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Fables de La Fontaine

LES FABLES (continued 4)

Reading edition

Illustration from Fables de La Fontaine
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II

L’HOMME ET LA COULEUVRE.

Un homme vit une couleuvre: Ah! méchante, dit-il, je m’en vais faire une œuvre Agréable à tout l’univers! A ces mots l’animal pervers (C’est le serpent que je veux dire, Et non l’homme: on pourroit aisément s’y tromper), A ces mots le serpent, se laissant attraper, Est pris, mis en un sac; et ce qui fut le pire, On résolut sa mort, fût-il coupable ou non. Afin de le payer toutefois de raison, L’autre lui fit cette harangue: Symbole des ingrats! être bon aux méchants, C’est être sot; meurs donc: ta colère et tes dents Ne me nuiront jamais. Le serpent, en sa langue, Reprit du mieux qu’il put: S’il falloit condamner Tous les ingrats qui sont au monde, A qui pourroit-on pardonner? Toi-même tu te fais ton procès: je me fonde Sur tes propres leçons; jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains, tranche-les; ta justice, C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice: Selon ces lois, condamne-moi; Mais trouve bon qu’avec franchise En mourant au moins je te dise Que le symbole des ingrats Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. Ces paroles Firent arrêter l’autre; il recula d’un pas. Enfin il repartit: Tes raisons sont frivoles. Je pourrois décider, car ce droit m’appartient; Mais rapportons-nous-en. Soit fait, dit le reptile. Une vache étoit là: l’on l’appelle; elle vient: Le cas est proposé. C’étoit chose facile: Falloit-il pour cela, dit-elle, m’appeler? La couleuvre a raison: pourquoi dissimuler? Je nourris celui-ci depuis longues années; Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées; Tout n’est que pour lui seul; mon lait et mes enfants Le font à la maison revenir les mains pleines: Même j’ai rétabli sa santé, que les ans Avoient altérée; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille; il me laisse en un coin Sans herbe: s’il vouloit encore me laisser paître! Mais je suis attachée: et si j’eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin L’ingratitude? Adieu: j’ai dit ce que je pense. L’homme, tout étonné d’une telle sentence, Dit au serpent: Faut-il croire ce qu’elle dit? C’est une radoteuse; elle a perdu l’esprit. Croyons ce bœuf. Croyons, dit la rampante bête. Ainsi dit, ainsi fait. Le bœuf vient à pas lents. Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête, Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portoit les soins les plus pesants, Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui, revenant sur soi, ramenoit dans nos plaines Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux; Que cette suite de travaux Pour récompense avoit, de tous tant que nous sommes, Force coups, peu de gré: puis, quand il étoit vieux, On croyoit l’honorer chaque fois que les hommes Achetoient de son sang l’indulgence des dieux. Ainsi parla le bœuf: L’homme dit: Faisons taire Cet ennuyeux déclamateur; Il cherche de grands mots, et vient ici se faire, Au lieu d’arbitre, accusateur. Je le récuse aussi. L’arbre étant pris pour juge, Ce fut bien pis encore. Il servoit de refuge Contre le chaud, la pluie et la fureur des vents; Pour nous seuls il ornoit les jardins et les champs: L’ombrage n’étoit pas le seul bien qu’il sût faire; Il courboit sous les fruits. Cependant pour salaire Un rustre l’abattoit: c’étoit là son loyer, Quoique, pendant tout l’an, libéral il nous donne Ou des fleurs au printemps; ou du fruit en automne, L’ombre l’été, l’hiver les plaisirs du foyer. Que ne l’émondoit-on, sans prendre la cognée? De son tempérament, il eût encor vécu. L’homme, trouvant mauvais que l’on l’eût convaincu, Voulut à toute force avoir cause gagnée. Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là! Du sac et du serpent aussitôt il donna Contre les murs, tant qu’il tua la bête. On en use ainsi chez les grands: La raison les offense; ils se mettent en tête Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens, Et serpents. Si quelqu’un desserre les dents, C’est un sot. J’en conviens: mais que faut-il donc faire? Parler de loin, ou bien se taire.

Illustration from Fables de La Fontaine
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III

LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS.

Une tortue étoit, à la tête légère, Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays. Volontiers on fait cas d’une terre étrangère; Volontiers gens boiteux haïssent le logis. Deux canards, à qui la commère Communiqua ce beau dessein, Lui dirent qu’ils avoient de quoi la satisfaire. Voyez-vous ce large chemin? Nous vous voiturerons, par l’air, en Amérique; Vous verrez mainte république, Maint royaume, maint peuple; et vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez. Ulysse en fit autant. On ne s’attendoit guère De voir Ulysse en cette affaire. La tortue écouta la proposition. Marché fait, les oiseaux forgent une machine Pour transporter la pèlerine. Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton. Serrez bien, dirent-ils; gardez de lâcher prise. Puis chaque canard prend ce bâton par un bout. La tortue enlevée, on s’étonne partout De voir aller en cette guise L’animal lent et sa maison, Justement au milieu de l’un et l’autre oison. Miracle! crioit-on: venez voir dans les nues Passer la reine des tortues. La reine! vraiment oui: je la suis en effet; Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait De passer son chemin sans dire aucune chose; Car, lâchant le bâton en desserrant les dents, Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants. Son indiscrétion de sa perte fut cause. Imprudence, babil, et sotte vanité, Et vaine curiosité, Ont ensemble étroit parentage; Ce sont enfants tous d’un lignage.

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IV

LES POISSONS ET LE CORMORAN.

Il n’étoit point d’étang dans tout le voisinage Qu’un cormoran n’eût mis à contribution: Viviers et réservoirs lui payoient pension. Sa cuisine alloit bien; mais, lorsque le long âge Eut glacé le pauvre animal, La même cuisine alla mal. Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même. Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux, N’ayant ni filets ni réseaux, Souffroit une disette extrême. Que fit-il? Le besoin, docteur en stratagème, Lui fournit celui-ci. Sur le bord d’un étang Cormoran vit une écrevisse. Ma commère, dit-il, allez tout à l’instant Porter un avis important A ce peuple: il faut qu’il périsse; Le maître de ce lieu dans huit jours pêchera. L’écrevisse en hâte s’en va Conter le cas. Grande est l’émute; On court, on s’assemble, on députe A l’oiseau: Seigneur Cormoran, D’où vous vient cet avis? Quel est votre garant? Êtes-vous sûr de cette affaire? N’y savez-vous remède? Et qu’est-il bon de faire? Changer de lieu, dit-il.—Comment le ferons-nous?— N’en soyez point en soin: je vous porterai tous, L’un après l’autre, en ma retraite. Nul que Dieu seul et moi n’en connoît les chemins; Il n’est demeure plus secrète. Un vivier que Nature y creusa de ses mains, Inconnu des traîtres humains, Sauvera votre république. On le crut. Le peuple aquatique L’un après l’autre fut porté Sous ce rocher peu fréquenté. Là, Cormoran le bon apôtre, Les ayant mis en un endroit Transparent, peu creux, fort étroit, Vous les prenoit sans peine, un jour l’un, un jour l’autre. Il leur apprit à leurs dépens Que l’on ne doit jamais avoir de confiance En ceux qui sont mangeurs de gens. Ils y perdirent peu; puisque l’humaine engeance En auroit aussi bien croqué sa bonne part. Qu’importe qui vous mange, homme ou loup? toute panse Me paroît une à cet égard: Un jour plus tôt, un jour plus tard, Ce n’est pas grande différence.

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V

L’ENFOUISSEUR ET SON COMPÈRE.

Un pince-maille avoit tant amassé, Qu’il ne savoit où loger sa finance. L’avarice, compagne et sœur de l’ignorance; Le rendoit fort embarrassé Dans le choix d’un dépositaire: Car il en vouloit un, et voici sa raison: L’objet tente; il faudra que ce monceau s’altère, Si je le laisse à la maison: Moi-même de mon bien je serai le larron.— Le larron? Quoi! jouir, c’est se voler soi-même? Mon ami, j’ai pitié de ton erreur extrême. Apprends de moi cette leçon: Le bien n’est bien qu’en tant que l’on s’en peut défaire; Sans cela c’est un mal. Veux-tu le réserver Pour un âge et des temps qui n’en ont plus que faire? La peine d’acquérir, le soin de conserver, Otent le prix à l’or, qu’on croit si nécessaire.— Pour se décharger d’un tel soin, Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin; Il aima mieux la terre; et, prenant son compère, Celui-ci l’aide. Ils vont enfouir le trésor. Au bout de quelque temps, l’homme va voir son or; Il ne retrouva que le gîte. Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite Lui dire: Apprêtez-vous; car il me reste encor Quelques deniers: je veux les joindre à l’autre masse. Le compère aussitôt va remettre en sa place L’argent volé; prétendant bien Tout reprendre à la fois, sans qu’il y manquât rien. Mais pour ce coup l’autre fut sage: Il retint tout chez lui, résolu de jouir, Plus n’entasser, plus n’enfouir; Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage, Pensa tomber de sa hauteur. Il n’est pas malaisé de tromper un trompeur.

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VI

LE LOUP ET LES BERGERS.

Un loup rempli d’humanité (S’il en est de tels dans le monde) Fit un jour sur sa cruauté, Quoiqu’il ne l’exerçât que par nécessité, Une réflexion profonde. Je suis haï, dit-il; et de qui? De chacun. Le loup est l’ennemi commun: Chiens, chasseurs, villageois, s’assemblent pour sa perte; Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris; C’est par là que de loups l’Angleterre est déserte: On y mit notre tête à prix. Il n’est hobereau qui ne fasse Contre nous tels bans publier; Il n’est marmot osant crier Que du loup aussitôt sa mère ne menace. Le tout pour un âne rogneux, Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux, Dont j’aurai passé mon envie. Eh bien! ne mangeons plus de chose ayant eu vie: Paissons l’herbe, broutons, mourons de faim plutôt. Est-ce une chose si cruelle? Vaut-il mieux s’attirer la haine universelle? Disant ces mots, il vit des bergers, pour leur rôt, Mangeants un agneau cuit en broche. Oh! oh! dit-il, je me reproche Le sang de cette gent: voilà ses gardiens S’en repaissants eux et leurs chiens; Et moi loup, j’en ferai scrupule! Non, par tous les dieux! non, je serois ridicule: Thibaut l’agnelet passera, Sans qu’à la broche je le mette, Et non-seulement lui, mais la mère qu’il tette, Et le père qui l’engendra! Ce loup avoit raison. Est-il dit qu’on nous voie Faire festin de toute proie, Manger les animaux; et nous les réduirons Aux mets de l’âge d’or autant que nous pourrons? Ils n’auront ni croc ni marmite! Bergers, bergers! le loup n’a tort Que quand il n’est pas le plus fort: Voulez-vous qu’il vive en ermite?

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VII

L’ARAIGNÉE ET L’HIRONDELLE.

O Jupiter, qui sus de ton cerveau, Par un secret d’accouchement nouveau, Tirer Pallas, jadis mon ennemie, Entends ma plainte une fois en ta vie! Progné me vient enlever les morceaux; Caracolant, frisant l’air et les eaux, Elle me prend mes mouches à ma porte: Miennes je puis les dire; et mon réseau En seroit plein sans ce maudit oiseau: Je l’ai tissu de matière assez forte. Ainsi, d’un discours insolent, Se plaignoit l’araignée autrefois tapissière, Et qui lors étant filandière Prétendoit enlacer tout insecte volant. La sœur de Philomèle, attentive à sa proie, Malgré le bestion happoit mouches dans l’air, Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie, Que ses enfants gloutons, d’un bec toujours ouvert, D’un ton demi-formé, bégayante couvée, Demandoient par des cris encor mal entendus. La pauvre aragne n’ayant plus Que la tête et les pieds, artisans superflus, Se vit elle-même enlevée: L’hirondelle, en passant, emporta toile, et tout, Et l’animal pendant au bout. Jupin pour chaque état mit deux tables au monde: L’adroit, le vigilant, et le fort, sont assis A la première; et les petits Mangent leur reste à la seconde.

