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Fables de La Fontaine

LES FABLES (continued 2)

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XII

TRIBUT ENVOYÉ PAR LES ANIMAUX A ALEXANDRE.

Une fable avoit cours parmi l’antiquité; Et la raison ne m’en est pas connue. Que le lecteur en tire une moralité: Voici la fable toute nue. La Renommée ayant dit en cent lieux Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre, Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux, Commandoit que, sans plus attendre, Tout peuple à ses pieds s’allât rendre, Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux, Les républiques des oiseaux; La déesse aux cent bouches, dis-je, Ayant mis partout la terreur En publiant l’édit du nouvel empereur, Les animaux, et toute espèce lige[29] De son seul appétit, crurent que cette fois Il falloit subir d’autres lois. On s’assemble au désert. Tous quittent leur tanière. Après divers avis, on résout, on conclut D’envoyer hommage et tribut. Pour l’hommage et pour la manière, Le singe en fut chargé: l’on lui mit par écrit Ce que l’on vouloit qui fût dit. Le seul tribut les tint en peine: Car que donner? il falloit de l’argent. On en prit d’un prince obligeant, Qui, possédant dans son domaine Des mines d’or, fournit ce qu’on voulut. Comme il fut question de porter ce tribut, Le mulet et l’âne s’offrirent, Assistés du cheval ainsi que du chameau. Tous quatre en chemin ils se mirent Avec le singe, ambassadeur nouveau. La caravane enfin rencontre en un passage Monseigneur le lion: cela ne leur plut point. Nous nous rencontrons tout à point, Dit-il; et nous voici compagnons de voyage. J’allois offrir mon fait à part; Mais, bien qu’il soit léger, tout fardeau m’embarrasse. Obligez-moi de me faire la grâce Que d’en porter chacun un quart: Ce ne vous sera pas une charge trop grande, Et j’en serai plus libre et bien plus en état En cas que les voleurs attaquent notre bande, Et que l’on en vienne au combat. Éconduire un lion rarement se pratique. Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu, Et, malgré le héros de Jupiter issu, Faisant chère et vivant sur la bourse publique. Ils arrivèrent dans un pré Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré, Où maint mouton cherchoit sa vie; Séjour du frais, véritable patrie Des zéphyrs. Le lion n’y fut pas, qu’à ces gens Il se plaignit d’être malade. Continuez votre ambassade, Dit-il; je sens un feu qui me brûle au dedans, Et veux chercher ici quelque herbe salutaire. Pour vous, ne perdez point de temps. Rendez-moi mon argent; j’en puis avoir affaire. On déballe; et d’abord le lion s’écria, D’un ton qui témoignoit sa joie: Que de filles, ô dieux, mes pièces de monnoie Ont produites! Voyez: la plupart sont déjà Aussi grandes que leurs mères. Le croît[30] m’en appartient. Il prit tout là-dessus: Ou bien, s’il ne prit tout, il n’en demeura guères. Le singe et les sommiers[31] confus, Sans oser répliquer, en chemin se remirent. Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent, Et n’en eurent point de raison. Qu’eût-il fait? C’eût été lion contre lion; Et le proverbe dit: Corsaires à corsaires, L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.

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XIII

LE CHEVAL S’ÉTANT VOULU VENGER DU CERF.

De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes. Lorsque le genre humain des glands se contentoit, Ane, cheval, et mule, aux forêts habitoit; Et l’on ne voyoit point, comme au siècle où nous sommes, Tant de selles et tant de bâts, Tant de harnois pour les combats, Tant de chaises, tant de carrosses; Comme aussi ne voyoit-on pas Tant de festins et tant de noces. Or un cheval eut alors différend Avec un cerf plein de vitesse; Et, ne pouvant l’attraper en courant, Il eut recours à l’homme, implora son adresse. L’homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos, Ne lui donna point de repos Que le cerf ne fût pris, et n’y laissât la vie. Et, cela fait, le cheval remercie L’homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous; Adieu; je m’en retourne en mon séjour sauvage.— Non pas cela, dit l’homme; il fait meilleur chez nous; Je vois trop quel est votre usage. Demeurez donc; vous serez bien traité, Et jusqu’au ventre en la litière. Hélas! que sert la bonne chère Quand on n’a pas la liberté? Le cheval s’aperçut qu’il avoit fait folie; Mais il n’étoit plus temps: déjà son écurie Étoit prête et toute bâtie. Il y mourut en traînant son lien: Sage s’il eût remis une légère offense. Quel que soit le plaisir que cause la vengeance, C’est l’acheter trop cher que l’acheter d’un bien Sans qui les autres ne sont rien.

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XIV

LE RENARD ET LE BUSTE.

Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre; Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. L’âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit: Le renard, au contraire, à fond les examine, Les tourne de tout sens; et, quand il s’aperçoit Que leur fait n’est que bonne mine, Il leur applique un mot qu’un buste de héros Lui fit dire fort à propos. C’étoit un buste creux et plus grand que nature. Le renard, en louant l’effort de la sculpture: «Belle tête, dit-il, mais de cervelle point.» Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point!

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XV

LE LOUP, LA CHÈVRE ET LE CHEVREAU.

La bique, allant remplir sa traînante mamelle, Et paître l’herbe nouvelle, Ferma sa porte au loquet, Non sans dire à son biquet: Gardez-vous, sur votre vie, D’ouvrir que l’on ne vous die, Pour enseigne et mot du guet: Foin du loup et de sa race! Comme elle disoit ces mots, Le loup, de fortune, passe, Il les recueille à propos, Et les garde en sa mémoire. La bique, comme on peut croire, N’avoit pas vu le glouton. Dès qu’il la voit partie, il contrefait son ton, Et, d’une voix papelarde, Il demande qu’on ouvre, en disant: Foin du loup! Et croyant entrer tout d’un coup. Le biquet soupçonneux par la fente regarde; Montrez-moi patte blanche, ou je n’ouvrirai point, S’écria-t-il d’abord. Patte blanche est un point Chez les loups, comme on sait, rarement en usage. Celui-ci, fort surpris d’entendre ce langage, Comme il étoit venu s’en retourna chez soi. Où seroit le biquet, s’il eût ajouté foi Au mot du guet que, de fortune, Notre loup avoit entendu? Deux sûretés valent mieux qu’une; Et le trop en cela ne fut jamais perdu.

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XVI

LE LOUP, LA MÈRE ET L’ENFANT.

Ce loup me remet en mémoire Un de ses compagnons, qui fut encor mieux pris: Il y périt. Voici l’histoire. Un villageois avoit à l’écart son logis. Messer loup attendoit chape-chute à la porte: Il avoit vu sortir gibier de toute sorte, Veaux de lait, agneaux et brebis, Régiments de dindons, enfin bonne provende. Le larron commençoit pourtant à s’ennuyer, Il entend un enfant crier; La mère aussitôt le gourmande, Le menace, s’il ne se tait, De le donner au loup. L’animal se tient prêt, Remerciant les dieux d’une telle aventure. Quand la mère, apaisant sa chère géniture, Lui dit: Ne criez point; s’il vient, nous le tuerons.— Qu’est ceci? s’écria le mangeur de moutons. Dire d’un, puis d’un autre! Est-ce ainsi que l’on traite Les gens faits comme moi? me prend-on pour un sot? Que, quelque jour, ce beau marmot Vienne au bois cueillir la noisette... Comme il disoit ces mots, on sort de la maison: Un chien de cour l’arrête; épieux et fourches-fières L’ajustent de toutes manières. Que veniez-vous chercher en ce lieu? lui dit-on. Aussitôt il conta l’affaire. Merci de moi! lui dit la mère; Tu mangeras mon fils! L’ai-je fait à dessein Qu’il assouvisse un jour ta faim? On assomma la pauvre bête. Un manant lui coupa le pied droit et la tête: Le seigneur du village à sa porte les mit; Et ce dicton picard à l’entour fut écrit: «Biaux chires leups, n’écoutez mie «Mère tenchent chen fieux qui crie[32].»

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XVII

PAROLE DE SOCRATE.

Socrate un jour faisant bâtir, Chacun censuroit son ouvrage: L’un trouvoit les dedans, pour ne lui point mentir, Indignes d’un tel personnage; L’autre blâmoit la face, et tous étoient d’avis Que les appartements en étoient trop petits. Quelle maison pour lui! l’on y tournoit à peine. «Plût au Ciel que de vrais amis, «Telle qu’elle est, dit-il, elle pût être pleine!» Le bon Socrate avoit raison De trouver pour ceux-là trop grande sa maison. Chacun se dit ami; mais fou qui s’y repose: Rien n’est plus commun que ce nom, Rien n’est plus rare que la chose.

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XVIII

LE VIEILLARD ET SES ENFANTS.

Toute puissance est foible, à moins que d’être unie: Écoutez là-dessus l’esclave de Phrygie. Si j’ajoute du mien à son invention, C’est pour peindre nos mœurs, et non point par envie; Je suis trop au-dessous de cette ambition. Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire; Pour moi, de tels pensers me seroient malséants. Mais venons à la fable, ou plutôt à l’histoire De celui qui tâcha d’unir tous ses enfants. Un vieillard près d’aller où la mort l’appeloit: Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parloit), Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble; Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. L’aîné, les ayant pris, et fait tous ses efforts, Les rendit, en disant: Je le donne aux plus forts. Un second lui succède, et se met en posture, Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure. Tous perdirent leur temps; le faisceau résista: De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata. Foibles gens, dit le père, il faut que je vous montre Ce que ma force peut en semblable rencontre. On crut qu’il se moquoit; on sourit, mais à tort: Il sépare les dards, et les rompt sans effort. Vous voyez, reprit-il, l’effet de la concorde: Soyez joints, mes enfants; que l’amour vous accorde. Tant que dura son mal, il n’eut autre discours. Enfin, se sentant près de terminer ses jours: Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères; Adieu: promettez-moi de vivre comme frères; Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant. Chacun de ses trois fils l’en assure en pleurant. Il prend à tous les mains; il meurt. Et les trois frères Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d’affaires. Un créancier saisit, un voisin fait procès; D’abord notre trio s’en tire avec succès. Leur amitié fut courte autant qu’elle étoit rare. Le sang les avoit joints, l’intérêt les sépare: L’ambition, l’envie, avec les consultants, Dans la succession entrent en même temps. On en vient au partage, on conteste, on chicane: Le juge sur cent points tour à tour les condamne. Créanciers et voisins reviennent aussitôt, Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut. Les frères désunis sont tous d’avis contraire: L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire. Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard Profiter de ces dards unis et pris à part.

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XIX

L’ORACLE ET L’IMPIE.

Vouloir tromper le Ciel, c’est folie à la terre. Le dédale des cœurs en ses détours n’enserre Rien qui ne soit d’abord éclairé par les dieux: Tout ce que l’homme fait, il le fait à leurs yeux, Même les actions que dans l’ombre il croit faire. Un païen qui sentoit quelque peu le fagot, Et qui croyoit en Dieu, pour user de ce mot, Par bénéfice d’inventaire, Alla consulter Apollon. Dès qu’il fut en son sanctuaire: Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non? Il tenoit un moineau, dit-on, Prêt d’étouffer la pauvre bête, Ou de la lâcher aussitôt, Pour mettre Apollon en défaut. Apollon reconnut ce qu’il avoit en tête: Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau, Et ne me tends plus de panneau: Tu te trouverois mal d’un pareil stratagème. Je vois de loin; j’atteins de même.

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XX

L’AVARE QUI A PERDU SON TRÉSOR.

