandre? Comment, d'autre part, se passer de ses services? Toute sa rancune s'était déversée bien vite sur Du Marty : ce snob, cet imbécile, incapable de garder sa femme, de la protéger, de la rendre heureuse… Une haine violente l'agitait encore à l'idée de la prison, — ce misérable qui, de gaîté de cœur, aurait déshonoré sa fille! Ah! oui, vraiment, ce serait drôle! A leur tour de rire.
Germaine venait d'entrer, pâlie encore, mais comme ressuscitée depuis la miraculeuse nouvelle apportée l'avant-veille par Simonin. Son père l'embrassa gravement sur le front, Yvonne lui prenait les mains, essayait de l'entraîner dans une ronde soudaine.
— Qu'est-ce qu'il y a? dit Germaine.
Et devant le sourire sarcastique de son père, devant le récit entrecoupé de sa sœur et de tante Portier, en proie à une émotion délicieuse, mordue aussi par une instinctive jalousie, elle s'écriait avec conviction :
— Quelle canaille!
Huit jours après, Hélène attendait Vernières ; Mme Dugast l'avait prié la veille, par un petit bleu, de passer chez elle. Malheureusement ses affreuses névralgies, réveillées par ce nouveau chagrin, la condamnaient tout à coup, fenêtres closes, au repos et à l'immobilité de la chambre. Tante Édith la remplacerait, pour cette entrevue pénible, puisque Hélène exigeait une explication franche. Mme Dugast songeait, en se tamponnant les tempes d'eau de Cologne, aux malheurs injustes qui l'assaillaient : la rupture de ce mariage concerté par elle, après le krack des Du Marty, — une union dont elle était si fière!… Décidément, un mauvais sort la poursuivait. Et elle était partagée entre ses regrets de la scène imminente et le soulagement de ne pouvoir y assister.
Dans le salon, Hélène pâle, mais résolue, était assise sur sa chaise basse, aux pieds de Mme Hopkins. Elles gardaient le silence ; à peine un mot de loin en loin, en réponse à la communion de leurs pensées. Une courte enquête, faite en Dordogne par les soins de Minna, était venue confirmer l'absolue certitude. Et s'élevant au-dessus de la blessure d'amour-propre, elles s'insurgeaient contre cette iniquité monstrueuse qui rejette sur la femme, c'est-à-dire sur l'être le plus faible, la responsabilité d'une faute commise à deux, et fait peser sur l'enfant, c'est-à-dire sur un innocent, des châtiments immérités. Pourquoi la recherche de la paternité était-elle encore interdite en France, se demandait Mme Hopkins avec son bon sens anglais, quand presque tous les autres pays d'Europe et du monde avaient admis ce principe d'élémentaire justice? Comme s'il était plus difficile de retrouver le père d'un enfant abandonné que de découvrir un voleur ou un assassin! Un tel misérable, à vrai dire, n'était pas autre chose.
La sonnerie du timbre leur tinta au cœur. Hélène était debout. La femme de chambre annonça :
— M. de Vernières.
Il s'approchait galamment, voulut baiser la main de Mme Hopkins qui la retira ; il se tournait vers Hélène, elle lui désignait un siège. Vernières comprit qu'il touchait à l'une des heures décisives de sa vie. Il devina l'orage ; son joli sourire se glaça sur ses lèvres ; il conservait un air gracieux, mais l'attente lui durcissait le visage.
— Vous souvenez-vous encore, dit Hélène, de la lettre anonyme que je vous ai montrée l'autre jour?
— Je ne l'ai pas plus oublié que vous, mademoiselle, répondit-il de cette voix martelée qui donnait aux mots toute leur valeur.
Hélène prit sur une petite table la seconde lettre de la Cagnarde, et la lui tendant :
— Que dites-vous de celle-ci?
Vernières la reçut avec dégoût, la parcourut à peine.
— Ce nom ne vous rappelle rien?