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VIII

LA PERDRIX ET LES COQS.

Parmi de certains coqs, incivils, peu galants, Toujours en noise et turbulents, Une perdrix étoit nourrie. Son sexe, et l’hospitalité, De la part de ces coqs, peuple à l’amour porté, Lui faisoient espérer beaucoup d’honnêteté: Ils feroient les honneurs de la ménagerie. Ce peuple, cependant, fort souvent en furie, Pour la dame étrangère ayant peu de respec[68], Lui donnoit fort souvent d’horribles coups de bec. D’abord elle en fut affligée; Mais, sitôt qu’elle eut vu cette troupe enragée S’entre-battre elle-même et se percer les flancs, Elle se consola. Ce sont leurs mœurs, dit-elle; Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens: Jupiter sur un seul modèle N’a pas formé tous les esprits; Il est des naturels de coqs et de perdrix. S’il dépendoit de moi, je passerois ma vie En plus honnête compagnie. Le maître de ces lieux en ordonne autrement; Il nous prend avec des tonnelles, Nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes: C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement.

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IX

LE CHIEN A QUI ON A COUPÉ LES OREILLES.

Qu’ai-je fait, pour me voir ainsi Mutilé par mon propre maître? Le bel état où me voici! Devant les autres chiens oserai-je paroître? O rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans, Qui vous feroit choses pareilles! Ainsi crioit Mouflar, jeune dogue; et les gens, Peu touchés de ses cris douloureux et perçants, Venoient de lui couper sans pitié les oreilles. Mouflar y croyoit perdre. Il vit avec le temps Qu’il y gagnoit beaucoup; car, étant de nature A piller ses pareils, mainte mésaventure L’auroit fait retourner chez lui Avec cette partie en cent lieux altérée: Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée. Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui, C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre, On le munit, de peur d’esclandre. Témoin maître Mouflar armé d’un gorgerin; Du reste, ayant d’oreille autant que sur ma main, Un loup n’eût su par où le prendre.

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X

LE BERGER ET LE ROI.

Deux démons à leur gré partagent notre vie, Et de son patrimoine ont chassé la raison; Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie: Si vous me demandez leur état et leur nom, J’appelle l’un Amour, et l’autre Ambition. Cette dernière étend le plus loin son empire; Car même elle entre dans l’amour. Je le ferois bien voir, mais mon but est de dire Comme un roi fit venir un berger à sa cour. Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes. Ce roi vit un troupeau qui couvroit tous les champs, Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans, Grâce aux soins du berger, de très-notables sommes. Le berger plut au roi par ces soins diligents. Tu mérites, dit-il, d’être pasteur de gens: Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes; Je te fais juge souverain. Voilà notre berger la balance à la main. Quoiqu’il n’eût guère vu d’autres gens qu’un ermite, Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c’est tout, Il avoit du bon sens, le reste vient ensuite: Bref, il en vint fort bien à bout. L’ermite son voisin accourut pour lui dire: Veillé-je? et n’est-ce point un songe que je vois? Vous, favori! vous, grand! Défiez-vous des rois; Leur faveur est glissante: on s’y trompe; et le pire, C’est qu’il en coûte cher: de pareilles erreurs Ne produisent jamais que d’illustres malheurs. Vous ne connoissez pas l’attrait qui vous engage: Je vous parle en ami; craignez tout. L’autre rit; Et notre ermite poursuivit: Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage. Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage, Un serpent engourdi de froid Vint s’offrir sous la main: il le prit pour un fouet; Le sien s’étoit perdu, tombant de sa ceinture. Il rendoit grâce au ciel de l’heureuse aventure, Quand un passant cria: Que tenez-vous? ô dieux! Jetez cet animal traître et pernicieux, Ce serpent!—C’est un fouet.—C’est un serpent! vous dis-je. A me tant tourmenter quel intérêt m’oblige? Prétendez-vous garder ce trésor?—Pourquoi non? Mon fouet étoit usé; j’en retrouve un fort bon: Vous n’en parlez que par envie.— L’aveugle enfin ne le crut pas, Il en perdit bientôt la vie: L’animal dégourdi piqua son homme au bras. Quant à vous, j’ose vous prédire Qu’il vous arrivera quelque chose de pire. —Eh! que me sauroit-il arriver que la mort? —Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite. Il en vint en effet: l’ermite n’eut pas tort. Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort, Que la candeur du juge, ainsi que son mérite, Furent suspects au prince. On cabale, on suscite Accusateurs, et gens grevés par ses arrêts. De nos biens, dirent-ils, il s’est fait un palais. Le prince voulut voir ces richesses immenses. Il ne trouva partout que médiocrité, Louange du désert et de la pauvreté: C’étoient là ses magnificences. Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix: Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris Tous les machineurs d’impostures. Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux, L’habit d’un gardeur de troupeaux, Petit chapeau, jupon, panetière, houlette, Et, je pense, aussi sa musette. Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais N’attirâtes sur vous l’envie et le mensonge, Je vous reprends: sortons de ces riches palais Comme l’on sortiroit d’un songe! Sire, pardonnez-moi cette exclamation: J’avois prévu ma chute en montant sur le faîte. Je m’y suis trop complu: mais qui n’a dans la tête Un petit grain d’ambition?

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XI

LES POISSONS ET LE BERGER QUI JOUE DE LA FLUTE.

Tircis, qui pour la seule Annette Faisoit résonner les accords D’une voix et d’une musette Capables de toucher les morts, Chantoit un jour le long des bords D’une onde arrosant des prairies Dont Zéphyre habitoit les campagnes fleuries. Annette, cependant, à la ligne pêchoit, Mais nul poisson ne s’approchoit: La bergère perdoit ses peines. Le berger, qui par ses chansons Eût attiré des inhumaines, Crut (et crut mal) attirer des poissons. Il leur chanta ceci: Citoyens de cette onde, Laissez votre Naïade en sa grotte profonde, Venez voir un objet mille fois plus charmant. Ne craignez point d’entrer aux prisons de la Belle: Ce n’est qu’à nous qu’elle est cruelle. Vous serez traités doucement; On n’en veut point à votre vie: Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal; Et, quand à quelques-uns l’appât seroit fatal, Mourir des mains d’Annette est un sort que j’envie. Ce discours éloquent ne fit pas grand effet; L’auditoire étoit sourd aussi bien que muet: Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées S’en étant aux vents envolées, Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris; Voilà les poissons mis aux pieds de la bergère. O vous, pasteurs d’humains et non pas de brebis, Rois, qui croyez gagner par raison les esprits D’une multitude étrangère, Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout! Il y faut une autre manière: Servez-vous de vos rets; la puissance fait tout.

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XII

LES DEUX PERROQUETS, LE ROI ET SON FILS.

Deux perroquets, l’un père et l’autre fils, Du rôt d’un roi faisoient leur ordinaire; Deux demi-dieux, l’un fils et l’autre père, De ces oiseaux faisoient leurs favoris. L’âge lioit une amitié sincère Entre ces gens: les deux pères s’aimoient; Les deux enfants, malgré leur cœur frivole, L’un avec l’autre aussi s’accoutumoient, Nourris ensemble, et compagnons d’école. C’étoit beaucoup d’honneur au jeune perroquet, Car l’enfant étoit prince, et son père monarque. Par le tempérament que lui donna la Parque, Il aimoit les oiseaux. Un moineau fort coquet, Et le plus amoureux de toute la province, Faisoit aussi sa part des délices du prince. Ces deux rivaux un jour ensemble se jouants, Comme il arrive aux jeunes gens, Le jeu devint une querelle. Le passereau, peu circonspec[69], S’attira de tels coups de bec, Que, demi-mort et traînant l’aile, On crut qu’il n’en pourroit guérir. Le prince indigné fit mourir Son perroquet. Le bruit en vint au père. L’infortuné vieillard crie et se désespère, Le tout en vain, ses cris sont superflus; L’oiseau parleur est déjà dans la barque: Pour dire mieux, l’oiseau ne parlant plus Fait qu’en fureur sur le fils du monarque Son père s’en va fondre, et lui crève les yeux. Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile Le haut d’un pin: là, dans le sein des dieux, Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille. Le roi lui-même y court, et dit pour l’attirer: Ami, reviens chez moi; que nous sert de pleurer? Haine, vengeance et deuil, laissons tout à la porte. Je suis contraint de déclarer, Encor que ma douleur soit forte, Que le tort vient de nous; mon fils fut l’agresseur: Mon fils! non; c’est le Sort qui du coup est l’auteur. La Parque avoit écrit de tout temps en son livre Que l’un de nos enfants devoit cesser de vivre, L’autre de voir, par ce malheur. Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage. Le perroquet dit: Sire roi, Crois-tu qu’après un tel outrage Je me doive fier à toi? Tu m’allègues le Sort: prétends-tu, par ta foi, Me leurrer de l’appât d’un profane langage? Mais que la Providence, ou bien que le Destin Règle les affaires du monde, Il est écrit là-haut qu’au faîte de ce pin, Ou dans quelque forêt profonde, J’achèverai mes jours loin du fatal objet Qui doit t’être un juste sujet De haine et de fureur. Je sais que la vengeance Est un morceau de roi, car vous vivez en dieux. Tu veux oublier cette offense; Je le crois; cependant il me faut, pour le mieux, Éviter ta main et tes yeux. Sire roi, mon ami, va-t’en, tu perds ta peine: Ne me parle point de retour, L’absence est aussi bien un remède à la haine Qu’un appareil contre l’amour.

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XIII

LA LIONNE ET L’OURSE.

Mère lionne avoit perdu son faon: Un chasseur l’avoit pris. La pauvre infortunée Poussoit un tel rugissement, Que toute la forêt étoit importunée. La nuit ni son obscurité, Son silence, et ses autres charmes, De la reine des bois n’arrêtoient les vacarmes: Nul animal n’étoit du sommeil visité. L’ourse enfin lui dit: Ma commère, Un mot sans plus; tous les enfants Qui sont passés entre vos dents N’avoient-ils ni père ni mère?— Ils en avoient.—S’il est ainsi, Et qu’aucun de leur mort n’ait nos têtes rompues, Si tant de mères se sont tues, Que ne vous taisez-vous aussi?— Moi, me taire! moi, malheureuse! Ah! j’ai perdu mon fils! il me faudra traîner Une vieillesse douloureuse!— Dites-moi, qui vous force à vous y condamner?— Hélas! c’est le Destin qui me hait.—Ces paroles Ont été de tout temps en la bouche de tous. Misérables humains, ceci s’adresse à vous! Je n’entends résonner que des plaintes frivoles. Quiconque, en pareil cas, se croit haï des cieux, Qu’il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux.

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XIV

LES DEUX AVENTURIERS ET LE TALISMAN.