L’usage seulement fait la possession. Je demande à ces gens de qui la passion Est d’entasser toujours, mettre somme sur somme, Quel avantage ils ont que n’ait pas un autre homme. Diogène là-bas est aussi riche qu’eux, Et l’avare ici-haut comme lui vit en gueux. L’homme au trésor caché, qu’Ésope nous propose, Servira d’exemple à la chose. Ce malheureux attendoit Pour jouir de son bien une seconde vie; Ne possédoit pas l’or, mais l’or le possédoit. Il avoit dans la terre une somme enfouie, Son cœur avec, n’ayant autre déduit Que d’y ruminer jour et nuit, Et rendre sa chevance à lui-même sacrée. Qu’il allât ou qu’il vînt, qu’il bût ou qu’il mangeât, On l’eût pris de bien court à moins qu’il ne songeât A l’endroit où gisoit cette somme enterrée. Il y fit tant de tours qu’un fossoyeur le vit, Se douta du dépôt, l’enleva sans rien dire. Notre avare un beau jour ne trouva que le nid. Voilà mon homme aux pleurs: il gémit, il soupire; Il se tourmente, il se déchire. Un passant lui demande à quel sujet ses cris.— C’est mon trésor que l’on m’a pris.— Votre trésor! où pris?—Tout joignant cette pierre.— Eh! sommes-nous en temps de guerre, Pour l’apporter si loin? N’eussiez-vous pas mieux fait De le laisser chez vous en votre cabinet Que de le changer de demeure? Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.— A toute heure, bons dieux, ne tient-il qu’à cela? L’argent vient-il comme il s’en va? Je n’y touchois jamais.—Dites-moi donc, de grâce, Reprit l’autre, pourquoi vous vous affligez tant? Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent, Mettez une pierre à la place; Elle vous vaudra tout autant.

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XXI

L’ŒIL DU MAITRE.

Un cerf, s’étant sauvé dans une étable à bœufs, Fut d’abord averti par eux Qu’il cherchât un meilleur asile. Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas; Je vous enseignerai les pâtis les plus gras; Ce service vous peut quelque jour être utile, Et vous n’en aurez point regret. Les bœufs, à toutes fins, promirent le secret. Il se cache en un coin, respire et prend courage. Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage, Comme l’on faisoit tous les jours: L’on va, l’on vient, les valets font cent tours, L’intendant même; et pas un d’aventure N’aperçut ni cor, ni ramure, Ni cerf enfin. L’habitant des forêts Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable Que, chacun retournant au travail de Cérès, Il trouve pour sortir un moment favorable. L’un des bœufs ruminant lui dit: Cela va bien; Mais quoi! l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue: Je crains fort pour toi sa venue; Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. Là-dessus le maître entre, et vient faire sa ronde. Qu’est ceci? dit-il à son monde; Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers. Cette litière est vieille, allez vite aux greniers. Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées. Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées? Ne sauroit-on ranger ces jougs et ces colliers? En regardant à tout, il voit une autre tête Que celles qu’il voyoit d’ordinaire en ce lieu. Le cerf est reconnu: chacun prend un épieu; Chacun donne un coup à la bête. Ses larmes ne sauroient la sauver du trépas. On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas. Dont maint voisin s’éjouit d’être. Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment: Il n’est, pour voir, que l’œil du maître. Quant à moi, j’y mettrois encor l’œil de l’amant.

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XXII

L’ALOUETTE ET SES PETITS, AVEC LE MAITRE D’UN CHAMP.

Ne t’attends qu’à toi seul; c’est un commun proverbe. Voici comme Ésope le mit En crédit. Les alouettes font leur nid Dans les blés quand ils sont en herbe, C’est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde, Monstres marins au fond de l’onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs. Une pourtant de ces dernières Avoit laissé passer la moitié d’un printemps Sans goûter le plaisir des amours printanières. A toute force enfin elle se résolut D’imiter la nature, et d’être mère encore. Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore A la hâte: le tout alla du mieux qu’il put. Les blés d’alentour mûrs avant que la nitée[33] Se trouvât assez forte encor Pour voler et prendre l’essor, De mille soins divers l’alouette agitée S’en va chercher pâture, avertit ses enfants D’être toujours au guet et faire sentinelle. Si le possesseur de ces champs Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle, Écoutez bien: selon ce qu’il dira, Chacun de vous décampera. Sitôt que l’alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son fils. Ces blés sont mûrs, dit-il: allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. Notre alouette de retour Trouve en alarme sa couvée. L’un commence: Il a dit que, l’aurore levée, L’on fît venir demain ses amis pour l’aider.— S’il n’a dit que cela, repartit l’alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite; Mais c’est demain qu’il faut tout de bon écouter. Cependant, soyez gais; voilà de quoi manger. Eux repus, tout s’endort, les petits et la mère. L’aube du jour arrive, et d’amis point du tout. L’alouette à l’essor, le maître s’en vient faire Sa ronde, ainsi qu’à l’ordinaire. Ces blés ne devroient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents. Mon fils, allez chez nos parents Les prier de la même chose. L’épouvante est au nid plus forte que jamais.— Il a dit ses parents, mère! c’est à cette heure...— Non, mes enfants, dormez en paix: Ne bougeons de notre demeure. L’alouette eut raison; car personne ne vint. Pour la troisième fois, le maître se souvint De visiter ses blés. Notre erreur est extrême, Dit-il, de nous attendre à d’autres gens que nous. Il n’est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous Ce qu’il faut faire? Il faut qu’avec notre famille Nous prenions dès demain chacun une faucille: C’est là notre plus court; et nous achèverons Notre moisson quand nous pourrons. Dès lors que ce dessein fut su de l’alouette: C’est ce coup qu’il est bon de partir, mes enfants! Et les petits, en même temps, Voletants, se culebutants, Délogèrent tous sans trompette. FIN DU LIVRE QUATRIÈME.

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I

LE BUCHERON ET MERCURE.

A M. LE C. D. B.[34]

Votre goût a servi de règle à mon ouvrage: J’ai tenté les moyens d’acquérir son suffrage. Vous voulez qu’on évite un soin trop curieux, Et des vains ornements l’effort ambitieux; Je le veux comme vous: cet effort ne peut plaire. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire. Non qu’il faille bannir certains traits délicats: Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas. Quant au principal but qu’Ésope se propose, J’y tombe au moins mal que je puis. Enfin, si dans ces vers je ne plais et n’instruis, Il ne tient pas à moi; c’est toujours quelque chose. Comme la force est un point Dont je ne me pique point, Je tâche d’y tourner le vice en ridicule, Ne pouvant l’attaquer avec des bras d’Hercule. C’est là tout mon talent; je ne sais s’il suffit. Tantôt je peins en un récit La sotte vanité jointe avecque l’envie, Deux pivots sur qui roule aujourd’hui notre vie. Tel est ce chétif animal Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. J’oppose quelquefois, par une double image, Le vice à la vertu, la sottise au bon sens, Les agneaux aux loups ravissants, La mouche à la fourmi; faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l’univers. Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle: Jupiter comme un autre. Introduisons celui Qui porte de sa part aux belles la parole: Ce n’est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui. Un bûcheron perdit son gagne-pain, C’est sa cognée; et la cherchant en vain, Ce fut pitié là-dessus de l’entendre. Il n’avoit pas des outils à revendre: Sur celui-ci rouloit tout son avoir. Ne sachant donc où mettre son espoir, Sa face étoit de pleurs toute baignée: O ma cognée! ô ma pauvre cognée! S’écrioit-il: Jupiter, rends-la-moi; Je tiendrai l’être encore un coup de toi. Sa plainte fut de l’Olympe entendue. Mercure vient. Elle n’est pas perdue, Lui dit ce dieu; la connoîtrois-tu bien? Je crois l’avoir près d’ici rencontrée. Lors une d’or à l’homme étant montrée, Il répondit: Je n’y demande rien. Une d’argent succède à la première; Il la refuse. Enfin une de bois. Voilà, dit-il, la mienne cette fois: Je suis content si j’ai cette dernière.— Tu les auras, dit le dieu, toutes trois: Ta bonne foi sera récompensée.— En ce cas-là, je les prendrai, dit-il. L’histoire en est aussitôt dispersée; Et boquillons[35] de perdre leur outil, Et de crier pour se le faire rendre. Le roi des dieux ne sait auquel entendre. Son fils Mercure aux criards vient encor; A chacun d’eux il en montre une d’or. Chacun eût cru passer pour une bête De ne pas dire aussitôt: La voilà! Mercure, au lieu de donner celle-là, Leur en décharge un grand coup sur la tête. Ne point mentir, être content du sien, C’est le plus sûr: cependant on s’occupe A dire faux pour attraper du bien. Que sert cela? Jupiter n’est pas dupe.

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II

LE POT DE TERRE ET LE POT DE FER.

Le pot de fer proposa Au pot de terre un voyage. Celui-ci s’en excusa, Disant qu’il feroit que sage De garder le coin du feu: Car il lui falloit si peu, Si peu, que la moindre chose De son débris seroit cause: Il n’en reviendroit morceau. Pour vous, dit-il, dont la peau Est plus dure que la mienne, Je ne vois rien qui vous tienne. Nous vous mettrons à couvert, Repartit le pot de fer: Si quelque matière dure Vous menace d’aventure, Entre deux je passerai, Et du coup vous sauverai. Cette offre le persuade. Pot de fer son camarade Se met droit à ses côtés. Mes gens s’en vont à trois pieds, Clopin clopant, comme ils peuvent, L’un contre l’autre jetés Au moindre hoquet[36] qu’ils treuvent. Le pot de terre en souffre; il n’eut pas fait cent pas Que par son compagnon il fut mis en éclats, Sans qu’il eût lieu de se plaindre. Ne nous associons qu’avecque nos égaux; Ou bien il nous faudra craindre Le destin d’un de ces pots.

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III

LE PETIT POISSON ET LE PÊCHEUR.

Petit poisson deviendra grand, Pourvu que Dieu lui prête vie; Mais le lâcher en attendant, Je tiens pour moi que c’est folie: Car de le rattraper il n’est pas trop certain. Un carpeau, qui n’étoit encore que fretin, Fut pris par un pêcheur au bord d’une rivière. Tout fait nombre, dit l’homme en voyant son butin; Voilà commencement de chère et de festin; Mettons-le en notre gibecière. Le pauvre carpillon lui dit en sa manière: Que ferez-vous de moi? je ne saurois fournir Au plus qu’une demi-bouchée. Laissez-moi carpe devenir; Je serai par vous repêchée; Quelque gros partisan m’achètera bien cher: Au lieu qu’il vous en faut chercher Peut-être encor cent de ma taille Pour faire un plat: quel plat! croyez-moi, rien qui vaille.— Rien qui vaille! eh bien! soit, repartit le pêcheur: Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur, Vous irez dans la poêle; et vous avez beau dire, Dès ce soir on vous fera frire. Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras: L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.

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IV

LES OREILLES DU LIÈVRE.

Un animal cornu blessa de quelques coups Le lion, qui, plein de courroux, Pour ne plus tomber en la peine, Bannit des lieux de son domaine Toute bête portant des cornes à son front. Chèvres, béliers, taureaux, aussitôt délogèrent; Daims et cerfs de climat changèrent: Chacun à s’en aller fut prompt. Un lièvre, apercevant l’ombre de ses oreilles, Craignit que quelque inquisiteur N’allât interpréter à cornes leur longueur, Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles. Adieu, voisin grillon, dit-il; je pars d’ici: Mes oreilles enfin seroient cornes aussi; Et quand je les aurois plus courtes qu’une autruche Je craindrois même encor. Le grillon repartit: Cornes cela! vous me prenez pour cruche! Ce sont oreilles que Dieu fit. On les fera passer pour cornes, Dit l’animal craintif, et cornes de licornes. J’aurai beau protester; mon dire et mes raisons Iront aux Petites-Maisons.

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V

LE RENARD AYANT LA QUEUE COUPÉE.

Un vieux renard, mais des plus fins, Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins, Sentant son renard d’une lieue, Fut enfin au piége attrapé. Par grand hasard en étant échappé, Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue; S’étant, dis-je, sauvé sans queue et tout honteux, Pour avoir des pareils (comme il étoit habile), Un jour que les renards tenoient conseil entre eux: Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile, Et qui va balayant tous les sentiers fangeux? Que nous sert cette queue? Il faut qu’on se la coupe: Si l’on me croit, chacun s’y résoudra.— Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe; Mais tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra. A ces mots il se fit une telle huée, Que le pauvre écourté ne put être entendu. Prétendre ôter la queue eût été temps perdu: La mode en fut continuée.

