LES FABLES (continued 3)
Reading edition




XVI
LE CHAT, LA BELETTE ET LE PETIT LAPIN.
Du palais d’un jeune lapin Dame belette, un beau matin, S’empara: c’est une rusée. Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénates, un jour Qu’il étoit allé faire à l’aurore sa cour, Parmi le thym et la rosée. Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours, Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours. La belette avoit mis le nez à la fenêtre. O dieux hospitaliers! que vois-je ici paroître? Dit l’animal chassé du paternel logis. Holà! madame la belette, Que l’on déloge sans trompette, Ou je vais avertir tous les rats du pays. La dame au nez pointu répondit que la terre Étoit au premier occupant. C’étoit un beau sujet de guerre, Qu’un logis où lui-même il n’entroit qu’en rampant! Et quand ce seroit un royaume, Je voudrois bien savoir, dit-elle, quelle loi En a pour toujours fait l’octroi A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume, Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. Jean lapin allégua la coutume et l’usage: Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils, L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis. Le premier occupant, est-ce une loi plus sage? Or bien, sans crier davantage, Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. C’étoit un chat vivant comme un dévot ermite, Un chat faisant la chattemite, Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras, Arbitre expert sur tous les cas. Jean lapin pour juge l’agrée. Les voilà tous deux arrivés Devant sa majesté fourrée. Grippeminaud[54] leur dit: Mes enfants, approchez, Approchez; je suis sourd, les ans en sont la cause. L’un et l’autre approcha, ne craignant nulle chose. Aussitôt qu’à portée il vit les contestants, Grippeminaud le bon apôtre, Jetant des deux côtés la griffe en même temps, Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre. Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois Les petits souverains se rapportant aux rois.




XVII
LA TÊTE ET LA QUEUE DU SERPENT.
Le serpent a deux parties Du genre humain ennemies, Tête et queue; et toutes deux Ont acquis un nom fameux Auprès des Parques cruelles: Si bien qu’autrefois entre elles Il survint de grands débats Pour le pas. La tête avoit toujours marché devant la queue. La queue au ciel se plaignit, Et lui dit: Je fais mainte et mainte lieue Comme il plaît à celle-ci: Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi? Je suis son humble servante. On m’a faite, Dieu merci, Sa sœur, et non sa suivante. Toutes deux de même sang, Traitez-nous de même sorte: Aussi bien qu’elle je porte Un poison prompt et puissant. Enfin, voilà ma requête: C’est à vous de commander Qu’on me laisse précéder, A mon tour, ma sœur la tête. Je la conduirai si bien, Qu’on ne se plaindra de rien. Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle. Souvent sa complaisance a de méchants effets. Il devroit être sourd aux aveugles souhaits. Il ne le fut pas lors; et la guide[55] nouvelle, Qui ne voyoit, au grand jour, Pas plus clair que dans un four, Donnoit tantôt contre un marbre, Contre un passant, contre un arbre; Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur. Malheureux les États tombés dans son erreur!




XVIII
UN ANIMAL DANS LA LUNE[56].
Pendant qu’un philosophe assure Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés, Un autre philosophe jure Qu’ils ne nous ont jamais trompés. Tous les deux ont raison; et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont, Tant que sur leur rapport les hommes jugeront; Mais aussi, si l’on rectifie L’image de l’objet sur son éloignement, Sur le milieu qui l’environne, Sur l’organe et sur l’instrument, Les sens ne tromperont personne. La nature ordonna ces choses sagement: J’en dirai quelque jour les raisons amplement. J’aperçois le soleil: quelle en est la figure? Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour; Mais si je le voyais là-haut dans son séjour, Que seroit-ce à mes yeux, que l’œil de la nature? Sa distance me fait juger de sa grandeur; Sur l’angle et les côtés ma main la détermine. L’ignorant le croit plat; j’épaissis sa rondeur: Je le rends immobile; et la terre chemine. Bref, je démens mes yeux en toute sa machine: Ce sens ne me nuit point par son illusion. Mon âme, en toute occasion, Développe le vrai caché sous l’apparence; Je ne suis point d’intelligence Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts, Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons. Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse: La raison décide en maîtresse. Mes yeux, moyennant ce secours, Ne me trompent jamais en me mentant toujours. Si je crois leur rapport, erreur assez commune, Une tête de femme est au corps de la lune. Y peut-elle être? non. D’où vient donc cet objet? Quelques lieux inégaux font de loin cet effet. La lune nulle part n’a sa surface unie: Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie, L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent Un homme, un bœuf, un éléphant. Naguère l’Angleterre y vit chose pareille. La lunette placée, un animal nouveau Parut dans cet astre si beau, Et chacun de crier merveille. Il étoit arrivé là-haut un changement Qui présageoit sans doute un grand événement. Savait-on si la guerre entre tant de puissances N’en étoit point l’effet? le monarque accourut: Il favorise en roi ces hautes connoissances. Le monstre dans la lune à son tour lui parut. C’étoit une souris cachée entre les verres: Dans la lunette étoit la source de ces guerres. On en rit. Peuple heureux! quand pourront les François Se donner, comme vous, entiers à ces emplois! Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire: C’est à nos ennemis de craindre les combats, A nous de les chercher, certains que la Victoire, Amante de Louis, partout suivra ses pas. Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire. Même les filles de Mémoire Ne nous ont point quittés; nous goûtons des plaisirs: La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs. Charles[57] en sait jouir: il sauroit dans la guerre Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre A ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui. Cependant, s’il pouvoit apaiser la querelle, Que d’encens! Est-il rien de plus digne de lui? La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle Que les fameux exploits du premier des Césars? O peuple trop heureux! quand la paix viendra-t-elle Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts? FIN DU LIVRE SEPTIÈME.






I
LA MORT ET LE MOURANT.
La Mort ne surprend point le sage: Il est toujours prêt à partir, S’étant su lui-même avertir Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps: Qu’on le partage en jours, en heures, en moments, Il n’en est point qu’il ne comprenne Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine; Et le premier instant où les enfants des rois Ouvrent les yeux à la lumière Est celui qui vient quelquefois Fermer pour toujours leur paupière. Défendez-vous par la grandeur; Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse; La Mort ravit tout sans pudeur: Un jour le monde entier accroîtra sa richesse. Il n’est rien de moins ignoré; Et, puisqu’il faut que je le die, Rien où l’on soit moins préparé. Un mourant, qui comptoit plus de cent ans de vie, Se plaignoit à la Mort que précipitamment Elle le contraignoit de partir tout à l’heure, Sans qu’il eût fait son testament, Sans l’avertir au moins. Est-il juste qu’on meure Au pied levé? dit-il: attendez quelque peu; Ma femme ne veut pas que je parte sans elle; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu; Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle! Vieillard, lui dit la Mort, je ne t’ai point surpris; Tu te plains sans raison de mon impatience: Eh! n’as-tu pas cent ans? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux; trouve-m’en dix en France. Je devois, ce dis-tu, te donner quelque avis Qui te disposât à la chose: J’aurois trouvé ton testament tout fait, Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait. Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause Du marcher et du mouvement, Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d’ouïe; Toute chose pour toi semble être évanouie; Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus: Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus. Je t’ai fait voir tes camarades, Ou morts, ou mourants, ou malades: Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement? Allons, vieillard, et sans réplique. Il n’importe à la république Que tu fasses ton testament. La Mort avoit raison: je voudrois qu’à cet âge On sortît de la vie ainsi que d’un banquet, Remerciant son hôte, et qu’on fît son paquet: Car de combien peut-on retarder le voyage? Tu murmures, vieillard; vois ces jeunes mourir; Vois-les marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. J’ai beau te le crier; mon zèle est indiscret: Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.



II
LE SAVETIER ET LE FINANCIER.
Un savetier chantoit du matin jusqu’au soir; C’étoit merveille de le voir, Merveille de l’ouïr; il faisoit des passages, Plus content qu’aucun des sept sages. Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or, Chantoit peu, dormoit moins encor; C’étoit un homme de finance. Si sur le point du jour parfois il sommeilloit, Le savetier alors en chantant l’éveilloit; Et le financier se plaignoit Que les soins de la Providence N’eussent pas au marché fait vendre le dormir, Comme le manger et le boire. En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit: Or çà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an?—Par an! ma foi, Monsieur, Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n’est point ma manière De compter de la sorte; et je n’entasse guère Un jour sur l’autre: il suffit qu’à la fin J’attrape le bout de l’année; Chaque jour amène son pain.— Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée?— Tantôt plus, tantôt moins; le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes), Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours Qu’il faut chômer; on nous ruine en fêtes: L’une fait tort à l’autre; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. Le financier, riant de sa naïveté, Lui dit: Je veux vous mettre aujourd’hui sur le trône. Prenez ces cent écus; gardez-les avec soin, Pour vous en servir au besoin. Le savetier crut voir tout l’argent que la terre Avoit, depuis plus de cent ans, Produit pour l’usage des gens. Il retourne chez lui: dans sa cave il enserre L’argent, et sa joie à la fois. Plus de chant: il perdit la voix Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines. Le sommeil quitta son logis; Il eut pour hôtes les soucis, Les soupçons, les alarmes vaines. Tout le jour il avoit l’œil au guet; et la nuit, Si quelque chat faisoit du bruit, Le chat prenoit l’argent. A la fin le pauvre homme S’en courut chez celui qu’il ne réveilloit plus: Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme, Et reprenez vos cent écus.




III
LE LION, LE LOUP ET LE RENARD.
Un lion décrépit, goutteux, n’en pouvant plus, Vouloit que l’on trouvât remède à la vieillesse. Alléguer l’impossible aux rois, c’est un abus. Celui-ci parmi chaque espèce Mande des médecins: il en est de tous arts. Médecins au lion viennent de toutes parts; De tous côtés lui vient des donneurs de recettes, Dans les visites qui sont faites, Le renard se dispense et se tient clos et coi. Le loup en fait sa cour, daube, au coucher du roi, Son camarade absent. Le prince tout à l’heure Veut qu’on aille enfumer renard dans sa demeure, Qu’on le fasse venir. Il vient, est présenté; Et sachant que le loup lui faisoit cette affaire: Je crains, sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère Ne m’ait à mépris imputé D’avoir différé cet hommage; Mais j’étois en pèlerinage, Et m’acquittois d’un vœu fait pour votre santé. Même j’ai vu dans mon voyage Gens experts et savants; leur ai dit la langueur Dont votre majesté craint à bon droit la suite. Vous ne manquez que de chaleur; Le long âge en vous l’a détruite: D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante: Le secret sans doute en est beau Pour la nature défaillante. Messire loup vous servira, S’il vous plaît, de robe de chambre. Le roi goûte cet avis-là. On écorche, on taille, on démembre Messire loup. Le monarque en soupa, Et de sa peau s’enveloppa. Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire; Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire: Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. Les daubeurs ont leur tour d’une ou d’autre manière: Vous êtes dans une carrière Où l’on ne se pardonne rien.