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire. Je n’en veux pour témoin qu’Hercule et ses travaux: Ce dieu n’a guère de rivaux; J’en vois peu dans la fable, encor moins dans l’histoire. En voici pourtant un, que de vieux talismans Firent chercher fortune au pays des romans. Il voyageoit de compagnie. Son camarade et lui trouvèrent un poteau Ayant au haut cet écriteau: «Seigneur aventurier, s’il te prend quelque envie «De voir ce que n’a vu nul chevalier errant, «Tu n’as qu’à passer ce torrent; «Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre «Que tu verras couché par terre, «Le porter, d’une haleine, au sommet de ce mont «Qui menace les cieux de son superbe front.» L’un des deux chevaliers saigna du nez. Si l’onde Est rapide autant que profonde, Dit-il..., et supposé qu’on la puisse passer, Pourquoi de l’éléphant aller s’embarrasser? Quelle ridicule entreprise! Le sage l’aura fait par tel art et de guise Qu’on le pourra porter peut-être quatre pas: Mais jusqu’au haut du mont! d’une haleine! il n’est pas Au pouvoir d’un mortel; à moins que la figure Ne soit d’un éléphant nain, pygmée, avorton, Propre à mettre au bout d’un bâton: Auquel cas, où l’honneur d’une telle aventure? On nous veut attraper dedans cette écriture; Ce sera quelque énigme à tromper un enfant: C’est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant. Le raisonneur parti, l’aventureux se lance, Les yeux clos, à travers cette eau. Ni profondeur ni violence Ne purent l’arrêter; et, selon l’écriteau, Il vit son éléphant couché sur l’autre rive. Il le prend, il l’emporte, au haut du mont arrive, Rencontre une esplanade, et puis une cité. Un cri par l’éléphant est aussitôt jeté: Le peuple aussitôt sort en armes. Tout autre aventurier, au bruit de ces alarmes, Auroit fui: celui-ci, loin de tourner le dos, Veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros. Il fut tout étonné d’ouïr cette cohorte Le proclamer monarque, au lieu de son roi mort. Il ne se fit prier que de la bonne sorte, Encor que le fardeau fût, dit-il, un peu fort. Sixte en disoit autant quand on le fit saint-père: (Seroit-ce bien une misère Que d’être pape ou d’être roi?): On reconnut bientôt son peu de bonne foi. Fortune aveugle suit aveugle hardiesse. Le sage quelquefois fait bien d’exécuter Avant que de donner le temps à la sagesse D’envisager le fait, et sans la consulter.

Illustration from Fables de La Fontaine
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XV

LES LAPINS.

DISCOURS A M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD.

Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte L’homme agit, et qu’il se comporte En mille occasions comme les animaux: Le roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts Que ses sujets: et la Nature A mis dans chaque créature Quelque grain d’une masse où puisent les esprits: J’entends les esprits-corps et pétris de matière. Je vais prouver ce que je dis. A l’heure de l’affût, soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l’humide séjour, Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, Et que, n’étant plus nuit, il n’est pas encor jour, Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe, Et, nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe, Je foudroie à discrétion Un lapin qui n’y pensoit guère. Je vois fuir aussitôt toute la nation Des lapins qui, sur la bruyère, L’œil éveillé, l’oreille au guet, S’égayoient, et de thym parfumoient leur banquet. Le bruit du coup fait que la bande S’en va chercher sa sûreté Dans la souterraine cité; Mais le danger s’oublie, et cette peur si grande S’évanouit bientôt: je revois les lapins, Plus gais qu’auparavant, revenir sous mes mains. Ne reconnoît-on pas en cela les humains? Dispersés par quelque orage, A peine ils touchent le port, Qu’ils vont hasarder encor Même vent, même naufrage: Vrais lapins, on les revoit Sous les mains de la Fortune. Joignons à cet exemple une chose commune. Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit Qui n’est pas de leur détroit[70], Je laisse à penser quelle fête! Les chiens du lieu, n’ayant en tête Qu’un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents Vous accompagnent ces passants Jusqu’aux confins du territoire. Un intérêt de bien, de grandeur et de gloire, Aux gouverneurs d’États, à certains courtisans, A gens de tous métiers, en fait tout autant faire. On nous voit tous, pour l’ordinaire, Piller le surveillant, nous jeter sur sa peau. La coquette et l’auteur sont de ce caractère: Malheur à l’écrivain nouveau! Le moins de gens qu’on peut à l’entour du gâteau, C’est le droit du jeu, c’est l’affaire. Cent exemples pourroient appuyer mon discours; Mais les ouvrages les plus courts Sont toujours les meilleurs. En cela j’ai pour guide Tous les maîtres de l’art, et tiens qu’il faut laisser Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser: Ainsi ce discours doit cesser. Vous qui m’avez donné ce qu’il a de solide, Et dont la modestie égale la grandeur, Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur La louange la plus permise, La plus juste et la mieux acquise; Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu Que votre nom reçût ici quelques hommages, Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages, Comme un nom qui, des ans et des peuples connu, Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde Qu’aucun climat de l’univers, Permettez-moi du moins d’apprendre à tout le monde Que vous m’avez donné le sujet de ces vers.

Illustration from Fables de La Fontaine
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XVI

LE MARCHAND, LE GENTILHOMME, LE PATRE ET LE FILS DE ROI.

Quatre chercheurs de nouveaux mondes, Presque nus, échappés à la fureur des ondes, Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi, Réduits au sort de Bélisaire[71], Demandoient aux passants de quoi Pouvoir soulager leur misère. De raconter quel sort les avoit assemblés, Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés, C’est un récit de longue haleine. Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine: Là, le conseil se tint entre les pauvres gens. Le prince s’étendit sur le malheur des grands. Le pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée De leur aventure passée Chacun fît de son mieux, et s’appliquât au soin De pourvoir au commun besoin. La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme? Travaillons: c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome. Un pâtre ainsi parler! Ainsi parler? croit-on Que le ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées De l’esprit et de la raison, Et que de tout berger, comme de tout mouton, Les connoissances soient bornées? L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon Par les trois échoués aux bords de l’Amérique. L’un, c’étoit le marchand, savoit l’arithmétique: A tant par mois, dit-il, j’en donnerai leçon. J’enseignerai la politique, Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit: Moi, je sais le blason; j’en veux tenir école: Comme si, devers l’Inde, on eût eu dans l’esprit La sotte vanité de ce jargon frivole! Le pâtre dit: Amis, vous parlez bien; mais quoi! Le mois a trente jours: jusqu’à cette échéance Jeûnerons-nous, par votre foi? Vous me donnez une espérance Belle, mais éloignée; et cependant j’ai faim. Qui pourvoira de nous au dîner de demain? Ou plutôt sur quelle assurance Fondez-vous, dites-moi, le souper d’aujourd’hui? Avant tout autre, c’est celui Dont il s’agit. Votre science Est courte là-dessus: ma main y suppléera. A ces mots, le pâtre s’en va Dans un bois: il y fit des fagots, dont la vente, Pendant cette journée et pendant la suivante, Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fît tant Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent. Je conclus de cette aventure Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours; Et, grâce aux dons de la nature, La main est le plus sûr et le plus prompt secours. FIN DU LIVRE DIXIÈME.

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I

LE LION.

Sultan léopard autrefois Eut, ce dit-on, par mainte aubaine, Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois, Force moutons parmi la plaine. Il naquit un lion dans la forêt prochaine. Après les compliments et d’une et d’autre part, Comme entre grands il se pratique, Le sultan fit venir son vizir le renard, Vieux routier et bon politique. Tu crains, ce lui dit-il, lionceau mon voisin: Son père est mort, que peut-il faire? Plains plutôt le pauvre orphelin; Il a chez lui plus d’une affaire, Et devra beaucoup au Destin, S’il garde ce qu’il a sans tenter de conquête. Le renard dit, branlant la tête: Tels orphelins, seigneur, ne me font point pitié; Il faut de celui-ci conserver l’amitié, Ou s’efforcer de le détruire Avant que la griffe et la dent Lui soit crue, et qu’il soit en état de nous nuire. N’y perdez pas un seul moment. J’ai fait son horoscope: il croîtra par la guerre; Ce sera le meilleur lion Pour ses amis qui soit sur terre; Tâchez donc d’en être; sinon Tâchez de l’affoiblir. La harangue fut vaine. Le sultan dormoit lors; et dedans son domaine Chacun dormoit aussi, bêtes, gens: tant qu’enfin Le lionceau devint vrai lion. Le tocsin Sonne aussitôt sur lui; l’alarme se promène De toutes parts; et le vizir, Consulté là-dessus, dit avec un soupir: Pourquoi l’irritez-vous? La chose est sans remède. En vain nous appelons mille gens à notre aide: Plus ils sont, plus il coûte; et je ne les tiens bons Qu’à manger leur part des moutons. Apaisez le lion: seul il passe en puissance Ce monde d’alliés vivant sur notre bien. Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien, Son courage, sa force, avec sa vigilance. Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton; S’il n’en est pas content, jetez-en davantage; Joignez-y quelque bœuf; choisissez, pour ce don, Tout le plus gras du pâturage. Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas. Il en prit mal; et force États Voisins du sultan en pâtirent: Nul n’y gagna, tous y perdirent. Quoi que fît ce monde ennemi, Celui qu’ils craignoient fut le maître. Proposez-vous d’avoir le lion pour ami, Si vous voulez le laisser craître.

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II

LES DIEUX VOULANT INSTRUIRE UN FILS DE JUPITER.

POUR MONSEIGNEUR LE DUC DU MAINE

Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu Dont il tiroit son origine, Avoit l’âme toute divine. L’enfance n’aime rien: celle du jeune dieu Faisoit sa principale affaire Des doux soins d’aimer et de plaire. En lui l’amour et la raison Devancèrent le temps, dont les ailes légères N’amènent que trop tôt, hélas! chaque saison. Flore aux regards riants, aux charmantes manières, Toucha d’abord le cœur du jeune Olympien. Ce que la passion peut inspirer d’adresse, Sentiments délicats et remplis de tendresse, Pleurs, soupirs, tout en fut: bref, il n’oublia rien. Le fils de Jupiter devoit, par sa naissance, Avoir un autre esprit et d’autres dons des cieux Que les enfants des autres dieux: Il sembloit qu’il n’agît que par réminiscence, Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant, Tant il le fit parfaitement! Jupiter cependant voulut le faire instruire. Il assembla les dieux, et dit: J’ai su conduire, Seul et sans compagnon, jusqu’ici l’univers; Mais il est des emplois divers Qu’aux nouveaux dieux je distribue. Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue: C’est mon sang; tout est plein déjà de ses autels. Afin de mériter le rang des immortels, Il faut qu’il sache tout. Le maître du tonnerre Eut à peine achevé, que chacun applaudit. Pour savoir tout, l’enfant n’avoit que trop d’esprit. Je veux, dit le dieu de la guerre, Lui montrer moi-même cet art Par qui maints héros ont eu part Aux honneurs de l’Olympe, et grossi cet empire.— Je serai son maître de lyre, Dit le blond et docte Apollon. Et moi, reprit Hercule à la peau de lion, Son maître à surmonter les vices, A dompter les transports, monstres empoisonneurs, Comme hydres renaissants sans cesse dans les cœurs: Ennemi des molles délices, Il apprendra de moi les sentiers peu battus Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus. Quand ce vint au dieu de Cythère, Il dit qu’il lui montreroit tout. L’Amour avoit raison. De quoi ne vient à bout L’esprit joint au désir de plaire?

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III

LE FERMIER, LE CHIEN ET LE RENARD.