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VI

LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES.

Il étoit une vieille ayant deux chambrières: Elles filoient si bien que les sœurs filandières[37] Ne faisoient que brouiller au prix de celles-ci. La vieille n’avoit point de plus pressant souci Que de distribuer aux servantes leur tâche. Dès que Téthys chassoit Phébus aux crins dorés, Tourets entroient en jeu, fuseaux étoient tirés; Deçà, delà, vous en aurez. Point de cesse, point de relâche. Dès que l’Aurore, dis-je, en son char remontoit, Un misérable coq à point nommé chantoit; Aussitôt notre vieille, encor plus misérable, S’affubloit d’un jupon crasseux et détestable, Allumoit une lampe, et couroit droit au lit Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit, Dormoient les deux pauvres servantes. L’une entr’ouvroit un œil, l’autre étendoit un bras, Et toutes deux, très-mal contentes, Disoient entre leurs dents: Maudit coq, tu mourras! Comme elles l’avoient dit, la bête fut grippée: Le réveille-matin eut la gorge coupée. Ce meurtre n’amenda nullement leur marché: Notre couple, au contraire, à peine étoit couché, Que la vieille, craignant de laisser passer l’heure, Couroit comme un lutin par toute sa demeure. C’est ainsi que, le plus souvent, Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire, On s’enfonce encor plus avant; Témoin ce couple et son salaire. La vieille, au lieu du coq, les fit tomber par là De Charybde en Scylla.

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VII

LE SATYRE ET LE PASSANT.

Au fond d’un antre sauvage Un satyre et ses enfants Alloient manger leur potage, Et prendre l’écuelle aux dents. On les eût vus sur la mousse, Lui, sa femme et maint petit: Ils n’avoient tapis ni housse, Mais tous fort bon appétit. Pour se sauver de la pluie, Entre un passant morfondu. Au brouet on le convie: Il n’étoit pas attendu. Son hôte n’eut pas la peine De le semondre deux fois. D’abord avec son haleine Il se réchauffe les doigts; Puis sur le mets qu’on lui donne, Délicat, il souffle aussi. Le satyre s’en étonne: Notre hôte, à quoi bon ceci?— L’un refroidit mon potage, L’autre réchauffe ma main.— Vous pouvez, dit le sauvage, Reprendre votre chemin. Ne plaise aux dieux que je couche Avec vous sous même toit! Arrière ceux dont la bouche Souffle le chaud et le froid!

Illustration from Fables de La Fontaine
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VIII

LE CHEVAL ET LE LOUP.

Un certain loup, dans la saison Que les tièdes zéphyrs ont l’herbe rajeunie, Et que les animaux quittent tous la maison Pour s’en aller chercher leur vie; Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l’hiver, Aperçut un cheval qu’on avoit mis au vert. Je laisse à penser quelle joie. Bonne chasse, dit-il, qui l’auroit à son croc! Eh! que n’es-tu mouton! car tu me serois hoc[38]; Au lieu qu’il faut ruser pour avoir cette proie. Rusons donc. Ainsi dit, il vient à pas comptés; Se dit écolier d’Hippocrate; Qu’il connoît les vertus et les propriétés De tous les simples de ces prés; Qu’il sait guérir, sans qu’il se flatte, Toutes sortes de maux. Si dom coursier vouloit Ne point celer sa maladie, Lui loup, gratis, le guériroit; Car le voir en cette prairie Paître ainsi, sans être lié, Témoignoit quelque mal, selon la médecine. J’ai, dit la bête chevaline, Un apostume sous le pied. Mon fils, dit le docteur, il n’est point de partie Susceptible de tant de maux. J’ai l’honneur de servir nosseigneurs les chevaux, Et fais aussi la chirurgie. Mon galant ne songeoit qu’à bien prendre son temps, Afin de happer son malade. L’autre, qui s’en doutoit, lui lâche une ruade Qui vous lui met en marmelade Les mandibules et les dents. C’est bien fait, dit le loup en soi-même, fort triste; Chacun à son métier doit toujours s’attacher. Tu veux faire ici l’arboriste[39], Et ne fus jamais que boucher.

Illustration from Fables de La Fontaine
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IX

LE LABOUREUR ET SES ENFANTS.

Travaillez, prenez de la peine; C’est le fonds qui manque le moins. Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine, Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage Que nous ont laissé nos parents: Un trésor est caché dedans. Je ne sais pas l’endroit; mais un peu de courage Vous le fera trouver: vous en viendrez à bout. Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’oût: Creusez, fouillez, bêchez; ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse. Le père mort, les fils vous retournent le champ, Deçà, delà, partout; si bien qu’au bout de l’an Il en rapporta davantage. D’argent, point de caché. Mais le père fut sage De leur montrer, avant sa mort, Que le travail est un trésor.

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X

LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE.

Une montagne en mal d’enfant Jetoit une clameur si haute Que chacun, au bruit accourant, Crut qu’elle accoucheroit sans faute D’une cité plus grosse que Paris: Elle accoucha d’une souris. Quand je songe à cette fable, Dont le récit est menteur Et le sens est véritable, Je me figure un auteur Qui dit: Je chanterai la guerre Que firent les Titans au maître du tonnerre. C’est promettre beaucoup: mais qu’en sort-il souvent? Du vent.

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XI

LA FORTUNE ET LE JEUNE ENFANT.

Sur le bord d’un puits très-profond Dormoit, étendu de son long, Un enfant alors dans ses classes. Tout est aux écoliers couchette et matelas. Un honnête homme, en pareil cas, Auroit fait un saut de vingt brasses. Près de là tout heureusement La Fortune passa, l’éveilla doucement, Lui disant: Mon mignon, je vous sauve la vie; Soyez une autre fois plus sage, je vous prie. Si vous fussiez tombé, l’on s’en fût pris à moi; Cependant c’étoit votre faute. Je vous demande, en bonne foi, Si cette imprudence si haute Provient de mon caprice. Elle part à ces mots. Pour moi, j’approuve son propos. Il n’arrive rien dans le monde Qu’il ne faille qu’elle en réponde: Nous la faisons de tous écots; Elle est prise à garant de toutes aventures. Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures, On pense en être quitte en accusant son sort: Bref, la Fortune a toujours tort.

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XII

LES MÉDECINS.

Le médecin Tant-pis alloit voir un malade Que visitoit aussi son confrère Tant-mieux. Ce dernier espéroit, quoique son camarade Soutînt que le gisant iroit voir ses aïeux. Tous deux s’étant trouvés différents pour la cure, Leur malade paya le tribut à nature, Après qu’en ses conseils Tant-pis eut été cru. Ils triomphoient encor sur cette maladie. L’un disoit: Il est mort, je l’avois bien prévu.— S’il m’eût cru, disoit l’autre, il seroit plein de vie.

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XIII

LA POULE AUX ŒUFS D’OR.

L’avarice perd tout en voulant tout gagner. Je ne veux, pour le témoigner, Que celui dont la poule, à ce que dit la fable, Pondoit tous les jours un œuf d’or. Il crut que dans son corps elle avoit un trésor; Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable A celles dont les œufs ne lui rapportoient rien, S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien. Belle leçon pour les gens chiches! Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus Qui du soir au matin sont pauvres devenus, Pour vouloir trop tôt être riches!

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XIV

L’ANE PORTANT DES RELIQUES.

Un baudet chargé de reliques S’imagina qu’on l’adoroit: Dans ce penser il se carroit, Recevant comme siens l’encens et les cantiques. Quelqu’un vit l’erreur, et lui dit: Maître baudet, ôtez-vous de l’esprit Une vanité si folle; Ce n’est pas vous, c’est l’idole A qui cet honneur se rend, Et que la gloire en est due. D’un magistrat ignorant C’est la robe qu’on salue.

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XV

LE CERF ET LA VIGNE.

Un cerf, à la faveur d’une vigne fort haute, Et telle qu’on en voit en de certains climats, S’étant mis à couvert et sauvé du trépas, Les veneurs, pour ce coup, croyoient leurs chiens en faute; Ils les rappellent donc. Le cerf, hors de danger, Broute sa bienfaitrice: ingratitude extrême! On l’entend, on retourne, on le fait déloger: Il vient mourir en ce lieu même. J’ai mérité, dit-il, ce juste châtiment. Profitez-en, ingrats. Il tombe en ce moment. La meute en fait curée: il lui fut inutile De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés. Vraie image de ceux qui profanent l’asile Qui les a conservés.

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XVI

LE SERPENT ET LA LIME.

On conte qu’un serpent, voisin d’un horloger (C’étoit pour l’horloger un mauvais voisinage), Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger, N’y rencontra pour tout potage Qu’une lime d’acier, qu’il se mit à ronger. Cette lime lui dit, sans se mettre en colère: Pauvre ignorant! eh! que prétends-tu faire? Tu te prends à plus dur que toi, Petit serpent à tête folle: Plutôt que d’emporter de moi Seulement le quart d’une obole, Tu te romprois toutes les dents. Je ne crains que celles du Temps. Ceci s’adresse à vous, esprits du dernier ordre, Qui, n’étant bons à rien, cherchez surtout à mordre. Vous vous tourmentez vainement. Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages Sur tant de beaux ouvrages? Ils sont pour vous d’airain, d’acier, de diamant.

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XVII

LE LIÈVRE ET LA PERDRIX.

Il ne se faut jamais moquer des misérables: Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux? Le sage Ésope dans ses fables Nous en donne un exemple ou deux. Celui qu’en ces vers je propose, Et les siens, ce sont même chose. Le lièvre et la perdrix, concitoyens d’un champ, Vivoient dans un état, ce semble, assez tranquille, Quand une meute s’approchant Oblige le premier à chercher un asile: Il s’enfuit dans son fort, met les chiens en défaut, Sans même en excepter Brifaut. Enfin il se trahit lui-même Par les esprits sortants de son corps échauffé. Miraut, sur leur odeur ayant philosophé, Conclut que c’est son lièvre, et d’une ardeur extrême Il le pousse; et Rustaut, qui n’a jamais menti, Dit que le lièvre est reparti. Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte. La perdrix le raille, et lui dit: Tu te vantois d’être si vite! Qu’as-tu fait de tes pieds? Au moment qu’elle rit, Son tour vient, on la trouve. Elle croit que ses ailes La sauront garantir à toute extrémité; Mais la pauvrette avoit compté Sans l’autour aux serres cruelles.

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XVIII

L’AIGLE ET LE HIBOU.

L’aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent, Et firent tant qu’ils s’embrassèrent. L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou, Qu’ils ne se goberoient leurs petits peu ni prou. Connoissez-vous les miens? dit l’oiseau de Minerve. Non, dit l’aigle. Tant pis, reprit le triste oiseau: Je crains en ce cas pour leur peau; C’est hasard si je les conserve. Comme vous êtes roi, vous ne considérez Qui ni quoi: rois et dieux mettent, quoi qu’on leur die, Tout en même catégorie. Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez. Peignez-les-moi, dit l’aigle, ou bien me les montrez; Je n’y toucherai de ma vie. Le hibou repartit: Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons: Vous les reconnoîtrez sans peine à cette marque. N’allez pas l’oublier; retenez-la si bien Que chez moi la maudite Parque N’entre point par votre moyen. Il avint qu’au hibou Dieu donna géniture; De façon qu’un beau soir qu’il étoit en pâture, Notre aigle aperçut, d’aventure, Dans les coins d’une roche dure, Ou dans le trou d’une masure (Je ne sais pas lequel des deux), De petits monstres fort hideux, Rechignés, un air triste, une voix de Mégère. Ces enfants ne sont pas, dit l’aigle, à notre ami; Croquons-les. Le galant n’en fit pas à demi; Ses repas ne sont point repas à la légère. Le hibou, de retour, ne trouve que les pieds De ses chers nourrissons, hélas! pour toute chose. Il se plaint; et les dieux sont par lui suppliés De punir le brigand qui de son deuil est cause. Quelqu’un lui dit alors: N’en accuse que toi, Ou plutôt la commune loi Qui veut qu’on trouve son semblable Beau, bien fait et sur tous aimable. Tu fis de tes enfants à l’aigle ce portrait: En avoient-ils le moindre trait?