IV
LE POUVOIR DES FABLES.
A M. DE BARILLON[58]
La qualité d’ambassadeur Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires? Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères? S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur, Seront-ils point traités par vous de téméraires? Vous avez bien d’autres affaires A démêler que les débats Du lapin et de la belette. Lisez-les, ne les lisez pas: Mais empêchez qu’on ne nous mette Toute l’Europe sur les bras. Que de mille endroits de la terre Il nous vienne des ennemis, J’y consens: mais que l’Angleterre Veuille que nos deux rois se lassent d’être amis, J’ai peine à digérer la chose. N’est-il point encor temps que Louis se repose? Quel autre Hercule enfin ne se trouveroit las De combattre cette hydre? et faut-il qu’elle oppose Une nouvelle tête aux efforts de son bras? Si votre esprit plein de souplesse, Par éloquence et par adresse, Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup, Je vous sacrifierai cent moutons: c’est beaucoup Pour un habitant du Parnasse. Cependant faites-moi la grâce De prendre en don ce peu d’encens: Prenez en gré mes vœux ardents, Et le récit en vers qu’ici je vous dédie. Son sujet vous convient; je n’en dirai pas plus; Sur les éloges que l’envie Doit avouer qui vous sont dus Vous ne voulez pas qu’on appuie. Dans Athène autrefois, peuple vain et léger, Un orateur[59], voyant sa patrie en danger, Courut à la tribune; et, d’un air tyrannique, Voulant forcer les cœurs dans une république, Il parla fortement sur le commun salut. On ne l’écoutoit pas. L’orateur recourut A ces figures violentes Qui savent exciter les âmes les plus lentes: Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put; Le vent emporta tout; personne ne s’émut. L’animal aux têtes frivoles, Étant fait à ces traits, ne daignoit l’écouter; Tous regardoient ailleurs: il en vit s’arrêter A des combats d’enfants, et point à ses paroles. Que fit le harangueur? Il prit un autre tour. Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jour Avec l’anguille et l’hirondelle: Un fleuve les arrête; et l’anguille en nageant, Comme l’hirondelle en volant, Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instant Cria tout d’une voix: Et Cérès, que fit-elle? Ce qu’elle fit! un prompt courroux L’anima d’abord contre vous. Quoi! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse; Et du péril qui le menace Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet! Que ne demandez-vous ce que Philippe fait! A ce reproche l’assemblée, Par l’apologue réveillée, Se donne entière à l’orateur. Un trait de fable en eut l’honneur. Nous sommes tous d’Athène en ce point; et moi-même, Au moment que je fais cette moralité, Si Peau-d’âne m’étoit conté, J’y prendrois un plaisir extrême. Le monde est vieux, dit-on: je le crois; cependant Il le faut amuser encor comme un enfant.




V
L’HOMME ET LA PUCE.
Par des vœux importuns nous fatiguons les dieux, Souvent pour des sujets même indignes des hommes: Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes Soit obligé d’avoir incessamment les yeux, Et que le plus petit de la race mortelle, A chaque pas qu’il fait, à chaque bagatelle, Doive intriguer l’Olympe et tous ses citoyens, Comme s’il s’agissoit des Grecs et des Troyens. Un sot par une puce eut l’épaule mordue. Dans les plis de ses draps elle alla se loger. Hercule, ce dit-il, tu devois bien purger La terre de cette hydre au printemps revenue! Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue Tu n’en perdes la race, afin de me venger! Pour tuer une puce, il vouloit obliger Ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.




VI
LES FEMMES ET LE SECRET.
Rien ne pèse tant qu’un secret: Le porter loin est difficile aux dames; Et je sais même sur ce fait Bon nombre d’hommes qui sont femmes. Pour éprouver la sienne un mari s’écria, La nuit étant près d’elle: O dieux! qu’est-ce cela? Je n’en puis plus! on me déchire! Quoi! j’accouche d’un œuf!—D’un œuf?—Oui, le voilà! Frais et nouveau pondu: gardez bien de le dire; On m’appelleroit poule. Enfin, n’en parlez pas. La femme, neuve sur ce cas, Ainsi que sur mainte autre affaire, Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire; Mais ce serment s’évanouit Avec les ombres de la nuit. L’épouse, indiscrète et peu fine, Sort du lit quand le jour fut à peine levé; Et de courir chez sa voisine: Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé; N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre: Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre. Au nom de Dieu, gardez-vous bien D’aller publier ce mystère.— Vous moquez-vous? dit l’autre: ah! vous ne savez guère Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. La femme du pondeur s’en retourne chez elle. L’autre grille déjà d’en conter la nouvelle: Elle va la répandre en plus de dix endroits: Au lieu d’un œuf elle en dit trois. Ce n’est pas encor tout; car une autre commère En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait: Précaution peu nécessaire; Car ce n’étoit plus un secret. Comme le nombre d’œufs, grâce à la renommée, De bouche en bouche alloit croissant, Avant la fin de la journée Ils se montoient à plus d’un cent.


VII
LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DÎNÉ DE SON MAÎTRE.
Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles, Ni les mains à celle de l’or; Peu de gens gardent un trésor Avec des soins assez fidèles. Certain chien, qui portoit la pitance au logis, S’étoit fait un collier du dîné de son maître. Il étoit tempérant, plus qu’il n’eût voulu l’être Quand il voyoit un mets exquis; Mais enfin il l’étoit: et, tous tant que nous sommes, Nous nous laissons tenter à l’approche des biens. Chose étrange! on apprend la tempérance aux chiens, Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes! Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné, Un mâtin passe, et veut lui prendre le dîné. Il n’en eut pas toute la joie Qu’il espéroit d’abord: le chien mit bas la proie Pour la défendre mieux, n’en étant plus chargé. Grand combat. D’autres chiens arrivent: Ils étoient de ceux-là qui vivent Sur le public, et craignent peu les coups. Notre chien, se voyant trop foible contre eux tous, Et que la chair couroit un danger manifeste, Voulut avoir sa part; et, lui sage, il leur dit: Point de courroux, messieurs; mon lopin me suffit: Faites votre profit du reste. A ces mots, le premier il vous happe un morceau; Et chacun de tirer, le mâtin, la canaille, A qui mieux mieux: ils firent tous ripaille; Chacun d’eux eut part au gâteau. Je crois voir en ceci l’image d’une ville Où l’on met les deniers à la merci des gens. Échevins, prévôt des marchands, Tout fait sa main: le plus habile Donne aux autres l’exemple, et c’est un passe-temps De leur voir nettoyer un monceau de pistoles. Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles, Veut défendre l’argent et dit le moindre mot, On lui fait voir qu’il est un sot. Il n’a pas de peine à se rendre: C’est bientôt le premier à prendre.




VIII
LE RIEUR ET LES POISSONS.
On cherche les rieurs; et moi je les évite. Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite: Dieu ne créa que pour les sots Les méchants diseurs de bons mots. J’en vais peut-être en une fable Introduire un; peut-être aussi Que quelqu’un trouvera que j’aurai réussi. Un rieur étoit à la table D’un financier, et n’avoit en son coin Que de petits poissons: tous les gros étoient loin. Il prend donc les menus, puis leur parle à l’oreille; Et puis il feint, à la pareille, D’écouter leur réponse. On demeura surpris, Cela suspendit les esprits. Le rieur alors, d’un ton sage, Dit qu’il craignoit qu’un sien ami, Pour les grandes Indes parti, N’eût depuis un an fait naufrage. Il s’en informoit donc à ce menu fretin: Mais tous lui répondoient qu’ils n’étoient pas d’un âge A savoir au vrai son destin; Les gros en sauroient davantage. N’en puis-je donc, messieurs, un gros interroger? De dire si la compagnie Prit goût à sa plaisanterie, J’en doute; mais enfin, il les sut engager A lui servir d’un monstre assez vieux pour lui dire Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus Qui n’en étoient pas revenus, Et que depuis cent ans sous l’abîme avoient vus Les anciens du vaste empire.




IX
LE RAT ET L’HUÎTRE.
Un rat, hôte d’un champ, rat de peu de cervelle, Des lares paternels un jour se trouva soûl. Il laisse là le champ, le grain, et la javelle, Va courir le pays, abandonne son trou. Sitôt qu’il fut hors de la case: Que le monde, dit-il, est grand et spacieux! Voilà les Apennins, et voici le Caucase! La moindre taupinée étoit mont à ses yeux. Au bout de quelques jours, le voyageur arrive En un certain canton où Téthys sur la rive Avoit laissé mainte huître; et notre rat d’abord Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord. Certes, dit-il, mon père étoit un pauvre sire! Il n’osoit voyager, craintif au dernier point. Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire: J’ai passé les déserts, mais nous n’y bûmes point. D’un certain magister le rat tenoit ces choses, Et les disoit à travers champs; N’étant pas de ces rats qui, les livres rongeants, Se font savants jusques aux dents. Parmi tant d’huîtres toutes closes Une s’étoit ouverte, et, bâillant au soleil, Par un doux zéphyr réjouie, Humoit l’air, respiroit, étoit épanouie, Blanche, grasse, et d’un goût, à la voir, nonpareil. D’aussi loin que le rat voit cette huître qui bâille: Qu’aperçois-je? dit-il; c’est quelque victuaille! Et, si je ne me trompe à la couleur du mets, Je dois faire aujourd’hui bonne chère, ou jamais. Là-dessus, maître rat, plein de belle espérance, Approche de l’écaille, allonge un peu le cou, Se sent pris comme aux lacs; car l’huître tout d’un coup Se referme. Et voilà ce que fait l’ignorance. Cette fable contient plus d’un enseignement: Nous y voyons premièrement Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience Sont, aux moindres objets, frappés d’étonnement; Et puis nous y pouvons apprendre Que tel est pris qui croyoit prendre.


X
L’OURS ET L’AMATEUR DES JARDINS.
Certain ours montagnard, ours à demi léché, Confiné par le Sort dans un bois solitaire, Nouveau Bellérophon, vivoit seul et caché. Il fût devenu fou: la raison d’ordinaire N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés. Il est bon de parler, et meilleur de se taire; Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés. Nul animal n’avoit affaire Dans les lieux que l’ours habitoit; Si bien que, tout ours qu’il étoit, Il vint à s’ennuyer de cette triste vie. Pendant qu’il se livroit à la mélancolie, Non loin de là certain vieillard S’ennuyoit aussi de sa part. Il aimoit les jardins, étoit prêtre de Flore; Il l’étoit de Pomone encore. Ces deux emplois sont beaux; mais je voudrois parmi Quelque doux et discret ami. Les jardins parlent peu, si ce n’est dans mon livre; De façon que, lassé de vivre Avec des gens muets, notre homme, un beau matin, Va chercher compagnie, et se met en campagne. L’ours, porté d’un même dessein, Venoit de quitter sa montagne. Tous deux, par un cas surprenant, Se rencontrent en un tournant. L’homme eut peur; mais comment esquiver? et que faire? Se tirer en Gascon d’une semblable affaire Est le mieux: il sut donc dissimuler sa peur. L’ours, très-mauvais complimenteur Lui dit: Viens-t’en me voir. L’autre reprit: Seigneur, Vous voyez mon logis: si vous me vouliez faire Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas, J’ai des fruits, j’ai du lait: ce n’est peut-être pas De nosseigneurs les ours le manger ordinaire; Mais j’offre ce que j’ai. L’ours accepte; et d’aller. Les voilà bons amis avant que d’arriver: Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble; Et bien qu’on soit, à ce qu’il semble; Beaucoup mieux seul qu’avec des sots, Comme l’ours en un jour ne disoit pas deux mots, L’homme pouvoit sans bruit vaquer à son ouvrage. L’ours alloit à la chasse, apportoit du gibier; Faisoit son principal métier D’être bon émoucheur; écartoit du visage De son ami dormant ce parasite ailé Que nous avons mouche appelé. Un jour que le vieillard dormoit d’un profond somme, Sur le bout de son nez une allant se placer Mit l’ours au désespoir; il eut beau la chasser. Je l’attraperai bien, dit-il; et voici comme. Aussitôt fait que dit: le fidèle émoucheur Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur, Casse la tête à l’homme en écrasant la mouche; Et, non moins bon archer que mauvais raisonneur, Roide mort étendu sur la place il le couche. Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami; Mieux vaudroit un sage ennemi.