Le loup et le renard sont d’étranges voisins: Je ne bâtirai point autour de leur demeure. Ce dernier guettoit à toute heure Les poules d’un fermier; et, quoique des plus fins, Il n’avoit pu donner d’atteinte à la volaille. D’une part l’appétit, de l’autre le danger, N’étoient pas au compère un embarras léger. Hé quoi! dit-il, cette canaille Se moque impunément de moi! Je vais, je viens, je me travaille, J’imagine cent tours; le rustre, en paix chez soi, Vous fait argent de tout, convertit en monnoie Ses chapons, sa poulaille; il en a même au croc; Et moi, maître passé, quand j’attrape un vieux coq, Je suis au comble de la joie! Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé Au métier de renard? Je jure les puissances De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé. Roulant en son cœur ces vengeances, Il choisit une nuit libérale en pavots: Chacun étoit plongé dans un profond repos; Le maître du logis, les valets, le chien même, Poules, poulets, chapons, tout dormoit. Le fermier, Laissant ouvert son poulailler, Commit une sottise extrême. Le voleur tourne tant, qu’il entre au lieu guetté, Le dépeuple, remplit de meurtres la cité. Les marques de sa cruauté Parurent avec l’aube: on vit un étalage De corps sanglants et de carnage. Peu s’en fallut que le soleil Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide. Tel, et d’un spectacle pareil, Apollon, irrité contre le fier Atride, Joncha son camp de morts; on vit presque détruit L’ost[72] des Grecs; et ce fut l’ouvrage d’une nuit. Tel encore autour de sa tente Ajax, à l’âme impatiente, De moutons et de boucs fit un vaste débris, Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse, Et les auteurs de l’injustice Par qui l’autre emporta le prix. Le renard, autre Ajax aux volailles funeste, Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste. Le maître ne trouva de recours qu’à crier Contre ses gens, son chien: c’est l’ordinaire usage. Ah! maudit animal, qui n’es bon qu’à noyer, Que n’avertissois-tu dès l’abord du carnage?— Que ne l’évitiez-vous? c’eût été plus tôt fait: Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait, Dormez sans avoir soin que la porte soit close, Voulez-vous que moi, chien, qui n’ai rien à la chose, Sans aucun intérêt je perde le repos? Ce chien parloit très à propos Son raisonnement pouvoit être Fort bon dans la bouche d’un maître; Mais, n’étant que d’un simple chien, On trouva qu’il ne valoit rien: On vous sangla le pauvre drille. Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille (Et je ne t’ai jamais envié cet honneur), T’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est erreur. Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte. Que si quelque affaire t’importe, Ne la fais point par procureur.

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IV

LE SONGE D’UN HABITANT DU MOGOL.

Jadis certain Mogol vit en songe un vizir Aux champs élysiens possesseur d’un plaisir Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée: Le même songeur vit en une autre contrée Un ermite entouré de feux, Qui touchoit de pitié même les malheureux. Le cas parut étrange et contre l’ordinaire: Minos en ces deux morts sembloit s’être mépris. Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris. Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère, Il se fit expliquer l’affaire. L’interprète lui dit: Ne vous étonnez point; Votre songe a du sens; et si j’ai sur ce point Acquis tant soit peu d’habitude, C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour Ce vizir quelquefois cherchoit la solitude; Cet ermite aux vizirs alloit faire sa cour. Si j’osois ajouter au mot de l’interprète, J’inspirerois ici l’amour de la retraite: Elle offre à ses amants des biens sans embarras, Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas. Solitude, où je trouve une douceur secrète, Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais? Oh! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles! Quand pourront les neufs sœurs, loin des cours et des villes, M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux Les divers mouvements inconnus à nos yeux, Les noms et les vertus de ces clartés errantes Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes! Que si je ne suis né pour de si grands projets, Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets! Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie! La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie, Je ne dormirai point sous de riches lambris: Mais voit-on que le somme en perde de son prix? En est-il moins profond, et moins plein de délices? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. Quand le moment viendra d’aller trouver les morts, J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.

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V

LE LION, LE SINGE ET LES DEUX ANES.

Le lion, pour bien gouverner, Voulant apprendre la morale, Se fit, un beau jour, amener Le singe, maître ès-arts chez la gent animale. La première leçon que donna le régent Fut celle-ci: Grand roi, pour régner sagement, Il faut que tout prince préfère Le zèle de l’État à certain mouvement Qu’on appelle communément Amour-propre; car c’est le père, C’est l’auteur de tous les défauts Que l’on remarque aux animaux. Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte, Ce n’est pas chose si petite Qu’on en vienne à bout en un jour: C’est beaucoup de pouvoir modérer cet amour. Par là votre personne auguste N’admettra jamais rien en soi De ridicule ni d’injuste.— Donne-moi, repartit le roi, Des exemples de l’un et l’autre.— Toute espèce, dit le docteur, Et je commence par la nôtre, Toute profession s’estime dans son cœur, Traite les autres d’ignorantes, Les qualifie impertinentes; Et semblables discours qui ne nous coûtent rien. L’amour-propre, au rebours, fait qu’au degré suprême On porte ses pareils; car c’est un bon moyen De s’élever aussi soi-même. De tout ce que dessus j’argumente très-bien Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace, Cabale, et certain art de se faire valoir, Mieux su des ignorants que des gens de savoir. L’autre jour, suivant à la trace Deux ânes qui, prenant tour à tour l’encensoir, Se louoient tour à tour, comme c’est la manière, J’ouïs que l’un des deux disoit à son confrère: Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot L’homme, cet animal si parfait? Il profane Notre auguste nom, traitant d’âne Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot: Il abuse encore d’un mot, Et traite notre rire et nos discours de braire. Les humains sont plaisants de prétendre exceller Par-dessus nous. Non, non; c’est à vous de parler, A leurs orateurs de se taire: Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens: Vous m’entendez, je vous entends; Il suffit. Et quant aux merveilles Dont votre divin chant vient frapper les oreilles, Philomèle est, au prix, novice dans cet art; Vous surpassez Lambert[73]. L’autre baudet repart: Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles. Ces ânes, non contents de s’être ainsi grattés, S’en allèrent dans les cités L’un l’autre se prôner: chacun d’eux croyoit faire, En prisant ses pareils, une fort bonne affaire, Prétendant que l’honneur en reviendroit sur lui. J’en connois beaucoup aujourd’hui, Non parmi les baudets, mais parmi les puissances, Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés, Qui changeroient entre eux les simples excellences, S’ils osoient, en des majestés. J’en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose Que votre majesté gardera le secret. Elle avoit souhaité d’apprendre quelque trait Qui lui fît voir, entre autre chose, L’amour-propre donnant du ridicule aux gens. L’injuste aura son tour: il y faut plus de temps. Ainsi parla ce singe. On ne m’a pas su dire S’il traita l’autre point, car il est délicat; Et notre maître ès-arts, qui n’étoit pas un fat, Regardoit ce lion comme un terrible sire.

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VI

LE LOUP ET LE RENARD.

Mais d’où vient qu’au renard Esope accorde un point, C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie? J’en cherche la raison, et ne la trouve point. Quand le loup a besoin de défendre sa vie, Ou d’attaquer celle d’autrui, N’en sait-il pas autant que lui? Je crois qu’il en sait plus, et j’oserois peut-être Avec quelque raison contredire mon maître. Voici pourtant un cas où tout l’honneur échut A l’hôte des terriers. Un soir il aperçut La lune au fond d’un puits: l’orbiculaire image Lui parut un ample fromage. Deux seaux alternativement Puisoient le liquide élément: Notre renard, pressé par une faim canine, S’accommode en celui qu’au haut de la machine L’autre seau tenoit suspendu. Voilà l’animal descendu, Tiré d’erreur, mais fort en peine, Et voyant sa perte prochaine: Car comment remonter, si quelque autre affamé, De la même image charmé, Et succédant à sa misère, Par le même chemin ne le tiroit d’affaire? Deux jours s’étoient passés sans qu’aucun vînt au puits. Le temps, qui toujours marche, avoit pendant deux nuits Échancré, selon l’ordinaire, De l’astre au front d’argent la face circulaire. Sire renard étoit désespéré. Compère loup, le gosier altéré, Passe par là. L’autre dit: Camarade, Je vous veux régaler: voyez-vous cet objet? C’est un fromage exquis. Le dieu Faune l’a fait: La vache Io donna le lait. Jupiter, s’il étoit malade, Reprendroit l’appétit en tâtant d’un tel mets. J’en ai mangé cette échancrure; Le reste vous sera suffisante pâture. Descendez dans un seau que j’ai là mis exprès. Bien qu’au moins mal qu’il pût il ajustât l’histoire, Le loup fut un sot de le croire: Il descend; et son poids, emportant l’autre part, Reguinde[74] en haut maître renard. Ne nous en moquons point: nous nous laissons séduire Sur aussi peu de fondement; Et chacun croit fort aisément Ce qu’il craint et ce qu’il désire.

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VII

LE PAYSAN DU DANUBE.

Il ne faut point juger les gens sur l’apparence. Le conseil en est bon; mais il n’est pas nouveau. Jadis l’erreur du souriceau Me servit à prouver le discours que j’avance; J’ai, pour le fonder à présent, Le bon Socrate, Ésope, et certain paysan Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle Nous fait un portrait fort fidèle. On connoît les premiers: quant à l’autre, voici Le personnage en raccourci. Son menton nourrissoit une barbe touffue; Toute sa personne velue Représentoit un ours, mais un ours mal léché; Sous un sourcil épais il avoit l’œil caché; Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre, Portoit sayon de poil de chèvre, Et ceinture de joncs marins. Cet homme ainsi bâti fut député des villes Que lave le Danube. Il n’étoit point d’asiles Où l’avarice des Romains Ne pénétrât alors, et ne portât les mains. Le député vint donc, et fit cette harangue: Romains, et vous, sénat, assis pour m’écouter: Je supplie avant tout les dieux de m’assister: Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris. Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits Que tout mal et toute injustice: Faute d’y recourir, on viole leurs lois. Témoin nous que punit la romaine avarice: Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits, L’instrument de notre supplice. Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère; Et mettant en nos mains, par un juste retour, Les armes dont se sert sa vengeance sévère, Il ne vous fasse en sa colère, Nos esclaves à votre tour. Et pourquoi sommes-nous les vôtres? Qu’on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers. Quel droit vous a rendus maîtres de l’univers? Pourquoi venir troubler une innocente vie? Nous cultivions en paix d’heureux champs; et nos mains Étoient propres aux arts, ainsi qu’au labourage. Qu’avez-vous appris aux Germains? Ils ont l’adresse et le courage: S’ils avoient eu l’avidité, Comme vous, et la violence, Peut-être en votre place ils auroient la puissance, Et sauroient en user sans inhumanité. Celle que vos préteurs ont sur nous exercée N’entre qu’à peine en la pensée. La majesté de vos autels Elle-même en est offensée; Car sachez que les immortels Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples, Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur, De mépris d’eux et de leurs temples, D’avarice qui va jusques à la fureur. Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome: La terre et le travail de l’homme Font pour les assouvir des efforts superflus. Retirez-les: on ne veut plus Cultiver pour eux les campagnes. Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes; Nous laissons nos chères compagnes; Nous ne conversons plus qu’avec des ours affreux, Découragés de mettre au jour des malheureux, Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime. Quant à nos enfants déjà nés, Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés: Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime. Retirez-les; ils ne nous apprendront Que la mollesse et que le vice; Les Germains comme eux deviendront Gens de rapine et d’avarice. C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord. N’a-t-on point de présent à faire, Point de pourpre à donner; c’est en vain qu’on espère Quelque refuge aux lois: encor leur ministère A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort, Doit commencer à vous déplaire. Je finis, punissez de mort Une plainte un peu trop sincère. A ces mots, il se couche; et chacun étonné Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence Du sauvage ainsi prosterné. On le créa patrice; et ce fut la vengeance Qu’on crut qu’un tel discours méritoit. On choisit D’autres préteurs; et par écrit Le sénat demanda ce qu’avoit dit cet homme, Pour servir de modèle aux parleurs à venir. On ne sut pas longtemps à Rome Cette éloquence entretenir.