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XIX

LE LION S’EN ALLANT EN GUERRE.

Le lion dans sa tête avoit une entreprise. Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts, Fit avertir les animaux. Tous furent du dessein, chacun selon sa guise, L’éléphant devoit sur son dos Porter l’attirail nécessaire, Et combattre à son ordinaire; L’ours, s’apprêter pour les assauts; Le renard, ménager de secrètes pratiques; Et le singe, amuser l’ennemi par ses tours. Renvoyez, dit quelqu’un, les ânes, qui sont lourds, Et les lièvres, sujets à des terreurs paniques. Point du tout, dit le roi; je les veux employer: Notre troupe sans eux ne seroit pas complète. L’âne effraiera les gens, nous servant de trompette; Et le lièvre pourra nous servir de courrier. Le monarque prudent et sage De ses moindres sujets sait tirer quelque usage, Et connoît les divers talents. Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens.

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XX

L’OURS ET LES DEUX COMPAGNONS.

Deux compagnons, pressés d’argent, A leur voisin fourreur vendirent La peau d’un ours encor vivant, Mais qu’ils tueroient bientôt, du moins à ce qu’ils dirent. C’étoit le roi des ours, au compte de ces gens. Le marchand à sa peau devoit faire fortune; Elle garantiroit des froids les plus cuisants; On en pourroit fourrer plutôt deux robes qu’une. Dindenaut[40] prisoit moins ses moutons qu’eux leur ours: Leur, à leur compte, et non à celui de la bête. S’offrant de la livrer au plus tard dans deux jours, Ils conviennent de prix, et se mettent en quête; Trouvent l’ours qui s’avance, et vient vers eux au trot. Voilà mes gens frappés comme d’un coup de foudre. Le marché ne tint pas; il fallut le résoudre: D’intérêts contre l’ours, on n’en dit pas un mot. L’un des deux compagnons grimpe au faîte d’un arbre; L’autre, plus froid que n’est un marbre, Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent, Ayant quelque part ouï dire Que l’ours s’acharne peu souvent Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau; Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie: Et, de peur de supercherie, Le tourne, le retourne, approche son museau, Flaire aux passages de l’haleine. C’est, dit-il, un cadavre; ôtons-nous, car il sent. A ces mots, l’ours s’en va dans la forêt prochaine. L’un de nos deux marchands de son arbre descend, Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal. Eh bien! ajouta-t-il, la peau de l’animal? Mais que t’a-t-il dit à l’oreille? Car il t’approchoit de bien près, Te retournant avec sa serre.— Il m’a dit qu’il ne faut jamais Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre.

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XXI

L’ANE VÊTU DE LA PEAU DU LION.

De la peau du lion l’âne s’étant vêtu, Étoit craint partout à la ronde; Et, bien qu’animal sans vertu[41], Il faisoit trembler tout le monde. Un petit bout d’oreille échappé par malheur Découvrit la fourbe et l’erreur: Martin fit alors son office. Ceux qui ne savoient pas la ruse et la malice S’étonnoient de voir que Martin Chassât les lions au moulin. Force gens font du bruit en France Par qui cet apologue est rendu familier. Un équipage cavalier Fait les trois quarts de leur vaillance. FIN DU LIVRE CINQUIÈME.

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I

LE PATRE ET LE LION.

Les fables ne sont pas ce qu’elles semblent être; Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. Une morale nue apporte de l’ennui: Le conte fait passer le précepte avec lui. En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire; Et conter pour conter me semble peu d’affaire. C’est par cette raison qu’égayant leur esprit, Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit. Tous ont fui l’ornement et le trop d’étendue; On ne voit point chez eux la parole perdue. Phèdre étoit si succinct, qu’aucuns l’en ont blâmé; Ésope en moins de mots s’est encore exprimé. Mais sur tous certain Grec[42] renchérit, et se pique D’une élégance laconique; Il renferme toujours son conte en quatre vers: Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts. Voyons-le avec Ésope en un sujet semblable. L’un amène un chasseur, l’autre un pâtre, en sa fable. J’ai suivi leur projet quant à l’événement, Y cousant en chemin quelque trait seulement. Voici comme, à peu près, Ésope le raconte. Un pâtre, à ses brebis trouvant quelque mécompte, Voulut à toute force attraper le larron. Il s’en va près d’un antre, et tend à l’environ Des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance. Avant que partir de ces lieux, Si tu fais, disoit-il, ô monarque des dieux, Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence, Et que je goûte ce plaisir, Parmi vingt veaux je veux choisir Le plus gras, et t’en faire offrande! A ces mots, sort de l’antre un lion grand et fort: Le pâtre se tapit, et dit, à demi mort: Que l’homme ne sait guère, hélas! ce qu’il demande! Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau, Et le voir en ces lacs pris avant que je parte, O monarque des dieux, je t’ai promis un veau, Je te promets un bœuf si tu fais qu’il s’écarte! C’est ainsi que l’a dit le principal auteur: Passons à son imitateur.

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II

LE LION ET LE CHASSEUR.

Un fanfaron, amateur de la chasse, Venant de perdre un chien de bonne race, Qu’il soupçonnoit dans le corps d’un lion, Vit un berger: Enseigne-moi, de grâce, De mon voleur, lui dit-il, la maison, Que de ce pas je me fasse raison. Le berger dit: C’est vers cette montagne. En lui payant de tribut un mouton Par chaque mois, j’erre dans la campagne Comme il me plaît; et je suis en repos. Dans le moment qu’ils tenoient ces propos, Le lion sort, et vient d’un pas agile. Le fanfaron aussitôt d’esquiver: O Jupiter, montre-moi quelque asile, S’écria-t-il, qui me puisse sauver! La vraie épreuve du courage N’est que dans le danger que l’on touche du doigt; Tel le cherchoit, dit-il, qui, changeant de langage, S’enfuit aussitôt qu’il le voit.

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III

PHÉBUS ET BORÉE.

Borée et le Soleil virent un voyageur Qui s’étoit muni par bonheur Contre le mauvais temps. On entroit dans l’automne, Quand la précaution aux voyageurs est bonne: Il pleut, le soleil luit; et l’écharpe d’Iris Rend ceux qui sortent avertis Qu’en ces mois le manteau leur est fort nécessaire. Les Latins les nommoient douteux, pour cette affaire. Notre homme s’étoit donc à la pluie attendu: Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte. Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu A tous les accidents; mais il n’a pas prévu Que je saurai souffler de sorte Qu’il n’est bouton qui tienne: il faudra, si je veux, Que le manteau s’en aille au diable.— L’ébattement pourroit nous en être agréable: Vous plaît-il de l’avoir? Eh bien! gageons nous deux, Dit Phébus, sans tant de paroles, A qui plus tôt aura dégarni les épaules Du cavalier que nous voyons. Commencez: je vous laisse obscurcir mes rayons. Il n’en fallut pas plus. Notre souffleur à gage Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon, Fait un vacarme de démon, Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau: Le tout au sujet d’un manteau. Le cavalier eut soin d’empêcher que l’orage Ne se pût engouffrer dedans. Cela le préserva. Le Vent perdit son temps; Plus il se tourmentoit, plus l’autre tenoit ferme: Il eut beau faire agir le collet et les plis. Sitôt qu’il fut au bout du terme Qu’à la gageure on avoit mis, Le Soleil dissipe la nue, Récrée et puis pénètre enfin le cavalier, Sous son balandras[43] fait qu’il sue, Le contraint de s’en dépouiller: Encor n’usa-t-il pas de toute sa puissance. Plus fait douceur que violence.

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IV

JUPITER ET LE MÉTAYER.

Jupiter eut jadis une ferme à donner. Mercure en fit l’annonce, et gens se présentèrent, Firent des offres, écoutèrent: Ce ne fut pas sans bien tourner; L’un alléguoit que l’héritage Étoit frayant[44] et rude, et l’autre un autre si. Pendant qu’ils marchandoient ainsi, Un d’eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage, Promit d’en rendre tant, pourvu que Jupiter Le laissât disposer de l’air, Lui donnât saison à sa guise, Qu’il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise, Enfin du sec et du mouillé, Aussitôt qu’il auroit bâillé. Jupiter y consent. Contrat passé, notre homme Tranche du roi des airs, pleut, vente, et fait en somme Un climat pour lui seul: ses plus proches voisins Ne s’en sentoient non plus que les Américains. Ce fut leur avantage: ils eurent bonne année, Pleine moisson, pleine vinée. Monsieur le receveur fut très-mal partagé. L’an suivant, voilà tout changé: Il ajuste d’une autre sorte La température des cieux. Son champ ne s’en trouve pas mieux; Celui de ses voisins fructifie et rapporte. Que fait-il? Il recourt au monarque des dieux, Il confesse son imprudence. Jupiter en usa comme un maître fort doux. Concluons que la Providence Sait ce qu’il nous faut mieux que nous.

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V

LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU.

Un souriceau tout jeune, et qui n’avoit rien vu, Fut presque pris au dépourvu. Voici comme il conta l’aventure à sa mère: J’avois franchi les monts qui bornent cet État, Et trottois comme un jeune rat Qui cherche à se donner carrière, Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux; L’un doux, bénin et gracieux, Et l’autre turbulent et plein d’inquiétude; Il a la voix perçante et rude, Sur la tête un morceau de chair, Une sorte de bras dont il s’élève en l’air Comme pour prendre sa volée, La queue en panache étalée. Or c’étoit un cochet dont notre souriceau Fit à sa mère le tableau Comme d’un animal venu de l’Amérique. Il se battoit, dit-il, les flancs avec ses bras, Faisant tel bruit et tel fracas, Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique, En ai pris la fuite de peur, Le maudissant de très-bon cœur. Sans lui j’aurois fait connoissance Avec cet animal qui m’a semblé si doux: Il est velouté comme nous, Marqueté, longue queue, une humble contenance, Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant. Je le crois fort sympathisant Avec messieurs les rats; car il a des oreilles En figure aux nôtres pareilles. Je l’allois aborder, quand d’un son plein d’éclat L’autre m’a fait prendre la fuite.— Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat, Qui, sous son minois hypocrite, Contre toute ta parenté D’un malin vouloir est porté. L’autre animal tout au contraire, Bien éloigné de nous mal faire, Servira quelque jour peut-être à nos repas. Quant au chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine. Garde-toi, tant que tu vivras, De juger les gens sur la mine.

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VI

LE RENARD, LE SINGE ET LES ANIMAUX.

Les animaux, au décès d’un lion, En son vivant prince de la contrée, Pour faire un roi s’assemblèrent, dit-on. De son étui la couronne est tirée: Dans une chartre un dragon la gardoit. Il se trouva que, sur tous essayée, A pas un d’eux elle ne convenoit: Plusieurs avoient la tête trop menue, Aucuns trop grosse, aucuns même cornue. Le singe aussi fit l’épreuve en riant; Et, par plaisir la tiare essayant, Il fit autour force grimaceries, Tours de souplesse et mille singeries, Passa dedans ainsi qu’en un cerceau. Aux animaux cela sembla si beau, Qu’il fut élu: chacun lui fit hommage. Le renard seul regretta son suffrage, Sans toutefois montrer son sentiment. Quand il eut fait son petit compliment, Il dit au roi: Je sais, sire, une cache, Et ne crois pas qu’autre que moi la sache. Or tout trésor, par droit de royauté, Appartient, sire, à votre majesté. Le nouveau roi bâille après la finance; Lui-même y court pour n’être pas trompé. C’étoit un piége: il y fut attrapé. Le renard dit, au nom de l’assistance: Prétendrois-tu nous gouverner encor, Ne sachant pas te conduire toi-même? Il fut démis; et l’on tomba d’accord Qu’à peu de gens convient le diadème.