XI
LES DEUX AMIS.
Deux vrais amis vivoient au Monomotapa; L’un ne possédoit rien qui n’appartînt à l’autre. Les amis de ce pays-là Valent bien, dit-on, ceux du nôtre. Une nuit que chacun s’occupoit au sommeil, Et mettoit à profit l’absence du soleil, Un de nos deux amis sort du lit en alarme; Il court chez son intime, éveille les valets: Morphée avoit touché le seuil de ce palais. L’ami couché s’étonne; il prend sa bourse, il s’arme, Vient trouver l’autre, et dit: Il vous arrive peu De courir quand on dort; vous me paroissiez homme A mieux user du temps destiné pour le somme: N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu? En voici. S’il vous est venu quelque querelle, J’ai mon épée; allons. Vous ennuyez-vous point De coucher toujours seul? Une esclave assez belle Étoit à mes côtés; voulez-vous qu’on l’appelle? Non, dit l’ami; ce n’est ni l’un ni l’autre point: Je vous rends grâce de ce zèle. Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu: J’ai craint qu’il ne fût vrai; je suis vite accouru. Ce maudit songe en est la cause. Qui d’eux aimoit le mieux? Que t’en semble, lecteur? Cette difficulté vaut bien qu’on la propose. Qu’un ami véritable est une douce chose! Il cherche vos besoins au fond de votre cœur; Il vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même: Un songe, un rien, tout lui fait peur, Quand il s’agit de ce qu’il aime.



XII
LE COCHON, LA CHÈVRE ET LE MOUTON.
Une chèvre, un mouton, avec un cochon gras, Montés sur même char, s’en alloient à la foire. Leur divertissement ne les y portoit pas; On s’en alloit les vendre, à ce que dit l’histoire: Le charton n’avoit pas dessein De les mener voir Tabarin. Dom pourceau crioit en chemin Comme s’il avoit eu cent bouchers à ses trousses: C’étoit une clameur à rendre les gens sourds. Les autres animaux, créatures plus douces, Bonnes gens, s’étonnoient qu’il criât au secours; Ils ne voyoient nul mal à craindre. Le charton dit au porc: Qu’as-tu tant à te plaindre? Tu nous étourdis tous: que ne te tiens-tu coi? Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi, Devroient t’apprendre à vivre, ou du moins à te taire: Regarde ce mouton; a-t-il dit un seul mot? Il est sage.—Il est un sot, Repartit le cochon; s’il savoit son affaire, Il crieroit, comme moi, du haut de son gosier, Et cette autre personne honnête Crieroit tout du haut de sa tête. Ils pensent qu’on les veut seulement décharger, La chèvre de son lait, le mouton de sa laine: Je ne sais pas s’ils ont raison; Mais quant à moi, qui ne suis bon Qu’à manger, ma mort est certaine. Adieu mon toit et ma maison. Dom pourceau raisonnoit en subtil personnage; Mais que lui servoit-il? Quand le mal est certain, La plainte ni la peur ne changent le destin, Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.




XIII
TIRCIS ET AMARANTE.
POUR MADEMOISELLE DE SILLERY.
J’avois Ésope quitté, Pour être tout à Boccace; Mais une divinité Veut revoir sur le Parnasse Des fables de ma façon. Or, d’aller lui dire: Non, Sans quelque valable excuse, Ce n’est pas comme on en use Avec des divinités, Surtout quand ce sont de celles Que la qualité de belles Fait reines des volontés. Car, afin que l’on le sache, C’est Sillery qui s’attache A vouloir que de nouveau Sire loup, sire corbeau, Chez moi se parlent en rime. Qui dit Sillery dit tout: Peu de gens en leur estime Lui refusent le haut bout: Comment le pourroit-on faire? Pour venir à notre affaire, Mes contes, à son avis, Sont obscurs: les beaux esprits N’entendent pas toute chose. Faisons donc quelques récits Qu’elle déchiffre sans glose: Amenons des bergers, et puis nous rimerons Ce que disent entre eux les loups et les moutons. Tircis disoit un jour à la jeune Amarante: Ah! si vous connoissiez comme moi certain mal Qui nous plaît et qui nous enchante, Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal! Souffrez qu’on vous le communique; Croyez-moi, n’ayez point de peur: Voudrois-je vous tromper, vous, pour qui je me pique Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur? Amarante aussitôt réplique: Comment l’appelez-vous, ce mal? quel est son nom?— L’amour.—Ce mot est beau: dites-moi quelques marques A quoi je le pourrai connoître: que sent-on?— Des peines près de qui le plaisir des monarques Est ennuyeux et fade: on s’oublie, on se plaît Toute seule en une forêt. Se mire-t-on près d’un rivage, Ce n’est pas soi qu’on voit; on ne voit qu’une image Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux: Pour tout le reste on est sans yeux. Il est un berger du village Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir: On soupire à son souvenir; On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire; On a peur de le voir, encor qu’on le désire. Amarante dit à l’instant: Oh! oh! c’est là ce mal que vous me prêchez tant! Il ne m’est pas nouveau; je pense le connoître. Tircis à son but croyoit être, Quand la belle ajouta: Voilà tout justement Ce que je sens pour Clidamant. L’autre pensa mourir de dépit et de honte. Il est force gens comme lui, Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte, Et qui font le marché d’autrui.


XIV
LES OBSÈQUES DE LA LIONNE.
La femme du lion mourut; Aussitôt chacun accourut Pour s’acquitter envers le prince De certains compliments de consolation, Qui sont surcroît d’affliction. Il fit avertir sa province Que les obsèques se feroient Un tel jour, en tel lieu; ses prévôts y seroient Pour régler la cérémonie, Et pour placer la compagnie. Jugez si chacun s’y trouva. Le prince aux cris s’abandonna, Et tout son antre en résonna: Les lions n’ont point d’autre temple. On entendit, à son exemple, Rugir en leur patois messieurs les courtisans. Je définis la cour un pays où les gens, Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être, Tâchent au moins de le paroître. Peuple caméléon, peuple singe du maître; On diroit qu’un esprit anime mille corps: C’est bien là que les gens sont de simples ressorts. Pour revenir à notre affaire, Le cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire? Cette mort le vengeoit: la reine avoit jadis Étranglé sa femme et son fils. Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire, Et soutint qu’il l’avoit vu rire. La colère du roi, comme dit Salomon, Est terrible, surtout celle du roi lion; Mais ce cerf n’avoit pas accoutumé de lire. Le monarque lui dit: Chétif hôte des bois, Tu ris! tu ne suis pas ces gémissantes voix! Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes Nos sacrés ongles! Venez, loups, Vengez la reine, immolez tous Ce traître à ses augustes mânes. Le cerf reprit alors: Sire, le temps des pleurs Est passé; la douleur est ici superflue. Votre digne moitié, couchée entre des fleurs, Tout près d’ici m’est apparue, Et je l’ai d’abord reconnue. Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi, Quand je vais chez les dieux, ne t’oblige à des larmes. Aux champs élysiens j’ai goûté mille charmes, Conversant avec ceux qui sont saints comme moi. Laisse agir quelque temps le désespoir du roi: J’y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose, Qu’on se mit à crier: Miracle! Apothéose! Le cerf eut un présent, bien loin d’être puni. Amusez les rois par des songes, Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges: Quelque indignation dont leur cœur soit rempli, Ils goberont l’appât; vous serez leur ami.




XV
LE RAT ET L’ÉLÉPHANT.
Se croire un personnage est fort commun en France: On y fait l’homme d’importance, Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois. C’est proprement le mal françois. La sotte vanité nous est particulière. Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière: Leur orgueil me semble, en un mot, Beaucoup plus fou, mais pas si sot. Donnons quelque image du nôtre, Qui sans doute en vaut bien un autre. Un rat des plus petits voyoit un éléphant Des plus gros, et railloit le marcher un peu lent De la bête de haut parage, Qui marchoit à gros équipage. Sur l’animal à triple étage, Une sultane de renom, Son chien, son chat et sa guenon, Son perroquet, sa vieille, et toute sa maison, S’en alloit en pèlerinage. Le rat s’étonnoit que les gens Fussent touchés de voir cette pesante masse: Comme si d’occuper ou plus ou moins de place Nous rendoit, disoit-il, plus ou moins importants. Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes? Seroit-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants? Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes, D’un grain moins que les éléphants. Il en auroit dit davantage; Mais le chat sortant de sa cage, Lui fit voir en moins d’un instant Qu’un rat n’est pas un éléphant.




XVI
L’HOROSCOPE.
On rencontre sa destinée Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter. Un père eut pour toute lignée Un fils qu’il aima trop, jusques à consulter Sur le sort de sa géniture Les diseurs de bonne aventure. Un de ces gens lui dit que des lions surtout Il éloignât l’enfant jusques à certain âge; Jusqu’à vingt ans, point davantage. Le père, pour venir à bout D’une précaution sur qui rouloit la vie De celui qu’il aimoit, défendit que jamais On lui laissât passer le seuil de son palais; Il pouvoit, sans sortir, contenter son envie, Avec ses compagnons tout le jour badiner, Sauter, courir, se promener. Quand il fut dans l’âge où la chasse Plaît le plus aux jeunes esprits, Cet exercice avec mépris Lui fut dépeint; mais, quoi qu’on fasse, Propos, conseil, enseignement, Rien ne change un tempérament. Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage, A peine se sentit des bouillons d’un tel âge, Qu’il soupira pour ce plaisir. Plus l’obstacle étoit grand, plus fort fut le désir. Il savoit le sujet des fatales défenses; Et, comme ce logis, plein de magnificences, Abondoit partout en tableaux, Et que la laine et les pinceaux Traçoient de tous côtés chasses et paysages, En cet endroit des animaux, En cet autre des personnages, Le jeune homme s’émeut, voyant peint un lion: Ah! monstre! cria-t-il; c’est toi qui me fais vivre Dans l’ombre et dans les fers! A ces mots il se livre Aux transports violents de l’indignation, Porte le poing sur l’innocente bête. Sous la tapisserie un clou se rencontra: Ce clou le blesse, il pénétra Jusqu’aux ressorts de l’âme; et cette chère tête, Pour qui l’art d’Esculape en vain fit ce qu’il put, Dut sa perte à ces soins qu’on prit pour son salut. Même précaution nuisit au poëte Eschyle. Quelque devin le menaça, dit-on, De la chute d’une maison. Aussitôt il quitta la ville, Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux. Un aigle, qui portoit en l’air une tortue, Passa par là, vit l’homme, et sur sa tête nue, Qui parut un morceau de rocher à ses yeux, Étant de cheveux dépourvue, Laissa tomber sa proie, afin de la casser. Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer. De ces exemples il résulte Que cet art, s’il est vrai, fait tomber dans les maux Que craint celui qui le consulte; Mais je l’en justifie, et maintiens qu’il est faux. Je ne crois point que la Nature Se soit lié les mains, et nous les lie encor Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort. Il dépend d’une conjoncture De lieux, de personnes, de temps, Non des conjonctions de tous ces charlatans. Ce berger et ce roi sont sous même planète: L’un d’eux porte le sceptre, et l’autre la houlette. Jupiter le vouloit ainsi. Qu’est-ce que Jupiter? Un corps sans connoissance. D’où vient donc que son influence Agit différemment sur ces deux hommes-ci? Puis comment pénétrer jusques à notre monde? Comment percer des airs la campagne profonde? Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin? Un atome la peut détourner en chemin: Où l’iront retrouver les faiseurs d’horoscope? L’état où nous voyons l’Europe Mérite que du moins quelqu’un d’eux l’ait prévu: Que ne l’a-t-il donc dit? Mais nul d’eux ne l’a su. L’immense éloignement, le point, et sa vitesse, Celle aussi de nos passions, Permettent-ils à leur foiblesse De suivre pas à pas toutes nos actions? Notre sort en dépend; sa course entre-suivie Ne va, non plus que nous, jamais d’un même pas: Et ces gens veulent au compas Tracer le cours de notre vie! Il ne se faut point arrêter Aux deux faits ambigus que je viens de conter. Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle, N’y font rien: tout aveugle et menteur qu’est cet art, Il peut frapper au but une fois entre mille; Ce sont des effets du hasard.