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VIII

LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES.

Un octogénaire plantoit. Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge! Disoient trois jouvenceaux, enfants du voisinage: Assurément il radotoit. Car, au nom des dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir? Autant qu’un patriarche il vous faudroit vieillir. A quoi bon charger votre vie Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous? Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées; Quittez le long espoir et les vastes pensées; Tout cela ne convient qu’à nous.— Il ne convient pas à vous-mêmes, Repartit le vieillard. Tout établissement Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d’un second seulement; Mes arrière-neveux me devront cet ombrage: Eh bien! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d’autrui? Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui: J’en puis jouir demain, et quelques jours encore; Je puis enfin compter l’aurore Plus d’une fois sur vos tombeaux. Le vieillard eut raison: l’un des trois jouvenceaux Se noya dès le port, allant à l’Amérique; L’autre, afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la république, Par un coup imprévu vit ses jours emportés; Le troisième tomba d’un arbre Que lui-même il voulut enter; Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre Ce que je viens de raconter.

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IX

LES SOURIS ET LE CHAT-HUANT.

Il ne faut jamais dire aux gens: Écoutez un bon mot, oyez une merveille, Savez-vous si les écoutants En feront une estime à la vôtre pareille? Voici pourtant un cas qui peut être excepté: Je le maintiens prodige, et tel que d’une fable Il a l’air et les traits, encor que véritable. On abattit un pin pour son antiquité Vieux palais d’un hibou, triste et sombre retraite De l’oiseau qu’Atropos prend pour son interprète. Dans son tronc caverneux, et miné par le temps, Logeoient, entre autres habitants, Force souris sans pieds, toutes rondes de graisse. L’oiseau les nourrissoit parmi des tas de blé, Et de son bec avoit leur troupeau mutilé. Cet oiseau raisonnoit, il faut qu’on le confesse. En son temps, aux souris le compagnon chassa: Les premières qu’il prit du logis échappées, Pour y remédier, le drôle estropia Tout ce qu’il prit ensuite; et leurs jambes coupées Firent qu’il les mangeoit à sa commodité, Aujourd’hui l’une, et demain l’autre. Tout manger à la fois, l’impossibilité S’y trouvoit, joint aussi le soin de sa santé. Sa prévoyance alloit aussi loin que la nôtre: Elle alloit jusqu’à leur porter Vivres et grains pour subsister. Puis qu’un cartésien s’obstine A traiter ce hibou de montre et de machine! Quel ressort lui pouvoit donner Le conseil de tronquer un peuple mis en mue? Si ce n’est pas là raisonner, La raison m’est chose inconnue. Voyez que d’arguments il fit: Quand ce peuple est pris, il s’enfuit: Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le happe. Tout! il est impossible. Et puis pour le besoin N’en dois-je pas garder? Donc il faut avoir soin De le nourrir sans qu’il échappe. Mais comment? Otons-lui les pieds. Or trouvez-moi Chose par les humains à sa fin mieux conduite! Quel autre art de penser Aristote et sa suite Enseignent-ils, par votre foi?

Ceci n’est point une fable; et la chose, quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée. J’ai peut-être porté trop loin la prévoyance de ce hibou; car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci; mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière d’écrire dont je me sers. (Note de La Fontaine.)

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ÉPILOGUE

C’est ainsi que ma muse, au bord d’une onde pure, Traduisoit en langue des dieux Tout ce que disent sous les cieux Tant d’êtres empruntant la voix de la nature. Truchement de peuples divers, Je les faisois servir d’acteurs en mon ouvrage; Car tout parle dans l’univers; Il n’est rien qui n’ait son langage. Plus éloquents chez eux qu’ils ne sont dans mes vers, Si ceux que j’introduis me trouvent peu fidèle, Si mon œuvre n’est pas un assez bon modèle, J’ai du moins ouvert le chemin: D’autres pourront y mettre une dernière main. Favoris des neuf Sœurs, achevez l’entreprise: Donnez mainte leçon que j’ai sans doute omise; Sous ces inventions il faut l’envelopper. Mais vous n’avez que trop de quoi vous occuper: Pendant le doux emploi de ma muse innocente, Louis dompte l’Europe, et, d’une main puissante, Il conduit à leur fin les plus nobles projets Qu’ait jamais formés un monarque. Favoris des neuf Sœurs, ce sont là des sujets Vainqueurs du Temps et de la Parque. FIN DU LIVRE ONZIÈME.

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A

MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE

Monseigneur,

Je ne puis employer, pour mes fables, de protection qui me soit plus glorieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que vous faites paroître dans toutes choses au delà d’un âge où à peine les autres princes sont-ils touchés de ce qui les environne avec le plus d’éclat: tout cela, joint au devoir de vous obéir et à la passion de vous plaire, m’a obligé de vous présenter un ouvrage dont l’original a été l’admiration de tous les siècles, aussi bien que celle de tous les sages. Vous m’avez même ordonné de continuer; et, si vous me permettez de le dire, il y a des sujets dont je vous suis redevable, et où vous avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde. Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon, ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse: elles se rencontrent toutes dans les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connoître toutes les règles qui y conviennent. Les fables d’Ésope sont une ample matière pour ces talents, elles embrassent toutes sortes d’événements et de caractères. Ces mensonges sont proprement une manière d’histoire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses de peu d’importance que ces sujets: les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. Je ne m’étendrai pas davantage là-dessus: vous voyez mieux que moi le profit qu’on en peut tirer. Si vous vous connoissez maintenant en orateurs et en poëtes, vous vous connoîtrez encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux d’armée; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu’au mérite des actions. Je ne suis pas d’un âge à espérer d’en être témoin. Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L’envie de vous plaire me tiendra lieu d’une imagination que les ans ont affoiblie: quand vous souhaiterez quelque fable, je la trouverai dans ce fonds-là. Je voudrois bien que vous y pussiez trouver des louanges dignes du monarque qui fait maintenant le destin de tant de peuples et de nations, et qui rend toutes les parties du monde attentives à ses conquêtes, à ses victoires, et à la paix qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions avec toute la modération que peuvent souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance, et de qui on pourroit dire, à meilleur titre qu’on ne l’a dit d’Alexandre, qu’il va tenir les états de l’univers, en obligeant les ministres de tant de princes de s’assembler pour terminer une guerre qui ne peut être que ruineuse à leurs maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles: je les laisse à de meilleures plumes que la mienne, et suis avec le plus profond respect,

Monseigneur,

Votre très-humble, très-obéissant et très fidèle serviteur,

De La Fontaine.

Illustration from Fables de La Fontaine
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I

LES COMPAGNONS D’ULYSSE.

A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE.

Prince, l’unique objet du soin des immortels, Souffrez que mon encens parfume vos autels. Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse: Les ans et les travaux me serviront d’excuse. Mon esprit diminue, au lieu qu’à chaque instant On aperçoit le vôtre aller en augmentant: Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes. Le héros dont il tient des qualités si belles Dans le métier de Mars brûle d’en faire autant: Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire, Il ne marche à pas de géant Dans la carrière de la gloire. Quelque dieu le retient: c’est notre souverain, Lui qu’un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin. Cette rapidité fut alors nécessaire, Peut-être elle seroit aujourd’hui téméraire. Je m’en tais; aussi bien les Ris et les Amours Ne sont pas soupçonnés d’aimer les longs discours. De ces sortes de dieux votre cour se compose: Ils ne vous quittent point. Ce n’est pas qu’après tout D’autres divinités n’y tiennent le haut bout: Le sens et la raison y règlent toute chose. Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs, Imprudents et peu circonspects, S’abandonnèrent à des charmes Qui métamorphosoient en bêtes les humains. Les compagnons d’Ulysse, après dix ans d’alarmes, Erroient au gré du vent, de leur sort incertains. Ils abordèrent un rivage Où la fille du dieu du jour, Circé, tenoit alors sa cour. Elle leur fit prendre un breuvage Délicieux, mais plein d’un funeste poison. D’abord ils perdent la raison; Quelques moments après, leur corps et leur visage Prennent l’air et les traits d’animaux différents: Les voilà devenus ours, lions, éléphants; Les uns sous une masse énorme, Les autres sous une autre forme. Il s’en vit de petits; EXEMPLUM, UT TALPA. Le seul Ulysse en échappa; Il sut se défier de la liqueur traîtresse. Comme il joignoit à la sagesse La mine d’un héros et le doux entretien, Il fit tant que l’enchanteresse Prit un autre poison peu différent du sien. Une déesse dit tout ce qu’elle a dans l’âme: Celle-ci déclara sa flamme. Ulysse étoit trop fin pour ne pas profiter D’une pareille conjoncture: Il obtint qu’on rendroit à ses Grecs leur figure. Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter? Allez le proposer de ce pas à la troupe. Ulysse y court, et dit: L’empoisonneuse coupe A son remède encore; et je viens vous l’offrir: Chers amis, voulez-vous hommes redevenir? On vous rend déjà la parole. Le lion dit, pensant rugir: Je n’ai pas la tête si folle; Moi renoncer aux dons que je viens d’acquérir! J’ai griffe et dents, et mets en pièces qui m’attaque. Je suis roi: deviendrai-je un citadin d’Ithaque! Tu me rendras peut-être encor simple soldat: Je ne veux point changer d’état. Ulysse du lion court à l’ours: Eh! mon frère, Comme te voilà fait! je t’ai vu si joli! Ah! vraiment nous y voici, Reprit l’ours à sa manière: Comme me voilà fait! comme doit être un ours. Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre? Est-ce à la tienne à juger de la nôtre? Je m’en rapporte aux yeux d’une ourse mes amours. Te déplais-je? va-t’en; suis ta route, et me laisse. Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse; Et te dis tout net et tout plat: Je ne veux point changer d’état. Le prince grec au loup va proposer l’affaire; Il lui dit, au hasard d’un semblable refus: Camarade, je suis confus Qu’une jeune et belle bergère Conte aux échos les appétits gloutons Qui t’ont fait manger ses moutons. Autrefois on t’eût vu sauver sa bergerie; Tu menois une honnête vie. Quitte ces bois et redevien, Au lieu de loup, homme de bien. En est-il? dit le loup: pour moi, je n’en vois guère. Tu t’en viens me traiter de bête carnassière; Toi qui parles, qu’es-tu? N’auriez-vous pas sans moi, Mangé ces animaux que plaint tout le village? Si j’étois homme, par ta foi, Aimerois-je moins le carnage? Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous: Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des loups? Tout bien considéré, je te soutiens en somme Que, scélérat pour scélérat, Il vaut mieux être un loup qu’un homme: Je ne veux point changer d’état. Ulysse fit à tous une même semonce; Chacun d’eux fit même réponce, Autant le grand que le petit. La liberté, les bois, suivre leur appétit, C’étoit leurs délices suprêmes: Tous renonçoient au los des belles actions. Ils croyoient s’affranchir suivants leurs passions. Ils étoient esclaves d’eux-mêmes. Prince, j’aurois voulu vous choisir un sujet Où je pusse mêler le plaisant à l’utile: C’étoit sans doute un beau projet. Si ce choix eût été facile. Les compagnons d’Ulysse enfin se sont offerts: Ils ont force pareils en ce bas univers, Gens à qui j’impose pour peine Votre censure et votre haine.