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VII

LE MULET SE VANTANT DE SA GÉNÉALOGIE.

Le mulet d’un prélat se piquoit de noblesse, Et ne parloit incessamment Que de sa mère la jument, Dont il contoit mainte prouesse. Elle avoit fait ceci, puis avoit été là. Son fils prétendoit pour cela Qu’on le dût mettre dans l’histoire. Il eût cru s’abaisser servant un médecin. Étant devenu vieux, on le mit au moulin; Son père l’âne alors lui revint en mémoire. Quand le malheur ne seroit bon Qu’à mettre un sot à la raison, Toujours seroit-ce à juste cause Qu’on le dit bon à quelque chose.

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VIII

LE VIEILLARD ET L’ANE.

Un vieillard sur son âne aperçut en passant Un pré plein d’herbe et fleurissant: Il y lâche sa bête, et le grison se rue Au travers de l’herbe menue, Se vautrant, grattant et frottant, Gambadant, chantant et broutant, Et faisant mainte place nette. L’ennemi vient sur l’entrefaite. Fuyons, dit alors le vieillard.— Pourquoi? répondit le paillard[45]; Me fera-t-on porter double bât, double charge?— Non pas, dit le vieillard, qui prit d’abord le large. Et que m’importe donc, dit l’âne, à qui je sois? Sauvez-vous, et me laissez paître. Notre ennemi, c’est notre maître: Je vous le dis en bon françois.

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IX

LE CERF SE VOYANT DANS L’EAU.

Dans le cristal d’une fontaine Un cerf se mirant autrefois, Louoit la beauté de son bois, Et ne pouvoit qu’avecque peine Souffrir ses jambes de fuseaux, Dont il voyoit l’objet se perdre dans les eaux. Quelle proportion de mes pieds à ma tête! Disoit-il en voyant leur ombre avec douleur: Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte; Mes pieds ne me font point d’honneur. Tout en parlant de la sorte, Un limier le fait partir. Il tâche à se garantir; Dans les forêts il s’emporte: Son bois, dommageable ornement, L’arrêtant à chaque moment, Nuit à l’office que lui rendent Ses pieds, de qui ses jours dépendent. Il se dédit alors, et maudit les présents Que le ciel lui fait tous les ans. Nous faisons cas du beau, nous méprisons l’utile: Et le beau souvent nous détruit. Ce cerf blâme ses pieds qui le rendent agile; Il estime un bois qui lui nuit.

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X

LE LIÈVRE ET LA TORTUE.

Rien ne sert de courir; il faut partir à point: Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point Sitôt que moi ce but.—Sitôt! êtes-vous sage? Repartit l’animal léger: Ma commère, il vous faut purger Avec quatre grains d’ellébore.— Sage ou non, je parie encore. Ainsi fut fait; et de tous deux On mit près du but les enjeux. Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire, Ni de quel juge l’on convint. Notre lièvre n’avoit que quatre pas à faire; J’entends de ceux qu’il fait lorsque, près d’être atteint, Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes, Et leur fait arpenter les landes. Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter, Pour dormir et pour écouter D’où vient le vent, il laisse la tortue Aller son train de sénateur. Elle part, elle s’évertue; Elle se hâte avec lenteur. Lui cependant méprise une telle victoire, Tient la gageure à peu de gloire, Croit qu’il y va de son honneur De partir tard. Il broute, il se repose, Il s’amuse à tout autre chose Qu’à la gageure. A la fin, quand il vit Que l’autre touchoit presque au bout de la carrière, Il partit comme un trait; mais les élans qu’il fit Furent vains: la tortue arriva la première. Eh bien! lui cria-t-elle, avois-je pas raison? De quoi vous sert votre vitesse? Moi l’emporter! et que seroit-ce Si vous portiez une maison?

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XI

L’ANE ET SES MAITRES.

L’âne d’un jardinier se plaignoit au Destin De ce qu’on le faisoit lever devant l’aurore. Les coqs, lui disoit-il, ont beau chanter matin, Je suis plus matineux encore. Et pourquoi? pour porter des herbes au marché. Belle nécessité d’interrompre mon somme! Le Sort, de sa plainte touché, Lui donne un autre maître; et l’animal de somme Passe du jardinier aux mains d’un corroyeur. La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur Eurent bientôt choqué l’impertinente bête. J’ai regret, disoit-il, à mon premier seigneur. Encor, quand il tournoit la tête, J’attrapois, s’il m’en souvient bien, Quelque morceau de chou qui ne me coûtoit rien; Mais ici point d’aubaine, ou, si j’en ai quelqu’une, C’est de coups. Il obtint changement de fortune; Et sur l’état d’un charbonnier Il fut couché tout le dernier. Autre plainte. Quoi donc! dit le Sort en colère, Ce baudet-ci m’occupe autant Que cent monarques pourroient faire! Croit-il être le seul qui ne soit pas content? N’ai-je en l’esprit que son affaire? Le Sort avoit raison. Tous gens sont ainsi faits: Notre condition jamais ne nous contente; La pire est toujours la présente. Nous fatiguons le Ciel à force de placets. Qu’à chacun Jupiter accorde sa requête, Nous lui romprons encor la tête.

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XII

LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES.

Aux noces d’un tyran tout le peuple en liesse Noyoit son souci dans les pots. Ésope seul trouvoit que les gens étoient sots De témoigner tant d’allégresse. Le Soleil, disoit-il, eut dessein autrefois De songer à l’hyménée. Aussitôt on ouït, d’une commune voix, Se plaindre de leur destinée Les citoyennes des étangs. Que ferons-nous, s’il lui vient des enfants? Dirent-elles au Sort. Un seul Soleil à peine Se peut souffrir; une demi-douzaine Mettra la mer à sec, et tous ses habitants. Adieu joncs et marais: notre race est détruite; Bientôt on la verra réduite A l’eau du Styx. Pour un pauvre animal, Grenouilles, à mon sens, ne raisonnoient pas mal.

Illustration from Fables de La Fontaine
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XIII

LE VILLAGEOIS ET LE SERPENT.

Ésope conte qu’un manant, Charitable autant que peu sage, Un jour d’hiver se promenant A l’entour de son héritage, Aperçut un serpent sur la neige étendu, Transi, gelé, perclus, immobile rendu, N’ayant pas à vivre un quart d’heure. Le villageois le prend, l’emporte en sa demeure; Et, sans considérer quel sera le loyer D’une action de ce mérite, Il l’étend le long du foyer, Le réchauffe, le ressuscite. L’animal engourdi sent à peine le chaud, Que l’âme lui revient avecque la colère. Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt; Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut Contre son bienfaiteur, son sauveur et son père. Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire! Tu mourras! A ces mots, plein d’un juste courroux, Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête; Il fait trois serpents de deux coups, Un tronçon, la queue et la tête. L’insecte, sautillant, cherche à se réunir; Mais il ne put y parvenir. Il est bon d’être charitable; Mais envers qui? c’est là le point. Quant aux ingrats, il n’en est point Qui ne meure enfin misérable.

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XIV

LE LION MALADE ET LE RENARD.

De par le roi des animaux, Qui dans son antre étoit malade, Fut fait savoir à ses vassaux Que chaque espèce en ambassade Envoyât gens le visiter; Sous promesse de bien traiter Les députés, eux et leur suite, Foi de lion, très-bien écrite: Bon passe-port contre la dent, Contre la griffe tout autant. L’édit du prince s’exécute; De chaque espèce on lui députe. Les renards gardant la maison, Un d’eux en dit cette raison: Les pas empreints sur la poussière Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour, Tous, sans exception, regardent sa tanière; Pas un ne marque de retour: Cela nous met en méfiance. Que sa majesté nous dispense: Grand merci de son passe-port. Je le crois bon: mais dans cet antre Je vois fort bien comme l’on entre, Et ne vois pas comme on en sort.

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XV

L’OISELEUR, L’AUTOUR ET L’ALOUETTE.

Les injustices des pervers Servent souvent d’excuse aux nôtres. Telle est la loi de l’univers: Si tu veux qu’on t’épargne, épargne aussi les autres. Un manant au miroir prenoit des oisillons. Le fantôme brillant attire une alouette: Aussitôt un autour, planant sur les sillons, Descend des airs, fond et se jette Sur celle qui chantoit, quoique près du tombeau. Elle avoit évité la perfide machine, Lorsque, se rencontrant sous la main de l’oiseau, Elle sent son ongle maline[46]. Pendant qu’à la plumer l’autour est occupé, Lui-même sous les rets demeure enveloppé: Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage; Je ne t’ai jamais fait de mal. L’oiseleur repartit: Ce petit animal T’en avoit-il fait davantage?

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XVI

LE CHEVAL ET L’ANE.

En ce monde il se faut l’un l’autre secourir: Si ton voisin vient à mourir, C’est sur toi que le fardeau tombe. Un âne accompagnoit un cheval peu courtois, Celui-ci ne portant que son simple harnois, Et le pauvre baudet si chargé qu’il succombe. Il pria le cheval de l’aider quelque peu; Autrement il mourroit devant qu’être à la ville. La prière, dit-il, n’en est pas incivile: Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. Le cheval refusa, fit une pétarade; Tant qu’il vit sous le faix mourir son camarade, Et reconnut qu’il avoit tort. Du baudet en cette aventure On lui fit porter la voiture, Et la peau par-dessus encor.

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XVII

LE CHIEN QUI LACHE SA PROIE POUR L’OMBRE.

Chacun se trompe ici-bas: On voit courir après l’ombre Tant de fous, qu’on n’en sait pas, La plupart du temps, le nombre. Au chien dont parle Ésope il faut les renvoyer. Ce chien, voyant sa proie en l’eau représentée, La quitta pour l’image, et pensa se noyer. La rivière devint tout d’un coup agitée; A toute peine il regagna les bords, Et n’eut ni l’ombre ni le corps.

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XVIII

LE CHARTIER EMBOURBÉ.

Le phaéton d’une voiture à foin Vit son char embourbé. Le pauvre homme étoit loin De tout humain secours: c’étoit à la campagne, Près d’un certain canton de la Basse-Bretagne, Appelé Quimper-Corentin. On sait assez que le Destin Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage. Dieu nous préserve du voyage! Pour venir au chartier embourbé dans ces lieux, Le voilà qui déteste et jure de son mieux, Pestant, en sa fureur extrême, Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux, Contre son char, contre lui-même. Il invoque à la fin le dieu dont les travaux Sont si célèbres dans le monde. Hercule, lui dit-il, aide-moi; si ton dos A porté la machine ronde, Ton bras peut me tirer d’ici. Sa prière étant faite, il entend dans la nue Une voix qui lui parle ainsi. Hercule veut qu’on se remue, Puis il aide les gens. Regarde d’où provient L’achoppement qui te retient; Ote d’autour de chaque roue Ce malheureux mortier, cette maudite boue Qui jusqu’à l’essieu les enduit; Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit; Comble-moi cette ornière. As-tu fait? Oui, dit l’homme. Or bien je vas t’aider, dit la voix; prends ton fouet. Je l’ai pris... Qu’est ceci? mon char marche à souhait! Hercule en soit loué! Lors la voix: Tu vois comme Tes chevaux aisément se sont tirés de là. Aide-toi, le Ciel t’aidera.

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XIX

LE CHARLATAN.