Il lui darda son regard aigu. Que savait-elle? Le visage d'Hélène restait fermé. Jamais il ne l'avait trouvée aussi séduisante. Que répondre? Être franc : pardonnerait-elle? Il se sentit lié par son premier mensonge. Nier était plus sûr ; quelle preuve pourrait le confondre, s'il payait d'audace? Il parut chercher dans ses souvenirs et du ton le plus naturel du monde :
— Rien, fit-il dans un étonnement bien joué.
Hélène le contemplait avec une ironie souveraine, qui le perçait à jour :
— Cherchez bien!
— Je ne trouve pas…
— Vous avez donc la mémoire aussi légère que le cœur?
Il se leva sous l'insulte : elle savait! Il sentit qu'il la haïssait avec autant de force qu'il l'aimait : car il l'aimait à sa manière. Son affection se concentrait tout entière dans cette minute où il la perdait. Essayer de la convaincre? Trop tard! Il sourit avec une tristesse amère. Puis, de haut :
— On m'a calomnié, je le vois. Mais il ne saurait y avoir d'amour sans confiance. Adieu, mademoiselle.
Tant d'impudence eût ébranlé Hélène si elle n'avait pas vu, de ses yeux vu, le mensonge vivant, le témoin irrécusable : l'enfant. Il saluait très bas, gagnait la porte.
— Un mot! dit-elle.
Il s'arrêta, fit tête, comme un homme d'honneur méconnu, résigné à subir d'injustes reproches. Elle continuait, vibrante :
— Que vous m'ayez menti, quand je vous interrogeais en toute confiance, que vous n'ayez pas trouvé de plus touchante preuve d'amour que de vouloir me rendre complice de votre infamie, c'est assez écœurant déjà! Et faites-moi la grâce de croire que je ne me plains ni de ma confiance trahie, ni de mon affection outragée!… Il eut un geste de protestation. — Oui, vous m'aimez, c'est entendu! A mon tour de vous dire qu'il n'y a pas d'amour sans loyauté. Mais ce n'est plus de moi qu'il s'agit! Il s'agit d'Henriette Leroy, de cette malheureuse que vous avez honteusement abandonnée quand vous en avez été las ; il s'agit de votre fils, ce triste petit être qui ne demandait pas à vivre ; il s'agit de ces deux victimes de votre égoïsme et de votre lâcheté! Ah! vous ne connaissez pas Henriette et Georges Leroy? Vous ne connaissez pas l'impasse des Thermopyles? Eh bien, faites comme moi, allez voir! Ou plutôt, retournez-y! Et si le cœur ne vous lève pas, si vous n'éprouvez pas une pitié dans vos entrailles de père, c'est que vous êtes encore plus vil que je ne vous suppose. Plus vil que les gens dont les prisons sont pleines, et qui ne sont pas plus coupables que vous! Mais puisque de pareilles actions restent impunies, puisqu'il n'y a pour les flétrir que le mépris des honnêtes gens, c'est bien, soyez sûr du nôtre. Et maintenant, monsieur de Vernières, vous pouvez sortir.
Il voulut parler ; une rage cuisante, une atroce humiliation l'en empêchèrent. Il perçut, dans un obscur remords, la lointaine portée, le contre-coup fatal et inattendu de chacun de nos actes. Incapable d'affronter plus longtemps l'austère mépris de Mme Hopkins, la rayonnante indignation d'Hélène, il essaya de ricaner ; une pâleur terreuse lui décomposa subitement les traits et, pour la première fois, son âme véritable apparut, sur ce visage de boue. Puis il sortit, pour toujours.
La porte refermée derrière lui, Hélène détendue se mit à pleurer à petits sanglots ; mais courageusement elle répondait aux caresses affectueuses de Mme Hopkins :
— C'est nerveux! ce ne sera rien…
Et de sa bonne voix, tante Édith reprenait :
— Ma pauvre chérie, il faut avoir souffert, souffert de sa propre souffrance et de celle des autres pour s'élever jusqu'à valoir quelque chose. Il n'y a d'âmes vraiment supérieures que celles qui se sont purifiées, à travers la douleur…