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II

LE CHAT ET LES DEUX MOINEAUX.

A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE.

Un chat, contemporain d’un fort jeune moineau, Fut logé près de lui dès l’âge du berceau: La cage et le panier avoient mêmes pénates. Le chat étoit souvent agacé par l’oiseau; L’un s’escrimoit du bec, l’autre jouoit des pattes. Ce dernier toutefois épargnoit son ami, Ne le corrigeant qu’à demi: Il se fût fait un grand scrupule D’armer de pointes sa férule. Le passereau, moins circonspec, Lui donnoit force coups de bec. En sage et discrète personne, Maître chat excusoit ses jeux; Entre amis il ne faut jamais qu’on s’abandonne Aux traits d’un courroux sérieux. Comme ils se connoissoient tous deux dès leur bas âge, Une longue habitude en paix les maintenoit; Jamais en vrai combat le jeu ne se tournoit: Quand un moineau du voisinage S’en vint les visiter, et se fit compagnon Du pétulant Pierrot et du sage Raton. Entre les deux oiseaux il arriva querelle; Et Raton de prendre parti. Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle, D’insulter ainsi notre ami! Le moineau du voisin viendra manger le nôtre! Non, de par tous les chats! Entrant lors au combat, Il croque l’étranger. Vraiment, dit maître chat, Les moineaux ont un goût exquis et délicat! Cette réflexion fit aussi croquer l’autre. Quelle morale puis-je inférer de ce fait? Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait. J’en crois voir quelques traits; mais leur ombre m’abuse. Prince, vous les aurez incontinent trouvés. Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma muse. Elle et ses sœurs n’ont pas l’esprit que vous avez.

Illustration from Fables de La Fontaine
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III

LE THÉSAURISEUR ET LE SINGE.

Un homme accumuloit. On sait que cette erreur Va souvent jusqu’à la fureur. Celui-ci ne songeoit que ducats et pistoles. Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu’ils sont frivoles. Pour sûreté de son trésor, Notre avare habitoit un lieu dont Amphitrite Défendoit aux voleurs de toutes parts l’abord. Là, d’une volupté selon moi fort petite, Et selon lui fort grande, il entassoit toujours: Il passoit les nuits et les jours A compter, calculer, supputer sans relâche; Calculant, supputant, comptant comme à la tâche, Car il trouvoit toujours du mécompte à son fait. Un gros singe, plus sage, à mon sens, que son maître, Jetoit quelque doublon toujours par la fenêtre, Et rendoit le compte imparfait: La chambre, bien cadenassée, Permettoit de laisser l’argent sur le comptoir. Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pensée D’en faire un sacrifice au liquide manoir. Quant à moi, lorsque je compare Les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare, Je ne sais bonnement auxquels donner le prix: Dom Bertrand gagneroit près de certains esprits, Les raisons en seroient trop longues à déduire. Un jour donc l’animal, qui ne songeoit qu’à nuire, Détachoit du monceau tantôt quelque doublon, Un jacobus, un ducaton, Et puis quelque noble à la rose; Éprouvoit son adresse et sa force à jeter Ces morceaux de métal, qui se font souhaiter Par les humains sur toute chose. S’il n’avoit entendu son compteur à la fin Mettre la clef dans la serrure, Les ducats auroient tous pris le même chemin, Et couru la même aventure; Il les auroit fait tous voler jusqu’au dernier Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage. Dieu veuille préserver maint et maint financier Qui n’en fait pas meilleur usage!

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IV

LES DEUX CHÈVRES.

Dès que les chèvres ont brouté, Certain esprit de liberté Leur fait chercher fortune: elles vont en voyage Vers les endroits de pâturage Les moins fréquentés des humains: Là, s’il est quelque lieu sans route et sans chemins, Un rocher, quelque mont pendant en précipices, C’est où ces dames vont promener leurs caprices. Rien ne peut arrêter cet animal grimpant. Deux chèvres donc s’émancipant, Toutes deux ayant patte blanche, Quittèrent les bas prés, chacune de sa part: L’une vers l’autre alloit pour quelque bon hasard. Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche. Deux belettes à peine auroient passé de front Sur ce pont: D’ailleurs, l’onde rapide et le ruisseau profond Devoient faire trembler de peur ces amazones. Malgré tant de dangers, l’une de ces personnes Pose un pied sur la planche, et l’autre en fait autant. Je m’imagine voir, avec Louis le Grand, Philippe Quatre qui s’avance Dans l’île de la Conférence. Ainsi s’avançoient pas à pas, Nez à nez, nos aventurières, Qui toutes deux étant fort fières, Vers le milieu du pont ne se voulurent pas L’une à l’autre céder. Elles avoient la gloire De compter dans leur race, à ce que dit l’histoire, L’une, certaine chèvre, au mérite sans pair, Dont Polyphème fit présent à Galathée; Et l’autre, la chèvre Amalthée, Par qui fut nourri Jupiter. Faute de reculer, leur chute fut commune: Toutes deux tombèrent dans l’eau. Cet accident n’est pas nouveau Dans le chemin de la fortune.

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A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE

QUI AVOIT DEMANDÉ A M. DE LA FONTAINE UNE FABLE QUI FUT NOMMÉE

LE CHAT ET LA SOURIS.

Pour plaire au jeune prince à qui la Renommée Destine un temple en mes écrits, Comment composerai-je une fable nommée Le chat et la souris? Dois-je représenter dans ces vers une belle Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle, Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris Comme le chat de la souris? Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune? Rien ne lui convient mieux: et c’est chose commune Que de lui voir traiter ceux qu’on croit ses amis Comme le chat fait la souris. Introduirai-je un roi qu’entre ses favoris Elle respecte seul, roi qui fixe sa roue, Qui n’est point empêché d’un monde d’ennemis, Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue Comme le chat de la souris? Mais insensiblement, dans le tour que j’ai pris, Mon dessein se rencontre; et, si je ne m’abuse, Je pourrois tout gâter par de plus longs récits: Le jeune prince alors se joueroit de ma muse Comme le chat de la souris.

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V

LE VIEUX CHAT ET LA JEUNE SOURIS.

Une jeune souris, de peu d’expérience, Crut fléchir un vieux chat, implorant sa clémence, Et payant de raisons le Rominagrobis: Laissez-moi vivre: une souris De ma taille et de ma dépense Est-elle à charge en ce logis? Affamerois-je, à votre avis, L’hôte et l’hôtesse, et tout leur monde? D’un grain de blé je me nourris: Une noix me rend toute ronde. A présent je suis maigre; attendez quelque temps; Réservez ce repas à messieurs vos enfants. Ainsi parloit au chat la souris attrapée. L’autre lui dit: Tu t’es trompée: Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours? Tu gagnerois autant de parler à des sourds. Chat, et vieux, pardonner! cela n’arrive guères. Selon ces lois, descends là-bas; Meurs, et va-t’en, tout de ce pas, Haranguer les sœurs filandières: Mes enfants trouveront assez d’autres repas. Il tint parole. Et pour ma fable, Voici le sens moral qui peut y convenir: La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir; La vieillesse est impitoyable.

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VI

LE CERF MALADE.

En pays plein de cerfs, un cerf tomba malade. Incontinent maint camarade Accourt à son grabat le voir, le secourir, Le consoler du moins: multitude importune. Eh! messieurs, laissez-moi mourir: Permettez qu’en forme commune La Parque m’expédie; et finissez vos pleurs. Point du tout: les consolateurs De ce triste devoir tout au long s’acquittèrent, Quand il plut à Dieu s’en allèrent: Ce ne fut pas sans boire un coup, C’est-à-dire sans prendre un droit de pâturage. Tout se mit à brouter les bois du voisinage. La pitance du cerf en déchut de beaucoup. Il ne trouva plus rien à frire: D’un mal il tomba dans un pire, Et se vit réduit à la fin A jeûner et mourir de faim. Il en coûte à qui vous réclame, Médecins du corps et de l’âme! O temps! ô mœurs! j’ai beau crier, Tout le monde se fait payer.

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VII

LA CHAUVE-SOURIS, LE BUISSON ET LE CANARD.

Le buisson, le canard et la chauve-souris, Voyant tous trois qu’en leur pays Ils faisoient petite fortune, Vont trafiquer au loin, et font bourse commune. Ils avoient des comptoirs, des facteurs, des agents Non moins soigneux qu’intelligents, Des registres exacts de mise et de recette. Tout alloit bien, quand leur emplette, En passant par certains endroits Remplis d’écueils et fort étroits, Et de trajet très-difficile, Alla tout emballée au fond des magasins Qui du Tartare sont voisins. Notre trio poussa maint regret inutile; Ou plutôt il n’en poussa point: Le plus petit marchand est savant sur ce point: Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte. Celle que, par malheur, nos gens avoient soufferte Ne put se réparer: le cas fut découvert. Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource, Prêts à porter le bonnet vert. Aucun ne leur ouvrit sa bourse. Et le sort principal, et les gros intérêts, Et les sergents, et les procès, Et le créancier à la porte Dès devant la pointe du jour, N’occupoient le trio qu’à chercher maint détour Pour contenter cette cohorte. Le buisson accrochoit les passants à tous coups. Messieurs, leur disoit-il, de grâce, apprenez-nous En quel lieu sont les marchandises Que certains gouffres nous ont prises. Le plongeon sous les eaux s’en alloit les chercher. L’oiseau chauve-souris n’osoit plus approcher Pendant le jour nulle demeure: Suivi de sergents à toute heure, En des trous il s’alloit cacher. Je connois maint detteur, qui n’est ni souris-chauve, Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé, Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve Par un escalier dérobé.

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VIII

LA QUERELLE DES CHIENS ET DES CHATS, ET CELLE DES CHATS ET DES SOURIS.

La Discorde a toujours régné dans l’univers; Notre monde en fournit mille exemples divers: Chez nous cette déesse a plus d’un tributaire. Commençons par les éléments: Vous serez étonnés de voir qu’à tous moments Ils seront appointés contraire. Outre ces quatre potentats, Combien d’êtres de tous états Se font une guerre éternelle! Autrefois un logis plein de chiens et de chats, Par cent arrêts rendus en forme solennelle, Vit terminer tous leurs débats. Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas, Et menacé du fouet quiconque auroit querelle, Ces animaux vivoient entre eux comme cousins. Cette union si douce, et presque fraternelle, Édifioit tous les voisins. Enfin elle cessa. Quelque plat de potage, Quelque os, par préférence, à quelqu’un d’eux donné, Fit que l’autre parti s’en vint tout forcené Représenter un tel outrage. J’ai vu des chroniqueurs attribuer le cas Aux passe-droits qu’avoit une chienne en gésine. Quoi qu’il en soit, cet altercas Mit en combustion la salle et la cuisine: Chacun se déclara pour son chat, pour son chien. On fit un règlement dont les chats se plaignirent, Et tout le quartier étourdirent. Leur avocat disoit qu’il falloit bel et bien Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent Dans un coin où d’abord leurs agents les cachèrent: Des souris enfin les mangèrent. Autre procès nouveau. Le peuple souriquois En pâtit: maint vieux chat, fin, subtil et narquois, Et d’ailleurs en voulant à toute cette race, Les guetta, les prit, fit main basse. Le maître du logis ne s’en trouva que mieux. J’en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux, Nul animal, nul être, aucune créature, Qui n’ait son opposé: c’est la loi de nature. D’en chercher la raison, ce sont soins superflus. Dieu fit bien ce qu’il fit, et je n’en sais pas plus. Ce que je sais, c’est qu’aux grosses paroles On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps. Humains, il vous faudroit encore à soixante ans Renvoyer chez les barbacoles[75].