Le monde n’a jamais manqué de charlatans: Cette science, de tout temps, Fut en professeurs très-fertile. Tantôt l’un en théâtre affronte l’Achéron, Et l’autre affiche par la ville Qu’il est un passe-Cicéron. Un des derniers se vantoit d’être En éloquence si grand maître, Qu’il rendroit disert un badaud, Un manant, un rustre, un lourdaud; Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne: Que l’on m’amène un âne, un âne renforcé, Je le rendrai maître passé, Et veux qu’il porte la soutane. Le prince sut la chose; il manda le rhéteur. J’ai, dit-il, en mon écurie Un fort beau roussin d’Arcadie; J’en voudrois faire un orateur. Sire, vous pouvez tout, reprit d’abord notre homme. On lui donna certaine somme. Il devoit au bout de dix ans Mettre son âne sur les bancs; Sinon il consentoit d’être en place publique Guindé la hart au col, étranglé court et net, Ayant au dos sa rhétorique, Et les oreilles d’un baudet. Quelqu’un des courtisans lui dit qu’à la potence Il vouloit l’aller voir, et que, pour un pendu, Il auroit bonne grâce et beaucoup de prestance: Surtout qu’il se souvînt de faire à l’assistance Un discours où son art fût au long étendu; Un discours pathétique, et dont le formulaire Servît à certains Cicérons Vulgairement nommés larrons. L’autre reprit: Avant l’affaire, Le roi, l’âne, ou moi, nous mourrons. Il avoit raison. C’est folie De compter sur dix ans de vie. Soyons bien buvants, bien mangeants, Nous devons à la mort de trois l’un en dix ans.

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XX

LA DISCORDE.

La déesse Discorde ayant brouillé les dieux, Et fait un grand procès là-haut pour une pomme, On la fit déloger des cieux. Chez l’animal qu’on appelle homme On la reçut à bras ouverts, Elle et Que-si-que-non, son frère, Avecque Tien-et-mien, son père. Elle nous fit l’honneur, en ce bas univers, De préférer notre hémisphère A celui des mortels qui nous sont opposés, Gens grossiers, peu civilisés, Et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire, De la Discorde n’ont que faire. Pour la faire trouver aux lieux où le besoin Demandoit qu’elle fût présente, La Renommée avoit le soin De l’avertir; et l’autre, diligente, Couroit vite aux débats, et prévenoit la Paix, Faisoit d’une étincelle un feu long à s’éteindre. La Renommée enfin commença de se plaindre Que l’on ne lui trouvoit jamais De demeure fixe et certaine; Bien souvent l’on perdoit, à la chercher, sa peine: Il falloit donc qu’elle eût un séjour affecté, Un séjour d’où l’on pût en toutes les familles L’envoyer à jour arrêté. Comme il n’étoit alors aucun couvent de filles, On y trouva difficulté. L’auberge enfin de l’hyménée Lui fut pour maison assignée.

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XXI

LA JEUNE VEUVE.

La perte d’un époux ne va point sans soupirs: On fait beaucoup de bruit, et puis on se console. Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole: Le Temps ramène les plaisirs. Entre la veuve d’une année Et la veuve d’une journée La différence est grande: on ne croiroit jamais Que ce fût la même personne; L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits; Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne; C’est toujours même note et pareil entretien. On dit qu’on est inconsolable: On le dit; mais il n’en est rien, Comme on verra par cette fable, Ou plutôt par la vérité. L’époux d’une jeune beauté Partoit pour l’autre monde. A ses côtés sa femme Lui crioit: Attends-moi, je te suis; et mon âme, Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler. Le mari fait seul le voyage. La belle avoit un père, homme prudent et sage; Il laissa le torrent couler. A la fin, pour la consoler: Ma fille, lui dit-il, c’est trop verser de larmes; Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes? Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts. Je ne dis pas que tout à l’heure Une condition meilleure Change en des noces ces transports; Mais après certain temps souffrez qu’on vous propose Un époux, beau, bien fait, jeune, et tout autre chose Que le défunt.—Ah! dit-elle aussitôt, Un cloître est l’époux qu’il me faut. Le père lui laissa digérer sa disgrâce. Un mois de la sorte se passe; L’autre mois on l’emploie à changer tous les jours Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure: Le deuil enfin sert de parure, En attendant d’autres atours. Toute la bande des Amours Revient au colombier; les jeux, les ris, la danse, Ont aussi leur tour à la fin: On se plonge soir et matin Dans la fontaine de Jouvence. Le père ne craint plus ce défunt tant chéri; Mais comme il ne parloit de rien à notre belle: Où donc est le jeune mari Que vous m’avez promis? dit-elle.

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ÉPILOGUE

Bornons ici cette carrière: Les longs ouvrages me font peur. Loin d’épuiser une matière, On n’en doit prendre que la fleur. Il s’en va temps que je reprenne Un peu de forces et d’haleine, Pour fournir à d’autres projets. Amour, ce tyran de ma vie, Veut que je change de sujets: Il faut contenter son envie. Retournons à Psyché. Damon, vous m’exhortez A peindre ses malheurs et ses félicités: J’y consens; peut-être ma veine En sa faveur s’échauffera. Heureux si ce travail est la dernière peine Que son époux me causera! FIN DU LIVRE SIXIÈME.

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AVERTISSEMENT

Voici un second recueil de Fables que je présente au public. J’ai jugé à propos de donner à la plupart de celles-ci un air et un tour un peu différent de celui que j’ai donné aux premières, tant à cause de la différence des sujets que pour remplir de plus de variété mon ouvrage. Les traits familiers que j’ai semés avec assez d’abondance dans les deux autres parties convenoient bien mieux aux inventions d’Ésope qu’à ces dernières, où j’en use plus sobrement, pour ne pas tomber en des répétitions; car le nombre de ces traits n’est pas infini. Il a donc fallu que j’aie cherché d’autres enrichissements, et étendu davantage les circonstances de ces récits, qui d’ailleurs me sembloient le demander de la sorte. Pour peu que le lecteur y prenne garde, il le reconnoîtra lui-même: ainsi je ne tiens pas qu’il soit nécessaire d’en étaler ici les raisons, non plus que de dire où j’ai puisé ces derniers sujets. Seulement je dirai, par reconnoissance, que j’en dois la plus grande partie à Pilpay, sage Indien. Son livre a été traduit en toutes les langues. Les gens du pays le croient fort ancien, et original à l’égard d’Ésope, si ce n’est Ésope lui-même sous le nom du sage Locman. Quelques autres m’ont fourni des sujets assez heureux. Enfin j’ai tâché de mettre en ces deux dernières parties toute la diversité dont j’étois capable.

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A

MADAME DE MONTESPAN

L’apologue est un don qui vient des immortels; Ou, si c’est un présent des hommes, Quiconque nous l’a fait mérite des autels: Nous devons, tous tant que nous sommes, Ériger en divinité Le sage par qui fut ce bel art inventé. C’est proprement un charme: il rend l’âme attentive, Ou plutôt il la tient captive, Nous attachant à des récits Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits. O vous qui l’imitez, Olympe, si ma muse A quelquefois pris place à la table des dieux, Sur ses dons aujourd’hui daignez porter les yeux; Favorisez les jeux où mon esprit s’amuse! Le Temps, qui détruit tout, respectant votre appui, Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage: Tout auteur qui voudra vivre encore après lui Doit s’acquérir votre suffrage. C’est de vous que mes vers attendent tout leur prix: Il n’est beauté dans nos écrits Dont vous ne connoissiez jusques aux moindres traces. Eh! qui connoît que vous les beautés et les grâces! Paroles et regards, tout est charme dans vous. Ma muse, en un sujet si doux, Voudroit s’étendre davantage; Mais il faut réserver à d’autres cet emploi; Et d’un plus grand maître[47] que moi Votre louange est le partage. Olympe, c’est assez qu’à mon dernier ouvrage Votre nom serve un jour de rempart et d’abri; Protégez désormais le livre favori Par qui j’ose espérer une seconde vie: Sous vos seuls auspices ces vers Seront jugés, malgré l’envie, Dignes des yeux de l’univers. Je ne mérite pas une faveur si grande; La fable en son nom la demande: Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous. S’il procure à mes vers le bonheur de vous plaire, Je croirai lui devoir un temple pour salaire: Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.

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I

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE.

Un mal qui répand la terreur, Mal que le Ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom), Capable d’enrichir en un jour l’Achéron, Faisoit aux animaux la guerre. Ils ne mouroient pas tous, mais tous étoient frappés; On n’en voyoit point d’occupés A chercher le soutien d’une mourante vie; Nul mets n’excitoit leur envie; Ni loups ni renards n’épioient La douce et l’innocente proie; Les tourterelles se fuyoient: Plus d’amour, partant plus de joie. Le lion tint conseil, et dit: Mes chers amis, Je crois que le Ciel a permis Pour nos péchés cette infortune. Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux; Peut-être il obtiendra la guérison commune. L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents On fait de pareils dévouements. Ne nous flattons donc point; voyons sans indulgence L’état de notre conscience. Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, J’ai dévoré force moutons. Que m’avoient-ils faits? Nulle offense; Même il m’est arrivé quelquefois de manger Le berger. Je me dévouerai donc, s’il le faut; mais je pense Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi; Car on doit souhaiter, selon toute justice, Que le plus coupable périsse. Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi; Vos scrupules font voir trop de délicatesse. Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant, beaucoup d’honneur; Et quant au berger, l’on peut dire Qu’il étoit digne de tous maux, Étant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire. Ainsi dit le renard, et flatteurs d’applaudir. On n’osa trop approfondir Du tigre, ni de l’ours, ni des autres puissances, Les moins pardonnables offenses: Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins, Au dire de chacun, étoient de petits saints. L’âne vint à son tour, et dit: J’ai souvenance Qu’en un pré de moines passant, La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et, je pense, Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue; Je n’en avois nul droit, puisqu’il faut parler net. A ces mots, on cria haro sur le baudet. Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue Qu’il falloit dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d’où venoit tout leur mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l’herbe d’autrui! quel crime abominable! Rien que la mort n’étoit capable D’expier son forfait. On le lui fit bien voir. Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

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II

LE MAL MARIÉ.

Que le bon soit toujours camarade du beau, Dès demain je chercherai femme; Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau, Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme, Assemblent l’un et l’autre point, Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point. J’ai vu beaucoup d’hymens, aucuns d’eux ne me tentent: Cependant des humains presque les quatre parts S’exposent hardiment au plus grand des hasards; Les quatre parts aussi des humains se repentent. J’en vais alléguer un qui, s’étant repenti, Ne put trouver d’autre parti Que de renvoyer son épouse, Querelleuse, avare et jalouse. Rien ne la contentoit, rien n’étoit comme il faut: On se levoit trop tard, on se couchoit trop tôt; Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose. Les valets enrageoient; l’époux étoit à bout: Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout, Monsieur court, monsieur se repose. Elle en dit tant, que monsieur, à la fin, Lassé d’entendre un tel lutin, Vous la renvoie à la campagne Chez ses parents. La voilà donc compagne De certaines Philis qui gardent les dindons, Avec les gardeurs de cochons. Au bout de quelque temps qu’on la crut adoucie, Le mari la reprend. Eh bien! qu’avez-vous fait? Comment passiez-vous votre vie? L’innocence des champs est-elle votre fait? Assez, dit-elle; mais ma peine Étoit de voir les gens plus paresseux qu’ici: Ils n’ont des troupeaux nul souci. Je leur savois bien dire, et m’attirois la haine De tous ces gens si peu soigneux. Eh, madame, reprit son époux tout à l’heure, Si votre esprit est si hargneux Que le monde qui ne demeure Qu’un moment avec vous, et ne revient qu’au soir, Est déjà lassé de vous voir, Que feront des valets, qui toute la journée Vous verront contre eux déchaînée? Et que pourra faire un époux Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous? Retournez au village: adieu. Si de ma vie Je vous rappelle, et qu’il m’en prenne envie, Puissé-je chez les morts avoir, pour mes péchés, Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés!

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III

LE RAT QUI S’EST RETIRÉ DU MONDE.