XVII
L’ANE ET LE CHIEN.
Il se faut entr’aider: c’est la loi de nature. L’âne un jour pourtant s’en moqua: Et ne sais comme il y manqua, Car il est bonne créature. Il alloit par pays, accompagné du chien, Gravement, sans songer à rien; Tous deux suivis d’un commun maître. Ce maître s’endormit. L’âne se mit à paître: Il étoit alors dans un pré Dont l’herbe étoit fort à son gré. Point de chardons pourtant; il s’en passa pour l’heure: Il ne faut pas toujours être si délicat; Et, faute de servir ce plat, Rarement un festin demeure. Notre baudet s’en sut enfin Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim, Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie: Je prendrai mon dîné dans le panier au pain. Point de réponse; mot: le roussin d’Arcadie Craignit qu’en perdant un moment Il ne perdît un coup de dent. Il fit longtemps la sourde oreille; Enfin il répondit: Ami, je te conseille D’attendre que ton maître ait fini son sommeil; Car il te donnera sans faute, à son réveil, Ta portion accoutumée: Il ne sauroit tarder beaucoup. Sur ces entrefaites un loup Sort du bois, et s’en vient: autre bête affamée. L’âne appelle aussitôt le chien à son secours. Le chien ne bouge et dit: Ami, je te conseille De fuir, en attendant que ton maître s’éveille; Il ne sauroit tarder: détale vite, et cours. Que si ce loup t’atteint, casse-lui la mâchoire: On t’a ferré de neuf; et, si tu veux me croire, Tu l’étendras tout plat. Pendant ce beau discours, Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède. Je conclus qu’il faut qu’on s’entr’aide.


XVIII
LE BASSA ET LE MARCHAND.
Un marchand grec en certaine contrée Faisoit trafic. Un bassa l’appuyoit; De quoi le Grec en bassa le payoit, Non en marchand: tant c’est chère denrée Qu’un protecteur! Celui-ci coûtoit tant, Que notre Grec s’alloit partout plaignant. Trois autres Turcs d’un rang moindre en puissance, Lui vont offrir leur support en commun. Eux trois vouloient moins de reconnoissance Qu’à ce marchand il n’en coûtoit pour un. Le Grec écoute; avec eux il s’engage; Et le bassa du tout est averti; Même on lui dit qu’il jouera, s’il est sage, A ces gens-là quelque méchant parti, Les prévenant, les chargeant d’un message Pour Mahomet, droit en son paradis, Et sans tarder; sinon ces gens unis Le préviendront, bien certains qu’à la ronde Il a des gens tout prêts pour le venger: Quelque poison l’enverra protéger Les trafiquants qui sont en l’autre monde. Sur cet avis le Turc se comporta Comme Alexandre, et, plein de confiance, Chez le marchand tout droit il s’en alla, Se mit à table. On vit tant d’assurance En ses discours et dans tout son maintien, Qu’on ne crut point qu’il se doutât de rien. Ami, dit-il, je sais que tu me quittes; Même l’on veut que j’en craigne les suites; Mais je te crois un trop homme de bien: Tu n’as point l’air d’un donneur de breuvage. Je n’en dis pas là-dessus davantage. Quant à ces gens qui pensent t’appuyer, Écoute-moi; sans tant de dialogue Et de raisons qui pourroient t’ennuyer, Je ne te veux conter qu’un apologue. Il étoit un berger, son chien et son troupeau. Quelqu’un lui demanda ce qu’il prétendoit faire D’un dogue de qui l’ordinaire Étoit un pain entier. Il falloit bien et beau Donner cet animal au seigneur du village. Lui, berger, pour plus de ménage, Auroit deux ou trois mâtinaux, Qui, lui dépensant moins, veilleroient aux troupeaux Bien mieux que cette bête seule. Il mangeoit plus que trois; mais on ne disoit pas Qu’il avoit aussi triple gueule Quand les loups livroient des combats. Le berger s’en défait; il prend trois chiens de taille A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille. Le troupeau s’en sentit; et tu te sentiras Du choix de semblable canaille. Si tu fais bien, tu reviendras à moi. Le Grec le crut. Ceci montre aux provinces Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi S’abandonner à quelque puissant roi Que s’appuyer sur plusieurs petits princes.



XIX
L’AVANTAGE DE LA SCIENCE.
Entre deux bourgeois d’une ville S’émut jadis un différend: L’un étoit pauvre, mais habile; L’autre riche, mais ignorant. Celui-ci sur son concurrent Vouloit emporter l’avantage; Prétendoit que tout homme sage Etoit tenu de l’honorer. C’étoit tout homme sot: car pourquoi révérer Des biens dépourvus de mérite? La raison m’en semble petite. Mon ami, disoit-il souvent Au savant, Vous vous croyez considérable; Mais dites-moi, tenez-vous table? Que sert à vos pareils de lire incessamment? Ils sont toujours logés à la troisième chambre, Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre, Ayant pour tout laquais leur ombre seulement. La république a bien affaire De gens qui ne dépensent rien! Je ne sais d’homme nécessaire Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. Nous en usons, Dieu sait! notre plaisir occupe L’artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez A messieurs les gens de finance De méchants livres bien payés. Ces mots remplis d’impertinence Eurent le sort qu’ils méritoient. L’homme lettré se tut; il avoit trop à dire. La guerre le vengea bien mieux qu’une satire. Mars détruisit le lieu que nos gens habitoient: L’un et l’autre quitta sa ville. L’ignorant resta sans asile; Il reçut partout des mépris: L’autre reçut partout quelque faveur nouvelle. Cela décida leur querelle. Laissez dire les sots: le savoir a son prix.




XX
JUPITER ET LES TONNERRES.
Jupiter, voyant nos fautes, Dit un jour, du haut des airs: Remplissons de nouveaux hôtes Les cantons de l’univers Habités par cette race Qui m’importune et me lasse. Va-t-en, Mercure, aux enfers; Amène-moi la Furie La plus cruelle des trois. Race que j’ai trop chérie, Tu périras cette fois! Jupiter ne tarda guère A modérer son transport. O vous, rois, qu’il voulut faire Arbitres de notre sort, Laissez, entre la colère Et l’orage qui la suit, L’intervalle d’une nuit. Le dieu dont l’aile est légère, Et la langue a des douceurs, Alla voir les noires sœurs, A Tisiphone et Mégère Il préféra, ce dit-on, L’impitoyable Alecton. Ce choix la rendit si fière; Qu’elle jura par Pluton Que toute l’engeance humaine Seroit bientôt du domaine Des déités de là-bas. Jupiter n’approuva pas Le serment de l’Euménide. Il la renvoie; et pourtant Il lance un foudre à l’instant Sur certain peuple perfide. Le tonnerre, ayant pour guide Le père même de ceux Qu’il menaçoit de ses feux, Se contenta de leur crainte; Il n’embrasa que l’enceinte D’un désert inhabité: Tout père frappe à côté. Qu’arriva-t-il? Notre engeance Prit pied sur cette indulgence. Tout l’Olympe s’en plaignit; Et l’assembleur de nuages Jura le Styx, et promit De former d’autres orages: Ils seroient sûrs. On sourit; On lui dit qu’il étoit père, Et qu’il laissât, pour le mieux, A quelqu’un des autres dieux D’autres tonnerres à faire. Vulcain entreprit l’affaire. Ce dieu remplit ses fourneaux De deux sortes de carreaux: L’un jamais ne se fourvoie; Et c’est celui que toujours L’Olympe en corps nous envoie: L’autre s’écarte en son cours; Ce n’est qu’aux monts qu’il en coûte; Bien souvent même il se perd; Et ce dernier en sa route Nous vient du seul Jupiter.




XXI
LE FAUCON ET LE CHAPON.
Une traîtresse voix bien souvent nous appelle; Ne vous pressez donc nullement: Ce n’étoit pas un sot, non, non, et croyez-m’en, Que le chien de Jean de Nivelle. Un citoyen du Mans, chapon de son métier, Étoit sommé de comparoître Par-devant les lares du maître, Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer. Tous les gens lui crioient, pour déguiser la chose: Petit, petit, petit! mais, loin de s’y fier, Le Normand et demi laissoit les gens crier. Serviteur, disoit-il; votre appât est grossier. On ne m’y tient pas, et pour cause. Cependant un faucon sur sa perche voyoit Notre Manceau qui s’enfuyoit. Les chapons ont en nous fort peu de confiance, Soit instinct, soit expérience. Celui-ci, qui ne fut qu’avec peine attrapé, Devoit, le lendemain, être d’un grand soupé, Fort à l’aise en un plat, honneur dont la volaille Se seroit passée aisément. L’oiseau chasseur lui dit: Ton peu d’entendement Me rend tout étonné. Vous n’êtes que racaille, Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien. Pour moi, je sais chasser et revenir au maître. Le vois-tu pas à la fenêtre? Il t’attend: es-tu sourd? Je n’entends que trop bien, Repartit le chapon; mais que me veut-il dire? Et ce beau cuisinier armé d’un grand couteau? Reviendrois-tu pour cet appeau? Laisse-moi fuir; cesse de rire De l’indocilité qui me fait envoler Lorsque d’un ton si doux on s’en vient m’appeler. Si tu voyois mettre à la broche Tous les jours autant de faucons Que j’y vois mettre de chapons, Tu ne me ferois pas un semblable reproche.




XXII
LE CHAT ET LE RAT.
Quatre animaux divers, le chat grippe-fromage, Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat, Dame belette au long corsage, Toutes gens d’esprit scélérat, Hantoient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage. Tant y furent, qu’un soir à l’entour de ce pin L’homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin, Sort pour aller chercher sa proie. Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie Le filet: il y tombe en danger de mourir; Et mon chat de crier, et le rat d’accourir: L’un plein de désespoir, et l’autre plein de joie; Il voyoit dans les lacs son mortel ennemi. Le pauvre chat dit: Cher ami, Les marques de ta bienveillance Sont communes en mon endroit. Viens m’aider à sortir du piége où l’ignorance M’a fait tomber. C’est à bon droit Que seul entre les tiens, par amour singulière, Je t’ai toujours choyé, t’aimant comme mes yeux. Je n’en ai point regret, et j’en rends grâce aux dieux. J’allois leur faire ma prière, Comme tout dévot chat en use les matins; Ce réseau me retient: ma vie est en tes mains; Viens dissoudre ces nœuds. Et quelle récompense En aurai-je? reprit le rat. Je jure éternelle alliance Avec toi, repartit le chat. Dispose de ma griffe, et sois en assurance: Envers et contre tous je te protégerai, Et la belette mangerai Avec l’époux de la chouette: Ils t’en veulent tous deux. Le rat dit: Idiot! Moi ton libérateur! je ne suis pas si sot. Puis il s’en va vers sa retraite. La belette étoit près du trou. Le rat grimpe plus haut; il y voit le hibou. Dangers de toutes parts, le plus pressant l’emporte. Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte Qu’il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant Qu’il dégage enfin l’hypocrite. L’homme paroît en cet instant; Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite. A quelque temps de là, notre chat vit de loin Son rat, qui se tenoit alerte et sur ses gardes: Ah! mon frère, dit-il, viens m’embrasser: ton soin Me fait injure; tu regardes Comme ennemi ton allié. Penses-tu que j’aie oublié Qu’après Dieu je te dois la vie? Et moi, reprit le rat, penses-tu que j’oublie Ton naturel? Aucun traité Peut-il forcer un chat à la reconnoissance? S’assure-t-on sur l’alliance Qu’a faite la nécessité?