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IX

LE LOUP ET LE RENARD.

D’où vient que personne en la vie N’est satisfait de son état? Tel voudroit bien être soldat A qui le soldat porte envie. Certain renard voulut, dit-on, Se faire loup. Eh! qui peut dire Que pour le métier de mouton Jamais aucun loup ne soupire? Ce qui m’étonne est qu’à huit ans Un prince en fable ait mis la chose, Pendant que, sous mes cheveux blancs, Je fabrique à force de temps Des vers moins sensés que sa prose. Les traits dans sa fable semés Ne sont en l’œuvre du poëte Ni tous ni si bien exprimés: Sa louange en est plus complète. De la chanter sur la musette, C’est mon talent; mais je m’attends Que mon héros, dans peu de temps, Me fera prendre la trompette. Je ne suis pas un grand prophète; Cependant je lis dans les cieux Que bientôt ses faits glorieux Demanderont plusieurs Homères: Et ce temps-ci n’en produit guères. Laissant à part tous ces mystères, Essayons de conter la fable avec succès. Le renard dit au loup: Notre cher, pour tout mets J’ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets: C’est une viande qui me lasse. Tu fais meilleure chère avec moins de hasard: J’approche des maisons; tu te tiens à l’écart. Apprends-moi ton métier, camarade, de grâce, Rends-moi le premier de ma race Qui fournisse son croc de quelque mouton gras: Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.— Je le veux, dit le loup: il m’est mort un mien frère, Allons prendre sa peau, tu t’en revêtiras. Il vint; et le loup dit: Voici comme il faut faire, Si tu veux écarter les mâtins du troupeau. Le renard, ayant mis la peau, Répétoit les leçons que lui donnoit son maître. D’abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien; Puis enfin il n’y manqua rien. A peine il fut instruit autant qu’il pouvoit l’être, Qu’un troupeau s’approcha. Le nouveau loup y court, Et répand la terreur dans les lieux d’alentour. Tel, vêtu des armes d’Achille, Patrocle mit l’alarme au camp et dans la ville: Mères, brus et vieillards, au temple couroient tous. L’ost du peuple bêlant crut voir cinquante loups: Chien, berger et troupeau, tout fuit vers le village, Et laisse seulement une brebis pour gage. Le larron s’en saisit. A quelques pas de là Il entendit chanter un coq du voisinage. Le disciple aussitôt droit au coq s’en alla, Jetant bas sa robe de classe, Oubliant les brebis, les leçons, le régent, Et courant d’un pas diligent. Que sert-il qu’on se contrefasse? Prétendre ainsi changer est une illusion: L’on reprend sa première trace A la première occasion. De votre esprit, que nul autre n’égale, Prince, ma muse tient tout entier ce projet: Vous m’avez donné le sujet, Le dialogue et la morale.

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X

L’ÉCREVISSE ET SA FILLE.

Les sages quelquefois, ainsi que l’écrevisse, Marchent à reculons, tournent le dos au port. C’est l’art des matelots: c’est aussi l’artifice De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort, Envisagent un point directement contraire, Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire. Mon sujet est petit, cet accessoire est grand: Je pourrois l’appliquer à certain conquérant Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes. Ce qu’il n’entreprend pas, et ce qu’il entreprend, N’est d’abord qu’un secret, puis devient des conquêtes. En vain l’on a les yeux sur ce qu’il veut cacher, Ce sont arrêts du Sort qu’on ne peut empêcher: Le torrent à la fin devient insurmontable. Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter. Louis et le Destin me semblent de concert Entraîner l’univers. Venons à notre fable. Mère écrevisse un jour à sa fille disoit: Comme tu vas, bon Dieu! ne peux-tu marcher droit? —Et comme vous allez vous-même! dit la fille: Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille? Veut-on que j’aille droit quand on y va tortu? Elle avoit raison: la vertu De tout exemple domestique Est universelle, et s’applique En bien, en mal, en tout; fait des sages, des sots; Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos A son but, j’y reviens; la méthode en est bonne, Surtout au métier de Bellone: Mais il faut le faire à propos.

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XI

L’AIGLE ET LA PIE.

L’aigle, reine des airs, avec Margot la pie, Différentes d’humeur, de langage, et d’esprit, Et d’habit, Traversoient un bout de prairie. Le hasard les assemble en un coin détourné. L’agace eut peur; mais l’aigle, ayant fort bien dîné, La rassure, et lui dit: Allons de compagnie; Si le maître des dieux assez souvent s’ennuie, Lui qui gouverne l’univers, J’en puis bien faire autant, moi qu’on sait qui le sers. Entretenez-moi donc, et sans cérémonie. Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru, Sur ceci, sur cela, sur tout. L’homme d’Horace, Disant le bien, le mal, à travers champs, n’eût su Ce qu’en fait de babil y savoit notre agace. Elle offre d’avertir de tout ce qui se passe, Sautant, allant de place en place, Bon espion, Dieu sait. Son offre ayant déplu, L’aigle lui dit tout en colère: Ne quittez point votre séjour, Caquet-bon-bec, ma mie: adieu; je n’ai que faire D’une babillarde à ma cour: C’est un fort méchant caractère. Margot ne demandait pas mieux. Ce n’est pas ce qu’on croit que d’entrer chez les dieux: Cet honneur a souvent de mortelles angoisses. Rediseurs, espions, gens à l’air gracieux, Au cœur tout différent, s’y rendent odieux: Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux Porter habit de deux paroisses.

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XII

LE MILAN, LE ROI ET LE CHASSEUR.

A S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI.

Comme les dieux sont bons, ils veulent que les rois Le soient aussi: c’est l’indulgence Qui fait le plus beau de leurs droits, Non les douceurs de la vengeance: Prince, c’est votre avis. On sait que le courroux S’éteint en votre cœur sitôt qu’on l’y voit naître. Achille, qui du sien ne put se rendre maître, Fut par là moins héros que vous. Ce titre n’appartient qu’à ceux d’entre les hommes Qui, comme en l’âge d’or, font cent biens ici-bas. Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes: L’univers leur sait gré du mal qu’ils ne font pas. Loin que vous suiviez ces exemples, Mille actes généreux vous promettent des temples. Apollon, citoyen de ces augustes lieux, Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre. Je sais qu’on vous attend dans le palais des dieux: Un siècle de séjour doit ici vous suffire. Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous. Puissent ses plaisirs les plus doux Vous composer des destinées Par ce temps à peine bornées! Et la princesse et vous n’en méritez pas moins. J’en prends ses charmes pour témoins; Pour témoins j’en prends les merveilles Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présents, Des qualités qui n’ont qu’en vous seul leurs pareilles Voulut orner vos jeunes ans. Bourbon de son esprit ses grâces assaisonne: Le Ciel joignit en sa personne Ce qui sait se faire estimer A ce qui sait se faire aimer: Il ne m’appartient pas d’étaler votre joie; Je me tais donc, et vais rimer Ce que fit un oiseau de proie. Un milan, de son nid antique possesseur, Étant pris vif par un chasseur, D’en faire au prince un don cet homme se propose. La rareté du fait donnoit prix à la chose. L’oiseau, par le chasseur humblement présenté, Si ce conte n’est apocryphe, Va tout droit imprimer sa griffe Sur le nez de sa majesté.— Quoi! sur le nez du roi?—Du roi même en personne.— Il n’avoit donc alors ni sceptre ni couronne?— Quand il en auroit eu, ç’auroit été tout un: Le nez royal fut pris comme un nez du commun. Dire des courtisans les clameurs et la peine Seroit se consumer en efforts impuissants. Le roi n’éclata point: les cris sont indécents A la majesté souveraine. L’oiseau garda son poste: on ne put seulement Hâter son départ d’un moment. Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente, Lui présente le leurre et le poing, mais en vain. On crut que jusqu’au lendemain Le maudit animal à la serre insolente Nicheroit là malgré le bruit, Et sur le nez sacré voudroit passer la nuit. Tâcher de l’en tirer irritoit son caprice. Il quitte enfin le roi, qui dit: Laissez aller Ce milan, et celui qui m’a cru régaler. Ils se sont acquittés tous deux de leur office, L’un en milan, et l’autre en citoyen des bois: Pour moi, qui sais comment doivent agir les rois, Je les affranchis du supplice. Et la cour d’admirer. Les courtisans ravis Élèvent de tels faits, par eux si mal suivis: Bien peu, même des rois, prendront un tel modèle, Et le veneur l’échappa belle; Coupable seulement, tant lui que l’animal, D’ignorer le danger d’approcher trop du maître: Ils n’avoient appris à connoître Que les hôtes des bois; étoit-ce un si grand mal? Pilpay fait près du Gange arriver l’aventure. Là, nulle humaine créature Ne touche aux animaux pour leur sang épancher: Le roi même feroit scrupule d’y toucher. Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie N’étoit point au siége de Troie? Peut-être y tint-il lieu d’un prince ou d’un héros Des plus huppés et des plus hauts: Ce qu’il fut autrefois il pourra l’être encore. Nous croyons, après Pythagore, Qu’avec les animaux de forme nous changeons; Tantôt milans, tantôt pigeons, Tantôt humains, puis volatilles[76] Ayant dans les airs leurs familles. Comme l’on conte en deux façons L’accident du chasseur, voici l’autre manière. Un certain fauconnier ayant pris, ce dit-on, A la chasse un milan (ce qui n’arrive guère), En voulut au roi faire un don, Comme de chose singulière: Ce cas n’arrive pas quelquefois en cent ans; C’est le non plus ultra de la fauconnerie. Ce chasseur perce donc un gros de courtisans, Plein de zèle, échauffé, s’il le fut de sa vie. Par ce parangon des présents Il croyoit sa fortune faite: Quand l’animal porte-sonnette, Sauvage encore et tout grossier, Avec ses ongles tout d’acier, Prend le nez du chasseur, happe le pauvre sire. Lui de crier; chacun de rire, Monarque et courtisans. Qui n’eût ri? Quant à moi, Je n’en eusse quitté ma part pour un empire. Qu’un pape rie, en bonne foi, Je ne l’ose assurer; mais je tiendrois un roi Bien malheureux s’il n’osoit rire: C’est le plaisir des dieux. Malgré son noir souci, Jupiter et le peuple immortel rit aussi. Il en fit des éclats, à ce que dit l’histoire, Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire. Que le peuple immortel se montrât sage ou non, J’ai changé mon sujet avec juste raison; Car, puisqu’il s’agit de morale, Que nous eût du chasseur l’aventure fatale Enseigné de nouveau? L’on a vu de tout temps Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.

Illustration from Fables de La Fontaine
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XIII

LE RENARD, LES MOUCHES ET LE HÉRISSON.

Aux traces de son sang un vieux hôte des bois, Renard fin, subtil et matois, Blessé par des chasseurs, et tombé dans la fange, Autrefois attira ce parasite ailé Que nous avons mouche appelé. Il accusoit les dieux, et trouvoit fort étrange Que le Sort à tel point le voulût affliger, Et le fît aux mouches manger. Quoi! se jeter sur moi, sur moi le plus habile De tous les hôtes des forêts! Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets? Et que me sert ma queue? est-ce un poids inutile? Va, le Ciel te confonde, animal importun! Que ne vis-tu sur le commun! Un hérisson du voisinage, Dans mes vers nouveau personnage, Voulut le délivrer de l’importunité Du peuple plein d’avidité: Je les vais de mes dards enfiler par centaines, Voisin renard, dit-il, et terminer tes peines. Garde-t’en bien, dit l’autre; ami, ne le fais pas: Laisse-les, je te prie, achever leur repas. Ces animaux sont soûls; une troupe nouvelle Viendroit fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle. Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas: Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats. Aristote appliquoit cet apologue aux hommes. Les exemples en sont communs, Surtout au pays où nous sommes. Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.