Les Levantins en leur légende Disent qu’un certain rat, las des soins d’ici-bas, Dans un fromage de Hollande Se retira loin du tracas. La solitude étoit profonde, S’étendant partout à la ronde. Notre ermite nouveau subsistoit là dedans. Il fit tant, de pieds et de dents, Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage Le vivre et le couvert: que faut-il davantage? Il devint gros et gras: Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu d’être siens. Un jour, au dévot personnage Des députés du peuple rat S’en vinrent demander quelque aumône légère: Ils alloient en terre étrangère Chercher quelque secours contre le peuple chat; Ratopolis étoit bloquée: On les avoit contraints de partir sans argent, Attendu l’état indigent De la république attaquée. Ils demandoient fort peu, certains que le secours Seroit prêt dans quatre ou cinq jours. Mes amis, dit le solitaire, Les choses d’ici-bas ne me regardent plus: En quoi peut un pauvre reclus Vous assister? que peut-il faire Que de prier le Ciel qu’il vous aide en ceci? J’espère qu’il aura de vous quelque souci. Ayant parlé de cette sorte, Le nouveau saint ferma sa porte. Qui désigné-je, à votre avis, Par ce rat si peu secourable? Un moine? Non, mais un dervis: Je suppose qu’un moine est toujours charitable.

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IV

LE HÉRON.

Un jour, sur ses longs pieds alloit je ne sais où Le héron au long bec emmanché d’un long cou: Il côtoyoit une rivière. L’onde étoit transparente ainsi qu’aux plus beaux jours; Ma commère la carpe y faisoit mille tours Avec le brochet son compère. Le héron en eût fait aisément son profit: Tous approchoient du bord; l’oiseau n’avoit qu’à prendre. Mais il crut mieux faire d’attendre Qu’il eût un peu plus d’appétit: Il vivoit de régime, et mangeoit à ses heures. Après quelques moments l’appétit vint: l’oiseau, S’approchant du bord, vit sur l’eau Des tanches qui sortoient du fond de ces demeures. Le mets ne lui plut pas; il s’attendoit à mieux, Et montroit un goût dédaigneux Comme le rat du bon Horace. Moi, des tanches! dit-il; moi, héron, que je fasse Une si pauvre chère! Et pour qui me prend-on? La tanche rebutée, il trouva du goujon. Du goujon! c’est bien là le dîner d’un héron! J’ouvrirois pour si peu le bec! aux dieux ne plaise! Il l’ouvrit pour bien moins: tout alla de façon Qu’il ne vit plus aucun poisson. La faim le prit: il fut tout heureux et tout aise De rencontrer un limaçon. Ne soyons pas si difficiles: Les plus accommodants, ce sont les plus habiles; On hasarde de perdre en voulant trop gagner. Gardez-vous de rien dédaigner, Surtout quand vous avez à peu près votre compte. Bien des gens y sont pris. Ce n’est pas aux hérons Que je parle: écoutez, humains, un autre conte: Vous verrez que chez vous j’ai puisé ces leçons.

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V

LA FILLE.

Certaine fille, un peu trop fière, Prétendoit trouver un mari Jeune, bien fait et beau, d’agréable manière, Point froid et point jaloux: notez ces deux points-ci. Cette fille vouloit aussi Qu’il eût du bien, de la naissance, De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir! Le destin se montra soigneux de la pourvoir: Il vint des partis d’importance. La belle les trouva trop chétifs de moitié: Quoi! moi! quoi! ces gens-là! l’on radote, je pense. A moi les proposer! hélas! ils font pitié: Voyez un peu la belle espèce! L’un n’avoit en l’esprit nulle délicatesse; L’autre avoit le nez fait de cette façon-là: C’étoit ceci, c’étoit cela; C’étoit tout, car les précieuses Font dessus tout les dédaigneuses. Après les bons partis, les médiocres gens Vinrent se mettre sur les rangs. Elle de se moquer. Ah! vraiment je suis bonne De leur ouvrir la porte! Ils pensent que je suis Fort en peine de ma personne: Grâce à Dieu, je passe les nuits Sans chagrin, quoique en solitude. La belle se sut gré de tous ces sentiments. L’âge la fit déchoir: adieu tous les amants. Un an se passe, et deux, avec inquiétude: Le chagrin vient ensuite; elle sent chaque jour Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l’Amour; Puis ses traits choquer et déplaire; Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire Qu’elle échappât au Temps, cet insigne larron. Les ruines d’une maison Se peuvent réparer: que n’est cet avantage Pour les ruines du visage! Sa préciosité changea lors de langage. Son miroir lui disoit: Prenez vite un mari. Je ne sais quel désir le lui disoit aussi: Le désir peut loger chez une précieuse. Celle-ci fit un choix qu’on n’auroit jamais cru, Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse De rencontrer un malotru.

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VI

LES SOUHAITS[48].

Il est au Mogol des follets Qui font office de valets, Tiennent la maison propre, ont soin de l’équipage, Et quelquefois du jardinage. Si vous touchez à leur ouvrage, Vous gâtez tout. Un d’eux près du Gange autrefois Cultivoit le jardin d’un assez bon bourgeois. Il travailloit sans bruit, avoit beaucoup d’adresse, Aimoit le maître et la maîtresse, Et le jardin surtout. Dieu sait si les Zéphyrs, Peuple ami du démon, l’assistoient dans sa tâche! Le follet, de sa part, travaillant sans relâche, Combloit ses hôtes de plaisirs. Pour plus de marques de son zèle, Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté, Nonobstant la légèreté A ses pareils si naturelle: Mais ses confrères les esprits Firent tant, que le chef de cette république, Par caprice ou par politique, Le changea bientôt de logis. Ordre lui vient d’aller au fond de la Norwége Prendre le soin d’une maison En tout temps couverte de neige; Et d’Indou qu’il étoit, on vous le fait Lapon. Avant que de partir, l’esprit dit à ses hôtes: On m’oblige de vous quitter; Je ne sais pas pour quelles fautes: Mais enfin il le faut. Je ne puis m’arrêter Qu’un temps fort court, un mois, peut-être une semaine: Employez-la; formez trois souhaits: car je ne puis Rendre trois souhaits accomplis; Trois, sans plus. Souhaiter, ce n’est pas une peine Étrange et nouvelle aux humains. Ceux-ci, pour premier vœu demandent l’abondance; Et l’Abondance à pleines mains Verse en leurs coffres la finance, En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins: Tout en crève. Comment ranger cette chevanche? Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut! Tous deux sont empêchés si jamais on le fut. Les voleurs contre eux complotèrent; Les grands seigneurs leur empruntèrent; Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens Malheureux par trop de fortune. Otez-nous de ces biens l’affluence importune, Dirent-ils l’un et l’autre: heureux les indigents! La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse. Retirez-vous, trésors, fuyez; et toi, déesse, Mère du bon esprit, compagne du repos, O Médiocrité, reviens vite! A ces mots La Médiocrité revient. On lui fait place: Avec elle ils rentrent en grâce, Au bout de deux souhaits, étant aussi chanceux Qu’ils étoient, et que sont tous ceux Qui souhaitent toujours et perdent en chimères Le temps qu’ils feraient mieux de mettre à leurs affaires: Le follet en rit avec eux. Pour profiter de sa largesse, Quand il voulut partir et qu’il fut sur le point, Ils demandèrent la sagesse: C’est un trésor qui n’embarrasse point.

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VII

LA COUR DU LION.

Sa majesté lionne un jour voulut connaître De quelles nations le Ciel l’avait fait maître. Il manda donc par députés Ses vassaux de toute nature, Envoyant de tous les côtés Une circulaire écriture Avec son sceau. L’écrit portoit Qu’un mois durant le roi tiendroit Cour plénière, dont l’ouverture Devoit être un fort grand festin, Suivi des tours de Fagotin. Par ce trait de magnificence Le prince à ses sujets étaloit sa puissance. En son Louvre il les invita. Quel Louvre! un vrai charnier, dont l’odeur se porta D’abord au nez des gens. L’ours boucha sa narine: Il se fût bien passé de faire cette mine; Sa grimace déplut: le monarque irrité L’envoya chez Pluton faire le dégoûté. Le singe approuva fort cette sévérité; Et, flatteur excessif, il loua la colère Et la griffe du prince, et l’antre, et cette odeur; Il n’étoit ambre, il n’étoit fleur Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie Eut un mauvais succès, et fut encor punie: Ce monseigneur du lion-là Fut parent de Caligula. Le renard étant proche: Or çà, lui dit le sire, Que sens-tu? dis-le-moi; parle sans déguiser. L’autre aussitôt de s’excuser, Alléguant un grand rhume: il ne pouvoit que dire Sans odorat. Bref, il s’en tire. Ceci vous sert d’enseignement: Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire, Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère, Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

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VIII

LES VAUTOURS ET LES PIGEONS.

Mars autrefois mit tout l’air en émute[49]. Certain sujet fit naître la dispute Chez les oiseaux: non ceux que le Printemps Mène à sa cour, et qui, sous la feuillée, Par leur exemple et leurs sons éclatants, Font que Vénus est en nous réveillée; Ni ceux encor que la mère d’Amour Met à son char; mais le peuple vautour, Au bec retors, à la tranchante serre, Pour un chien mort, se fit, dit-on, la guerre. Il plut du sang: je n’exagère point. Si je voulois conter de point en point Tout le détail, je manquerois d’haleine. Maint chef périt, maint héros expira; Et sur son roc Prométhée espéra De voir bientôt une fin à sa peine. C’étoit plaisir d’observer leurs efforts; C’étoit pitié de voir tomber les morts. Valeur, adresse, et ruses, et surprises, Tout s’employa. Les deux troupes, éprises D’ardent courroux, n’épargnoient nuls moyens De peupler l’air que respirent les ombres: Tout élément remplit de citoyens Le vaste enclos qu’ont les royaumes sombres. Cette fureur mit la compassion Dans les esprits d’une autre nation Au cou changeant, au cœur tendre et fidèle. Elle employa sa médiation Pour accorder une telle querelle: Ambassadeurs par le peuple pigeon Furent choisis, et si bien travaillèrent Que les vautours plus ne se chamaillèrent. Ils firent trêve, et la paix s’ensuivit. Hélas! ce fut aux dépens de la race A qui la leur aurait dû rendre grâce. La gent maudite aussitôt poursuivit Tous les pigeons, en fit ample carnage, En dépeupla les bourgades, les champs. Peu de prudence eurent les pauvres gens D’accommoder un peuple si sauvage. Tenez toujours divisés les méchants: La sûreté du reste de la terre Dépend de là. Semez entre eux la guerre, Ou vous n’aurez avec eux nulle paix. Ceci soit dit en passant: je me tais.

Illustration from Fables de La Fontaine
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IX

LE COCHE ET LA MOUCHE.

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé, Six forts chevaux tiroient un coche. Femmes, moine, vieillards, tout étoit descendu: L’attelage suoit, souffloit, étoit rendu. Une mouche survient, et des chevaux s’approche; Prétend les animer par son bourdonnement; Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment Qu’elle fait aller la machine; S’assied sur le timon, sur le nez du cocher. Aussitôt que le char chemine, Et qu’elle voit les gens marcher, Elle s’en attribue uniquement la gloire, Va, vient, fait l’empressée; il semble que ce soit Un sergent de bataille allant en chaque endroit Faire avancer ses gens et hâter la victoire. La mouche, en ce commun besoin, Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin; Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire. Le moine disoit son bréviaire: Il prenoit bien son temps! une femme chantoit: C’étoit bien de chansons qu’alors il s’agissoit! Dame mouche s’en va chanter à leurs oreilles, Et fait cent sottises pareilles. Après bien du travail, le coche arrive au haut: Respirons maintenant! dit la mouche aussitôt: J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. Ainsi certaines gens, faisant les empressés, S’introduisent dans les affaires: Ils font partout les nécessaires, Et, partout importuns, devroient être chassés.

Illustration from Fables de La Fontaine
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X

LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT.

Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait Bien posé sur un coussinet, Prétendoit arriver sans encombre à la ville. Légère et court vêtue, elle alloit à grands pas, Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, Cotillon simple et souliers plats. Notre laitière, ainsi troussée, Comptoit déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait, en employoit l’argent; Achetoit un cent d’œufs; faisoit triple couvée: La chose alloit à bien par son soin diligent. Il m’est, disoit-elle, facile D’élever des poulets autour de ma maison; Le renard sera bien habile S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc à s’engraisser coûtera peu de son; Il étoit, quand je l’eus, de grosseur raisonnable; J’aurai, le revendant, de l’argent bel et bon. Et qui m’empêchera de mettre en notre étable, Vu le prix dont il est, une vache et son veau, Que je verrai sauter au milieu du troupeau? Perrette là-dessus saute aussi, transportée: Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée; La dame de ces biens, quittant d’un œil marri Sa fortune ainsi répandue, Va s’excuser à son mari, En grand danger d’être battue. Le récit en farce en fut fait: On l’appela le Pot au lait. Quel esprit ne bat la campagne? Qui ne fait châteaux en Espagne? Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous, Autant les sages que les fous, Chacun songe en veillant: il n’est rien de plus doux; Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes; Tout le bien du monde est à nous, Tous les honneurs, toutes les femmes. Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi: Je m’écarte, je vais détrôner le sophi; On m’élit roi, mon peuple m’aime; Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant: Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même, Je suis Gros-Jean comme devant.

Illustration from Fables de La Fontaine
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XI

LE CURÉ ET LE MORT[50].

Un mort s’en alloit tristement S’emparer de son dernier gîte; Un curé s’en alloit gaiement Enterrer ce mort au plus vite. Notre défunt étoit en carrosse porté, Bien et dûment empaqueté, Et vêtu d’une robe, hélas! qu’on nomme bière, Robe d’hiver, robe d’été, Que les morts ne dépouillent guère. Le pasteur étoit à côté, Et récitoit, à l’ordinaire, Maintes dévotes oraisons, Et des psaumes et des leçons, Et des versets et des répons: Monsieur le mort, laissez-nous faire, On vous en donnera de toutes les façons; Il ne s’agit que du salaire. Messire Jean Chouart couvoit des yeux son mort, Comme si l’on eût dû lui ravir ce trésor; Et des regards sembloit lui dire: Monsieur le mort, j’aurai de vous Tant en argent, et tant en cire, Et tant en autres menus coûts. Il fondoit là-dessus l’achat d’une feuillette Du meilleur vin des environs: Certaine nièce assez propette[51] Et sa chambrière Pâquette Devoient avoir des cotillons. Sur cette agréable pensée Un heurt survient: adieu le char. Voilà messire Jean Chouart Qui du choc de son mort a la tête cassée: Le paroissien en plomb entraîne son pasteur; Notre curé suit son seigneur; Tous deux s’en vont de compagnie. Proprement toute notre vie Est le curé Chouart qui sur son mort comptoit, Et la fable du Pot au lait.

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XII

L’HOMME QUI COURT APRÈS LA FORTUNE, ET L’HOMME QUI L’ATTEND DANS SON LIT.

Qui ne court après la Fortune? Je voudrois être en lieu d’où je pusse aisément Contempler la foule importune De ceux qui cherchent vainement Cette fille du Sort de royaume en royaume, Fidèles courtisans d’un volage fantôme. Quand ils sont près du bon moment, L’inconstante aussitôt à leurs désirs échappe. Pauvres gens! je les plains; car on a pour les fous Plus de pitié que de courroux. Cet homme, disent-ils, étoit planteur de choux, Et le voilà devenu pape! Ne le valons-nous pas? Vous valez cent fois mieux: Mais que vous sert votre mérite? La Fortune a-t-elle des yeux? Et puis la papauté vaut-elle ce qu’on quitte, Le repos? le repos, trésor si précieux Qu’on en faisoit jadis le partage des dieux! Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse. Ne cherchez point cette déesse, Elle vous cherchera: son sexe en use ainsi. Certain couple d’amis, en un bourg établi, Possédoit quelque bien. L’un soupiroit sans cesse Pour la Fortune; il dit à l’autre un jour: Si nous quittions notre séjour? Vous savez que nul n’est prophète En son pays; cherchons notre aventure ailleurs. Cherchez, dit l’autre ami; pour moi, je ne souhaite Ni climats ni destins meilleurs. Contentez-vous; suivez votre humeur inquiète: Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant De dormir en vous attendant. L’ambitieux, ou, si l’on veut, l’avare, S’en va par voie et par chemin. Il arriva le lendemain En un lieu que devoit la déesse bizarre Fréquenter sur tout autre; et ce lieu, c’est la cour. Là donc pour quelque temps il fixe son séjour, Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures Que l’on sait être les meilleures; Bref, se trouvant à tout et n’arrivant à rien. Qu’est ceci? se dit-il; cherchons ailleurs du bien. La Fortune pourtant habite ces demeures; Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci, Chez celui-là: d’où vient qu’aussi Je ne puis héberger cette capricieuse? On me l’avoit bien dit, que des gens de ce lieu L’on n’aime pas toujours l’humeur ambitieuse. Adieu, messieurs de cour; messieurs de cour, adieu; Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte. La Fortune a, dit-on, des temples à Surate: Allons là. Ce fut un de dire et s’embarquer. Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute Armé de diamant, qui tenta cette route, Et le premier osa l’abîme défier! Celui-ci, pendant son voyage, Tourna les yeux vers son village Plus d’une fois, essuyant les dangers Des pirates, des vents, du calme et des rochers, Ministres de la Mort: avec beaucoup de peines On s’en va la chercher en des rives lointaines, La trouvant assez tôt sans quitter la maison. L’homme arrive au Mogol: on lui dit qu’au Japon La Fortune pour lors distribuoit ses grâces. Il y court. Les mers étoient lasses De le porter; et tout le fruit Qu’il tira de ses longs voyages, Ce fut cette leçon que donnent les sauvages: Demeure en ton pays, par la nature instruit. Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme Que le Mogol l’avoit été: Ce qui lui fit conclure en somme Qu’il avoit à grand tort son village quitté. Il renonce aux courses ingrates, Revient en son pays, voit de loin ses pénates, Pleure de joie, et dit: Heureux qui vit chez soi, De régler ses désirs faisant tout son emploi! Il ne sait que par ouï-dire Ce que c’est que la cour, la mer, et ton empire, Fortune, qui nous fais passer devant les yeux Des dignités, des biens que jusqu’au bout du monde On suit, sans que l’effet aux promesses réponde. Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux. En raisonnant de cette sorte, Et contre la Fortune ayant pris ce conseil, Il la trouve assise à la porte De son ami plongé dans un profond sommeil.

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XIII

LES DEUX COQS.

Deux coqs vivoient en paix: une poule survint, Et voilà la guerre allumée. Amour, tu perdis Troie! et c’est de toi que vint Cette querelle envenimée Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint! Longtemps entre nos coqs le combat se maintint. Le bruit s’en répandit par tout le voisinage: La gent qui porte crête au spectacle accourut; Plus d’une Hélène au beau plumage Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut: Il alla se cacher au fond de sa retraite, Pleura sa gloire et ses amours, Ses amours qu’un rival, tout fier de sa défaite, Possédoit à ses yeux. Il voyoit tous les jours Cet objet rallumer sa haine et son courage; Il aiguisoit son bec, battoit l’air et ses flancs, Et s’exerçant contre les vents, S’armoit d’une jalouse rage. Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits S’alla percher, et chanter sa victoire. Un vautour entendit sa voix: Adieu les amours et la gloire; Tout cet orgueil périt sous l’ongle du vautour. Enfin, par un fatal retour, Son rival autour de la poule S’en revint faire le coquet. Je laisse à penser quel caquet; Car il eut des femmes en foule. La Fortune se plaît à faire de ces coups: Tout vainqueur insolent à sa perte travaille. Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous Après le gain d’une bataille.

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XIV

L’INGRATITUDE ET L’INJUSTICE DES HOMMES ENVERS LA FORTUNE.

Un trafiquant sur mer, par bonheur, s’enrichit. Il triompha des vents pendant plus d’un voyage: Gouffre, banc, ni rocher, n’exigea de péage D’aucun de ses ballots; le Sort l’en affranchit. Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune Recueillirent leurs droits, tandis que la Fortune Prenoit soin d’amener son marchand à bon port: Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle. Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle, Ce qu’il voulut, sa porcelaine encor; Le luxe et la folie enflèrent son trésor; Bref, il plut dans son escarcelle. On ne parlait chez lui que par doubles ducats; Et mon homme d’avoir chiens, chevaux et carrosses; Ses jours de jeûne étoient des noces. Un sien ami, voyant ces somptueux repas, Lui dit: Et d’où vient donc un si bon ordinaire?— Et d’où me viendroit-il que de mon savoir-faire? Je n’en dois rien qu’à moi, qu’à mes soins, qu’au talent De risquer à propos, et bien placer l’argent. Le profit lui semblant une fort douce chose, Il risqua de nouveau le gain qu’il avoit fait; Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait. Son imprudence en fut la cause: Un vaisseau mal frété périt au premier vent; Un autre, mal pourvu des armes nécessaires, Fut enlevé par les corsaires; Un troisième au port arrivant, Rien n’eut cours ni débit: le luxe et la folie N’étoient plus tels qu’auparavant. Enfin ses facteurs le trompant, Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie, Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup, Il devint pauvre tout d’un coup. Son ami, le voyant en mauvais équipage, Lui dit: D’où vient cela?—De la Fortune, hélas!— Consolez-vous, dit l’autre: et s’il ne lui plaît pas Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage. Je ne sais s’il crut ce conseil; Mais je sais que chacun impute, en cas pareil, Son bonheur à son industrie; Et si de quelque échec notre faute est suivie, Nous disons injures au Sort. Chose n’est ici plus commune. Le bien, nous le faisons; le mal, c’est la Fortune: On a toujours raison, le Destin toujours tort.

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XV

LES DEVINERESSES[52].

C’est souvent du hasard que naît l’opinion, Et c’est l’opinion qui fait toujours la vogue. Je pourrois fonder ce prologue Sur gens de tous états: tout est prévention, Cabale, entêtement; point ou peu de justice. C’est un torrent: qu’y faire? il faut qu’il ait son cours Cela fut, et sera toujours. Une femme, à Paris, faisoit la pythonisse: On l’allait consulter sur chaque événement; Perdait-on un chiffon, avait-on un amant, Un mari vivant trop, au gré de son épouse, Une mère fâcheuse, une femme jalouse; Chez la devineuse on couroit Pour se faire annoncer ce que l’on désiroit. Son fait consistoit en adresse: Quelques termes de l’art, beaucoup de hardiesse, Du hasard quelquefois, tout cela concouroit, Tout cela bien souvent faisoit crier miracle. Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats, Elle passoit pour un oracle. L’oracle étoit logé dedans un galetas: Là, cette femme emplit sa bourse, Et, sans avoir d’autre ressource, Gagne de quoi donner un rang à son mari; Elle achète un office, une maison aussi. Voilà le galetas rempli D’une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville, Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin Alloit, comme autrefois, demander son destin; Le galetas devint l’antre de la Sibylle. L’autre femelle avoit achalandé ce lieu. Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire, Moi devine[53]! on se moque: eh! messieurs, sais-je lire? Je n’ai jamais appris que ma Croix de par Dieu. Point de raisons: fallut deviner et prédire, Mettre à part force bons ducats, Et gagner malgré soi plus que deux avocats. Le meuble et l’équipage aidoient fort à la chose: Quatre siéges boiteux, un manche de balai, Tout sentoit son sabbat et sa métamorphose. Quand cette femme auroit dit vrai Dans une chambre tapissée, On s’en seroit moqué: la vogue étoit passée Au galetas; il avoit le crédit. L’autre femme se morfondit. L’enseigne fait la chalandise. J’ai vu dans le palais une robe mal mise Gagner gros: les gens l’avoient prise Pour maître tel, qui traînoit après soi Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.

Notes in this chapter

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