XXIII
LE TORRENT ET LA RIVIÈRE.
Avec grand bruit et grand fracas Un torrent tomboit des montagnes; Tout fuyoit devant lui: l’horreur suivoit ses pas, Il faisoit trembler les campagnes. Nul voyageur n’osoit passer Une barrière si puissante; Un seul vit les voleurs; et, se sentant presser, Il mit entre eux et lui cette onde menaçante. Ce n’étoit que menace et bruit sans profondeur; Notre homme enfin n’eut que la peur. Ce succès lui donnant courage, Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours, Il rencontra sur son passage Une rivière dont le cours, Image d’un sommeil doux, paisible et tranquille, Lui fit croire d’abord ce trajet fort facile: Point de bords escarpés, un sable pur et net. Il entre; et son cheval le met A couvert des voleurs, mais non de l’onde noire: Tous deux au Styx allèrent boire; Tous deux, à nager malheureux, Allèrent traverser, au séjour ténébreux, Bien d’autres fleuves que les nôtres. Les gens sans bruit sont dangereux; Il n’en est pas ainsi des autres.




XXIV
L’ÉDUCATION.
Laridon et César, frères dont l’origine Venoit de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis, A deux maîtres divers échus au temps jadis, Hantoient l’un les forêts, et l’autre la cuisine. Ils avoient eu d’abord chacun un autre nom; Mais la diverse nourriture Fortifiant en l’un cette heureuse nature, En l’autre l’altérant, un certain marmiton Nomma celui-ci Laridon. Son frère, ayant couru mainte haute aventure, Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu, Fut le premier César que la gent chienne ait eu. On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse Ne fît en ses enfants dégénérer son sang. Laridon négligé témoignoit sa tendresse A l’objet le premier passant. Il peupla tout de son engeance: Tournebroches par lui rendus communs en France Y font un corps à part, gens fuyant les hasards, Peuple antipode des Césars. On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père: Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère. Faute de cultiver la nature et ses dons, Oh! combien de Césars deviendront Laridons!




XXV
LES DEUX CHIENS ET L’ANE MORT.
Les vertus devroient être sœurs, Ainsi que les vices sont frères. Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos cœurs, Tous viennent à la file, il ne s’en manque guères: J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires, Peuvent loger sous même toit. A l’égard des vertus, rarement on les voit Toutes en un sujet éminemment placées Se tenir par la main sans être dispersées. L’un est vaillant, mais prompt; l’autre est prudent, mais froid. Parmi les animaux, le chien se pique d’être Soigneux et fidèle à son maître; Mais il est sot, il est gourmand. Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement, Virent un âne mort qui flottoit sur les ondes. Le vent de plus en plus l’éloignoit de nos chiens. Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens: Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes: J’y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf? un cheval? Eh! qu’importe quel animal? Dit l’un de ces mâtins; voilà toujours curée. Le point est de l’avoir: car le trajet est grand; Et de plus il nous faut nager contre le vent. Buvons toute cette eau; notre gorge altérée En viendra bien à bout: ce corps demeurera Bientôt à sec; et ce sera Provision pour la semaine. Voilà mes chiens à boire: ils perdirent l’haleine, Et puis la vie; ils firent tant Qu’on les vit crever à l’instant. L’homme est ainsi bâti: quand un sujet l’enflamme, L’impossibilité disparoît à son âme. Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas, S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire! Si j’arrondissois mes États! Si je pouvois remplir mes coffres de ducats! Si j’apprenois l’hébreu, les sciences, l’histoire! Tout cela, c’est la mer à boire; Mais rien à l’homme ne suffit. Pour fournir aux projets que forme un seul esprit, Il faudroit quatre corps; encor, loin d’y suffire, A mi-chemin je crois que tous demeureroient: Quatre Mathusalem bout à bout ne pourroient Mettre à fin ce qu’un seul désire.




XXVI
DÉMOCRITE ET LES ABDÉRITAINS[60].
Que j’ai toujours haï les pensers du vulgaire! Qu’il me semble profane, injuste et téméraire, Mettant de faux milieux entre la chose et lui, Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui! Le maître d’Épicure en fit l’apprentissage. Son pays le crut fou. Petits esprits! Mais quoi! Aucun n’est prophète chez soi. Ces gens étoient les fous; Démocrite, le sage. L’erreur alla si loin qu’Abdère députa Vers Hippocrate, et l’invita, Par lettres et par ambassade, A venir rétablir la raison du malade. Notre concitoyen, disoient-ils en pleurant, Perd l’esprit: la lecture a gâté Démocrite. Nous l’estimerions plus s’il étoit ignorant. Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite: Peut-être même ils sont remplis De Démocrites infinis. Non content de ce songe, il y joint les atomes, Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes; Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici-bas, Il connoît l’univers, et ne se connoît pas. Un temps fut qu’il savoit accorder les débats: Maintenant il parle à lui-même. Venez, divin mortel, sa folie est extrême. Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens; Cependant il partit. Et voyez, je vous prie, Quelles rencontres dans la vie Le sort cause. Hippocrate arriva dans le temps Que celui qu’on disoit n’avoir raison ni sens Cherchoit, dans l’homme et dans la bête, Quel siége a la raison, soit le cœur, soit la tête. Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau, Les labyrinthes d’un cerveau L’occupoient. Il avoit à ses pieds maint volume, Et ne vit presque pas son ami s’avancer, Attaché selon sa coutume. Leur compliment fut court, ainsi qu’on peut penser: Le sage est ménager du temps et des paroles. Ayant donc mis à part les entretiens frivoles, Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit, Ils tombèrent sur la morale. Il n’est pas besoin que j’étale Tout ce que l’un et l’autre dit. Le récit précédent suffit Pour montrer que le peuple est juge récusable. En quel sens est donc véritable Ce que j’ai lu dans certain lieu, Que sa voix est la voix de Dieu?




XXVII
LE LOUP ET LE CHASSEUR.
Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux, Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage? Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons? L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage, Ne dira-t-il jamais: C’est assez, jouissons? Hâte-toi, mon ami, tu n’as pas tant à vivre. Je te rabats ce mot; car il vaut tout un livre: Jouis.—Je le ferai.—Mais quand donc?—Dès demain.— Eh! mon ami, la mort te peut prendre en chemin: Jouis dès aujourd’hui; redoute un sort semblable A celui du chasseur et du loup de ma fable. Le premier de son arc avoit mis bas un daim. Un faon de biche passe, et le voilà soudain Compagnon du défunt: tous deux gisent sur l’herbe. La proie étoit honnête, un daim avec un faon: Tout modeste chasseur en eût été content; Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe, Tente encor notre archer, friand de tels morceaux. Autre habitant du Styx: la Parque et ses ciseaux Avec peine y mordoient; la déesse infernale Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale. De la force du coup pourtant il s’abattit. C’étoit assez de biens. Mais quoi! rien ne remplit Les vastes appétits d’un faiseur de conquêtes. Dans le temps que le porc revient à soi, l’archer Voit le long du sillon une perdrix marcher; Surcroît chétif aux autres têtes: De son arc toutefois il bande les ressorts. Le sanglier, rappelant les restes de sa vie, Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps; Et la perdrix le remercie. Cette part du récit s’adresse aux convoiteux: L’avare aura pour lui le reste de l’exemple. Un loup vit en passant ce spectacle piteux: O Fortune! dit-il, je te promets un temple. Quatre corps étendus! que de biens! mais pourtant Il les faut ménager; ces rencontres sont rares. (Ainsi s’excusent les avares.) J’en aurai, dit le loup, pour un mois, pour autant: Un, deux, trois, quatre corps; ce sont quatre semaines, Si je sais compter, toutes pleines. Commençons dans deux jours, et mangeons cependant La corde de cet arc: il faut que l’on l’ait faite De vrai boyau; l’odeur me le témoigne assez. En disant ces mots, il se jette Sur l’arc, qui se détend, et fait de la sagette[61] Un nouveau mort: mon loup a les boyaux percés. Je reviens à mon texte. Il faut que l’on jouisse; Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun: La convoitise perdit l’un, L’autre périt par l’avarice. FIN DU LIVRE HUITIÈME.




I
LE DÉPOSITAIRE INFIDÈLE.
Grâce aux Filles de mémoire, J’ai chanté les animaux; Peut-être d’autres héros M’auroient acquis moins de gloire. Le loup, en langue des dieux, Parle au chien dans mes ouvrages: Les bêtes à qui mieux mieux Y font divers personnages, Les uns fous, les autres sages; De telle sorte pourtant Que les fous vont l’emportant: La mesure en est plus pleine. Je mets aussi sur la scène Des trompeurs, des scélérats, Des tyrans et des ingrats, Mainte imprudente pécore, Force sots, force flatteurs; Je pourrois y joindre encore Des légions de menteurs: Tout homme ment, dit le Sage. S’il n’y mettoit seulement Que les gens de bas étage, On pourroit aucunement Souffrir ce défaut aux hommes; Mais que tous, tant que nous sommes, Nous mentions, grand et petit, Si quelque autre l’avoit dit, Je soutiendrois le contraire. Et même qui mentiroit Comme Ésope et comme Homère, Un vrai menteur ne seroit: Le doux charme de maint songe Par leur bel art inventé, Sous les habits du mensonge Nous offre la vérité. L’un et l’autre a fait un livre Que je tiens digne de vivre Sans fin, et plus, s’il se peut. Comme eux ne ment pas qui veut. Mais mentir comme sut faire Un certain dépositaire, Payé par son propre mot, Est d’un méchant et d’un sot. Voici le fait: Un trafiquant de Perse, Chez son voisin, s’en allant en commerce, Mit en dépôt un cent de fer un jour. Mon fer? dit-il, quand il fut de retour.— Votre fer! il n’est plus: j’ai regret de vous dire Qu’un rat l’a mangé tout entier. J’en ai grondé mes gens; mais qu’y faire? un grenier A toujours quelque trou. Le trafiquant admire Un tel prodige, et feint de le croire pourtant. Au bout de quelques jours il détourne l’enfant Du perfide voisin; puis à souper convie Le père qui s’excuse, et lui dit en pleurant: Dispensez-moi, je vous supplie; Tous plaisirs pour moi sont perdus. J’aimois un fils plus que ma vie: Je n’ai que lui; que dis-je? hélas! je ne l’ai plus! On me l’a dérobé: plaignez mon infortune. Le marchand repartit: Hier au soir, sur la brune Un chat-huant s’en vint votre fils enlever; Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter, Le père dit: Comment voulez-vous que je croie Qu’un hibou pût jamais emporter cette proie? Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.— Je ne vous dirai point, reprit l’autre, comment; Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je; Et ne vois rien qui vous oblige D’en douter un moment, après ce que je dis. Faut-il que vous trouviez étrange Que les chats-huants d’un pays Où le quintal de fer par un seul rat se mange, Enlèvent un garçon pesant un demi-cent? L’autre vit où tendoit cette feinte aventure: Il rendit le fer au marchand, Qui lui rendit sa géniture. Même dispute avint entre deux voyageurs. L’un d’eux étoit de ces conteurs Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope; Tout est géant chez eux: écoutez-les, l’Europe, Comme l’Afrique, aura des monstres à foison. Celui-ci se croyoit l’hyperbole permise: J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison. Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église. Le premier se moquant, l’autre reprit: Tout doux: On le fit pour cuire vos choux. L’homme au pot fut plaisant, l’homme au fer fut habile. Quand l’absurde est outré, on lui fait trop d’honneur De vouloir par raison combattre son erreur: Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.