Illustration from Fables de La Fontaine
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XIV

L’AMOUR ET LA FOLIE.

Tout est mystère dans l’amour, Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance: Ce n’est pas l’ouvrage d’un jour Que d’épuiser cette science. Je ne prétends donc point tout expliquer ici: Mon but est seulement de dire, à ma manière, Comment l’aveugle que voici (C’est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière, Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien; J’en fais juge un amant, et ne décide rien. La Folie et l’Amour jouoient un jour ensemble: Celui-ci n’étoit pas encor privé des yeux. Une dispute vint: l’Amour veut qu’on assemble Là-dessus le conseil des dieux; L’autre n’eut pas la patience; Elle lui donne un coup si furieux, Qu’il en perd la clarté des cieux. Vénus en demande vengeance. Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris: Les dieux en furent étourdis, Et Jupiter, et Némésis, Et les juges d’Enfer, enfin toute la bande. Elle représenta l’énormité du cas: Son fils sans un bâton ne pouvoit faire un pas: Nulle peine n’étoit pour ce crime assez grande: Le dommage devoit être aussi réparé. Quand on eut bien considéré L’intérêt du public, celui de la partie, Le résultat enfin de la suprême cour Fut de condamner la Folie A servir de guide à l’Amour.

Illustration from Fables de La Fontaine
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XV

LE CORBEAU, LA GAZELLE, LA TORTUE ET LE RAT.

A MADAME DE LA SABLIÈRE.

Je vous gardois un temple dans mes vers: Il n’eût fini qu’avecque l’univers. Déjà ma main en fondoit la durée Sur ce bel art qu’ont les dieux inventé, Et sur le nom de la divinité Que dans ce temple on auroit adorée. Sur le portail j’aurois ces mots écrits: Palais sacré de la déesse Iris; Non celle-là qu’a Junon à ses gages; Car Junon même et le maître des dieux Serviroient l’autre, et seroient glorieux Du seul honneur de porter ses messages. L’apothéose à la voûte eût paru: Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu Plaçant Iris sous un dais de lumière. Les murs auroient amplement contenu Toute sa vie: agréable matière, Mais peu féconde en ces événements Qui des États font les renversements. Au fond du temple eût été son image, Avec ses traits, son souris, ses appas, Son art de plaire et de n’y penser pas, Ses agréments, à qui tout rend hommage. J’aurois fait voir à ses pieds des mortels Et des héros, des demi-dieux encore, Même des dieux: ce que le monde adore Vient quelquefois parfumer ses autels. J’eusse en ses yeux fait briller de son âme Tous les trésors, quoique imparfaitement: Car ce cœur vif et tendre infiniment Pour ses amis et non point autrement; Car cet esprit, qui, né du firmament, A beauté d’homme avec grâce de femme, Ne se peut pas comme on veut exprimer. O vous, Iris, qui savez tout charmer, Qui savez plaire en un degré suprême, Vous que l’on aime à l’égal de soi-même (Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour, Car c’est un mot banni de votre cour, Laissons-le donc), agréez que ma muse Achève un jour cette ébauche confuse. J’en ai placé l’idée et le projet, Pour plus de grâce, au-devant d’un sujet Où l’amitié donne de telles marques, Et d’un tel prix, que leur simple récit Peut quelque temps amuser votre esprit. Non que ceci se passe entre monarques: Ce que chez vous nous voyons estimer N’est pas un roi qui ne sait point aimer; C’est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami. J’en vois peu de si bons. Quatre animaux, vivant de compagnie, Vont aux humains en donner des leçons. La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue, Vivoient ensemble unis: douce société! Le choix d’une demeure aux humains inconnue Assuroit leur félicité. Mais quoi! l’homme découvre enfin toutes retraites. Soyez au milieu des déserts; Au fond des eaux, au haut des airs, Vous n’éviterez point ses embûches secrètes. La gazelle s’alloit ébattre innocemment, Quand un chien, maudit instrument Du plaisir barbare des hommes, Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas. Elle fuit. Et le rat, à l’heure du repas, Dit aux amis restants: D’où vient que nous ne sommes Aujourd’hui que trois conviés? La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés? A ces paroles, la tortue S’écrie, et dit: Ah! si j’étois Comme un corbeau d’ailes pourvue, Tout de ce pas je m’en irois Apprendre au moins quelle contrée, Quel accident tient arrêtée Notre compagne au pied léger; Car, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger. Le corbeau part à tire-d’aile: Il aperçoit de loin l’imprudente gazelle Prise au piége et se tourmentant. Il retourne avertir les autres à l’instant; Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment Ce malheur est tombé sur elle, Et perdre en vains discours cet utile moment, Comme eût fait un maître d’école, Il avoit trop de jugement. Le corbeau donc vole et revole. Sur son rapport, les trois amis Tiennent conseil. Deux sont d’avis De se transporter sans remise Aux lieux où la gazelle est prise. L’autre, dit le corbeau, gardera le logis: Avec son marcher lent, quand arriveroit-elle? Après la mort de la gazelle. Ces mots à peine dits, ils s’en vont secourir Leur chère et fidèle compagne, Pauvre chevrette de montagne. La tortue y voulut courir: La voilà comme eux en campagne, Maudissant ses pieds courts avec juste raison, Et la nécessité de porter sa maison. Rongemaille (le rat eut à bon droit ce nom) Coupe les nœuds du lacs: on peut penser la joie. Le chasseur vient, et dit: Qui m’a ravi ma proie? Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou, Le corbeau sur un arbre, en un bois la gazelle: Et le chasseur, à demi fou De n’en avoir nulle nouvelle, Aperçoit la tortue, et retient son courroux. D’où vient, dit-il, que je m’effraye? Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraye. Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous, Si le corbeau n’en eût averti la chevrette. Celle-ci, quittant sa retraite, Contrefait la boiteuse, et vient se présenter. L’homme de suivre, et de jeter Tout ce qui lui pesoit: si bien que Rongemaille Autour des nœuds du sac tant opère et travaille, Qu’il délivre encore l’autre sœur, Sur qui s’étoit fondé le souper du chasseur. Pilpay conte qu’ainsi la chose s’est passée. Pour peu que je voulusse invoquer Apollon, J’en ferois, pour vous plaire, un ouvrage aussi long Que l’Iliade ou l’Odyssée. Rongemaille feroit le principal héros, Quoiqu’à vrai dire ici chacun soit nécessaire. Porte-maison l’infante y tient de tels propos, Que monsieur du corbeau va faire Office d’espion, et puis de messager. La gazelle a d’ailleurs l’adresse d’engager Le chasseur à donner du temps à Rongemaille. Ainsi chacun dans son endroit S’entremet, agit et travaille. A qui donner le prix? Au cœur, si l’on m’en croit. Que n’ose et que ne peut l’amitié violente! Cet autre sentiment que l’on appelle amour Mérite moins d’honneur; cependant chaque jour Je le célèbre et je le chante. Hélas! il n’en rend pas mon âme plus contente! Vous protégez sa sœur, il suffit; et mes vers Vont s’engager pour elle à des tons tout divers. Mon maître étoit l’amour: j’en vais servir un autre, Et porter par tout l’univers Sa gloire aussi bien que la vôtre.

Illustration from Fables de La Fontaine
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XVI

LA FORÊT ET LE BUCHERON.

Un bûcheron venoit de rompre ou d’égarer Le bois dont il avoit emmanché sa cognée. Cette perte ne put sitôt se réparer Que la forêt n’en fût quelque temps épargnée. L’homme enfin la prie humblement De lui laisser tout doucement Emporter une unique branche, Afin de faire un autre manche: Il iroit employer ailleurs son gagne-pain; Il laisseroit debout maint chêne et maint sapin Dont chacun respectoit la vieillesse et les charmes. L’innocente forêt lui fournit d’autres armes. Elle en eut du regret. Il emmanche son fer: Le misérable ne s’en sert Qu’à dépouiller sa bienfaitrice De ses principaux ornements. Elle gémit à tous moments: Son propre don fait son supplice. Voilà le train du monde et de ses sectateurs; On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages Soient exposés à ces outrages, Qui ne se plaindroit là-dessus? Hélas! j’ai beau crier et me rendre incommode, L’ingratitude et les abus N’en seront pas moins à la mode.

Illustration from Fables de La Fontaine
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XVII

LE RENARD, LE LOUP ET LE CHEVAL.

Un renard, jeune encor, quoique des plus madrés, Vit le premier cheval qu’il eût vu de sa vie. Il dit à certain loup, franc novice: Accourez, Un animal paît dans nos prés, Beau, grand; j’en ai la vue encor toute ravie. Est-il plus fort que nous? dit le loup en riant. Fais-moi son portrait, je te prie. Si j’étois quelque peintre ou quelque étudiant, Repartit le renard, j’avancerois la joie Que vous aurez en le voyant Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie Que la fortune nous envoie. Ils vont; et le cheval, qu’à l’herbe on avoit mis, Assez peu curieux de semblables amis, Fut presque sur le point d’enfiler la venelle[77]. Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs Apprendroient volontiers comment on vous appelle. Le cheval, qui n’étoit dépourvu de cervelle Leur dit: Lisez mon nom, vous le pouvez, Messieurs, Mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle. Le renard s’excusa sur son peu de savoir. Mes parents, reprit-il, ne m’ont point fait instruire; Ils sont pauvres, et n’ont qu’un trou pour tout avoir; Ceux du loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire. Le loup, par ce discours flatté S’approcha. Mais sa vanité Lui coûta quatre dents: le cheval lui desserre Un coup; et haut le pied. Voilà mon loup par terre; Mal en point, sanglant et gâté. Frère, dit le renard, ceci nous justifie Ce que m’ont dit des gens d’esprit: Cet animal vous a sur la mâchoire écrit Que de tout inconnu le sage se méfie.

Illustration from Fables de La Fontaine
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XVIII

LE RENARD ET LES POULETS D’INDE.

Contre les assauts d’un renard Un arbre à des dindons servoit de citadelle. Le perfide, ayant fait tout le tour du rempart, Et vu chacun en sentinelle, S’écria: Quoi! ces gens se moqueront de moi! Eux seuls seront exempts de la commune loi! Non, par tous les dieux! non. Il accomplit son dire. La lune, alors luisant, sembloit, contre le sire, Vouloir favoriser la dindonnière gent. Lui, qui n’étoit novice au métier d’assiégeant, Eut recours à son sac de ruses scélérates, Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes, Puis contrefit le mort, puis le ressuscité. Arlequin n’eût exécuté Tant de différents personnages. Il élevoit sa queue, il la faisoit briller, Et cent mille autres badinages; Pendant quoi nul dindon n’eût osé sommeiller. L’ennemi les lassoit en leur tenant la vue Sur même objet toujours tendue. Les pauvres gens étant à la longue éblouis, Toujours il en tomboit quelqu’un: autant de pris, Autant de mis à part: près de moitié succombe. Le compagnon les porte en son garde-manger. Le trop d’attention qu’on a pour le danger Fait le plus souvent qu’on y tombe.

Notes in this chapter

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