II
LES DEUX PIGEONS.
Deux pigeons s’aimoient d’amour tendre: L’un d’eux, s’ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays. L’autre lui dit: Qu’allez-vous faire? Voulez-vous quitter votre frère? L’absence est le plus grand des maux: Non pas pour vous, cruel! Au moins que les travaux Les dangers, les soins du voyage Changent un peu votre courage. Encor, si la saison s’avançoit davantage! Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau Tout à l’heure annonçoit malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut: Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut, Bon souper, bon gîte, et le reste? Ce discours ébranla le cœur De notre imprudent voyageur. Mais le désir de voir et l’humeur inquiète L’emportèrent enfin. Il dit: Ne pleurez point. Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite, Je reviendrai dans peu conter de point en point Mes aventures à mon frère; Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint Vous sera d’un plaisir extrême. Je dirai: J’étois là; telle chose m’avint: Vous y croirez être vous-même. A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. Le voyageur s’éloigne, et voilà qu’un nuage L’oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. L’air devenu serein, il part tout morfondu, Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie, Dans un champ à l’écart voit du blé répandu, Voit un pigeon auprès: cela lui donne envie: Il y vole, il est pris: ce blé couvroit d’un lacs Les menteurs et traîtres appâts. Le lacs étoit usé; si bien que de son aile, De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin. Quelque plume y périt; et le pis du destin Fut qu’un certain vautour, à la serre cruelle, Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle, Et les morceaux du lacs qui l’avoit attrapé, Sembloit un forçat échappé. Le vautour s’en alloit le lier[62], quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. Le pigeon profita du conflit des voleurs, S’envola, s’abattit auprès d’une masure, Crut pour ce coup que ses malheurs Finiroient par cette aventure; Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié) Prit sa fronde, et du coup tua plus d’à moitié La volatile malheureuse, Qui, maudissant sa curiosité, Traînant l’aile, et tirant le pied, Demi-morte et demi-boiteuse, Droit au logis s’en retourna: Que bien, que mal, elle arriva Sans autre aventure fâcheuse. Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines. Amants, heureux amants, voulez-vous voyager Que ce soit aux rives prochaines. Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau, Toujours divers, toujours nouveau; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste J’ai quelquefois aimé: je n’aurois pas alors, Contre le Louvre et ses trésors, Contre le firmament et sa voûte céleste, Changé les bois, changé les lieux, Honorés par les pas, éclairés par les yeux De l’aimable et jeune bergère Pour qui, sous le fils de Cythère, Je servis, engagé par mes premiers serments. Hélas! quand reviendront de semblables moments? Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète! Ah! si mon cœur osoit encor se renflammer! Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête? Ai-je passé le temps d’aimer?




III
LE SINGE ET LE LÉOPARD.
Le singe avec le léopard Gagnoient de l’argent à la foire. Ils affichoient chacun à part. L’un d’eux disoit: Messieurs, mon mérite et ma gloire Sont connus en bon lieu. Le roi m’a voulu voir; Et si je meurs, il veut avoir Un manchon de ma peau, tant elle est bigarrée, Pleine de taches, marquetée, Et vergetée, et mouchetée. La bigarrure plaît: partant chacun le vit. Mais ce fut bientôt fait, bientôt chacun sortit. Le singe de sa part disoit: Venez, de grâce; Venez, messieurs: je fais cent tours de passe-passe Cette diversité dont on vous parle tant, Mon voisin léopard l’a sur soi seulement: Moi je l’ai dans l’esprit. Votre serviteur Gille, Cousin et gendre de Bertrand, Singe du pape en son vivant, Tout fraîchement en cette ville Arrive en trois bateaux, exprès pour me parler: Car il parle, on l’entend: il sait danser, baller, Faire des tours de toute sorte, Passer en des cerceaux; et le tout pour six blancs: Non, messieurs, pour un sou: si vous n’êtes contents, Nous rendrons à chacun son argent à la porte. Le singe avoit raison. Ce n’est pas sur l’habit Que la diversité me plaît; c’est dans l’esprit: L’une fournit toujours des choses agréables; L’autre en moins d’un moment lasse les regardants. Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables, N’ont que l’habit pour tous talents!



IV
LE GLAND ET LA CITROUILLE.
Dieu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve En tout cet univers, et l’aller parcourant, Dans les citrouilles je la treuve. Un villageois considérant Combien ce fruit est gros et sa tige menue: A quoi songeoit, dit-il, l’auteur de tout cela? Il a bien mal placé cette citrouille-là! Eh! parbleu! je l’aurois pendue A l’un des chênes que voilà; C’eût été justement l’affaire: Tel fruit, tel arbre, pour bien faire. C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré Au conseil de Celui que prêche ton curé; Tout en eût été mieux: car pourquoi, par exemple, Le gland, qui n’est pas gros comme mon petit doigt, Ne pend-il pas en cet endroit? Dieu s’est mépris: plus je contemple Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo Que l’on a fait un quiproquo. Cette réflexion embarrassant notre homme: On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit. Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme. Un gland tombe: le nez du dormeur en pâtit. Il s’éveille; et, portant la main sur son visage, Il trouve encor le gland pris au poil du menton. Son nez meurtri le force à changer de langage. Oh! oh! dit-il, je saigne! Et que seroit-ce donc S’il fût tombé de l’arbre une masse plus lourde, Et que ce gland eût été gourde! Dieu ne l’a pas voulu: sans doute il eut raison; J’en vois bien à présent la cause. En louant Dieu de toute chose, Garo retourne à la maison.


V
L’ÉCOLIER, LE PÉDANT ET LE MAITRE D’UN JARDIN.
Certain enfant qui sentoit son collége, Doublement sot et doublement fripon Par le jeune âge et par le privilége Qu’ont les pédants de gâter la raison, Chez un voisin déroboit, ce dit-on, Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne, Des plus beaux dons que nous offre Pomone Avoit la fleur, les autres le rebut: Chaque saison apportoit son tribut, Car au printemps il jouissoit encore Des plus beaux dons que nous présente Flore. Un jour dans son jardin il vit notre écolier, Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier, Gâtoit jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance, Avant-coureurs des biens que promet l’abondance: Même il ébranchoit l’arbre, et fit tant à la fin Que le possesseur du jardin Envoya faire plainte au maître de la classe. Celui-ci vint, suivi d’un cortége d’enfants: Voilà le verger plein de gens Pires que le premier. Le pédant, de sa grâce, Accrut le mal en amenant Cette jeunesse mal instruite: Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite Se souvînt à jamais comme d’une leçon. Là-dessus il cita Virgile et Cicéron, Avec force traits de science. Son discours dura tant, que la maudite engeance Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin. Je hais les pièces d’éloquence Hors de leur place, et qui n’ont point de fin, Et ne sais bête au monde pire Que l’écolier, si ce n’est le pédant. Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire, Ne me plairoit aucunement.


VI
LE STATUAIRE ET LA STATUE DE JUPITER.
Un bloc de marbre étoit si beau Qu’un statuaire en fit l’emplette. Qu’en fera, dit-il, mon ciseau? Sera-t-il dieu, table, ou cuvette? Il sera dieu: même je veux Qu’il ait en sa main un tonnerre. Tremblez, humains! faites des vœux: Voilà le maître de la terre! L’artisan exprima si bien Le caractère de l’idole, Qu’on trouva qu’il ne manquoit rien A Jupiter que la parole: Même l’on dit que l’ouvrier Eut à peine achevé l’image, Qu’on le vit frémir le premier, Et redouter son propre ouvrage. A la foiblesse du sculpteur Le poëte autrefois n’en dut guère, Des dieux dont il fut l’inventeur Craignant la haine et la colère. Il étoit enfant en ceci: Les enfants n’ont l’âme occupée Que de continuel souci Qu’on ne fâche point leur poupée. Leur cœur suit aisément l’esprit: De cette source est descendue L’erreur païenne, qui se vit Chez tant de peuples répandue. Ils embrassoient violemment Les intérêts de leur chimère: Pygmalion devint amant De la Vénus dont il fut père. Chacun tourne en réalités, Autant qu’il peut, ses propres songes: L’homme est de glace aux vérités; Il est de feu pour les mensonges.




VII
LA SOURIS MÉTAMORPHOSÉE EN FILLE.
Une souris tomba du bec d’un chat-huant: Je ne l’eusse pas ramassée; Mais un bramin le fit: je le crois aisément; Chaque pays a sa pensée. La souris étoit fort froissée. De cette sorte de prochain Nous nous soucions peu; mais le peuple bramin Le traite en frère. Ils ont en tête Que notre âme, au sortir d’un roi, Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête Qu’il plaît au Sort: c’est là l’un des points de leur loi. Pythagore chez eux a puisé ce mystère. Sur un tel fondement, le bramin crut bien faire De prier un sorcier qu’il logeât la souris Dans un corps qu’elle eût eu pour hôte au temps jadis. Le sorcier en fit une fille De l’âge de quinze ans, et telle et si gentille, Que le fils de Priam pour elle auroit tenté Plus encore qu’il ne fit pour la grecque beauté. Le bramin fut surpris de chose si nouvelle. Il dit à cet objet si doux: Vous n’avez qu’à choisir; car chacun est jaloux De l’honneur d’être votre époux. En ce cas je donne, dit-elle, Ma voix au plus puissant de tous. Soleil, s’écrie alors le bramin à genoux, C’est toi qui seras notre gendre. Non, dit-il, ce nuage épais Est plus puissant que moi, puisqu’il cache mes traits: Je vous conseille de le prendre. Hé bien! dit le bramin au nuage volant, Es-tu né pour ma fille?—Hélas! non; car le vent Me chasse à son plaisir de contrée en contrée: Je n’entreprendrai point sur les droits de Borée. Le bramin fâché s’écria: O vent donc, puisque vent y a, Viens dans les bras de notre belle! Il accouroit; un mont en chemin l’arrêta. L’éteuf[63] passant à celui-là, Il le renvoie, et dit: J’aurois une querelle Avec le rat; et l’offenser Ce seroit être fou, lui qui peut me percer. Au mot de rat, la demoiselle Ouvrit l’oreille: il fut l’époux. Un rat! un rat! c’est de ces coups Qu’amour fait; témoin telle et telle. Mais ceci soit dit entre nous. On tient toujours du lieu dont on vient. Cette fable Prouve assez bien ce point; mais, à la voir de près, Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits: Car quel époux n’est point au Soleil préférable, En s’y prenant ainsi? Dirai-je qu’un géant Est moins fort qu’une puce? Elle le mord pourtant. Le rat devoit aussi renvoyer, pour bien faire, La belle au chat, le chat au chien, Le chien au loup. Par le moyen De cet argument circulaire, Pilpay jusqu’au Soleil eût enfin remonté; Le Soleil eût joui de la jeune beauté. Revenons, s’il se peut, à la métempsychose: Le sorcier du bramin fit sans doute une chose Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté. Je prends droit là-dessus contre le bramin même; Car il faut, selon son système, Que l’homme, la souris, le ver, enfin chacun Aille puiser son âme en un trésor commun: Toutes sont donc de même trempe, Mais, agissant diversement Selon l’organe seulement, L’une s’élève, et l’autre rampe. D’où vient donc que ce corps si bien organisé Ne put obliger son hôtesse De s’unir au Soleil? Un rat eut sa tendresse. Tout débattu, tout bien pesé, Les âmes des souris et les âmes des belles Sont très-différentes entre elles. Il en faut revenir toujours à son destin, C’est-à-dire à la loi par le Ciel établie: Parlez au diable, employez la magie, Vous ne détournerez nul être de sa fin.




VIII
LE FOU QUI VEND LA SAGESSE.
Jamais auprès des fous ne te mets à portée: Je ne te puis donner un plus sage conseil. Il n’est enseignement pareil A celui-là de fuir une tête éventée. On en voit souvent dans les cours: Le prince y prend plaisir; car ils donnent toujours Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules. Un fol alloit criant par tous les carrefours Qu’il vendoit la sagesse; et les mortels crédules De courir à l’achat: chacun fut diligent. On essuyoit force grimaces; Puis on avoit pour son argent, Avec un bon soufflet, un fil long de deux brasses. La plupart s’en fâchoient; mais que leur servoit-il? C’étoient les plus moqués: le mieux étoit de rire, Ou de s’en aller sans rien dire Avec son soufflet et son fil. De chercher du sens à la chose, On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant. La raison est-elle garant De ce que fait un fou? Le hasard est la cause De tout ce qui se passe en un cerveau blessé. Du fil et du soufflet pourtant embarrassé, Un des dupes un jour alla trouver un sage, Qui, sans hésiter davantage, Lui dit: Ce sont ici hiéroglyphes tout purs. Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire, Entre eux et les gens fous mettront, pour l’ordinaire, La longueur de ce fil; sinon je les tiens sûrs De quelque semblable caresse. Vous n’êtes point trompé; ce fou vend la sagesse.



IX
L’HUITRE ET LES PLAIDEURS.
Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent Une huître, que le flot y venoit d’apporter: Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent; A l’égard de la dent il fallut contester. L’un se baissoit déjà pour amasser la proie; L’autre le pousse, et dit: Il est bon de savoir Qui de nous en aura la joie. Celui qui le premier a pu l’apercevoir En sera le gobeur; l’autre le verra faire. Si par là l’on juge l’affaire, Reprit son compagnon, j’ai l’œil bon, Dieu merci! Je ne l’ai pas mauvais aussi, Dit l’autre; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie. Hé bien! vous l’avez vue, et moi je l’ai sentie. Pendant tout ce bel incident, Perrin Dandin arrive: ils le prennent pour juge. Perrin fort gravement ouvre l’huître, et la gruge, Nos deux messieurs le regardant. Ce repas fait, il dit d’un ton de président: Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille Sans dépens; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille. Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui; Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles: Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui, Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.




X
LE LOUP ET LE CHIEN MAIGRE.
Autrefois Carpillon fretin Eut beau prêcher, il eut beau dire, On le mit dans la poêle à frire. Je fis voir que lâcher ce qu’on a dans la main, Sous espoir de grosse aventure, Est imprudence toute pure. Le pêcheur eut raison, Carpillon n’eut pas tort: Chacun dit ce qu’il peut pour défendre sa vie. Maintenant il faut que j’appuie Ce que j’avançai lors, de quelque trait encor. Certain loup, aussi sot que le pêcheur fut sage, Trouvant un chien hors du village, S’en alloit l’emporter. Le chien représenta Sa maigreur: Jà ne plaise à votre seigneurie De me prendre en cet état-là; Attendez: mon maître marie Sa fille unique, et vous jugez Qu’étant de noce il faut, malgré moi, que j’engraisse. Le loup le croit, le loup le laisse. Le loup, quelques jours écoulés, Revient voir si son chien n’est pas meilleur à prendre; Mais le drôle étoit au logis. Il dit au loup par un treillis: Ami, je vais sortir; et, si tu veux attendre, Le portier du logis et moi Nous serons tout à l’heure à toi. Ce portier du logis étoit un chien énorme, Expédiant les loups en forme. Celui-ci s’en douta. Serviteur au portier, Dit-il; et de courir. Il étoit fort agile; Mais il n’étoit pas fort habile: Ce loup ne savoit pas encor bien son métier.




XI
RIEN DE TROP.
Je ne vois point de créature Se comporter modérément. Il est certain tempérament Que le maître de la nature Veut que l’on garde en tout. Le fait-on? Nullement; Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère. Le blé, riche présent de la blonde Cérès, Trop touffu bien souvent épuise les guérets: En superfluités s’épandant d’ordinaire, Et poussant trop abondamment, Il ôte à son fruit l’aliment. L’arbre n’en fait pas moins: tant le luxe sait plaire! Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons De retrancher l’excès des prodigues moissons: Tout au travers ils se jetèrent, Gâtèrent tout, et tout broutèrent: Tant que le Ciel permit aux loups D’en croquer quelques-uns, ils les croquèrent tous: S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent. Puis le Ciel permit aux humains De punir ces derniers: les humains abusèrent A leur tour des ordres divins. De tous les animaux, l’homme a le plus de pente A se porter dedans l’excès. Il faudroit faire le procès Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.




XII
LE CIERGE.
C’est du séjour des dieux que les abeilles viennent. Les premières, dit-on, s’en allèrent loger Au mont Hymette[64], et se gorger Des trésors qu’en ce lieu les zéphyrs entretiennent. Quand on eut des palais de ces filles du ciel Enlevé l’ambrosie en leurs chambres enclose, Ou, pour dire en françois la chose, Après que les ruches sans miel N’eurent plus que la cire, on fit mainte bougie, Maint cierge aussi fut façonné. Un d’eux voyant la terre en brique au feu durcie Vaincre l’effort des ans, il eut la même envie; Et, nouvel Empédocle[65] aux flammes condamné Par sa propre et pure folie, Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné: Ce cierge ne savoit grain de philosophie. Tout en tout est divers: ôtez-vous de l’esprit Qu’aucun être ait été composé sur le vôtre. L’Empédocle de cire au brasier se fondit: Il n’étoit pas plus fou que l’autre.




XIII
JUPITER ET LE PASSAGER.
Oh! combien le péril enrichiroit les dieux, Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire! Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère De ce qu’on a promis aux cieux; On compte seulement ce qu’on doit à la terre. Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier; Il ne se sert jamais d’huissier. Eh! qu’est-ce donc que le tonnerre? Comment appelez-vous ces avertissements? Un passager pendant l’orage Avoit voué cent bœufs au vainqueur des Titans. Il n’en avoit pas un: vouer cent éléphants N’auroit pas coûté davantage. Il brûla quelques os quand il fut au rivage: Au nez de Jupiter la fumée en monta. Sire Jupin, dit-il, prends mon vœu; le voilà: C’est un parfum de bœuf que ta grandeur respire. La fumée est ta part: je ne te dois plus rien. Jupiter fit semblant de rire; Mais, après quelques jours, le dieu l’attrapa bien, Envoyant un songe lui dire Qu’un tel trésor étoit en tel lieu. L’homme au vœu Courut au trésor comme au feu. Il trouva des voleurs; et, n’ayant dans sa bourse Qu’un écu pour toute ressource, Il leur promit cent talents d’or, Bien comptés, et d’un tel trésor: On l’avoit enterré dedans telle bourgade. L’endroit parut suspect aux voleurs; de façon Qu’à notre prometteur l’un dit: Mon camarade, Tu te moques de nous; meurs, et va chez Pluton Porter tes cent talents en don.


XIV
LE CHAT ET LE RENARD.
Le chat et le renard, comme beaux petits saints, S’en alloient en pèlerinage. C’étoient deux vrais tartufs, deux archipatelins, Deux francs patte-pelus, qui, des frais du voyage, Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage, S’indemnisoient à qui mieux mieux. Le chemin étant long, et partant ennuyeux, Pour l’accourcir ils disputèrent. La dispute est d’un grand secours: Sans elle on dormiroit toujours. Nos pèlerins s’égosillèrent. Ayant bien disputé, l’on parla du prochain. Le renard au chat dit enfin: Tu prétends être fort habile; En sais-tu tant que moi? J’ai cent ruses au sac. Non, dit l’autre: je n’ai qu’un tour dans mon bissac; Mais je soutiens qu’il en vaut mille. Eux de recommencer la dispute à l’envi. Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi, Une meute apaisa la noise. Le chat dit au renard: Fouille en ton sac, ami; Cherche en ta cervelle matoise Un stratagème sûr: pour moi, voici le mien. A ces mots, sur un arbre il grimpa bel et bien. L’autre fit cent tours inutiles, Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut Tous les confrères de Brifaut. Partout il tenta des asiles, Et ce fut partout sans succès; La fumée y pourvut, ainsi que les bassets. Au sortir d’un terrier, deux chiens aux pieds agiles L’étranglèrent du premier bond. Le trop d’expédients peut gâter une affaire: On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire. N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon.



XV
LE MARI, LA FEMME ET LE VOLEUR.
Un mari fort amoureux, Fort amoureux de sa femme, Bien qu’il fût jouissant, se croyoit malheureux. Jamais œillade de la dame, Propos flatteur et gracieux, Mot d’amitié, ni doux sourire, Déifiant le pauvre sire, N’avoient fait soupçonner qu’il fût vraiment chéri. Je le crois, c’étoit un mari. Il ne tint point à l’hyménée Que, content de sa destinée, Il n’en remerciât les dieux. Mais quoi! si l’amour n’assaisonne Les plaisirs que l’hymen nous donne, Je ne vois pas qu’on en soit mieux. Notre épouse étant donc de la sorte bâtie, Et n’ayant caressé son mari de sa vie, Il en faisoit sa plainte une nuit. Un voleur Interrompit la doléance. La pauvre femme eut si grand’peur Qu’elle chercha quelque assurance Entre les bras de son époux. Ami, voleur, dit-il, sans toi ce bien si doux Me seroit inconnu! Prends donc en récompense Tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance; Prends le logis aussi. Les voleurs ne sont pas Gens honteux, ni fort délicats: Celui-ci fit sa main. J’infère de ce conte Que la plus forte passion C’est la peur; elle fait vaincre l’aversion, Et l’amour quelquefois: quelquefois il la dompte; J’en ai pour preuve cet amant Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame, L’emportant à travers la flamme. J’aime assez cet emportement; Le conte m’en a plu toujours infiniment: Il est bien d’une âme espagnole, Et plus grande encore que folle.




XVI
LE TRÉSOR ET LES DEUX HOMMES.
Un homme n’ayant plus ni crédit ni ressource, Et logeant le diable en sa bourse, C’est-à-dire n’y logeant rien, S’imagina qu’il feroit bien De se pendre, et finir lui-même sa misère, Puisque aussi bien sans lui la faim le viendroit faire: Genre de mort qui ne duit pas A gens peu curieux de goûter le trépas. Dans cette intention, une vieille masure Fut la scène où devoit se passer l’aventure; Il y porte une corde, et veut avec un clou Au haut d’un certain mur attacher le licou. La muraille, vieille et peu forte, S’ébranle aux premiers coups, tombe avec un trésor. Notre désespéré le ramasse, et l’emporte, Laisse là le licou, s’en retourne avec l’or, Sans compter: ronde ou non, la somme plut au sire. Tandis que le galant à grands pas se retire, L’homme au trésor arrive, et trouve son argent Absent. Quoi! dit-il, sans mourir je perdrai cette somme! Je ne me pendrai pas! Et vraiment si ferai, Ou de corde je manquerai. Le lacs étoit tout près, il n’y manquoit qu’un homme: Celui-ci se l’attache, et se pend bien et beau. Ce qui le consola, peut-être, Fut qu’un autre eût, pour lui, fait les frais du cordeau. Aussi bien que l’argent le licou trouva maître. L’avare rarement finit ses jours sans pleurs; Il a le moins de part au trésor qu’il enserre, Thésaurisant pour les voleurs, Pour ses parents, ou pour la terre. Mais que dire du troc que la Fortune fit? Ce sont là de ses traits; elle s’en divertit: Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente. Cette déesse inconstante Se mit alors en l’esprit De voir un homme se pendre: Et celui qui se pendit S’y devoit le moins attendre.




XVII
LE SINGE ET LE CHAT.
Bertrand avec Raton, l’un singe et l’autre chat, Commensaux d’un logis, avoient un commun maître. D’animaux malfaisants c’étoit un très-bon plat: Ils n’y craignoient tous deux aucun, quel qu’il pût être. Trouvoit-on quelque chose au logis de gâté, L’on ne s’en prenoit point aux gens du voisinage: Bertrand déroboit tout: Raton, de son côté, Étoit moins attentif aux souris qu’au fromage. Un jour, au coin du feu, nos deux maîtres fripons Regardoient rôtir des marrons. Les escroquer étoit une très-bonne affaire, Nos galants y voyoient double profit à faire: Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui. Bertrand dit à Raton: Frère, il faut aujourd’hui Que tu fasses un coup de maître; Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avoit fait naître Propre à tirer marrons du feu, Certes, marrons verroient beau jeu. Aussitôt fait que dit: Raton, avec sa patte, D’une manière délicate, Écarte un peu la cendre, et retire les doigts; Puis les reporte à plusieurs fois; Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque: Et cependant Bertrand les croque. Une servante vient: adieu mes gens. Raton N’étoit pas content, ce dit-on. Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes Qui, flattés d’un pareil emploi, Vont s’échauder en des provinces Pour le profit de quelque roi.




XVIII
LE MILAN ET LE ROSSIGNOL.
Après que le milan, manifeste voleur, Eut répandu l’alarme en tout le voisinage, Et fait crier sur lui les enfants du village, Un rossignol tomba dans ses mains par malheur. Le héraut du printemps lui demande la vie. Aussi bien, que manger en qui n’a que le son? Écoutez plutôt ma chanson: Je vous raconterai Térée et son envie.— Qui, Térée? est-ce un mets propre pour les milans?— Non pas; c’étoit un roi dont les feux violents Me firent ressentir leur ardeur criminelle. Je m’en vais vous en dire une chanson si belle, Qu’elle vous ravira: mon chant plaît à chacun. Le milan alors lui réplique: Vraiment, nous voici bien! lorsque je suis à jeun, Tu me viens parler de musique?— J’en parle bien aux rois.—Quand un roi te prendra, Tu peux lui conter ces merveilles: Pour un milan, il s’en rira. Ventre affamé n’a point d’oreilles.




XIX
LE BERGER ET SON TROUPEAU.
Quoi! toujours il me manquera Quelqu’un de ce peuple imbécile! Toujours le loup m’en gobera! J’aurai beau les compter! Ils étoient plus de mille, Et m’ont laissé ravir notre pauvre Robin! Robin Mouton, qui par la ville Me suivoit pour un peu de pain, Et qui m’auroit suivi jusques au bout du monde! Hélas! de ma musette il entendoit le son; Il me sentoit venir de cent pas à la ronde. Ah! le pauvre Robin Mouton! Quand Guillot eut fini cette oraison funèbre Et rendu de Robin la mémoire célèbre, Il harangua tout le troupeau, Les chefs, la multitude, et jusqu’au moindre agneau, Les conjurant de tenir ferme: Cela seul suffiroit pour écarter les loups. Foi de peuple d’honneur, ils lui promirent tous De ne bouger non plus qu’un terme. Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton Qui nous a pris Robin Mouton. Chacun en répond sur sa tête. Guillot les crut, et leur fit fête. Cependant, devant qu’il fût nuit, Il arriva nouvel encombre: Un loup parut; tout le troupeau s’enfuit. Ce n’étoit pas un loup, ce n’en étoit que l’ombre. Haranguez de méchants soldats, Ils promettront de faire rage: Mais, au moindre danger, adieu tout leur courage; Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas. FIN DU LIVRE NEUVIÈME.




I
LES DEUX RATS, LE RENARD ET L’ŒUF.
DISCOURS A MADAME DE LA SABLIÈRE.
Iris, je vous louerois; il n’est que trop aisé: Mais vous avez cent fois notre encens refusé; En cela peu semblable au reste des mortelles, Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles: Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur. Je ne les blâme point; je souffre cette humeur: Elle est commune aux dieux, aux monarques, aux belles. Ce breuvage vanté par le peuple rimeur, Le nectar que l’on sert au maître du tonnerre, Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre, C’est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point; D’autres propos chez vous récompensent ce point. Propos, agréables commerces, Où le hasard fournit cent matières diverses; Jusque-là qu’en votre entretien La bagatelle a part: le monde n’en croit rien. Laissons le monde et sa croyance. La bagatelle, la science, Les chimères, le rien, tout est bon: je soutiens Qu’il faut de tout aux entretiens: C’est un parterre où Flore épand ses biens; Sur différentes fleurs l’abeille s’y repose, Et fait du miel de toute chose. Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais Qu’en ces fables aussi j’entremêle des traits De certaine philosophie, Subtile, engageante et hardie. On l’appelle nouvelle: en avez-vous ou non Ouï parler? Ils disent donc Que la bête est une machine; Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts: Nul sentiment, point d’âme; en elle tout est corps. Telle est la montre qui chemine A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein. Ouvrez-la, lisez dans son sein: Mainte roue y tient lieu de tout l’esprit du monde; La première y meut la seconde; Une troisième suit: elle sonne à la fin. Au dire de ces gens, la bête est toute telle. L’objet la frappe en un endroit: Ce lieu frappé s’en va tout droit, Selon nous, au voisin en porter la nouvelle. Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit. L’impression se fait, mais comment se fait-elle? Selon eux, par nécessité, Sans passion, sans volonté; L’animal se sent agité De mouvements que le vulgaire appelle Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle, Ou quelque autre de ces états. Mais ce n’est point cela, ne vous y trompez pas. Qu’est-ce donc? Une montre. Et nous? C’est autre chose. Voici de la façon que Descartes l’expose: Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu Chez les païens, et qui tient le milieu Entre l’homme et l’esprit; comme entre l’huître et l’homme Le tient tel de nos gens, franche bête de somme; Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur: Sur tous les animaux, enfants du Créateur, J’ai le don de penser; et je sais que je pense. Or vous savez, Iris, de certaine science, Que, quand la bête penseroit, La bête ne réfléchiroit Sur l’objet ni sur sa pensée. Descartes va plus loin, et soutient nettement Qu’elle ne pense nullement. Vous n’êtes point embarrassée De le croire, ni moi. Cependant, quand aux bois Le bruit des cors, celui des voix, N’a donné nul relâche à la fuyante proie, Qu’en vain elle a mis ses efforts A confondre et brouiller la voie, L’animal chargé d’ans, vieux cerf, et de dix cors, En suppose un plus jeune, et l’oblige, par force, A présenter aux chiens une nouvelle amorce. Que de raisonnements pour conserver ses jours! Le retour sur ses pas, les malices, les tours, Et le change, et cent stratagèmes, Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort. On le déchire après sa mort: Ce sont tous ses honneurs suprêmes. Quand la perdrix Voit ses petits En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas, Elle fait la blessée, et va traînant de l’aile, Attirant le chasseur et le chien sur ses pas, Détourne le danger, sauve ainsi sa famille; Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille, Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit De l’homme qui, confus, des yeux en vain la suit. Non loin du nord il est un monde Où l’on sait que les habitants Vivent, ainsi qu’au premier temps, Dans une ignorance profonde: Je parle des humains; car, quant aux animaux, Ils y construisent des travaux Qui des torrents grossis arrêtent le ravage, Et font communiquer l’un et l’autre rivage. L’édifice résiste et dure en son entier: Après un lit de bois est un lit de mortier. Chaque castor agit: commune en est la tâche, Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche; Maint maître d’œuvre y court, et tient haut le bâton. La république de Platon Ne seroit rien que l’apprentie De cette famille amphibie. Ils savent en hiver élever leurs maisons, Passent les étangs sur des ponts, Fruit de leur art, savant ouvrage; Et nos pareils ont beau le voir, Jusqu’à présent tout leur savoir Est de passer l’onde à la nage. Que ces castors ne soient qu’un corps vide d’esprit, Jamais on ne pourra m’obliger à le croire; Mais voici beaucoup plus; écoutez ce récit, Que je tiens d’un roi plein de gloire. Le défenseur du nord vous sera mon garant: Je vais citer un prince aimé de la Victoire; Son nom seul est un mur à l’empire ottoman: C’est le roi Polonois[66]. Jamais un roi ne ment. Il dit donc que, sur sa frontière, Des animaux entre eux ont guerre de tout temps: Le sang, qui se transmet des pères aux enfants, En renouvelle la matière. Ces animaux, dit-il, sont germains du renard. Jamais la guerre avec tant d’art Ne s’est faite parmi les hommes, Non pas même au siècle où nous sommes. Corps de garde avancés, vedettes, espions, Embuscades, partis, et mille inventions D’une pernicieuse et maudite science, Fille du Styx et mère des héros, Exercent de ces animaux Le bon sens et l’expérience. Pour chanter leurs combats, l’Achéron nous devroit Rendre Homère. Ah! s’il le rendoit, Et qu’il rendît aussi le rival d’Épicure[67], Que diroit ce dernier sur ces exemples-ci? Ce que j’ai déjà dit: qu’aux bêtes la nature Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci; Que la mémoire est corporelle; Et que, pour en venir aux exemples divers Que j’ai mis en jour dans ces vers, L’animal n’a besoin que d’elle. L’objet, lorsqu’il revient, va dans son magasin Chercher, par le même chemin, L’image auparavant tracée, Qui sur les mêmes pas revient pareillement, Sans le secours de la pensée, Causer un même événement. Nous agissons tout autrement: La volonté nous détermine; Non l’objet, ni l’instinct. Je parle, je chemine: Je sens en moi certain agent; Tout obéit dans ma machine A ce principe intelligent. Il est distinct du corps, se conçoit nettement, Se conçoit mieux que le corps même: De tous nos mouvements c’est l’arbitre suprême. Mais comment le corps l’entend-il? C’est là le point. Je vois l’outil Obéir à la main; mais la main, qui la guide? Eh! qui guide les cieux et leur course rapide? Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps. Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts. L’impression se fait: le moyen, je l’ignore; On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité; Et, s’il faut en parler avec sincérité, Descartes l’ignoroit encore. Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux: Ce que je sais, Iris, c’est qu’en ces animaux Dont je viens de citer l’exemple, Cet esprit n’agit pas; l’homme seul est son temple. Aussi faut-il donner à l’animal un point Que la plante après tout n’a point: Cependant la plante respire; Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire? Deux rats cherchoient leur vie; ils trouvèrent un œuf. Le dîner suffisoit à gens de cette espèce: Il n’étoit pas besoin qu’ils trouvassent un bœuf. Pleins d’appétit et d’allégresse, Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part, Quand un quidam parut: c’étoit maître renard, Rencontre incommode et fâcheuse; Car comment sauver l’œuf? le bien empaqueter; Puis des pieds de devant ensemble le porter, Ou le rouler, ou le traîner: C’étoit chose impossible autant que hasardeuse. Nécessité l’ingénieuse Leur fournit une invention. Comme ils pouvoient gagner leur habitation, L’écornifleur étant à demi-quart de lieue, L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras; Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas, L’autre le traîna par la queue. Qu’on m’aille soutenir, après un tel récit, Que les bêtes n’ont point d’esprit! Pour moi, si j’en étois le maître, Je leur en donnerois aussi bien qu’aux enfants. Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans? Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connoître. Par un exemple tout égal, J’attribuerois à l’animal, Non point une raison selon notre manière, Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort: Je subtiliserois un morceau de matière Que l’on ne pourroit plus concevoir sans effort, Quintessence d’atome, extrait de la lumière, Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor Que le feu; car, enfin, si le bois fait la flamme, La flamme, en s’épurant, peut-elle pas de l’âme Nous donner quelque idée? et sort-il pas de l’or Des entrailles du plomb? Je rendrois mon ouvrage Capable de sentir, juger, rien davantage, Et juger imparfaitement; Sans qu’un singe jamais fît le moindre argument. A l’égard de nous autres hommes, Je ferois notre lot infiniment plus fort; Nous aurions un double trésor: L’un, cette âme pareille en tous tant que nous sommes, Sages, fous, enfants, idiots, Hôtes de l’univers sous le nom d’animaux; L’autre, encore une autre âme, entre nous et les anges Commune en un certain degré; Et ce trésor à part créé Suivroit parmi les airs les célestes phalanges, Entreroit dans un point sans en être pressé, Ne finiroit jamais, quoique ayant commencé: Choses réelles, quoique étranges. Tant que l’enfance dureroit, Cette fille du ciel en nous ne paroîtroit Qu’une tendre et foible lumière: L’organe étant plus fort, la raison perceroit Les ténèbres de la matière, Qui toujours envelopperoit L’autre âme imparfaite et grossière.